Comment construire une économie du vivant, circulaire et régénératrice?

Vendredi passé, le 15 juin 2018, je suis intervenue à l’occasion du G21 Sustainability Forum à Belmont sur la thématique de l’économie régénératrice. Après mon intervention, de nombreuses personnes sont venues me voir pour me demander d’en parler plus loin. C’est grâce à elles, et pour répondre à cet élan, que j’ai décidé de retransmettre mes propos ici. Pour le partage. Et pour la symbolique de ce premier article.

A la source, une prise de conscience

Avant de réfléchir à comment construire une économie régénératrice, je me suis souvent posée une autre question. Pourquoi en sommes-nous arrivés là? Pourquoi est-ce que nos modèles économiques “classiques” ont réussi à avoir un tel impact (négatif) sur nos ressources tant humaines qu’environnementales qu’il nous faut aujourd’hui parler de régénération (et non plus de “simple” durabilité)?

Des entreprises dirigées par des hommes et des femmes fort intelligent(e)s, développées par des équipes de personnes généralement engagées et par un marché demandeur.. et pourtant, nous vivons d’importantes crises écologiques liées à l’activité économique et nous sommes témoins de plus en plus de “burn-out” ou maintes autres maladies liées au stress. Un pauvre constat auquel mes années d’avocate à Londres, dans le domaine des fusions et acquisitions, ont tenté de donner une explication.

La quête de la performance

“Etre les meilleurs du monde”. Un but en soi, le ton est donné dès notre plus jeune âge et deviendra vite la clé du succès (status social, moyens financiers). Transmettons ce but dans le domaine de l’entreprise et voilà que la profitabilité devient en soi la quête absolue, signe de succès et d’une entreprise “meilleure que les autres, voir du monde”. La performance amène la profitabilité, la profitabilité amène le pouvoir. L’amour du pouvoir, que nous pourrions aisément qualifier d’amour inconditionnel, à voir ce que nous sommes prêt(e)s à endurer pour y accéder!

Mais il y a un problème: la performance fait appel à notre intelligence rationnelle, celle qui oeuvre tel un fichier excel (elle y est d’ailleurs magnifiquement transmise) et qui ne s’arrête pas tant qu’elle peut encore faire mieux (mieux que l’année passée et mieux que les autres, une compétition sans limites): optimiser les coûts, rationaliser les processus de production (tant parmi l’humain que la machine) et viser plus, toujours plus et toujours mieux. Et tant qu’il y a plus ou mieux à faire, elle oeuvre au service d’une profitabilité toujours plus grande et qui somme toute, ne semble bénéficier qu’une minorité, au détriment de nos ressources naturelles (qui ne cessent d’être rationalisées dans un fichier excel) et d’un stress de plus en plus important parmi ceux et celles qui y contribuent par leur travail.

Alors pourquoi poursuivons-nous sur cette lancée? Je pense sincèrement qu’à la source, il y a la peur. La peur, comme la joie ou la tristesse, est une émotion importante. Elle nous sert de guide pour mieux définir nos limites (et celles de notre éco-système). Il nous conviendrait donc de l’écouter. Mais nous avons pris l’habitude de croire que la peur n’est pas une émotion qu’il nous faut accepter. On valorise la joie, on accepte (non sans limite) une certaine tristesse. Mais il nous faut lutter contre la peur. Après tout les “meilleurs de monde” n’ont pas peur. Point. Et avoir un bon travail, gagner un salaire (ou gérer une entreprise profitable), nous sert d’outil pour lutter contre la peur ou au minimum, pour éviter d’en parler et de se montrer vulnérable. Plus on a peur, plus on voit grand en matière de salaire et de possessions.

En d’autres termes, la quête de la performance, l’appel à l’intelligence rationnelle, sert peut-être à nous protéger de nos peurs, mais elle est aussi source de destruction parce qu’elle n’a aucune limite. C’est une quête sans fin, excepté par notre fatigue et la destruction de notre environnement. A moins que… à moins qu’elle ne soit accompagnée de sens, de notre intelligence émotionnelle.

Se reconnecter à son intelligence émotionnelle

De mon expérience, l’anti-dote de la performance sans limite est bel et bien l’intelligence émotionnelle, celle qui nous vient du coeur. L’anti-dote de la peur devient alors non le “vouloir plus” ou “l’être encore meilleur que les autres” à tout prix mais la confiance, l’entraide et l’équité. Mieux se connaitre, mieux connaitre ses limites et ses talents pour mieux contribuer à une cause partagée, à un projet développé pour le bénéfice du plus grand nombre.

Lorsque j’ai démissionné de mon poste à Londres, je me suis immergée dans la nature, créant ainsi mon premier projet entrepreneurial: les Whitepods, un camp éco-touristique dans les Alpes. Alors que je travaillais en pleine nature, j’ai pris le temps de l’observer. Et j’ai aimé. J’ai aimé voir comment chaque organisme vivant avait sa place. Grands ou petits, beaux ou moins beaux, peu importe, une harmonie existe et une circularité absolue vient nourrir tout un écosystème. Cette observation m’a reconnectée: déjà tout simplement en tant qu’être vivant, faisant partie de cet écosystème. Puis, à moi-même. J’ai appris à mieux connaitre mes limites et à mieux reconnaître mes talents. Dans ces moments de reconnection, j’ai appris non pas à taire ma peur, mais à l’apprivoiser. Je me suis reconnectée à mon intelligence émotionnelle et j’y ai trouvé un sens à mes engagements.

Alors l’économie régénératrice, c’est quoi?

Sincèrement, je n’ai pas de modèle standard à partager. Je ne peux pas vous donner Le guide absolu qui vous permettra en 50 pages top chrono de devenir “entrepreneur régénérateur”. Parce que l’économie régénératrice, par définition, est une économie inclusive, respectueuse des talents des uns et des autres. C’est en quelque sorte une philosophie de vie, non un modèle économique au sens stricte du terme qui peut être rationalisé dans un guide.

Mais ce que je peux vous dire c’est qu’il y a régénération lorsqu’il y a du sens à la performance, lorsque que l’intelligence rationnelle oeuvre au service de l’intelligence émotionnelle et non le contraire (qui trop souvent voudrait dire que la raison vient taire la peur). Nous pourrions ici reprendre l’adage de la certification BCorp, que j’apprécie beaucoup, qui reconnait les entreprises non pas parce qu’elles sont “les meilleures du monde”, mais parce qu’elles sont les “meilleures pour le monde”.

“Etres les meilleurs pour le monde” est un travail de tous les jours, un processus qui demande de rester à l’écoute de ses émotions et de son éco-système, pour nourrir sa quête et guider ses décisions stratégiques. La profitabilité est nécessaire, mais elle n’est pas un but en soi. Et une fois qu’elle est acquise, elle n’a pas lieu d’augmenter à moins qu’elle ne soit engagée pour nourrir la régénération de son éco-système. La peur y a sa place, tout simplement parce qu’elle sert à nous guider vers ce qui est juste, dans les limites de soi et de son écosystème.

Dans l’approche, et de mon expérience, 3 principes sont essentiels.

Le regard – commençons déjà par changer quelques terminologies. Nous ne parlons plus ici de “modèle économique” ou encore de “structure hiérarchique”. Nous parlons d’écosystème et de circularité. Nous ne parlons plus d’employés, de dirigeants et de cadres. Nous parlons de collaborateurs (personnes qui s’engagent pour la collaboration, soit pour l’écoute, le partage et l’entraide. Sans hiérarchie.). Nous ne parlons plus de fournisseurs et de consommateurs. Nous avons toutes sortes de talents: certaines personnes produisent, certaines coordonnent, d’autres fournissent les ingrédients, d’autres encore apprécient les produits ou les services. Toutes font partie intégrante de l’écosystème, elles collaborent et oeuvrent au quotidien pour nourrir ce lieu de vie afin qu’elles puissent être nourries en retour. Nous ne parlons donc évidemment pas de “cible de marché”, puisque notre marché, c’est nous et nous aimerions être considéré(e)s non comme une cible mais comme des êtres humains invités à se joindre à un projet collectif, soit à des valeurs et un sens partagé.

Le lien – un lien peut alors se créer entre toutes les parties prenantes, une traçabilité sincère et authentique. Ce lien est capital. Parce qu’il éveille la solidarité. Et la solidarité est primordiale dans un marché encore mené en force par la competition. Alors qu’un système économique “classique” adopte des mesures drastiques (mais oh combien classiques… licenciements, délocalisation pour nommer les plus utilisées) si un imprévu venait menacer sa quête de profitabilité, le sens de l’économie régénératrice guide son écosystème vers la créativité et à l’agilité. Comment pouvons-nous ensemble faire face à un imprévu? Nous pourrions parler ici d’intelligence collective. Et pour reprendre notre lien avec l’écosystème au sens large (la nature), le principe ici n’est pas d’éviter l’orage (il finira toujours par nous rattraper) mais “d’apprendre à danser sous la pluie”, quitte à prendre le risque de se mouiller (ou de perdre en profitabilité sur le court terme).

La nature – elle est source d’inspiration personnelle et collective de tout l’écosystème. De ce fait, elle est au coeur de sa viabilité. Elle se doit donc d’être valorisée et respectée. Une fois cette base établie solidement dans l’esprit et le coeur de tous les membres de l’écosystème, chaque geste et chaque décision sont adaptés dans le sens de ce respect. Nous cherchons des alternatives, des solutions et toutes sortes d’approches qui nourrissent ce respect tout au long du développement de notre projet. Tant la nature nourrit notre écosystème, tant nous oeuvrons à la nourrir en retour, d’où l’idée non d’une simple durabilité (voir neutralité) mais d’une régénération.

Dans la pratique, de nombreux domaines opérationnels sont alors guidés par cette philosophie: gouvernance, communication, production, allocation des ressources financières pour en nommer quelques-uns. Ces domaines seront les sujets de mes prochains articles. Des pistes de réflexions plus que des règles à suivre. J’espère néanmoins qu’elles contribueront à nourrir vos quêtes respectives et que ce premier article aura fait honneur à tous les retours positifs qui m’ont été témoignés après mon intervention au G21.

 

Sofia de Meyer

Sofia de Meyer

Avocate de formation, Sofia de Meyer a a travaillé à l’international dans de grandes villes comme Londres et Chicago. Puis, après plus de 7 ans au service de multinationales, elle part à la quête de sens et s’engage pour une économie de conscience. Elle fonde Whitepod en 2004 (concept d’éco-hébergement) et Opaline en 2009 (producteur de jus et limonades suisses) qu’elle dirige à ce jour avec 8 collaborateurs. Récemment, elle a également créé la Fondation Opaline, dont la mission est de valoriser les métiers de la Terre et de favoriser les liens que nous cultivons avec elle.

4 réponses à “Comment construire une économie du vivant, circulaire et régénératrice?

  1. I was happy to participate in the panel with you and appreciated your perspectives on how we can do business very differently. As I mentioned in my presentation we need to educate, not only our children, but everyone on the advantages of business being a force for good. How wonderful it is to go to work each day feeling that our input is always positive and that it helps to make the world a good place to be.

  2. Merci Sofia.
    Pour celles et ceux intéressés à une lecture aisée, tout en étant dense, je vous conseille le livre “Le choix du vivant” qui, entre autre, s’attarde souvent sur le bio-mimétisme d’un point de vue managérial.

  3. Œuvrons ensemble afin d’augmenter la part des Suisses ouverts à ces concepts et à ce language.
    Déjà, parler d’écologie avec beaucoup de gens dans notre région du Valais présente d’énormes défis – par exemple, arriver à un accord que l’humain influence le climat, ce que plusieurs nient – sans même entrer dans la discussion de ce que le changement sociétal nécessiterait au-delà des habitudes de consommation, notamment au niveau du regard (“worldview”) et de la conscience. Les approches novatrices pour soutenir ce travail se multiplient (entre autres Art of Hosting, “presencing”, “human-centered design”, laboratoires d’innovation) ; reste à les appliquer, c’est là le travail.
    Merci Sofia pour votre perspective sur cette thématique ; je me réjouis de lire les articles suivants et de vous rencontrer en personne.
    Pawel Porowski – Le Laboratoire de Bruson

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