Quelques principes clés du leadership

Il y a quelques années, un directeur d’entreprise m’a partagé sa vision du leadership:

“Pour diriger une entreprise, il faut être comme le chef d’une meute de loups. Il te faut être forte et le rester, poser tes objectifs et les tenir. Les membres de la meute n’attendent qu’une chose: que tu montres une faiblesse pour prendre ta place”. 

Nous pouvons entendre ici que la meute est le secteur de marché, ainsi que les collaborateurs, les actionnaires et les autres entreprises du domaine.

Il y a dans cette métaphore trois principes clés du leadership : “être et rester fort”, “poser ses objectifs et les tenir”, “défendre sa place”.

Cet article traite du premier principe et propose un autre regard sur la notion de la force. Les deux autres (et leur contre-vérité) feront l’objet de mes prochains articles.

“Être et rester fort” vs. le pouvoir de la vulnérabilité

Notre monde économique est très ancré dans la compétition. Il convient d’être le meilleur, toujours le meilleur, pour préserver sa part de marché et/ou son poste de travail. Les meilleurs sont forts et doivent le rester.

Seulement, nous sommes tous, fondamentalement, des êtres vulnérables, sensibles, et nous évoluons dans un monde vulnérable. Être fort, le rester, le montrer est donc en contradiction avec ce que nous sommes. Mais exposer sa vulnérabilité ou celle de son entreprise nous semble être un exercice très périlleux.

Toutefois, “Être et rester fort”,  n’est pas nécessairement notre meilleur outil pour respecter notre vulnérabilité et celle du monde qui nous entoure. Cette posture porte même de grands risques et nous demande une énergie continue. Sincèrement, je ne possède pas cette capacité et je doute qu’une telle dynamique puisse soutenir un entreprenariat sain.

Au niveau économique, cette attitude nourrit une quête de performance et d’une croissance sans limite. Plus nous sommes performants, plus nous sommes grands et forts, plus nous pouvons espérer croître et être moins vulnérables. Hors, la croissance illimitée épuise, elle épuise nos ressources naturelles et personnelles. Elle est créatrice d’inégalités dans le monde.

Pouvons-nous faire autrement ? J’en suis convaincue. Je suis convaincue que nous avons d’autres outils à notre portée, moins énergivores et plus adaptés au développement d’une économie respectueuse de l’Humain et de la Nature.

Seulement, nous devons commencer par changer notre regard sur la vulnérabilité. Il nous faut commencer par accepter que rien ni personne n’est infaillible. Il nous faut commencer par accepter, reconnaitre et valoriser la vulnérabilité tant au niveau individuel que collectif. Cette vulnérabilité qui fait de nous des êtres humains, qui est source de créativité, d’empathie, de capacité d’adaptation.

Nous pourrons alors prendre conscience de nos limites et celles de notre écosystème. Nous pourrons commencer à construire avec ce que nous avons vraiment , et non avec ce que nous aimerions avoir de mieux, ou de plus, que les autres. Nous pourrons espérer grandir ensemble, au rythme de nos capacités. Cela demandera aussi d'”être et de rester fort”. À la différence que nous pourrons puiser ici notre énergie dans qui nous sommes réellement et dans ce que l’écosystème nous offre. Bien sûr que force et courage seront nécessaires, non pour cacher d’éventuelles « faiblesses » mais pour en faire les instruments d’un chemin épanouissant et économiquement viable.

La vulnérabilité devient alors un atout positif, cela de trois manières complémentaires:

(i) Elle nourrit l’authenticité. Respecter ses limites, c’est poser un cadre qui nous permet d’être authentique et de remettre le sens au cœur de nos actions. C’est permettre à son entreprise de se construire sur des valeurs concrètes, propres à son écosystème. Ces valeurs, ancrées dans une réalité, peuvent alors être intégrées naturellement. Au niveau individuel, parce qu’elles font partie de qui nous sommes. Au niveau de l’entreprise parce qu’elles lui permettent de se construire dans le respect des talents propres à chacun. Au niveau de son marché parce le partage de ces valeurs ne repose pas sur des campagnes marketing qui vendent du rêve mais sur un simple état de vérité qui, en fin de compte, représente qui nous sommes et non qui nous devrions être. La réalité que nous partageons est simple: nous sommes des êtres vivants, dépendants d’un écosystème (la communauté et la nature) pour se nourrir et pour s’épanouir. Dans cette réalité, il ne nous convient pas d’être plus forts que les autres. Il nous convient de prendre soin de soi, des autres et de la nature.

(ii) Elle encourage la gratitude. Dès l’instant où nous pouvons concevoir qu’exposer une limite, une réalité, c’est partager une valeur, l’évolution naturelle de notre conscience, individuelle et collective, nous permet de cultiver le plaisir dans le moment présent. Nous semons une graine, chaque jour, avec une énergie positive. Cette énergie positive est contagieuse. Elle permet de développer tout un réseau, de fédérer toute une communauté, dans le tissage de liens humains. Nous pouvons alors ouvrir le dialogue au-delà du bénéfice et commencer à échanger sur la valorisation des savoir-faire, sur le “faire mieux ensemble” et sur notre lien avec la Nature. La croissance est possible, elle est même espérée, mais elle se construit ensemble, au rythme de la Nature et de l’Humain.

(iii) Elle cultive la créativité. Si, comme moi, vous loupez souvent le marché hebdomadaire et vous vous retrouvez devant un frigo à moitié vide, vous aurez certainement été confrontés un soir à un “qu’est-ce que je vais bien pouvoir cuisiner avec ça?”. Eh bien, pensons aux grands chefs gastronomiques ou tout simplement à ma soeur qui aime cuisiner. Quelques ingrédients à disposition et un plat simple mais délicieux arrive sur notre assiette. Une limite, oui, mais beaucoup de passion et d’amour pour ce qui est. Alors on invente et on arrive à faire des merveilles. Diriger une entreprise vers le sens, c’est un peu la même chose. C’est un art. C’est arriver à faire quelque chose de beau et de bon à partir d’une réalité individuelle et collective (qui a ses limites).

Avec cette vision, l’exercice n’est en fin de compte pas si périlleux. Il demande du courage, oui. Mais il est épanouissant et financière viable. Chez Opaline, nous avons développé un réseau de plus de 2’000 points de vente et atteint le seuil du million de bouteilles. Il est vrai qu’il aura fallu sept ans pour flirter avec l’équilibre financier. Mais, nous y sommes parvenus avec les moyens limités d’une start-up et sans aucun congé maladie en 6 ans. Nous y sommes parvenus en travaillant avec des fruits locaux, sans concentrés. Leur disponibilité varie d’année en année en lien avec les aléas climatiques. C’est un aspect vulnérable de notre modèle et il représente une de nos valeurs. Nous avons donc appris à faire avec les fruits disponibles, à être créatif dans l’élaboration de nos recettes et à communiquer positivement avec notre communauté sur les ruptures éventuelles de distribution. La communauté nous a suivi. Elle a intégré nos valeurs, tout simplement parce qu’elle les partage.

Et j’aime à penser qu’à la source de cet accomplissement, il y a le pouvoir de la vulnérabilité. Ce pouvoir favorise la solidarité et la collaboration, à contrario de la compétition. Il nous amène à être plus proches de nous-mêmes et de notre communauté. Et à en vivre. Alors pourquoi s’épuiser à “être et rester fort” alors que nous pouvons tout simplement “être ensemble”?

 

Sofia de Meyer

Sofia de Meyer

Avocate de formation, Sofia de Meyer a a travaillé à l’international dans de grandes villes comme Londres et Chicago. Puis, après plus de 7 ans au service de multinationales, elle part à la quête de sens et s’engage pour une économie de conscience. Elle fonde Whitepod en 2004 (concept d’éco-hébergement) et Opaline en 2009 (producteur de jus et limonades suisses) qu’elle dirige à ce jour avec 8 collaborateurs. Récemment, elle a également créé la Fondation Opaline, dont la mission est de valoriser les métiers de la Terre et de favoriser les liens que nous cultivons avec elle.

5 réponses à “Quelques principes clés du leadership

  1. On ne peut pas rester fort indéfiniment, la totalité des systèmes finissent par mourir . La nature montre que le futur passe par la renaissance , par le cycle infini du recyclage .
    Toutes les industries issues de la révolution industrielles et misant sur une croissance sans fin vont disparaitre quelle que soit leur gouvernance avec plus ou moins de degré de liberté accordé aux collaborateurs. C’est le principe de croissance qui est incompatible avec les conditions de vie sur Terre, dont les ressources sont limitées.
    Il faut comprendre que la croissance n’est pas un objectif en soit , mais le résultat de la force d’un système biologique ou économique. Mais là où la biologie est capable de freiner sa croissance , le système économique en est incapable et insiste jusqu’à la rupture et s’écroule comme un château de cartes.
    La question fondamentale n’est donc pas la manière de gouverner , mais l’interaction de nos activités et la nature qui restent étroitement liées et donc mènent finalement à des principes universels qui devraient faire l’objet d’études plus approfondies .

  2. Très inspiré du fabuleux livre de Brené Brown, “Le pouvoir de la vulnérabilité”. Sur son site, on peut également lire les clés du leadership vulnérable, authentique. Lecture à recommander !

    1. Oui, Brené Brown, une magnifique ambassadrice, sincère et authentique, de la vulnérabilité et du sens de l’appartenance. Ses conférences “Ted” sont aussi de belles sources d’inspiration pour nos réflexions personnelles. Merci Sonia!

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