La décroissance, quelle décroissance ?

Le rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) publié ce 8 octobre a relancé le débat sur notre modèle de développement et sur la décroissance, sujet émotionnel s’il en est.

Tout d’abord la réalité des chiffres : une humanité de plus de 7,5 milliards de personnes, auxquelles une publicité omniprésente et le soap-opéra télévisuel quotidien suggèrent fortement que la seule voie du bonheur est notre mode de consommation, qui est tout sauf durable (dans tous les sens du terme). Près de 600 millions de francs sont dépensés chaque année dans le monde pour la publicité commerciale, infiniment plus que pour promouvoir la durabilité. Or les pays développés présentent une empreinte écologique trois fois trop importante par rapport aux ressources disponibles sur la Planète.

L’impact carbone de la Suisse, un levier d’action
Ainsi en Suisse nous pouvons être légitimement fiers d’avoir réussi le «découplage» entre nos émissions de CO2, restées à peu près stables depuis 25 ans, le PIB (qui a crû durant le même laps de temps de 45%) et la population (+ 25%).

Mais n’oublions pas que l’empreinte carbone, soit les émissions générées hors du territoire national par les biens de consommation que nous importons, est deux fois plus élevée que le CO2 émis depuis la Suisse… les trois grandes causes en étant nos choix en matière de déplacements (voiture, avion), d’habitat (chauffage et équipements) et d’alimentation.

Si on ne prend en compte que les émissions de CO2 sur le territoire national, la Suisse est au 80e rang des pollueurs; si on inclut les émissions que notre consommation génère hors du pays, elle se retrouve propulsée au 14e rang, parmi les plus gros pollueurs carboniques…

Pas de volonté politique de changer le paradigme économique
Nous savons qu’il faut réduire la pression sur les ressources renouvelables et non-renouvelables, qu’il faut passer d’une économie prédatrice à une économie circulaire – qui considère que tout déchet est une ressource au mauvais endroit. Ainsi, le Sommet mondial du développement durable, tenu à Johannesburg en 2002, avait clairement demandé dans son Plan d’action (§ 14) de « modifier radicalement la façon dont les sociétés produisent et consomment». Mais nous ne le faisons pas.

Le concept économique dominant n’a toujours pas intégré les réalités biophysiques, lacune majeure discutée depuis 50 ans maintenant. Malgré les bonnes résolutions internationales, aucun gouvernement n’a réellement pris le virage de la durabilité, en en faisant la base de sa politique, notamment économique.

On continue à confondre la durabilité avec une protection de l’environnement qui serait tributaire de la performance économique, alors que c’est exactement le contraire : c’est la disponibilité des ressources environnementales qui est la condition de la performance économique ! Ainsi, rien n’arrête la course vers l’abime, puisque personne ne veut changer les conditions-cadres de l’activité économique.

Faut-il pour autant prôner la décroissance, ce terme qui en période d’augmentation des inégalités suggère une réduction des moyens de vivre alors que de nombreuses personnes peinent à boucler leurs fins de mois ? L’élection de Donald Trump est clairement liée aux enjeux de l’emploi et des inégalités, et les perdants de la mondialisation ont besoin d’entendre un discours non pas de décroissance, mais d’un autre développement.

Croître pour pouvoir décroître
Toutefois, il faut faire décroître, et très fortement, d’un facteur 3, notre prédation des ressources. De celles renouvelables, mais utilisées à l’excès : destruction de la forêt tropicale pour fabriquer des aliments pour l’élevage industriel comme le soja, ou de l’huile de palme – les ingrédients de la malbouffe mondiale si négative pour la santé ; réduction de la biodiversité en raison de la pollution chimique ; surpêche… De celles non renouvelables à échelle humaine, comme les énergies fossiles, les métaux, les sables, le sol…

C’est cela qui doit décroître. Mais pour obtenir cette décroissance – celle visée par le Club de Rome déjà en 1972 dans son célèbre et prophétique rapport Halte à la croissance ? – il faut que de nombreuses activités croissent.

Telles que les énergies renouvelables, les économies d’énergie dans les processus industriels et le bâtiment, l’agro-écologie – seule façon de nourrir une humanité en nombre croissant sans détruire les sols, la mobilité durable, la réparabilité et la réparation plutôt que l’obsolescence organisée, le commerce équitable, l’économie sociale et solidaire…

Tout cela étant lié à la création d’emplois et à une garantie de revenu qui permettent de vivre dignement et en donnant du sens. Comme l’écrivait le PNUE (Programme des Nations Unies pour l’Environnement) en 2011 : une économie durable «est une économie qui entraîne une amélioration du bien-être humain et de l’équité sociale tout en réduisant de manière significative les risques environnementaux et la pénurie de ressources.»

Pour que la décroissance de notre impact écologique puisse se faire, il faut une croissance des activités à impact environnemental et social positif, assurant un emploi et un revenu décents. Les modèles d’affaire et les techniques sont là, reste à les généraliser, à les rendre obligatoires pendant qu’il est encore temps.

Votation fédérale du 23 septembre sur l’agro-alimentaire : une chance à saisir

Cela fait des années qu’une partie, que l’on suppose croissante, des consommatrices et consommateurs réclame une production agricole et une alimentation plus saines, davantage locales, diversifiées, à impact écologique et social positif. La liste des déceptions et des scandales alimentaires est longue, depuis le veau aux hormones, les lasagnes au cheval, les émissions directes et indirectes de gaz à effet de serre, et le massacre de la forêt tropicale (poumon du monde) par d’immenses cultures industrielles de palmiers à huile et de soja transgénique – pour alimenter le fast food mondial.

Voici une année, le peuple suisse adoptait à une large majorité – près de 80% – un ajout à la constitution fédérale, l’article 104 A. Il charge les autorités fédérales de créer les conditions pour «la préservation des bases de la production agricole, notamment des terres agricoles; une production de denrées alimentaires adaptée aux conditions locales et utilisant les ressources de manière efficiente; une agriculture et un secteur agroalimentaire répondant aux exigences du marché; des relations commerciales transfrontalières qui contribuent au développement durable de l’agriculture et du secteur agroalimentaire; une utilisation des denrées alimentaires qui préserve les ressources ».

A peine six semaines après ce plébiscite, le Conseil fédéral publiait son rapport sur «le développement à moyen terme de la politique agricole» qui allait exactement en sens contraire, suscitant à juste titre l’indignation des producteurs comme des consommateurs. Les citoyennes et les citoyens se sont sentis dupés et depuis, la méfiance est de mise.

Ce 23 septembre, nous avons l’occasion de confirmer notre choix d’il y a une année en complétant cet article 104 A par deux autres, numérotés 104 B et C, rédigés de manière bien plus précise et qui sera ainsi plus difficile à contourner et à ignorer. Quand on les lit dans le texte, et non dans les interprétations qu’en font leurs adversaires, on ne peut qu’être frappé par leur complémentarité et la clarté et le bon sens de ce qu’elles postulent.

Ainsi en les acceptant tous deux, nous inscririons dans la Constitution fédérale en particulier :

• Le renforcement d’une offre de denrées alimentaires de qualité, produites dans le respect de l’environnement, des ressources et des animaux, et de conditions de travail équitables.
• La soumission des importations à ces mêmes exigences, ce qui permettrait d’en finir avec une concurrence déloyale sur les marchés.
• La promotion d’une agriculture paysanne indigène, rémunératrices, aux structures diversifiées, et l’augmentation du nombre des actifs dans le secteur agricole.
• L’interdiction des OGM.
• Le droit des paysans à multiplier, échanger et commercialiser leurs semences.
• La préservation quantitative et qualitative des surfaces agricoles.
• La suppression des subventions à l’exportation de produits agricoles et de denrées alimentaires.
• La garantie d’une information et sensibilisation sur les conditions de production et de transformation des denrées alimentaires indigènes et importées.

Oui, tout cela fait sens, va dans le bon sens d’une alimentation de qualité! Tout au long de l’année, nous sommes nombreux à dire « Ras-le-bol de la malbouffe » et de l’artificialisation croissante des choses. Ce 23 septembre nous offre une occasion à ne pas manquer de tourner la page !

Développement durable, ce qui nous paralyse…

Lors du Sommet mondial du développement durable de Johannesburg en septembre 2002, Jacques Chirac déclarait «Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. La nature, mutilée, surexploitée, ne parvient plus à se reconstituer et nous refusons de l’admettre. L’humanité souffre (…) de mal-développement, au Nord comme au Sud, et nous sommes indifférents. La Terre et l’humanité sont en péril et nous en sommes tous responsables. Il est temps, je crois, d’ouvrir les yeux. Sur tous les continents, les signaux d’alerte s’allument. (…). Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas ! Prenons garde que le XXIe siècle ne devienne pas (…) celui d’un crime de l’humanité contre la vie. Notre responsabilité collective est engagée. Responsabilité première des pays développés…» Bien dit, président, mais… ce discours est précisément un des exemples de la schizophrénie ambiante. Dont l’anthologie remplirait de nombreux volumes.

Nous savons tous ce qu’il faudrait faire, parvenons même à le formuler de manière cohérente et claire. Mais nous n’arrivons pas, individuellement, mais surtout collectivement, à changer vraiment le cours des choses. Ainsi, le document final de ce vaste rassemblement déclarait: «Des changements fondamentaux dans la façon dont les sociétés produisent et consomment sont indispensables pour réaliser un développement durable à l’échelle mondiale» (§ 14). 16 ans plus tard, la plupart des indicateurs sont toujours au rouge et pour l’essentiel le «business as usual» mortifère continue.

Paroles, paroles, encore des paroles…
Changements fondamentaux ? Sentiment d’urgence ? Peut-on vraiment parler de cela ? Faisons un bref état des lieux pour notre pays.

– Les Suisses, champions du monde du recyclage ? Certes mais nous jetons toujours autant.
– Une stratégie énergétique fédérale gagnée de haute lutte ? Oui, mais au lieu de 700 éoliennes installables dans le respect de l’environnement, nous en avons exactement 36, qui, au lieu des 7% de notre électricité prévus en fournissent… 0,2%.
– Et notre parc automobile ? Selon le micro-recensement de 2015, «les loisirs représentent le principal motif de déplacement , avec une part de 44% des distances journalières, devant les déplacements pour le travail (24%)» – et des véhicules toujours plus gros et toujours plus puissants.
– Nos aéroports ? Débordés, on ne pense qu’à les agrandir – alors que l’aviation devrait être réservée aux seuls déplacements lointains et indispensables…
– Le monde agricole a un besoin vital des insectes pour la pollinisation, et de la microfaune du sol pour en assurer la fertilité. Pourtant il panique à l’idée d’être privé un jour de pesticides…

La plupart des dirigeants ne donnent pas l’exemple, loin s’en faut
Ces contradictions de la femme, de l’homme «de terrain» n’excusent toutefois pas la schizophrénie régnant au sommet. Au contraire : c’est l’inaction des dirigeants qui légitime l’inconséquence de la population, ce sont eux qui disposent des manettes du pouvoir, même si par fausse modestie ils affectionnent de dire le contraire. Pourtant ils sont généralement bien informés; ils sont même souvent de bonne foi. Alors pourquoi ne font-ils quasiment rien en ce domaine qui soit contraignant, exigeant, mobilisateur, créateur d’emplois et d’investissements durables?

Ce n’est pas seulement le poids des lobbies. Car contrairement à certains discours, la transition vers la durabilité est tout à fait compatible avec de nouveaux modèles d’affaires. Réparer plutôt que jeter, fournir des énergies renouvelables plutôt que du fissile et du fossile, généraliser les bâtiments positifs, le commerce équitable et l’agroécologie, sont autant de sources de rentabilité (raisonnable) que les modèles fonctionnant sur le court-termisme et la fragilisation écologique. Aux Etats-Unis, quoi qu’affabule et manipule Trump et son fans-club, le solaire fournit d’ores et déjà deux fois plus d’emplois que le charbon…

Deux idéologies mortifères
Les causes sont à rechercher dans deux idéologies dominantes et mortifères. D’une part celle du non-interventionnisme de l’Etat, puissamment réactivée depuis une génération par le néolibéralisme, qui paralyse l’action publique, la limite, au mieux, à des mesures volontaires, à bien plaire, condamnées à rester marginales tant que les externalités ne sont pas imputées aux prix, par exemple par une forte taxation du carbone. Ce que le néolibéralisme se refuse précisément de faire – condamnant du coup l’Etat qui s’y complairait au rôle d’observateur de sa propre impuissance.

Et celle qui s’obstine à ne pas intégrer, dans nos réflexes et nos attitudes, les conséquences de notre prolifération tant quantitative que de nos exigences, à savoir la diminution de la résilience des systèmes naturels à la base de toute vie organisée. Notre programmation instinctive héritée de la nuit des temps, que les psychologues nomment le “cerveau reptilien”, celui qui commande à nos réflexes, continue de fonctionner comme si la nature était infinie, qu’il n’y avait qu’à se servir. Et en effet, on s’obstine dans certains milieux à cultiver la posture irresponsable du Cro-Magnon conquérant… mais qui se serait trompé de plusieurs dizaines de millénaires, et à se complaire dans un machisme de très mauvais aloi, substituant le lance-pierres du Paléolithique par la moto super-puissante et pétaradante ou le 4×4 totalement inutile sous nos contrées.

Un fossé entre paroles et actes de moins en moins supportable
Décidément le fossé entre paroles et actes est de moins en moins supportable. Ce n’est nullement la faute à la notion de durabilité qui en 31 ans n’a pas pris une ride : «un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs», et qui postule une claire hiérarchie des besoins. Mais à ceux qui négligent de l’appliquer au quotidien, alors qu’ils ont reçu mission, à travers de moult engagements internationaux, de la mettre en œuvre : les responsables politiques des divers pays du monde. L’impuissance climatique en est la meilleure illustration. «Face au réchauffement, nous n’avons plus d’excuses», titrait l’édito du Temps du 18 août. En effet…

Canicule ou changement climatique en marche ?

Qu’entre juillet et août, sur une, deux voire trois semaines on frôle les 30° ne date pas d’aujourd’hui. D’après Wikipedia, «dans la Rome antique, le début de la Canicule était célébré par la fête de Neptunalia (le 24 juillet), on lui attribuait de mauvaises influences (maladies causées par la chaleur et hurlements des chiens) et on tentait de conjurer l’influence néfaste de Sirius sur les moissons en immolant des chiens roux comme le soleil. La Canicule s’achevait par la fête de Vulcania, le 24 août». Donc rien de nouveau sous le soleil ?

Si, si… chaque année bat les records de chaleur de la précédente, chaque été il faut plus chaud, plus longtemps, plus au Nord… 30° au Cercle Polaire, 40° à Tokyo, 37° à Montréal, ce sont là des températures dignes d’un été sous les Tropiques … d’autrefois. Car au Pakistan, on a atteint les 50° cet avril, tout comme au cœur du Sahara ce mois de juillet. Bref, + 10° un peu partout.

Certes, le commun des mortels associe chaleur avec loisirs, été avec délassement, baignade, glaces au bord des quais.
Mais pour les personnes âgées, pour certaines professions tenues, quoi qu’il arrive à l’uniforme ou au complet-cravate, pour les chauffeurs routiers, pour ceux qui travaillent dehors ?

Certes, prises dans les divers soucis du quotidien – la famille, le travail, la santé, les factures – la plupart des personnes ne voient dans l’été que le moment tant attendu de la respiration des vacances.
Mais quand on s’aperçoit que nos glaciers fondent à vue d’oeil – comme tous les glaciers du monde d’ailleurs, quand on voit la sécheresse ravager les champs et mettre en péril nos réserves d’eau – à peu près notre seule ressource naturelle, quand on pense aux drames des incendies des forêts, l’an dernier au Portugal, cette année en Grèce ?

Non ce n’est pas une canicule comme les autres.
Oui le changement climatique est en marche.
Nul ne sait si nous pourrons l’arrêter ou si l’humanité, demain, rôtira littéralement sous les effets des gaz de serre qu’elle ne cesse d’accumuler dans l’atmosphère.
Oui les causalités, les responsabilités sont connues.
Mais qui prend les siennes ?

Les Etats ?
Se laissant soumettre au dictat des lobbies du court terme, que font-ils vraiment pour exiger de modifier les modes de production industriels et agricoles, nos pratiques de chauffage et de déplacement ?
On sait parfaitement ce qu’il faut faire, mais on avance à pas comptés, doit déjouer mille embûches – sans parler des climatosceptiques au pouvoir dans divers pays, dont le plus grand émetteur de gaz à effet de serre par habitant, les Etats-Unis.

Les entreprises ?
Elles sont calées sur un système de prix de l’énergie qui ne prend pas vraiment en compte les effets sur autrui, la nature et les générations futures ni du fossile ni du fissile.
Donc leurs calculs sont établis sur des prix abusivement bas, faussés, que les Etats peinent infiniment à corriger, du moins au plan international.
Certaines, beaucoup même, sont prêtes à participer à la nécessaire mutation des modes de produire et de consommer, mais peu à porter le risque à elles seules.

Le consommateur ?
C’est finalement lui qui détient les clés, en faisant les bons choix.
En tant que citoyen.ne, en votant chaque fois qu’il en a l’occasion en faveur des bonnes personnes, des bonnes propositions.
En tant que consommatrice et consommateur, en votant, au quotidien, pour des biens et services à base d’énergies renouvelables, à basse teneur en gaz à effet de serre.
Et que personne ne vienne dire qu’il/elle ne sait pas que faire, où trouver l’info… Une planète viable et vivable mérite bien un petit effort. Pas plus compliqué que commander un billet d’avion sur Internet… Mais nettement moins polluant !

Et si la principale valeur économique était le sol ?

Les obsessions de fin du monde des survivalistes américains, qui, barricadés sur leurs terres, recherchent une totale autarcie, expriment un égocentrisme insupportable et immoral. Force est toutefois de reconnaître que la principale sécurité, en cas de graves turbulences, reste la productivité du sol et la capacité de se nourrir localement.

Les valeurs sur lesquelles est fondée notre prospérité sont des conventions sociales. On peut compter sur elles aussi longtemps que le système juridique et politique qui les a produites reste fonctionnel. C’est d’ailleurs bien pour cela qu’on parle de valeurs fiduciaires, car mises en place par consensus politique et social. Il y a eu l’étalon-or, il y a les monnaies étatiques ou complémentaires, les lettres de crédit, la dette… En temps troublés, la fragilité structurelle de ces valeurs apparaît brutalement et notre régime économique se révèle un colosse aux pieds d’argile.

Il est intéressant de se rappeler que l’option pour les valeurs fiduciaires comme fondement de l’économie n’était historiquement pas la seule possible. Au 18e siècle, à l’orée de la révolution industrielle, tous les penseurs du libéralisme naissant n’étaient pas alignés sur la foi en la monnaie comme fondement et expression de la richesse des nations et des individus. Ainsi l’école des physiocrates avait-elle privilégié le sol et sa productivité naturelle comme vraie base de la prospérité commune. Aujourd’hui, devant les résultats de deux siècles de focalisation sur les valeurs monétaires, on ne peut pas dire qu’ils avaient tout faux !

Ce qui nous fait vivre
Le plastique, le pétrole, le dollar, le bitcoin… ont un point commun : on ne peut pas les manger, et quand tout s’écroule, l’or ne fait pas vivre, les papiers valeur s’envolent, les comptes en banque finissent dans un grand feu. Alors pourquoi ne pas reprendre la discussion là où elle avait été laissée au 18e siècle et se demander, devant la financiarisation croissante des choses, l’envol des produits dérivés, une économie toujours plus « hors sol », si une des principales valeurs économiques ne devrait pas justement être la productivité du sol ?

Certes, des idéologies malfaisantes ont encensé le sol, ce sol qui ne mentirait jamais, ce sol immuable d’une patrie tout aussi immuable. Mais ce n’est pas parce qu’il y a eu des mauvais esprits pour proférer de telles paroles que l’on doit pour autant rejeter l’enfant avec l’eau du bain. C’est bien le sol qui permet aux humains de vivre. Certes on ne fera pas du sol la mesure unique de la richesse. Mais la bonne piste est peut-être un mix entre les valeurs monétaires aujourd’hui unique référence et la capacité nourricière des territoires, largement occultée ou alors considérée comme allant de soi.

Sol aujourd’hui gravement maltraité, urbanisé, livré à l’érosion car trop souvent privé de son couvert végétal et de son environnement arboré, surpâturé et surexploité en maints endroits. Sol chargé en polluants, surfertilisé ou alors support de plantes hyperspécialisées certes très productives mais fragiles et dont les prédateurs sont de plus en plus résistants aux produits de traitement.

Respect au sol
Pour les physiocrates, la seule activité réellement productive est l’agriculture. La terre multiplie les biens : chaque graine semée donne naissance à de très nombreuses autres graines… avaient-ils coutume de dire, soulignant que par essence la terre cultivée ou pâturée génère un surplus, fruit de l’interaction entre le travail de la nature et celui des hommes. Multipliant ainsi les produits de la nature, la classe des paysans est à leurs yeux la seule substantiellement productive. Certes les mêmes penseurs ont aussi défendu une approche libérale excessive en proclamant le laisser faire des hommes et le laisser passer des marchandises. Car c’est bien cette pensée qui a écrasé l’autonomie paysanne.
Le premier droit de tout être humain ne serait-il pas celui de pouvoir contribuer à sa propre nourriture à partir d’une parcelle de sol dont il aurait la jouissance durable ? C’était, c’est la revendication paysanne de toujours. Le règne de l’agriculture vivrière, faisant appel aux cycles du vivant – constituant la vie des sols et de ce qui le fait prospérer – a été en peu de générations remplacé par une domination de plus en plus prégnante de l’agro-business et de la dépendance qui va avec.
Il fallait bien sûr moderniser l’agriculture. Mais en partant du savoir-faire millénaire des paysans, savoir subtil, systémique, complexe, fin – consigné par exemple dans son état du 17e siècle par Olivier de Serres puis par Jean-Baptiste de la Quintinie – pour augmenter la productivité naturelle du sol et l’autonomie des personnes. Or c’est tout le contraire qui a été fait, dans une fuite en avant sans précédent. Il n’est pas trop tard de repenser à l’utilité des sols et au sort que nous leur faisons ! La sagesse ne serait-elle pas de prendre le meilleur du passé et le meilleur du présent pour forger un avenir viable et vivable ?

Europe: le crépuscule d’une belle idée

Il semble bien que le projet d’organiser politiquement notre continent soit arrivé au crépuscule de son existence. Le rejet dont il fait l’objet dans pratiquement tous les Etats membres est trop fort, et il est vraisemblablement trop tard pour redonner confiance aux peuples et un nouvel élan à une idée qui se voulait rassembleuse et fondatrice. L’ambiance évoque la fin des empires habsbourgeois et ottoman voici un siècle, qui certes ont été parmi les perdants de la 1re guerre mondiale, mais ont été abattus avant tout de l’intérieur par l’effervescence nationaliste – qui allait vite se muer en cauchemar.

La faute à qui ? Clairement aux dirigeants de l’Union et à ceux des Etats membres. Les premiers ont eu 60 ans pour incarner une vision, donner une ligne, expliquer la raison d’être de l’unification politique du continent. Ils ne l’ont pas fait. Les seconds ont distillé pendant tout ce temps, et dans une intensité croissante, la critique de « Bruxelles » et de ses « eurocrates », responsables de toutes les turpitudes.

Or les propositions et directions d’action venant de « Bruxelles » étaient souvent bien plus progressistes en matière environnementale et sociale que les politiques des Etats : économie circulaire, standards sociaux, politique climatique et énergétique, protection de l’environnement et de la biodiversité, pour ne citer que les plus récents… Et bien meilleures que la réputation qui leur a été systématiquement faite. L’Europe a été présentée comme un libre marché ; en fait son ambition régulatoire était bien plus importante que celle de nombreux Etats membres. Redevenue « libre », la Grande-Bretagne – et peut-être prochainement l’Italie – suivra une politique bien plus néo-libérale et dérégulatrice que celle de cette UE affublée de tous les maux.

Avancer masqué au lieu de mobiliser les esprits
Le drame de l’UE est qu’elle a durant 60 ans argumenté à l’envers. Se présentant comme une alliance purement économique et utilitariste, elle faisait tout pour masquer son dessein profond qui en faisait tout l’intérêt : l’organisation politique d’un continent.

La chance historique gâchée était de pouvoir disposer d’une taille correspondant aux grands espaces géopolitiques existants – Etats-Unis, Russie, Chine, Inde, Brésil, Afrique du Sud, Australie… – et ayant dès lors une capacité d’agir dans le monde et de peser sur son destin, qui est nécessairement aussi le nôtre. Une chance historique gâchée était aussi de susciter un patriotisme et une démocratie européennes, capables d’englober et de transcender les Etats-nation actuels.

La marée montante, depuis une quinzaine d’années, des nationalismes de tout poil est en passe de remporter la partie et d’engloutir ces perspectives. La cause profonde de la chute de l’idée européenne est toutefois à rechercher dans les enjeux sociaux.

L’Europe est restée accrochée au paradigme économique en vigueur au moment de sa création, à savoir celui des 30 Glorieuses; or ce modèle est obsolète depuis belle lurette maintenant. Elle a cru que la croissance du PIB suffirait à faire fonctionner l’ascenseur social: grave illusion. C’est sur son impuissance sociale qu’elle a trébuché, sur son incapacité à répondre à la croissance des inégalités, de l’exclusion, du chômage et aux migrations. Cette négligence d’empathie sociale est d’ailleurs la principale faiblesse de l’europhile Macron.

Le paradoxe étant que cette impuissance sociale rejette en masse les exclus de la mondialisation dans les bras de l’extrême-droite, dont la réponse n’est aucunement sociale mais nationale ! L’élection de Trump est l’emblème de ce tournant historique. Misant sur une énergie dangereuse et dépassée, le charbon, et proclamant la seule légitimité des intérêts nationaux et du rapport de force, au détriment de toute concertation internationale, il fait tout pour décrédibiliser et amoindrir le multilatéralisme.

Gérer la Terre et ses ressources avec équité et prudence, la considérer comme un patrimoine commun de l’humanité? Pas de survie dans la dignité sans cela, et pourtant avec des acteurs comme Putine, Trump, Erdogan et bien d’autres, on s’en éloigne à grande vitesse.

La sortie de l’Accord de Paris, accompagnée de l’interdiction faite à l’administration américaine de communiquer sur les changements climatiques, est à la fois le résultat et le signe d’un changement radical de paradigme. Pourquoi en effet se soucier de plateformes internationales de négociation, si les problèmes qui les nécessitent (paradis fiscaux, migration, sous-enchère sociale et écologique, droits humains) sont considérés comme insignifiants, voire tout simplement niés ?

Le modèle chinois, notre avenir?
Profitant de la paralysie et du morcellement politique européens et du retrait américain – deux automutilations volontaires – une puissance avance ses pions, en Afrique, en Amérique Latine et désormais en Europe. Elle le fait avec méthode et sans égards pour les valeurs qui nous avaient portés depuis l’après-guerre et qui sont explicitées dans les grands textes des Nations Unies tels que la déclaration des droits humains, le pacte des droits économiques, sociaux et culturels, les objectifs de développement durable : la Chine.

Pénétrant à travers les multiples ramifications de la nouvelle route de la soie au cœur de nos pays, elle propage un modèle simple et efficient : la dictature du parti alliée à la dictature du marché – le consumérisme comme fin en soi et la démocratie passée aux oubliettes. L’Europe, pendant ce temps, poursuit son implosion et son autodestruction.

Il faut tout faire pour qu’il n’en aille pas ainsi. Il est à parier que dans peu de temps, quand fleurira à nouveau le temps des dictatures et que le repli sur soi sera la loi du monde, l’on regrettera en Suisse d’avoir autant vilipendé une idée qui, finalement, correspondait furieusement à ce que nous avions réussi en 1848 et qui en élargissait la portée… l’idée européenne.

Les sept péchés capitaux de l’économie

Que l’on doive changer de cap et quitter la pensée économique étroitement productiviste est aujourd’hui largement reconnu ; le chemin pour le faire s’appelle la durabilité et est de plus en plus clairement défini.

La bonne nouvelle ? Il existe aujourd’hui dans à peu près toutes les activités économiques des offres répondant aux exigences de la durabilité, qui sont autant d’illustrations de la faisabilité de la transition.
La moins bonne ? Alors qu’ils devraient être le standard commun, biens et services de qualité durable restent largement confinés dans des marchés de niche.
La cause ? une mauvaise programmation de l’économie.

Sept grands obstacles, qu’on pourrait appeler les 7 péchés capitaux de l’économie, se dressent sur la route d’une économie inclusive et de l’utilité, d’une économie du bien commun ou symbiotique, dont l’avènement semble pourtant largement souhaité.

1) Le premier obstacle est l’idée fausse de l’autorégulation de l’économie. C’est l’idée dite de la main invisible, qui nous pollue l’esprit depuis deux cents ans, et qui prétend que de la poursuite par chacun-e de son intérêt personnel résulte comme par miracle l’intérêt général. La réalité sociale et environnementale suffit à démontrer qu’il n’en est rien. Nous avons tous à inscrire nos ambitions dans un projet commun, un objectif pour la société.

2) Le deuxième obstacle est le PIB, actuellement pratiquement seul guide dans le classement des territoires, des nations. Or il occulte tout ce qui n’est pas monétarisé, comme par exemple notre engagement associatif, familial, sociétal… et additionne sans discrimination les effets économiques d’un accident tout autant que ceux d’une invention bénéfique. Il est plus que temps de le remplacer par des indicateurs de développement durable, de développement humain, ou, à l’exemple du Bhoutan, de bonheur national brut.

3) Le troisième est l’aberration de plaquer une conception linéaire sur des systèmes naturels fonctionnant en boucles. Dans la nature, tout est cycle : le cycle de l’eau, du carbone, de l’azote… Si des millions de microorganismes ne transformaient pas les feuilles mortes de l’automne en humus pour le printemps, cela ferait longtemps que la vie aurait péri asphyxiée sous ses déchets. Le modèle économique dominant prend dans la nature des ressources et les transforme en déchets, sans aucunement se sentir responsable des limites des capacités de la nature à produire des ressources et à digérer des déchets. Or il nous faut absolument passer de l’économie linéaire à l’économie circulaire, du gâchis au zéro déchets et comprendre tout déchet comme une ressource au mauvais endroit.

4) Le 4e obstacle est qu’on peut parfaitement produire de la richesse économique en détruisant simultanément de la valeur environnementale et sociale. Les administrateurs des sociétés anonymes sont légalement tenus de maximiser la valeur financière et le rendement des titres de propriété, qu’ils soient en mains privées ou publiques. Il faut passer de la shareholder value à la stakeholder value, et changer le droit de la société anonyme pour aligner les objectifs financiers, écologiques et sociaux. En outre, la profitabilité financière doit être plafonnée et réinvestie dans l’entreprise, et ne pas être ristournée aux seuls détenteurs de parts.

5) Le 5e obstacle est que nous ne payons pas à leur vraie valeur les ressources naturelles. Nous comptabilisons les coûts de leur extraction, transformation, transport et commercialisation mais pas de leur raréfaction, soit leur valeur de remplacement. Agroscope, l’institut officiel suisse de recherche agronomique, a calculé l’an dernier la valeur de la pollinisation par les abeilles pour l’agriculture et est arrivé au montant de 350 millions de CHF par an. Ces services écosystémiques sont de mieux en mieux documenté et nous montrent que la nature travaille pour nous, accumule du capital, représente une valeur et une ressource de base absolument vitale et irremplaçable.

6) Le 6e et avant-dernier obstacle est la non-prise en compte des externalités dans les prix. Ainsi, le prix du fossile ne comprend pas le coût des effets du changement climatique, ni celui du fissile celui de coût complet de la gestion des déchets radioactifs et du démantèlement des quelque 450 réacteurs existant au monde. Les coût des atteintes à la santé dus à certains processus et produits ou celui de l’exploitation des travailleurs ou des consommateurs ne se reflètent pas non plus dans les prix, au contraire : le bon marché recèle souvent des coûts cachés, reportés sur la collectivité et les générations futures. Une taxation du carbone à la hauteur de ses externalités négatives est une des mesures-clé pour rectifier ces distorsions.

7) Enfin, 7e obstacle est la sous-enchère sociale et salariale qui expose les entreprises et les travailleurs, dans une mondialisation peu régulée, à une constante concurrence déloyale. Or, diverses conventions de l’OIT prévoient l’interdiction du travail forcé et du travail des enfants, des discriminations à tous niveaux et de la coercition, et garantissent un salaire et un horaire de travail décents et le droit à la négociation collective. Si les Etats voulaient bien appliquer ces règles de base, cela définirait du coup un standard minimum mondial.

L’économie que nous voulons doit être doublement inclusive : en donnant de l’utilité à travers les biens et services qu’elle produit, et en donnant de l’utilité à chaque membre de la société humaine.

Collectivement et individuellement quatre pistes concrètes nous permettront d’aller de l’avant :
– tout d’abord rendre l’économie circulaire, notamment à travers la substitution à l’obsolescence organisée de la capacité d’entretenir, de réparer.
– relocalisation solidaire, la priorité aux capacités locales, à la responsabilité pour sa production alimentaire aussi loin que possible.
– La promotion de l’agro-écologie comme seule façon de nourrir l’humanité sans détruire les sols.
– le passage aux ressources renouvelables et à la « sobriété heureuse » (Pierre Rabhi) à tous les niveaux.

Enfin, il a beaucoup été question ces dernières années de traités favorisant le libre-échange et réduisant les régulations. Ce mouvement semble aujourd’hui freiné en raison du renouveau du protectionnisme. Pourtant il faut, en effet, des traités sur le commerce – mais pas pour le déréguler, au contraire, pour orienter ce commerce vers le bien commun, l’écologique et le social afin que l’économie soit au service des humains – et non l’inverse.

Nos sociétés poussées à l’erreur par le PIB. Quand nous déciderons-nous à en changer?

Pour orienter le monde dans la bonne direction, il faut en tout premier lieu que les repères de nos activités soient justes. Parmi ces repères sur lesquels se fondent la mesure et l’évaluation des performances économiques et sociales, le PIB. Il est très étonnant de voir à quel point cet indice qui est extraordinairement partiel, critiqué depuis des décennies, résiste à toutes les remises en question.

Ses défauts rédhibitoires ? Il consiste à additionner des mouvements financiers, donc par sa définition même néglige ce qui n’est pas monetarisé, mais qui constitue pourtant autant de composantes essentielles de la vie en société : le travail bénévole au sein de la famille ou dans le monde associatif, l’investissement dans le lien social, le temps perdu ou gagné, la production et la consommation non marchandes, les contributions des écosystèmes à notre économie et à notre vie en général… Ainsi l’apport des abeilles pour l’agriculture suisse a été estimé en 2017 par Agroscope, centre de recherche agricole de la Confédération, à 350 millions/an. Le PIB ne reflète rien de tout cela.

Une étude de 2016 (European Parliamentary Technology Assessment, EPTA, The Future of Labour in the Digital Era), synthèse de travaux effectués dans 17 pays de l’OCDE, soulignait que l’informatisation va faire disparaître dans les prochaines vingt à trente ans, en résultat net, par exemple aux Etats-Unis entre 9 à 47% de tous les emplois, alors que le chômage atteint déjà 20 % des jeunes voire plus dans certains pays industrialisés (chiffres OCDE 2017 : 19,3% Belgique, 22,3 France, 23,9 Portugal, 34,8 Italie, 38,7 Espagne)… Rien non plus que l’on puisse lire dans le PIB.

Dans le monde, quelque 800 millions d’humains restent insuffisamment nourris (alors que le double de personnes souffrent de trop manger), n’ont pas pu aller à l’école, doivent vivre avec 1,9 $ par jour, n’ont pas de véritable toit et/ou sont privées d’eau de qualité potable. De cela non plus pas un mot, ou plutôt un chiffre, dans le PIB.

Quant aux données du PIB lui-même il s’agit de flux, non de stocks et qui ne disent rien non plus sur la répartition de la fortune ou des revenus. Enfin, ce flux sont comptabilisés indépendamment de leur nature : une innovation bénéfique ou un accident seront retenus de la même manière, sans appréciation de leur apport intrinsèque.

« Errare humanum est, perseverare diabolicum »
Apparemment inébranlable et inébranlé, un indicateur aussi restreint et faussé continue de guider les politiques publiques, à présider au classement des nations, voire à leur rating financier. Lancé par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) dans les années 1990, sur la base notamment des travaux du Prix Nobel d’économie Amartya Sen, l’Indice de développement humain apporte un premier correctif. D’autres indices ont été proposés, ainsi un Indicateur de Progrès véritable (qui ajoute au PIB les activités non monétaires et en retranche les dommages sociaux et environnementaux) ou en France un Indice de santé sociale, ISS, couvrant 16 paramètres et géré par l’INSEE.

Un indice de progrès social classe depuis 2009 les pays en fonction de 52 critères. Après avoir travaillé sur des indicateurs de qualité de vie, l’OCDE a créé en 2011 un Indicateur du vivre mieux fondé sur 11 critères dont le logement, le revenu, l’emploi, les liens sociaux, l’environnement, l’engagement citoyen ou encore l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. D’autres approches mesurent la rationalité énergétique, l’intensité en matières ou en surfaces des activités humaines. Tous montrent des écarts significatifs avec le PIB.

Le Bhoutan se réfère au bonheur national brut; en Suisse 25 indicateurs complémentaires au PIB ont été retenus. Les «économistes du bonheur» (tels Richard Layard de la London School of Economics) estiment que la poursuite de l’utilité a été confondue avec la maximisation de la consommation et du PIB, perdant de vue la finalité des choses. Voici 20 ans, un Bâlois établi en Californie, Mathis Wackernagel, mettait au point la notion cruciale d’empreinte écologique, établissant la relation entre la productivité naturelle et notre utilisation des ressources. Selon cette base de calcul, l’Office fédéral de la statistique a constaté que «la consommation suisse par personne est 3,3 fois plus grande que les prestations et ressources environnementales globales disponibles par personne».

Espérons que les 17 Objectifs de développement durable retenus par l’Assemblée générale des Nations Unies en septembre 2015 conduisent à instaurer dans la guidance des activités publiques et privées des repères plus conformes à ce qu’il importe de connaître et de mesurer. Si nous nous mettions d’accord de remplacer ce PIB aussi faux qu’obsessionnel par ces deux références que sont l’indice de développement humain et l’empreinte écologique, la représentation des réalités de vie et le pilotage de nos actions individuelles et collectives en serait grandement facilités.

Alpiq se défait de sa branche services énergétiques, quel message sur l’état de notre économie électrique ?

Notre pays compte aujourd’hui autour de 800 producteurs/distributeurs d’électricité. L’essentiel d’entre eux a accès au marché des consommateurs finaux, monopole territorial s’imposant aux clients en-dessous de 100’000 kw/h de consommation annuelle par site de consommation, soit la plupart des PME et toute la clientèle individuelle. Ces producteurs/distributeurs peuvent acheter à un bon prix l’électricité sur le marché européen pour le revendre à ce consommateur final captif, terme avec lequel la loi le désigne.

La concurrence déloyale du charbon
Le réseau électrique du continent européen est aujourd’hui complètement interconnecté. Or dans l’ensemble de l’UE, plus de 40% de l’électricité injectée dans le réseau du continent provient de centrales thermiques fonctionnant aux énergies fossiles (26% charbon et 14% gaz), un tiers de sources renouvelables et un quart du nucléaire. Selon les pays, la proportion du fossile est bien plus élevée : Pologne 85% (82% charbon + 3% gaz), Allemagne 55% (charbon 45% + gaz 10%), République tchèque 53% (charbon : 51% + 2% gaz).

Cette production est très rentable au vu du bas prix du charbon et du gaz, dû à la non-prise en compte des coûts externes de ces formes d’énergie : risque climatique, pollutions diverses, caractère non renouvelable. Il en résulte une concurrence déloyale massive au détriment de l’électricité produite par voie hydraulique, éolienne ou photovoltaïque, et donc de l’environnement et des générations futures.

Tant que ces externalités – ces coûts non assumés par les producteurs et imputés à des tiers – ne sont pas intégrées dans les prix par une taxe substantielle sur le CO2 (la France sous l’impulsion de son président, malheureusement bien seul, propose un plancher d’au moins 30€ la tonne de gaz carbonique émise dans l’atmosphère), les prix seront fondamentalement faussés et les énergies renouvelables gravement discriminées. La solution pratiquée actuellement, malheureusement nécessaire à ce stade, de subventionner ces dernières ne fait que partiellement compenser une distorsion par une autre.

Pour une électricité propre au juste prix
Nous pourrions nous abstraire de ces considérations, si nous n’étions pas contraints à de constants échanges avec le réseau européen. Car bien que le total de la production nationale suffirait pour couvrir la consommation annuelle, il nous faut, selon les moments de l’année, voire du jour, importer, et, à d’autres moments, exporter, et ceci assez massivement.

Et il est juste que nos électriciens vendent leur électricité à un prix permettant une exploitation économiquement satisfaisante de leurs installations hydrauliques, et demain, au-delà du régime des subventions, de leurs équipements solaires et éoliens. Toutefois ils font, globalement, lors des transactions continentales, leurs achats au prix de ce marché européen faussé par le dumping écologique du fossile (et du fissile également).

Le seul vrai remède serait que nos électriciens n’achètent progressivement que de l’électricité certifiée d’origine renouvelable, au prix qui lui correspond. La législation suisse prévoit pour cela des attestations prouvant que la quantité achetée provenant de sources renouvelables a bien été produite et injectée dans le réseau européen. Le consommateur captif serait contraint de payer lui aussi le juste prix pour ce courant propre, puisque ce prix lui serait répercuté, ce mécanisme faisant augmenter du coup la capacité de production renouvelable sur le continent.

Et c’est là qu’il serait bien ennuyeux que les 4 millions de clients aujourd’hui captifs des monopoles territoriaux puissent, comme les gros consommateurs actuellement, choisir leur fournisseur d’électricité. Il y a en effet un fort risque qu’une bonne partie d’entre eux commandent de électricité européenne d’origine fossile ou nucléaire qui ne paie pas ses externalités. Il ne doit donc pas y avoir de libéralisation tant qu’il n’y a pas, au niveau de la zone d’approvisionnement, internalisation de celles-ci.

Les destins croisés des producteurs/distributeurs
Alors que de nombreuses sociétés de production/distribution suisses se dotent d’un potentiel de services énergétiques et d’ingénierie, se taillant des parts croissantes sur ce marché, Alpiq vient donc de prendre le chemin inverse.

C’est que justement, Alpiq, au contraire des autres électriciens, fait partie des rares sociétés qui n’ont pas accès à des clients captifs, et doit donc vendre son électricité aux sociétés de production/distribution au prix européen. Et c’est pour survivre dans ces conditions cadre faussées qu’elle est contrainte de se défaire d’une activité rentable, celle des services énergétiques et des prestations d’ingénierie. Destins croisés d’entreprises actives dans un même secteur…

Pour une organisation logique et cohérente du marché de l’électricité
Ces contradictions illustrent les faiblesses et les limites de l’organisation actuelle de la branche. Car les actionnaires d’Alpiq sont, essentiellement, des producteurs/distributeurs ayant, eux, accès aux clients captifs. D’un côté, ils tirent avantage des bas prix de production en Europe. De l’autre, ce faisant, ils affaiblissent l’entreprise dont ils détiennent directement ou indirectement des parts. Comprenne qui pourra ce mode d’organisation…

Un nouveau regard serait nécessaire pour désenchevêtrer ces structures complexes où bien des intérêts sont à la fois imbriqués et concurrents, et où, au surplus, quasiment tous ces acteurs sont en mains de communes et de cantons. Il est vraiment temps que les élu-e-s de ces collectivités imaginent un design cohérent pour la production et la distribution de l’électricité en Suisse.

Un tel design se doit d’être pleinement en phase avec la loi sur l’énergie adoptée en votation populaire en mai dernier, et de permettre une saine et raisonnable rentabilité financière pour ce qui est environnementalement souhaitable. Le juste prix de l’électricité doit refléter les coûts de production et de fourniture d’électricité d’origine renouvelable. Tout le reste n’est que complication inutile et brouillage sur les lignes. Qui s’y attellera le premier ?

Pour une économie au service du bien commun: et si on relisait Emmanuel Mounier?

Dans un monde où le tout-marché (alors que le marché n’est pas tout) a fait autour des valeurs et des idéologies un grand vide, ce manque est de plus en plus rempli par des approximations, les Fake News et le retour de l’extrême-droite et sa mobilisation du cerveau reptilien. Il existe pourtant d’autres approches, fondées sur une éthique du bien commun, sur une volonté de s’engager en toute humilité – mais en faisant sa part – pour un monde viable et vivable. C’est une vraie croisée des chemins pour l’humanité: tous contre tous ou tous pour tous.

Je pense à trois personnalités différentes, mais étonnamment convergentes, qui ont développé, voici quelques décennies déjà, une approche sociétale originale faite de rigueur et de créativité, de tension et de liberté, d’individualité et d’empathie. Refusant de réduire le débat à l’affrontement entre libéralisme et étatisme, ils ont su incarner, chacun à sa façon, une 3e voie humaniste. Nous les avons un peu oubliés, du moins dans leur apport philosophique et visionnaire, qui se révèle fort actuel.

Ces trois-là ont pour nom Albert Camus, Boris Vian et Emmanuel Mounier. Ces trois-là ont en commun la fulgurance de leur contribution, de leur pensée, de leur existence. Aucun n’a atteint le demi-siècle, Camus fauché à 47 ans sur la route (1960), Vian par une crise cardiaque à 39 ans (1959) et Mounier de même, à la veille de ses 45 ans (1950). De grands voyageurs et ethnographes qui illuminèrent également notre temps, comme Alexandra David-Neel ou Claude Lévy-Strauss dépasseront eux le siècle !

Mounier : une écriture dense, sans fard, exigeante, où perce l’ancrage terrien. Une pensée qui souffre, qui se bat. Un lien vivant entre matière et esprit. Une tension féconde entre la dimension verticale – notre faculté à la transcendance – et dimension horizontale – notre immersion dans le monde des humains. Victoire sur la dualité, dans une constante quête du vrai, juste et bon, au-delà du biologisme freudien et du matérialisme marxien tous deux corsetés par l’approche mécaniste de leur temps.

Au cœur des années sombres, le souffle de l’esprit
Alors que, comme à nouveau aujourd’hui, des nuages sombres s’accumulent sur l’Europe, Mounier rassemble des êtres ardents et engagés tels Denis de Rougemont, Henri Guillemin, Jacques Ellul ou Paul Ricoeur autour du personnalisme. Mouvance dont la revue Esprit se fait le porte-parole depuis 1932 (avec une éclipse forcée entre 1941 et 1944). Plus tard, des personnalités très différentes mais visionnaires dans leur domaine, comme Jacques Delors ou Teilhard de Chardin s’en inspireront ; le fédéralisme européen et l’écologie politique en seront également nourris.

Le personnalisme ? La vision d’un être humain réalisant à la fois sa nature individuelle et sa vocation collective. Une société au service de l’équité et qui protège le faible du fort. La primauté de l’être sur l’avoir. Une attitude fondamentalement critique face à un système économique qui «a soumis la vie spirituelle à la consommation, la consommation à la production, et la production au profit, alors que la hiérarchie naturelle est la hiérarchie inverse.» Oui, les valeurs spirituelles sont au cœur du monde. Mais pas n’importe quelle affirmation se réclamant de la spiritualité l’est aussi effectivement. Et si l’être humain gagne sa dignité en se mettant au service d’une cause, ce sera bien évidemment celle du bien commun.

Le personnalisme ? La rigueur sans la rigidité. Le doute et des certitudes. L’acceptation de l’ambiguïté humaine, en même temps que l’affirmation de valeurs universelles. Une quête constante d’authenticité. Le fédéralisme comme organisation de l’unité dans la diversité du genre humain. La sobriété heureuse au milieu d’une production devenue fin en soi. Une lucidité sur l’humain : «C’est en idéalisant le peuple qu’on l’a perdu » – et sur l’humanité : la situation exige «de conférer au politique une finalité nouvelle : protéger l’homme contre ses œuvres». Constats formulés à l’orée de ces «30 Glorieuses» qui allaient changer le monde, et qui se révèlent prophétiques !

Le hasard des rencontres m’a valu, au début de l’été dernier, de passer un moment dans un établissement gastronomique de la province française – comme en existe encore quelques-uns – avec un ancien responsable d’Esprit. Qui m’a confié sa fierté d’avoir été un des professeurs du président qui venait d’être élu, et sa confiance que la nourriture spirituelle et morale reçue aux sources fécondes du personnalisme allait orienter son action. Espérons qu’il ait raison, et que le point commun entre Mounier et Macron ne soit pas que leur même prénom…