Vote du 13 février: pas de démocratie sans information de qualité

Les chiffres sont clairs : concernant la presse écrite, en 20 ans, la contribution de la publicité s’est pratiquement réduite de moitié. Conséquence : une longue série de restructurations, de fermetures et de concentrations, avec la disparition de 70 titres souvent fortement représentatifs d’une région ou d’un courant d’opinion. Mais pas assez rentables. Les métiers de la presse sont désormais marqués par une grande insécurité et instabilité.

Les forces politiques qui combattent le soutien à la presse sont prêtes à la livrer à une logique purement commerciale, peu importe leur contenu. Ou, plus précisément, plus ce dernier est fait de sensations, de superficiel et d’émotionnel, mieux l’on escompte attirer le chaland. Ce nivellement par le bas privilégie les raccourcis, les slogans, les affrontements et fragilise la société dans son ensemble.

Or, lorsque dominent des médias faisant du chiffre à travers la confrontation et l’exacerbation, la démocratie est menacée dans son essence même. Car elle fonctionne par la recherche des équilibres et des convergences, la concertation, la compréhension des enjeux, l’harmonisation des intérêts, leur inscription dans un dessein commun.

Les Fake News, dissolvants du corps social

Notre époque est de plus en plus polluée par des Fake News circulant en boucle, par l’obsession de démasquer à tort et à travers et d’entretenir une méfiance abusive.

L’indépendance, la qualité, la diversité de la presse sont un bien public d’autant plus précieux que les médias dits sociaux se révèlent de plus en plus anti-sociaux, bien plus prompts à diviser qu’à rassembler.

Ce qui se passe dans les pays anglo-saxons est de mauvais augure. Ce sont aujourd’hui des pays radicalisés, divisés en deux blocs qui ne font que se détester. En Grande-Bretagne entre pro et antieuropéens, aux Etats-Unis entre républicains et démocrates. La notion du vivre ensemble n’est pas du tout comprise de la même manière ; pour les deux camps, le seul point commun est l’anathème mutuel.

Lorsqu’on ne fait plus la différence entre un fait prouvé et une opinion purement subjective, entre une information et un commentaire, il n’a plus moyen de dialoguer, il n’y a plus de bases communes à partir desquelles débattre, on n’est plus citoyennes et citoyens du même pays, du même monde.

Souhaitez-vous, souhaitons-nous que dans nos médias les commentaires, la sélection des messages, les titrages soient orientés selon les souhaits de propriétaires de journaux peu scrupuleux, voire d’investisseurs désireux d’influencer l’opinion ?

Ou préférons-nous une presse attachée à une éthique professionnelle éprouvée et qui soit capable d’enquêter là où ça fait mal, de donner leur juste place aux divers points de vue, de séparer clairement faits, hypothèses et opinions ?

A l’exemple du statut de la RTS

Le statut de service public de la RTS a ici parfaitement fait ses preuves comme pilier de la démocratie. Voici 4 ans presque jour pour jour, le peuple suisse a confirmé ce statut en rejetant une initiative ouvrant la voie aux influences d’investisseurs privés, c’était le 4 mars 2018 et avec un score sans appel : 71,4% de non.

Le vote du 13 février est la suite logique de cette sage décision et le statut de la RTS souligne qu’il n’y a aucune crainte à avoir d’augmenter les dispositifs de soutien à la presse écrite et à ses versions en ligne. La RTS ni ses journalistes n’ont jamais fait l’objet d’ordres de marche des autorités politiques, ou d’instructions sur les sujets à traiter ou à éviter.

Au contraire, l’aide publique à la presse est indispensable pour éviter que les médias écrits ne tombent sous la dépendance d’intérêts privés et d’investisseurs pas toujours bien intentionnés, et permet à la presse d’assurer le service d’intérêt public que le marché ne permet pas de suffisamment financer. L’éthique des médias, leur pluralisme, leur fiabilité est un élément clé de toute démocratie.

Pour Noël: de l’espoir pour l’Europe, merci l’Allemagne!

Dans la morosité politique ambiante, on avait presque fini par passer par pertes et profits l’idée européenne. Habituée aux sempiternels désaccords entre les 27 Etats de l’UE, l’opinion publique était devenue largement sceptique sur la capacité de notre continent à se rassembler autour de ses valeurs constitutives. Le Brexit et les régimes «illibéraux» de l’Est firent le reste. Le «marché unique« faisant plus peur qu’envie, restaient les transferts financiers, qu’il s’agisse des subventions aux régions dites périphériques, de celles pour l’agriculture (aux critères qui restent d’ailleurs discutables) ou encore du Pacte vert.

La montée des nationalismes, signe de décadence

A la perte d’attractivité de l’idée européenne correspond la montée du chacun pour soi et des nationalismes, dont Albert Camus disait qu’ils «apparaissent toujours dans l’histoire comme des signes de décadence.» Mais on avait oublié que la seule réponse à ce retour de l’Etat nation – généralement le produit historique d’une unification forcée voire d’une épuration ethnique – était la promotion d’une nation pluriculturelle européenne. Nation qui susciterait l’adhésion de ses citoyennes et citoyens sur la base de valeurs partagées, et d’une solidarité avec les autres parties du monde autour de l’universalité des droits humains et de la durabilité.

Durant des siècles, les territoires politiques ont toujours compris une pluralité d’ethnies, ce qui en faisait toute la richesse culturelle et sociale ; les vieux empires multiculturels ont perduré ainsi et s’ils ont péri, c’est parce qu’ils avaient négligé une de leurs composantes importantes (les populations slaves pour l’Empire austro-hongrois, les populations arabes pour l’empire ottoman).

Seule une structuration territoriale désolidarisant État et peuples, comme c’était la norme avant l’ère des nationalismes, permet à chaque culture, tradition, ethnie et personne de valoriser ses marqueurs identitaires sans préjudice pour les autres cultures, traditions, ethnies et individus vivant sur un même territoire politique. Seule une organisation fédéraliste peut rendre justice à la diversité des situations, car permettant à des cultures, à des identités différentes de coexister au sein d’un même État, d’y trouver les conditions de leur épanouissement.

Pour une nation européenne

Le mal dont souffre l’UE est son caractère hybride et inachevé : une sorte de confédération d’États, plutôt de gouvernements, à géométrie variable, aux procédures complexes et à la force de frappe restreinte. La sortie par le haut est d’en faire un vrai État fédéral, avec un pouvoir législatif, exécutif et judiciaire, même si l’on martèle depuis des décennies que ce serait « impensable » et « impossible ».

Or, des pays, de tailles similaires à celle de l’UE et à structure décentralisée, comme les États-Unis, l’Inde, le Brésil, le Canada ou l’Australie fonctionnent ainsi depuis de nombreuses décennies, voire depuis toujours. De plus, la moitié des États des États-Unis connaissent des éléments de démocratie directe qui pourraient sans autre être généralisés dans l’ensemble de l’UE; c’était aussi ce qu’en France les Gilets jaunes avaient en vain espéré. Plusieurs Etats européens connaissent également une organisation fédéraliste : l’Italie, l’Espagne, l’Autriche, l’Allemagne, au bénéfice de leurs populations.

Le philosophe Olivier Abel souligne dans Le Vertige de l’Europe qu’« il est vital que l’Europe s’arrache à cet écrasement entre un plan technocratique et un plan démagogique, qui se renforcent mutuellement. (…) Dans ce double processus de mondialisation et de balkanisation, il faudrait trouver une forme de lien social qui autoriserait une réelle pluralité d’appartenances possibles (…) assez libres et plurielles pour que ces appartenances ne puissent devenir des incarcérations dans des communautés, des identités monolithiques et sans échappatoire… ».

L’Union européenne devrait se présenter comme un projet de nation pluriculturelle, et pourrait alors s’inscrire dans les cœurs des Européens comme leur patrie commune ; l’on pourrait ainsi créer, sur la base de l’histoire commune des peuples d’Europe, un sentiment d’appartenance partagé, un patriotisme européen, l’Europe pérenne des régions se substituant aux États-nation d’un moment.

Peser sur un monde de plus en plus instable

Le projet européen n’est rien d’autre qu’une souveraineté exercée en commun, le cadre indispensable à la poursuite de notre histoire commune dans un monde particulièrement incertain. Une Europe fédérale aurait un poids géopolitique comparable à la Chine, à l’Inde, à la Russie, aux États-Unis… et s’inscrirait parmi les territoires capables d’agir sur le monde.

Sur notre continent, la souveraineté sera partagée ou ne sera pas. Divisée, morcelée en une poussière d’États, il n’y aurait guère de possibilités pour l’Europe de défendre dans le monde sa vision des choses, ses valeurs humanistes, sociales et écologiques, et ces Etats se sentiront rapidement bien seuls dans le jeu toujours plus implacable des grandes puissances. Les « souverainistes » ne s’intéressant pas à ces valeurs, cet aspect leur est évidemment indifférent. Mais ce n’est pas forcément le cas de ceux qui les suivent.

L’Allemagne, moteur des Etats-Unis d’Europe ?

Tout cela semblait jusqu’à présent relégué dans la catégorie des rêves, de l’irréalisable. Mais voici que le contrat conclu entre les trois partis politiques qui désormais gouvernent l’Allemagne déclare (p. 131) que l’UE devrait « évoluer vers un Etat fédéral européen, organisé de manière décentralisée selon les principes de subsidiarité et de proportionnalité, et basé sur la Charte des droits fondamentaux de l’UE. » UE qui doit « promouvoir un ordre mondial multilatéral fondé sur le droit et se référer aux Objectifs de développement durable des Nations Unies. »

Ces engagements ont été étonnamment peu remarqués et peu commentés. Mais ils surviennent tels un beau cadeau de Noël, donnant un peu d’espoir dans ces moments particulièrement tourmentés et incertains que nous traversons. Etant situés au cœur de l’Europe, constituant un Etat pluriethnique rassemblant des représentant.e.s de trois aires linguistiques importantes de notre continent réunis autour d’un projet politique commun, ayant fait le saut, au milieu du 19e siècle, d’une vague confédération d’Etats vers un vrai Etat fédéral, tout cela nous parle en tant que Suissesses et Suisses et nous concerne au premier chef. Merci l’Allemagne !

Zemmour à Genève? Pas de tolérance pour l’intolérance

Paradoxe ou vaste tromperie ? L’extrême-droite aime s’en prendre à une prétendue «pensée unique» qui n’existe que dans ses fantasmes, et à des limitations qu’elle qualifie d’«abusives» de la liberté d’expression – alors que ces mêmes forces politiques passent leur temps à admirer les démocraties illibérales et corrompues de l’Est européen, et les régimes russes et chinois.

En Chine, plus de place pour la moindre différence ; quant à la Russie, elle se redirige à grands pas vers le parti unique. Dans ces pays, les récriminations de nos populistes qui s’estiment corsetés dans leur liberté de parole ne dureraient que quelques instants, avant de les conduire en prison pour de longues années. Quant aux démocraties illibérales, il s’agit de se couler dans le moule d’un mainstream ultraconservateur et gare aux homosexuels, cyclistes ou végans (pour reprendre l’amalgame fait par un responsable gouvernemental polonais), non conformes à l’image machiste dominante.

Il est totalement illogique et non crédible de prétendre que chez nous, « on ne peut pas tout dire » et de soutenir dans le même mouvement des régimes autoritaires, et d’admirer leur gouvernance, dans laquelle aucune divergence n’est tolérée ! A moins qu’en effet ce ne soit une stratégie visant à fidéliser un public autour de critiques abusives, pour ensuite mieux pouvoir saper notre conception de l’Etat et de la démocratie.

Toute liberté trouve sa limite dans la liberté d’autrui

Il n’est que juste qu’il y ait des choses qu’on n’a pas le droit de dire. Ainsi, on n’a pas le droit de diffamer ou de calomnier. On n’a pas le droit de proférer des insultes fondées sur l’apparence d’une personne, son orientation sexuelle ou son appartenance à une croyance, ou encore de nier les génocides. Ni moralement, ni juridiquement.

Ce sont les garde-fous que les dramatiques expériences du 20e siècle ont enseignées aux Etats démocratiques et de droit : pas de tolérance à l’intolérance, pas de liberté pour les ennemis de la liberté. Interdire de banaliser le racisme, de semer la haine entre communautés, d’excuser ou de nier les génocides est la moindre des choses, si nous ne voulons pas que cela recommence. Ce sont des barrières morales essentielles au vivre ensemble sur nos territoires.

Maintenir la cohésion sociale

La vie en société exige des règles, et aucune liberté n’est absolue. N’en déplaise aux anti-vax et aux complotistes de toutes sortes, qui érigent l’Etat de droit en ennemi et ne veulent obéir qu’à eux-mêmes. Elargissons cette attitude à la fiscalité, à la circulation routière, au port d’armes – ce serait le chaos garanti, qui ne peut qu’aboutir à la loi du plus fort.

La société a le droit, et même le devoir, de se défendre contre la destruction de ses valeurs constitutives; l’universalité des droits de l’Homme, de l’Etat de droit et de la démocratie doit être revendiquée avec force. Des personnages comme Salvini, Trump, Bannon ont suffisamment montré ce qui peut se passer quand on souffle sur les braises sulfureuses de la haine et stimule les réflexes du cerveau reptilien, quand on encourage les mauvais côtés de l’être humain. Tout cela matiné de son lot de pharisaïsme et d’hypocrisie dans l’affirmation de valeurs familiales et de probité dans les affaires, alors qu’on s’en moque éperdument dans sa vie personnelle.

Zemmour le faussaire

Zemmour est de la même veine, ne reculant devant aucune provocation pour se faire remarquer et semant lui aussi les ferments de la haine et de la division. Etre Juif et oser défendre le maréchal Pétain qui aurait sauvé les Juifs français en ne livrant aux nazis «que» les Juifs étrangers réfugiés en France ? Double honte, d’une part en déclinant jusqu’au bout de l’ignominie la «préférence nationale», d’autre part, en falsifiant l’histoire, car c’est bien tous les Juifs de France que Pétain a livré aux nazis…

Tout cela sur fond de complot  autour de la fable du «grand remplacement». Car si la France n’avait pas conquis, soumis et colonisé une bonne partie de l’Afrique du Nord puis de l’Afrique Noire, il n’y aurait en France de musulmans qu’essentiellement des convertis, ou, plus tard, des travailleurs dont la France avait bien besoin.

Mais là encore, vaste tromperie. On ne peut pas être nostalgique du passé colonial de la France, se revendiquer d’être né en Algérie «ex-française» et développer la haine de ce qui est différent, et en particulier celle de l’Islam. Haine irrémédiable car elle proclame l’identité de l’Islam et de l’Islamisme, en décrétant que tout musulman est un intégriste potentiel… et sape ainsi à la base toute possibilité d’intégration et d’interaction.

Vaste tromperie aussi, quand on est soi-même un produit du métissage tant abhorré, oui, Zemmour, ce n’est pas très «français» comme nom, alors de quel droit ce monsieur prône-t-il le contraire de ce qu’il est ? Son nom même et son parcours suffisent à démasquer son discours, ce n’est qu’un ridicule – mais fort dangereux – imposteur.

L’unité dans la diversité du genre humain

Il n’y a pas de «race pure« ni de race «supérieure». Il n’y a pas d’ethnie pure, toute ethnie est un produit culturel d’une histoire plus ou moins longue, un résultat évolutif des croisements multiples de l’espèce humaine entre ses divers représentants, donnant ce chatoiement de diversités, à l’image d’un kaléidoscope, dont est elle est faite. La génétique ne nous dit rien d’autre d’ailleurs.

Alors oui, Zemmour n’a rien à faire ni à Genève ni ailleurs. Car certaines idées sont pires encore que certains crimes. Quand des individus dévoyés commettent des crimes antisémites, racistes ou anti-musulmans, ce sont à ce stade des actes de personnes isolées.

Mais quand on répand et banalise les idées suprémacistes, racistes, anti-telle communauté ou anti-telle autre, et qu’on légitime peu ou prou le passage à l’acte sous prétexte d’»autodéfense» de l’»homme blanc», c’est tout le corps social qu’on infeste et infecte, c’est son immunité collective aux actes criminels qu’on sape, c’est le réveil des bas instincts qu’on orchestre. Et ce sont les bains de sang de demain qu’on prépare. L’Histoire nous le dit assez. Donc non aux mots qui banalisent le crime et qui préparent les crimes de demain. Pas de ça ni chez nous ni ailleurs ; trop de liberté tue la liberté.

Climat et durabilité: arrêtons d’excuser le consommateur!

Il est de bon ton d’exonérer la consommatrice, le consommateur de leurs responsabilités, de la/le présenter comme une faible victime d’un système, une personne qui passerait son temps à se faire manipuler.

Loin de moi de nier les effets pervers d’un marketing bien étudié. Mais on ne me fera pas croire que le désir de puissance exalté par certaines publicités automobiles, le goût des week-ends dans les capitales européennes, l’appel à acheter les derniers gadgets informatiques ne tombent pas sur des dispositions favorables chez de nombreux êtres humains, qui adhèrent assez bien aux valeurs factices et peu responsables de la société de la frime et du prêt-à-jeter. Que dans le monde la moitié des immatriculations de nouveaux véhicules soient des SUV émettant 30% de CO2 de plus ne peut pas s’expliquer autrement, il n’y a aucun besoin objectif à posséder et à utiliser de tels véhicules.

On ne me fera pas croire non plus que la majorité des consommateurs ne savent pas que de nombreux objets qu’ils achètent à bas prix ont été produits dans de mauvaises conditions écologiques et sociales, et vont être tout aussi mal gérés en fin de vie. Oui, le bon marché est souvent bien cher payé (par d’autres et les générations futures).

Produits durables : percer le plafond de verre

A l’autre bout de l’éventail, on trouve aujourd’hui dans pratiquement tous les domaines de la vie quotidienne des offres de qualité durable : des véhicules à basse consommation, de la finance durable, des bâtiments au bilan énergétique positif, des denrées du bio et du commerce équitable, pour n’en citer que quelques-uns…

Malheureusement, ces offres peinent actuellement à dépasser un plafond de verre de quelque 10-20% des consommateurs. Certes la qualité écologique et sociale a un prix. Certes la montée des inégalités et des précarités n’est pas propice à faire les bons choix.

Mais des remèdes existent. Les pays industrialisés dépensent des milliards, plus ou moins bien ciblés, en soutiens à la production agricole. Pourquoi n’y aurait-il pas des subventions aux consommateurs garantissant que chaque personne ait “accès toute l’année à une alimentation saine, nutritive et suffisante”, droit proclamé par les Nations Unies (Agenda 2030, cible 2.1.) ? Déjà en termes de coûts de la santé, on s’y retrouverait.

Et il n’est pas acceptable qu’un gestionnaire de caisses de pension affirme dans l’Agefi du 29 septembre que “La mission d’une caisse de pension est de distribuer des rentes, pas de sauver le monde. On ne peut pas jouer avec l’argent des assurés”. Car c’est doublement aberrant. D’une part, les rendements des investissements dans des solutions durables sont désormais pareils à la moyenne de tous les investissements. D’autre part, ce faisant, non seulement on ne joue pas avec l’argent des ayants-droit, mais contribue à leur assurer un avenir digne d’être vécu… La durabilité n’a pas besoin de davantage d’argent, mais que cet argent soit retiré aux activités non durables et affecté à celles qui le sont.

Le consommateur, force politique

Non, le système ne changera pas tout seul. Là où il y a un consommateur, il y aura aussi un producteur, alors que le contraire n’est pas vrai. Il n’y a pas de raison que le consommateur se sente impuissant lorsqu’il fait ses courses alors que, lorsqu’il va voter, il pense tout naturellement que sa voix comptera.

Oui en tant que citoyen, le consommateur peut et doit s’impliquer pour réclamer de meilleures conditions cadre pour les produits durables, exiger que les objets soient réparables et conçus pour être réutilisés, demander que le principe de précaution empêche la mise sur le marché de produits susceptibles de nuire à la santé humaine ou à celle de l’environnement (ce qui va souvent de pair).

Mais en attendant que se trouvent des majorités politiques pour faire des bonnes pratiques éprouvées la loi pour tous, c’est tous les jours que consommatrices et consommateurs peuvent par leurs décisions d’achat (ou de non-achat) faire la différence et changer l’offre économique, et les habitudes de production et de consommation. Par exemple en cessant d’acheter des produits issus de la destruction de la forêt tropicale ou de la sous-enchère sociale. Ou en réclamant massivement du bio, de l’équitable et du durable.

Car quand les consommateurs comprennent qu’ils sont une force politique, leur action regroupée devient redoutable, comme l’avait démontré Gandhi par sa légendaire marche du sel, et d’autres par des opérations de promotion ou de boycott. Alors cessons d’excuser ce pauvre consommateur, cette pauvre consommatrice qui n’aurait pas le choix, qui n’oserait rien demander ni rien faire..

Le mouvement anti-vax, un virus qui s’attaque au corps social?

Que se passe-t-il dans notre société pour que des personnes a priori tout à fait sensées se révoltent contre une mesure de prévention qui est quasiment la seule à pouvoir arrêter la circulation d’un virus qui a déjà tué plus de 5 millions de personnes dans le monde? Pour qu’un gouvernement démocratique soit traité de dictature, pour que la liberté soit perçue comme un droit absolu, sans aucune contrepartie en termes de responsabilités et d’égards pour autrui? Pour qu’on accepte allègrement le risque d’aboutir aux soins intensifs, à l’impact sur les coût de la santé de plus de 10’000.- par jour auxquels il faut ajouter les semaines de rééducation, alors que le vaccin est offert gratuitement? Pour qu’on nie que les personnes vaccinées qui tombent malgré tout malades le sont de manière bien moins grave que les non vaccinées?

Le mouvement anti-vax ne cesse de surprendre par son intransigeance, sa victimisation, son refus de la discussion et sa propension aux amalgames et aux demi-vérités. Il y a là une mixture étrange faite de ressentiment, de nombrilisme, de complotisme, d’exaspération. Le tout garni du célèbre : «Tu ne me convaincras pas». Réclamera-t-on demain de rouler à 200 à l’heure sur l’autoroute, de ne payer les impôts que volontairement, de demander le libre choix entre l’enseignement du créationnisme et celui de la théorie de l’évolution, de refuser les contrôles d’identité ?

Plongée dans les profondeurs d’un mouvement
Je précise que dans une démocratie il est tout à fait normal voire nécessaire que des avis divergents se confrontent. Mais ce qui crée ici le malaise sont les motifs et la manière. Ainsi, un ami journaliste m’interpelle : qu’attend la gauche pour dénoncer l’imposture des gouvernements, de la pharma, de l’OMS alors qu’il existe tant de moyens de guérir et de prévenir le Covid de manière naturelle et bon marché ? Que nous votions tous pour l’UDC ?

Une personne active dans une institution scientifique compare la discrimination et les critiques dont souffrent, à l’écouter, les anti-vax au port de l’étoile juive imposée par les nazis et prémisse de l’holocauste, ou, plus modestement, à l’apartheid de naguère en Afrique du Sud. Un 3e, à peine remis d’une grave atteinte à sa santé, proclame à propos du vaccin : «ils ne m’auront pas». Une autre personne ressent la présence de particules magnétiques à l’endroit de la piqûre. La preuve : des objets métalliques y resteraient attachés. Enfin, un autre qui se persuade que le vaccin opère par manipulation génétique.

Et toujours ce discours : «ils» , «eux», le système, ceux qui tirent les ficelles, ceux qui veulent nous soumettre à leur volonté, les pharmas, le gouvernement. Tous pareils, tous ligués contre le peuple et sa liberté, tous corrompus, méchants, malveillants.

Une immense méfiance
Une immense méfiance s’est ici accumulée, qui débouche sur un récit plus que biaisé, donnant une apparence de cohérence et de vraisemblance aux suppositions les plus hallucinantes, construit en ne retenant que les éléments qui le conforteraient.

Mais qui reflète les incertitudes et les angoisses croissantes de notre temps. Il est certain que cette vague du rejet est alimentée par l’indécision des pouvoirs publics devant : les scandales financiers (cf. les paradise papers) ; le changement climatique ; la montée des inégalités ; les bénéfices et revenus injustifiés dans l’économie ; la fuite en avant irresponsable dans des technologies de moins en moins saisissables ; l’épuisement du modèle des «30 Glorieuses», ou encore la malbouffe industrielle.

Et aussi une dérive sociale majeure. Un individualisme qui fait fi des exigences de la vie sociale. Un refus d’accepter comment fonctionne l’immunité collective, que le risque d’infecter autrui est bien là, que l’immunité naturelle est bien évidemment précieuse mais jamais une garantie. A moins de rejeter toute médecine «chimique» sous prétexte qu’elle interviendrait dans des processus organiques qui se sont révélés défaillants.

Et quand l’argumentaire anti-vax a été décliné, on passe au discours sur le covid qui ne serait qu’une «petite grippe». On citera des chiffres et des destins individuels là où seule compte la statistique, on croira davantage tel bonimenteur sans vraie crédibilité scientifique, du seul fait qu’il ou elle »ose s’opposer à la pensée unique».

Une société en danger de fracturation

En effet, le mouvement anti-vax exprime aussi un rejet de la discipline de pensée qu’impose la démarche scientifique. Toujours cette obsessionnelle revendication de liberté sans aucune responsabilité, sans aucun effort intellectuel… qu’on avait déjà rencontrée avec le climatoscepticisme ou le créationnisme (ou plus absurde encore, dans le mouvement de la Terre plate auquel adhèrent selon certaines études 10% des Français, persuadés que, «contrairement à ce qu’on nous dit», la Terre est plate).

C’est vraiment saper deux fois la cohésion sociale : une fois en ignorant les conditions de la santé publique et communautaire ; une seconde fois en ignorant les lois de la construction du savoir scientifique. Si l’opinion de tout quidam vaut celle d’un expert confirmé, plus rien n’est possible, et 2 + 2 feront, au choix, aussi 3, 5, ou 6.

Affirmer ou débattre?

Un débat honnête part de la prise de connaissance de tous les faits pertinents, se poursuit par la mise en doute des conclusions qu’on en tire et aboutit sur une amélioration de la compréhension des phénomènes. Mais attention : le doute est le doute scientifique, fondé sur une exacte observation des situations, sachant que leur interprétation peut et doit être vérifiée constamment avec le même soin qu’elle a été construite. La séparation entre faits et opinion, raisonnement et émotions est la seule manière d’éviter la fracturation d’une société en petites chapelles de croyants. Personne n’a jamais tout tort, tout est dans la manière !

Cette ambiance délétère de nombrilisme et de méfiance exacerbes pourrait marquer la fin d’une certaine modalité du vivre ensemble, la fin d’un consensus social sur ce qui est vrai ou faux, juste ou injuste. A cette aune, la loi sur le covid risque fort de subir le même sort que la loi sur le CO2. Et il ne serait pas étonnant que ce soit l’extrême-droite qui ramasse la mise de cette exacerbation des contradictions, et d’un refus du dialogue – qui va jusqu’au refus de la méthode qui le rend possible. Vues sous cet angle, les votations de ce type dépassent largement leur sujet technique. Réponse le 29 novembre…

Urgence durabilité: les cinq clés de la transition

Cette année, plus de doute possible : le changement climatique n’est plus une projection mais une réalité. Violents feux de forêts en Sibérie, dans la région méditerranéenne, en Amérique du Nord. Inondations catastrophiques ailleurs. Plus personne n’est dupe de ces signes qui ne nous disent rien de bon ; désormais les choses peuvent basculer rapidement et brutalement. Un peu à l’image de l’implosion de l’Etat afghan ; on le savait vermoulu, fragile, fictif – mais à ce point et si vite… Et comme pour certaines maladies insidieuses, mais hélas souvent fatales, quand on a mal, il est déjà bien tard.

Pourtant ce serait une erreur de ne voir que le changement climatique. La dynamique de déstabilisation est tout aussi inquiétante en matière de biodiversité, d’autant plus qu’elle est peu détectable par les non-spécialistes. Il y a les enjeux de l’eau, des sols, des océans, mais aussi des inégalités croissantes, de la défiance à l’égard des dirigeants ou de la science… Tout cela fonctionne comme un vaste jeu de dominos aux pièces interconnectées. Dès lors, toute action qui se veut efficace se doit d’être systémique.

Répondre au cercle vicieux du déclin par une systémique positive

En 1987 déjà, la Commission des Nations Unies pour l’environnement et le développement soulignait qu’il n’y a pas «une crise de l’environnement, une autre du développement, une autre énergétique. Non, de crise il n’y en a qu’une». C’est cette même Commission qui a proposé, sous le vocable de développement durable, une synthèse entre l’urgence sociale et l’urgence environnementale. Il s’agit de veiller à ce qu’il y ait assez pour tous sur cette Terre, en suivant une claire hiérarchie des besoins. Et simultanément de veiller aux capacités productives de la nature – dont les limites ne sont toujours pas intégrées ni dans notre mental ni dans le logiciel de la plupart des décideurs.

Cette approche a été actualisée et concrétisée voici 6 ans maintenant par l’Assemblée générale des Nations Unies à travers l’Agenda 2030 adopté en septembre 2015. Ce document résume 30 ans d’engagements internationaux en matière de durabilité en 169 cibles regroupées en 17 Objectifs de développement durable, donnant à chaque personne, chaque organisation, chaque entreprise et chaque collectivité publique sa feuille de route pour tirer désormais à la même corde.

L’Agenda 2030 rappelle en particulier la formule du Plan d’action du Sommet mondial du développement durable de 2002 soulignant que «des changements fondamentaux dans la façon dont les sociétés produisent et consomment sont indispensables pour réaliser un développement durable à l’échelle mondiale» appelant consommateurs, producteurs et régulateurs à avancer ensemble dans la bonne direction. Dans pratiquement toutes les activités économiques il existe désormais de bonnes pratiques durables, dont il faut maintenant faire la loi pour tous.

Mesure n°1 : Une reconversion économique et technologique

Mais il ne suffit pas de faire les mêmes choses autrement, il faut changer de logiciel et passer :
• De la sous-enchère globale à un commerce équitable et valorisant l’autonomie locale ;
• Du fossile et du fissile aux énergies renouvelables et à un usage économe de l’énergie, à l’image des bâtiments«à énergie positive » produisant davantage d’énergie qu’ils n’en consomment;
• De l’obsolescence organisée à l’optimisation de la durée de vie et à l’économie circulaire;
• De l’agro-industrie à l’agroécologie, seule façon de nourrir une population croissante sans dégrader les terres et de maintenir une agriculture à visage humain ;
• De la finance spéculative et hors sol à la finance durable.
La chimie devra produire des substances à l’innocuité établie, l’aéronautique s’investir dans le transport ferroviaire et le pétrole et le plastique se reconvertir dans les énergies renouvelables et les matériaux sans impact négatif.

Mesure n° 2 : En finir avec un PIB trompeur

En se limitant aux seuls mouvements financiers, qu’ils résultent d’une invention bénéfique ou d’un accident, en excluant ce qui ne relève pas du circuit monétaire et en négligeant les stocks tout comme la répartition des biens ou les capacités productives de la nature, le PIB nous induit quotidiennement en erreur. Si bien, que pour reprendre la formule de l’économiste belge Paul Jorion, «un PIB en pleine forme peut être l’indice d’une accélération du processus destructeur».

Lancé voici une trentaine d’années par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), l’Indice de développement humain (IDH) pondère le PIB par le taux de scolarisation et l’espérance de vie. Le PNUD propose aujourd’hui d’y ajouter «le niveau d’émissions de dioxyde de carbone et la consommation de matières d’un pays, par habitant» pour obtenir «l’IDH ajusté aux pressions exercées sur la planète (IDHP)». Ce correctif indispensable doit maintenant faire foi.

Mesure n°3 : Donner une valeur au travail de la nature

A l’image du PIB, les calculs de rentabilité sont aujourd’hui faussés, n’enregistrant pas la valeur du »travail» de la nature, ni celle du «capital-nature» accumulé par ce travail. Sur le plan mondial, la contribution annuelle de la pollinisation à l’agriculture a été estimée en 2019 par l’IPBES (Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques) à 577 milliards de $ par an ; pour l’agriculture suisse, l’apport annuel de la pollinisation des cultures par les abeilles a été chiffré en 2017 par Agroscope à 350 millions de francs.

Mais les prestations que la nature nous offre, qu’on appelle aussi les services écosystémiques, sont bien plus vastes : c’est l’eau, l’air, les animaux et les plantes, les matières premières (matériaux rocheux, métaux, sources d’énergie, etc.)… Et aussi la filtration de la pollution par les zones humides et les forêts, le captage de gaz carbonique par la végétation terrestre et marine («puits de carbone»), la régulation des eaux par le sol et la fertilité de ce dernier, la prévention de l’érosion par le couvert végétal, les fonctions récréatives et touristiques. La conception dominante de l’économie occulte ainsi les bases mêmes qui la rendent possible.

Mesure n° 4 Recalculer la notion de rentabilité

En 2020, Greenpeace chiffrait à 2’900 milliards de $ par an le coût de la pollution de l’air due aux énergies fossiles. Les dommages causés par le réchauffement climatique, la pollution de l’air et les nuisances de la circulation routière ont été estimés par le Fonds Monétaire international (FMI) en 2015 à 5’300 milliards de $. Là aussi les comptes sont faussés au quotidien.

Il ne doit plus être possible de séparer les résultats financiers de ceux écologiques et sociaux. Les administrateurs et directeurs ne devront plus être évalués sur les seules performances financières de l’entreprise dont ils ont la charge, mais tout autant sur ses impacts écologiques et sociaux. Ces impacts doivent maintenant figurer dans les évaluations et les comptes des entreprises et des collectivités.

Mesure n° 5 : Créer des emplois utiles, pérennes et non délocalisables par la durabilité

En 2018, l’OIT estimait à «24 millions les emplois créés à l’échelle mondiale d’ici à 2030 si l’on met en place (…) une économie plus respectueuse de l’environnement». Quant à l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA), elle signale qu’aux États-Unis le secteur de ces énergies emploie huit fois plus de salariés (près de 800’000) que le charbon (100’000) porté aux nues par d’aucuns.

En septembre 2019, l’ONU annonçait «380 millions de nouveaux emplois d’ici 2030» à travers la réalisation de l’Agenda 2030. Selon la Commission européenne, l’application de son plan d’action pour l’économie circulaire pourra accroître le PIB de l’UE de 0,5 % d’ici 2030 et créer 700’000 nouveaux emplois. Il y a donc vraiment moyen de faire converger les «fins de mois» de la Planète et les fins de mois des entreprises et des individus.

Toutefois, sans rectification de la notion de rentabilité – en intégrant dans les prix par des taxes les coûts infligés à la collectivité (externalités négatives) et en rémunérant, par des subventions, les externalités positives qui ne trouvent pas de financement suffisant sur les marchés – ces emplois ne verront pas le jour. On croyait s’éloigner de la défunte loi sur le CO2 qui avait prévu tout cela. Mais tout nous en rapproche…

Après la victoire des talibans: ne pas baisser les bras

Après la victoire éclair des talibans, voici dix jours à peine, quelques réflexions, s’agissant de valeurs fondamentales du « vivre ensemble » sur cette Terre, s’imposent. Car on ne peut pas en rester là.

Comment les Etats-Unis et leurs alliés ont-ils pu, durant autant d’années, engager autant de vies humaines et autant de ressources matérielles pour un pouvoir qu’ils devaient savoir vermoulu, inefficace, corrompu, décrédibilisé ? Pour une armée factice, qui a implosé en quelques semaines sans jamais même tenter de remplir sa mission? Secrets d’Etat ? Incompétence des services de renseignement ? Naïveté des dirigeants ?

Asie: un effacement progressif de l’Etat de droit
Sur le fond, la prise de pouvoir des Talibans parachève un cycle qui a vu l’Etat de droit et la démocratie reculer en continu sur le vaste continent asiatique, depuis le Bosphore jusqu’au Détroit de Béring. Aux dictatures de toujours que sont la Chine, la Russie, la Corée du Nord, le Vietnam ou l’Iran se sont ajoutés une dizaine d’autres pays qui ont progressivement viré vers un autoritarisme et un arbitraire plus ou moins fortement marqué: la Turquie, les Philippines, le Pakistan, le Cambodge, la Thaïlande et tout récemment, de manière particulièrement brutale, la Birmanie.

L’Inde, le Sri Lanka, le Népal ou l’Indonésie connaissent, tout comme les pays d’Asie centrale issus du démembrement de l’URSS, d’importantes fragilisations de l’Etat de droit. Restent le Japon, la Malaisie, Singapour et quelques autres… comme l’île, désormais en sursis, de Taïwan.

Cette inquiétante régression est utilisée par d’aucuns pour accréditer l’affirmation que les Droits de l’homme, l’Etat de droit et la démocratie, et même les principes de la Charte des Nations Unies, seraient des impositions de l’Occident, relèveraient quasi du néocolonialisme. Que cette thèse soit établie et propagée par ceux qui en profitent, on le comprend, mais il est très choquant de voir qu’elle semble trouver, pour différentes raisons, dont un souverainisme dévoyé ou une soumission de très mauvais aloi, un écho croissant en Occident.

Car elle constitue un mensonge éhonté et terriblement méprisant pour ceux qui ont risqué leur vie et la risquent toujours en défendant ce qui chez nous est une évidence (et dont on abuse même parfois): la liberté de parole, de religion, de déplacement, le droit de se regrouper en associations, d’en appeler à l’opinion publique…

Des millions de Birmanes et de Birmans ont tenté de s’opposer au coup de force de l’armée, intervenu à la veille de l’installation d’un parlement démocratiquement élu. Des centaines de milliers de femmes afghanes se sont affirmées – et exposées – en prenant des responsabilités professionnelles et même politiques. La société civile en Russie est progressivement étouffée, les dissidents Chinois n’osent plus piper mot – toutes ces personnes seraient donc des traîtres à leur culture, des suppôts de l’Occident ? Ne tombons surtout pas dans ce piège-là, n’accréditons pas cette suprême insulte et défendons haut et fort l’universalité de la dignité humaine et de la redevabilité des dirigeants!

Une dangereuse solitude des démocraties
L’humanité est véritablement à la croisée des chemins. Pour l’heure, en effet, l’Etat de droit, la reconnaissance de la capacité et de la légitimité de l’action citoyenne et la démocratie politique semblent se limiter avant tout aux Etats industrialisés de la Planète regroupés au sein de l’OCDE, qui peuvent se sentir quelque peu encerclés, sans beaucoup de prise sur les événements. D’autant plus que les pays de l’ex-Est sont eux aussi de plus en plus séduits par la manière forte.

De quoi brouiller encore plus les cartes, et faciliter les menées de la Chine, en particulier, visant à faire de ses pratiques impérialistes et de contrôle total des personnes la loi commune du monde. D’autant plus que nos pays industrialisés ne sont pas sans tache concernant nos effets sur la Planète, loin de là, vu que notre consommation de ressources mondiales est environ le triple de ce à quoi nous aurions droit.

Le fait que tant la Russie que la Chine se soient empressés de nouer de bonnes relations avec les talibans s’inscrit parfaitement dans ce tableau. Qu’il est loin le temps où l’on revendiquait, au nom de la communauté internationale, le droit d’ingérence contre les dictatures – droit qui s’est révélé tout aussi impraticable sur le terrain que désormais politiquement révolu, du moins pour un temps.

Quelle action ?
Quant aux anti-impérialistes, ils devront se rendre à l’évidence que nous ne sommes plus à une époque où on pouvait être à la quête du « mieux ». Aujourd’hui, il s’agit d’identifier le moindre mal, et à ce sujet, rappelons que sans l’intervention des Etats-Unis en Irak – dont on peut penser ce qu’on veut par ailleurs – jamais les Kurdes n’auraient pu créer d’Etat semi-indépendant dans la région.

Prochaine échéance: Taïwan, preuve vivante que démocratie et civilisation chinoise sont parfaitement compatibles. En effet, un peu comme en Russie en 1917 avec Kerensky, après la déposition en 1912 du dernier empereur de Chine, le leader républicain Sun Yat-sen avait proposé une Chine fédéraliste et démocratique, idée dont Taïwan est aujourd’hui l’héritière. Témoignage évidemment inacceptable pour les dirigeants chinois actuels, tout comme l’était la liberté politique à Hong-Kong tolérée vingt ans durant et qui désormais appartient au passé.

Malheureusement, l’incapacité de l’Europe à évoluer vers un Etat fédéral enlève à notre continent toute efficacité pour peser sur le monde, le condamne à l’impuissance ou du moins à une grande faiblesse (voir les prestations souvent bafouillantes du « ministre » européen des affaires étrangères). Les Anglais doivent se demander s’ils ont eu raison de contribuer, en votant à 52% pour le Brexit, à cet affaiblissement – pour lui préférer une alliance avec une Amérique désormais occupée à panser ses plaies et ses propres lignes de fracture…

Oui, le retrait de l’Amérique se paie cash : le vide est rempli par d’autres, aux valeurs nettement plus éloignées des nôtres. Tout comme se paie cash le chacun pour soi en Europe, car à ce jeu nous sommes tous perdants. Et alors que les valeurs fondatrices, et développées depuis, des révolutions américaine et française de la fin du 18e siècle sont à nouveau, comme dans les années 30, en péril, les populistes européens, en admirant les régimes forts, se comportent sans vergogne en 5e colonne des régimes russe et chinois – où pourtant le plus banal de leurs propos les conduirait pour longtemps en prison. Bien qu’il soit lui aussi un admirateur des dictateurs, Trump avait raison sur un point : c’est à l’Europe de se (re)prendre en mains.

La conquête de l'Ouest...

Deux manières d’être sur la Terre

Alors que la durabilité, mais aussi le développement de la concertation multilatérale, l’idéal des droits humains et de la démocratie semblaient, à l’orée du IIIe millénaire, constituer une offre politique attractive, une perspective mobilisatrice, l’histoire semble prendre d’autres chemins. Que se passe-t-il dans nos têtes ?

Aux Etats-Unis, 15 Etats gouvernés par les Républicains mettent les bâtons dans les roues aux municipalités souhaitant développer les énergies renouvelables, et font tout pour favoriser les énergies fossiles, au moment même où des températures jamais atteintes aux bords du Pacifique font exploser les thermomètres et la cohésion sociale.

Au Brésil, un président fou a identifié l’adversaire de la grandeur du pays et sonne la charge contre les cyclistes, les végétariens et les homosexuels. Car un vrai patriote fait honneur au pays en faisant hurler les moteurs, en étant gros mangeur de viande et en contribuant à sa croissance démographique. Tout comme son ex-compère Trump, Bolsonaro vit encore à l’époque d’une virilité conquérante devenue puérile, ridicule et, surtout, terriblement destructrice.

En Europe de l’Est, c’est la croisade pour les « valeurs familiales » et la morale dite chrétienne, contre les « moeurs dissolues » d’un Occident vécu comme décadent et faiblissant. Mais dont on encaisse volontiers les contributions financières à travers de massifs transferts de fonds européens (pour combien de temps encore ?).

Ajoutons que dans les pays anglosaxons (Australie, Nouvelle-Zélande, Canada, Etats-Unis), tout comme au Brésil, le climatoscepticisme va de pair avec le mépris pour les peuples autochtones, premiers habitants de ces pays, chassés de leurs terres par une immigration de masse durant plusieurs siècles…

Le retour de l’esprit de domination
Domination de l’Homme sur la nature ; de l’homme sur la femme ; de l’homme blanc sur les autres humains ; de son peuple sur les autres peuples ; de majorités conformistes sur des minorités ; admiration des dictatures et des dictateurs … L’affirmation sans vergogne de cet esprit de conquête et de domination surprend en effet, mais doit être actée et analysée de près.

Ce revirement, ce retour en force d’attitudes qu’on avait cru un moment surmontées, ne tombe pas de nulle part. Il est nourri par les inégalités, le sentiment de mépris que subit un milieu populaire qui se sent menacé dans ses maigres acquis. Difficile en effet de se sentir concerné par la durabilité quand on n’a déjà pas assez pour vivre, ou par les droits humains ailleurs quand on n’est pas respecté dans ses propres droits. Face à ce grand retour en arrière, il faut apprendre à écouter et non pas à stigmatiser, à en voir les causes et ne pas en rester aux seuls effets.

En Suisse, le vote du 13 juin dernier a lui aussi exprimé ces deux façons de se situer au monde. Sensibilité qualitative contre agriculture productiviste ; urgence climatique face aux risques de subir la vérité des prix ; progression du complotisme et de la méfiance, à l’heure du Covid… Et comme aux Etats-Unis, ce clivage en termes de réflexes socio-politiques suit de manière pernicieuse des lignes de fracture économiques, géographiques et sociales.

D’un côté, les citadins et certaines catégories socio-culturelles privilégiées, de l’autre, les ruraux et les catégories socialement plus fragiles. D’un côté, les attitudes « roses-vertes », de l’autre, le vote UDC, qui récupère de plus en plus le rejet des « bobos » des villes par les « classes travailleuses de la base populaire». D’un côté, une gauche plus visible dans sa défense – légitime – de ce qui est « différent », comme les personnes LGBT et les migrant.e.s, que dans l’écoute des préoccupations de l’homme du commun ; de l’autre, une droite qui courtise au nom du « bon sens » les réflexes de l’« homme du commun ».

Oui l’Homme ordinaire, hyperpragmatique, heureux d’être après des siècles de précarité inscrits dans ses gènes parvenu à se hisser au niveau d’une incertaine prospérité, aux réflexes conservateurs, souffre d’un regard, perçu comme suffisant et peu au fait de ses réalités, des «élites éduquées » et est sensible au verbe fort et rassurant d’une droite qui se découvre d’un coup populaire…

Gagner la bataille culturelle
Pour l’UDC, comme pour les républicains américains, et l’extrême droite européenne qui se fédère autour du rejet du projet européen et fustige tout multiculturalisme au profit d’une mythique unité nationale, chaque occasion est bonne pour mener la bataille culturelle, qui est la bataille pour le contrôle des mentalités.

A ce titre, il était essentiel pour l’UDC de tenter de refermer, le 13 juin dernier, la « parenthèse verte » et de recentrer le « bon peuple » sur les soucis du quotidien afin de repousser hors de sa conscience les enjeux globaux qui pourtant nous concernent tous. Surtout pas de plateformes internationales de coopération, de responsabilité solidaire, d’appartenances multiples. Justice globale ? Prévention des conflits ? Loin de nous, tout cela… que chaque « peuple » se débrouille et que chacun défende ses acquis. Seul point commun entre ces deux façons de voir le monde : une volonté affirmée de changement. Mais dans des directions radicalement opposées.

Entre les « beaufs » et les « bobos », ce mur de la différence des perceptions du monde a-t-il une chance d’être aplani? La réponse est probablement en mains de la jeunesse, qui a réussi le tour de force de défiler des mois durant dans la rue pour la sauvegarde du climat, pour à la première occasion venir détruire le résultat de son engagement: un bon compromis politique sur lequel bâtir.

En effet, les moins de 34 ans ont rejeté à 58% la loi sur le CO2… et après avoir conspué l’aviation exonérée depuis 1944 de toute taxe sur son carburant, se réjouissent de repartir en week-end à bas prix. Jamais une génération n’aura eu autant de responsabilités sur ses épaules, tant est lourd l’héritage que nous lui laissons, jamais elle n’aura été si indécise et hésitante face à son avenir.

Il doit y avoir une autre offre politique que l’opposition entre repli nationaliste ou l’exposition à un marché globalisé sans foi ni loi. Car à l’heure des interdépendances le repli sur soi est mortifère, tout comme l’absence de régulation. La paix sociale et internationale dépendra de la capacité à transformer la frustration populaire en désir, non pas de revanche mais de coopération.

Mais il est si facile de stimuler les forces du mal, si difficile de valoriser celles du bien. A l’évidence, il y a bien deux façons d’être humain, deux façons d’être au monde. En réalité, la manière conquérante est celle qui a permis à l’humanité de s’affirmer au sein d’une nature d’abord hostile. La seconde prend acte de la victoire de l’humanité sur la nature – qui ne peut que se conclure par notre défaite. La première est inscrite dans nos gènes. La seconde est à acquérir. Mais à partir de la conscience, immémoriale, elle aussi, que ce nous faisons à la nature nous le faisons à nous-mêmes.

7 juin 1971 : Suffrage féminin et protection de l’environnement, deux causes qui ont partie liée

Ce mois de février, nous fêtions les 50 ans du droit de vote enfin accordé aux femmes. En comparaison avec d’autres pays, en Suisse – prix à payer pour notre démocratie directe – il a fallu attendre que les titulaires mâles en soient d’accord. Quant au fédéralisme, s’il a rendu possible que pour leurs domaines de compétence, plusieurs cantons aient précédé ce vote de près de dix ans, il a aussi fait que d’autres firent la sourde oreille durant deux décennies, jusqu’à ce que le Tribunal fédéral perde patience.

Mais n’oublions pas de commémorer un autre jalon historique … car le 7 juin 1971, le peuple inscrivait dans la constitution fédérale la protection de l’environnement (art. 74), et ceci à une majorité écrasante : 93% de votes favorables.

On savait depuis longtemps…

Chaque génération semble redécouvrir l’enjeu écologique et la génération climat ne fait pas exception. Pourtant cet enjeu était parfaitement connu dès les années 1960, et les premiers lanceurs d’alerte furent aussi célèbres que Greta Thunberg l’a été tout récemment. On peut citer les océanographes Cousteau et Bombard, les biologistes Jean Dorst (Avant que nature meure, 1965) et Rachel Carson (Le printemps silencieux, 1962, titre faisant référence à l’empoisonnement de l’avifaune par les pesticides). En 1962 également, Vance Packard publie l’Art du Gaspillage et, en 1964, Jacques Ellul Le vouloir et le faire.

Voici cinquante ans, une littérature foisonnante mettait en avant des sujets comme le Tiers Monde dans l’impasse, les limites du PIB, l’Afrique mal partie, la bombe démographique mondiale, le pillage des ressources des mers, la désertification, la bioéconomie, la mort des forêts, la «malbouffe», les maladies de civilisation, le «pouvoir de vivre» ou les dégâts du progrès. En 1973, le monde fut confronté à une première crise du pétrole, avec en Suisse 3 dimanches sans voiture… On débattait déjà des avantages comparatifs du gobelet en plastique et de celui en verre consigné, et le grand économiste Alfred Sauvy dénonçait les impasses de l’automobilité dans Les quatre roues de la fortune, ouvrage prémonitoire paru en 1968 !

Voici 50 ans : début de la grande accélération

Le commencement des années 1970 a également été marqué par le rapport au Club de Rome Halte à la croissance ? Publié en 1972 et diffusé à plus de 16 millions d’exemplaires, il connut un immense écho et questionnait la capacité de la nature à soutenir les activités humaines.

Oui, on savait, au moment même où débuta la « grande accélération » (ce décalage entre les ressources disponibles et nos modes de production et de consommation, qui est en passe de rendre inhospitalière notre patrie commune, la Terre) où cela allait mener. L’avancement constant du « Jour du dépassement » en témoigne : depuis fin juillet pour le monde, depuis la mi-mai pour la Suisse, nous vivons sur nos réserves, utilisant davantage de ressources qu’il n’en repousse.

Plusieurs pays industrialisés avaient pourtant réagi, ainsi les Etats-Unis avec le Clean Air Act de 1970, créant des ministères dédiés, comme la France en 1971 – bientôt appelé le «ministère de l’impossible ». En 1972 se tint la Conférence des Nations Unies sur l’environnement humain de Stockholm. Sa Déclaration finale affirmait (déjà!) que «Défendre et améliorer l’environnement pour les générations présentes et à venir est devenu pour l’humanité un objectif primordial, une tâche dont il faudra coordonner et harmoniser la réalisation avec celle des objectifs fondamentaux déjà fixés de paix et de développement économique et social dans le monde entier».

Un demi-siècle de demi-mesures

Les enjeux climatiques étaient également bien connus. Au cours des années 1970, les États-Unis les considéraient même comme un des plus importants risques de déstabilisation planétaire. Le président Carter avait fait installer des capteurs solaires sur la Maison Blanche et sous la pression du gouvernement certaines compagnies pétrolières montraient un fort intérêt pour les énergies renouvelables. Mais il n’a pas été réélu et dut laisser la place à Reagan ; ce fut la grande vague de la dérégulation – et l’engouement pour la société de consommation a fait le reste.

Si en 50 ans, diverses substances ont été interdites (comme l’amiante, le mercure ou le plomb dans l’essence), les pots d’échappements équipés de catalyseurs, la couche d’ozone protégée, ce furent souvent des bras de fer qui ont duré des décennies, tout à fait à l’image de la lutte contre le tabagisme passif, et toujours en retard sur les dynamiques destructrices. Il faut se rendre à l’évidence : les dispositifs qui ont pu être mis en place dans ce contexte pour limiter nos impacts négatifs sur l’environnement n’ont pas pu infléchir les tendances de fond, et il n’y a pas eu de majorités politiques pour le faire. Et c’est aussi pourquoi ces combats, trop sectoriels, trop limités, n’ont guère laissé de traces dans nos consciences.

Passer du concept d’environnement à celui de gestion des ressources

Aller vers une économie circulaire et un usage sobre et équitable des ressources de la Terre, introduire une systématique de prévention avant d’autoriser l’usage de substances chimiques, passer à l’agro-écologie et à la maison « positive », réduire fortement la part de l’aviation au profit du ferroviaire – tout cela reste encore à faire, dans un contexte où la résilience des système naturels, après 50 ans d’emballement irresponsable de notre empreinte écologique, se retrouve infiniment plus fragilisée, et avec une population mondiale doublée.

Peut-être l’erreur de base a-t-elle été de parler d’environnement ? Car cet «environnement» n’est aucunement un enjeu situé en dehors de nous, périphérique, un ornement dont on pourrait se passer ou qu’on «protègerait» tant qu’un certain degré de «prospérité» permettrait de le faire. Tout au contraire, il est la base de la vie et de tout épanouissement économique, culturel et social.

D’aucuns font un parallèle entre l’esprit conquérant qui écrase notre Terre et une certaine idéologie machiste, que la figure de Trump a illustrée de manière dramatique. Il est temps de faire un lien plus direct entre les deux décisions prises dans notre pays voici 50 ans, et il n’y a pas de doute qu’une approche plus «féminine» des enjeux serait très bénéfique face aux pratiques destructrices d’une «masculinité» colonisatrice et dominatrice des esprits, des corps et du monde; l’écoféminisme va dans ce sens. Nous ne ferons la paix avec la Terre que si nous parvenons à faire la paix avec nous-mêmes et en nous-mêmes…

Loi sur le CO2: les femmes feront-elles à nouveau la différence?

Avec la loi sur le CO2, les enjeux féministes et environnementaux se rencontrent à nouveau, et là aussi, des destins se jouent et se nouent. Lors d’un événement récent commémorant les 50 ans du droit de vote des femmes en Suisse, tenu à Unterbäch/VS (première commune suisse à organiser en 1957, en marge de la légalité d’alors, un vote des femmes), la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga soulignait que le premier vote fédéral auquel les femmes ont pu participer était celui du 7 juin 1971. Rappelant les scrutins où le vote féminin avait été décisif, elle fit le lien avec, un demi-siècle plus tard, le vote sur la loi sur le CO2, étape essentielle dans l’application de l’Accord de Paris, en exprimant l’espoir qu’elles feront à nouveau la différence. Ainsi la boucle se boucle, entre deux enjeux clé pour nous tous.

CO2: une loi nécessaire menacée par l’alliance des contraires

Une dangereuse alliance des contraires pourrait, à en croire les sondages, conduire au rejet de la loi sur le CO2. Voici quelques mois encore, personne n’aurait cru à la possibilité d’un tel scénario, tant on décrétait un peu partout l’urgence climatique et la neutralité climatique pour 2050 au plus tard.

Mais dès qu’il s’agit de traduire les belles paroles en actes, c’est-à-dire de passer à la caisse ou de modifier en quoi que ce soit ses habitudes, les objections pleuvent, les bonnes intentions s’effritent. Et on entend à nouveau des voix exprimant un climatoscepticisme des plus primaires. Comme si la fonte des glaces dans le monde, la montée des océans ou les instabilités climatiques « avaient toujours existé » et pouvaient donc être banalisées, alors que le réchauffement, clairement dû aux activités humaines, est deux fois plus important en Suisse qu’en moyenne mondiale.

Les uns rejettent le « capitalisme vert », les autres font appel aux jeunes pour les plaindre de ne plus pouvoir voyager quasiment gratis et se découvrent une vocation sociale. Les deux catégories se retrouvent pour stigmatiser la possibilité que la loi offre d’opérer un quart de l’effort de réduction à l’étranger – alors que les émissions de CO2 induites par nos importations sont le double de celles provenant de notre territoire ! On nous dit aussi que la contribution de la Suisse aux émissions mondiales est négligeable et peut donc être négligée ; or, les accords internationaux doivent être respectés par tous leurs signataires et ne fonctionnent que si chaque pays fait sa part conformément à son bilan carbone national.

Pas d’alliances contre nature!

Que dit la loi tant vilipendée ? Elle fixe un objectif de réduction des émissions depuis notre territoire national, par rapport à 1990, de 35% entre 2021 et 2030 (qui s’ajoute à la réduction de 15% déjà obtenue entre 1990 à maintenant).

Certes, la situation exigerait une réduction plus forte. Mais qu’espérer d’un refus de la loi, qui signifierait que déjà cet effort serait considéré comme excessif ? Car il ne faut pas se tromper : sur les quelque 110’000 signatures du référendum, 100’000 provenaient du lobby du fossile, et 8’000 des jeunes pour le climat; cela donne déjà la clé d’interprétation en cas de refus de la loi : ce ne sera en tous cas pas un appel à des mesures plus incisives.

La loi inscrit, pour atteindre ces – 35% en dix ans, une division par deux, sur cette période, des valeurs limites d’émission de gaz carbonique des véhicules neufs ; fixe des objectifs d’assainissement énergétiques du parc immobilier ; demande que les bâtiments neufs soient neutres en matière de carbone; instaure une interdiction progressive d’installer de nouveaux chauffages à mazout; établit une surveillance des engagements du secteur financier. Autant d’orientations hautement importantes, qu’on pourra aisément renforcer au gré des nécessités climatiques.

Les prix abusivement bas des énergies fossiles, obtenus en occultant les dommages dus aux émissions de gaz à effet de serre qu’elles occasionnent, sont (partiellement) rectifiés par l’augmentation de la taxe sur le CO2 déjà existante, et l’introduction d’une taxe sur les billets d’avion. Que n’a-t-on pas protesté contre le régime d’exception de l’aviation et les prix d’appel des compagnies low cost ? Maintenant qu’on veut y mettre fin, on crie à l’injustice sociale…

Une loi économiquement efficace et socialement juste

Un tiers du produit de la taxe sur le CO2 et la moitié de celle sur les billets d’avion vont permettre de soutenir en particulier l’assainissement énergétique des bâtiments, ou aussi les sources renouvelables de chaleur (comme la géothermie), les économies d’énergie, le ferroviaire et les trains de nuit ; la loi dit explicitement que des carburants écologiques ne peuvent pas être produits au détriment de l’alimentation humaine. Les montants annuels ainsi disponibles sont estimés à environ 1 milliard de CHF.

Le solde sera redistribué annuellement à la population à travers une réduction des primes d’assurance-maladie, comme c’est déjà le cas depuis 20 ans pour la taxe sur les composés organiques volatils. L’application du principe du pollueur-payeur permet aussi de ne pas faire reposer le coût de la transition sur le seul contribuable, et d’introduire un mécanisme d’incitation favorisant le consommateur qui choisit de diminuer son empreinte carbone.

Assez rapidement, ce dernier recevra davantage par la réduction de la prime d’assurance maladie qu’il n’aura dépensé en nouvelles taxes. Déjà maintenant, près de la moitié de la population vit dans des bâtiments non chauffés au fossile, donc n’en serait pas concernée. Pour les entreprises est prévue la possibilité d’un remboursement de la taxe sur le CO2 en fonction d’engagements de réduction des émissions signés avec la Confédération.

Envoyer le lobby du fossile dans les cordes

Oui, cette loi n’est qu’une étape et il s’agira de vérifier régulièrement si la trajectoire de réduction des émission prévue se réalise. Mais si elle est rejetée le 13 juin, ce serait bien la première fois que du refus d’une étape, on déduirait une légitimité accrue pour passer directement à l’étape suivante, nécessairement plus impactante socialement et économiquement (et qui devra viser une réduction massive des émissions de CO2 causées hors du pays, ne serait-ce que pour éviter la délocalisation des activités polluantes).

Faisons déjà l’expérience de la nouvelle loi et définissons, en fonction des résultats atteints et de l’évolution de la dynamique climatique, les mesures qui devront suivre. Mais pour cela, le lobby du fossile doit maintenant être clairement renvoyé dans les cordes. C’est aussi cela l’enjeu du vote du 13 juin.