Europe: le crépuscule d’une belle idée

Il semble bien que le projet d’organiser politiquement notre continent soit arrivé au crépuscule de son existence. Le rejet dont il fait l’objet dans pratiquement tous les Etats membres est trop fort, et il est vraisemblablement trop tard pour redonner confiance aux peuples et un nouvel élan à une idée qui se voulait rassembleuse et fondatrice. L’ambiance évoque la fin des empires habsbourgeois et ottoman voici un siècle, qui certes ont été parmi les perdants de la 1re guerre mondiale, mais ont été abattus avant tout de l’intérieur par l’effervescence nationaliste – qui allait vite se muer en cauchemar.

La faute à qui ? Clairement aux dirigeants de l’Union et à ceux des Etats membres. Les premiers ont eu 60 ans pour incarner une vision, donner une ligne, expliquer la raison d’être de l’unification politique du continent. Ils ne l’ont pas fait. Les seconds ont distillé pendant tout ce temps, et dans une intensité croissante, la critique de « Bruxelles » et de ses « eurocrates », responsables de toutes les turpitudes.

Or les propositions et directions d’action venant de « Bruxelles » étaient souvent bien plus progressistes en matière environnementale et sociale que les politiques des Etats : économie circulaire, standards sociaux, politique climatique et énergétique, protection de l’environnement et de la biodiversité, pour ne citer que les plus récents… Et bien meilleures que la réputation qui leur a été systématiquement faite. L’Europe a été présentée comme un libre marché ; en fait son ambition régulatoire était bien plus importante que celle de nombreux Etats membres. Redevenue « libre », la Grande-Bretagne – et peut-être prochainement l’Italie – suivra une politique bien plus néo-libérale et dérégulatrice que celle de cette UE affublée de tous les maux.

Avancer masqué au lieu de mobiliser les esprits
Le drame de l’UE est qu’elle a durant 60 ans argumenté à l’envers. Se présentant comme une alliance purement économique et utilitariste, elle faisait tout pour masquer son dessein profond qui en faisait tout l’intérêt : l’organisation politique d’un continent.

La chance historique gâchée était de pouvoir disposer d’une taille correspondant aux grands espaces géopolitiques existants – Etats-Unis, Russie, Chine, Inde, Brésil, Afrique du Sud, Australie… – et ayant dès lors une capacité d’agir dans le monde et de peser sur son destin, qui est nécessairement aussi le nôtre. Une chance historique gâchée était aussi de susciter un patriotisme et une démocratie européennes, capables d’englober et de transcender les Etats-nation actuels.

La marée montante, depuis une quinzaine d’années, des nationalismes de tout poil est en passe de remporter la partie et d’engloutir ces perspectives. La cause profonde de la chute de l’idée européenne est toutefois à rechercher dans les enjeux sociaux.

L’Europe est restée accrochée au paradigme économique en vigueur au moment de sa création, à savoir celui des 30 Glorieuses; or ce modèle est obsolète depuis belle lurette maintenant. Elle a cru que la croissance du PIB suffirait à faire fonctionner l’ascenseur social: grave illusion. C’est sur son impuissance sociale qu’elle a trébuché, sur son incapacité à répondre à la croissance des inégalités, de l’exclusion, du chômage et aux migrations. Cette négligence d’empathie sociale est d’ailleurs la principale faiblesse de l’europhile Macron.

Le paradoxe étant que cette impuissance sociale rejette en masse les exclus de la mondialisation dans les bras de l’extrême-droite, dont la réponse n’est aucunement sociale mais nationale ! L’élection de Trump est l’emblème de ce tournant historique. Misant sur une énergie dangereuse et dépassée, le charbon, et proclamant la seule légitimité des intérêts nationaux et du rapport de force, au détriment de toute concertation internationale, il fait tout pour décrédibiliser et amoindrir le multilatéralisme.

Gérer la Terre et ses ressources avec équité et prudence, la considérer comme un patrimoine commun de l’humanité? Pas de survie dans la dignité sans cela, et pourtant avec des acteurs comme Putine, Trump, Erdogan et bien d’autres, on s’en éloigne à grande vitesse.

La sortie de l’Accord de Paris, accompagnée de l’interdiction faite à l’administration américaine de communiquer sur les changements climatiques, est à la fois le résultat et le signe d’un changement radical de paradigme. Pourquoi en effet se soucier de plateformes internationales de négociation, si les problèmes qui les nécessitent (paradis fiscaux, migration, sous-enchère sociale et écologique, droits humains) sont considérés comme insignifiants, voire tout simplement niés ?

Le modèle chinois, notre avenir?
Profitant de la paralysie et du morcellement politique européens et du retrait américain – deux automutilations volontaires – une puissance avance ses pions, en Afrique, en Amérique Latine et désormais en Europe. Elle le fait avec méthode et sans égards pour les valeurs qui nous avaient portés depuis l’après-guerre et qui sont explicitées dans les grands textes des Nations Unies tels que la déclaration des droits humains, le pacte des droits économiques, sociaux et culturels, les objectifs de développement durable : la Chine.

Pénétrant à travers les multiples ramifications de la nouvelle route de la soie au cœur de nos pays, elle propage un modèle simple et efficient : la dictature du parti alliée à la dictature du marché – le consumérisme comme fin en soi et la démocratie passée aux oubliettes. L’Europe, pendant ce temps, poursuit son implosion et son autodestruction.

Il faut tout faire pour qu’il n’en aille pas ainsi. Il est à parier que dans peu de temps, quand fleurira à nouveau le temps des dictatures et que le repli sur soi sera la loi du monde, l’on regrettera en Suisse d’avoir autant vilipendé une idée qui, finalement, correspondait furieusement à ce que nous avions réussi en 1848 et qui en élargissait la portée… l’idée européenne.

Les sept péchés capitaux de l’économie

Que l’on doive changer de cap et quitter la pensée économique étroitement productiviste est aujourd’hui largement reconnu ; le chemin pour le faire s’appelle la durabilité et est de plus en plus clairement défini.

La bonne nouvelle ? Il existe aujourd’hui dans à peu près toutes les activités économiques des offres répondant aux exigences de la durabilité, qui sont autant d’illustrations de la faisabilité de la transition.
La moins bonne ? Alors qu’ils devraient être le standard commun, biens et services de qualité durable restent largement confinés dans des marchés de niche.
La cause ? une mauvaise programmation de l’économie.

Sept grands obstacles, qu’on pourrait appeler les 7 péchés capitaux de l’économie, se dressent sur la route d’une économie inclusive et de l’utilité, d’une économie du bien commun ou symbiotique, dont l’avènement semble pourtant largement souhaité.

1) Le premier obstacle est l’idée fausse de l’autorégulation de l’économie. C’est l’idée dite de la main invisible, qui nous pollue l’esprit depuis deux cents ans, et qui prétend que de la poursuite par chacun-e de son intérêt personnel résulte comme par miracle l’intérêt général. La réalité sociale et environnementale suffit à démontrer qu’il n’en est rien. Nous avons tous à inscrire nos ambitions dans un projet commun, un objectif pour la société.

2) Le deuxième obstacle est le PIB, actuellement pratiquement seul guide dans le classement des territoires, des nations. Or il occulte tout ce qui n’est pas monétarisé, comme par exemple notre engagement associatif, familial, sociétal… et additionne sans discrimination les effets économiques d’un accident tout autant que ceux d’une invention bénéfique. Il est plus que temps de le remplacer par des indicateurs de développement durable, de développement humain, ou, à l’exemple du Bhoutan, de bonheur national brut.

3) Le troisième est l’aberration de plaquer une conception linéaire sur des systèmes naturels fonctionnant en boucles. Dans la nature, tout est cycle : le cycle de l’eau, du carbone, de l’azote… Si des millions de microorganismes ne transformaient pas les feuilles mortes de l’automne en humus pour le printemps, cela ferait longtemps que la vie aurait péri asphyxiée sous ses déchets. Le modèle économique dominant prend dans la nature des ressources et les transforme en déchets, sans aucunement se sentir responsable des limites des capacités de la nature à produire des ressources et à digérer des déchets. Or il nous faut absolument passer de l’économie linéaire à l’économie circulaire, du gâchis au zéro déchets et comprendre tout déchet comme une ressource au mauvais endroit.

4) Le 4e obstacle est qu’on peut parfaitement produire de la richesse économique en détruisant simultanément de la valeur environnementale et sociale. Les administrateurs des sociétés anonymes sont légalement tenus de maximiser la valeur financière et le rendement des titres de propriété, qu’ils soient en mains privées ou publiques. Il faut passer de la shareholder value à la stakeholder value, et changer le droit de la société anonyme pour aligner les objectifs financiers, écologiques et sociaux. En outre, la profitabilité financière doit être plafonnée et réinvestie dans l’entreprise, et ne pas être ristournée aux seuls détenteurs de parts.

5) Le 5e obstacle est que nous ne payons pas à leur vraie valeur les ressources naturelles. Nous comptabilisons les coûts de leur extraction, transformation, transport et commercialisation mais pas de leur raréfaction, soit leur valeur de remplacement. Agroscope, l’institut officiel suisse de recherche agronomique, a calculé l’an dernier la valeur de la pollinisation par les abeilles pour l’agriculture et est arrivé au montant de 350 millions de CHF par an. Ces services écosystémiques sont de mieux en mieux documenté et nous montrent que la nature travaille pour nous, accumule du capital, représente une valeur et une ressource de base absolument vitale et irremplaçable.

6) Le 6e et avant-dernier obstacle est la non-prise en compte des externalités dans les prix. Ainsi, le prix du fossile ne comprend pas le coût des effets du changement climatique, ni celui du fissile celui de coût complet de la gestion des déchets radioactifs et du démantèlement des quelque 450 réacteurs existant au monde. Les coût des atteintes à la santé dus à certains processus et produits ou celui de l’exploitation des travailleurs ou des consommateurs ne se reflètent pas non plus dans les prix, au contraire : le bon marché recèle souvent des coûts cachés, reportés sur la collectivité et les générations futures. Une taxation du carbone à la hauteur de ses externalités négatives est une des mesures-clé pour rectifier ces distorsions.

7) Enfin, 7e obstacle est la sous-enchère sociale et salariale qui expose les entreprises et les travailleurs, dans une mondialisation peu régulée, à une constante concurrence déloyale. Or, diverses conventions de l’OIT prévoient l’interdiction du travail forcé et du travail des enfants, des discriminations à tous niveaux et de la coercition, et garantissent un salaire et un horaire de travail décents et le droit à la négociation collective. Si les Etats voulaient bien appliquer ces règles de base, cela définirait du coup un standard minimum mondial.

L’économie que nous voulons doit être doublement inclusive : en donnant de l’utilité à travers les biens et services qu’elle produit, et en donnant de l’utilité à chaque membre de la société humaine.

Collectivement et individuellement quatre pistes concrètes nous permettront d’aller de l’avant :
– tout d’abord rendre l’économie circulaire, notamment à travers la substitution à l’obsolescence organisée de la capacité d’entretenir, de réparer.
– relocalisation solidaire, la priorité aux capacités locales, à la responsabilité pour sa production alimentaire aussi loin que possible.
– La promotion de l’agro-écologie comme seule façon de nourrir l’humanité sans détruire les sols.
– le passage aux ressources renouvelables et à la « sobriété heureuse » (Pierre Rabhi) à tous les niveaux.

Enfin, il a beaucoup été question ces dernières années de traités favorisant le libre-échange et réduisant les régulations. Ce mouvement semble aujourd’hui freiné en raison du renouveau du protectionnisme. Pourtant il faut, en effet, des traités sur le commerce – mais pas pour le déréguler, au contraire, pour orienter ce commerce vers le bien commun, l’écologique et le social afin que l’économie soit au service des humains – et non l’inverse.

Nos sociétés poussées à l’erreur par le PIB. Quand nous déciderons-nous à en changer?

Pour orienter le monde dans la bonne direction, il faut en tout premier lieu que les repères de nos activités soient justes. Parmi ces repères sur lesquels se fondent la mesure et l’évaluation des performances économiques et sociales, le PIB. Il est très étonnant de voir à quel point cet indice qui est extraordinairement partiel, critiqué depuis des décennies, résiste à toutes les remises en question.

Ses défauts rédhibitoires ? Il consiste à additionner des mouvements financiers, donc par sa définition même néglige ce qui n’est pas monetarisé, mais qui constitue pourtant autant de composantes essentielles de la vie en société : le travail bénévole au sein de la famille ou dans le monde associatif, l’investissement dans le lien social, le temps perdu ou gagné, la production et la consommation non marchandes, les contributions des écosystèmes à notre économie et à notre vie en général… Ainsi l’apport des abeilles pour l’agriculture suisse a été estimé en 2017 par Agroscope, centre de recherche agricole de la Confédération, à 350 millions/an. Le PIB ne reflète rien de tout cela.

Une étude de 2016 (European Parliamentary Technology Assessment, EPTA, The Future of Labour in the Digital Era), synthèse de travaux effectués dans 17 pays de l’OCDE, soulignait que l’informatisation va faire disparaître dans les prochaines vingt à trente ans, en résultat net, par exemple aux Etats-Unis entre 9 à 47% de tous les emplois, alors que le chômage atteint déjà 20 % des jeunes voire plus dans certains pays industrialisés (chiffres OCDE 2017 : 19,3% Belgique, 22,3 France, 23,9 Portugal, 34,8 Italie, 38,7 Espagne)… Rien non plus que l’on puisse lire dans le PIB.

Dans le monde, quelque 800 millions d’humains restent insuffisamment nourris (alors que le double de personnes souffrent de trop manger), n’ont pas pu aller à l’école, doivent vivre avec 1,9 $ par jour, n’ont pas de véritable toit et/ou sont privées d’eau de qualité potable. De cela non plus pas un mot, ou plutôt un chiffre, dans le PIB.

Quant aux données du PIB lui-même il s’agit de flux, non de stocks et qui ne disent rien non plus sur la répartition de la fortune ou des revenus. Enfin, ce flux sont comptabilisés indépendamment de leur nature : une innovation bénéfique ou un accident seront retenus de la même manière, sans appréciation de leur apport intrinsèque.

« Errare humanum est, perseverare diabolicum »
Apparemment inébranlable et inébranlé, un indicateur aussi restreint et faussé continue de guider les politiques publiques, à présider au classement des nations, voire à leur rating financier. Lancé par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) dans les années 1990, sur la base notamment des travaux du Prix Nobel d’économie Amartya Sen, l’Indice de développement humain apporte un premier correctif. D’autres indices ont été proposés, ainsi un Indicateur de Progrès véritable (qui ajoute au PIB les activités non monétaires et en retranche les dommages sociaux et environnementaux) ou en France un Indice de santé sociale, ISS, couvrant 16 paramètres et géré par l’INSEE.

Un indice de progrès social classe depuis 2009 les pays en fonction de 52 critères. Après avoir travaillé sur des indicateurs de qualité de vie, l’OCDE a créé en 2011 un Indicateur du vivre mieux fondé sur 11 critères dont le logement, le revenu, l’emploi, les liens sociaux, l’environnement, l’engagement citoyen ou encore l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. D’autres approches mesurent la rationalité énergétique, l’intensité en matières ou en surfaces des activités humaines. Tous montrent des écarts significatifs avec le PIB.

Le Bhoutan se réfère au bonheur national brut; en Suisse 25 indicateurs complémentaires au PIB ont été retenus. Les «économistes du bonheur» (tels Richard Layard de la London School of Economics) estiment que la poursuite de l’utilité a été confondue avec la maximisation de la consommation et du PIB, perdant de vue la finalité des choses. Voici 20 ans, un Bâlois établi en Californie, Mathis Wackernagel, mettait au point la notion cruciale d’empreinte écologique, établissant la relation entre la productivité naturelle et notre utilisation des ressources. Selon cette base de calcul, l’Office fédéral de la statistique a constaté que «la consommation suisse par personne est 3,3 fois plus grande que les prestations et ressources environnementales globales disponibles par personne».

Espérons que les 17 Objectifs de développement durable retenus par l’Assemblée générale des Nations Unies en septembre 2015 conduisent à instaurer dans la guidance des activités publiques et privées des repères plus conformes à ce qu’il importe de connaître et de mesurer. Si nous nous mettions d’accord de remplacer ce PIB aussi faux qu’obsessionnel par ces deux références que sont l’indice de développement humain et l’empreinte écologique, la représentation des réalités de vie et le pilotage de nos actions individuelles et collectives en serait grandement facilités.

Alpiq se défait de sa branche services énergétiques, quel message sur l’état de notre économie électrique ?

Notre pays compte aujourd’hui autour de 800 producteurs/distributeurs d’électricité. L’essentiel d’entre eux a accès au marché des consommateurs finaux, monopole territorial s’imposant aux clients en-dessous de 100’000 kw/h de consommation annuelle par site de consommation, soit la plupart des PME et toute la clientèle individuelle. Ces producteurs/distributeurs peuvent acheter à un bon prix l’électricité sur le marché européen pour le revendre à ce consommateur final captif, terme avec lequel la loi le désigne.

La concurrence déloyale du charbon
Le réseau électrique du continent européen est aujourd’hui complètement interconnecté. Or dans l’ensemble de l’UE, plus de 40% de l’électricité injectée dans le réseau du continent provient de centrales thermiques fonctionnant aux énergies fossiles (26% charbon et 14% gaz), un tiers de sources renouvelables et un quart du nucléaire. Selon les pays, la proportion du fossile est bien plus élevée : Pologne 85% (82% charbon + 3% gaz), Allemagne 55% (charbon 45% + gaz 10%), République tchèque 53% (charbon : 51% + 2% gaz).

Cette production est très rentable au vu du bas prix du charbon et du gaz, dû à la non-prise en compte des coûts externes de ces formes d’énergie : risque climatique, pollutions diverses, caractère non renouvelable. Il en résulte une concurrence déloyale massive au détriment de l’électricité produite par voie hydraulique, éolienne ou photovoltaïque, et donc de l’environnement et des générations futures.

Tant que ces externalités – ces coûts non assumés par les producteurs et imputés à des tiers – ne sont pas intégrées dans les prix par une taxe substantielle sur le CO2 (la France sous l’impulsion de son président, malheureusement bien seul, propose un plancher d’au moins 30€ la tonne de gaz carbonique émise dans l’atmosphère), les prix seront fondamentalement faussés et les énergies renouvelables gravement discriminées. La solution pratiquée actuellement, malheureusement nécessaire à ce stade, de subventionner ces dernières ne fait que partiellement compenser une distorsion par une autre.

Pour une électricité propre au juste prix
Nous pourrions nous abstraire de ces considérations, si nous n’étions pas contraints à de constants échanges avec le réseau européen. Car bien que le total de la production nationale suffirait pour couvrir la consommation annuelle, il nous faut, selon les moments de l’année, voire du jour, importer, et, à d’autres moments, exporter, et ceci assez massivement.

Et il est juste que nos électriciens vendent leur électricité à un prix permettant une exploitation économiquement satisfaisante de leurs installations hydrauliques, et demain, au-delà du régime des subventions, de leurs équipements solaires et éoliens. Toutefois ils font, globalement, lors des transactions continentales, leurs achats au prix de ce marché européen faussé par le dumping écologique du fossile (et du fissile également).

Le seul vrai remède serait que nos électriciens n’achètent progressivement que de l’électricité certifiée d’origine renouvelable, au prix qui lui correspond. La législation suisse prévoit pour cela des attestations prouvant que la quantité achetée provenant de sources renouvelables a bien été produite et injectée dans le réseau européen. Le consommateur captif serait contraint de payer lui aussi le juste prix pour ce courant propre, puisque ce prix lui serait répercuté, ce mécanisme faisant augmenter du coup la capacité de production renouvelable sur le continent.

Et c’est là qu’il serait bien ennuyeux que les 4 millions de clients aujourd’hui captifs des monopoles territoriaux puissent, comme les gros consommateurs actuellement, choisir leur fournisseur d’électricité. Il y a en effet un fort risque qu’une bonne partie d’entre eux commandent de électricité européenne d’origine fossile ou nucléaire qui ne paie pas ses externalités. Il ne doit donc pas y avoir de libéralisation tant qu’il n’y a pas, au niveau de la zone d’approvisionnement, internalisation de celles-ci.

Les destins croisés des producteurs/distributeurs
Alors que de nombreuses sociétés de production/distribution suisses se dotent d’un potentiel de services énergétiques et d’ingénierie, se taillant des parts croissantes sur ce marché, Alpiq vient donc de prendre le chemin inverse.

C’est que justement, Alpiq, au contraire des autres électriciens, fait partie des rares sociétés qui n’ont pas accès à des clients captifs, et doit donc vendre son électricité aux sociétés de production/distribution au prix européen. Et c’est pour survivre dans ces conditions cadre faussées qu’elle est contrainte de se défaire d’une activité rentable, celle des services énergétiques et des prestations d’ingénierie. Destins croisés d’entreprises actives dans un même secteur…

Pour une organisation logique et cohérente du marché de l’électricité
Ces contradictions illustrent les faiblesses et les limites de l’organisation actuelle de la branche. Car les actionnaires d’Alpiq sont, essentiellement, des producteurs/distributeurs ayant, eux, accès aux clients captifs. D’un côté, ils tirent avantage des bas prix de production en Europe. De l’autre, ce faisant, ils affaiblissent l’entreprise dont ils détiennent directement ou indirectement des parts. Comprenne qui pourra ce mode d’organisation…

Un nouveau regard serait nécessaire pour désenchevêtrer ces structures complexes où bien des intérêts sont à la fois imbriqués et concurrents, et où, au surplus, quasiment tous ces acteurs sont en mains de communes et de cantons. Il est vraiment temps que les élu-e-s de ces collectivités imaginent un design cohérent pour la production et la distribution de l’électricité en Suisse.

Un tel design se doit d’être pleinement en phase avec la loi sur l’énergie adoptée en votation populaire en mai dernier, et de permettre une saine et raisonnable rentabilité financière pour ce qui est environnementalement souhaitable. Le juste prix de l’électricité doit refléter les coûts de production et de fourniture d’électricité d’origine renouvelable. Tout le reste n’est que complication inutile et brouillage sur les lignes. Qui s’y attellera le premier ?

Pour une économie au service du bien commun: et si on relisait Emmanuel Mounier?

Dans un monde où le tout-marché (alors que le marché n’est pas tout) a fait autour des valeurs et des idéologies un grand vide, ce manque est de plus en plus rempli par des approximations, les Fake News et le retour de l’extrême-droite et sa mobilisation du cerveau reptilien. Il existe pourtant d’autres approches, fondées sur une éthique du bien commun, sur une volonté de s’engager en toute humilité – mais en faisant sa part – pour un monde viable et vivable. C’est une vraie croisée des chemins pour l’humanité: tous contre tous ou tous pour tous.

Je pense à trois personnalités différentes, mais étonnamment convergentes, qui ont développé, voici quelques décennies déjà, une approche sociétale originale faite de rigueur et de créativité, de tension et de liberté, d’individualité et d’empathie. Refusant de réduire le débat à l’affrontement entre libéralisme et étatisme, ils ont su incarner, chacun à sa façon, une 3e voie humaniste. Nous les avons un peu oubliés, du moins dans leur apport philosophique et visionnaire, qui se révèle fort actuel.

Ces trois-là ont pour nom Albert Camus, Boris Vian et Emmanuel Mounier. Ces trois-là ont en commun la fulgurance de leur contribution, de leur pensée, de leur existence. Aucun n’a atteint le demi-siècle, Camus fauché à 47 ans sur la route (1960), Vian par une crise cardiaque à 39 ans (1959) et Mounier de même, à la veille de ses 45 ans (1950). De grands voyageurs et ethnographes qui illuminèrent également notre temps, comme Alexandra David-Neel ou Claude Lévy-Strauss dépasseront eux le siècle !

Mounier : une écriture dense, sans fard, exigeante, où perce l’ancrage terrien. Une pensée qui souffre, qui se bat. Un lien vivant entre matière et esprit. Une tension féconde entre la dimension verticale – notre faculté à la transcendance – et dimension horizontale – notre immersion dans le monde des humains. Victoire sur la dualité, dans une constante quête du vrai, juste et bon, au-delà du biologisme freudien et du matérialisme marxien tous deux corsetés par l’approche mécaniste de leur temps.

Au cœur des années sombres, le souffle de l’esprit
Alors que, comme à nouveau aujourd’hui, des nuages sombres s’accumulent sur l’Europe, Mounier rassemble des êtres ardents et engagés tels Denis de Rougemont, Henri Guillemin, Jacques Ellul ou Paul Ricoeur autour du personnalisme. Mouvance dont la revue Esprit se fait le porte-parole depuis 1932 (avec une éclipse forcée entre 1941 et 1944). Plus tard, des personnalités très différentes mais visionnaires dans leur domaine, comme Jacques Delors ou Teilhard de Chardin s’en inspireront ; le fédéralisme européen et l’écologie politique en seront également nourris.

Le personnalisme ? La vision d’un être humain réalisant à la fois sa nature individuelle et sa vocation collective. Une société au service de l’équité et qui protège le faible du fort. La primauté de l’être sur l’avoir. Une attitude fondamentalement critique face à un système économique qui «a soumis la vie spirituelle à la consommation, la consommation à la production, et la production au profit, alors que la hiérarchie naturelle est la hiérarchie inverse.» Oui, les valeurs spirituelles sont au cœur du monde. Mais pas n’importe quelle affirmation se réclamant de la spiritualité l’est aussi effectivement. Et si l’être humain gagne sa dignité en se mettant au service d’une cause, ce sera bien évidemment celle du bien commun.

Le personnalisme ? La rigueur sans la rigidité. Le doute et des certitudes. L’acceptation de l’ambiguïté humaine, en même temps que l’affirmation de valeurs universelles. Une quête constante d’authenticité. Le fédéralisme comme organisation de l’unité dans la diversité du genre humain. La sobriété heureuse au milieu d’une production devenue fin en soi. Une lucidité sur l’humain : «C’est en idéalisant le peuple qu’on l’a perdu » – et sur l’humanité : la situation exige «de conférer au politique une finalité nouvelle : protéger l’homme contre ses œuvres». Constats formulés à l’orée de ces «30 Glorieuses» qui allaient changer le monde, et qui se révèlent prophétiques !

Le hasard des rencontres m’a valu, au début de l’été dernier, de passer un moment dans un établissement gastronomique de la province française – comme en existe encore quelques-uns – avec un ancien responsable d’Esprit. Qui m’a confié sa fierté d’avoir été un des professeurs du président qui venait d’être élu, et sa confiance que la nourriture spirituelle et morale reçue aux sources fécondes du personnalisme allait orienter son action. Espérons qu’il ait raison, et que le point commun entre Mounier et Macron ne soit pas que leur même prénom…

Nouvelle bataille du rail en France ?

La France a connu un réseau ferroviaire très dense de quelque 70’000 km à son maximum, au début des années 30. Un tel réseau, s’il avait été entretenu et modernisé, permettrait aujourd’hui relativement commodément de se passer de voiture sur l’essentiel du territoire: 45’000 km de réseau à voie normale, 25’000 à voie métrique sillonnaient le moindre recoin du pays. Mais cela n’a pas été l’option choisie. Ce magnifique outil, dont il reste un peu partout des traces tels que tunnels, ponts, bâtiments désormais sans utilité, témoins d’un immense effort d’infrastructure, a été systématiquement démantelé.

Une première vague de fermetures a eu lieu au moment de la création de la SNCF en 1938, frappant les dessertes dites secondaires. Puis les années 1950 et 60 ont connu la fermeture de pratiquement tout le réseau métrique subsistant ; actuellement ne reste guère que le réseau corse et de Provence. A la fin des années soixante, nouvelle coupe drastique dans le réseau SNCF, puis ensuite, chaque année, plusieurs dessertes voyageurs étaient arrêtées, et marchandises de même. Actuellement il ne reste au mieux qu’un tiers du réseau initial.

Passer de la logique comptable à la logique sociétale
Depuis des décennies, la perspective est rétrospective et comptable, ligne par ligne. On constate une désaffection du rail, réduit l’offre, prend acte de la poursuite, logique, de la perte d’attractivité. On réduit la voilure sur l’entretien. Puis doit réduire la vitesse en conséquence. Des milliers de kilomètres de lignes sont clairement sous-entretenues. Malgré ses 10 milliards de subventions par an, le fait que de nombreuses dessertes locales soient financées par les régions, la dette de la SNCF augmente, la recette ne suit pas. Le terme de rentabilité revient constamment, et c’est bien compréhensible. Mais qu’en fait-on ? Si au lieu de dire rentabilité insuffisante, on parlait d’utilisation insuffisante, dans une perspective sociétale et prospective ?

Il est temps d’intégrer dans les comptes publics et d’entreprises la notion d’externalités et de bénéfices sociaux, dans la gestion publique celle de péréquation territoriale. Or, en termes de consommation énergétique par unité transportée, le rapport est de 1 à 4, voire de 1 à 10 entre rail et route. Le rail transporte davantage de personnes dans un train qu’un bus ou de tonnage qu’un camion, fût-il de 60 tonnes – poids lourds encombrant les routes et autoroutes par ailleurs. Le rail, de par les lois de la physique, offre moins de résistance au déplacement que le bitume. Le confort de déplacement est bien meilleur, le parc de véhicules est notoirement amélioré. La sécurité aussi. Le pétrole ne paie pas ses coûts, c’est bien connu: l’aviation développe le low cost, le camionnage explose, et le rail décline.

Il serait judicieux qu’un pays qui a démontré son souci de maîtrise énergétique et climatique à travers la loi sur la transition énergétique de 2016, ou le fort soutien à l’Accord de Paris, fasse davantage le lien avec la mobilité. Si le pétrole venait à manquer ou si nous ne pouvons plus nous permettre d’en utiliser autant pour des raisons climatiques, si la voiture électrique ne tenait pas ses promesses, si le vieillissement de la population exclut toujours plus de personnes de la mobilité individuelle, on sera content de pouvoir bifurquer sur le bon vieux chemin de fer.

Un tournant ?
Dernier état du dossier : voici deux semaines a été rendu public un rapport établi par un ancien président-directeur général d’Air France-KLM, M.Spinetta qui réclame encore la rétraction de 9000 km de lignes insuffisamment rentables : https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/sites/default/files/2018.02.15_Rapport-Avenir-du-transport-ferroviaire.pdf Heureusement il semble que cette fois-ci les choses se passeront autrement, puisque le premier ministre vient de déclarer: “On ne décide pas la fermeture de 9000 km de lignes depuis Paris sur des critères administratifs et comptables. Dans bien des territoires, le rail est au cœur de la stratégie des régions pour le développement des mobilités”.

Et si le «mal français» venait d’une obsessionnelle fixation sur la seule capitale ? Peu de pays en Europe ont autant chanté la ruralité et l’ont autant négligée dans les faits. Ni l’Espagne. Ni l’Italie, ni l’Allemagne, ni la Grande-Bretagne. Le désespoir des campagnes, dont le retrait des services publics est un élément, est certainement, avec celui des banlieues, au cœur des difficultés de notre grand voisin. Et sans aucun doute la pierre de touche de la présidence Macron. La position du premier ministre donne l’espoir d’un changement de voie … politique. Et on en vient à rêver, plutôt que d’une exception corse, d’un fédéralisme à la française. Si le chemin de fer donnait le signal d’un recentrage sur les territoires ? La bataille du rail est clairement la bataille pour les territoires, l’égalité de chances et de droits indépendamment de son lieu de résidence. Une évidence pour nous en Suisse. Un combat ailleurs.

No Billag no médias

Séparer les faits des opinions, mettre en évidence qui défend quels points de vue et avec quelles motivations, confronter les opinions, donner ses sources, situer les enjeux dans leurs conséquences – cela fait toute la différence entre l’imprécation et l’argumentation, la captation et la séduction, et l’analyse. Une bonne information et une structuration claire des arguments sont des prérequis de tout débat démocratique, de toute compréhension des enjeux de société.

Passons en revue à cet égard les trois types de médias à travers lesquels circule l’information et se forme l’opinion. La presse écrite tout d’abord. C’est le plus ancien des trois. Il se trouve en crise depuis une bonne vingtaine d’années : processus de concentration, pouvoir des annonceurs, concurrence forte d’Internet, moins de personnes qui prennent le temps de lire, etc. en sont les causes. Et l’éthique rédactionnelle résiste difficilement à la pression de devoir faire du chiffre. Le «4e pouvoir« tant invoqué se retrouve bien fragilisé.

Les médias dits sociaux ensuite. On ferait d’ailleurs mieux de les appeler anti-sociaux, tant ils révèlent aujourd’hui leur face obscure. Naguère portés aux nues pour leur flexibilité et la possibilité offerte à chacun, quels que soient ses moyens, d’émettre un message, ce sont ces qualités même qui font de plus en plus problème. Une opinion publique fragmentée, des contenus virulents, agressifs, subjectifs forment autant d’univers parallèles, de bouillons de culture pour complotistes et extrémistes.

Enfin, la radio-télévision. Elle demeure, dans ce paysage chahuté, où l’affirmation narcissique se substitue à la construction d’un discours collectif, où le dissolvant rampant des ressentis sape les communautés, un rempart de l’éthique, du service public et de l’objectivité. Cette prestation, précieuse entre toutes, est aujourd’hui financée largement (autour de 50% en moyenne des établissements, mais à 75% pour la RTS) par la redevance Billag.

Le sort de la presse devrait nous mettre en garde
Nous avons été témoins comment Berlusconi – digne précurseur de Trump – a pris tout un pays en otage à travers ses chaînes trash privées. Aujourd’hui l’Amérique est gravement déstabilisée par les flots de haine, de racisme et de rejet de la démocratie déversés en continu par les radios privées de l’ultradroite. Nous n’avons aucun besoin de cela ici!

L’initiative No Billag abolit l’alinéa 2 de l’article 93 de la Constitution : «la radio et la télévision contribuent à la formation et au développement culturel, à la libre formation de l’opinion et au divertissement. Elles prennent en considération les particularités du pays et les besoins des cantons. Elles présentent les événements de manière fidèle et reflètent équitablement la diversité des opinions», et y inscrit qu’«aucune redevance de réception ne peut être prélevée …». Ainsi, la proposition soumise au peuple le 4 mars prochain supprime tout bonnement le rôle constitutionnel dévolu à la radio-télévision et en interdisant tout prélèvement de redevance, la livre aux financements privés.

Grâce à la redevance, les radios et télévisions locales ont enrichi l’offre médiatique, composée aujourd’hui en Suisse romande de 19 chaînes. Une RTS privatisée l’appauvrira. La redevance, qui sera dès le 1.1.19 d’un franc par jour, est un prix tout à fait raisonnable pour la démocratie. Le sort de la presse écrite, les dérives des médias sociaux devraient nous alerter: une information de qualité, des journalistes en mesure de faire leur métier, une clarification du débat, des enquêtes là où cela fait mail, tout cela est hautement fragilisé dans un paysage audio-visuel gouverné par l’audimat et abandonné aux sponsors et aux annonceurs. Une bonne information est un bien public essentiel, ne mettons pas en péril ce qui en reste aujourd’hui, mais faisons-en une référence pour l’ensemble des moyens de diffusion. Le marché ne peut se substituer à la démocratie.

Qui sommes-nous, les Suisses ?

Le début d’une nouvelle année se prête bien au rappel des fondamentaux. S’agissant de notre pays, cela nous conduit à réfléchir à sa nature. Car la Suisse est un des rares pays à ne pas s’être construit autour d’une ethnie mais d’un projet politique. Une chance, mais aussi un engagement. Le projet qui relie les Suisses, depuis les origines ? Sans aucun doute l’idée d’être son propre maître, individuellement et collectivement (sachant que la liberté implique responsabilité et solidarité : tous pour un, un pour tous).

Utopie devenue réalité à travers deux caractéristiques essentielles de notre système institutionnel : la démocratie directe et le fédéralisme. Utopie codifiée et accessible de plus en plus largement, à partir de la refondation de la Suisse en 1848. Mais attention, vouloir se gérer soi-même ne veut pas dire se sentir meilleur, inférieur ou indifférent par rapport aux « autres ».

Interdépendance plutôt qu’indépendance
Car notre indépendance est en réalité une interdépendance. Notre sous-sol est bien trop pauvre pour soutenir le moindre espoir d’autarcie. Consommant donc surtout les ressources d’autres régions du monde, il n’est pas étonnant que notre pays présente une empreinte écologique dépassant de trois fois notre base productive naturelle.

Quant à notre agriculture, elle nous permet de manger un jour sur deux, en moyenne de ses productions, et encore, en faisant largement appel à des matières importées (ingrédients des engrais et phytosanitaires, tourteau de soja, énergies fossiles).

Depuis longtemps, aussi, nous avons appris à identifier les demandes solvables existant hors de nos frontières, non seulement pour nous procurer ces ressources que nous n’avons pas, mais pour engranger des revenus, qui ont fait de notre pays un des plus riches, matériellement parlant, de la planète. Aujourd’hui, entre banques, produits industriels et tourisme, un franc sur deux est gagné dans la relation avec l’extérieur.

Ainsi, travailler sur nos fondamentaux nous rappelle notre dépendance structurelle du monde ; la contradiction avec notre désir d’indépendance est la première ligne de fracture de notre identité politique, la seconde étant la manière dont nous gérons cette situation. Toute discussion sur l’identité nationale qui ferait l’impasse sur ce point conduirait fatalement à l’illusion et à l’échec. Notre identité est biaisée, racornie, rabougrie si elle est enfermée dans l’horizon du seul territoire national. Elle doit nécessairement se préoccuper du rapport au monde.

L’identité nationale suisse : un ajustement constant
La nature politique de notre identité nationale fait toutefois qu’elle se redéfinit en continu à travers les ressentis et les priorités des citoyennes et des citoyens. Tenons-nous à nos valeurs, voulons-nous conserver ce qui a porté la projet Suisse à travers les siècles, qui lui a donné sens et respiration ? A savoir la démocratie directe, le fédéralisme bien sûr, mais aussi le dialogue social, une certaine modestie, le respect des droits individuels, une ambition de sérieux, la cohabitation de cultures différentes, un tissu de droits et de devoirs, la modération dans les disparités de revenus… Tout cela constituant autant d’éléments de la confiance mutuelle.

Leur maintien est bien un combat : combat pour que la démocratie directe ne soit pas accaparée par ceux qui ont le plus de moyens; pour que le fédéralisme demeure créatif et vivant ; pour que la coexistence des cultures soit une interaction et non un chacun pour soi; pour que le dialogue social se développe et que les inégalités se réduisent.

Mais aussi un combat face à ceux qui ont une lecture exclusivement opportuniste du projet suisse : se servir plutôt que servir, placer les intérêts économiques avant toute chose, se réduire au rôle d’affairistes qui s’introduisent dans chaque interstice du monde, prêts à se courber devant les puissants.

Le monde notre destin
La tentation d’occulter nos valeurs fondamentales au profit d’un opportunisme (plus ou moins assumé) dans un monde dont le destin nous laisserait pour le reste froids a toujours été présente. Or, pour peu qu’on y soit vraiment attaché, liberté, solidarité, démocratie apparaissent indivisibles, ont valeur universelle. On ne peut transiger sur ces contenus, sauf à les renier, et donc se renier soi-même en tant que nation porteuse d’un projet politique.

D’ailleurs ce n’est que si nous ne sommes pas seuls au monde à pratiquer la démocratie directe, le fédéralisme, le dialogue social, la coexistence des cultures, un refus des écarts excessifs de revenus que ces valeurs ont un avenir et font sens. Les illustrer et les promouvoir est bien le rôle de notre pays.

Et ce sont ceux-là même qui cherchent le plus à occulter la dépendance de la Suisse face au monde, qui passent leur temps à nier des liens pourtant évidents et incontournables – au lieu de leur donner du sens – qui sont aussi les premiers à promouvoir à l’interne une vision mercantiliste et opportuniste de la Suisse, défendant toujours et partout la prédominance des pouvoirs d’argent, sous couvert de patriotisme. Ce qui n’est que logique: ce qu’on pratique en-dehors du pays, on le pratique aussi à l’intérieur. La Suisse n’a jamais été autant trahie que par ceux qui prétendent au monopole de sa défense.

L’indispensable refondation de l’économie

Il est de moins en moins contestable qu’il y a un défaut de conception à la base de l’ordre économique actuel. Un hiatus grave entre moyens et besoins, responsabilité écologique et sociale et profit financier, intérêt général et objectifs d’entreprise, court terme et perspective plus longue, éthique et rendement. La montée des inégalités, la fuite en avant dans les gadgets inutiles, la prédation de la nature et des humains, l’emprise croissante des investisseurs financiers sur l’économie réelle en sont des effets directs. Nous sommes face à une perte de sens et de contrôle, nous subissons notre sort, paradoxalement au nom d’un progrès imposé et nullement choisi.

Une économie mal programmée

Tout nous indique que le dogme sur lequel est fondé le concept économique dominant, à savoir que l’intérêt général résulte automatiquement de la poursuite égoïste des intérêts individuels («main invisible») est erroné. Au contraire, nous avons à inscrire nos trajectoires personnelles dans un dessein collectif. Campée sur une vision née au 18e siècle, alors que les ressources naturelles paraissaient très abondantes, l’économie continue de considérer implicitement comme illimitées les capacités de la nature à produire des ressources et à digérer des déchets. Or, notre empreinte écologique globale a franchi depuis une trentaine d’années les capacités de renouvellement des ressources planétaires, les pays industrialisés dépassant ces limites d’un facteur trois. Mais ce déterminant fondamental demeure largement exclu du raisonnement économique “classique”, illustrant le caractère limitatif et biaisé de ce dernier.

Pour commencer : la nature travaille pour nous

L’économie naturelle fonctionne en cycles ou meurt. Pour durer, l’économie humaine doit tout d’abord se caler sur les fonctionnements de l’économie naturelle. Par exemple, considérer les déchets comme autant de ressources – ce sont les approches de l’écologie industrielle, de l’économie de la fonctionnalité ou encore de l’économie circulaire. Il s’agit de concevoir la nature comme travaillant pour nous, dont le travail accumule du capital, le capital-nature.

De même qu’on donne une valeur au capital financier et au capital humain, il faut maintenant estimer à sa juste valeur l’apport du capital naturel. Cela peut se faire notamment à travers le calcul du coût de substitution. Ainsi la régulation du climat local par les forêts au Cameroun a été chiffrée entre 800 et 2200 $/ha/an, la recharge de la nappe phréatique sur Hawaï par les eaux naturelles à 2,63 Mia de $.

Quant au rôle des abeilles en agriculture, il a été estimé à 266 Mia de $… Le calcul pour la Suisse, établi récemment par Agroscope, donne une valeur annuelle de 350 millions de francs. Ces contributions de la nature à notre vie individuelle et collective sont appelées les services écosystémiques. Elles nous imposent de considérer la protection de l’environnement et sa bonne gestion non pas comme un coût, mais un investissement.

Se donner des objectifs

Entre un altermondialisme souvent juste dans ses dénonciations mais qui peine à définir l’économie de demain, et un greenwashing fait d’actions superficielles et sans grands effets, il est temps de concrétiser les contours de l’économie du développement durable. Qui est, pour le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE), «une économie qui entraîne une amélioration du bien-être humain et de l’équité sociale tout en réduisant de manière significative les risques environnementaux et la pénurie de ressources” (“Vers une économie verte” p. 9). Une économie au service d’une vision humaniste et éthique aura ainsi à cœur de :

• Répondre aux besoins prioritaires des humains.
• Reconnaître à tous les niveaux la notion de juste prix en généralisant le commerce équitable.
• Donner la préférence aux biens et services de bonne qualité écologique et sociale.
• Gagner sa plus-value économique à travers l’entretien et non l’obsolescence organisée.
• Promouvoir une relocalisation solidaire et d’assurer l’emploi local.
• Valoriser la production de proximité et de miser sur l’agroécologie pour nourrir la planète sans détruire les sols.
• Assainir énergétiquement le parc immobilier.
• Améliorer la qualité de la vie par une mobilité réorganisée.
• Aménager des espaces pour la biodiversité.
• Orienter la finance dans ces directions et la retirer des investissements dans les domaines à externalités sociales et environnementales négatives.

L’économie de la durabilité existe, nous l’avons rencontrée

La bonne nouvelle : il existe désormais dans toutes les branches des offres de bonne qualité écologique et sociale. Aux Etats-Unis, les emplois dans le solaire sont deux fois plus nombreux ceux dans le charbon ; dans le monde, entre 2000 et 2016, la puissance installée en photovoltaïque a passé de 1 à 400 GW, et en 2014, les investissements dans le renouvelable ont dépassé ceux dans le fossile… La transition énergétique est en marche et représente selon l’OIT 60 millions d’emplois d’ici 2030. La mauvaise nouvelle : ces approches ne se généralisent pas au rythme qu’il faudrait, l'”Ancien Monde” continue de dominer et de nous tirer vers le bas.

Corriger les biais sur les marchés

La cause : de nombreux biens et services bon marché, donc attractifs pour les consommateurs, le sont du fait que leurs coûts sociaux et écologiques sont reportés sur d’autres (ce qu’on appelle les «externalités négatives»). On peut citer ici les coûts du changement climatique et d’autres atteintes aux services écosystémiques (eaux, sols, air, biodiversité), ou les avantages dus à la sous-enchère fiscale et sociale. Il s’agit là d’une concurrence déloyale à large échelle faite aux producteurs respectant des standards de qualité écologique et sociale. Deux réformes-clé permettraient de lutter contre ce biais faussant gravement les marchés:

• Imposer l’intégration de ces charges occultées dans les prix des transactions. Cette «internalisation des externalités» passe par des mécanismes comme une taxe significative sur le carbone, prélevée à l’échelle géographique la plus large, l’application universelle des standards sociaux de l’OIT, une responsabilité écologique et sociale des entreprises, des taxes anticipées de recyclage, une régulation fiscale mondiale, etc.. Certes ces mécanismes peuvent faire mal – mais ne pas les mettre en œuvre fera – et fait déjà – infiniment plus mal.

• Inscrire l’impact écologique et social des entreprises dans leur comptabilité, au même titre que les aspects financiers. C’est réaliser au niveau de chaque acteur économique et social ce qui s’imposerait également au niveau des territoires : encadrer le PIB, à ce jour (malgré l’existence de nombreux autres systèmes de reporting plus significatifs comme l’Indice de développement humain) la seule référence des décideurs, par des indicateurs de durabilité. Une gestion est réussie quand elle est positive à égalité pour les trois champs emblématiques du développement durable : l’économique, l’écologique et le social. Ce n’est pas pour rien que la Conférence des Nations Unies sur le développement durable tenue en juin 2011 avait retenu de demander aux entreprises cotées et aux grandes entreprises d’informer sur «le caractère durable de leurs activités» et de compléter le PIB par «des mesures plus larges du progrès».

Ces deux mécanismes sont complémentaires : le premier doit conduire à ce qu’on corrige les valeurs financières en leur ajoutant les externalités négatives, le second souligne que le profit financier n’est pas légitime s’il est au détriment de la profitabilité écologique et sociale. Tant que ces rectifications ne sont pas faites, le recherche du profit à court terme, pour quelques-uns et exclusivement financier, comme seul indicateur de performance et de réussite, risque de détruire toutes les autres valeurs. C’est ainsi que de moyen pour améliorer notre vie, l’économie est devenue une fin en soi, capable du meilleur mais aussi du pire, au point qu’on peut reprendre en la détournant l’expression «la bourse ou la vie» !

Un cadrage indispensable

Ces orientations peuvent certes être initiées sur une base volontaire, par les producteurs et reconnues, voire réclamées, par les consommateurs. L’impact investment, la finance verte et la mesure d’impact telle que proposée par des approches comme BCorp (Benefit Corporation) en sont des voies importantes. Tout comme les pratiques dont fait preuve depuis plus d’un siècle le secteur de l’économie sociale et solidaire, incarnant l’entreprise au service de l’utilité et non d’abord de la maximisation du rendement financier. Mais leur généralisation dépendra de la rectification des conditions-cadre, et cela ne peut être que le fait des Etats. Tout dépend désormais de leur capacité de prendre de la hauteur face aux lobbies qui les assaillent et de garder le cap du bien commun qui est leur seule légitimité.

La pédagogie des catastrophes est-elle la seule efficace ?

Ce 13 novembre 2017, plus de 15’000 scientifiques ont rappelé face au monde la gravité de la situation environnementale. La plupart des paramètres de ce qui nous permet de vivre sur cette Terre continuent à afficher des tendances négatives. Depuis les premiers cris d’alarme d’il y a plus de 50 ans, par exemple de la biologiste américaine Rachel Carson (voir le premier livre-culte de l’économie responsable : «Le Printemps silencieux», 1962), les informations sérieuses et consolidées n’ont pas cessé.

Les bonnes réponses sont connues, et présentées depuis plus de 30 ans sous l’égide du développement durable, soit un développement qui se réfère à une claire hiérarchie des besoins et qui est proportionné aux capacités de la nature à nous fournir en ressources et à gérer nos déchets. D’innombrables textes et appels internationaux ont été signés dans l’intervalle, appelant par exemple à un «changement radical de nos façons de produire et de consommer» (Sommet du développement durable à Johannesburg, 2002).

L’offre est là …
Force est de constater que le trend mortifère n’a pas pu être inversé, que les perspectives déterminant les comportements n’ont guère changé. Ce n’est pourtant pas une question d’offre. Dans toutes les branches, il existe maintenant, et c’est la bonne nouvelle, des offres de bonne qualité écologique et sociale, permettant d’atteindre des objectifs tels que la décarbonisation, économie sociale et solidaire, et un commerce équitable.

A travers un système de management environnemental cohérent, les entreprises savent minimiser les pertes de ressources et d’énergie, aller vers le zéro déchets, trouver repreneurs à leurs déchets, pratiquer l’écologie industrielle. La voiture électrique à alimentation photovoltaïque existe, le bois géré selon les standards de la forêt durable de même, tout comme les techniques d’économie d’énergie et les énergies renouvelables.

Il existe une agriculture écologiquement et socialement responsable, un tourisme «doux» et équitable, des peintures et des produits de nettoyage non toxiques, des modèles d’affaires consistant à gagner sa plus-value à travers l’entretien des objets et leur réparation et non avec l’obsolescence organisée.

…mais la demande n’est pas à la hauteur
Face à cette offre de plus en plus présente, la demande n’est pas à la hauteur, et c’est la mauvaise nouvelle. Biens et services durables (finance durable, commerce équitable, alimentation bio, etc.) semblent incapables de percer le plafond de verre d’au maximum un consommateur sur 5, et plutôt un sur dix. C’est une affaire de prix, voilà l’excuse la plus fréquemment entendue. Mais la plupart de ceux qui parlent ainsi n’ont pas réellement creusé la question, et la prétendue impossibilité n’est que rarement prouvée. Pour la finance durable, c’est même franchement faux : risques et rendement sont similaires à la finance non durable ! Si bien que la mentalité prédatrice, court-termiste, insouciante des enjeux réels, continue d’intoxiquer les relations économiques.

Promettre un avenir radieux car durable, ou décrire concrètement la catastrophe ?
Jusqu’à présent, la promotion de la durabilité s’est faite en mettant en avant les bienfaits d’un changement de cap : donner du sens aux choses, promouvoir la santé, placer les liens avant les biens, appliquer le principe de précaution sont quelques-unes des lignes argumentaires déployées. Mais cela n’a pas suffi pour créer des engouements et changer les réflexes d’un nombre vraiment significatif de personnes.

Il est temps, il me semble, de changer de discours, et de décrire comment évolueront les choses si les tendances mortifères ne sont pas modifiées. A ce jour, elles ne le sont pas – et un même fatalisme nous fait regarder sans réagir les images des destructions en Syrie, se sentir impuissants face au drame des migrations dans le monde, envisager sans broncher une réduction radicale de la biodiversité et une modification brutale des équilibres climatiques.

La catastrophe c’est du feu, du sang, des larmes
Disons-le donc clairement. Le monde que nous nous préparons là, par omission ou par commission, sera un monde de grande barbarie, d’inégalités dramatiques dans l’accès aux besoins vitaux, d’implosion de la gouvernance, donc de l’aptitude des sociétés humaines à agir sur les causes des phénomènes. Son chaos ressemblera fort à une situation de guerre rampante, sournoise, omniprésente, signera une relativisation radicale des droits humains, sacrifiés sur l’autel de notre incapacité à contrôler ce que nous avons mis en marche. D’ores et déjà, le retour du repli nationaliste, la mobilisation par les mouvements populistes (tous absolument indifférents aux causes globales en général, et environnementales en particulier) des réflexes de haine et de peur, l’addiction aux “hommes forts” et aux mentalités de soumission/domination, le foisonnement des fake news, de la méfiance généralisée et des théories du complot, tout cela signale le début de la décadence de la gouvernance et donc de l’incapacité d’organiser, voire de penser, autre chose que la lutte de tous contre tous.

Invivable c’est: invivable
Ce sera un monde où la violence faite à la nature se traduira en manques rapides de biens de première nécessité, sur fond de croissance démographique continue : eau, air pur, forêts, sols fertiles, et où le changement climatique rendra invivables de larges espaces. On annonce plus de 60 millions de réfugiés climatiques pour 2050, et nul ne sait comment nos sociétés, déjà durablement secouées par l’arrivée d’un demi-million de réfugiés en 2015 (1 pour mille de la population européenne), réagiront face à une migration aussi massive.

Ce sera un monde qui ressemblera à ce qu’est aujourd’hui la Somalie, l’Afghanistan, le Soudan du Sud ou, au mieux, Haïti. Un monde devenu un “failed state” global. Un monde dont tout espoir de progrès aura disparu. Où le plus fort décidera s’il tue le plus faible – ou s’il se contente de le soumettre.

Incapables d’actionner le frein à main
Le développement durable et le vivre ensemble sont complètement liés. Ces prochaines décennies vont voir monter en puissance les facteurs de déstabilisation, se créer de nombreux cercles vicieux. Notre capacité à redresser la barre ne s’est nullement révélée à la hauteur alors que les eaux étaient encore relativement calmes ; par contre, notre schizophrénie est,elle, phénoménale. Jacques Chirac disait en 2002 à Johannesburg: la maison brûle et nous regardons ailleurs. Et il a été le premier à pratiquer ce qu’il dénonçait.

Notre dépendance fondamentale de la nature, et la grande fragilisation que nous lui infligeons, ne sont toujours pas entrées dans les références d’une grande majorité de nos dirigeants économiques et politiques, empêtrés dans le court-termisme et dès lors indifférents au sort d’autrui. A juste titre, les générations à venir les accuseront de crime contre l’humanité. Mais il n’y aura plus de tribunal pour les juger, ni d’yeux pour pleurer. Comme envoûtés par la vitesse de notre course dans le mur, nous nous révélons incapables d’actionner le frein à main.