Révision de la loi sur la chasse: une loi dénaturée

L’affaiblissement de la biodiversité est une réalité dans le monde, mais aussi en Suisse. Dans notre pays, près de la moitié des espèces animales et végétales sont plus ou moins fortement menacées. Certaines ont déjà disparu.

Face à cette menace aussi redoutable que le changement climatique, des stratégies internationales, nationales et locales sont mises au point. Celle de la Suisse date de 2017. Le canton de Genève, pour citer cet exemple, s’est doté en 2018 d’une stratégie, concrétisée en juin 2020 par un plan d’action pour les années 2020-2023 assorti de 117 mesures.

Une bonne gestion de la chasse est un des éléments clé de la protection de la biodiversité. Chasse qui aujourd’hui n’est plus un droit ancestral venu de la nuit des temps et n’a, devant l’érosion de la biodiversité, de légitimité que dans sa contribution à une saine gestion de la faune.

Sans biodiversité pas de vie

La biodiversité est faite d’un ensemble complexe d’interactions formant le fragile équilibre de la vie. La chaîne alimentaire va du plus petit (le monde des microorganismes assurant par exemple les fonctions de décomposition et la fertilité des sols) au plus grand, les régulateurs que sont les grands félins, magnifiques représentants de la fabuleuse créativité de la nature.

Chez nous, ces grands prédateurs avaient été progressivement éradiqués, objets de peurs ancestrales qui n’ont plus de raison d’être. Leur retour est à saluer. Le lynx par exemple aide à limiter les surpopulations d’ongulés dommageables au recrû naturel des forêts, qu’ils broutent avec délectation.

Le fantasme archétypal du grand méchant loup

Si nous voulons protéger la biodiversité, qui est à la base de nos existences individuelles et collectives, il nous faut accepter de partager les espaces avec les espèces – animales et végétales. Oui, le loup peut à l’occasion se révéler bien carnassier. Mais sur les 200’000 moutons paissant dans nos alpages, 4500 meurent chaque année d’accidents, de chutes, etc. et 300 sont la victime du loup.

Des tirs sont déjà possibles, sous contrôle fédéral, lors de dommages importants. Les mesures de prévention sont soutenues et les dégâts sont dédommagés. Sur mandat de la Confédération, la centrale de vulgarisation agricole Agridea appuie les éleveurs dans la protection technique des troupeaux et la gestion des chiens de garde. Objectivement, il n’y avait aucun besoin de légiférer !

Une révision sous influence

Qu’on l’ait néanmoins fait souligne à quel point des fantasmes ancestraux peuvent encore aujourd’hui prendre en otage des décisions politiques. Obnubilés par des images archétypales ancrées dans notre inconscient collectif, à l’exemple du petit chaperon rouge, tant le gouvernement que le parlement ont réécrit cette loi en ignorant largement l’érosion de la biodiversité. Il en est résulté un texte d’un autre temps qui, au lieu d’organiser la cohabitation entre la faune naturelle et les activités humaines et d’arbitrer entre les divers intérêts en présence, affaiblit encore la partie la plus faible, la biodiversité.

Le passage d’une loi de protection à une loi de tir

On peut à bon droit parler d’une vraie dénaturation d’une loi de protection en loi de légalisation du tir ; cette mue délétère s’est faite en plusieurs temps.

Réagissant à des motions parlementaires, le Conseil fédéral a proposé en 2017 le transfert aux cantons de la compétence d’accorder des dérogations concernant les espèces protégées et les périodes de protection. Erreur de taille, car les cantons sont bien plus exposés aux pressions locales que ne l’est la Berne fédérale.

Toutefois, il avait prévu de soumettre ces dérogations à diverses conditions. Il fallait que des mesures de protection « raisonnables » aient été prises, que celles-ci n’aient pas eu d’effets suffisants, que les dommages soient « importants » et les dangers pour l’être humain « concrets ».

Or, le parlement ne s’est pas contenté d’approuver ce transfert de compétences, il a gommé pratiquement tous les critères qui devaient l’encadrer. Désormais, le simple fait qu’un animal « attire l’attention » peut justifier de le tirer (art. 12, al. 2), le tir étant autorisé même dans les districts francs renommés « sites de protection de la faune sauvage » (art. 11, al. 5). Et en retour, le parlement a délégué au gouvernement la compétence d’allonger à volonté la liste des espèces protégées pouvant être tirées (art. 7A, alinéa 1, lettre c).

Attention aux connivences

Le cas du lynx illustre très bien les risques de cette révision. Réintroduit en Suisse voici 40 ans, il compte moins de 300 individus. Or, certains chasseurs s’obstinent à voir en lui un concurrent et des lynx continuent d’être braconnés, notamment en Bas-Valais où un vaste réseau de pièges a été découvert récemment, qui profitait apparemment de connivences dans les milieux de la chasse – et de la surveillance de la chasse.

Une supervision fédérale dans un domaine aussi émotionnel que la gestion de la grande faune est indispensable, car l’application de la loi risque bien d’être à l’image de son adoption : feu sur tout ce qui dérange ! Ce n’est vraiment pas ce dont la biodiversité a besoin.

“Ce virus, on n’en peut plus”

«Ce virus, on n’en peut plus» disait Alain Berset récemment (Le Matin Dimanche du 9 août). Et pourtant, si un ministre, si un gouvernement, a constamment fait preuve du sens de la mesure et de la proportionnalité, c’est bien le nôtre. En comparaison internationale, nous pouvons être clairement positifs sur la manière dont nos autorités ont géré la crise.

Six mois après les premières restrictions décidées sur notre continent, un arrêt sur image s’impose. Tout d’abord, malgré les légendes urbaines et les fake news qui circulent abondamment, la nécessité d’agir est claire. La comparaison entre la Suède qui mise essentiellement sur la distanciation sociale et qui compte 85’000 personnes touchées à ce jour et 5’783 décès, et la Norvège, qui applique une politique sanitaire restrictive et qui compte 10’000 malades et 261 morts, l’illustre bien. Rapporté à la population (avec 10,5 millions d’habitants, celle de la Suède est en gros le double de celle de la Norvège), l’écart est clair et net : ordre de grandeur de 1 à 5 pour les malades, de 1 à 10 pour les décès…

Il fallait donc agir. Mais comment ? Il a souvent été dit que le virus avait mis cruellement en lumière les inégalités dans le monde. Et en effet, selon le degré de protection sociale et de développement humain d’un pays, les impacts tant de la pandémie que des politiques appliquées ont été bien différents.

La clé : associer mesures sanitaires et mesures économiques et sociales

En Europe, on a globalement su mitiger les effets des mesures de restriction de la vie économique, sociale et culturelle par la mise en place rapide et efficiente d’importants moyens: passage massif aux temps partiels permettant de sauvegarder le potentiel d’emplois ; soutiens tout aussi massifs et rapides aux entreprises en difficultés ; filet social fonctionnel malgré diverses lacunes. Le grand défi sera toutefois de voir comment maintenir ces soutiens si la pandémie se prolonge par trop.

Aux Etats-Unis, du fait d’une protection sociale fort déficiente, les mesures sanitaires ont un effet économique et social bien plus lourd. Pour cette raison principalement, elles n’ont d’ailleurs été prises que de manière incomplète et hésitante. Finalement, le pays aura perdu sur les deux tableaux : l’économico-social et le sanitaire. La comparaison entre les deux modèles, Européen et Américain, est claire.

Encore faut-il que ce soit possible…

Quant au Sud, le dilemme y est souvent dramatique. Si un gouvernement prend des mesures de restriction fortes, il met des millions d’emplois précaires en péril, faisant (re)plonger une bonne partie de la population dans la misère, voire la faim. S’il hésite à agir sur ce plan, l’impact économique et social est moindre ; par contre, le nombre de victimes explose, un peu sur le modèle suédois.

La faiblesse du système sanitaire, le manque d’équipements, la grande difficulté à y avoir accès lorsqu’on n’a pas de moyens financiers, les distances à parcourir, rendent très difficile la prise en charge des malades. Quant à la prévention, elle rencontre rapidement ses limites dans la promiscuité dans les bidonvilles et le manque d’eau propre.

Car, dans le monde, plus de 600 millions de personnes n’ont pas accès à de l’eau de qualité acceptable, un milliard vivent dans des taudis voire dans la rue, 2,4 milliards sont privés d’accès à des soins de base… autant de victimes toutes désignées du virus. Tout comme le sont les personnes obèses, diabétiques et autrement affaiblies par les maladies dites de civilisation – dont le nombre croît de manière importante dans les pays « émergents », en relation directe avec l’essor de la « malbouffe » industrielle.

Une guerre asymétrique

Nous ne pouvons que nous féliciter, disions-nous, du sens de la mesure dont a fait preuve notre gouvernement. Mais sur la durée, on ne pourra pas continuer à vivre masqués, à subir le yo-yo des restrictions suivies de périodes plus ou moins brèves de retour à la « normale »… Tôt ou tard, la question va se poser, de manière de plus en plus lancinante : pourquoi ce volontarisme contre ce seul virus, et pas contre les autres grandes atteintes à la santé?

La malbouffe, cause de l’augmentation annoncée de 30% des cas de diabète entre 2015 et 2025 (près de 2,5x plus que l’augmentation de la population mondiale)?

Les pesticides particulièrement toxiques, qui tuent par an un quart de million de personnes dans le monde ? La pollution de l’air, cause de 7 millions de morts par an ? La bilharziose et l’onchocercose, maladies tropicales qui touchent des centaines de millions de personnes ? Pourquoi cette croisade contre un virus certes redoutable et ce laxisme, cette passivité dans les autres cas ?

On peut aller plus loin encore. Les plastiques omniprésents attaquent gravement la vie des océans ; la biodiversité se fragilise sous nos yeux ; le changement climatique s’emballe d’une manière pratiquement irréversible sous les coups de la fonte du permafrost (libérant d’énormes quantités de méthane), des incendies de forêts (libérant massivement du CO2 et surtout détruisant tout aussi massivement les capacités d’en stocker) et de la montée des océans (de 4 mm par an actuellement). Là aussi, beaucoup de discours, peu d’actes, en tous cas pas de guerre déclarée à ces menaces vitales.

Au contraire, dans le monde, suite à un autre virus, mental, politique, celui-ci, le virus populiste, nationaliste et autoritaire, les dirigeants « illibéraux » renforcent et accélèrent encore la destruction des bases de la vie. Tant que l’on ne combattra pas avec la même énergie ces dérives extraordinairement dangereuses, on ne pourra empêcher de plus en plus de personnes de considérer à la longue le port du masque… comme une mascarade.

Législation sur le climat, ne pas s’arrêter à mi-chemin

Une année avant les élections fédérales 2019, le conseil national rejetait, par les voix de la gauche et de l’UDC, unis pour des motifs opposés, une loi sur le CO2 que le centre-droit avait pratiquement vidée de tout engagement concret. Puis le PLR ayant amorcé un virage écologique, les verts et verts libéraux ayant doublé leur représentation parlementaire, les cartes ont été rebrassées.

Dans cette nouvelle constellation politique, la loi sur le CO2 a retrouvé des couleurs : mesures concernant le bâtiment, renforcement de la taxe sur les combustibles, fonds climat, taxe sur les billets d’avion, la législation d’application de l’Accord de Paris ratifié par notre pays en 2017 commence à devenir réalité. Mais il reste des lacunes importantes à combler.

L’UDC de son côté est restée fidèle, contre tout évidence factuelle, à sa posture climatosceptique. Pas question de changer quoi que ce soit à nos façons de produire et de consommer pour un problème qui n’existe pas, n’est-ce pas ? On conçoit le désarroi des paysans et habitants de régions de montagne en première ligne du changement climatique, auxquels ce parti prétend s’intéresser.

Appliquer l’Accord de Paris

Comme on le sait, l’Accord de Paris demande (art. 2, lettre a) que «l’élévation de la température moyenne de la planète « reste «nettement en dessous de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels » et de poursuivre « l’action menée pour limiter l’élévation des températures à 1,5°C ». Mais, disposition moins connue, il demande également de rendre « les flux financiers compatibles avec un profil d’évolution vers un développement à faible émission de gaz à effet de serre » (art. 2, lettre c).

Si le premier objectif demande des efforts nettement plus substantiels que ceux de la loi même améliorée, le second est largement absent. Le conseil national a en effet refusé toute obligation faite au secteur financier de «verdir« ses stratégies d’investissement.

Pourtant la finance durable est en plein essor et il est grand temps d’organiser ce secteur tant les approches et méthodologies sont multiples et non coordonnées. Une définition claire de la finance durable, des critères à prendre en compte et des procédures d’évaluation est indispensable. Le Parlement européen vient d’ailleurs de valider la méthodologie applicable dans ces contextes et il serait temps que la Suisse se positionne clairement, vu l’importance de notre secteur bancaire.

Finance durable, tout est dit mais tout reste volontaire

Et paradoxe, une semaine après la fin de la session d’été des Chambres, le Conseil fédéral publiait un rapport sur la finance durable. La transition vers la finance durable, lit-on dans les Lignes directrices en matière de finance durable, « implique aussi que les marchés financiers créent de la transparence, prennent en compte l’ensemble des risques à long terme, évaluent correctement le prix de ces risques et apportent ainsi une contribution efficace au développement durable.

(…) Les acteurs financiers, les clients et l’autorité de surveillance peuvent prendre des décisions en toute connaissance de cause et contribuent ainsi indirectement à la réalisation des objectifs de développement durable ou environnementaux. (…) Cela comprend par exemple la publication systématique d’informations pertinentes et comparables concernant l’impact des produits financiers et des entreprises sur le climat et l’environnement. Cette transparence permet aussi de lutter contre l’écoblanchiment ». Tout cela est fort bien dit, mais peut-on vraiment se limiter à des mesures volontaires et à dispenser de bons conseils ? Nous n’avons plus le temps d’attendre que le dernier de la classe ait compris “volontairement” ce ce qui est attendu de lui.

Assurer la coordination avec la législation sur l’énergie

Une autre lacune est la coordination entre la législation sur le CO2 et celle sur la transition énergétique. En mai 2017, le peuple suisse acceptait la révision totale de la loi sur l’énergie adoptée par le parlement en septembre 2016, contestée par référendum par l’UDC (encore). Trois ans plus tard, le Conseil fédéral engageait une procédure de consultation en vue de sa révision.

Il s’agit de donner force obligatoire aux valeurs indicatives inscrites dans la loi, telles une réduction de la consommation de 43% d’ici 2035 ou les augmentations prévues des parts des énergies renouvelables, et de pérenniser les instruments de soutien en faveur de ces dernières. Simultanément, le Conseil fédéral propose toutefois, dans une autre procédure de révision, une nouvelle fois l’extension à tous du libre choix du fournisseur d’électricité, sachant que le tarif de base et appliqué par défaut doit offrir une électricité produite en Suisse et 100% renouvelable.

Le sens de cette mise en compétition reste obscur: s’agit-il de permettre le dumping écologique en offrant de l’énergie produite hors de Suisse à base de charbon ou d’uranium et artificiellement moins chère, car ne payant pas ses coûts externes (soit ceux infligés à autrui) ? Ce serait totalement incohérent avec les options de politique énergétique.

Dans cette révision, autant la pérennisation des mesures de soutien aux renouvelables est nécessaire, autant il manque l’incitation à la sobriété énergétique, base de toute maîtrise de l’énergie. La loi devrait par exemple obliger les gestionnaires de réseau de distribution à développer des modèles d’affaire incitant les consommateurs à moins consommer. A Genève, SIG fait œuvre de pionnier avec le programme Eco 21, qui, en plus de dix ans a créé plus de 550 emplois et permis d’économiser la consommation de près de 70’000 ménages, démontrant que des modèles d’affaires innovants sont possibles.

Elon Musk ou l’aventurier anachronique

La relance de la conquête de l’espace est emblématique des errements des temps. La privatiser, offrir le ciel à la concurrence économique, en faire un marché et une source de profit souligne davantage encore les dérives de l’époque. L’Amérique en est là : durant dix ans, elle a dû passer par l’ex-rival russe pour pouvoir envoyer des astronautes rejoindre la station spatiale internationale.

Il a fallu le culot et l’esprit totalement décalé d’un Elon Musk pour changer la donne. Voici quelques jours, des Américains ont rejoint l’espace depuis la Floride, grâce au secteur privé. Tout est dit.

Et il s’agit bien du même Musk qui débite régulièrement des tranches de son programme délirant Starlink de placer au total près de 42’000 satellites en orbite. Six fois plus que tous les satellites lancés depuis le début de l’ère spatiale. Tout ça pour « communiquer mieux », tout cela pour dénaturer encore plus notre monde, notre nuit, notre horizon.

Tout ça pour Mars…

En point de mire de tout cela : la conquête de la planète Mars, notre énigmatique voisine.

Qu’il soit intéressant, voire utile scientifiquement d’y placer des outils de mesure, certes. Mais des colonies humaines ? Pour faire quoi ? Y semer des virus ? Y installer des habitats où tout serait artificiel, dont il n’est pas imaginable de sortir sans un harnachement invraisemblable? Où règnent des conditions pires que celles que connaîtrait notre Terre une fois qu’on y aurait tout saccagé ? Ou est-ce le besoin d’y laisser un témoignage qu’il y a eu autrefois de brillantes civilisations sur la planète voisine, la Terre ?

C’est ce dernier motif qui semble être celui du milliardaire fou. Le but de Musk est bien que d’ici 50 ans un million d’humains peuplent la planète rouge, pour, dit-il, assurer une pérennité à l’espèce humaine, une fois la Terre dévastée pour de bon. Nous aurions donc perdu la bataille contre nous-mêmes, sans autre issue que de rejouer la partie ailleurs, plus loin, en espérant réussir mieux…

La bataille pour notre Terre n’est pas encore perdue

Non, la bataille pour notre Planète, pour maintenir viable et vivable notre patrie commune n’est pas encore perdue. La biodiversité s’effrite, le climat s’emballe – deux conditions de base de la vie humaine subissent fortement les agressions d’un système techno-économique globalement incapable d’aller vers une durabilité pourtant exigée depuis 30 ans. Mais allons-nous vraiment laisser faire ?

Un milliard d’êtres humains n’ont pas de véritable toit, 700 millions pas d’eau de qualité potable, 2,4 milliards sont sans accès à des soins de base, 800 millions ne mangent pas à leur faim ou n’ont pas pu aller à l’école. Allons-nous vraiment les oublier et gaspiller des milliards pour des projets aussi pharaoniques que fumeux que de déménager sur Mars?

Toute entreprise, institution, collectivité, personne physique est appelée à choisir : faire partie du problème ou de la solution. Le choix de Musk est clair: c’est la fuite en avant, la politique de la terre brûlée, le narcissisme sans limites de l’enfant gâté fier de son jouet. En réalité ce faisant, il fait un peu de nous ses jouets.

Plutôt que d’aller polluer d’autres mondes, mettons donc en ordre celui qui est le nôtre. Musk se dévoile ici comme le parfait produit de l’ère Trump, son frère d’armes dans la décadence américaine. Restés fixés sur la conquête d’un Ouest conquis depuis longtemps, dédiés à la poursuite du toujours plus et de l’acharnement thérapeutique autour de valeurs et de modèles révolus, redevables de rien ni à personne, ces hommes-là incarnent parfaitement ce qui mène le monde à sa perte.

Irresponsables et immatures ils imposent au monde leurs obsessions infantiles de toute-puissance et de domination.Et si au lieu de nous infliger leurs tristes anachronismes, ils feraient enfin quelque chose d’utile pour leur pays qui va à vau-l’eau ?

Il y a bien mieux à faire

Fantasme des années cinquante et soixante, au faîte de la guerre froide et des 30 Glorieuses, la conquête spatiale a pris un sacré coup de vieux. Il y a tant de choses plus utiles à faire sur cette Terre. Vouloir remettre ça maintenant tombe complètement à faux par rapport aux enjeux de la décennie qui commence.

Attention à la déconstruction de l’Europe – elle nous laissera bien seuls

Les nuages s’accumulent sur l’UE.
La crise du coronavirus a déjà fait oublier la tragi-comédie du Brexit, où une majorité de la classe politique britannique prête à soumettre l’accord de sortie à un second vote populaire s’est fait mener en bateau par l’équipe de Boris Johnson décidée à quitter l’UE coûte que coûte.

La démocratie aurait pourtant voulu qu’un vote de principe, de plus acquis avec 52% de oui, soit suivi d’un vote sur le résultat que la mise en oeuvre de ce principe a permis d’obtenir. L’année 2020 aura ainsi commencé par un sérieux coup de griffe à l’idée européenne.

Puis il y a le refus récurrent de divers pays de l’est européen d’intégrer les valeurs fondamentales de l’UE. Leur adhésion est essentiellement opportuniste, ils profitent du grand marché et des subventions européennes, mais n’en continuent pas moins à consolider leur conception « illibérale » de la démocratie.

C’est le cas en tout premier lieu en Hongrie, mais aussi en Pologne et en République tchèque, bien en mains de populistes et d’apprentis-dictateurs qui considèrent l’Etat de droit non pas comme une garantie pour les citoyen.ne.s, mais comme un obstacle à la « volonté populaire » qu’ils incarneraient. Dans ces conditions, poursuivre l’élargissement de l’UE vers l’Est ne va qu’augmenter le nombre d’Etats membres dont l’adhésion à l’UE n’est que de façade.

Enfin, dernier épisode en date, l’arrêt de la Cour constitutionnelle allemande qui veut limiter les capacités d’agir de la Banque centrale européenne. Le compromis obtenu pour mutualiser quelque peu le soutien aux économies en difficulté du Sud de l’Europe avait déjà dû être arraché à une Allemagne qui n’a toujours pas surmonté son complexe de supériorité face à ces Etats membres.

Complexe qui a tant fait de mal à la Grèce, au point qu’elle a dû accepter l’offre intéressée de la Chine de racheter une partie de ses infrastructures, comme le port du Pirée. Les dirigeant.e.s de l’UE cherchent à répliquer en voulant élargir leur champ de compétence, mais leur affaiblissement rend cette opération particulièrement hasardeuse.

L’épreuve de vérité : en cas de coup dur, c’est l’Etat nation qui compte

La fermeture pour des raisons sanitaires des frontières est une chose ; l’exception est prévue dans les accords de Schengen. Autre chose est la manière. C’est surtout cela qui a choqué et vidé l’UE d’une partie de sa substance : en cas de crise, chaque Etat ne se soucie que de lui-même.

Toutefois, on n’était pas à quelques jours près ; la pandémie était détectée dès le mois de février sur notre continent et une concertation entre Etats parties des conventions de Schengen était tout à fait concevable. Tout comme des restrictions de déplacement liées non pas aux frontières nationales mais aux situations sanitaires différenciées à l’intérieur de chaque pays.

Les nationalistes, dont on constate la montée en puissance un peu partout, s’en frottent les mains : ce qu’ils ont toujours appelé de leurs vœux – la sacralisation des frontières plutôt que leur dépassement – se réalise enfin. Emotionnellement, mentalement, on a frappé là le projet européen au cœur. Et déjà certains, comme le ministre de l’intérieur allemand, commencent à évoquer d’autres raisons sécuritaires de relativiser les acquis de Schengen.

C’est bien dans le vécu des citoyens que se fait ou se défait l’idée européenne. Ce vécu des frontières qui ressuscitent en une nuit, routes barrées, drônes au-dessus des champs et armes au poing, a montré clairement la hiérarchie du réel : l’UE s’éloigne tel un mirage ; l’Etat nation revient en force.

L’UE paie très cher son incapacité, des décennies durant, à susciter un sentiment national européen, seule façon d’encadrer la montée des nationalismes.
Son incapacité à souligner que, seul face aux grandes puissances du monde (Chine, Inde, Russie, Etats-Unis – ces derniers étant d’autant plus dangereux qu’ils sont en pleine décadence auto-alimentée), chaque pays de l’UE ne compte guère – la Grande-Bretagne va bientôt en faire l’expérience.
Son incapacité à sortir d’un discours incantatoire argumentant à partir de la catastrophe de la 2e guerre mondiale, dont les acteurs directs disparaissent à vue d’œil.
Enfin, elle a laissé s’installer dans les ressentis des peuples la perception qu’elle ne serait qu’un vaste marché non régulé et que, si régulation il y a, celle-ci serait le fruit d’une bureaucratie sans âme ni mesure.

Mais il n’est jamais trop tard pour bien faire… La Suisse, qui a tout fait pour ne pas être dans l’UE, a néanmoins un intérêt majeur à ce que cette UE que nous observons de loin continue d’exister. Car dans le vaste monde, il n’y a bientôt plus guère qu’elle qui partage nos valeurs.

Chronique du virus: une bonne nouvelle, une mauvaise et un défi majeur

La bonne nouvelle: l’imposture populiste démasquée

Partout au monde, les pyromanes populistes fêtaient un triomphe après l’autre : Modi, Trump, Bolsonaro, Orban, Salvini, auxquels on peut associer dans une certaine mesure Boris Johnson… Leur victoire semblait inévitable, le chacun pour soi, et le rejet des diversités actés. Mais partout ils ont échoué aussi bruyamment qu’ils avaient gagné les élections peu avant. Partout ils ont été démasqués, dans leur grandiloquence, leur incompétence, leur irresponsabilité, dès les premiers jours de la crise sanitaire.

En Inde, après une minimisation du virus, une mesure radicale de confinement. En Italie, la région où la pandémie a le plus sévi se trouve être le fief de Salvini, qui a fait preuve d’une grande légèreté. Bolsonaro prend des bains de foule et se débarrasse de son ministre de la santé. Trump agite la population contre les décisions de protection sanitaire des gouverneurs des Etats et coupe les vivres à l’OMS. Boris Johnson a longtemps négligé la menace, avant d’être lui-même atteint, puis de chanter les louanges d’un service national de santé que son parti s’est attaché durant des années à démanteler.

C’est bien dans le danger qu’on reconnaît la vraie valeur des personnes, quelles que soient leurs fonctions. Pour les populistes, c’est l’heure de vérité et ils ont lamentablement raté le crash test de la pandémie. Espérons que les électrices et électeurs qui les portaient aux nues seront désormais guéris de leur attirance pour leurs propos vulgaires, de division et toxiques. Gouverner, c’est prendre des responsabilités, conduire selon une éthique et des valeurs. Les imposteurs n’en sont structurellement pas capables.

La mauvaise : une Europe particulièrement fragilisée
Si le virus a démasqué les populistes face au devoir de protection des populations, il aura encore affaibli une UE déjà chancelante. Au début de la crise, l’UE est restée sans voix et sans réaction, alors qu’elle aurait dû porter des propositions de gestion pour tout un continent. Certes, l’UE n’a pas de compétences sanitaires, mais ne pas avoir de compétence juridique formelle n’a jamais été un obstacle pour soumettre des propositions aux Etats membres et suggérer une coordination des réponses.

Rien de tout cela. Aucune recommandation ni mise en commun sur les approches, les analyses sanitaires, les règles de confinement, la fermeture des frontières, ni même les statistiques de morbidité et de mortalité. Rien qui fasse sentir que l’UE veille sur les Européens. Chacun pour soi, dans sa stratégie, dans sa gestion des frontières. Avec leur brutale renaissance, en moins de 24h l’Europe s’est physiquement évaporée, et cela va s’inscrire dans les consciences : en cas de coup dur, seul l’Etat compte ; la confiance dans un des acquis communautaires les plus tangibles, la liberté de circulation à l’intérieur de l’espace Schengen, en restera fortement ébranlée.

Les difficultés à assumer une vraie solidarité avec les Etats du sud du continent durement frappés par le virus sont elles aussi lourdes de menaces, et fragilisent un peu plus l’espoir que les peuples pouvaient placer dans une solidarité entre Etats membres. Et l’UE n’a même plus la force de contrer les dictatures qui renaissent à l’Est, en Hongrie ou en Pologne.

Espérons au moins que le Deal Vert, cette sortie de crise par la durabilité, survive à ces nouvelles vicissitudes du projet européen. Car il serait fatal que le soutien massif aux entreprises, bien nécessaire, se fasse sur le dos de notre avenir à tous, en misant sur le monde d’hier au lieu de construire celui de demain.

Un défi majeur: réaliser que notre avenir passe par la solidarité
La crise sanitaire et la mise à l’arrêt d’une bonne partie de l’économie sont déjà bien douloureuses dans nos pays. Mais elles sont catastrophiques pour cette moitié de l’humanité sans accès aux soins de base, pour ce milliard d’humains subsistant dans des bidonvilles ou dans la rue, pour ces 650 millions de personnes privées d’eau de qualité potable, dans de nombreuses régions du Sud global. Autant dire que la coopération au développement devra être substantiellement augmentée et faire pleinement partie de la sortie de crise. Car tant que ces besoins de base sont à ce point insatisfaits, le virus continuera à rôder.

L’ONG Oxfam soulignait début avril qu’»en l’absence de mesures drastiques pour consolider les économies des pays en développement, la crise pourrait précipiter pas moins d’un demi-milliard de personnes dans la pauvreté. Cela pourrait entraîner un bond en arrière d’une décennie en matière de lutte contre la pauvreté, et dans certains cas un recul de 30 ans. (…) L’Organisation internationale du travail (OIT) estime que 25 millions d’emplois pourraient être perdus, un chiffre probablement sous-estimé. (…) On estime que les pertes de revenus pour la main-d’œuvre pourraient atteindre 3’400 milliards de dollars. (…) Les travailleuses, plus nombreuses dans les emplois informels et précaires, comptent parmi les personnes les plus durement touchées ».

La mise en œuvre des Objectifs de développement durable définis par les Nations Unies en 2015 était devisée à 5’000 voire 7’000 milliards de $ par an. Il faudra probablement atteindre les 10’000 milliards, vu les effets de la crise sanitaire, imaginer de nouveaux modes de financement, et, surtout, réaffecter les montants actuellement alloués à des activités non durables. Les sommes nécessaires pour assurer un minimum d’égalité de chances sur Terre apparaissent colossales, mais restent dans les 10 à 15% du PIB mondial respectivement les 5 à 10% des actifs financiers…

La prochaine discussion au Parlement sur les crédits pluriannuels de coopération internationale (Message sur la coopération 2021-2024) se déroulera dans ce contexte. Il faut espérer que nos élu.e.s, de quelque parti qu’ils soient, se mettent d’accord sur une augmentation substantielle des montants accordés. Le monde d’après la pandémie devra être davantage relocalisé, mais aussi davantage conscient des interrelations globales, car, que nous le voulions ou non, nous vivons tous sur la même Terre.

Le petit virus qui change le monde…

Pendant des années, on s’est gaussé de la faiblesse des Etats, du manque de réactivité des pouvoir publics, de la passivité de nombre d’élu.e.s devant la croissance des inégalités, une globalisation très mal régulée, les menaces écologiques, et bien d’autres choses encore. A juste titre, il faut le dire.

Voilà qu’un petit virus change radicalement la perspective. En quelques jours, pleins pouvoirs aux présidents, aux gouvernants. L’urgence coronavirienne est déclarée. Les frontières ferment, tout un continent ou presque est placé sous couvre-feu, les humains sont isolés les uns des autres, de même les générations, la population est consignée à domicile, le télétravail devient la règle. Aucun lobby d’aucune sorte n’a été consulté, même pas pour la forme, aucun passe-droit n’a été accordé. Et ceci non pour quinze jours, mais peut-être pour tout un printemps.

Une capacité d’action qu’on croyait perdue

Un bien supérieur est en jeu, la santé, la vie humaine. Nous sommes prêts à lui subordonner nos habitudes, nos liens, nos rencontres, nos sorties, nos façons de vivre. Ce choix est indiscutablement juste. 50 ans de société de consommation et de loisirs n’auront donc pas réussi à tout réduire à l’économique, à phagocyter le sens du bien commun, à dissoudre le collectif dans un individualisme exclusif.

Un petit doute cependant : on connaît en matière de santé les effets désastreux du sucre, du fast-food, de l’excès de viande, de l’huile de palme, du tabac, de la pollution chimique, mais là, on est encore loin, très loin, de sortir le quart des grands moyens mobilisés contre le petit virus. Pourtant, cette bataille serait bien moins impactante pour nos vies de tous les jours : qui a besoin d’une double dose de sucre ou de viande, d’un trop-plein de lipides saturés, de molécules toxiques dans ses veines ? Pour cela, aucune nécessité de confiner les gens à la maison, il faut juste faire d’autres choix de production et de consommation…

Ces jours, ces semaines, que nous allons passer d’une manière tout à fait inédite, cette situation de guerre sans bombes, sans tranchées ni destructions physiques, va laisser des traces dans nos vies individuelles et collectives. Nous allons apprendre à travailler autrement, à communiquer autrement, à apprécier, quand nous serons à nouveau libres de nos gestes et de nos mouvements, les petites joies de l’existence. Nous allons voir la mondialisation autrement, œuvrer, devant les impressionnantes fragilités de nos fonctionnements économiques et technique, à davantage de résilience locale ; nous aurons également à faire un tri entre les activités que nous nous réjouissons de reprendre – et celles que nous abandonnerons volontiers.

Santé humaine, santé de la Terre vont de pair

Oui l’agitation de nos sociétés avait atteint des niveaux insoutenables. Tourbillon incessant de sollicitations. Aviation au taux annuel de croissance de bientôt 10%. Réunions pléthoriques, avantageusement remplacées par skype, messageries et conférences téléphoniques. Bateaux de croisière destructeurs. PIB gonflé à la surconsommation et au gaspillage. Oui, dans tout cela aussi, il faudra faire un tri – salutaire, nécessaire, pour ne pas retomber dans la frénésie d’avant. Notre relation à l’espace et au temps devra durablement changer.

Prendre ce virage sera bon pour notre santé physique et psychique. Mais aussi pour celle de la Terre. Car paradoxalement, le petit virus, s’il fait du mal à l’humanité, a fait du bien à la Terre: ainsi, les émissions de CO2 ont nettement reculé. Administrant au passage la preuve des liens directs entre l’activité humaine et les émissions de gaz à effet de serre – en quelques semaines, voilà les climatosceptiques définitivement démasqués. Et si nous poursuivions sur cette trajectoire de réduction, une fois l’attaque virale surmontée?

Ce que nous aurons su faire pour notre santé, il nous faudra le faire avec la même détermination, la même énergie, la même cohérence pour la santé de la Terre. Car notre Terre est malade de notre suractivité, de notre omniprésence, de notre négligence. Alors tournons définitivement le dos au plastique, au pétrole, à la société de l’obsolescence (des objets, suivie très rapidement de celle des humains), à toute cette chimie non maîtrisée qui s’incruste dans chaque interstice du vivant, préservons la biodiversité aussi fort que nous menons la guerre contre le petit virus. La santé de la Terre et notre santé, décidément, vont de pair.

Au bout du lac : les limites au développement de Genève, la cocotte-minute déborde – un débat désormais incontournable

Sonderfall Genf ? Ou situation emblématique d’un développement dont on s’obstine à corriger les effets, à défaut de vouloir ou de pouvoir agir sur ses causes ? Genève, enserrée dans ses frontières, ressemble à une cocotte minute qui déborde. Une crise du logement endémique depuis un demi-siècle, une crise des déplacements idem. Une qualité de vie qui s’en ressent, une société et une classe politique déboussolées.

Davantage qu’un mouvement d’humeur

Jusqu’il y a peu, on diagnostiquait dans les refus des déclassements et des densifications ce classique motif, le même qui bloque le développement des éoliennes : « où vous voulez, mais pas chez moi «, connu aussi sous son acronyme anglais NIMBY, Not in my backyard. Mais le mouvement a pris de l’ampleur et a abouti cet automne sur un refus, à quelques voix près, de deux déclassements en vote référendaire cantonal. Accident, malentendu, égoïsme, mauvaise humeur ? Toutes choses auxquelles on pensait pouvoir répondre par des projets davantage issus de processus participatifs, ou en optimisant la qualité des aménagements. Le peuple s’est trompé, on fera mieux la prochaine fois…

Mais moins de trois mois plus tard, l’écart s’est creusé et il n’est plus possible de nier un malaise plus profond, issu d’un sentiment d’étouffement et d’absence de choix, d’engrenage. On ne peut pas se limiter à « comment » gérer le développement, mais devra évoquer aussi le « pourquoi ». Le débat sur les causes de l’attractivité de Genève ne peut plus être éludé.

La crise du logement est une évidence, mais depuis les années 1960, l’offre n’arrive pas à suivre une demande qui semble sans limite ; le déficit est structurel. Il en va de même pour les transports. Le regard condescendant porté durant des décennies par une majorité politique sur les transports publics a entraîné un sous-équipement considérable qui dégrade les conditions de vie dans tout l’espace franco-valdo-genevois.

Pas de croissance sans limite dans un territoire limité

Il y a une contradiction de base entre l’attractivité économique du canton et son exiguïté. Un emploi sur trois dans l’économie genevoise est occupé par une personne n’habitant pas sur le territoire. Et pour ceux qui y habitent, le logement trop cher, trop rare est un casse-tête.

Au cours du dernier demi-siècle on a tout essayé :

• Construire sur la zone agricole. Le développement massif de la couronne suburbaine des années 1960 à 1980 s’est largement fait sur du terrain agricole. Mais depuis, on a redécouvert la valeur d’une production agricole de proximité, Genève s’est dotée d’une loi de promotion de l’agriculture et d’un Office dédié à cette tâche. Par rapport au plan d’assolement fédéral, il n’y a pratiquement plus de possibilités de réduire encore la zone agricole.
• Mettre en question la zone villas. Il y a des arguments écologiques et économiques pour cela, mais aucun argument juridique pour obliger les légitimes propriétaires d’habitats individuels à faire place à de nouveaux quartiers. Le Sonderfall Genf n’ira pas jusque-là…
• Continuer à exporter les besoins en logement sur les territoires limitrophes ? Même si les prix augmentent dans un rayon de 50 km autour de Genève, pour qui touche un salaire suisse, cela reste fort intéressant par rapport à ceux, inaccessibles au commun des mortels, pratiqués dans le canton. Le revers de la médaille? Des terrains devenus trop chers pour les résidents qui ne travaillent pas à Genève ; la poursuite du mitage du territoire et de sa conséquence : des mouvements pendulaires croissants.
• Restait la solution qui jusqu’à présent semblait avoir les faveurs de la population, la densification en milieu urbain et en zone d’habitat individuel. Sauf que… là aussi on touche, maintenant, aux limites de ce que habitantes et habitants sont prêt.e.s à accepter. Et même si, en effet, on peut faire mieux que diverses réalisations récentes à juste titre pointées du doigt, on ne ferait que repousser les échéances.

Donc retour à la case départ : où construire ? Et c’est reparti pour un tour de carrousel: toucher à la zone agricole en réduisant encore les apports alimentaires locaux? Annoncer délibérément la fin de la zone villas – plus de place pour cela à Genève ? Densifier malgré tout, en serrant les dents, l’espace se faisant rare? Assumer de repousser l’habitat hors des frontières, mais à une époque où, devant la montée inquiétante du repli sur le territoire national, il faudrait d’abord défendre l’espace de concertation transfrontalier et contribuer à son équilibre? Autant de dilemmes, autant d’impasses.

La question qui fâche: les causes

La question de fond s’impose dès lors d’elle-même. Elle est générale et particulière. Générale : Est-il juste que dans l’Europe entière les campagnes se vident, sous l’effet d’une industrialisation continue de l’agriculture et d’une concentration générale des activités sur les villes, ou ne faut-il pas promouvoir, ainsi que nous l’avons inscrit dans nos législations, un peuplement décentralisé du territoire ? C’est aussi l’ambition de l’UE avec ses fonds de soutien aux régions. Particulière : Quelle économie souhaite-t-on promouvoir pour Genève, sur la durée ?

Ne faut-il pas commencer à interpeller l’orientation poursuivie ? Fixer des priorités avant de se réjouir de toute nouvelle entreprise arrivant d’ailleurs ? La base, le tissu des PME locales, doit d’abord répondre au marché local, en circuit court. Dans l’esprit d’une économie circulaire, il y a de la place pour davantage de capacité de réparation, d’entretien, de mise à jour de l’existant.

Dépendre par trop du marché extérieur, de l’aéroport présenté comme le poumon de l’économie genevoise, alors que des restrictions aux vols seront inéluctables à terme, est-ce vraiment durable et prometteur ? Accueillir encore plus de traders et autres activités hors sol, est-ce cela le destin de Genève ? Un bilan des forces et des faiblesses de l’économie genevoise, une prospective sur ce que nous voudrions qu’elle soit, seraient vraiment nécessaires. L’avenir appartient aux technologies répondant à l’exigence d’un usage économe des ressources planétaires, et c’est sur ces marchés que convergeront rentabilité et utilité. Donnons davantage de chances à ce qui existe plutôt que d’importer constamment du nouveau.

Un débat inéluctable

Ainsi, on pourrait traiter deux difficultés à la fois : une certaine fragilité de l’économie locale, et l’impasse au niveau de la réponse à la demande tant de transport que de logement. Certes débattre de l’avenir de l’économie est ingrat et complexe, mais quel autre choix y a-t-il? Pouvoir prendre son avenir collectivement en mains nécessite de ne plus tourner autour du pot. On peut aussi choisir, au bout du compte, de ne rien changer, mais ce serait alors en connaissance de cause et non subi comme une sorte de fatalité. Et tôt ou tard, ce débat concernera d’autres régions du pays, une fois les zones à bâtir remplies et bien remplies.

En attendant, il est vraisemblable que quelques grands projets urbains, réalisés d’une traite et cohérents, tels que développés par le canton et en partie votés par le peuple (comme celui des Cherpines) seraient mieux acceptés qu’un grignotage constant dont on ne voit pas la fin.

Vote populaire du 9 février: mettre des limites à l’agressivité

Quand des possibilités technologiques et des comportements conjuguent leurs effets, cela peut donner une force de frappe redoutable. Ainsi les ressources du monde dit virtuel font que chaque individu est techniquement en mesure de communiquer à peu près n’importe quoi à à peu près n’importe qui. Et sur le net, les opinions les plus farfelues – partisans de la Terre plate, créationnistes, climatosceptiques, théories du complot – côtoient avec le même sérieux les recherches de scientifiques et de journalistes confirmés, appuyées sur une déontologie confirmée.

Exploitant sciemment leur potentiel de nuisance, de nombreux «trolls» polluent le net en submergeant de critiques malveillantes et dénigrantes ce qui leur déplait, en répandant haine, méfiance et approximations. Ce ne sont que salves de mots violents, menaces, préjugés à l’encontre d’opinions, de personnes et de groupes (musulmans, juifs, écologistes, la finance, les médias…). Cette intrusion est intimement liée à la montée dans de nombreux pays de positions anti-démocratiques, «illibérales«, primaires et fières de l’être. Ces mouvements attisent les émotions négatives, revendiquent le simplisme et le rejet de tout ce qui est différent de leur norme auto-proclamée.

La démocratie vit de la dissidence…

En démocratie, le débat – même virulent, la critique – même irrévérencieuse, l’existence de dissidences, de minorités divergentes et le droit à la différence sont constitutifs des libertés publiques et doivent être fermement défendus. Mais jamais sans garde-fous. Les divergences d’opinion ne doivent pas empêcher de vivre ensemble sur un même territoire, ni délégitimer ou fissurer les fondamentaux d’une société. Après que les extrémismes aient mis le 20e siècle à feu et à sang, la leçon est claire: pas de tolérance pour l’intolérance !

La violence verbale peut détruire une personne, l’image qu’elle a d’elle-même, mais aussi son image publique. A l’instar de la presse déchaînée des années 30 ne reculant devant aucun mensonge ni aucune bassesse, cette violence – proférée aujourd’hui généralement sous couvert d’anonymat – peut faire aussi mal que la violence physique. Et le passage à l’acte physique n’est jamais bien loin, comme l’assassinat de personnalités politiques (en Grande-Bretagne de la députée Cox, en Allemagne du préfet Lübcke) l’a souligné.

Les grandes entreprises de l’informatique, après avoir longtemps regardé ailleurs, ont commencé à mettre en place des dispositifs d’effacement des messages particulièrement haineux ; des législations se préparent ou ont déjà été votées dans divers pays. Oui, la vie en société exige un certain nombre de normes. La liberté trouve ses limites dans la liberté d’autrui, et les règles de bonne éducation servent à garantir le respect mutuel sans lequel la vie en société ne serait qu’un pugilat permanent. Comme toute liberté, celle d’expression a donc nécessairement des limites.

mais le vivre ensemble a besoin de règles

Une première limite est ancienne, c’est l’interdiction de la diffamation. Le code pénal, expression de ce qu’une société permet ou ne permet pas de faire, réprime le dénigrement mensonger, l’insulte, la destruction de la réputation d’une personne. Une seconde est plus récente, et a trait aux atteintes «à la dignité humaine une personne ou un groupe de personnes en raison de leur race, de leur appartenance ethnique ou de leur religion » ou au fait de minimiser «grossièrement ou chercher à justifier un génocide ou d’autres crimes contre l’humanité», pour reprendre la formulation de l’article 261 bis du code pénal suisse.

Parmi les objets soumis en votation le 9 février prochain figure l’ajout à cette liste, devant la claire augmentation de l’agressivité à l’égard de personnes homosexuelles, de la notion d’»orientation sexuelle «, la mouvance populiste ayant là aussi pris la différence pour cible. Le paradoxe est que les adversaires de cette interdiction sont précisément ceux qui se plaignent de trop de laxisme dans nos sociétés et les voudraient plus autoritaires. Et lorsque la société veut renforcer une norme, les voilà qu’ils parlent de censure et revendiquent une liberté sans entraves ! Non on ne peut pas tout dire, et l’agressivité doit clairement trouver ses limites.

COP 25 : Paralysie des dirigeants, paradoxe des peuples, gros temps sur la Planète !

La COP 25 de Madrid confirme l’évidence : les décisions politiques ne sont aucunement à la hauteur des potentiels déstructeurs que le changement climatique porte en lui. La volonté politique n’est pas là. Cupidité, stupidité, court-termisme ? Oui, dans le monde, il y a de tout cela, et ces dernières semaines, prenant souvent de très gros risques, de vastes foules sont descendues dans la rue, au Chili, en Irak, à Hong-Kong, en Colombie ou en Iran, au Liban et en Algérie, crier leur ras-le-bol devant la malgouvernance, la confiscation de l’Etat par un petit cercle, son inefficacité.

Mais il y a aussi une sorte de neurotoxique collectif, embrumant les esprits des décideurs politiques et les paralysant. Ce neurotoxique, qui entrave le fonctionnement normal du cerveau, est constitué d’un certain nombre de dogmes :
1) Celui de la main invisible : l’intérêt général se définit par l’addition des intérêts individuels, et tout dessein collectif est rejeté comme étant de l’économie planifiée…
2) Celui de la percolation : plus il y a de riches, moins il y aurait de pauvres, ce qui permet l’économie de toute politique de redistribution !
3) Celui de la maximisation de la possession d’objets et de loisirs comme but de l’activité économique, voire de la société tout entière.
4) Celui de la spécialisation des territoires en fonction de leur prétendus avantages compétitifs, au lieu de valoriser leur potentiel et de développer leur autonomie.
5) Celui du moindre coût, au prix de coûts écologiques et sociaux élevés.
6) Celui que la science finira par trouver les solutions, lui donnant des pouvoirs quasi-magiques.
7) Celui d’ignorer délibérément les limites de la nature à produire des ressources et à absorber nos rejets.

Un modèle qui tourne en rond

Alors on s’en remet au modèle des 30 Glorieuses, qui a permis au milieu du 20e siècle au monde industrialisé de passer du « capitalisme de la pénurie » à celui de la prospérité, puis de l’obsolescence (des biens et bientôt aussi des hommes). Qui a apporté à des centaines de millions de personnes du confort, des facilités, un niveau de vie appréciable et apprécié. Et dans lequel sont entrées depuis une quinzaine d’années les économies dites émergentes.

Alors que Gandhi disait lucidement voici 80 ans qu’«Il faut mettre un terme à cette course délirante qui conduit à vouloir toujours plus d’argent», l’intellectuel et homme politique Burkinabé Joseph Ki-Zerbo (1922-2006) soulignait que «malheureusement, les Africains sont (…) tournés vers la Terre promise de la Modernité, qu’ils interprètent en termes d’avoir et non d’être».

Or, depuis 30 ans ce modèle d’une société de consommation inégalitaire est grippé et tel un disque rayé tourne en rond. Fonctionnant de plus en plus sur des besoins artificiels et non sur l’utilité, il détruit sa base écologique et accroît les disparités sociales. Qu’il s’enraye et c’est la catastrophe sociale, qu’il redémarre, la catastrophe écologique. Mais les gouvernements, ceux parmi d’eux qui ont un quelconque souci de l’intérêt général et de leur rôle, s’entend, n’arrivent pas à concevoir que ce modèle est obsolète. Ils s’obstinent encore et toujours autour du véhicule économique en panne, sans arriver à autre chose que des mots.

Il faut retrouver la légitimité de cadrer l’évolution économique, c’est vital, et déjouer ce sortilège maléfique qui nous endort, nous plombe, alors qu’il nous faut bouger, et vite. Depuis toujours, l’on sait qu’il n’y a pas de marché sans régulation (et pas de régulation sans marché).

Ceux qui agissent ne sont pas les bons

Mais précisément, que font les peuples, prompts à descendre dans la rue, à dénoncer ces dirigeants qui semblent ne plus rien diriger? Ils ne trouvent rien de mieux, dans leur désarroi devant une mondialisation mal régulée, que de se jeter dans les bras de populistes sans scrupules, à des degrés divers menteurs, vantards, affairistes, sectaires, égocentriques, démagogiques : Trump, Orban, Bolsonaro, Salvini, maintenant Boris Johnson. On leur passe tout, car chez eux parole et action sont un, ce qui n’est que rarement le cas chez les élu.e.s traditionnel.le.s. Et contrairement à ces derniers, ils tiennent leurs promesses, pour le meilleur et surtout le pire.

Leur action est, une fois la «nation» glorifiée et portée aux nues, de démanteler les protections environnementales et sociales, de nier ce qui constitue de manière irréversible le monde actuel : la gestion des interdépendances. Et ça va très vite, très fort, on l’a vu avec l’Amazonie. Car ils ne s’intéressent pas le moins du monde aux enjeux environnementaux et accélèrent la course à l’abime. Paradoxe des peuples, auquel les humanistes doivent urgemment trouver une parade.

Par exemple, en faisant savoir aux perdants de la mondialisation séduits par ce populisme ravageur que notre seul avenir réside dans les revenus et les emplois pérennes et non délocalisables offerts par la réparabilité, l’agro-écologie, les énergies renouvelables, un commerce équitable… L’Accord de Paris parle de transition juste et d’emplois de qualité ; l’OIT estime à 24 millions les emplois nécessités par la transition énergétique. D’ores et déjà, aux Etats-Unis, deux fois plus de salarié.e.s gagnent leur vie dans le solaire que dans le charbon!