L’indispensable refondation de l’économie

Il est de moins en moins contestable qu’il y a un défaut de conception à la base de l’ordre économique actuel. Un hiatus grave entre moyens et besoins, responsabilité écologique et sociale et profit financier, intérêt général et objectifs d’entreprise, court terme et perspective plus longue, éthique et rendement. La montée des inégalités, la fuite en avant dans les gadgets inutiles, la prédation de la nature et des humains, l’emprise croissante des investisseurs financiers sur l’économie réelle en sont des effets directs. Nous sommes face à une perte de sens et de contrôle, nous subissons notre sort, paradoxalement au nom d’un progrès imposé et nullement choisi.

Une économie mal programmée
Tout nous indique que le dogme sur lequel est fondé le concept économique dominant, à savoir que l’intérêt général résulte automatiquement de la poursuite égoïste des intérêts individuels («main invisible») est erroné. Au contraire, nous avons à inscrire nos trajectoires personnelles dans un dessein collectif. Campée sur une vision née au 18e siècle, alors que les ressources naturelles paraissaient très abondantes, l’économie continue de considérer implicitement comme illimitées les capacités de la nature à produire des ressources et à digérer des déchets. Or, notre empreinte écologique globale a franchi depuis une trentaine d’années les capacités de renouvellement des ressources planétaires, les pays industrialisés dépassant ces limites d’un facteur trois. Mais ce déterminant fondamental demeure largement exclu du raisonnement économique “classique”, illustrant le caractère limitatif et biaisé de ce dernier.

Pour commencer : la nature travaille pour nous
L’économie naturelle fonctionne en cycles ou meurt. Pour durer, l’économie humaine doit tout d’abord se caler sur les fonctionnements de l’économie naturelle. Par exemple, considérer les déchets comme autant de ressources – ce sont les approches de l’écologie industrielle, de l’économie de la fonctionnalité ou encore de l’économie circulaire. Il s’agit de concevoir la nature comme travaillant pour nous, dont le travail accumule du capital, le capital-nature.

De même qu’on donne une valeur au capital financier et au capital humain, il faut maintenant estimer à sa juste valeur l’apport du capital naturel. Cela peut se faire notamment à travers le calcul du coût de substitution. Ainsi la régulation du climat local par les forêts au Cameroun a été chiffrée entre 800 et 2200 $/ha/an, la recharge de la nappe phréatique sur Hawaï par les eaux naturelles à 2,63 Mia de $.

Quant au rôle des abeilles en agriculture, il a été estimé à 266 Mia de $… Le calcul pour la Suisse, établi récemment par Agroscope, donne une valeur annuelle de 350 millions de francs. Ces contributions de la nature à notre vie individuelle et collective sont appelées les services écosystémiques. Elles nous imposent de considérer la protection de l’environnement et sa bonne gestion non pas comme un coût, mais un investissement.

Se donner des objectifs
Entre un altermondialisme souvent juste dans ses dénonciations mais qui peine à définir l’économie de demain, et un greenwashing fait d’actions superficielles et sans grands effets, il est temps de concrétiser les contours de l’économie du développement durable. Qui est, pour le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE), «une économie qui entraîne une amélioration du bien-être humain et de l’équité sociale tout en réduisant de manière significative les risques environnementaux et la pénurie de ressources” (“Vers une économie verte” p. 9). Une économie au service d’une vision humaniste et éthique aura ainsi à cœur de :
• Répondre aux besoins prioritaires des humains.
• Reconnaître à tous les niveaux la notion de juste prix en généralisant le commerce équitable.
• Donner la préférence aux biens et services de bonne qualité écologique et sociale.
• Gagner sa plus-value économique à travers l’entretien et non l’obsolescence organisée.
• Promouvoir une relocalisation solidaire et d’assurer l’emploi local.
• Valoriser la production de proximité et de miser sur l’agroécologie pour nourrir la planète sans détruire les sols.
• Assainir énergétiquement le parc immobilier.
• Améliorer la qualité de la vie par une mobilité réorganisée.
• Aménager des espaces pour la biodiversité.
• Orienter la finance dans ces directions et la retirer des investissements dans les domaines à externalités sociales et environnementales négatives.

L’économie de la durabilité existe, nous l’avons rencontrée
La bonne nouvelle : il existe désormais dans toutes les branches des offres de bonne qualité écologique et sociale. Aux Etats-Unis, les emplois dans le solaire sont deux fois plus nombreux ceux dans le charbon ; dans le monde, entre 2000 et 2016, la puissance installée en photovoltaïque a passé de 1 à 400 GW, et en 2014, les investissements dans le renouvelable ont dépassé ceux dans le fossile… La transition énergétique est en marche et représente selon l’OIT 60 millions d’emplois d’ici 2030. La mauvaise nouvelle : ces approches ne se généralisent pas au rythme qu’il faudrait, l'”Ancien Monde” continue de dominer et de nous tirer vers le bas.

Corriger les biais sur les marchés
La cause : de nombreux biens et services bon marché, donc attractifs pour les consommateurs, le sont du fait que leurs coûts sociaux et écologiques sont reportés sur d’autres (ce qu’on appelle les «externalités négatives»). On peut citer ici les coûts du changement climatique et d’autres atteintes aux services écosystémiques (eaux, sols, air, biodiversité), ou les avantages dus à la sous-enchère fiscale et sociale. Il s’agit là d’une concurrence déloyale à large échelle faite aux producteurs respectant des standards de qualité écologique et sociale. Deux réformes-clé permettraient de lutter contre ce biais faussant gravement les marchés:

• Imposer l’intégration de ces charges occultées dans les prix des transactions. Cette «internalisation des externalités» passe par des mécanismes comme une taxe significative sur le carbone, prélevée à l’échelle géographique la plus large, l’application universelle des standards sociaux de l’OIT, une responsabilité écologique et sociale des entreprises, des taxes anticipées de recyclage, une régulation fiscale mondiale, etc.. Certes ces mécanismes peuvent faire mal – mais ne pas les mettre en œuvre fera – et fait déjà – infiniment plus mal.

• Inscrire l’impact écologique et social des entreprises dans leur comptabilité, au même titre que les aspects financiers. C’est réaliser au niveau de chaque acteur économique et social ce qui s’imposerait également au niveau des territoires : encadrer le PIB, à ce jour (malgré l’existence de nombreux autres systèmes de reporting plus significatifs comme l’Indice de développement humain) la seule référence des décideurs, par des indicateurs de durabilité. Une gestion est réussie quand elle est positive à égalité pour les trois champs emblématiques du développement durable : l’économique, l’écologique et le social. Ce n’est pas pour rien que la Conférence des Nations Unies sur le développement durable tenue en juin 2011 avait retenu de demander aux entreprises cotées et aux grandes entreprises d’informer sur «le caractère durable de leurs activités» et de compléter le PIB par «des mesures plus larges du progrès».

Ces deux mécanismes sont complémentaires : le premier doit conduire à ce qu’on corrige les valeurs financières en leur ajoutant les externalités négatives, le second souligne que le profit financier n’est pas légitime s’il est au détriment de la profitabilité écologique et sociale. Tant que ces rectifications ne sont pas faites, le recherche du profit à court terme, pour quelques-uns et exclusivement financier, comme seul indicateur de performance et de réussite, risque de détruire toutes les autres valeurs. C’est ainsi que de moyen pour améliorer notre vie, l’économie est devenue une fin en soi, capable du meilleur mais aussi du pire, au point qu’on peut reprendre en la détournant l’expression «la bourse ou la vie» !

Un cadrage indispensable
Ces orientations peuvent certes être initiées sur une base volontaire, par les producteurs et reconnues, voire réclamées, par les consommateurs. L’impact investment, la finance verte et la mesure d’impact telle que proposée par des approches comme BCorp (Benefit Corporation) en sont des voies importantes. Tout comme les pratiques dont fait preuve depuis plus d’un siècle le secteur de l’économie sociale et solidaire, incarnant l’entreprise au service de l’utilité et non d’abord de la maximisation du rendement financier. Mais leur généralisation dépendra de la rectification des conditions-cadre, et cela ne peut être que le fait des Etats. Tout dépend désormais de leur capacité de prendre de la hauteur face aux lobbies qui les assaillent et de garder le cap du bien commun qui est leur seule légitimité.

La pédagogie des catastrophes est-elle la seule efficace ?

Ce 13 novembre 2017, plus de 15’000 scientifiques ont rappelé face au monde la gravité de la situation environnementale. La plupart des paramètres de ce qui nous permet de vivre sur cette Terre continuent à afficher des tendances négatives. Depuis les premiers cris d’alarme d’il y a plus de 50 ans, par exemple de la biologiste américaine Rachel Carson (voir le premier livre-culte de l’économie responsable : «Le Printemps silencieux», 1962), les informations sérieuses et consolidées n’ont pas cessé.

Les bonnes réponses sont connues, et présentées depuis plus de 30 ans sous l’égide du développement durable, soit un développement qui se réfère à une claire hiérarchie des besoins et qui est proportionné aux capacités de la nature à nous fournir en ressources et à gérer nos déchets. D’innombrables textes et appels internationaux ont été signés dans l’intervalle, appelant par exemple à un «changement radical de nos façons de produire et de consommer» (Sommet du développement durable à Johannesburg, 2002).

L’offre est là …
Force est de constater que le trend mortifère n’a pas pu être inversé, que les perspectives déterminant les comportements n’ont guère changé. Ce n’est pourtant pas une question d’offre. Dans toutes les branches, il existe maintenant, et c’est la bonne nouvelle, des offres de bonne qualité écologique et sociale, permettant d’atteindre des objectifs tels que la décarbonisation, économie sociale et solidaire, et un commerce équitable.

A travers un système de management environnemental cohérent, les entreprises savent minimiser les pertes de ressources et d’énergie, aller vers le zéro déchets, trouver repreneurs à leurs déchets, pratiquer l’écologie industrielle. La voiture électrique à alimentation photovoltaïque existe, le bois géré selon les standards de la forêt durable de même, tout comme les techniques d’économie d’énergie et les énergies renouvelables.

Il existe une agriculture écologiquement et socialement responsable, un tourisme «doux» et équitable, des peintures et des produits de nettoyage non toxiques, des modèles d’affaires consistant à gagner sa plus-value à travers l’entretien des objets et leur réparation et non avec l’obsolescence organisée.

…mais la demande n’est pas à la hauteur
Face à cette offre de plus en plus présente, la demande n’est pas à la hauteur, et c’est la mauvaise nouvelle. Biens et services durables (finance durable, commerce équitable, alimentation bio, etc.) semblent incapables de percer le plafond de verre d’au maximum un consommateur sur 5, et plutôt un sur dix. C’est une affaire de prix, voilà l’excuse la plus fréquemment entendue. Mais la plupart de ceux qui parlent ainsi n’ont pas réellement creusé la question, et la prétendue impossibilité n’est que rarement prouvée. Pour la finance durable, c’est même franchement faux : risques et rendement sont similaires à la finance non durable ! Si bien que la mentalité prédatrice, court-termiste, insouciante des enjeux réels, continue d’intoxiquer les relations économiques.

Promettre un avenir radieux car durable, ou décrire concrètement la catastrophe ?
Jusqu’à présent, la promotion de la durabilité s’est faite en mettant en avant les bienfaits d’un changement de cap : donner du sens aux choses, promouvoir la santé, placer les liens avant les biens, appliquer le principe de précaution sont quelques-unes des lignes argumentaires déployées. Mais cela n’a pas suffi pour créer des engouements et changer les réflexes d’un nombre vraiment significatif de personnes.

Il est temps, il me semble, de changer de discours, et de décrire comment évolueront les choses si les tendances mortifères ne sont pas modifiées. A ce jour, elles ne le sont pas – et un même fatalisme nous fait regarder sans réagir les images des destructions en Syrie, se sentir impuissants face au drame des migrations dans le monde, envisager sans broncher une réduction radicale de la biodiversité et une modification brutale des équilibres climatiques.

La catastrophe c’est du feu, du sang, des larmes
Disons-le donc clairement. Le monde que nous nous préparons là, par omission ou par commission, sera un monde de grande barbarie, d’inégalités dramatiques dans l’accès aux besoins vitaux, d’implosion de la gouvernance, donc de l’aptitude des sociétés humaines à agir sur les causes des phénomènes. Son chaos ressemblera fort à une situation de guerre rampante, sournoise, omniprésente, signera une relativisation radicale des droits humains, sacrifiés sur l’autel de notre incapacité à contrôler ce que nous avons mis en marche. D’ores et déjà, le retour du repli nationaliste, la mobilisation par les mouvements populistes (tous absolument indifférents aux causes globales en général, et environnementales en particulier) des réflexes de haine et de peur, l’addiction aux “hommes forts” et aux mentalités de soumission/domination, le foisonnement des fake news, de la méfiance généralisée et des théories du complot, tout cela signale le début de la décadence de la gouvernance et donc de l’incapacité d’organiser, voire de penser, autre chose que la lutte de tous contre tous.

Invivable c’est: invivable
Ce sera un monde où la violence faite à la nature se traduira en manques rapides de biens de première nécessité, sur fond de croissance démographique continue : eau, air pur, forêts, sols fertiles, et où le changement climatique rendra invivables de larges espaces. On annonce plus de 60 millions de réfugiés climatiques pour 2050, et nul ne sait comment nos sociétés, déjà durablement secouées par l’arrivée d’un demi-million de réfugiés en 2015 (1 pour mille de la population européenne), réagiront face à une migration aussi massive.

Ce sera un monde qui ressemblera à ce qu’est aujourd’hui la Somalie, l’Afghanistan, le Soudan du Sud ou, au mieux, Haïti. Un monde devenu un “failed state” global. Un monde dont tout espoir de progrès aura disparu. Où le plus fort décidera s’il tue le plus faible – ou s’il se contente de le soumettre.

Incapables d’actionner le frein à main
Le développement durable et le vivre ensemble sont complètement liés. Ces prochaines décennies vont voir monter en puissance les facteurs de déstabilisation, se créer de nombreux cercles vicieux. Notre capacité à redresser la barre ne s’est nullement révélée à la hauteur alors que les eaux étaient encore relativement calmes ; par contre, notre schizophrénie est,elle, phénoménale. Jacques Chirac disait en 2002 à Johannesburg: la maison brûle et nous regardons ailleurs. Et il a été le premier à pratiquer ce qu’il dénonçait.

Notre dépendance fondamentale de la nature, et la grande fragilisation que nous lui infligeons, ne sont toujours pas entrées dans les références d’une grande majorité de nos dirigeants économiques et politiques, empêtrés dans le court-termisme et dès lors indifférents au sort d’autrui. A juste titre, les générations à venir les accuseront de crime contre l’humanité. Mais il n’y aura plus de tribunal pour les juger, ni d’yeux pour pleurer. Comme envoûtés par la vitesse de notre course dans le mur, nous nous révélons incapables d’actionner le frein à main.

« On n’arrête pas le progrès », mais quel progrès ?

On n’arrête pas le progrès… combien de fois n’avons-nous pas entendu – sinon répété à notre tour – cette expression. A y regarder de plus près, elle est profondément absurde. Car un progrès n’en est vraiment un s’il est aussi choisi, s’il apporte un mieux, et non pas une fatalité. Voici un demi-millénaire (en 1534 plus précisément, Rabelais soulignait, dans Gargantua, que «Science sans conscience n’est que ruine de l’âme» – aujourd’hui, expériences faites, on pourrait ajouter «et des humains». Einstein, après Hiroshima, rappelait que nous étions génétiquement des Cro-Magnon – désormais en possession de la bombe atomique.

Une démocratie tronquée
Faire du progrès une chose voulue par des forces qui nous échappent est non seulement un contresens, mais un véritable déni de démocratie. Cela signifie que nous pouvons décider de beaucoup de choses, d’élire des présidents, des parlements, de voter sur des lois. Mais que l’essentiel, à savoir ce qui modifie nos vies au quotidien, n’est pas en nos mains. Le sentiment de désarroi, d’avoir perdu prise sur les choses, d’une politique devenue désincarnée, qui ronge la confiance des peuples du monde industrialisé dans leurs dirigeants est certainement aussi nourri de ce sentiment d’impuissance, d’être mené par des forces occultes. Le progrès n’est-ce pas substantiellement, étymologiquement, une promesse de vivre mieux ?

Comme, pour l’essentiel, les décideurs de nos sociétés adhèrent à l’idée qu’un progrès technique conduit par principe vers le mieux, et qu’on n’accepte de réguler les choses, à reculons et à contre-cœur, qu’une fois les dommages sont devenus irréfutables (le débat sur le glyphosphate en est une excellente illustration, comme précédemment celui sur l’amiante), oui, on peut dire que globalement nous avons perdu la maîtrise de nos créatures, de nos créations.

Et en effet, l’innovation est avant tout le fruit de décisions privées. Au fil des décennies, des entrepreneurs ont trouvé un intérêt à promouvoir le téléphone, les molécules de synthèse et la chimie, la machine à vapeur, de nouveaux matériaux. Ou encore le monde prétendument virtuel de l’informatique. Si l’Etat s’en mêle, c’est pour soutenir l’innovation sans faire de tri, sinon le développement de la compétitivité de l’économie nationale, sans guère se poser la question du bien ou du mal, des besoins et des priorités. De plus, quand l’Etat s’en mêle, c’est généralement aussi pour défendre ses intérêts militaires. Tous les historiens des technologies le soulignent : la guerre est un puissant moteur d’ingéniosité et d’innovation technique…

A quand la clause du besoin ?
A quels besoins une innovation répond-elle ? Quels sont ses avantages et ses dangers prévisibles ? Comment orienter les choses ? Est-ce tout cela correspond aussi du coup à une amélioration du bien public ? Très souvent, heureusement, il en résulte une vie facilitée ; peu de personnes rêvent aujourd’hui de vivre comme on vivait voici un siècle… Mais les effets négatifs sont là aussi : la civilisation du charbon et du pétrole est aussi celle du changement climatique – expérience majeure infligée à la biosphère dont nul ne connaît l’issue, celle de la chimie aussi celle de la pollution, celle de l’informatique aussi celle de l’éclatement des sociétés et des messages.

Le progrès pour mériter son nom doit être d’abord moral et humain
Fondamentalement, il est choquant que le cours du progrès technique échappe à une définition anticipée des besoins sociaux, qui serait celle du bien commun. Non seulement le progrès ne doit pas être une fatalité, il doit être une avancée pour l’humanité et pas autre chose. Ce que la science a produit doit pouvoir être scientifiquement discuté dans ses effets.

Au cours de la révolution industrielle, qui se poursuit sous nos yeux, il y a toujours eu des controverses, des oppositions. Les artisans du début du 19e siècle qui s’opposaient au machinisme en étaient les premiers acteurs ; on ne peut pas leur donner entièrement tort. Plus près de nous, les agriculteurs biologiques refusaient – à bon droit – le recyclage des gaz de combat hérités de la 1re guerre mondiale en pesticides … Actuellement de nombreuses controverses concernent le génie génétique, les limites de la médecine, la sécurité du «cycle» du nucléaire, l’homme «augmenté», l’intelligence artificielle…

S’opposer est une chose, mais ce n’est que la symétrique de l’acceptation. Le vrai enjeu est d’avoir le pouvoir d’orienter les innovations. C’est un enjeu de démocratie, d’information, d’échelle de valeurs. Vais-je aller à la conquête de Mars ou sauver la Terre comme habitat commun de l’humanité ? Et avant de pouvoir orienter, il faut pouvoir observer, anticiper les effets positifs et négatifs, débattre de modes d’emplois sociaux. Qui ensuite se traduisent en accompagnement régulatif et législatif.

Pour un mode d’emploi
La pollution ? Ce n’est pas d’interdire la chimie qui est l’enjeu, mais de mettre suffisamment de garde-fous pour éviter les atteintes à la santé et à l’environnement. La pratique montre que c’est faisable, pour peu qu’on affirme l’intérêt public face au poids des lobbies.

Le changement climatique ? On peut parfaitement gagner sa vie en assainissant énergétiquement le parc immobilier, en organisant autrement la mobilité, en faisant appel aux énergies renouvelables, nettement moins polluantes. Remplacer la recherche de l’obsolescence par la mise en valeur de la durée de vie, dans le cadre d’une économie circulaire, est un modèle d’affaires à promouvoir.

Anticiper, évaluer, orienter
Orienter la technologie pose ainsi la question de la démocratie de l’ère scientifique. Depuis maintenant 25 ans, un organisme original, rattaché aujourd’hui aux Académies suisses, dévolu à l’évaluation technologique, le TA Swiss, apporte ici un élément clé, et ancrant l’analyse, le débat et le mode d’emploi au cœur du débat politique. Reste une question : selon quelles références, quelles échelles de valeurs faut-il orienter ces modes d’emploi ?

La régulation de l’informatique sera différente dans un régime autoritaire, qui vise avant tout à empêcher la libre circulation de l’information, que dans un régime attaché aux droits humains, qui aura à cœur de combattre les abus attentant aux droits de tiers. Et en toile de fond se profileront les enjeux de l’avenir global de l’humanité, à savoir une utilisation responsable et équitable des ressources limitées de notre planète. C’est ici la notion de développement durable qui est adressée, à savoir un développement conçu de manière à ne pas priver autrui, aujourd’hui et demain, de ses possibilités de développement…

Sans vérité des coûts la transition énergétique est à la peine

Très discrètement, à l’ombre de l’élection du successeur de Didier Burkhalter au Conseil fédéral, le Conseil national rejetait ce 20 septembre par 118 voix contre 58 une initiative du canton de Genève déposée voici deux ans. Elle visait à «introduire une taxe sur l’électricité non renouvelable qui permettrait d’intégrer les coûts externes dans le prix du courant, et à allouer le produit de la taxe aux économies d’énergie et aux énergies renouvelables favorisant l’économie locale».

En matière de développement durable et d’environnement, le décalage entre ce que nous devrions faire et ce que nous faisons reste impressionnant. Il est le reflet de l’important écart entre ce qui serait judicieux d’un point de vue écologique, social et humain et ce qui est rentable financièrement. Il est temps de se demander d’où viennent ces écarts de rentabilité et comment on peut les corriger, afin que les fins de mois de la planète puissent s’aligner sur celles des individus et des entreprises.

Les externalités infligées à des tiers = les coûts occultés
Un des obstacles majeurs à la généralisation de bonnes pratiques durables réside dans le fait que les prix sont faussés. De nombreux coûts sociaux et écologiques ne sont en effet pas intégrés dans les prix; ce sont des nuisances infligées à des tiers ou à la collectivité et non facturées à leurs auteurs:
• Coûts du changement climatique et de la pollution (eaux, sols, air), causés par les énergies fossiles.
• Coûts du démantèlement des installations nucléaires, accidents, gestion des déchets…
• Gaspillage à la production ou à la consommation (eau, énergie, sol, matières), lorsque le des ces ressources est bas.

Du coup, beaucoup d’activités environnementalement et socialement utiles (à externalités positives) comme le recyclage, la réparation ou la rénovation énergétique se trouvent bridées. Un rapport du FMI chiffrait en 2015 à 6,5% du PIB mondial les coûts liés aux externalités négatives de l’énergie, soit près de 5’300 milliards de $ (Working Paper 15/105).

Libéraliser les échanges sans avoir intégré les externalités, c’est organiser la sous-enchère écologique et sociale. Si bien qu’au cœur des Alpes, il peut être financièrement intéressant de faire venir de Chine ou du Brésil les pavés de nos places publiques… Les denrées agricoles importées, produites dans d’autres conditions écologiques et sociales (pommes de Nouvelle Zélande, haricots du Pérou, vin d’Afrique du Sud), brouillent nos références et celles des pays producteurs, et leur transport, même par bateau, entraîne une dépense non négligeable d’énergie. Le bilan environnemental est lourd, aussi, quand on importe des tomates – composées à 90% d’eau – d’une région aride vers le château d’eau de l’Europe qu’est notre pays !

La nature travaille pour nous = les bénéfices oubliés
La nature travaille et, par son travail, accumule du capital – le capital-nature. Et si la nature offre gratuitement ses services, leur altération a un coût. L’importance de la pollinisation pour la production agricole est bien connue. Au plan mondial, sa valeur est estimée à 235 milliards de $. Tout récemment, la station fédérale de recherche Agroscope en a chiffré la valeur à environ 350 millions de francs par année.

Parmi ces prestations que la nature nous offre et que nous ne payons pas au juste prix, nous trouvons les ressources directement prélevables: eau, air, poisson, gibier, végétaux à usage médicinal, domestique ou industriel (bois), matières premières (matériaux rocheux, énergies fossiles, etc.). Actuellement, nous en comptabilisons les coûts d’extraction mais non leur valeur de remplacement.

Il faut ajouter à cela des fonctions comme la filtration de la pollution par les zones humides et les forêts, le captage de gaz carbonique par la végétation terrestre et marine («puits de carbone»), la régulation des eaux par le sol, la prévention de l’érosion par le couvert végétal, la fertilité des sols, des fonctions récréatives et touristiques. C’est ce qu’on appelle les services écosystémiques. Or, sur 24 de ces services, 15 sont en péril : «le capital naturel décline dans 116 sur 140 pays» (PNUE, Le système financier dont nous avons besoin, 2015).

Si nous voulons garantir la pérennité des prestations de la nature, il s’agit de passer de sa prédation à sa bonne gestion, et de comprendre la protection de l’environnement non comme une charge mais comme un investissement !

Une bataille politique essentielle : établir la vérité des coûts
Ces deux facteurs actuellement négligés – les externalités et la valeur des prestations de la nature – ne peuvent être pris en compte que par :

1) des obligations légales fixant des standards écologiques et sociaux
2) une volonté des consommateurs de payer le juste prix
3) une intégration de ces coûts par des taxes.

La première méthode a le mérite de clarifier les choses. Mais elle exige une vigilance et une lutte constantes face aux abus, et beaucoup de sens du bien commun des législateurs. L’affaire du glyphosate souligne la difficulté qu’ont ces derniers à se libérer des lobbies des pollueurs. La seconde se heurte aux comportements d’achat au quotidien.

Si le consommateur trouve sympathique les produits du commerce équitable, les fonds verts, les tarifs énergétiques permettant de soutenir les renouvelables, ou le bio, ces offres peinent à dépasser les 10% du marché. Reste la méthode de la taxation. Non pas à but fiscal, car il ne s’agit pas de rendre les collectivités dépendantes de comportements dont on ne voudrait plus, mais en vue de rectifier les prix.

En Suisse nous connaissons une – encore modeste – taxation du CO2 et des COV, dont le produit est redistribué à la population par le biais d’un rabais sur la prime de caisse-maladie en fin d’année. Et vu le différentiel de prix entre matières recyclées et neuves, sans les taxes anticipées de recyclage (TAR) prélevées à l’achat de divers biens, de la voiture au frigo, l’économie du recyclage dont nous sommes à juste titre fiers n’aurait jamais pu voir le jour.

Les subventions souvent contestées pour l’agriculture ou pour les économies d’énergie vont dans le même sens : rectifier une distorsion dans le calcul des coûts. En rejetant l’initiative genevoise, le parlement confirme son refus de corriger les graves distorsions sur le marché, pénalisant la sortie du fissile et du fossile qu’il faudrait au contraire soutenir fermement.

Le 24 septembre: pour un système agro-alimentaire durable

La votation du 24 septembre prochain sur l’ajout d’un complément (art. 104 A) à l’article constitutionnel définissant le rôle de l’agriculture nous offre l’occasion de débattre de la manière dont nous voulons gérer notre système agro-alimentaire. La nouvelle disposition demande notamment une «production de denrées alimentaires adaptée aux conditions locales et utilisant les ressources naturelles de manière efficiente» et «une utilisation des denrées alimentaires qui préserve les ressources naturelles». Ces principes s’ajoutent à ceux de l’article existant et régissent la production en Suisse.

Comme nous importons en gros la moitié de notre alimentation, l’alinéa concernant l’importation a toute son importance et il réclame «des relations commerciales transfrontalières qui contribuent au développement durable de l’agriculture et du secteur agroalimentaire». En effet notre taux d’auto-approvisionnement alimentaire est de quelque 50% en moyenne de toutes les denrées, sachant qu’il y a de très importantes différences selon les secteurs : nous sommes excédentaires pour les produits laitiers et les fruits à pépins, autosuffisants à plus de 80% pour le sucre, la viande de porc et de boeuf, les céréales et pommes de terre. Par contre, nous dépendons à quelque 50% des importations pour la volaille, les œufs et les légumes, à 33% pour les huiles végétales et à 25% pour les fruits à noyaux.

Une dépendance croissante
Plus inquiétant : le taux d’auto-approvisionnement a passé de 58% en 1990 à 48% actuellement. Un des enjeux de la votation est ainsi de reprendre conscience de la nécessité de défendre la zone agricole, et notamment de garantir les surfaces d’assolement exigées par l’aménagement du territoire. Mais aussi de protéger la productivité naturelle des sols de l’érosion et des charges polluantes.

Mais même pour ce que nous produisons dans le pays, il faut prendre en compte en particulier l’énergie importée pour produire les intrants agricoles («énergie grise»), et de manière générale assurer le fonctionnement du système agro-alimentaire. Alors que de plus en plus d’exploitations valorisent leur potentiel d’utilisation des énergies renouvelables (biomasse, solaire), la part de l’énergie fossile en agriculture reste importante : machines agricoles, engrais, phytosanitaires (plus de 2’000 t/an).

De plus, le secteur animal (viande et lait) s’est mis sous une dépendance croissante de fourrages importés tels le tourteau de soja ; dans le monde, 80% de la production de cette légumineuse – qui pourrait nourrir directement et sainement l’humanité – sert à l’alimentation animale! Les surfaces destinées à la culture industrielle du soja ont plus que doublé ces 20 dernières années en Amérique latine, au détriment de la forêt tropicale.

Ainsi que le disent les importateurs suisses eux-mêmes, «les importations d’aliments pour animaux s’élèvent désormais à 1 million de tonnes avec la répartition suivante : 455’000 tonnes de protéines et 550’000 tonnes de céréales fourragères et autres matières premières des aliments pour animaux. Avec un volume de 290’000 tonnes, les tourteaux de soja occupent la première place parmi les supports protéiques, suivi par le gluten de maïs avec 35’000 tonnes et les tourteaux de colza avec 35’000 tonnes. Etant donné que l’approvisionnement en aliments protéiques est très mauvais en Suisse, plus de 80 % des besoins doivent être couverts au moyen d’importations en provenance de pays lointains. L’offre indigène est pour l’essentiel limitée aux tourteaux de colza (42’000 tonnes), aux pois (13’000 tonnes) ainsi qu’à quelques autres composants.« (source : www.vsf-mills.ch/fr/VSF/Futtermittel/Rohstoffe/Importe.aspx).
70% de ce soja provient du Brésil. Une bonne partie de notre production “interne” dépend donc de ressources externes et le calcul notre taux d’auto-approvisionnement doit être clairement révisé à la baisse! Vouloir augmenter notre autonomie agro-alimentaire commence par ne plus occulter ces flux d’énergie et de ressources environnementales en provenance d’autres régions du monde. Pour reprendre le texte soumis au vote, il y a encore du chemin à faire si l’on veut réellement que notre système agro-alimentaire corresponde au critère d’un usage rationnel des ressources naturelles – celles d’ici et celles d’ailleurs dans le monde!

Faire les bons choix aussi pour les denrées importées
Comme il semble peu envisageable d’augmenter nos taux d’auto-approvisionnement, il importe d’appliquer les critères de durabilité non seulement à la production dans le pays, mais aussi aux denrées importées. C’est l’autre volet de la disposition proposée au vote le 24 septembre.

Les récentes informations publiées notamment sur le marché mondial de la tomate illustrent parfaitement la situation. Citons ici l’enquête de Jean-Baptiste Malet, L’empire de l’or rouge, parue tout récemment chez Fayard. Le Matin a également consacré plusieurs articles ce mois d’août sur les conditions sociales et écologiques déplorables de l’industrie de la tomate en Italie.

Il s’agit donc d’introduire dans le commerce extérieur agro-alimentaire désormais des critères de durabilité et ainsi de lutter contre les effets désastreux de la sous-enchère environnementale et sociale. Vaste programme, qui consiste en rien de moins que de modifier les conditions et critères d’échanges actuellement très largement dominés par une production au moindre coût, quels qu’en soient les effets environnementaux, sociaux et pour notre santé. Système certes efficient – mais terriblement niveleur et réducteur. Beaucoup reste à faire là aussi, et le diable est comme souvent dans le détail. C’est toute une mentalité qu’il faut corriger, tout un mode de pensée fondé sur la croyance que le marché serait d’autant plus efficient qu’il n’est pas régulé.

Ce virage est essentiel et le nouvel article nous permet de l’amorcer. L’expérience nous enseigne qu’il ne suffit pas d’inscrire de belles phrases dans un texte légal, fût-il de rang constitutionnel. La clé de la mise en œuvre reste toujours la volonté politique des élu-e-s et de l’administration – et la cohérence de nos choix quotidiens en tant que consommatrices et consommateurs.

Heureusement, depuis un certain nombre d’années, une conscience critique se développe, tant au niveau des producteurs que des consommateurs, et les labels du commerce équitable et de modes de production plus respectueux de la qualité du produit et des conditions environnementales augmentent peu à peu leurs parts de marché. Le bio atteint en Suisse entre 7 et 8% du volume des denrées produites, et des parts de marché ; la part du commerce équitable est plus faible mais progresse également. Certes on est encore loin du mainstream, mais on est sorti de la marginalité et des marchés de niche.

Pour peu que le consommateur soit constant dans ses options et accepte de consacrer un peu plus de ses moyens à une alimentation de qualité – réalisant que nous sommes faits de ce que nous mangeons, la durabilité pourrait progresser plus rapidement dans les critères de notre production et de nos importations.

Sommes-nous capables d’être autre chose que des prédateurs de notre planète?

Source: Rapport planète vivante 2016

Il est troublant et déconcertant de constater à quel point les nouvelles de plus en plus précises et concrètes de la déstabilisation de nos conditions de vie sur Terre nous laissent indifférents. Il faut plus chaud chaque année. Les glaciers fondent à vue d’œil. Des pans entiers de la biodiversité qui nous porte s’effondrent. Mais nul mouvement de révolte, nulle insurrection des consciences. Certes des consommateurs, dont le nombre croît peu à peu, modifient leurs critères d’achat. Certes des citoyennes et des citoyens formulent des revendications. Mais pas plus que ça. La grande masse regarde ailleurs, vit son quotidien, le nez sur le guidon. Il fait chaud? Allons à la plage…To big to be understood ?

C’est ainsi que les récentes informations, qui ont fait l’espace d’un jour le tour des médias, sur un affaiblissement spectaculaire, dû aux activités humaines, de la biodiversité n’ont guère suscité d’écho particulier. Chasse et pêche abusives, morcellement, destruction et perturbation croissants des habitats de la flore et de la faune, pollutions chimiques se concentrant le long de la chaîne alimentaire en sont les principales causes.

Source: rapport planète vivante 2016

Les politiques de toutes couleurs continuent d’espérer une croissance forte des activités humaines, seul espoir pour eux, dans notre économie mal programmée, de pouvoir mener une politique tant soit peu sociale de redistribution. Mais ce modèle économique ne se fonde pas sur une gestion raisonnable et équitable des ressources naturelles et demeure désespérément linéaire et irréaliste: je prends dans la nature, je transforme, je consomme, je jette, et je considère comme illimitées les capacités de la nature à fournir des ressources et à digérer nos déchets. Naturalistes et économistes ne se parlent toujours pas, du moins pas assez pour infléchir ce modèle destructeur et court-termiste qui fait apparaître la sauvegarde de nos bases d’existence comme un coût et non comme un investissement ou une assurance-vie.Alors que passer de la prédation à la gestion créerait de nombreux emplois, serait une autre façon nettement plus responsable de relancer l’économie. Mais il faut avoir le courage et la lucidité de rompre avec les lobbies du passé.

On parle aujourd’hui, et heureusement, d’économie inclusive, il est temps d’inclure ce qui nous fait vivre – la nature – sans laquelle nous ne sommes rien, sans laquelle nous ne serions pas là.

Des chiffres incontestables

Tous les deux ans paraît le rapport Planète Vivante, une somme actualisée des connaissances sur l’état de la planète. La dernière édition est sortie en octobre 2016 et souligne que pour 14’152 populations représentatives de 3’706 espèces de mammifères, poissons, oiseaux, amphibiens et reptiles, les effectifs ont diminué de 58% depuis 1970. Dans notre pays pourtant réputé attentif aux enjeux environnementaux, seules un peu plus de la moitié des plantes et des animaux sont en sécurité, et certains milieux comme les zones humides à l’état naturel ou les prairies sèches ont quasiment disparu, selon un rapport de l’Office fédéral de l’environnement paru ce 19 juillet. L’article publié le 10 juillet par l’Académie des Sciences des Etats-Unis évoque la situation de 177 espèces de mammifères, et signale que plus de 40% d’entre elles ont vu leur aire de répartition diminuer d’au moins 80% entre 1900 et 2015. Or quand les espaces de vie ne sont plus garantis, les populations s’effondrent et une extinction massive d’espèces est très peu évitable. Or une espèce une fois disparue, sa combinaison génétique unique l’est à tout jamais.

Pas de place pour la passivité

Nous tous nous pouvons faire quelque chose. Interdire dès maintenant les substances chimiques biocides se répandant dans l’environnement. Ne plus acheter de produits issus de la destruction des forêts tropicales ou de la surpêche des océans. Le remplacement de la forêt primaire par d’immenses cultures industrielles de palmiers à huile ou de soja sert uniquement à notre mode d’alimentation malsain et destructeur : le fast-food est impensable sans huile de palme, la plus rentable, la plus productive des huiles et qui ne rancit pas, et l’élevage industriel de centaines de millions d’animaux ne serait pas possible sans nutriments tels le tourteau de soja. Le même qui est servi à nos vaches pour booster leur productivité (et qui fait du coup chuter le prix du lait).

Arrêtons cette folie, tout comme il nous faut arrêter la folie des déplacements incessants, des marchandises comme des humains, contraints (nos mouvements pendulaires de plus en plus longs) ou volontaires (pour nos loisirs quotidiens ou nos vacances). D’ailleurs finalement, les agglomérations du monde tendent à être toutes pareilles – alors que les périphéries se vident sous le coup de la concurrence déloyale mondiale. Oui nous avons tout à gagner à changer de cap. Mais comme le dit avec justesse l’auteure française de polars Fred Vargas dans une interview au Monde (9 juillet 2017) : «L’être humain ne réagit que quand il a de l’eau dans les narines, et il va y avoir beaucoup de morts. Par sécheresse. Par concassage de toute la chaîne écologique. Et par guerres. Pour l’eau, pour la nourriture».

Sommes-nous capables de considérer la préservation des fonctions de la nature non pas comme un luxe, un «nice to have», mais comme la base de tout vivre ensemble sur cette Terre, le socle de toute action publique ? En 2008, le HCR évoquait le chiffre de 250 millions de réfugiés climatiques en 2050, chiffre qui n’a pas été démenti depuis. La moitié de la population de l’Europe. Des bouleversements d’une ampleur inouïe, qu’il suffise de penser à la déstabilisation politique majeure de plusieurs Etats européens et aux réactions de repli qu’a suscité l’arrivée en 2015 de 500’000 réfugiés du Proche Orient sur notre continent. Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas…

Elections françaises : la mort du PS, la mort d’une idée?

Le PS français est mort, dit-on. A vrai dire il est déjà ressuscité plusieurs fois. Après le résultat désastreux de la présidentielle 1969, où il avait atteint le même nombre de voix qu’en 2017. En 1993. En 2002. Mais là c’est clairement plus grave. Sous ses formes actuelles, ça a bien l’air d’être sa fin. La France rejoindrait ainsi les pays où la social-démocratie traditionnelle a disparu. C’est le cas depuis belle lurette en Italie, et survenu plus récemment en Grèce. Elle se trouve revigorée par contre en Grande-Bretagne et au Portugal. Que se passe-t-il au juste ?

Il y a clairement besoin dans toute société de forces qui se battent pour la convergence de la liberté et de la responsabilité, pour la cohésion sociale, l’égalité de chances, la promotion des milieux populaires, le respect des biens communs. Mais, trop précieuse pour être galvaudée, cette mission n’est pas donnée à bien plaire, à n’importe quelles conditions ni à n’importe quel prix. C’est bien la capacité des personnes de répondre au défi qui fait la différence.

Les erreurs de casting se paient cash

Par exemple, l’ineffable Craxi, en Italie, maître des combinazione, a clairement précipité la chute du PS italien. Ou la dynastie Papandréou en Grèce, héritière de droit divin, balayée par Tsipras. Ou encore François Hollande, héros tragico-comique qui, comme Macron aujourd’hui, avait toutes les cartes en mains, le PS tenant les régions, les grandes villes, l’Assemblée nationale, le Sénat. Mais il a continué à l’Elysée ce qu’il a fait rue de Solférino : jouer les uns contre les autres, avancer masqué, diviser pour régner, alors qu’il fallait au contraire rassembler au service d’un projet commun. Sûr qu’un Mitterrand aurait donné leur juste place tant à Macron qu’à Mélenchon autour de la table présidentielle, et les aurait forcés à travailler ensemble. Aujourd’hui ce sont eux qui se répartissent les restes du PS de naguère. Hollande, pourtant réputé maître de la synthèse, y a clairement échoué, et fut assez rapidement réduit à commenter sa propre impuissance.

Libéral social ou social-libéral, par vraiment la même chose

A Macron de nous surprendre par des synthèses d’une autre nature, en Obama français, humaniste, libéral au sens américain ; d’ailleurs c’est face à Trump qu’il a délimité son périmètre à travers sa cinglante réponse sur les enjeux climatiques.

A vrai dire, je préfère un libéral social qui a compris ce que le marché a de destructeur s’il est réduit à la loi du plus fort, et reste sans engagement écologique, éthique et social – volontaire, ou de par la loi. Par contre, le social-libéral est généralement un socialiste qui a jeté aux orties sa foi en l’Etat pour se rallier à la fable de l’autorégulation du marché et à un modèle de croissance aussi nocif que révolu.

Les partis sont mortels mais pas les valeurs

Les partis sont mortels mais la demande de cohérence, de justice, d’appropriation collective d’un dessein et d’un destin, d’une prise d’influence possible sur le cours des choses, du sens de l’intérêt général face aux groupes de pression et au court-termisme, constitue aujourd’hui autant de conditions de qualité de vie et même de survie sur cette Terre. Maîtriser le mal-développement mondial, imposer à un commerce mondial actuellement très peu régulé la priorité des conditions cadre environnementales telles que la préservation des océans, de la biodiversité, des équilibres climatiques. Et passer à une économie de l’utilité et non de l’obsolescence des biens et des personnes (le prêt-à-jeter concernant tant les objets que les humains, d’ailleurs on parle bien de recyclage pour les deux…) sont vraiment les priorités de l’heure.

Nous devons équilibrer les trois composantes-clé de toute réalité individuelle et collective que sont les dimensions écologiques, économiques et sociales, qui ne sauraient fonctionner isolément, et assurer par les plateformes internationales de négociations et de décisions collectives une capacité de prise en mains du destin commun de l’humanité. Cet humanisme s’oppose tant au néolibéralisme béat et réducteur qu’au nationalisme niveleur et agressif, les deux ne pouvant que déboucher sur la lutte de tous contre tous, individuellement dans le premier cas, tribalement (la nation) dans le second, et nécessite la transition vers un autre modèle de développement. A lui seul appartient l’avenir, quelle que soit la désignation politique de ceux qui le portent.

Sortir du nucléaire et du pétrole, une exigence pour notre avenir

Nous sommes tous choqués quand le président Trump remet en question, au nom de technologies dépassées, l’Accord de Paris sur le climat. Nous sommes tous choqués quand des lobbies économiques mettent la forêt tropicale à feu et à sang. Nous sommes tous choqués quand les gouvernements ou des entreprises signent de beaux engagements mais ne passent pas à l’action. Mais nous, que faisons-nous?

Devant le programme cohérent, réaliste, concret que comporte la stratégie énergétique 2050, nous nous mettons à douter, nous laissons gagner par le scepticisme, nous tendons l’oreille au mensonge. On nous dit trop cher? Ce qui nous coûtera infiniment plus cher est notre dépendance des énergies particulièrement polluantes, non disponibles chez nous et non renouvelables que sont le pétrole et le nucléaire. On nous parle d’une douche froide à 3200.- Pure propagande. Par contre, une vraie douche froide nous attend, et infiniment plus chère celle-là, si nous continuons à dilapider l’énergie et à ne pas nous préoccuper d’où vient l’énergie que nous consommons au quotidien.

Un programme cohérent, réaliste, concret

Les autorités fédérales nous proposent un programme fondé sur quatre axes:

  • la sortie progressive du nucléaire
  • le soutien à l’assainissement énergétique du parc immobilier; beaucoup de nos bâtiments sont encore des gouffres à énergie
  • la réduction des émissions de CO2 des voitures
  • la promotion des énergies renouvelables.

Trop de subventions? Actuellement nous sous-payons les dangereuses énergies fossiles et fissiles, qui sont loin de couvrir leurs coûts, en particulier environnementaux. Il en résulte une distorsion importante du marché, qui pénalise les énergies renouvelables et les investissements dans l’assainissement énergétique. Des subventions, en effet, sont de nature à corriger cette distorsion.

Des éoliennes partout? Contrairement aux affirmations des opposants, la loi n’impose aucun objectif pour l’éolien, et le chiffre de 1000 éoliennes est aussi inventé que la douche froide susmentionnée; il n’est pas question d’en construire dans des sites protégés ni sans l’accord des populations locales. Ces dernières ne sont de loin pas tous atteintes par la phobie anti-éolienne attisée par d’aucuns, comme diverses votations locales l’ont démontré. Et si jamais une éolienne se trouvait vraiment à un mauvais endroit, elle peut être enlevée en quelques semaines. Tandis qu’enlever une centrale nucléaire…

Des règlementations abusives? Pas plus que nécessaire pour assurer notre avenir à tous. Aussi judicieuses que les feux rouges ou les barrières aux balcons. Enfin, nous mettrions la vitesse supérieure pour exploiter davantage le gisement d’économies d’énergie, sans pertes de confort. Ces 20 dernières années, nous avons pu réduire de 20% la consommation d’énergie et les émissions de CO2 par tête; nous avons 18 ans pour aller plus loin, et réduire la consommation de 43% d’ici 2035. La technique existe et se développera encore, et cet objectif reste finalement encore modeste. Rien n’interdira de le dépasser…

La victoire du non le 21 mai ne sera pas la victoire des ultras du paysage. Elle sera la victoire d’une consommation irresponsable, d’un programme nucléaire renouvelé, d’un affaiblissement de l’action climatique. Il a fallu 6 ans pour voir enfin un programme cohérent sortir des débats fédéraux. Nous ne voulons pas attendre encore six nouvelles années pour que le parlement fédéral accouche d’un nouveau compromis, qui sera à nouveau contesté. Nous ne devons pas, ne pouvons pas, attendre de passer aux actes, actes dont nous savons depuis longtemps qu’ils conditionnent notre avenir. Alors sans hésitation saisissons la chance que nous offre la stratégie fédérale et franchissons résolument cette étape importante.

Macron président: et si la France s’inspirait de la Suisse?

Une élection magistrale, qui a mis en échec les deux forces qui depuis 60 ans structuraient la vie politique française, la gauche et la droite. Mais aussi une élection qui reste un formidable pari sur l’avenir. Deux tiers des voix, certes. Mais dont les deux tiers ont eu pour motivation de contrer Marine Le Pen, bien plus que de soutenir un programme présidentiel. Et si on additionne les voix de Le Pen, les abstentionnistes, les bulletins blancs et une partie des mélenchonistes, c’est plus de la moitié de l’électorat qui se méfie grandement de l’élu de ce dimanche, sis particulièrement dans les milieux populaires. Pas de quoi pavoiser.

Réconcilier ces forces politiques si divisées, apaiser cette colère et ce sentiment de déclin si répandus, réduire cette “fracture sociale” dénoncée voici des années déjà (ce fut le slogan de Jacques Chirac, malheureusement sans aucune suite connue ni visible dans la vie réelle), tout cela ne sera possible qu’autour d’une réconciliation des territoires et des catégories en perte de vitesse et en souffrance, par un projet inclusif et intégrateur. Faute de cela le mandat même pas encore commencé ne pourra pas contenir l’explosion politique et sociale – tout le contraire de ce qu’il souhaite incarner. Macron? un peu la dernière chance des valeurs humanistes et républicaines en France, un répit inespéré pour l’Europe, un espoir immense qui ne doit pas être déçu.

Et si la France pour relever ce défi historique, amorcer sa renaissance, voulait apprendre un peu de son petit voisin la Suisse?

  • En passant de la décentralisation confuse, honteuse et velléitaire à un véritable fédéralisme, tel qu’il se pratique dans de nombreux pays d’Europe occidentale? La France est, avec la Grande-Bretagne certainement le pays le plus centralisateur de l’Europe de l’Ouest.
  • En intégrant réellement les priorités économiques et sociales, en considérant que les unes ne vont pas sans les autres, en soutenant à la fois l’esprit d’entreprise, la capacité d’entreprendre, une éthique sociale et une lutte résolue contre l’exclusion?
  • En estimant normal la coopération de forces politiques autour d’un axe central fort, à travers une vraie coalition faite de vrais compromis négociés auxquels les diverses parties prenantes peuvent se rallier?
  • En intégrant à l’inventaire institutionnel une dose d’initiative et de référendum populaire, en lieu et place des occasionnels plébiscites qui généralement tournent court?

Mais au moment même où j’énonce ces points, je me rappelle qu’en Suisse ils ne sont nullement des acquis intangibles. Le dialogue social est à la peine, la lente élaboration de solides consensus politiques battue en brèche par une UDC qui fait feu de tout bois et le goût de la mise en scène individualiste, la démocratie directe plus qu’à son tour perturbée par le poids des lobbies dont l’intervention n’est soumise à aucune règle. Il n’en reste pas moins que cet effort constant de respecter l’autre, de tenir compte de ses besoins et de la recherche d’une sortie “par le haut” nous a permis de survivre unis dans la diversité. Cet effort est tout simplement le coeur vivant de la démocratie, la condition de sa réussite, au-delà des parodies d’incertaines et temporaires cohabitations. Cette recette n’est ni suisse ni française – elle est universelle. Et si la France devait s’en inspirer, nous pourrons alors à notre tour nous inspirer d’elle, si notre volonté de vivre ensemble et d’assurer l’égalité de chances des personnes et des territoires, par l’éducation, la péréquation, le soutien aux régions périphériques et une volonté judicieuse de promotion de l’économie locale, devait flancher…

Taxe sur les robots, revenu universel… des options désormais incontournables

Taxe sur les robots, revenu universel…

…Ce sont là deux thèmes discutés de manière récurrente depuis la fin des 30 Glorieuses – ces quelques décennies durant lesquelles il suffisait de raccrocher le wagon de la redistribution au train de la croissance du PIB. Depuis, le mécanisme s’est enrayé et nul n’a su le faire durablement redémarrer – si tant est que la croissance du PIB soit un objectif souhaitable… Du coup, l’ascenseur social s’est grippé, et avec lui, l’Etat providence, et, plus grave, la confiance dans le contrat social.

Il est incontestable que dans les pays industrialisés, la cohésion sociale est fortement mise à mal, dans ses dimensions géographiques autant qu’en termes de répartition des revenus. Des territoires entiers sont en déshérence, le plein emploi n’est plus qu’un lointain souvenir ; la montée des inégalités et de la précarité est aussi, logiquement, la montée des frustrations.

Cesser de pénaliser le seul facteur travail
Depuis quelques années, le vote de repli sur une nation censée les protéger est devenu un réflexe quasi général des milieux populaires des Etats industrialisés. Phénomène qui ne doit pas nous surprendre ; en 1944, 3 ans après l’entrée en guerre de son pays, 11 ans après la prise de pouvoir d’Hitler, le président Roosevelt ne déclarait-il pas au Congrès : «Ceux qui ont faim et sont au chômage sont le bois dont on fait les dictatures» .

Dans un tel contexte, il n’est que logique que les réflexions sur une taxe sur les robots et un revenu universel reprennent avec force. On aurait tort de s’y refuser et on ne peut pas fermer les yeux sur les difficultés inhérentes à un financement de la sécurité sociale par un prélèvement sur le seul travail.

Cela décourage l’embauche, en renchérissant le coût du travailleur pour l’employeur ; c’est de moins en moins représentatif de la productivité effective de l’économie. Quant au revenu universel, il prend acte, sans le légitimer pour autant, de la disparition de l’emploi pour tous. Mais attention !

Un revenu universel mais conditionné
Mais pas inconditionnel, comme l’était celui proposé voici un peu moins d’une année en Suisse . Car toute société est fondée sur une réciprocité de droits et de devoirs, un échange entre ses membres; en l’occurrence chacun-e peut et doit apporter une contribution utile à autrui, à la collectivité.

Et pas servi à tous indépendamment de leurs moyens d’existence. Un montant unique de base, puis une modulation en fonction des situations individuelles semble la moindre des choses.

Plus fondamentalement, il est vital d’éviter que des personnes restent au bord du chemin. Une société fondée sur des valeurs de respect, un Etat de droit ne peuvent tolérer que la dignité humaine, l’égalité de chances et de droits restent une promesse vaine.

Taxer la réalité de l’activité économique
Et la taxe sur les robots, telle qu’actuellement proposée au Parlement ? La majorité des analystes s’accordent aujourd’hui pour dire que le bilan de la «4e révolution industrielle» va être négatif en termes d’emplois, selon certains même massivement . Il est clair qu’on ne peut pas charger unilatéralement un travail qui s’amenuise ; asseoir les contributions à la sécurité sociale sur la productivité effective semble vraiment cohérent.

Revenu universel complémentaire et conditionné, et taxation de la productivité économique réelle apparaissent ainsi comme deux piliers complémentaires d’un nouveau contrat social et d’une revitalisation du tissu social. Et si jamais il en résulte une volonté politique de davantage taxer les mouvements financiers et lutter contre les paradis fiscaux, cela ne serait que bienvenu…

René Longet