Sommes-nous capables d’être autre chose que des prédateurs de notre planète?

Source: Rapport planète vivante 2016

Il est troublant et déconcertant de constater à quel point les nouvelles de plus en plus précises et concrètes de la déstabilisation de nos conditions de vie sur Terre nous laissent indifférents. Il faut plus chaud chaque année. Les glaciers fondent à vue d’œil. Des pans entiers de la biodiversité qui nous porte s’effondrent. Mais nul mouvement de révolte, nulle insurrection des consciences. Certes des consommateurs, dont le nombre croît peu à peu, modifient leurs critères d’achat. Certes des citoyennes et des citoyens formulent des revendications. Mais pas plus que ça. La grande masse regarde ailleurs, vit son quotidien, le nez sur le guidon. Il fait chaud? Allons à la plage…To big to be understood ?

C’est ainsi que les récentes informations, qui ont fait l’espace d’un jour le tour des médias, sur un affaiblissement spectaculaire, dû aux activités humaines, de la biodiversité n’ont guère suscité d’écho particulier. Chasse et pêche abusives, morcellement, destruction et perturbation croissants des habitats de la flore et de la faune, pollutions chimiques se concentrant le long de la chaîne alimentaire en sont les principales causes.

Source: rapport planète vivante 2016

Les politiques de toutes couleurs continuent d’espérer une croissance forte des activités humaines, seul espoir pour eux, dans notre économie mal programmée, de pouvoir mener une politique tant soit peu sociale de redistribution. Mais ce modèle économique ne se fonde pas sur une gestion raisonnable et équitable des ressources naturelles et demeure désespérément linéaire et irréaliste: je prends dans la nature, je transforme, je consomme, je jette, et je considère comme illimitées les capacités de la nature à fournir des ressources et à digérer nos déchets. Naturalistes et économistes ne se parlent toujours pas, du moins pas assez pour infléchir ce modèle destructeur et court-termiste qui fait apparaître la sauvegarde de nos bases d’existence comme un coût et non comme un investissement ou une assurance-vie.Alors que passer de la prédation à la gestion créerait de nombreux emplois, serait une autre façon nettement plus responsable de relancer l’économie. Mais il faut avoir le courage et la lucidité de rompre avec les lobbies du passé.

On parle aujourd’hui, et heureusement, d’économie inclusive, il est temps d’inclure ce qui nous fait vivre – la nature – sans laquelle nous ne sommes rien, sans laquelle nous ne serions pas là.

Des chiffres incontestables

Tous les deux ans paraît le rapport Planète Vivante, une somme actualisée des connaissances sur l’état de la planète. La dernière édition est sortie en octobre 2016 et souligne que pour 14’152 populations représentatives de 3’706 espèces de mammifères, poissons, oiseaux, amphibiens et reptiles, les effectifs ont diminué de 58% depuis 1970. Dans notre pays pourtant réputé attentif aux enjeux environnementaux, seules un peu plus de la moitié des plantes et des animaux sont en sécurité, et certains milieux comme les zones humides à l’état naturel ou les prairies sèches ont quasiment disparu, selon un rapport de l’Office fédéral de l’environnement paru ce 19 juillet. L’article publié le 10 juillet par l’Académie des Sciences des Etats-Unis évoque la situation de 177 espèces de mammifères, et signale que plus de 40% d’entre elles ont vu leur aire de répartition diminuer d’au moins 80% entre 1900 et 2015. Or quand les espaces de vie ne sont plus garantis, les populations s’effondrent et une extinction massive d’espèces est très peu évitable. Or une espèce une fois disparue, sa combinaison génétique unique l’est à tout jamais.

Pas de place pour la passivité

Nous tous nous pouvons faire quelque chose. Interdire dès maintenant les substances chimiques biocides se répandant dans l’environnement. Ne plus acheter de produits issus de la destruction des forêts tropicales ou de la surpêche des océans. Le remplacement de la forêt primaire par d’immenses cultures industrielles de palmiers à huile ou de soja sert uniquement à notre mode d’alimentation malsain et destructeur : le fast-food est impensable sans huile de palme, la plus rentable, la plus productive des huiles et qui ne rancit pas, et l’élevage industriel de centaines de millions d’animaux ne serait pas possible sans nutriments tels le tourteau de soja. Le même qui est servi à nos vaches pour booster leur productivité (et qui fait du coup chuter le prix du lait).

Arrêtons cette folie, tout comme il nous faut arrêter la folie des déplacements incessants, des marchandises comme des humains, contraints (nos mouvements pendulaires de plus en plus longs) ou volontaires (pour nos loisirs quotidiens ou nos vacances). D’ailleurs finalement, les agglomérations du monde tendent à être toutes pareilles – alors que les périphéries se vident sous le coup de la concurrence déloyale mondiale. Oui nous avons tout à gagner à changer de cap. Mais comme le dit avec justesse l’auteure française de polars Fred Vargas dans une interview au Monde (9 juillet 2017) : «L’être humain ne réagit que quand il a de l’eau dans les narines, et il va y avoir beaucoup de morts. Par sécheresse. Par concassage de toute la chaîne écologique. Et par guerres. Pour l’eau, pour la nourriture».

Sommes-nous capables de considérer la préservation des fonctions de la nature non pas comme un luxe, un «nice to have», mais comme la base de tout vivre ensemble sur cette Terre, le socle de toute action publique ? En 2008, le HCR évoquait le chiffre de 250 millions de réfugiés climatiques en 2050, chiffre qui n’a pas été démenti depuis. La moitié de la population de l’Europe. Des bouleversements d’une ampleur inouïe, qu’il suffise de penser à la déstabilisation politique majeure de plusieurs Etats européens et aux réactions de repli qu’a suscité l’arrivée en 2015 de 500’000 réfugiés du Proche Orient sur notre continent. Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas…

Elections françaises : la mort du PS, la mort d’une idée?

Le PS français est mort, dit-on. A vrai dire il est déjà ressuscité plusieurs fois. Après le résultat désastreux de la présidentielle 1969, où il avait atteint le même nombre de voix qu’en 2017. En 1993. En 2002. Mais là c’est clairement plus grave. Sous ses formes actuelles, ça a bien l’air d’être sa fin. La France rejoindrait ainsi les pays où la social-démocratie traditionnelle a disparu. C’est le cas depuis belle lurette en Italie, et survenu plus récemment en Grèce. Elle se trouve revigorée par contre en Grande-Bretagne et au Portugal. Que se passe-t-il au juste ?

Il y a clairement besoin dans toute société de forces qui se battent pour la convergence de la liberté et de la responsabilité, pour la cohésion sociale, l’égalité de chances, la promotion des milieux populaires, le respect des biens communs. Mais, trop précieuse pour être galvaudée, cette mission n’est pas donnée à bien plaire, à n’importe quelles conditions ni à n’importe quel prix. C’est bien la capacité des personnes de répondre au défi qui fait la différence.

Les erreurs de casting se paient cash

Par exemple, l’ineffable Craxi, en Italie, maître des combinazione, a clairement précipité la chute du PS italien. Ou la dynastie Papandréou en Grèce, héritière de droit divin, balayée par Tsipras. Ou encore François Hollande, héros tragico-comique qui, comme Macron aujourd’hui, avait toutes les cartes en mains, le PS tenant les régions, les grandes villes, l’Assemblée nationale, le Sénat. Mais il a continué à l’Elysée ce qu’il a fait rue de Solférino : jouer les uns contre les autres, avancer masqué, diviser pour régner, alors qu’il fallait au contraire rassembler au service d’un projet commun. Sûr qu’un Mitterrand aurait donné leur juste place tant à Macron qu’à Mélenchon autour de la table présidentielle, et les aurait forcés à travailler ensemble. Aujourd’hui ce sont eux qui se répartissent les restes du PS de naguère. Hollande, pourtant réputé maître de la synthèse, y a clairement échoué, et fut assez rapidement réduit à commenter sa propre impuissance.

Libéral social ou social-libéral, par vraiment la même chose

A Macron de nous surprendre par des synthèses d’une autre nature, en Obama français, humaniste, libéral au sens américain ; d’ailleurs c’est face à Trump qu’il a délimité son périmètre à travers sa cinglante réponse sur les enjeux climatiques.

A vrai dire, je préfère un libéral social qui a compris ce que le marché a de destructeur s’il est réduit à la loi du plus fort, et reste sans engagement écologique, éthique et social – volontaire, ou de par la loi. Par contre, le social-libéral est généralement un socialiste qui a jeté aux orties sa foi en l’Etat pour se rallier à la fable de l’autorégulation du marché et à un modèle de croissance aussi nocif que révolu.

Les partis sont mortels mais pas les valeurs

Les partis sont mortels mais la demande de cohérence, de justice, d’appropriation collective d’un dessein et d’un destin, d’une prise d’influence possible sur le cours des choses, du sens de l’intérêt général face aux groupes de pression et au court-termisme, constitue aujourd’hui autant de conditions de qualité de vie et même de survie sur cette Terre. Maîtriser le mal-développement mondial, imposer à un commerce mondial actuellement très peu régulé la priorité des conditions cadre environnementales telles que la préservation des océans, de la biodiversité, des équilibres climatiques. Et passer à une économie de l’utilité et non de l’obsolescence des biens et des personnes (le prêt-à-jeter concernant tant les objets que les humains, d’ailleurs on parle bien de recyclage pour les deux…) sont vraiment les priorités de l’heure.

Nous devons équilibrer les trois composantes-clé de toute réalité individuelle et collective que sont les dimensions écologiques, économiques et sociales, qui ne sauraient fonctionner isolément, et assurer par les plateformes internationales de négociations et de décisions collectives une capacité de prise en mains du destin commun de l’humanité. Cet humanisme s’oppose tant au néolibéralisme béat et réducteur qu’au nationalisme niveleur et agressif, les deux ne pouvant que déboucher sur la lutte de tous contre tous, individuellement dans le premier cas, tribalement (la nation) dans le second, et nécessite la transition vers un autre modèle de développement. A lui seul appartient l’avenir, quelle que soit la désignation politique de ceux qui le portent.

Sortir du nucléaire et du pétrole, une exigence pour notre avenir

Nous sommes tous choqués quand le président Trump remet en question, au nom de technologies dépassées, l’Accord de Paris sur le climat. Nous sommes tous choqués quand des lobbies économiques mettent la forêt tropicale à feu et à sang. Nous sommes tous choqués quand les gouvernements ou des entreprises signent de beaux engagements mais ne passent pas à l’action. Mais nous, que faisons-nous?

Devant le programme cohérent, réaliste, concret que comporte la stratégie énergétique 2050, nous nous mettons à douter, nous laissons gagner par le scepticisme, nous tendons l’oreille au mensonge. On nous dit trop cher? Ce qui nous coûtera infiniment plus cher est notre dépendance des énergies particulièrement polluantes, non disponibles chez nous et non renouvelables que sont le pétrole et le nucléaire. On nous parle d’une douche froide à 3200.- Pure propagande. Par contre, une vraie douche froide nous attend, et infiniment plus chère celle-là, si nous continuons à dilapider l’énergie et à ne pas nous préoccuper d’où vient l’énergie que nous consommons au quotidien.

Un programme cohérent, réaliste, concret

Les autorités fédérales nous proposent un programme fondé sur quatre axes:

  • la sortie progressive du nucléaire
  • le soutien à l’assainissement énergétique du parc immobilier; beaucoup de nos bâtiments sont encore des gouffres à énergie
  • la réduction des émissions de CO2 des voitures
  • la promotion des énergies renouvelables.

Trop de subventions? Actuellement nous sous-payons les dangereuses énergies fossiles et fissiles, qui sont loin de couvrir leurs coûts, en particulier environnementaux. Il en résulte une distorsion importante du marché, qui pénalise les énergies renouvelables et les investissements dans l’assainissement énergétique. Des subventions, en effet, sont de nature à corriger cette distorsion.

Des éoliennes partout? Contrairement aux affirmations des opposants, la loi n’impose aucun objectif pour l’éolien, et le chiffre de 1000 éoliennes est aussi inventé que la douche froide susmentionnée; il n’est pas question d’en construire dans des sites protégés ni sans l’accord des populations locales. Ces dernières ne sont de loin pas tous atteintes par la phobie anti-éolienne attisée par d’aucuns, comme diverses votations locales l’ont démontré. Et si jamais une éolienne se trouvait vraiment à un mauvais endroit, elle peut être enlevée en quelques semaines. Tandis qu’enlever une centrale nucléaire…

Des règlementations abusives? Pas plus que nécessaire pour assurer notre avenir à tous. Aussi judicieuses que les feux rouges ou les barrières aux balcons. Enfin, nous mettrions la vitesse supérieure pour exploiter davantage le gisement d’économies d’énergie, sans pertes de confort. Ces 20 dernières années, nous avons pu réduire de 20% la consommation d’énergie et les émissions de CO2 par tête; nous avons 18 ans pour aller plus loin, et réduire la consommation de 43% d’ici 2035. La technique existe et se développera encore, et cet objectif reste finalement encore modeste. Rien n’interdira de le dépasser…

La victoire du non le 21 mai ne sera pas la victoire des ultras du paysage. Elle sera la victoire d’une consommation irresponsable, d’un programme nucléaire renouvelé, d’un affaiblissement de l’action climatique. Il a fallu 6 ans pour voir enfin un programme cohérent sortir des débats fédéraux. Nous ne voulons pas attendre encore six nouvelles années pour que le parlement fédéral accouche d’un nouveau compromis, qui sera à nouveau contesté. Nous ne devons pas, ne pouvons pas, attendre de passer aux actes, actes dont nous savons depuis longtemps qu’ils conditionnent notre avenir. Alors sans hésitation saisissons la chance que nous offre la stratégie fédérale et franchissons résolument cette étape importante.

Macron président: et si la France s’inspirait de la Suisse?

Une élection magistrale, qui a mis en échec les deux forces qui depuis 60 ans structuraient la vie politique française, la gauche et la droite. Mais aussi une élection qui reste un formidable pari sur l’avenir. Deux tiers des voix, certes. Mais dont les deux tiers ont eu pour motivation de contrer Marine Le Pen, bien plus que de soutenir un programme présidentiel. Et si on additionne les voix de Le Pen, les abstentionnistes, les bulletins blancs et une partie des mélenchonistes, c’est plus de la moitié de l’électorat qui se méfie grandement de l’élu de ce dimanche, sis particulièrement dans les milieux populaires. Pas de quoi pavoiser.

Réconcilier ces forces politiques si divisées, apaiser cette colère et ce sentiment de déclin si répandus, réduire cette “fracture sociale” dénoncée voici des années déjà (ce fut le slogan de Jacques Chirac, malheureusement sans aucune suite connue ni visible dans la vie réelle), tout cela ne sera possible qu’autour d’une réconciliation des territoires et des catégories en perte de vitesse et en souffrance, par un projet inclusif et intégrateur. Faute de cela le mandat même pas encore commencé ne pourra pas contenir l’explosion politique et sociale – tout le contraire de ce qu’il souhaite incarner. Macron? un peu la dernière chance des valeurs humanistes et républicaines en France, un répit inespéré pour l’Europe, un espoir immense qui ne doit pas être déçu.

Et si la France pour relever ce défi historique, amorcer sa renaissance, voulait apprendre un peu de son petit voisin la Suisse?

  • En passant de la décentralisation confuse, honteuse et velléitaire à un véritable fédéralisme, tel qu’il se pratique dans de nombreux pays d’Europe occidentale? La France est, avec la Grande-Bretagne certainement le pays le plus centralisateur de l’Europe de l’Ouest.
  • En intégrant réellement les priorités économiques et sociales, en considérant que les unes ne vont pas sans les autres, en soutenant à la fois l’esprit d’entreprise, la capacité d’entreprendre, une éthique sociale et une lutte résolue contre l’exclusion?
  • En estimant normal la coopération de forces politiques autour d’un axe central fort, à travers une vraie coalition faite de vrais compromis négociés auxquels les diverses parties prenantes peuvent se rallier?
  • En intégrant à l’inventaire institutionnel une dose d’initiative et de référendum populaire, en lieu et place des occasionnels plébiscites qui généralement tournent court?

Mais au moment même où j’énonce ces points, je me rappelle qu’en Suisse ils ne sont nullement des acquis intangibles. Le dialogue social est à la peine, la lente élaboration de solides consensus politiques battue en brèche par une UDC qui fait feu de tout bois et le goût de la mise en scène individualiste, la démocratie directe plus qu’à son tour perturbée par le poids des lobbies dont l’intervention n’est soumise à aucune règle. Il n’en reste pas moins que cet effort constant de respecter l’autre, de tenir compte de ses besoins et de la recherche d’une sortie “par le haut” nous a permis de survivre unis dans la diversité. Cet effort est tout simplement le coeur vivant de la démocratie, la condition de sa réussite, au-delà des parodies d’incertaines et temporaires cohabitations. Cette recette n’est ni suisse ni française – elle est universelle. Et si la France devait s’en inspirer, nous pourrons alors à notre tour nous inspirer d’elle, si notre volonté de vivre ensemble et d’assurer l’égalité de chances des personnes et des territoires, par l’éducation, la péréquation, le soutien aux régions périphériques et une volonté judicieuse de promotion de l’économie locale, devait flancher…

Taxe sur les robots, revenu universel… des options désormais incontournables

Taxe sur les robots, revenu universel…

…Ce sont là deux thèmes discutés de manière récurrente depuis la fin des 30 Glorieuses – ces quelques décennies durant lesquelles il suffisait de raccrocher le wagon de la redistribution au train de la croissance du PIB. Depuis, le mécanisme s’est enrayé et nul n’a su le faire durablement redémarrer – si tant est que la croissance du PIB soit un objectif souhaitable… Du coup, l’ascenseur social s’est grippé, et avec lui, l’Etat providence, et, plus grave, la confiance dans le contrat social.

Il est incontestable que dans les pays industrialisés, la cohésion sociale est fortement mise à mal, dans ses dimensions géographiques autant qu’en termes de répartition des revenus. Des territoires entiers sont en déshérence, le plein emploi n’est plus qu’un lointain souvenir ; la montée des inégalités et de la précarité est aussi, logiquement, la montée des frustrations.

Cesser de pénaliser le seul facteur travail
Depuis quelques années, le vote de repli sur une nation censée les protéger est devenu un réflexe quasi général des milieux populaires des Etats industrialisés. Phénomène qui ne doit pas nous surprendre ; en 1944, 3 ans après l’entrée en guerre de son pays, 11 ans après la prise de pouvoir d’Hitler, le président Roosevelt ne déclarait-il pas au Congrès : «Ceux qui ont faim et sont au chômage sont le bois dont on fait les dictatures» .

Dans un tel contexte, il n’est que logique que les réflexions sur une taxe sur les robots et un revenu universel reprennent avec force. On aurait tort de s’y refuser et on ne peut pas fermer les yeux sur les difficultés inhérentes à un financement de la sécurité sociale par un prélèvement sur le seul travail.

Cela décourage l’embauche, en renchérissant le coût du travailleur pour l’employeur ; c’est de moins en moins représentatif de la productivité effective de l’économie. Quant au revenu universel, il prend acte, sans le légitimer pour autant, de la disparition de l’emploi pour tous. Mais attention !

Un revenu universel mais conditionné
Mais pas inconditionnel, comme l’était celui proposé voici un peu moins d’une année en Suisse . Car toute société est fondée sur une réciprocité de droits et de devoirs, un échange entre ses membres; en l’occurrence chacun-e peut et doit apporter une contribution utile à autrui, à la collectivité.

Et pas servi à tous indépendamment de leurs moyens d’existence. Un montant unique de base, puis une modulation en fonction des situations individuelles semble la moindre des choses.

Plus fondamentalement, il est vital d’éviter que des personnes restent au bord du chemin. Une société fondée sur des valeurs de respect, un Etat de droit ne peuvent tolérer que la dignité humaine, l’égalité de chances et de droits restent une promesse vaine.

Taxer la réalité de l’activité économique
Et la taxe sur les robots, telle qu’actuellement proposée au Parlement ? La majorité des analystes s’accordent aujourd’hui pour dire que le bilan de la «4e révolution industrielle» va être négatif en termes d’emplois, selon certains même massivement . Il est clair qu’on ne peut pas charger unilatéralement un travail qui s’amenuise ; asseoir les contributions à la sécurité sociale sur la productivité effective semble vraiment cohérent.

Revenu universel complémentaire et conditionné, et taxation de la productivité économique réelle apparaissent ainsi comme deux piliers complémentaires d’un nouveau contrat social et d’une revitalisation du tissu social. Et si jamais il en résulte une volonté politique de davantage taxer les mouvements financiers et lutter contre les paradis fiscaux, cela ne serait que bienvenu…

René Longet

1968-2017 : l’Amérique face à ses démons

L’élection de Donald Trump a brutalement rappelé au monde que l’histoire n’était pas linéaire. Et souligné la persistance d’une Amérique qu’on croyait réservée à Las Vegas, Disneyland et aux mauvais films. Ce mardi 4 avril nous permet tout spécialement de nous replonger dans le destin torturé de l’Amérique.

Mourir pour la justice
C’est en effet le 4 avril 1968 qu’un petit blanc frustré du Tennessee tirait sur Martin Luther King. Oui, l’homme décoré trois ans et demie auparavant du prix Nobel de la Paix pour son combat pour l’égalité de droits et de chances. Il devait succomber dans la soirée même. Un peu plus de 3 ans auparavant, le président Kennedy tombait sous les balles d’un sniper dans des circonstances  elles non plus jamais vraiment élucidées. Tout comme Robert Kennedy, ministre de la justice qui a trop pris au sérieux sa mission, le sera deux mois après King.

L’indignation fut immense -et pour une victime célèbre, combien de milliers d’autres emprisonnées, lynchées, tuées ? L’onde de choc obligea le Congrès à voter, enfin, sur demande du président Johnson, les actes législatifs garantissant l’égalité de droits indépendamment de l’origine raciale de tous les Américains.

Un combat de près de quinze ans, dans ces Etats du Sud qui avaient, après avoir été battus en 1865 dans une cruelle guerre civile par le président républicain ( !) Lincoln, fait durant un siècle le gros dos. Une lutte de tous les instants, pour avoir le droit de s’asseoir dans un bus, dans un restaurant, sur un banc public, là où on le souhaite et non pas là où vous contraint à vous confiner. Pour avoir le droit d’aller à la même école. Pour avoir le droit de s’inscrire sur les listes électorales.

Au moment où l’Afrique du Sud blanche s’enfonçait, par peur de la majorité noire, dans un Apartheid sans issue, une partie appréciable de l’Amérique s’y trouvait encore ; décidément, la Constitution des pères fondateurs n’était pas la même pour tous.

50 ans en arrière ?
Aujourd’hui, les propos violents et sans gène de Trump et de son entourage sonnent comme un écho de cette période qu’on pensait révolue. Et après le premier président noir, voici la scène gouvernementale encombrée de personnages grotesques: des créationnistes, des climatosceptiques, des suprémacistes blancs. Parmi eux, des admirateurs d’un lâche groupe terroriste, d’une association de malfaiteurs, ce Ku Klux Klan qui a tant de crimes impunis sur la conscience.

Deux Amériques
Le combat de Martin Luther King souligne qu’il a existé autre chose. Un mouvement rappelant à l’Amérique officielle que sa légitimité provenait de ses valeurs fondatrices, et que celles-ci n’avaient de crédibilité que si elles s’appliquaient à tous. Un mouvement qui refusait de rendre le mal par le mal, en optant dans un pays qui fait du port d’armes une fierté nationale, à l’instar de Gandhi, sur une complète non-violence (ce qui est tout le contraire de la passivité ou de la faiblesse). Ce mouvement qui n’a disparu ni avec le brutal assassinat de son leader, ni avec l’élection de son inverse Donald Trump. Un mouvement qui nous redonne espoir : si des reculs sont toujours possibles – et nous y sommes, l’histoire ne saurait s’arrêter là.

Un passé très actuel
J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer dans une précédente contribution la très instructive biographie de King par l’américaniste française Sylvie Laurent, parue voici deux ans aux Editions du Seuil (Collection Points P4323). Je ne résiste pas à l’envie d’en extraire quelques citations d’une brûlante actualité:

• King, s’adressant au Président Johnson en 1967 : «ne prétendez pas que la priorité est d’avoir un budget ‘équilibré’ alors que notre société est si ‘déséquilibrée’» (p. 362).
• L’auteure, au sujet d’un livre paru en 1962: «blanche comme noire, la pauvreté décrite par Harrington est un îlot tragique de misère au milieu de l’abondance, dans lequel les hommes sont emprisonnés et ne peuvent, contrairement au credo national, s’élever par eux-mêmes» (p. 396). 55 ans plus tard, des pauvres (blancs) continuent à s’en prendre à d’autres pauvres (noirs, Mexicains, etc.) pour le plus grand bonheur de ceux qui n’auront ainsi rien à mettre en question.
• A nouveau King, en 1964: «je refuse d’accepter que le désespoir soit l’ultime réponse aux sinuosités de l’histoire… Je refuse de croire que l’homme n’est qu’une épave dérivant à la surface de la rivière de la vie, incapable d’agir sur son environnement» (p. 299).

Laissons toutefois le mot de la fin au Président Roosevelt, s‘adressant au Congrès au soir de sa vie, 11 ans après la prise de pouvoir d’Hitler, 3 ans après l’entrée en guerre des Etats-Unis : «Ceux qui ont faim et sont au chômage sont le bois dont on fait les dictatures» (p. 403). Rappel utile par les temps qui courent…

Le déclin, mais de quoi?

J’ouvre l’édition du week-end des 11-12 mars 2017 du Temps. Quelques titres donnent le ton de notre époque: Le crépuscule des droits humains, la difficile campagne des opposants à Erdogan, Oskar Freysinger par lui-même, le déclin de l’Occident vu par Michel Onfray.

La fin de l’Occident, un problème ?
La fin de l’Occident ? Mais où est le problème ? Lorsque les pays de l’OCDE ne forment plus qu’un sixième de la population mondiale, les déclinistes courent après un fantasme. Un monde qui n’est plus en mains du mâle dominateur blanc ? Pas grave du tout. Par contre ce qui est grave, c’est le déclin des droits humains, qui, en ces journées de Festival de films consacrés à ce sujet, devraient nous mobiliser bien davantage que les obsessions des déclinistes, créationnistes et autres climatosceptiques qui ne font en réalité que décrire leur propre déclin intellectuel et moral. Déclin de l’esprit d’analyse, déclin de l’adhésion à certaines valeurs sans lesquelles la vie n’est que prédation et oppression, déclin de l’esprit de créativité, d’entreprise et de solidarité, ruminations et exacerbations de négativité.

Le vrai problème est de rejeter comme «politiquement correct», et donc ringarde et condamnée par l’histoire, l’idée d’une société faite de droits et de devoirs, la vision d’un monde dont les enjeux notamment environnementaux ne peuvent être résolus que par la coopération internationale, l’attachement à un mode de vie fondé sur l’égalité de droits et de chances.

Le vrai problème : le repli sur soi dans un monde interdépendant
Bref, la promotion de ce que l’humanité a mis en place après les 52 millions de morts de la 2e guerre mondiale : l’universalité des droits humains, le système des Nations Unies, la coopération au développement visant à ce que chaque personne puisse vivre dignement au pays, l’Etat de droit, la responsabilité éthique, environnementale et sociale de tout détenteur de pouvoir (économique, culturel, politique). Système et références auxquels, succès historique sans précédent, l’ensemble des nations issues de la décolonisation de l’après-guerre ont adhéré et au sein desquels elles ont avec une certaine efficacité fait valoir leurs droits.

Tout cela serait ringard, dépassé, à rejeter ? Au nom de quelle alternative ? D’une approche selon laquelle les intérêts d’un groupe, d’un peuple, d’un Etat seraient par principe opposés à ceux des autres, d’une vision qui se réduit finalement à une seule chose : la loi du plus fort, depuis la famille jusqu’au monde, un monde voué à un éternel conflit, alors que les conditions cadre de notre vie ont complètement, radicalement changé. Le déclin de l’Occident ? Après avoir imposé au monde un mode d’exploitation colonial, s’être emparés des ressources des autres (et ce n’est pas fini), après avoir universalisé la société de consommation et de destruction de la nature qui nous fait vivre, nous aurions le culot de nous en abstraire, de fuir nos responsabilités de prédateurs du monde ?

A nouveau le poison de la haine
Ce qui doit nous inquiéter au plus haut point est ce poison qui à nouveau s’instille dans les têtes des humains, à savoir qu’il n’y a pas d’intérêt commun à l’humanité, pas de valeurs universelles de droits et de dignité, pas de possibilité pour l’espèce humaine de prendre son destin en mains. L’admiration de l’extrême-droite pour les dictateurs, tout en revendiquant dans nos démocraties la liberté d’expression et d’action pour ceux qui en veulent la fin. La négation de l’égalité de droits entre sexes, races, et origines. La mise en cause de la laïcité et du caractère privé de la religion (exactement ce que nous reprochons à juste titre aux islamistes). L’affirmation de la suprématie blanche. La peur du métissage, alors que nous sommes pratiquement tous métissés. Le refus de prendre en considération la capacité des systèmes naturels (sols, biodiversité, ressources, océans, climat…) à répondre à nos besoins…

Il a suffi d’un million de réfugiés arrivant en automne 2015 dans une Europe de 500 millions d’habitants, pour déstabiliser durablement les références d’une bonne partie de l’opinion publique. Que ferons-nous quand des millions de réfugiés du climat viendront frapper à nos portes, nous rappelant notre incapacité à prévenir les catastrophes globales ? Oui nous sommes en déclin mais pas du tout pour les raisons que l’extrême-droite cultive : en déclin de capacité d’action collective, en déclin de revitalisation des territoires en perdition, en déclin de parole politique, en déclin de valeurs humanistes.

Guerre ou paix
Je viens de terminer la lecture de deux livres que je recommande chaleureusement. Tout d’abord l’autobiographie de Stefan Zweig, son dernier livre avant son suicide au Brésil en février 1942, au paroxysme de la domination nippo-hitlérienne du monde : Die Welt von Gestern, ou Le monde d’hier, souvenirs d’un Européen. Il décrit de manière saisissante combien en une génération on était passé de la coexistence certes asymétrique des peuples de l’ancien empire austro-hongrois à une explosion de la haine de l’autre. Les mêmes personnes, les mêmes villes, les mêmes lieux, méconnaissables, devenues vallées de larmes et paysages du mépris pour tout ce qui avait le malheur d’être différent.

Dans un passage mémorable, il raconte son dialogue avec Sigmund Freud, autre Juif exilé de Vienne, venu mourir à Londres, rencontrant ce qu’il avait pressenti et décrit : la bête humaine sous le fragile vernis culturel. Puis une nouvelle biographie de Martin Luther King, signée par Sylvie Laurent, spécialiste de l’histoire des Etats-Unis. Elle nous met en face d’une Amérique fondamentalement ambivalente, aux valeurs à la fois généreuses et universelles, mais finalement pas appliquées à tous. La lutte de King n’était rien d’autre que de rappeler l’Amérique à l’observation de ses valeurs ; un petit Blanc revanchard, décliniste, l’a abattu le 4 avril 1968.

Et aujourd’hui, 50 ans après le vote des législations intégrationnistes, voici après le premier président noir, un président dont l’entourage n’a qu’une chose à reprocher au Ku Klux Klan : qu’on y fume des joints et accepte les homosexuels… Point commun aux deux livres: c’est bien le manque de perspectives économiques et sociales qui nourrit puissamment cette réaction d’exclus se radicalisant de plus en plus, banalisant de plus en plus le mépris et la haine.

Ne permettons pas aux fantômes du passé de nous faire revivre les atrocités et horreurs du 20e siècle, faisons en sorte que l’idée de progrès demeure présente en nos cœurs et nous inspire à la cohérence, à l’exigence, à l’effort pour les autres et à la compassion. Ne jouons pas avec ce qui nous fait vivre. S’il y a une guerre à mener, c’est contre la bête humaine en l’humanité.

La fin brutale de l’Hebdo exige une réponse politique

On ne peut pas assister passivement à la fin brutale de l'Hebdo. Les pouvoirs publics ont une réflexion fondamentale à mener Et chaque citoyenne, chaque citoyen également. A la légitime indignation des journalistes et des lecteurs doit faire écho une véritable analyse politique de la signification de l'événement.

Cette fermeture après plus de 35 ans d’information originale, positive, diversifiée, remarquée et remarquable pose de nombreuses questions. Sur la logique des détenteurs du pouvoir économique. Sur la possibilité de soutenir et d’animer un espace de conscience, d’expression et de réflexion propre aux francophones de ce pays, un petit quart de la population – simple annexe sise dans un lointain et nébuleux «Far ouest» de la Suisse, ou contributeurs forts à sa dynamique économique, culturelle, sociale, politique ? Sur le soutien que méritent les forums de débat démocratique, pour peu qu’ils respectent les valeurs fondamentales du pays, par exemple celles que rappellent les préambules des constitutions fédérale et cantonales.

Tout cela a été rayé d’un trait de plume, sans concertation avec qui que ce soit.

C’est l’occasion de se rappeler que toute démocratie a besoin d’espaces pour construire des hypothèses d’analyse sociétale, pour réfléchir sur le vivre ensemble, pour échanger sur ses perspectives économiques, écologiques, culturelles, sociales… Pour informer, avant de proférer condamnations, dénonciations, réclamations. Besoin d’une recherche documentaire pour disposer des éléments permettant de distinguer les faits des opinions. D’une éthique de la prise de parole. D’un écho donné aux actions et aux acteurs. Bref l’on trouve là la mission de service public de la RTS, d’ailleurs contestée par d’aucuns, qui préfèrent livrer les outils de la démocratie, et donc la démocratie elle-même, aux puissances d’argent.

La mort de l’Hebdo nous montre qu’il n’y pas d’un côté un service public qui serait celui assuré sur les ondes et d’un autre côté une presse écrite que l’on pourrait livrer en pâture aux logiques commerciales et aux humeurs des investisseurs, puis encore troisièmement des médias sociaux de moins en moins sociaux, scellant non pas des liens mais poussant à la fragmentation et à l’autisme des perceptions du monde. Mais une fonction unique des médias – indépendamment de leurs modalités techniques – comme plates-formes d’échange et animateurs désintéressés (et mus par la seule et exigeante déontologie du métier de journaliste) de ce qui fait  la démocratie: la formation éclairée de l'opinion.

Dès lors si parmi les talentueux journalistes qui se retrouvent désormais sur le carreau devaient émerger des projets utiles à la démocratie – comme l’animation d’une plateforme virtuelle (ou réelle) d’information, de débat et d’enquête – et que les parts sociales, le crowfunding et les dons ne suffisent pas pour les réaliser, il appartient clairement aux collectivités publiques, villes et cantons, d’y participer avec de l’argent public. Pour la construction de la démocratie, qui est une tâche permanente, c’est certainement tout aussi important que de subventionner des remonte-pentes dans des stations de ski sans neige ou de passer une autoroute de 4 à 6 pistes…

L’innocence perdue de l’informatique

Depuis le détecteur de mensonges, la pollution des mers, Verdun et les gaz de combat, nous avions compris que le progrès technique ne serait un vrai progrès que s’il l’est aussi sur les plans humain, social et culturel. Or dans l’histoire, les potentialités économiques et leur intérêt militaire ont toujours été les moteurs majeurs des innovations techniques. Ce n’est que dans un 2e temps, en fonction des dommages subis et des réactions de l’opinion, que l’on s’est arrêté sur tel ou tel effet négatif. Il est alors souvent bien tard. Einstein disait que nous étions des Cro-Magnon avec la bombe atomique… la question sous-jacente étant : sommes-nous capables, en tant qu’humanité, d’un bon emploi de notre potentiel technologique, de n’en garder que les bienfaits?

 

Technologie : tout est dans le mode d’emploi

Parmi les grandes innovations, on a d’emblée identifié la capacité de déclencher une réaction en chaîne comme de nature dangereuse et personne ne nie que la radioactivité tue, si l’on n’y prend pas garde. Ses pionniers, voici un siècle, y ont d’ailleurs tous laissé leur peau[1]. Si d’aucuns estiment que le danger peut être maîtrisé moyennant diverses précautions, d’autres se battent pour refermer au plus vite la boîte de Pandore. Feu rouge donc.

 

S’agissant de la capacité de modifier la structure du génome, les appréciations sont plus divergentes. Pour les uns, il s’agit d’une manipulation inacceptable, d’une transgression de l’ordre du vivant dont nous n’avons pas à prendre les commandes, d’une pollution génétique irréversible. Pour d’autres, ce n’est que la suite logique des optimisations que l’être humain, depuis la révolution agricole du néolithique, a implémentées pour adapter les caractéristiques des plantes et animaux utilitaires à ce qu'il attendait d’elles. Tout dépendrait alors des critères pour lesquels on intervient. Feu orange.

 

Et pour l’informatique, tout lui souriait, et cela a été sans plus de débat un feu vert. Immédiateté, commodité, universalité, connectivité, accessibilité au savoir, multiplication des interactions entre les humains, démocratisation de la capacité de produire et de diffuser des informations: qui n’a pas entonné le chant de la victoire de la connaissance sur l’ignorance, de l’interconnexion sur les multiples barrières pesant sur la communication? Impossible de massacrer la forêt tropicale et ses habitants, de torturer dans une arrière-cour sans que cela se sache, disait-on…

 

La face cachée de l’informatique émerge

Aujourd’hui les inconvénients apparaissent avec force. Enjeux culturels : absence de distance avec les messages et réactivité extrême se transforment en cauchemars pour le débat citoyen. L’anonymat libère les bas instincts : complotisme, insultes, ragots, mépris, racisme, affirmations péremptoires et manipulations supplantent l’échange d’arguments. L’inexistence des barrières se révèle bien plus un problème qu’une avancée. Péniblement, l’on cherche à définir les bases d’une législation – tant qu'il y a encore les majorités politiques pour le faire – qui responsabiliserait fournisseurs et usagers, et qui garantirait le respect des limites imposées à la liberté d’expression (interdiction de la diffamation d’individus et de groupes, en particulier) dans les vecteurs traditionnels de la communication (presse, livre, cinéma…) aussi par les médias dits sociaux – en réalité fortement asociaux voire antisociaux[2].

 

Educateurs et parents s’inquiètent devant l’absorption de leur progéniture par le monde virtuel, en lieu et place de l’apprentissage du monde réel. Des enfants de 10 ans ont la capacité, grâce aux smartphones largement accessibles, d’assister en direct à une décapitation par l’Etat islamique ou à une scène zoophile, images généreusement offertes par le circuit informatique global. D’autres critiques dénoncent les abus de la transparence, d’une traçabilité totale, par un «big brother» commercial, militaire ou administratif, de chacune de nos préférences. Des garde-fous, oui, il en faut, absolument !

 

Puis émergent les enjeux environnementaux et énergétiques. Construire et déconstruire les supports techniques de cette mise en réseau universelle est dangereux, polluant, mobilise de nombreuses substances rares. Parfaite illustration de la «société du prêt à jeter» : nous changeons de téléphone tous les 12 à 18 mois[3]… Certes le recyclage se met en place, et en Suisse l'Association Economique Suisse de la Bureautique, de l'Informatique, de la Télématique et de l'Organisation (Swico) en récupère chaque année 135'000 tonnes[4]. Mais dans le vaste monde ? Nous avons tous vu ces images d’enfants des bidonvilles tenant des morceaux de portables sur un chalumeau pour en extraire dans un nuage de gaz toxiques les composantes, et récupérer quelques miettes de métaux précieux…

 

Côté utilisateurs, ce n’est guère mieux : chaque fois que l'on préfère une liseuse électrique à un livre, l'on consomme de l’énergie, chaque recherche sur Internet pèse son poids en CO2. Là aussi, des modes d’emploi sont indispensables, et il est question d’informatique verte, de comment en minimiser l’empreinte écologique et énergétique, de récupérer la chaleur des serveurs, qui consomment en Suisse à eux tout seuls autant que la moitié du trafic ferroviaire. Enfin, plus notre société dépend de l’informatique pour ses fonctionnements, plus elle  besoin d’une fourniture d’électricité sans perturbations – un argument fort, d’ailleurs, pour sa production la plus décentralisée possible.

 

La question récurrente : le bilan en termes d’emplois

Reste une crainte qui avait été très présente dans les années 1980 et 90, aux débuts de l’informatique, mais qui fut longtemps occultée : celle de la raréfaction de l’emploi. Elle revient avec force avec ce qu’on appelle la 4e révolution industrielle. Une synthèse de 17 études nationales publiée en novembre dernier par l'European Parliamentary Technology Assessment (EPTA, organisme actuellement présidé par le directeur du Centre suisse d’évaluation des choix technologiques, TA Suisse[5], Sergio Bellucci), aboutit à des chiffres qui font froid dans le dos.

 

Cette étude évoque, en termes de perte nette en emplois due à l’informatisation de la société, une fourchette de – 9 à – 47%, pour les Etats-Unis[6]! La valeur la plus basse, – 9%, signifierait déjà un doublement du taux de chômage. Ceci avec 20 millions de chômeurs déclarés en Europe, et de plus de 600 millions d’emplois à créer d’ici 2020 dans les pays en développement pour les jeunes arrivant sur le marché du travail.

 

De quoi alarmer le législateur, car penser que les choses se règleront toutes seules relève de l’irresponsabilité grave. A ce titre, le récent rapport du Conseil fédéral[7] sur «les principales conditions-cadre pour l’économie numérique» reste en-deçà des attentes. Car si le mode de croissance propre aux «30 Glorieuses» a pu permettre durant quelques décennies de compenser une partie des emplois perdus, aujourd’hui c’est ce mode de croissance lui-même qui est en question. Plus que jamais, les enjeux économiques, écologiques et sociaux doivent être conjugués ensemble.

 


[1]Le cas le plus connu est celui de Marie Curie décédée en 1934 d’une leucémie ; ses restes, transférées depuis au Panthéon, reposent isolés de la biosphère par 2,5 cm de plomb.

[2]Une des dimensions de la proposition déposée par le conseiller national Nidegger et applaudie par les ultranationalistes turcs de ne plus rendre punissable la négation de génocides serait bien évidemment d’ouvrir grandes les portes aux sites répercutant ces dénis de crimes commis contre l’humanité.

 

L’innocence perdue de l’informatique

Depuis le détecteur de mensonges, la pollution des mers, Verdun et les gaz de combat, nous avions compris que le progrès technique ne serait un vrai progrès que s’il l’est aussi sur les plans humain, social et culturel. Or dans l’histoire, les potentialités économiques et leur intérêt militaire ont toujours été les moteurs majeurs des innovations techniques. Ce n’est que dans un 2e temps, en fonction des dommages subis et des réactions de l’opinion, que l’on s’est arrêté sur tel ou tel effet négatif. Il est alors souvent bien tard. Einstein disait que nous étions des Cro-Magnon avec la bombe atomique… la question sous-jacente étant : sommes-nous capables, en tant qu’humanité, d’un bon emploi de notre potentiel technologique, de n’en garder que les bienfaits?

 

Technologie : tout est dans le mode d’emploi

Parmi les grandes innovations, on a d’emblée identifié la capacité de déclencher une réaction en chaîne comme de nature dangereuse et personne ne nie que la radioactivité tue, si l’on n’y prend pas garde. Ses pionniers, voici un siècle, y ont d’ailleurs tous laissé leur peau[1]. Si d’aucuns estiment que le danger peut être maîtrisé moyennant diverses précautions, d’autres se battent pour refermer au plus vite la boîte de Pandore. Feu rouge donc.

 

S’agissant de la capacité de modifier la structure du génome, les appréciations sont plus divergentes. Pour les uns, il s’agit d’une manipulation inacceptable, d’une transgression de l’ordre du vivant dont nous n’avons pas à prendre les commandes, d’une pollution génétique irréversible. Pour d’autres, ce n’est que la suite logique des optimisations que l’être humain, depuis la révolution agricole du néolithique, a implémentées pour adapter les caractéristiques des plantes et animaux utilitaires à ce qu'il attendait d’elles. Tout dépendrait alors des critères pour lesquels on intervient. Feu orange.

 

Et pour l’informatique, tout lui souriait, et cela a été sans plus de débat un feu vert. Immédiateté, commodité, universalité, connectivité, accessibilité au savoir, multiplication des interactions entre les humains, démocratisation de la capacité de produire et de diffuser des informations: qui n’a pas entonné le chant de la victoire de la connaissance sur l’ignorance, de l’interconnexion sur les multiples barrières pesant sur la communication? Impossible de massacrer la forêt tropicale et ses habitants, de torturer dans une arrière-cour sans que cela se sache, disait-on…

 

La face cachée de l’informatique émerge

Aujourd’hui les inconvénients apparaissent avec force. Enjeux culturels : absence de distance avec les messages et réactivité extrême se transforment en cauchemars pour le débat citoyen. L’anonymat libère les bas instincts : complotisme, insultes, ragots, mépris, racisme, affirmations péremptoires et manipulations supplantent l’échange d’arguments. L’inexistence des barrières se révèle bien plus un problème qu’une avancée. Péniblement, l’on cherche à définir les bases d’une législation – tant qu'il y a encore les majorités politiques pour le faire – qui responsabiliserait fournisseurs et usagers, et qui garantirait le respect des limites imposées à la liberté d’expression (interdiction de la diffamation d’individus et de groupes, en particulier) dans les vecteurs traditionnels de la communication (presse, livre, cinéma…) aussi par les médias dits sociaux – en réalité fortement asociaux voire antisociaux[2].

 

Educateurs et parents s’inquiètent devant l’absorption de leur progéniture par le monde virtuel, en lieu et place de l’apprentissage du monde réel. Des enfants de 10 ans ont la capacité, grâce aux smartphones largement accessibles, d’assister en direct à une décapitation par l’Etat islamique ou à une scène zoophile, images généreusement offertes par le circuit informatique global. D’autres critiques dénoncent les abus de la transparence, d’une traçabilité totale, par un «big brother» commercial, militaire ou administratif, de chacune de nos préférences. Des garde-fous, oui, il en faut, absolument !

 

Puis émergent les enjeux environnementaux et énergétiques. Construire et déconstruire les supports techniques de cette mise en réseau universelle est dangereux, polluant, mobilise de nombreuses substances rares. Parfaite illustration de la «société du prêt à jeter» : nous changeons de téléphone tous les 12 à 18 mois[3]… Certes le recyclage se met en place, et en Suisse l'Association Economique Suisse de la Bureautique, de l'Informatique, de la Télématique et de l'Organisation (Swico) en récupère chaque année 135'000 tonnes[4]. Mais dans le vaste monde ? Nous avons tous vu ces images d’enfants des bidonvilles tenant des morceaux de portables sur un chalumeau pour en extraire dans un nuage de gaz toxiques les composantes, et récupérer quelques miettes de métaux précieux…

 

Côté utilisateurs, ce n’est guère mieux : chaque fois que l'on préfère une liseuse électrique à un livre, l'on consomme de l’énergie, chaque recherche sur Internet pèse son poids en CO2. Là aussi, des modes d’emploi sont indispensables, et il est question d’informatique verte, de comment en minimiser l’empreinte écologique et énergétique, de récupérer la chaleur des serveurs, qui consomment en Suisse à eux tout seuls autant que la moitié du trafic ferroviaire. Enfin, plus notre société dépend de l’informatique pour ses fonctionnements, plus elle  besoin d’une fourniture d’électricité sans perturbations – un argument fort, d’ailleurs, pour sa production la plus décentralisée possible.

 

La question récurrente : le bilan en termes d’emplois

Reste une crainte qui avait été très présente dans les années 1980 et 90, aux débuts de l’informatique, mais qui fut longtemps occultée : celle de la raréfaction de l’emploi. Elle revient avec force avec ce qu’on appelle la 4e révolution industrielle. Une synthèse de 17 études nationales publiée en novembre dernier par l'European Parliamentary Technology Assessment (EPTA, organisme actuellement présidé par le directeur du Centre suisse d’évaluation des choix technologiques, TA Suisse[5], Sergio Bellucci), aboutit à des chiffres qui font froid dans le dos.

 

Cette étude évoque, en termes de perte nette en emplois due à l’informatisation de la société, une fourchette de – 9 à – 47%, pour les Etats-Unis[6]! La valeur la plus basse, – 9%, signifierait déjà un doublement du taux de chômage. Ceci avec 20 millions de chômeurs déclarés en Europe, et de plus de 600 millions d’emplois à créer d’ici 2020 dans les pays en développement pour les jeunes arrivant sur le marché du travail.

 

De quoi alarmer le législateur, car penser que les choses se règleront toutes seules relève de l’irresponsabilité grave. A ce titre, le récent rapport du Conseil fédéral[7] sur «les principales conditions-cadre pour l’économie numérique» reste en-deçà des attentes. Car si le mode de croissance propre aux «30 Glorieuses» a pu permettre durant quelques décennies de compenser une partie des emplois perdus, aujourd’hui c’est ce mode de croissance lui-même qui est en question. Plus que jamais, les enjeux économiques, écologiques et sociaux doivent être conjugués ensemble.

 


[1]Le cas le plus connu est celui de Marie Curie décédée en 1934 d’une leucémie ; ses restes, transférées depuis au Panthéon, reposent isolés de la biosphère par 2,5 cm de plomb.

[2]Une des dimensions de la proposition déposée par le conseiller national Nidegger et applaudie par les ultranationalistes turcs de ne plus rendre punissable la négation de génocides serait bien évidemment d’ouvrir grandes les portes aux sites répercutant ces dénis de crimes commis contre l’humanité.