7 juin 1971 : Suffrage féminin et protection de l’environnement, deux causes qui ont partie liée

Ce mois de février, nous fêtions les 50 ans du droit de vote enfin accordé aux femmes. En comparaison avec d’autres pays, en Suisse – prix à payer pour notre démocratie directe – il a fallu attendre que les titulaires mâles en soient d’accord. Quant au fédéralisme, s’il a rendu possible que pour leurs domaines de compétence, plusieurs cantons aient précédé ce vote de près de dix ans, il a aussi fait que d’autres firent la sourde oreille durant deux décennies, jusqu’à ce que le Tribunal fédéral perde patience.

Mais n’oublions pas de commémorer un autre jalon historique … car le 7 juin 1971, le peuple inscrivait dans la constitution fédérale la protection de l’environnement (art. 74), et ceci à une majorité écrasante : 93% de votes favorables.

On savait depuis longtemps…

Chaque génération semble redécouvrir l’enjeu écologique et la génération climat ne fait pas exception. Pourtant cet enjeu était parfaitement connu dès les années 1960, et les premiers lanceurs d’alerte furent aussi célèbres que Greta Thunberg l’a été tout récemment. On peut citer les océanographes Cousteau et Bombard, les biologistes Jean Dorst (Avant que nature meure, 1965) et Rachel Carson (Le printemps silencieux, 1962, titre faisant référence à l’empoisonnement de l’avifaune par les pesticides). En 1962 également, Vance Packard publie l’Art du Gaspillage et, en 1964, Jacques Ellul Le vouloir et le faire.

Voici cinquante ans, une littérature foisonnante mettait en avant des sujets comme le Tiers Monde dans l’impasse, les limites du PIB, l’Afrique mal partie, la bombe démographique mondiale, le pillage des ressources des mers, la désertification, la bioéconomie, la mort des forêts, la «malbouffe», les maladies de civilisation, le «pouvoir de vivre» ou les dégâts du progrès. En 1973, le monde fut confronté à une première crise du pétrole, avec en Suisse 3 dimanches sans voiture… On débattait déjà des avantages comparatifs du gobelet en plastique et de celui en verre consigné, et le grand économiste Alfred Sauvy dénonçait les impasses de l’automobilité dans Les quatre roues de la fortune, ouvrage prémonitoire paru en 1968 !

Voici 50 ans : début de la grande accélération

Le commencement des années 1970 a également été marqué par le rapport au Club de Rome Halte à la croissance ? Publié en 1972 et diffusé à plus de 16 millions d’exemplaires, il connut un immense écho et questionnait la capacité de la nature à soutenir les activités humaines.

Oui, on savait, au moment même où débuta la « grande accélération » (ce décalage entre les ressources disponibles et nos modes de production et de consommation, qui est en passe de rendre inhospitalière notre patrie commune, la Terre) où cela allait mener. L’avancement constant du « Jour du dépassement » en témoigne : depuis fin juillet pour le monde, depuis la mi-mai pour la Suisse, nous vivons sur nos réserves, utilisant davantage de ressources qu’il n’en repousse.

Plusieurs pays industrialisés avaient pourtant réagi, ainsi les Etats-Unis avec le Clean Air Act de 1970, créant des ministères dédiés, comme la France en 1971 – bientôt appelé le «ministère de l’impossible ». En 1972 se tint la Conférence des Nations Unies sur l’environnement humain de Stockholm. Sa Déclaration finale affirmait (déjà!) que «Défendre et améliorer l’environnement pour les générations présentes et à venir est devenu pour l’humanité un objectif primordial, une tâche dont il faudra coordonner et harmoniser la réalisation avec celle des objectifs fondamentaux déjà fixés de paix et de développement économique et social dans le monde entier».

Un demi-siècle de demi-mesures

Les enjeux climatiques étaient également bien connus. Au cours des années 1970, les États-Unis les considéraient même comme un des plus importants risques de déstabilisation planétaire. Le président Carter avait fait installer des capteurs solaires sur la Maison Blanche et sous la pression du gouvernement certaines compagnies pétrolières montraient un fort intérêt pour les énergies renouvelables. Mais il n’a pas été réélu et dut laisser la place à Reagan ; ce fut la grande vague de la dérégulation – et l’engouement pour la société de consommation a fait le reste.

Si en 50 ans, diverses substances ont été interdites (comme l’amiante, le mercure ou le plomb dans l’essence), les pots d’échappements équipés de catalyseurs, la couche d’ozone protégée, ce furent souvent des bras de fer qui ont duré des décennies, tout à fait à l’image de la lutte contre le tabagisme passif, et toujours en retard sur les dynamiques destructrices. Il faut se rendre à l’évidence : les dispositifs qui ont pu être mis en place dans ce contexte pour limiter nos impacts négatifs sur l’environnement n’ont pas pu infléchir les tendances de fond, et il n’y a pas eu de majorités politiques pour le faire. Et c’est aussi pourquoi ces combats, trop sectoriels, trop limités, n’ont guère laissé de traces dans nos consciences.

Passer du concept d’environnement à celui de gestion des ressources

Aller vers une économie circulaire et un usage sobre et équitable des ressources de la Terre, introduire une systématique de prévention avant d’autoriser l’usage de substances chimiques, passer à l’agro-écologie et à la maison « positive », réduire fortement la part de l’aviation au profit du ferroviaire – tout cela reste encore à faire, dans un contexte où la résilience des système naturels, après 50 ans d’emballement irresponsable de notre empreinte écologique, se retrouve infiniment plus fragilisée, et avec une population mondiale doublée.

Peut-être l’erreur de base a-t-elle été de parler d’environnement ? Car cet «environnement» n’est aucunement un enjeu situé en dehors de nous, périphérique, un ornement dont on pourrait se passer ou qu’on «protègerait» tant qu’un certain degré de «prospérité» permettrait de le faire. Tout au contraire, il est la base de la vie et de tout épanouissement économique, culturel et social.

D’aucuns font un parallèle entre l’esprit conquérant qui écrase notre Terre et une certaine idéologie machiste, que la figure de Trump a illustrée de manière dramatique. Il est temps de faire un lien plus direct entre les deux décisions prises dans notre pays voici 50 ans, et il n’y a pas de doute qu’une approche plus «féminine» des enjeux serait très bénéfique face aux pratiques destructrices d’une «masculinité» colonisatrice et dominatrice des esprits, des corps et du monde; l’écoféminisme va dans ce sens. Nous ne ferons la paix avec la Terre que si nous parvenons à faire la paix avec nous-mêmes et en nous-mêmes…

Loi sur le CO2: les femmes feront-elles à nouveau la différence?

Avec la loi sur le CO2, les enjeux féministes et environnementaux se rencontrent à nouveau, et là aussi, des destins se jouent et se nouent. Lors d’un événement récent commémorant les 50 ans du droit de vote des femmes en Suisse, tenu à Unterbäch/VS (première commune suisse à organiser en 1957, en marge de la légalité d’alors, un vote des femmes), la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga soulignait que le premier vote fédéral auquel les femmes ont pu participer était celui du 7 juin 1971. Rappelant les scrutins où le vote féminin avait été décisif, elle fit le lien avec, un demi-siècle plus tard, le vote sur la loi sur le CO2, étape essentielle dans l’application de l’Accord de Paris, en exprimant l’espoir qu’elles feront à nouveau la différence. Ainsi la boucle se boucle, entre deux enjeux clé pour nous tous.

CO2: une loi nécessaire menacée par l’alliance des contraires

Une dangereuse alliance des contraires pourrait, à en croire les sondages, conduire au rejet de la loi sur le CO2. Voici quelques mois encore, personne n’aurait cru à la possibilité d’un tel scénario, tant on décrétait un peu partout l’urgence climatique et la neutralité climatique pour 2050 au plus tard.

Mais dès qu’il s’agit de traduire les belles paroles en actes, c’est-à-dire de passer à la caisse ou de modifier en quoi que ce soit ses habitudes, les objections pleuvent, les bonnes intentions s’effritent. Et on entend à nouveau des voix exprimant un climatoscepticisme des plus primaires. Comme si la fonte des glaces dans le monde, la montée des océans ou les instabilités climatiques « avaient toujours existé » et pouvaient donc être banalisées, alors que le réchauffement, clairement dû aux activités humaines, est deux fois plus important en Suisse qu’en moyenne mondiale.

Les uns rejettent le « capitalisme vert », les autres font appel aux jeunes pour les plaindre de ne plus pouvoir voyager quasiment gratis et se découvrent une vocation sociale. Les deux catégories se retrouvent pour stigmatiser la possibilité que la loi offre d’opérer un quart de l’effort de réduction à l’étranger – alors que les émissions de CO2 induites par nos importations sont le double de celles provenant de notre territoire ! On nous dit aussi que la contribution de la Suisse aux émissions mondiales est négligeable et peut donc être négligée ; or, les accords internationaux doivent être respectés par tous leurs signataires et ne fonctionnent que si chaque pays fait sa part conformément à son bilan carbone national.

Pas d’alliances contre nature!

Que dit la loi tant vilipendée ? Elle fixe un objectif de réduction des émissions depuis notre territoire national, par rapport à 1990, de 35% entre 2021 et 2030 (qui s’ajoute à la réduction de 15% déjà obtenue entre 1990 à maintenant).

Certes, la situation exigerait une réduction plus forte. Mais qu’espérer d’un refus de la loi, qui signifierait que déjà cet effort serait considéré comme excessif ? Car il ne faut pas se tromper : sur les quelque 110’000 signatures du référendum, 100’000 provenaient du lobby du fossile, et 8’000 des jeunes pour le climat; cela donne déjà la clé d’interprétation en cas de refus de la loi : ce ne sera en tous cas pas un appel à des mesures plus incisives.

La loi inscrit, pour atteindre ces – 35% en dix ans, une division par deux, sur cette période, des valeurs limites d’émission de gaz carbonique des véhicules neufs ; fixe des objectifs d’assainissement énergétiques du parc immobilier ; demande que les bâtiments neufs soient neutres en matière de carbone; instaure une interdiction progressive d’installer de nouveaux chauffages à mazout; établit une surveillance des engagements du secteur financier. Autant d’orientations hautement importantes, qu’on pourra aisément renforcer au gré des nécessités climatiques.

Les prix abusivement bas des énergies fossiles, obtenus en occultant les dommages dus aux émissions de gaz à effet de serre qu’elles occasionnent, sont (partiellement) rectifiés par l’augmentation de la taxe sur le CO2 déjà existante, et l’introduction d’une taxe sur les billets d’avion. Que n’a-t-on pas protesté contre le régime d’exception de l’aviation et les prix d’appel des compagnies low cost ? Maintenant qu’on veut y mettre fin, on crie à l’injustice sociale…

Une loi économiquement efficace et socialement juste

Un tiers du produit de la taxe sur le CO2 et la moitié de celle sur les billets d’avion vont permettre de soutenir en particulier l’assainissement énergétique des bâtiments, ou aussi les sources renouvelables de chaleur (comme la géothermie), les économies d’énergie, le ferroviaire et les trains de nuit ; la loi dit explicitement que des carburants écologiques ne peuvent pas être produits au détriment de l’alimentation humaine. Les montants annuels ainsi disponibles sont estimés à environ 1 milliard de CHF.

Le solde sera redistribué annuellement à la population à travers une réduction des primes d’assurance-maladie, comme c’est déjà le cas depuis 20 ans pour la taxe sur les composés organiques volatils. L’application du principe du pollueur-payeur permet aussi de ne pas faire reposer le coût de la transition sur le seul contribuable, et d’introduire un mécanisme d’incitation favorisant le consommateur qui choisit de diminuer son empreinte carbone.

Assez rapidement, ce dernier recevra davantage par la réduction de la prime d’assurance maladie qu’il n’aura dépensé en nouvelles taxes. Déjà maintenant, près de la moitié de la population vit dans des bâtiments non chauffés au fossile, donc n’en serait pas concernée. Pour les entreprises est prévue la possibilité d’un remboursement de la taxe sur le CO2 en fonction d’engagements de réduction des émissions signés avec la Confédération.

Envoyer le lobby du fossile dans les cordes

Oui, cette loi n’est qu’une étape et il s’agira de vérifier régulièrement si la trajectoire de réduction des émission prévue se réalise. Mais si elle est rejetée le 13 juin, ce serait bien la première fois que du refus d’une étape, on déduirait une légitimité accrue pour passer directement à l’étape suivante, nécessairement plus impactante socialement et économiquement (et qui devra viser une réduction massive des émissions de CO2 causées hors du pays, ne serait-ce que pour éviter la délocalisation des activités polluantes).

Faisons déjà l’expérience de la nouvelle loi et définissons, en fonction des résultats atteints et de l’évolution de la dynamique climatique, les mesures qui devront suivre. Mais pour cela, le lobby du fossile doit maintenant être clairement renvoyé dans les cordes. C’est aussi cela l’enjeu du vote du 13 juin.

L’accord-cadre : La Suisse malade de l’Europe

Une fois de plus, la Suisse se déchire sur la question européenne. Un gouvernement incapable de définir une ligne et qui rentre de Bruxelles avec des fâcheries dont il peine à expliquer la réelle signification. Une classe politique où s’affrontent en tout premier lieu les intérêts sectoriels, sans réflexion stratégique de fond sur l’avenir souhaitable de la Suisse et de l’Europe. Une population lasse de ce spectacle dont la portée lui échappe, et qui, surprise, dit préférer dans des sondages un accord-cadre au patchwork illisible d’innombrables accords bilatéraux sectoriels…

A nouveau, les débats mettent en avant le fantasme national préféré : se croire d’autant plus souverain qu’on ne l’est pas. Pays depuis toujours privé de ressources naturelles significatives et dès lors obligé à l’habileté commerciale et au génie propres aux petits, la Suisse n’aime pas les visions, les aperçus géopolitiques, et a survécu grâce à un mélange de débrouillardise, de talent commercial et d’excellence technique.

Mais l’histoire de la Suisse a aussi montré les limites du pragmatisme comme maxime d’Etat. Elle aurait probablement éclaté après deux siècles d’existence, sans l’intervention miraculeuse d’un juge local devenu saint ermite : Nicolas de Fluë. Elle aurait étouffé dans ses structures héritées des temps médiévaux si un conquérant – dont on célèbre cette année le bicentenaire de la mort – ne lui avait pas ordonné la potion salvatrice. Et elle n’existerait sans doute plus si en 1848, les vainqueurs du Sonderbund n’avaient pas imposé sa transformation, de vague confédération d’Etats, en Etat fédéral.

Négocier vraiment au lieu de se réjouir d’un échec
Négocier serré avec l’UE, oui il le faut, mais négocier vraiment et ne pas se contenter, après un aller-retour en solitaire et un sourire entendu, d’un constat d’échec. Tirer la prise avec la certitude qu’il n’y en a point comme nous et qu’on ne se laissera pas faire n’ira pas bien loin. On ne va pas nous faire croire que les trois points litigieux – la protection des salaires dans un pays qui a un coût de la vie particulièrement élevé, la liberté de circulation étendue aux situations non professionnelles, et la question des subsides publics, sont à ce point insurmontables. Le PSS a déjà montré la voie d’un compromis : non à la mise en péril des salaires mais oui à la libre circulation des personnes. La conseillère fédérale Viola Amherd a tout récemment proposé le sien, demandant à son parti à évoluer lui aussi.

Mais tout se passe comme si une bonne partie de la classe politique voulait rejouer, 30 ans après, le non à l’EEE, et se réjouisse d’avoir bien « défendu » notre « souveraineté ».
Il est temps de regarder les choses en face : sans l’UE, notre influence ne pèse pas lourd. Dans un monde plus instable que jamais, kaléidoscopique, où nos valeurs de démocratie, d’Etat de droit et de droits humains sont chaque jour questionnés, que veut-dire être souverain tout seuls ? A juste titre le Conseil fédéral dénonce le renforcement de la répression en Chine, mais compte sur d’autres – l’UE, tant gardée à distance, et les Etats-Unis de Biden – pour faire bon poids…
On peut et c’est parfaitement légitime, les Etats membres le font au quotidien, ne pas être d’accord avec les positions de la commission européenne. Mais tout est de savoir si on le fait sur fond de rejet de l’UE comme telle, ou sur fond de compréhension de sa nécessité géopolitique.

Souhaiter l’affaiblissement ou le renforcement de l’UE ?
Le mal dont souffre l’UE est son caractère hybride et inachevé : une forme de confédération d’États, plutôt de gouvernements, à géométrie variable, aux procédures complexes et à la force de frappe restreinte. Il ne faut pas « moins d’Europe » mais « davantage d’Europe », et au lieu d’ironiser sur les difficultés de l’Europe, s’en inquiéter et réclamer une sortie par le haut, qui nous serait, nous qui sommes au cœur du continent, hautement profitable.

Divisée, morcelée en une poussière d’États, il n’y aurait guère de possibilités pour l’Europe de défendre dans le monde sa vision des choses, ses valeurs humanistes, sociales et écologiques, et ces Etats se sentiront rapidement bien seuls. Une Europe fédérale aurait aussi un poids géopolitique comparable à la Chine, à l’Inde, à la Russie, aux États-Unis… et s’inscrirait parmi les territoires capables d’agir sur le monde.

Oui, il faut faire de l’UE un vrai État fédéral, avec un pouvoir législatif, exécutif et judiciaire, même si l’on martèle depuis des décennies qu’une telle évolution serait « impensable » et « impossible ». Des pays comme les États-Unis, l’Inde, le Brésil, le Canada ou l’Australie prouvent le contraire ; de plus, la moitié des États des États-Unis connaissent des éléments de démocratie directe, qui pourraient sans autre être généralisés dans l’ensemble des États de l’UE. C’était d’ailleurs ce qu’en France les Gilets jaunes avaient en vain réclamé.

La souveraineté sera partagée ou ne sera pas
En somme, il s’agit d’accomplir la mutation qu’a accomplie la Suisse en 1848. La seule chose qui pourrait nous freiner : si les tendances illibérales développées à l’Est devaient prendre le dessus, à l’occasion d’élections, qui en France ou en Italie, donneraient le pouvoir à l’extrême-droite.

Et c’est justement pour éviter cela, aussi, que nous avons tout intérêt à nous rapprocher de ceux qui ne sont pas nos adversaires mais nos alliés. Adversaires d’un jour – comme on peut l’être au parlement entre partis différents, tout en restant attachés à son pays et à ses institutions – mais alliés sur le fond, sur le partage d’un même projet de société et d’organisation du monde.

Sur notre continent, la souveraineté sera partagée ou ne sera pas ; le projet européen n’est rien d’autre qu’une souveraineté exercée en commun, le cadre indispensable à la poursuite de notre histoire commune dans un monde particulièrement incertain.

La politique agricole est bien enlisée – aux consommateurs et aux producteurs de prendre des initiatives novatrices

En Suisse, comme au sein de l’UE, la bataille entre deux modèles agro-alimentaires fait rage. Elle s’illustre à travers la campagne acharnée du lobby agricole contre les initiatives sur les pesticides de synthèse. Précédemment, le lobby agricole a réussi à faire repousser la PA 22 + par laquelle le Conseil fédéral voulait limiter l’impact environnemental de l’agriculture. Au niveau de l’UE, les mêmes lobbies ferraillent contre tout « verdissement » de la Politique agricole commune (PAC), qui représente tout de même 40% de tout le budget communautaire!

Pourtant, la fuite en avant productiviste conduit clairement dans l’impasse. Depuis des décennies, elle nivelle les paysages et les produits, les goûts, la saisonnalité, la diversité génétique. S’y ajoutent des coûts énergétiques et climatiques importants et des atteintes fortes à l’environnement et à la biodiversité. Tout cela additionné fait que le « bon marché » est bien cher payé…

Et, surtout, la course à la quantité nivelle les producteurs eux-mêmes. L’impact social de l’obsession quantitative – alors qu’en moyenne mondiale un tiers des denrées alimentaires est perdu entre « la fourche et la fourchette » – est considérable. En Suisse, où l’on prétend soutenir un modèle d’agriculture familiale à échelle humaine, le nombre d’exploitations a été divisé par deux en une génération – et leur surface moyenne a doublé. Le modèle économique agricole ressemble davantage à une roue de hamster qu’à un avenir serein pour la paysannerie.

Dès maintenant, se retrouver entre producteurs et consommateurs
En attendant que l’horizon politique s’éclaircisse, sur le terrain, rien n’empêche les consommateurs et les producteurs de se retrouver autour d’objectifs partagés. L’on commence à se dire qu’il n’est pas normal que la part du budget consacré par la moyenne des consommateurs à ce qui est un des plus importants déterminants de notre santé – notre alimentation – ne cesse de diminuer, au point de ne représenter plus de 6% des dépenses.
Et l’on réalise que les pratiques du commerce équitable, qui visent à assurer aux producteurs un prix rémunérateur et une situation stable sur la durée, ne sont pas réservées aux importations lointaines.

A l’exemple du lait
En Suisse, la filière laitière est non seulement la seule où nous sommes autosuffisants, mais où nous sommes même légèrement excédentaires. La pression de la concentration des exploitations se manifeste là aussi, puisque, selon le Rapport Agricole 2020 de l’Union Suisse des Paysans (USP), « le nombre d’unités de gros bétail a diminué d’environ 59 000 unités au cours des 19 dernières années. Comme pour les surfaces, les animaux sont de plus en plus concentrés au sein de grandes exploitations. Les exploitations de plus de 30 hectares (21,9 % de toutes les exploitations) détiennent 41,9 % des unités de gros bétail ». Les conséquences de cette concentration animale sur l’environnement sont par ailleurs bien connues.

L’obsession quantitative s’exprime notamment par des critères de sélection génétique orientés vers le rendement maximum, au prix d’une fragilisation des animaux et d’une moindre résistance aux maladies ; ces 20 dernières années, le rendement laitier par vache a passé de 5’700 kg/an à plus de 7’000. Un bon tiers des vaches laitières sont traitées aux antibiotiques en cas d’infection et beaucoup reçoivent comme complément alimentaire des tourteaux de soja, importés à raison de 250’000 t/an dont 40% du Brésil, nous liant à la déforestation massive qui y est pratiquée. Et plus le rendement augmente, plus les prix unitaires chutent, et plus il faut produire, pour maintenir son revenu…

Donner un avenir au monde paysan en payant le juste prix
Pour rompre ce cercle vicieux, des études économiques précises ont permis de déterminer le juste prix pour le lait, soit un prix qui couvre les frais de production et génère un revenu permettant au producteur de vivre de son travail, et ont abouti à la valeur d’un franc par litre. Or, les prix payés aux producteurs par les centrales laitières ont régulièrement chuté, passant en 20 ans de 79 centimes au litre à 58 ct/l actuellement! Pour le bio, la situation est restée plus stable, le prix évoluant de 90 ct/litre à quelque 85 ct/litre.

Face à cela, depuis une quinzaine d’années, des offres de lait équitable sont apparues et font appel au sens des responsabilités des consommateurs. Les débuts ont été contrastés, mais grâce à des initiatives comme « Lait équitable Suisse – Faireswiss », coopérative de producteurs présidée par la Vaudoise Anne Chenevard, ou en France de « La marque du consommateur », une clientèle décidée à payer le juste prix est désormais au rendez-vous. Côté distribution, si des grands groupes manquent encore à l’appel, Manor a pris le lait équitable dans son assortiment, à l’instar de dizaines d’épiceries et autres points de vente.

S’ajoute à la dimension économico-sociale celle de la qualité. Ainsi, la relation entre la race des vaches, leur nourriture et la qualité gustative du lait – mais aussi sa teneur en graisses insaturées est de mieux en mieux établie. Plus la vache est rustique, plus elle est nourrie de ce qui pousse sur une prairie naturelle, plus son lait sera gustativement et nutritionnellement de qualité.

Après tout, pourquoi différencierait-on à l’infini le vin selon les cépages, les producteurs, la parcelle, l’année et j’en passe, et ne valoriserait-on pas les niveaux de qualité, l’origine et les conditions de production pour le lait ? Décidément, tout nous incite à changer de cap en agriculture, y compris la dimension économique !

Les jeux dangereux du lobby agricole

Le Temps du 15 mars évoquait (p. 7) un deal politique à Berne. Un deal passé entre Economiesuisse et l’Union suisse des paysans (USP): tu nous aides à faire rejeter l’initiative pour des multinationales responsables ; nous nous employons à faire rejeter la PA 22 + (Politique agricole post-2022). Ce deal a faussé deux enjeux fédéraux importants de ces derniers mois.

On se le rappelle : l’initiative pour des multinationales responsables a trouvé une (courte) majorité acceptante au niveau du peuple, mais pas des cantons ; la PA 22 + était une proposition de modification de la loi sur l’agriculture déposée par le Conseil fédéral, chiffres précis à l’appui, pour orienter davantage les subsides agricoles vers des méthodes agronomiques moins polluantes.

Mission accomplie : pour la responsabilité écologique et sociale des entreprises suisses dans leurs activités hors du pays, une législation semblable à celle existant en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, en France et bientôt en Allemagne et dans toute l’UE, échoue le 29 novembre dernier sur le vote négatif de divers petits cantons encore marqués par la ruralité. Et, côté politique agricole, même des élus très réticents face aux excès du productivisme agricole ont avalé la couleuvre en rejetant durant la session de printemps du Parlement l’orientation plus écologique voulue par le Conseil fédéral.

Le choc frontal du 13 juin prochain

Tout cela sur fond d’un vote que craint avant tout le lobby agricole, celui sur les deux initiatives anti-pesticides agendé pour le 13 juin prochain. Certes, il y aura quand même un contre-projet. Mais « très indirect », pour reprendre l’expression du conseiller aux Etats Christian Levrat. Il s’agit d’une loi «sur la réduction des risques liés à l’utilisation de pesticides », dont la disposition-clé est un alinéa ajouté à la loi sur l’agriculture. Selon cet alinéa, « les risques dans les domaines des eaux de surface et des habitats proches de l’état naturel ainsi que les atteintes aux eaux souterraines doivent être réduits de 50% d’ici 2027 par rapport à la valeur moyenne des années 2012 à 2015. »

Or, dans son « Plan d’action visant à la réduction des risques et à l’utilisation durable des produits phytosanitaires » du 6 septembre 2017, le Conseil fédéral avait retenu que, dans ce même délai, « tous les risques liés aux produits phytosanitaires sont réduits de moitié ». (§ 5.1., p. 20). Le Plan liste, à cet égard, en plus de ceux pour les eaux, les risques pour les utilisateurs de ces produits, les organismes terrestres non visés et la fertilité du sol. La loi opère ici une réduction de périmètre qui n’est pas faite pour rassurer.

Quoi qu’il en soit, le choix politique de la direction de l’USP est celui d’un combat frontal avec des arguments choc et une mobilisation du monde agricole digne d’une meilleure cause, dont il est fort douteux qu’il serve les intérêts des paysans et les aide à affronter les défis de demain.

Sans chimie pas d’agriculture ?

Car que demandent les deux initiatives tellement diabolisées? Rien d’autre que la généralisation de la production biologique en Suisse. Un mode de production qui techniquement a fait, depuis un siècle, ses preuves. Un mode de production qui, selon les circonstances, peut conduire à de moindres rendements, sachant aussi que dans le domaine agro-alimentaire en particulier, qualité et quantité sont antinomiques. De plus, nous mangeons mal et trop… et, globalement un tiers des denrées alimentaires produites finissent dans la poubelle. Un mode de production qui nécessite davantage de main d’œuvre (mais dont on pourrait aussi se féliciter qu’il crée des emplois…).

Un mode de production, enfin, dont les produits sont plus chers. Mais ce n’est pas rédhibitoire : 1) il est reconnu que divers intermédiaires prélèvent des marges excessives sur le bio ; 2) les produits bio sont plus sains et leur consommation doit aussi inciter à repenser notre alimentation ; 3) on pourrait aussi, puisqu’on subventionne la production, subventionner (un peu) la consommation, notamment s’agissant de populations fragiles économiquement et socialement. En France, l’idée de bons alimentaires bio a déjà fait son chemin et pourrait aider à concrétiser le droit “à une alimentation saine, nutritive et suffisante” reconnu au niveau international (Agenda 2030 des Nations Unies, cible 2.1).

Un délai de mise en œuvre jusqu’en 2030 : largement de quoi s’adapter
Il est faux de dire que si tout était produit en bio, les consommatrices et consommateurs suisses se tourneraient nécessairement en masse vers les produits non-bio étrangers. Les deux initiatives ont prévu des délais de 8 et 10 ans respectivement pour leur mise en œuvre. Largement assez de temps pour préciser les modèles économiques stabilisant la situation de l’agriculture et mettant fin au délétère mouvement de concentration des exploitations, qui a divisé leur nombre par deux en une génération.

Largement assez de temps pour adosser à la politique agricole une politique alimentaire. Tiens, c’était justement le motif allégué du renvoi de la PA 22 + à son auteur… Largement le temps, aussi, pour aligner notre vision agroalimentaire sur les exigences climatiques et de la biodiversité. Et pour mettre en action un texte constitutionnel plébiscité en septembre 2017 demandant que les « relations commerciales transfrontalières (…) contribuent au développement durable de l’agriculture et du secteur agroalimentaire » (art 104).

Et d’ici là, le changement des habitudes agro-alimentaires sera devenu inéluctable, et pas seulement en Suisse. Dans 8 ou 10 ans, nous serons… en 2030, et c’est justement pour cette date que l’Agenda 2030 nous demande de « promouvoir l’agriculture durable ». C’est bien maintenant qu’il faut changer de cap, si l’on veut y arriver dans les délais internationalement convenus.

Burqa: un débat biaisé, mais de vraies questions

Le débat sur la burqa a pris une étrange tournure. On y voit un comité d’initiative des plus conservateurs s’ériger en défenseur de l’égalité des genres. Et des féministes défendre le droit des femmes à s’habiller comme elles veulent, fût-ce d’un symbole de la répression des femmes.

Un débat biaisé

D’emblée le débat a dérapé dans la direction voulue par les initiants, d’un amalgame entre Islam et islamisme, les adversaires de l’initiative la qualifiant d’islamophobe, tombant du coup dans le piège qui leur était tendu.

Alors qu’il aurait été bien plus simple de traiter du texte proposé, et pas des contextes ou des prétextes imaginés par les un.e.s et les autres. Que le sujet soit du ressort de la Confédération ou des cantons – usuellement en charge de gérer l’espace public – de la Constitution, de la loi ou de rien du tout, peu importe. Le texte soumis au vote ne contient en lui-même aucun contenu relatif à des pratiques religieuses, se contentant de dire que « nul ne peut se dissimuler le visage dans l’espace public, ni dans les lieux accessibles au public ».

Prenons donc la question telle qu’elle est posée. Et gageons que si, par exemple, c’étaient les complotistes du QAnon qui avaient décidé (et ils peuvent encore le faire) de revêtir un masque corporel pour manifester dans la rue sans risquer d’être reconnu.e.s, le débat sur un « droit » à dissimuler son visage aurait pris une tout autre tournure.

Le texte…

Il vaut donc la peine de s’attarder un moment sur le texte. Il traite de la manière dont on se présente en public aux autres. Et donc de l’équilibre entre l’anonymat de la sphère privée et la part publique de chaque individu, homme ou femme. Il ne parle pas d’un vêtement, mais adresse le fait de se soustraire dans l’espace public de la vue des autres.

Les associations que suggèrent de telles pratiques ne sont guère positives. Que l’on pense aux encagoulé.e.s de bande dessinée préparant un mauvais coup, masquant pour ce faire tant leurs empreintes digitales que leur face, ou à la tenue imposée dans le passé aux pestiféré.e.s qui (déjà) devaient s’abstenir de tout contact avec autrui, aux bourreaux et à leurs victimes, ou encore aux pénitent.e.s – tout cela ne témoigne généralement pas d’une heureuse disposition ni d’une bonne intention. On connaît aussi le sinistre accoutrement du Ku-Klux-Klan.

Est-il admissible qu’une personne, pour quelque motif que ce soit, s’obstrue la vue, se dissimule alors qu’on est censé se reconnaître entre humains? Qu’on puisse devenir une ombre dont on ne distingue rien ? Ni ses intentions, ni ses mimiques ?

On se plaint de l’anonymat sur le net, du port du masque imposé par le Covid : le vivre ensemble se construit à visage découvert et en pouvant engager des contact sociaux, et non en se renfermant sur soi. On aurait pu (et peut-être dû) en rester là, sans entrer sur le prétendu débat sur l’Islam tel qu’avancé par les initiants et leurs stupides affiches.

Et le contexte
Toutefois cet aspect mérite aussi qu’on s’y arrête. En parlant de la burqa, les initiants veulent viser l’Islam. Mais la burqa, c’est tout autre chose. De quoi la burqa est-elle le signe ? D’une vision très conservatrice qui fait porter à la femme tout le poids de prévenir les assauts des mâles que susciterait la vue de son visage et qui dans ce but la prive de tout contact social hors de la maison.

Vision très caricaturale et archaïque tant de l’homme (postulé prédateur par principe – et seul à avoir le privilège d’apercevoir le visage de la sienne, ou des siennes), que de la femme. « Cache-toi car tu es une femme » résume bien le sens de cette « prison ambulante ».

Or, cette burqa n’est pas l’Islam, qui ne l’impose aucunement ; l’Islam n’est pas l’Islamisme ; la burqa n’est pas le voile ; l’Islam est tout à fait compatible avec le mode de vie occidental ; le vivre ensemble est menacé, partout au monde, par les extrémismes quels qu’ils soient ; la burqa est une des expressions de cet extrémisme contre lequel de nombreux Etats et communautés musulmanes se battent et qui a déjà tant de victimes sur la conscience.

Arborer une telle tenue n’est pas une bonne idée, qu’elle soit autorisée par la loi ou non. Que peuvent en penser, par exemple, les féministes afghanes ou saoudiennes qui risquent leur peau en voulant desserrer tant soit peu l’étreinte qui pèse sur elles, en réclamant le droit d’aller à l’école, de pouvoir ouvrir un compte en banque ou de se déplacer sans « protecteur » masculin (entendez : frère, oncle, mari), ou encore de conduire un véhicule ?

En se focalisant sur le bien-fondé ou non d’une interdiction légale, on a largement occulté ce que signifiait, en Suisse, de porter de son libre choix le signe d’un absolutisme de très mauvais aloi. Une mise en garde aurait été judicieuse, quelles que soient les positions prises sur l’initiative.

Ne pas se voiler la face…

L’extrême-droite globale et les islamistes radicaux se retrouvent avec constance pour cultiver l’assimilation mensongère et toxique de l’Islam à l’islamisme, en vue d’alimenter le vieux fantasme d’une « guerre des civilisations ». Dans ce but, leur intérêt commun est de réduire la perception de l’Islam à ses expressions les plus extrêmes, aucunement représentatives, aux fins de diviser nos sociétés et de susciter un sentiment de rejet de l’Islam.

En réalité, parmi celles et ceux qui votent non à l’initiative, très peu sont partisan.e.s de la burqa… et parmi celles et ceux qui votent oui, beaucoup s’engagent, musulmans ou non, pour un Islam dégagé de l’emprise des extrémistes. A ce titre, le débat, même biaisé, aura montré qu’il existe un oui féministe, humaniste et solidaire, qui ne permettra pas aux initiants d’interpréter le résultat à leur guise, mais de défendre la place de l’Islam au sein de notre société et de rejeter les ferments de division.

12 février: nouvel an tibétain, mais le Tibet n’est pas à la fête

L’année ne commence pas partout le même jour. Dans des temps anciens, son début a souvent coïncidé avec l’arrivée du printemps et dans diverses régions du monde, c’est encore ainsi. Quant au peuple Tibétain, il entre ce 12 février, en fonction de calculs liés au calendrier lunaire, dans l’année « Bœuf de Métal ».

Mais le Nouvel an tibétain, le Losar, la plus importante fête tibétaine, pourra-t-il même être célébré ? Si dans la plupart des lieux où vivent les quelque 150’000 Tibétaines et Tibétains qui ont pu fuir leur pays, les mesures sanitaires entravent les rassemblements, dans leur patrie occupée depuis sept décennies, c’est pour des raisons politiques que les réunions sont étroitement surveillées voire interdites. Décidément le Tibet n’est pas à la fête.

Souhaitons néanmoins de tout cœur à ce pays et à ce peuple si durement traités de trouver un peu de paix, de joie et de sérénité. C’est sans doute trop demander aux dirigeants chinois, qui s’installent plus que jamais dans leur obsession totalitaire, ne pouvant imaginer faire confiance à leur propre peuple ni aux autres peuples vivant sur leur territoire.

Chape de plomb sur l’Empire du milieu

Désormais plus aucune voix dissidente n’est tolérée, et le sort fait au médecin de Wuhan qui avait le premier alerté sur l’apparition du Covid est encore dans toutes les mémoires. Après avoir procédé en diverses régions du monde à de vastes achats de terres et placé ses infrastructures néocoloniales (chemins de fer, ports) un peu partout, le pouvoir chinois s’applique à détourner et à reformater le fonctionnement et les fondements des organisations multilatérales. Que ce soit à l’ONU ou ailleurs, droits de l’homme, gouvernance, options de fond sont l’objet de subtiles mais incessantes réinterprétations à la mode chinoise.

Dans les territoires sous domination de Pékin, aucune liberté d’opinion n’est admise, l’arbitraire pénètre tous les aspects de la vie et il s’agit de faire preuve activement de son attachement aux dirigeants autoproclamés ; au moindre écart, les sanctions les plus diverses menacent. Même le puissant patron d’AliBaba, naguère vitrine de la réussite économique chinoise, y a eu droit.

Un Tibétain est par définition un dissident

Mais tout ce que ce pouvoir imagine, exécute et inflige à ses sujets de nationalité han est infligé bien plus lourdement au peuple tibétain… Car quand on est Tibétain on est par définition… dissident et suspect, car différent. A l’inverse, la situation du Tibet renvoie directement aux méthodes du pouvoir chinois, faisant du peuple tibétain le premier témoin et la première victime de ses procédés.

Récemment, les autorités chinoises ont achevé la prise de contrôle de la vie religieuse, frappant l’identité tibétaine au cœur. Des cellules du parti ont été créés dans les institutions religieuses, la formation et la vie spirituelles sont soumises à la doctrine officielle. Les moines doivent passer une partie de leur temps à réciter la « pensée de Xi Jinping » plutôt que d’étudier les écrits du Bouddha et des grands maîtres de la « voie du diamant «. Pire, ils doivent se tenir prêts à vilipender la figure sacrée du Dalaï Lama.

Cette ingérence du pouvoir dans les affaires internes du bouddhisme tibétain n’est pas nouvelle. Ainsi,le 11e Panchen Lama, désigné selon les procédés traditionnels, a été enlevé en 1995 par les autorités chinoises et remplacé par un personnage à leur dévotion. Mais elle a pris une nouvelle dimension. Il est désormais interdit de se rendre dans un monastère pour y recevoir des enseignements ou des bénédictions. Tout Tibétain occupant un poste d’un certain niveau de responsabilité pris en “flagrant délit de prière dans un monastère” est susceptible de perdre son emploi. Des fouilles à domicile sont opérées pour détecter des images et des écrits interdits, une peur omniprésente s’insinue dans la vie des Tibétaines et des Tibétains.

Un pouvoir impérialiste, expansionniste, totalitaire

Le Tibet est en grande souffrance, mais aussi les Ouïghours – et toute personne qui en Chine ne serait pas alignée sur ce qu’attend d’elle le pouvoir. La mise au pas de Hong Kong montre que le régime chinois ne tolère aucune exception sur le territoire placé sous son autorité, et les visées de la Chine sur Taïwan risquent fort d’être le prochain point d’achoppement international.

Car tant Taïwan que Hong Kong illustrent que la démocratie est parfaitement compatible avec la culture et la mentalité chinoises – or c’est là une démonstration absolument intolérable pour les dirigeants actuels de la Chine.

Ces visées impérialistes, ces comportements expansionnistes et ces pratiques totalitaires n’ont pas fini de nous inquiéter. Malheureusement trop de dirigeants politiques et économiques préfèrent s’accommoder des abus de ceux qui détiennent la clé le plus grand marché du monde et s’arranger avec eux – marché qui est aussi la plus grande prison à ciel ouvert du monde.

Les trumpistes au Capitole, fin d’un épisode ou début d’une déstabilisation durable?

Le triste cortège carnavalesque – mais lourdement armé pour certains participants – qui a envahi le Capitole de Washington le 6 janvier 2021 est désormais un fait historique, et figurera dans la chronique comme un arrêt sur image d’une Amérique hallucinée. Hallucination de ceux qui ne voulaient pas voir de qui Trump avait composé son fans-club, quel héritage empoisonné il laisse. Hallucination pour le monde confronté en direct à la faiblesse et à la fragilité de nos valeurs humanistes et de nos sociétés démocratiques. Les ricanements ironiques des dirigeants russes, chinois ou iraniens participent du tableau; il est vrai qu’ils ne prendraient jamais le risque d’une élection autre que celle dont les résultats sont écrits d’avance.

Le symbole du Capitole
Le Capitole ? Le symbole est fort, fort de réminiscences antiques ancrées au fond de nos consciences. Il nous renvoie plus précisément à deux épisodes. Le premier se situe en 390 avant notre ère, tout au début de la grandeur romaine. Cette année-là, Rome est mise à sac par des tribus gauloises (qu’on peut tout à fait s’imaginer sous l’accoutrement du prétendu “chamane” immortalisé sur toutes les photos). Seule la colline du Capitole est épargnée. Les Gaulois tentent de s’en emparer. C’était sans compter avec les oies sacrées qui s’y trouvent et qui donnent l’alerte. L’armée romaine se ressaisit et boute les Gaulois hors les murs. Le second se passe 8 siècles plus tard. Du 24 au 27 août 410, les Wisigoths mettent à nouveau Rome à sac et les contemporains ne s’y trompent pas: les peuples de la périphérie sont de retour, la fin de l’empire est proche.

L’incursion de groupes fanatisés par un président désinhibé et vivant dans une réalité parallèle n’a certes en termes de dégâts humains et matériels rien à voir avec ces deux événements. Mais il y a quelque chose de l’ordre du symbolique qui fait réfléchir. La question qui se pose pour le moins est de savoir si le « sac du Capitole » du début janvier 2021 est le dernier acte grotesque et particulièrement excessif d’une présidence grotesque et excessive, ou le début d’une bataille entre deux mondes, le monde de la transgression érigée en système et un monde organisé, responsable et réfléchi.

Semer le vent et récolter la tempête…
Cette irruption brutale de figures triomphantes, écervelées, hébétées et désorientées à la fois, comme surgies d’un théâtre d’ombres ou d’un film de zombies, toutes persuadées qu’on leur a volé leur vote et leur victoire, a eu le mérite médiatique de montrer au monde entier ce que Trump a fait à l’Amérique. Et mis en évidence que les premiers que Trump a trompés par ses dénis de réalité sont ses propres partisans.

4 années de mensonges systématiques et éhontés, d’insultes et de mépris, d’irrespect de tout et de narcissisme intégral ont légitimé les fantasmes, le complotisme et les bas instincts d’un public au bord de la révolte depuis longtemps. Trump lui a donné une identité et une parole, au prix de semer la division et la méfiance pour longtemps. 40 millions d’Américaines et d’Américains qui croient réellement qu’on leur a volé leur vote, c’est un héritage véritablement diabolique. En cela, la cohorte hébétée qui a mis à sac le Capitole n’est que le sommet d’un immense iceberg sur lequel la démocratie américaine peut encore venir se fracasser plus d’une fois.

Trump assume ainsi la très lourde responsabilité d’avoir attisé, renforcé, facilité les mauvais côtés de l’être humain et le diable sociétal qu’il a fait ainsi prospérer ne retournera pas dans sa boîte de sitôt. Trump la Tromperie faite homme, Trump, le boute-feu irresponsable. L’absolu inverse d’un Gandhi, d’un Mandela ou d’un Martin Luther King, qui au contraire ont su mobiliser le bien en l’humain.

Les chemins de la réparation : Le respect qui entraîne le respect
L’élection – avec tout de même 8 millions de voix de différence – de Biden donne aux valeurs de respect et d’humanisme une deuxième chance. Mais ce n’est qu’un répit. L’équipe gouvernementale qui va prendre les rênes du pays aura fort à faire pour réduire les inégalités, reconstruire les infrastructures, faire sentir concrètement aux millions de délaissés géographiquement et économiquement qu’on les prend en compte. Et pour trouver des majorités aussi face à des perdants républicains qui ont tout intérêt à jouer la politique du pire.

La clé de toute reconstruction est bien de renouer avec le respect mutuel, qui commence par le respect de soi-même. A la base de la révolte des exclus se trouve le manque de respect qu’ils subissent et ressentent au quotidien, le sentiment de n’être (plus) rien, et que ceux qui dirigent (appelés l'”élite”) n’ont que mépris pour eux. Aucune confiance ne pourra renaître sans y remédier. Dans ce sens, la première tâche de Biden sera de ne pas stigmatiser les victimes crédules de son prédécesseur sans foi ni loi, mais de regagner leur coeur.

Certes Biden n’est pas un nouveau Martin Luther King et ne saurait l’être. Mais il peut être un nouveau Roosevelt, qui après une terrible dépression ayant entraîné une paupérisation de masse, a littéralement reconstruit et ressoudé son pays. Infrastructures, sécurité sociale, égalité de chances, durabilité, le chantier est immense. Mais il offre aussi la grande chance d’une vaste mobilisation populaire positive qui pourra chasser les démons de la division et le souvenir.

La réforme de la politique agricole (PA 22 +) reportée: mais pour qui roule le lobby agricole ?

Ainsi donc, le lobby agricole a atteint son but : lundi 14 décembre 2020, par 28 voix contre 16, le Conseil des Etats décidait de renvoyer le traitement de la PA 22 + (modification de la loi sur l’agriculture pour la prochaine période dès 2022) à des jours meilleurs. Ainsi les conditionnalités environnementales proposées par le Conseil fédéral sont repoussées aux calendes grecques, tout comme l’est une meilleure couverture sociale de la famille des exploitants.

Une charge environnementale excessive

Les données présentées par le Conseil fédéral pour justifier sa proposition sont irréfutables: « Bien que la participation aux programmes d’encouragement soit en constante progression, le recul de la biodiversité n’a jusqu’à présent pas pu être enrayé. » (p. 102 du Message à l’appui de la PA 22 +). Des quantités excessives d’ammoniac, «composé azoté gazeux et réactif, qui provient à 90% de l’agriculture», sont constatées «dans presque 90 % des sites forestiers, dans pratiquement tous les hauts-marais, dans les trois quarts des bas-marais et dans un tiers des prairies sèches et pâturages secs riches en espèces » (p. 30).

Enfin, « du fait de l’azote et du phosphore utilisés par l’agriculture, peu de progrès ont été accomplis depuis le tournant du millénaire.» (p. 24) Il s’agit de «diminuer les pertes d’azote et de phosphore d’au moins 10% d’ici à 2025 et de 20% d’ici à 2030 par rapport à la valeur moyenne de la période de 2014 à 2016» (p. 66), formulation qui devrait être reprise dans la loi. «Il s’agit en outre de réduire la dépendance de la production agricole vis-à-vis de matières premières non renouvelables comme les énergies fossiles et le phosphore.» (p. 36)

Le lobby agricole suisse, tout à fait en phase avec ses collègues européens qui font tout pour empêcher le « verdissement » de la Politique agricole commune (PAC), se tire ici une belle balle dans le pied. En effet, les agriculteurs ont besoin d’une biodiversité fonctionnelle et sont parmi les premiers à souffrir du changement climatique. Et l’Union Suisse des Paysans de prétendre, images d’Epinal d’une campagne fleurie et diversifiée à la clé, que les producteurs suisses sont les plus écologiques du monde, connaissent les normes les plus strictes de la planète…

Si c’était vrai, de quoi pourraient-ils avoir peur? Faut-il rappeler que près de 55% du revenu paysan sort de la poche du contribuable ? Ce dernier a peut-être envie que ces montants considérables permettent de rémunérer des externalités positives qui ne parviendraient pas à se financer sur le marché, comme un soin particulier mis à une production de qualité, respectueuse de la nature ou plus exigeante en raison de sa situation (pente, montagne, petite exploitation…) – plutôt qu’encourager à un productivisme de moins en moins souhaitable.

Pas bon pour le producteur…

Mais pour qui roule le lobby agricole ? Le premier effet de la politique agricole quantitative qu’il défend becs et ongles est une disparition massive des exploitations. Il n’a fallu que 40 ans pour que leur nombre diminue de moitié – un peu plus qu’une génération, et que les 50’000 qui subsistent doublent, en conséquence, leurs surfaces.

Or, plus on produit, plus on rationalise, plus les prix unitaires chutent (c’est d’ailleurs aussi le but !), et plus la nasse se referme sur le producteur : c’est la spirale de l’endettement et de la fuite en avant. Un peu le jeu de l’avion, et là aussi le crash se paie cash. Il n’y a pas qu’en viticulture que quantité et qualité s’opposent. La première victime de la politique agricole sont ainsi les paysans, que les priorités défendues par l’USP conduisent de plus en plus dans l’impasse. Car l’”élimination des paysans par eux-mêmes” est sans fin.

Les seuls qui s’en sortent durablement, en Suisse comme dans l’UE ? Ceux qui misent sur la qualité, la diversité des goûts et des sortes, les modes de production respectueux de la nature (l’agroforesterie, les diverses pratiques du bio, l’agriculture de conservation, la permaculture…), les appellations d’origine protégées et autres labels de provenance… En valorisant la vie du sol, les contributions de la biodiversité, la polyculture, la résistance naturelle et la complémentarité des animaux et des plantes, ces approches sont aussi les seules à même d’assurer une productivité supérieure, sur la durée, à l’agro-industrie. Ce sont également les approches les plus riches en emplois et qui permettent de maintenir une agriculture à taille humaine.

… ni pour le consommateur

Cette politique profiterait-elle au moins aux consommateurs ? A très courte vue peut-être, car la part du revenu que le consommateur doit investir pour se nourrir n’a fait que baisser au cours des décennies passées. Mais est-ce vraiment une bonne chose ? Sur la durée certainement pas. Nous mangeons trop, trop de matières grasses (saturées, de plus), trop de glucides (raffinés), trop de produits carnés. Cette fixation sur le quantitatif fait-elle sens ? Nous disposons de quelque 3200 Kcal par jour et par personne, alors qu’un tiers de moins nous conviendrait très bien!

Si à une politique de soutien à la production (la politique agricole) était adossée une politique alimentaire, quelles orientations devrait-on propager ? A l’évidence, un déplacement du poids mis sur les productions animales vers les productions végétales: légumes, céréales, légumineuses et fruits, où il y a encore bien de la marge pour augmenter nos taux d’autoapprovisionnement. Cela allègerait autant nos problèmes de santé publique que les enjeux de santé environnementales. Plus besoin de doper nos vaches avec un quart de million de tonnes de tourteaux de soja, sous-produits de la destruction de la forêt tropicale, plus de surfertilisation due à des densités excessives de bétail, plus d’élevage de masse: tout bénéfice pour tout le monde !

En juin 2020 est parue la synthèse du Programme national de recherche Alimentation saine et production alimentaire durable. Sa principale recommandation est d’« élaborer une stratégie portant sur le système alimentaire suisse, c’est-à-dire une stratégie garantissant une alimentation saine et durable pour l’ensemble de la population. (…) Un objectif important de la stratégie alimentaire sera de définir quels types de régimes alimentaires sont souhaitables pour la Suisse dans les 30 ans à venir. (…) Réduire la consommation de viande est probablement le plus important déterminant lié à l’alimentation dans la transition vers un système alimentaire à la fois plus sain et plus durable ».

Si le productivisme ne profite à terme ni aux paysans, ni aux consommateurs, ni à l’environnement, à qui d’autre alors ? A la chimie, aux vendeurs de machines toujours plus sophistiquées ? Ou n’est-ce pas tout simplement une fixation sur un modèle qui avait sa raison d’être dans les années 1940 et suivantes, vu l’état d’approvisionnement de la population et les moyens d’alors, mais qui est devenu terriblement anachronique ? A force de vouloir le beurre (les subventions), l’argent du beurre (le moins de conditionnalités possible), les agissements du lobby paysan ne pourront qu’être rejetés par de plus en plus de consommateurs et de producteurs, qui savent désormais que non seulement on peut, mais qu’on doit faire autrement.

Votations sur les multinationales responsables : que se passe-t-il entre villes et campagnes ?

Pendant longtemps un des commentaires classiques post-votation était le constat d’un clivage entre régions linguistiques. Mais un autre clivage est en train de prendre le dessus : le clivage villes-campagnes. Des prémices en étaient les oppositions plaine-montagne apparues lors des votations sur les résidences secondaires ou sur la chasse.

Ce clivage a pris ce dimanche un tour impressionnant : pratiquement toutes les villes, soit toutes les communes de plus de 10’000 habitants, quel que soit le vote du canton, ont voté oui, et souvent à des scores massifs. En Suisse romande, mais aussi ailleurs : Liestal, Olten, Baden, Bâle, Berne, Zurich, Saint-Gall, Coire… La liste est longue. Et plus une commune est éloignée d’un centre urbain, même de moyenne importance, plus elle a eu tendance à voter non, même en Suisse romande. La Broye l’illustre bien, ou le vote de La Brévine.

Que se passe-t-il dans nos campagnes ? Ce n’est pourtant pas là que les multinationales ont leurs sièges… La comparaison avec les élections présidentielles américaines saute aux yeux, comme la carte (sources : US-Today et RTS) le montre. Aux USA comme chez nous, plus une région est rurale, plus elle vote « conservateur ». Comment faire dialoguer ces deux mondes qui s’écartent l’un de l’autre à grande vitesse ? Comment éviter un clivage qui ne peut être que frustrant pour les deux parties ? Sachant aussi que « conservateur » peut signifier en l’occurrence « destructeur de valeurs environnementales et sociales ».

Deux cultures à réconcilier
La vie est-elle plus dure à la campagne ? Pourtant pas mal de citadins en rêvent… Une explication est probablement un ras-le-bol des régions rurales des règlements, d’une façon vécue comme bureaucratique de devoir rendre compte de ce qu’on fait, et dont on croit mieux savoir que les prescripteurs – nécessairement urbains – comment il faut le faire.

C’est la lassitude des paysans devant la bureaucratie agricole, corollaire pourtant logique d’un subventionnement qui assure plus de la moitié de leurs revenus. C’est la lassitude des PME devant le temps passé à remplir des formulaires pour tout et rien, PME qui déterminent bien plus la perception qu’on a de l’économie dans l’espace rural qu’en ville. Le pragmatisme l’y emporte sur le formalisme, le « bon sens » sur les »cadres logiques » et les procédures.

Et peut-être, en l’occurrence sur un texte destiné à moraliser des circuits économiques qui en ont bien besoin, le sentiment des PME était qu’elles étaient en règle. Mais par contre, sans guère de moyens de vérifier la manière dont chaque clou qu’elles plantent a été produit à l’autre bout du monde. Alors que cela n’était pas du tout ce qui leur était demandé !

En un mot comme en cent : il y a un fort besoin de dialoguer entre ville et campagne. Et pas seulement pour renforcer le lien entre producteurs et consommateurs de denrées agricoles – pour définir ensemble les grands enjeux de préoccupation et éviter la fracture du pays en deux types peu conciliables de perception et d’expression de la chose publique.