La COP 27 a tourné à la farce

Tenue dans un Etat policier qui a tout fait pour isoler la COP de la réalité du pays, la 27e du nom entrera dans l’histoire comme une gigantesque farce. Non seulement les lobbyistes des énergies fossiles s’y sont infiltrés par centaines, mais c’est bien la première COP où la volonté de réduire les émissions mortifères de CO2, à la durée de vie dans l’atmosphère d’un siècle, reculait.

De l’action sur les causes au dédommagement des effets

Pas moyen d’obtenir un plan clair de désengagement des énergies fossiles, ni de la part des pays producteurs, ni de ceux qui refusent de baser leur développement sur les énergies renouvelables et la sobriété énergétique. Les grands pollueurs que sont aujourd’hui la Chine et dans une mesure moindre l’Inde ont tout fait pour focaliser le débat sur le financement, par les pays industrialisés historiquement responsable du réchauffement climatique, de la réparation de ses effets, prenant en otage les pays directement menacés par celui-ci.

Sous couvert de justice climatique, on a ainsi déplacé le curseur de la limitation des émissions au dédommagement de leurs effets. Et la réaffirmation de la cible de l’Accord de Paris n’a été obtenue que d’extrême justesse.

Autant dire que la fonte globale des glaces et du permafrost, l’augmentation du niveau des océans, les sécheresses, canicules, incendies massifs de forêts et inondations tout aussi massives vont continuer de plus belle. La recette est diabolique : le mode de développement carboné peut continuer, puisque ses conséquences économiques seront facturées aux pays industrialisés.

Les COP, indispensables révélateurs

Pourtant ce serait une grave erreur de renoncer à ces rencontres annuelles; elles permettent précisément de prendre la mesure de l’état des volontés politiques et d’attribuer clairement les responsabilités. Et nous avons eu de la chance ce mois de novembre 2022: Trump n’est pas encore de retour et Bolsonaro a été battu. Sinon les deux grands Etats d’Amérique, dont ces deux personnages représentent la face climatosceptique et climatodestructrice, auraient eu plaisir à joindre leur voix à celle de la Chine, de l’Inde et de l’Arabie saoudite.

Ces COP sont aussi toujours accompagnées de nombreux rapports et synthèses scientifiques,  contrastant de plus en plus fortement avec ce qui se dit et se décide lors de ces rencontres.

Sols, climat et biodiversité ont partie liée

Ainsi en mai, s’est tenue la COP de la convention sur la lutte contre la désertification, accompagnée de la publication d’un rapport de son secrétariat, « Perspectives territoriales mondiales ». Selon ce rapport, 40% des terres sont désormais dégradées, impactant la moitié de l’humanité alors que voici 5 ans seulement, leur part était de 25%. Il souligne le lien direct entre la dégradation des capacités productives des sols et des écosystèmes, et celle des conditions de vie des populations, conduites à s’entasser dans les bidonvilles, voire à migrer plus loin.

«À l’échelle mondiale, les systèmes alimentaires sont responsables de 80% de la déforestation et de 70% de l’utilisation de l’eau douce. Ils constituent aussi la principale cause de perte de biodiversité terrestre. La santé des sols et la biodiversité sous terre – la source de presque toutes nos calories alimentaires – ont été également largement négligées par la révolution agricole industrielle du siècle dernier » relève ce document.

Dans deux semaines se tiendra la COP de la convention sur la biodiversité, là aussi sur fond d’érosion accélérée de nos bases d’existence. En octobre a paru, comme tous les deux ans, le rapport «Planète Vivante» édité par la société zoologique de Londres et le WWF international. La perte de la biodiversité est suivie à travers de 32’000 populations représentatives de 5’230 espèces de vertébrés (mammifères, poissons, oiseaux, amphibiens et reptile). Entre 1970 et 2018 ces populations ont diminué de 69% et les populations des espèces des eaux douces ont décrû de 83%.

La réduction des effectifs précède la réduction du nombre des espèces. Sur 147’515 espèces suivies par l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) 41’459 sont menacées, soit 13% des oiseaux, 27 % des mammifères, 34% des conifères et 41 % des amphibiens. Sur les 8 millions d’espèces vivantes connues, 1 million vont disparaître durant ces prochaines décennies.

Les liens sont évidents entre sols, climat et biodiversité, et ces 3 conventions dites de Rio l’avaient déjà souligné lors de leur adoption au début des années 1990.

Du déni au refus

Le mécanisme du déni de ces enjeux malgré la nécessité constamment réaffirmée que « des changements fondamentaux dans la façon dont les sociétés produisent et consomment sont indispensables pour réaliser un développement durable à l’échelle mondiale » s’est passé en trois phases.

La première phase a été la contrition et l’autoflagellation sans suite. Le meilleur exemple en a été le cri du coeur de Jacques Chirac en 2002 au Sommet mondial du développement durable de Johannesburg: «Notre maison brûle et nous regardons ailleurs » – attitude dont il a n’a cessé d’être le parfait représentant.

La deuxième fut celle des engagements excellemment formulés mais que la plupart de ceux qui les prononcent n’ont aucune intention d’appliquer. On peut citer ici l’Agenda 2030 des Nations Unies, le droit à l’eau et à l’assainissement adopté en 2010 par l’Assemblée générale de l’ONU, ou encore les divers engagements pris en matière de biodiversité (Déclaration d’Aichi notamment).

Et le 3e stade est celui de la franche opposition. C’est la phase dans laquelle nous nous trouvons actuellement ; tant les Etats que les opinions publiques sont divisés et les partis populistes engrangent leurs voix aussi sur le thème « touche pas à mon mode de vie ».

Faire sa part quoi qu’il arrive

Que faire devant ce blocage, qu’on ressent fortement aussi chez nous dans les polémiques sur la circulation automobile, les produits carnés ou les éoliennes, par exemple ? Ce qui a changé en 30 ans, depuis l’entrée en vigueur des conventions de Rio, est la position de la technique et de l’économie. Comme Bertrand Piccard le souligne à juste titre, les solutions techniques et sociétales sont là, leur bilan écologique, économique et social est excellent. De plus en plus de personnes les appliquent, les proposent, s’y identifient.

Si nous roulions moins, avec un meilleur taux d’utilisation et des véhicules moins puissants, si nous ne mangions que de la viande d’herbivores se repaissant d’herbe de proximité, ce serait déjà une bonne avancée. Nous sommes libres de boycotter les produits nocifs et de promouvoir ce qui est bénéfique. Au niveau des collectivités locales, des acteurs économiques, le changement est en nos mains, quel que soit le spectacle que donnent les acteurs nationaux et globaux. Et « faire sa part » peut être aussi une façon de « sauver sa peau ».

 

 

 

La pandémie du populisme: quelle folie a donc saisi le monde?

Voici peu d’années encore, on envisageait un essor large de l’Etat de droit, de la durabilité et des droits humains. Désormais, plus de la moitié de l’humanité vit dans des régimes autoritaires voire franchement dictatoriaux : Iran, Chine, Russie, Afghanistan, Egypte, Turquie, Birmanie, pour n’en nommer que quelques-uns. Les dirigeants de ces Etats ne se gênent pas d’affirmer que l’Etat de droit ou la démocratie seraient des impostures néocolonialistes inadaptées aux cultures non occidentales… mais se gardent bien de questionner leurs peuples à ce sujet.

Et dans les Etats connaissant (encore) la démocratie, une part croissante de l’électorat vote pour des formations dites populistes, dont les contenus politiques oscillent entre la droite nationale et l’extrême-droite. Les théories du complot les plus délirantes allant des terre-platistes aux hallucinations du Q-Anon font fureur, on se méfie de tout et les évangélistes radicaux, véritables islamistes de la chrétienté, propagent le culte de l’enrichissement individuel, de la destruction accélérée de la nature et de la famille traditionnelle comme seule forme de partenariat possible.

L’Inde pluriculturelle est aux mains de suprémacistes hindouistes, descendants directs des assassins de Gandhi ; en Suède l’extrême-droite est en position influente ; elle gouverne en Italie, en Hongrie et en Pologne et se tient en embuscade en France, en Espagne ou aux Pays-Bas. Dans quelques jours, nous saurons ce qu’il en est des Etats-Unis, du Brésil et d’Israël. Quelle folie a donc saisi le monde ?

Tout pour aggraver les problèmes

Le sans-gêne règne : simplifications abusives et propos agressifs activent un émotionnel négatif, libèrent les préjugés, cultivent les approximations, opposent «eux» et «nous», flattent le conservatisme social, attisent les ressentiments, propagent la loi du plus fort. Les fake news pullulent et les médias dits sociaux relayent largement tout et son contraire.

La nature n’est aucunement comprise comme un système productif essentiel à nous tous, à gérer avec prudence et équité ; au contraire, il faut la conquérir, la «civiliser», l’exploiter à outrance. Feu donc sur les défenseurs de l’environnement. Les inégalités sociales, on s’y intéresse essentiellement pour les frustrations qu’elles génèrent. Feu sur la gauche et les programmes de lutte contre l’exclusion et la pauvreté.

La cohabitation des peuples n’existe que sous forme de rapport de forces entre nations d’un seul bloc, mythifiées, alors que toute l’histoire de l’humanité démontre leur caractère évolutif, pluriel, divers. Au nom d’une souveraineté nationale sans partage, feu sur les institutions supranationales – sans lesquelles pourtant il n’y a pas d’espoir de pouvoir traiter les déséquilibres majeurs de cette Planète, feu sur l’étranger, feu sur les «autres» – au nom de ce que «nous» sommes.

On prône une politique nataliste, fait l’apologie de la «virilité» et de la femme au foyer – ce qui n’empêche pas certains partis populistes d’être dirigés par des femmes (en effet l’hypocrisie ne gêne en rien les populistes)… Feu donc sur l’homosexualité, le féminisme, le droit à l’avortement.

Cerise sur le gâteau : une aversion pour la démocratie et une attirance perverse pour les «hommes forts» et la dictature. Trump a pu, sans perdre aucun de ses soutiens, dire de son «collègue» de Corée du Nord que c’était un «nice guy», ceci dans une Amérique où l’anticommunisme reste un réflexe quasi reptilien. La plupart des populistes se pâment devant la gouvernance russe ou chinoise, alors que la moindre critique – dont ils usent et abusent en Occident – les y conduirait directement en prison, bradant au passage ce que nous avons de plus précieux.

Mais comment cette mixture délétère a-t-elle pu séduire si largement ?

Comment se fait-il que devant la montée des inégalités et de la précarité, à partir de l’épuisement du modèle des Trente Glorieuses et d’un libéralisme débridé, beaucoup de «perdants de la mondialisation» ont choisi de donner sa chance à l’extrême-droite ? Extrême-droite qui ramasse ainsi la mise d’une société divisée, hantée par la dégradation des conditions de vie, sans projet rassembleur, où le culte des gagnants côtoie la fabrique des exclusions – alors qu’elle ne défend en rien concrètement les intérêts de ces mêmes perdants. Le vote pour le Brexit, pour Trump, le RN en France ou l’AFD en Allemagne l’illustre clairement.

Qu’ont fait de faux la gauche, les démocrates, depuis toujours les défenseurs avisés et attitrés des moins favorisés, pour en arriver là ? Un élément de ce divorce est que beaucoup des personnes professant des idées humanistes et favorables à l’égalité de chances, et donc en principe les meilleurs relais des catégories défavorisées, ne font pas partie de ces catégories. Ils vivent autrement qu’elles, se nourrissent à d’autres sources, habitent d’autres lieux, sont moins dans la contrainte de l’immédiateté, ne partagent pas leur quotidien – ce qui ne les empêche pas d’en parler avec compétence.

Le milieu populaire ne se braque d’ailleurs pas contre la sollicitude de personnes mieux situées, mais il faut qu’il y ait la relation interpersonnelle, la connaissance, l’empathie, le contact, la parole chaleureuse, compréhensive et compréhensible, le lien émotionnel. Sinon il pourra ressentir ces personnes comme une abstraction, lointaine, bien différente de lui et de la lutte quotidienne pour l’emploi, le logement, la sécurité, des difficultés de cohabitation de personnes aux habitudes et origines différentes. Et quand cette «élite» invoque une «ouverture» dont, au contraire du «petit peuple», elle ne craint rien, celui-ci cherche refuge dans une communauté nationale mythifiée.

Mais il n’y a pas que le sentiment d’être objet et non sujet du discours. Il y a aussi le discours lui-même. Le rejet d’une gauche perçue comme «bien pensante» est aussi fondé sur des options différentes en matière de mode de vie et le sentiment qu’on n’est pas reconnu, regardé de haut ou de travers – voire pas du tout. Par exemple lorsqu’un Président «de gauche» qualifie des populations défavorisées de « sans dents » comme si cela était de leur faute, ou une Hillary Clinton de «déplorables».

Une gauche mal prise

Sur un certain nombre de sujets qui inquiètent, la gauche est soupçonnée de préférer l’étranger à l’habitant, l’arrivant au résident ; celui qui est «différent» à celui qui est dans le moule majoritaire ; l’»assisté» au working poor. Il est indispensable de dissiper ces malentendus.

Il y a une grande différence entre être fier de son identité, souvent multiple d’ailleurs, de ce qu’on est et de son parcours, et un nationalisme agressif et niveleur. La gauche a-t-elle toujours fait cette distinction ?

La question de la sécurité n’a pas été un thème majeur d’une gauche visiblement mal à l’aise avec les notions de répression, de peine et de remise dans le droit chemin. La sécurité pour toutes et tous est un droit qui doit s’exercer dans le strict respect de l’État de droit. Ne pas sembler l’assumer a alimenté dans des quartiers las des petits et gros larcins un ressenti de mépris et d’abandon ; dénier ce droit aux plus fragiles est en effet une inégalité. Et le sentiment d’injustice reste à vif.

Concernant la migration et les migrants, dans le milieu populaire, on est certes prêt à partager, ayant souvent soi-même vécu la dure expérience de la migration. Mais on ne veut pas être seul à le faire et ne veut pas être dupe d’un discours moralisateur dans lequel on craint d’être oublié dans ses besoins. Et on veut que les arrivants d’une autre culture ou religion aient à faire de vrais efforts d’adaptation. Il ne faut pas occulter ces difficultés.

A cet égard, le débat sur la burqa, où des féministes défendaient au nom de la tolérance religieuse le droit d’arborer ce signe de soumission, a contribué à nourrir la confusion entre islam et islamisme promue par l’extrême-droite pour propager son fantasme de la non-intégrabilité des personnes musulmanes.

Pour une sérénité retrouvée

Seul un engagement réel, au-delà des phrases convenues et creuses, contre les inégalités sociales et la précarité, pour la justice climatique (chacun devant contribuer à la transition à la hauteur de ses responsabilités, ni plus ni moins), le déploiement des emplois de la durabilité ainsi que des conditions d’une bonne cohabitation entre humains de cultures diverses permettra au milieu populaire d’être pleinement rassuré, reconnu et respecté tel qu’on est.

Ce serait le point de départ d’une sérénité politique retrouvée, d’une réconciliation entre le milieu populaire et des « élites » qui prendraient alors leurs responsabilités. Il en va du vivre ensemble sur cette Planète. Et peut-être que l’Europe parviendra-t-elle à être perçue comme un espace animé par un patriotisme européen, solidaire à l’interne et à l’externe car seul, aucun des Etats du continent ne saurait peser face aux puissances qui se disputent le monde.

 

Politique agricole: ne pas bloquer les évolutions indispensables

Ce 25 septembre, pour la 3e fois d’affilée, l’Union suisse des paysans (USP) a réussi à faire rejeter une réorientation des pratiques agronomiques dominantes: en juin 2021, l’interdiction progressive des pesticides de synthèse ; maintenant, la réduction des effectifs d’animaux. A chaque fois, il s’agissait de généraliser, avec des délais d’adaptation longs, les standards du bio – qui ont fait leurs preuves techniquement, y compris en termes de rémunération correcte du producteur. A chaque fois, on a préféré s’enfermer et s’enferrer dans l’approche quantitative plutôt que d’aller vers le « moins mais mieux ».

La révision de la politique agricole menacée

Ces résultats ne sont pas de bon augure pour la nécessaire révision de la politique agricole, que le Conseil fédéral a décrites dans son Message relatif à l’orientation future de la politique agricole à partir de 2022 (PA 22+). Le moins qu’on puisse dire est que ses propositions de modifications de la loi sur l’agriculture furent fraîchement accueillies par un lobby agricole voyant d’un mauvais œil que l’on mette en exergue son bilan écologique insuffisant. L’objectif politique de l’USP semble bien être de sanctuariser les soutiens étatiques (fournissant aujourd’hui la moitié du revenu paysan) avec le moins de conditionnalités possibles. Cela s’appelle, pour rester dans la métaphore agricole, vouloir le beurre et l’argent du beurre, et la laitière en supplément…

Le Message constatait en effet que les objectifs environnementaux fixés à l’agriculture n’ont pas été atteints. Il relève notamment des quantités excessives d’ammoniac «dans presque 90 % des sites forestiers, dans pratiquement tous les hauts-marais, dans les trois quarts des bas-marais et dans un tiers des prairies sèches et pâturages secs riches en espèces » (p. 30) et des résidus importants d’azote et de phosphore dans les eaux, y compris souterraines, et les sols. Il souligne également que, malgré les efforts faits, «le recul de la biodiversité n’a pas pu être enrayé» (p. 102).

Dès lors, le Conseil fédéral demande de «diminuer les pertes d’azote et de phosphore d’au moins 10% d’ici à 2025 et de 20% d’ici à 2030» (p. 66) et également de «réduire la dépendance de la production agricole vis-à-vis de matières premières non renouvelables comme les énergies fossiles et le phosphore» (p. 36).

Finalement l’examen de la PA 22+ fut suspendu en mars 2021 dans l’attente d’un positionnement du gouvernement sur, notamment, « la transformation de la politique agricole en une politique globale visant à promouvoir l’alimentation saine et la production durable de denrées alimentaires ». Le rapport demandé par le Parlement est daté du 22 juin 2022 et intitulé « Orientation future de la politique agricole ».

Au sein de l’UE, les mêmes mécanismes de blocage du verdissement de la Politique agricole communautaire (PAC) sont à l’oeuvre, au risque d’endommager toujours plus les systèmes naturels dont l’agriculture a pourtant besoin: une biodiversité fonctionnelle, de l’eau en suffisance, des sols fertiles grâce à l’activité de leurs microorganismes, une agrobiodiversité assurée et des conditions climatiques propice à la production.

La hantise de manquer

Il est temps de déconstruire l’idéologie qui continue d’obséder et de polluer le mental agricole et qui est à la base de la logique quantitative. Elle est directement issue du Plan Wahlen et se nourrit de la crainte ancestrale de manquer. Il est vrai que l’autosuffisance alimentaire de la Suisse est faible : de 50% en moyenne de toutes les filières. C’est 50% aussi pour la volaille, les œufs et les légumes, un tiers pour les huiles végétales et un quart pour les fruits. Et nettement mieux pour les produits laitiers et la viande, les pommes de terre et les céréales.

Mais il y a des parades, et pas des moindres. Ainsi, si on pouvait réduire les importations de phosphates, d’énergies fossiles et de suppléments alimentaires pour les animaux (1,3 mio de t/an, un doublement en 20 ans), elle s’approcherait des 60%. Si on parvenait à diminuer les pertes entre « la fourche et la fourchette » qui s’élèvent à 2,8 millions de t/an, soit 330 kg/personne/an ou 1 kg par jour (pour moitié entre le champ et le distributeur, pour moitié entre ce dernier et le consommateur), on augmenterait encore d’un cran l’autosuffisance. Et si on s’en tenait aux recommandations des nutritionnistes, qui sont de 2400 kcal/jour/personne – alors que nous en ingérons en moyenne 3200, on parviendrait presque à l’autonomie…

Les pronostics démographiques partant d’une population de 10,5 millions d’habitants pour 2050, soit une augmentation de 1,7 million en moins de 30 ans, cela ne suffira toutefois pas. Améliorer encore le taux d’autoapprovisionnement passera par une réduction des surfaces dévolues aux fourrages animaux (« moins de 40 % des terres cultivées sont dédiées à l’alimentation humaine », lit-on en p. 5 du rapport), car il est infiniment plus rationnel d’utiliser ces surfaces pour produire des aliments végétaux pour la population plutôt que de la viande (il faut environ 10 kilos de nourriture végétale pour constituer 1 kg de viande de bœuf)…

Manger mieux et préserver les facteurs de production

Se limiter pour la production animale à nos pâturages dont c’est historiquement et naturellement le rôle est ainsi bien plus cohérent et permettrait à notre production agricole de se rapprocher des préconisations nutritionnelles. Dans son rapport du 22 juin, le Conseil fédéral constate en effet que « la population suisse se nourrit de manière non équilibrée, consommant trop de sucre, de sel, d’alcool, de graisses animales et de viande, et pas assez de produits laitiers, de légumineuses, de fruits et de légumes » (p. 47).

La phrase « Il convient d’accroître la contribution de la politique agricole à une alimentation saine et durable » (p. 9) résume bien ce propos. La cible des 2400 kcal/jour/personne passe notamment par une réduction de 69% de la consommation de viande et de 42% de celle de sucre (p. 22), options dont on voit d’emblée le bénéfice en matière de santé. Le gouvernement souligne également, comme l’avait fait le Programme national de recherche 69 (Alimentation saine et production alimentaire durable), les liens entre une alimentation saine et des modes de production environnementalement sains.

Reste à concilier le juste prix de la qualité avec le portemonnaie des consommateurs déjà très sollicités par les hausses des prix de l’énergie et des coûts de la santé. Il sera ainsi nécessaire d’accompagner les subventions à la production (au total d’environ 4 milliards de CHF/an) par des subventions ciblées à la consommation (comme cela existe pour les loyers ou les primes d’assurance-maladie).

Le Parlement doit garder son autonomie de jugement et de décision

Le vote du 25 septembre a donné un triomphe facile aux tenants du statu quo, qui persistent et signent – alors que précisément cette politique est responsable du fait qu’en 35 ans le nombre d’exploitations ait été divisé par deux, passant de 98’759 en 1985 à 48’864 en 2021, soit une perte quotidienne de 4 exploitations et de 12 emplois. Le « bétonnage » des terres agricoles souvent invoqué n’en est pas la cause principale, la surface agricole utile n’ayant regressé que de 8% environ. Par contre, la surface moyenne des exploitations a bel et bien doublé, et la paysannerie reste ainsi prisonnière dans sa « roue du hamster » de des rendements croissants.

Mais le Parlement a aussi montré qu’il n’est pas complètement aligné sur l’alliance contre nature conclue entre l’USP et les milieux économiques les plus conservateurs. Par exemple, en adoptant le 19 mars 2021 la loi sur la réduction des risques liés à l’utilisation de pesticides qui ajoutait deux articles à la loi sur l’agriculture. Le premier (art. 6 A) prescrit une réduction « adéquate » des pertes d’azote et de phosphore.

Quant au second (6 B), il prévoit que « les risques pour l’être humain, les animaux et l’environnement liés à l’utilisation de produits phytosanitaires doivent être réduits (…). Les risques dans les domaines des eaux de surface et des habitats proches de l’état naturel ainsi que les atteintes aux eaux souterraines doivent être réduits de 50% d’ici 2027 par rapport à la valeur moyenne des années 2012 à 2015 ». Tout espoir n’est donc pas perdu de voir les changements nécessaires s’opérer ! La politique agricole est l’affaire de toutes et de tous, il s’agit d’argent public et tous nous mangeons tous les jours…

Changement climatique, la grande nervosité de la droite

Voici quelques semestres, voire mois encore, on traitait dans les milieux dits « conservateurs » (mais conservateurs de quoi, au juste ?) la gauche et les verts d’hystérie climatique. Certes dans les parlements, on ne s’opposait guère aux déclarations d’urgence climatique, mais sans grande motivation d’y donner suite.

Désormais, l’été 2022 ne laisse plus de place au doute, les sécheresses persistantes, les incendies de forêt et les inondations qui ravagent le monde depuis quelques années sont destinés à prendre chaque année plus d’ampleur. Tous les secteurs d’activité sont menacés, non pas de « dictature écologique », dernière invention démagogique du président de l’UDC – mais de la dictature d’un climat qui dérape. Nul ne sait ce que deviendra le tourisme, l’énergie hydraulique ou encore la production agricole, sans parler des conditions de vie en ville ou s’il y aura assez d’eau…

La droite politique est prise à revers et on sent une grande nervosité la gagner. Lorsque l’UDC rejette toute économie d’énergie tant soit peu substantielle au nom de « touche pas à mes (mauvaises) habitudes », au nom d’une liberté de détruire l’avenir des générations futures et d’autres régions de la planète, qui va encore être séduit par cette posture, qui est le paroxysme du syndrome de l’autruche ? Je doute que le monde agricole, et rural plus largement, pourra encore longtemps se sentir représenté et défendu par ce type d’approche.

Toute liberté a ses limites

Le point commun de ces postures ? Le moins possible de restrictions à la «liberté« de faire ce qu’on veut de l’énergie, de l’eau et des autres ressources de la nature, pensant implicitement qu’elles sont infinies et que la technique permettra de leur substituer quelque artefact encore inconnu. Le moins possible, aussi, d’équipements techniques comme les éoliennes, les panneaux solaires ou encore les forages géothermiques qui permettent de récolter sans trop de pollutions les énergies renouvelables disponibles chez nous.

Ainsi, en juin dernier, la droite majoritaire au parlement de Thurgovie balayait une motion demandant une obligation d’implanter des panneaux photovoltaïques sur toutes les surfaces qui s’y prêtent. Beaucoup d’autres choses sont imposées aux propriétaires immobiliers et aux bâtisseurs, mais au nom de la liberté de valoriser l’énergie du soleil et d’accroître ainsi notre autonomie énergétique – ou de ne pas le faire, on reste en mode volontaire sur un des sujets les plus cruciaux de notre temps.

La pénurie est ainsi programmée et les responsables connus : les opposants aux énergies renouvelables et aux mesures d’économie. Des études fédérales récentes le soulignent : nos eaux sont polluées et se raréfient. Si les robinets s’assèchent, si les interrupteurs électriques n’allument plus rien, si nos ordinateurs s’arrêtent, on saura au moins pourquoi.

Leur solution : des centrales à gaz (mais avec quel gaz ?) et nucléaires (où, quand et à quel coût ?). De la poudre aux yeux – et en cas de réalisation, la poursuite de l’accumulation de risques majeurs, climatiques pour le fossile, biologiques pour le fissile.

Des postures incohérentes

Dans l’étroit biotope politique du Canton de Genève, deux déclarations de personnalités du PLR soulignent le désarroi d’une droite qui semble ne pas avoir vu le changement climatique arriver. Ainsi le président de la FER, l’ancien député Ivan Slatkine souligne  – et on ne peut que l’approuver – dans le Temps du 24 août que « Toute l’économie doit se réinventer, elle y travaille. Si elle peut avoir des incitations, c’est bien ».

Or le même jour, dans la rubrique “Coup de gueule” de l’hebdomadaire gratuit GHI, le député Alexandre de Senarclens, qu’on a connu mieux inspiré, tire à boulets rouges sur … un programme d’incitation du canton visant à « accompagner les PME dans leur transition écologique et numérique afin de renforcer la résilience et la prospérité du tissu économique genevois », parlant de « prêches-tarte-à-la-crème sur la ‘durabilité’ et la responsabilité sociétale des entreprises », notion qu’il brocarde comme un concept nouvellement inventé pour la circonstance (alors que cette notion existe depuis plus de 20 ans et est consacrée par une norme ISO – ISO 26’000 – largement reconnue, datant de … 2010).

Dans le canton de Vaud, la droite affirme qu’»il n’est pas admissible que l’Etat s’implique dans la composition de nos assiettes » et obtient en avril au Grand Conseil que dans les restaurants propriété ou subventionnés par le canton, le choix entre mets carnés et non carnés soit garanti en tout temps ; il s’agit bien d’exclure que l’urgence climatique au sérieux puisse conduire à des « journées sans viande » ou à d’autres initiatives du genre. Comme si la consommation de viande n’avait aucun impact sur la santé de la Terre – et la nôtre…

En juin, les mêmes forces, cette fois au niveau national, s’opposent pour « protéger » notre agriculture des mesures en faveur de la biodiversité du Conseil fédéral, comme si la biodiversité n’était pas un facteur-clé de la productivité agricole. Mais ailleurs, c’est le même discours : début août, la droite espagnole s’insurgeait contre les mesures d’économie d’énergie décidées par le gouvernement.

Apprendre à raisonner en termes de bonne gestion du capital naturel

Lorsque la droite se bat pied à pied contre l’extension du 30 km/h dans les zones urbaines et pour des parkings proches du centre, on se demande comment c’est compatible avec la qualité de vie dans des villes de plus en plus surchauffées. Où mettre tous ces arbres qu’il faudra planter pour rendre la vie urbaine vivable, sinon en réduisant les surfaces dévolues à la voiture ?

D’ailleurs les options prises dans les années 1950-60 au nom du tout-voiture se révèlent de plus en plus comme une des erreurs majeures de la planification territoriale, la généralisation de l’automobile débouchant sur la généralisation de l’immobilité. Parfaite illustration d’une des illusions de base d’un libéralisme sans doute mal compris, selon lequel la recherche par chacun de ses intérêts particuliers conduirait comme par miracle à l’intérêt général.

Plus fondamentalement, le discours dominant consistant à dire que seule la croissance économique nous permettra de se payer la protection de l’environnement révèle une erreur conceptuelle fondamentale. L’environnement n’est pas une sorte de déco, un luxe que seule la prospérité économique permettrait de financer, c’est tout au contraire la base même de cette prospérité.

D’ailleurs le terme d’environnement n’est pas approprié à ce qu’on ferait mieux d’appeler de manière plus correcte le capital naturel. Ce dernier est tout aussi important, sinon plus, que le capital financier et le capital humain. Et aucune forme d’économie ne peut perdurer si elle ne comprend pas le fonctionnement des systèmes naturels qui nous fournissent (encore) un air respirable, de l’eau de qualité utilisable et en quantités suffisantes, un sol fertile, du bois, du poisson, un climat acceptable (jusqu’il y a peu), bref ce qui nous permet d’exister – et à l’économie de produire et de travailler. Et ceux qui sont obsédés par la dette publique feraient mieux de s’inquiéter un peu plus de la dette écologique qui s’accumule au fil de notre empreinte écologique trois fois trop importante.

Je comprends le désarroi de ceux dont la façon de voir se trouve dépassée par des éléments qu’elle refusait de prendre en compte, marquée qu’elle était (et reste majoritairement) par la foi en la croissance et en les miracles de la technologie (s’il en survient, je serai le premier à les applaudir, sauf que je préfère en ces matières ne pas m’appuyer sur une foi) : à savoir les réactions de la Terre à notre prédation et à notre inconscience écologique.

Mais au lieu d’adapter ses théories aux faits, ici on persiste et signe. Dommage, car on aurait grand besoin d’un libéralisme responsable et solidaire, et non pas d’une suite de sorties démagogiques qui ne font que préparer les fameux lendemains qui déchantent. Il est temps d’admettre qu’il n’y a pas de marché sans régulation, comme il n’y a pas de régulation sans marché – et que l’action des individus et des entreprises doit s’insérer dans un cadre défini collectivement. Les acteurs de terrain le savent.

Agriculture, énergie: pénurie ou heure de vérité?

Depuis la guerre menée par Poutine contre l’Ukraine, plus personne ne peut nier la nécessité de revoir les circuits d’approvisionnement. La pandémie du Covid en avait déjà donné un aperçu et on s’était rendu compte à quel point le libre-échange avait un coût non seulement écologique et social, mais aussi géopolitique. La situation actuelle ne fait que le confirmer.

Il reste toutefois incertain que la volonté politique d’un rééquilibrage entre libre-échange (et donc de notre dépendance du bon fonctionnement des relations internationales) et résilience locale soit durable, tant les vertus supposées intrinsèques du libre-échange se sont inscrits dans l’ADN des décideurs des pays industrialisés. Adapter un corpus doctrinal à la réalité est toujours douloureux, on l’a vu avec la chute de l’URSS. Mais ne pas le faire est bien plus douloureux encore.

La pénurie questionne la demande, et pas seulement l’offre

Un autre enjeu est la manière de considérer la pénurie. Et à cet égard on note un parallélisme parfait entre les enjeux énergétiques et ceux de la production agricole. Alors que, en particulier sous l’angle des risques climatiques croissants – que nos étés toujours plus chauds viennent souligner – on avait déjà commencé à questionner les choix privilégiant les perspectives quantitatives, la guerre devrait être l’occasion d’un changement de cap, en prenant le meilleur du passé et du présent pour imaginer un futur à la hauteur de nos attentes…

En effet, la notion de pénurie n’est pas une réalité univoque. En matière agro-alimentaire, elle suppose qu’il est normal que les pays du Sud, en particulier en Afrique, aient négligé leur production agricole vivrière, leurs sortes traditionnelles sélectionnées durant des millénaires pour leur résistance aux conditions locales, et se soient rendus autant dépendants du blé importé.

Elle suppose qu’il est normal que l’on doive satisfaire dans les pays industrialisés une moyenne calorique de 3100 kcal/jour/personne, alors qu’elle dépasse nos besoins nutritionnels d’un tiers. Et qu’elle est obtenue par une course au productivisme qui nivelle les campagnes, les goûts et les sortes, et finalement les paysans eux-mêmes, dont le nombre est en diminution constante, réduisant d’autant nos capacités d’autonomie locale.

Qu’il est normal de dépendre massivement d’intrants importés et polluants, au risque de lourds impacts écologiques. Qu’il n’est pas grave que le monde dépende pour les deux tiers de sa nourriture de 9 espèces végétales, car on a tout sacrifié à une vision purement financière et court-termiste de la rentabilité. Ni qu’on assiste à la perte d’un tiers, entre « la fourche et la fourchette », de la nourriture produite… Tous ces points étant autant de leviers d’action à mettre rapidement en oeuvre!

Quelle stratégie agro-alimentaire pour la résilience des territoires ?

A l’examen, c’est bien la stratégie de « verdissement » de l’agriculture qui nous libère des dépendances, bien plutôt que l’accélération de la fuite en avant. Pourtant c’est cette dernière option que le lobby de l’agrobusiness, incapable de se remettre en question, tente de faire passer, profitant de l’inquiétude ancestrale ne pas avoir assez à manger que le terme pénurie suggère. Et on oublie que le secteur agro-industriel mondial émet 25 à 33 % de tous les gaz à effet de serre anthropogènes. D’ailleurs, la FAO prône aujourd’hui l’agroécologie comme seule façon de nourrir une humanité en nombre croissant sans détruire les sols ni la condition paysanne.

En matière énergétique, le schéma est exactement le même. Alors que depuis un demi-siècle (première crise du pétrole 1973), on connaît les risques géopolitiques et écologiques de notre dépendance du fossile, ce n’est que très progressivement et par à-coups qu’on a valorisé les ressources que nous avons dans notre environnement direct : géothermie, bois, biogaz, eau, vent, soleil, chaleur de l’environnement, qui ne font actuellement à peine que le quart de notre approvisionnement – alors qu’elles sont les plus sûres et les moins polluantes.

Energie : prendre au sérieux les économies possibles

Quant aux mesures pour agir sur la demande, elles sont connues de longue date : chauffer moins en hiver, rouler moins vite, redéployer les transports publics, réduire la place de l’aviation, notamment. Et chaque petite action pour concrétiser cette liste est un combat, qu’on se rappelle des discussions en France sur l’aviation courte distance – et la mise dans un grand tiroir des propositions de la convention citoyenne du climat, malgré l’engagement de Macron de les suivre quasiment à la lettre…

Là aussi la pénurie doit d’abord être l’occasion de redéployer tout l’arsenal du questionnement de la demande, et surtout pas, comme l’UDC vient de le faire sur le mode démagogique qu’on lui connaît, de renoncer aux mesures climatiques et de relancer l’atome. Car si des panneaux solaires ou des éoliennes s’implantent techniquement en peu de mois, prôner le nucléaire ne fait que repousser les échéances d’au moins une décennie. Et pendant ce temps, on ne ferait rien ?

Raser gratis, c’est la promesse des démagogues de toujours, mais on connaît le prix des lendemains qui déchantent. Et dire que d’aucuns continuent à refuser les éoliennes, soit 7% de notre production électrique disponible en peu de temps si les opposants voulaient bien retirer leurs objections d’enfants gâtés. Une chose est sûre : les réponses communes aux risques climatiques et aux risques de dépendance géopolitique existent, à nous de les mettre en œuvre.

Les trois défis de la finance durable

Trois enjeux sont critiques pour la réussite de la nécessaire transition vers la durabilité. La première : une partie suffisante de la population se sent-elle assez concernée et motivée pour s’y impliquer ? La deuxième : si la transition devait aggraver les inégalités sociales au lieu de les réduire, il n’y aura pas d’adhésion de la population. La troisième : la trajectoire de la finance doit être fondamentalement modifiée.

C’est sur ce dernier point que les évolutions ont été les plus rapides. A long terme il ne devrait y avoir plus que de la finance conformes aux exigences de la durabilité, assurant un taux de retour sur investissement raisonnable mais pas abusif, et avec des engagements ayant un impact écologique et social avéré. Même si on en est loin, l’évolution est spectaculaire.

Le dernier rapport de Swiss Sustainable Finance montre une multiplication par 50 en dix ans des activités financières qualifiées de durables en Suisse, passant de 40 milliards en 2011 à près de 2000 milliards en 2021 (environ un quart des actifs sous gestion des banques suisses). Mais tout se passe actuellement comme si on était sur un replat, sur des hésitations, des doutes, des risques pour la crédibilité de la transition du système financier vers la durabilité. Or ce n’est plus le moment d’hésiter, il faut mettre la vitesse supérieure! Et pour ce faire trois questions doivent maintenant être clarifiées.

Première question : qu’entend-on par « durable » ?

Il n’y a pas longtemps encore, des versions assez divergentes de ce que serait la durabilité circulaient. Mais depuis l’adoption par l’Assemblée générale de l’ONU de l’Agenda 2030, avec ses 17 objectifs de développement durable (ODD) et leurs 169 cibles, on ne peut plus affirmer que la durabilité serait à géométrie variable.

Elle apparaît au contraire comme un système d’objectifs concrets et cohérents, définis de manière normative. Et résumée en deux mots, la durabilité signifie proportionner l’empreinte écologique de nos activités aux capacités des systèmes naturels, et veiller à une hiérarchie des besoins. Ces deux objectifs sont loin d’être atteints et le but de la transition est bien d’y parvenir.

En matière de financement durable, un consensus s’est progressivement établi autour de la mesure de l’atteinte d’objectifs environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG), comme par exemple l’égalité des genres, la neutralité climatique ou encore des possibilités de participation des salarié.e.s.

A ce jour, il manque toutefois une norme mondiale, par exemple définie par un standard ISO, fixant un minimum d’exigences contraignantes à appliquer dans chacune des trois atégories. Certes la « taxonomie » de l’UE a précisé le volet environnemental, non sans controverses (le rôle du gaz et du nucléaire comme énergies de “transition” – donc en quelque sorte provisoirement tolérés – vient d’y être confirmé par le Parlement européen), et on attend avec intérêt les contenus qui seront retenus pour les deux autres volets.

Mais la clé sera la concordance avec le système des ODD, cadre de référence pour de nombreux territoires et organisations, y compris économiques.

Deuxième question : comment mesurer l’état d’atteinte des objectifs fixés ?

Une fois le niveau d’exigence minimum défini (conditions plancher que chaque établissement financier ou gestionnaire de fonds peut ensuite renforcer à sa guise), comment vérifier si l’entreprise cible y répond ?

Il faut pour cela que les deux parties s’équipent : les entreprises doivent, tout comme elles doivent le faire depuis toujours avec la comptabilité financière classique, documenter (avec des données vérifiées voire auditées) leurs performances ESG. Et les établissements financiers devant pour leur part se doter des capacités d’analyser ces performances – de la même manière dont elles disposent d’analystes financiers.

L’approche la plus directe est toutefois celle de la finance d’impact : on ne corrige pas ce qui existe mais cible la mise de fonds exclusivement sur ce qui est positif en termes d’impact ESG, tant au niveau du fonctionnement de l’entreprise que de ce qu’elle met sur le marché.

Troisième question : quelle conséquence tirer d’une notation ESG ?

Quasiment aucune entreprise, aucune personne morale (ni physique d’ailleurs) n’est parfait en matière de durabilité, et les procès d’intention seraient de nature à décourager quiconque voudrait se mettre en chemin.

Il faut donc clairement distinguer entre greenwashing, qui est une forme de tromperie de soi et des autres et qui doit être combattue, et greenwishing, qui est le souhait de s’améliorer, lequel demande au contraire à être soutenu.

Dès lors, il vaut bien mieux (sauf critères d’exclusion bien sûr) doter les investissements ou les crédits alloués de conditionnalités ESG fortes et facilement vérifiables, plutôt que de céder les actifs insuffisamment durables à d’autres investisseurs bien moins exigeants, qui ne feront rien pour faire progresser l’entreprise en cause.

L’ensemble de ces démarches s’inscrivent dans la nécessité de reconnecter l’économie avec les enjeux de société dont elle s’était abusivement détachée, et de conjuguer désormais de pair rentabilités financière, écologique et sociale. Un tournant qui n’a que trop tardé à être initié.

 

Ne laissons pas les sols se dérober sous nos pieds

Mauvaise gestion de l’eau, notamment des eaux de pluie dans les régions arides, mauvaise attribution de la ressource (par exemple en priorisant le tourisme ou en développant des cultures demandant beaucoup d’irrigation) ; mauvais usage des terres (par exemple par surpâturage) faisant que les sols se dégradent de plus en plus : voilà deux fléaux qui se conditionnent mutuellement.

Le changement climatique ajoute sa dynamique délétère : quand il fait 50°C au Pakistan ou en Irak, les zones humides et même les cours d’eau s’assèchent rapidement. Les images de la mer d’Aral réduite au dixième de ce qu’elle était, de plans d’eau en Irak aujourd’hui totalement desséchés, du lac Tchad qui n’est plus que l’ombre de lui-même jalonnent cette dynamique négative.

Les pays industrialisés ne sont pas à l’abri. La sécheresse y progresse aussi, et les cultures n’y sont pas nécessairement adaptées (comme planter du maïs dans des régions arides). Le compactage du sol par des machines agricoles de plus en plus lourdes, l’usage de pesticides et autres intrants perturbe, voire détruit, la vie biologique des sols, réduits à l’état de seuls supports.

Partout au monde, l’enjeu est de soutenir sa productivité naturelle : c’est la vie du sol, dans sa couche superficielle, qui l’assure – et assure notre subsistance. « Dans les sols agricoles, le taux minimum de matière organique devrait être de 3 à 6%. Mais actuellement, dans près de 40% des terres agricoles mondiales, le taux de matière organique est inférieur à 0,5% » souligne l’activiste Indien Sadhguru, qui a parcouru ce printemps les capitales européennes pour les sensibiliser à cet enjeu-clé (Tribune de Genève, 26 avril 2022).

Un état des lieux sans concessions

Selon « Perspectives territoriales mondiales », le 2e rapport sur l’état des sols établi par le secrétariat de la Convention des Nations Unies pour la lutte contre la désertification (LCD), 40% de terres sont désormais dégradées, impactant la moitié de l’humanité. Voici 5 ans seulement, elles étaient 25% – une progression aussi fulgurante qu’inquiétante. Près de 70% des terres émergées ont été transformées par les usages humains. Le rapport souligne le lien direct entre la dégradation des capacités productives des sols et des écosystèmes, et celle des conditions de vie des populations, conduites à s’entasser dans les bidonvilles, voire à migrer plus loin.

« À l’échelle mondiale, les systèmes alimentaires sont responsables de 80% de la déforestation et de 70% de l’utilisation de l’eau douce. Ils constituent aussi la principale cause de perte de biodiversité terrestre. La santé des sols et la biodiversité sous terre – la source de presque toutes nos calories alimentaires – ont été également largement négligées par la révolution agricole industrielle du siècle dernier « souligne ce document.

Ses auteurs ajoutent : « L’agriculture moderne a modifié la surface de la Terre plus que toute autre activité humaine, de la production de denrées alimentaires, d’aliments pour animaux et d’autres produits de base jusqu’aux marchés et aux chaînes d’approvisionnement qui relient les producteurs aux consommateurs. Rendre nos systèmes alimentaires durables et résilients contribuerait de manière significative à la réussite des programmes mondiaux concernant les terres, la biodiversité et le climat. (…) Plus de 700 milliards de dollars sont versés en subventions agricoles chaque année, mais seulement 15 % environ de ce montant a un impact positif sur le capital naturel, la biodiversité, la stabilité de l’emploi à long terme ou les moyens de subsistance.»

Oui, les enjeux du climat, de la biodiversité et des sols sont complètement imbriqués. D’ailleurs, les conventions sur les changements climatiques, sur la biodiversité et sur la désertification ont été lancées ensemble, lors du plus grand rassemblement de l’ONU depuis sa création, le “Sommet de la Terre” tenu voici 30 ans (du 4 au 14 juin 1992) à Rio de Janeiro, et sont entrées en vigueur respectivement en 1994, 1993 et 1997.

Les solutions sont à portée de mains, mettons-les en œuvre

Perspectives territoriales mondiales rappelle que «fin 2021, plus de 115 pays avaient pris des engagements quantitatifs territoriaux pour restaurer 1 milliard d’hectares d’exploitations agricoles, de forêts et de pâturages ; cela représente une superficie supérieure à celle des États-Unis ou de la Chine. (…)  La restauration des terres est entendue au sens large comme un continuum de pratiques de gestion durable des terres et de l’eau qui peuvent être mises en œuvre pour conserver ou ‘ré-ensauvager’ les zones naturelles, ‘intensifier’ une production alimentaire respectueuse de la nature dans les paysages ruraux, et ‘verdir’ les zones urbaines, les infrastructures et les chaînes d’approvisionnement. »

En lançant en 2007 le gigantesque projet de Grande muraille verte afin de stopper l’avancée du désert, l’Union Africaine avait vu juste. Mais le long des 7775 km séparant Dakar de Djibouti à travers 11 Etats, seuls 20% des environ 100 millions d’hectares prévus ont été réhabilités. Et encore, il ne suffit pas de planter des arbres, il faut les protéger, les entourer, les insérer dans une gestion durable des sols à travers des pratiques culturales et pastorales appropriées. Indécision et fragilité des administrations, insécurité, implication insuffisante des populations locales, corruption entravent l’avancée de cette vaste entreprise. Mais le signal est donné.

A la COP 15 (15e conférence des Etats parties à la convention) de la LCD tenue en mai dernier à Abidjan, capitale de la Côte d’Ivoire, il a été retenu d’accélérer d’ici 2030 le programme de restauration d’un milliard d’hectares de terres; on y a aussi noté d’»assurer de plus grandes synergies entre les trois conventions de Rio y compris des complémentarités dans la mise en œuvre de ces traités grâce à des solutions fondées sur la nature et à la définition d’objectifs au niveau national. » 

Jusqu’à quand les demi-mesures ?

Toutefois, alors que divers pays auraient souhaité un Protocole sur la lutte contre la sécheresse, la conférence s’est contentée d’»établir un groupe de travail intergouvernemental sur la sécheresse (…) afin d’examiner les options possibles, y compris les instruments politiques mondiaux et les cadres politiques régionaux, pour soutenir le passage d’une gestion réactive à une gestion proactive de la sécheresse.»

Elle a aussi souligné la nécessité « lutter contre la migration forcée et les déplacements provoqués par la désertification et la dégradation des terres en créant des opportunités sociales et économiques qui augmentent la résilience rurale et la stabilité des moyens de subsistance, et en mobilisant des ressources, y compris de la diaspora, pour des projets de restauration des terres. »

A ce jour, 128 États se sont engagés pour un objectif de neutralité en matière de dégradation des terres d’ici 2030. Reste que les politiques agricoles peinent à prioriser les pratiques agro-écologiques, une sylviculture durable et un pâturage régénératif, sans lesquelles rien n’est possible. Précisément, la Côte d’Ivoire a perdu 90% de ses forêts en 60 ans. Perdu signifiant ici par négligence de l’Etat ou délibérément, pour un profit financier à courte vue de quelques-uns. On détruit ainsi ce qui protège le sol et la biodiversité et absorbe du CO2 : le couvert arboré. Alors que l’agroforesterie permettrait de concilier forêt et cultures de qualité, par exemple de cacao. A quelques kilomètres de destructions massives de la forêt, certains montrent la voie, produisant parmi les meilleurs chocolats au monde…

 

Dérégulation: une dérive cher payée

La différence entre libéralisme et néolibéralisme ? Le libéralisme correspond idéalement à une économie de marché où l’Etat fixe les conditions-cadre et assure les infrastructures de base au service de la population et des entreprises. Quant aux acteurs privés, personnes physiques et morales, ils savent – idéalement aussi – que la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres, et devient tyrannie si elle n’est pas guidée par le sens des responsabilité.

Le néolibéralisme est une dérive qui prétend faire table rase de ce subtil équilibre, pour revenir à la « vraie foi » : la loi de Ricardo ; la loi d’Adam Smith. La loi de Ricardo : celle dite des avantages comparatifs: chaque pays est prié de se concentrer sur ce qu’il sait le « mieux » faire. La loi de Smith : la « main invisible », soit la croyance que l’intérêt général est le produit de l’addition des intérêts individuels. Ces deux affirmations se sont révélées fausses.

Un coût écologique et social énorme

Cette dérive a un coût écologique et social énorme, car la mise en compétition globalisée s’est jouée à armes inégales. Au lieu de répandre les bienfaits d’une prospérité largement partagée, elle a vidé des régions entières, fait disparaître des savoirs-faire précieux, des biens et services de qualité. Et de l’addition des égoïsmes individuels n’est aucunement sorti comme par miracle l’intérêt général.

Car le marché est faussé, avec des externalités positives qu’il ne parvient pas à rémunérer, et des externalités négatives donnant un avantage indu à des façons de faire qui, en complète transgression du principe du pollueur-payeur, n’intègrent pas dans leur prix le coût des dommages écologiques et sociaux infligés à autrui.

Ces deux erreurs de perspective ont poussé des populations entières dans les bras de populistes réclamant la fermeture des frontières, et prônant le repli sur soi et un nationalisme revanchard. Et qui, se refusant eux aussi à réguler l’économie, n’arrivent pas non plus à tenir leurs promesses.

Pas de marché sans régulation, pas de régulation sans marché

Il est temps de rappeler qu’il n’y a pas de marché sans régulation – et pas de régulation sans marché. La vertu, les égards pour autrui et l’éthique n’étant pas équitablement répartis parmi les humains, ce qui est important pour la vie en société ne peut pas être laissé au libre choix des personnes. C’est ainsi par exemple pour le paiement de l’impôt ou le respect des règles de la circulation routière, et personne ne songerait à les laisser à l’adhésion volontaire des individus…

Le marché – la rencontre entre une offre et une demande – et sa régulation – l’affirmation de l’intérêt public – se conditionnent mutuellement. Déjà dans l’Antiquité, l’État se faisait garant des moyens d’échange (l’étalon monétaire, la vérification des poids et mesures) et contrôlait la loyauté de l’offre (qualités alléguées, hygiène et sécurité, probité…). Puis on a réglementé les taux d’intérêt, les relations de travail, les risques pour la santé et l’environnement…

Garantir l’intérêt général

À chaque fois, il a fallu trancher entre profit à court terme pour quelques-uns et bien commun, et contrer des intérêts particuliers. La difficulté de le faire, face aux grands enjeux actuels, souligne la faiblesse de l’État, alimentée par cette dangereuse dérive clairement démentie par les faits : que l’économie fonctionnerait d’autant mieux qu’on ne s’en mêlerait pas.

Les mesures tant de soutien de l’économie que sanitaires prises durant la pandémie, les sanctions contre la Russie de Poutine agressant un pays indépendant depuis 30 ans, marquent le réveil de la puissance publique. Mais elle reste encore timide face aux « paradis fiscaux » organisant une prédation éhontée par un petit cercle, qui prive chaque année les États de quelque 420 milliards de dollars de recettes hautement nécessaires; face à des délocalisations sacrifiant les humains et les territoires sur l’autel de la baisse des coûts ; face aux licenciements économiques abusifs opérés pour augmenter marges et dividendes ; face à la difficulté de trouver du travail quand on est trop jeune, trop âgé, pas assez qualifié, trop qualifié…

Réhabiliter l’Etat mais quel Etat ?

Il nous faut donc réhabiliter l’État, car l’alternative est la loi du plus fort. Mais quel État ? Si cet État est corrompu, inefficace, ne respecte pas les droits fondamentaux, il pratique à son tour la loi du plus fort. Il n’y a pas d’autre solution que l’État de droit, la séparation des pouvoirs et leur contrôle mutuel, la proportionnalité des mesures édictées, le monopole étatique de la violence, une prise de décision démocratique et informée, une organisation décentralisée.

L’État se portera garant du faible face au fort, sollicitera ceux qui peuvent aller de l’avant et soutiendra ceux qui ne le peuvent pas, afin qu’ils le puissent plus tard. Son rôle est d’agir sur ce qui relève du collectif, non de se mêler de ce qui appartient à la sphère individuelle: il est libéral pour les modes de vie, mais interventionniste lorsque la liberté d’autrui est concernée. Son souci sera que toutes et tous aient un accès à un emploi et/ou à un revenu équitable, il fixera des minimums et des maximums salariaux, encouragera le partenariat social, édictera des normes en matière de travail et organisera la couverture sociale.

Parmi ses rôles : la formation ; la recherche ; la garantie d’un système de santé fonctionnel (en incluant la promotion de la santé et la prévention) et de bonnes infrastructures de transport et de communication ; la justice et la sécurité interne et externe. Mais aussi la bonne gestion des bases naturelles de la vie et le soutien à un ordre international fondé sur le droit et la concertation entre les nations.

Pour une relocalisation solidaire

Face aux dérives de la globalisation, une relocalisation solidaire, une prise de responsabilités et une résilience des territoires sont indispensables. Une voie du milieu entre un commerce mondial sans foi ni loi et une autarcie qui tournerait vite à l’enfermement ! Développer la capacité productive locale est un premier axe, mais le second est la généralisation des principes du commerce équitable aux échanges économiques. Il ne doit plus être possible de ne viser que le bénéfice financier, ni de l’obtenir au prix d’une destruction de valeurs écologiques et sociales. Tout au contraire, il s’agit de viser de pair une rentabilité écologique, économique et sociale. Les entreprises à mission, telles prévues dans la législation française, ou l’approche B-Corp montrent ici le chemin.

Il a beaucoup été question ces dernières années des traités de libre-échange. De tels traités seraient hautement nécessaires, mais pas pour déréguler davantage – pour mettre un terme à la sous-enchère écologique et sociale. Par exemple, en faisant des conventions de l’OIT le standard social mondial. Ou encore en rendant obligatoires les Principes directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme, ou les Principes directeurs pour les entreprises multinationales de l’OCDE.

Acter la fin du néolibéralisme

L’avenir dira si Emmanuel Macron, en se découvrant d’un coup partisan de la planification écologique, a compris le changement de paradigme que cela implique : acter la fin du néolibéralisme et admettre la nécessité et la légitimité d’un État régulateur afin de garantir le bien commun et la primauté de l’intérêt général. L’enjeu est fondamental : la lutte contre les inégalités, et pour le respect des capacités productives des systèmes naturels, sans lesquels rien d’humain ne saurait prospérer. Ce n’est qu’à ces conditions qu’on pourra endiguer un populisme destructeur et assurer les conditions du vivre ensemble sur notre petite Planète.

 

Trump/Clinton 2016, Le Pen/Macron 2022, ressemblances, dissemblances

A première vue les parallèles sont saisissants entre l’élection présidentielle américaine de 2016 et celle qui se déroule ce mois d’avril en France :

  • Dans les deux pays, la fonction présidentielle est placée au centre des débats et des institutions.
  • Si les USA sont parmi les grandes puissances mondiales, la France est au cœur de l’UE, un des six Etats fondateurs, capable de la faire évoluer positivement ou négativement.
  • Les deux élections présentent dès lors des enjeux globaux majeurs.
  • Dans les deux cas, s’affrontaient et s’affrontent des candidats perçus comme les représentants de l’»élite» de la capitale (Hillary Clinton, Emmanuel Macron), et des challengers se présentant comme les porte-parole des populations exclues du festin des riches (Donald Trump, Marine Le Pen).
  • Dans les deux cas, les premiers pensaient gagner parce qu’ils avaient la raison pour eux, et dans les deux cas les challengers ont réussi leur pari de rassembler une bonne partie des « exclus » sous une bannière souverainiste et de préférence nationale.
  • Dans les deux cas, la Russie de Poutine a clairement indiqué ses préférences et est intervenue directement.

« Avant c’était mieux »

Dans les deux cas, enfin, on note, après des années de pilonnage médiatique notamment sur les réseaux dits sociaux, un déplacement net du curseur électoral vers la droite. Le/la candidat.e populiste récupérant les craintes du milieu populaire d’être concurrencé par plus pauvres qu’eux et de ne plus reconnaître son pays comme il était « avant » (avant l’arrivée de migrant.e.s en nombre, avant la dissolution des mœurs et l’insécurité dans les quartiers, etc.), craintes consécutives au grippage de l’ascenseur social et signes de perte de confiance dans le « progrès ». Le/la candidate « de l’élite » se situant du coup également plus à droite, notamment en matière économique. Et si Trump racolait les foules avec son Make America Great Again, le discours lepéniste ne dit pas autre chose, en recyclant l’image de la douce France des villages prospères d’autrefois, regroupés autour de l’école, la mairie et le clocher – qui avait fait élire Mitterrand voici 40 ans.

Le risque ? Que la démagogie, la versatilité, les insultes, les outrances et le bain de foule permanent prennent le dessus sur un discours de responsabilité, comme Trump, Salvini ou Orban l’ont tristement illustré tout au long de leurs mandats. Mais surtout, et cela explique toute la sollicitude de Poutine pour l’extrême-droite souverainiste européenne, celui d’un affaiblissement notable de l’UE.

Un enjeu clé : consolider ou déstabiliser l’UE ?

La guerre menée par Poutine contre l’Ukraine a souligné clairement l’importance vitale pour les peuples d’Europe que UE soit solide et solidaire, s’ils tiennent à leur souveraineté et à leur liberté. Car la souveraineté ne peut désormais plus s’exercer qu’ensemble, si l’on veut peser sur le monde. Nous devons donc pouvoir compter les uns sur les autres en Europe, et, quel que soit le prochain président américain, il devra avant tout s’occuper du Pacifique bien plus que de l’Atlantique. En effet, tôt ou tard la Chine passera à l’action face à Taïwan, qui démontre au quotidien l’intolérable pour Xi Jinping, à savoir que la démocratie est parfaitement compatible avec la mentalité chinoise – et ce sera alors l’heure de vérité pour l’Amérique.

L’élection présidentielle française – tout comme celles de 2016 et de 2020 en Amérique – a donc une dimension géopolitique de premier ordre. C’est là qu’on mesure à quel point, dans son assurance et sa superbe, Macron a négligé de susciter l’adhésion des Français. Il a assumé sans broncher l’étiquette délétère de président des riches, limitant l’impôt sur la fortune au foncier et voulant augmenter l’âge de la retraite, ignoré l’état de délabrement social de son pays, occulté les drames des territoires qui se désertifient et des banlieues – fabriques d’exclusion et d’extrémismes laissées à elles-mêmes. Il n’a pas su saisir la crise des gilets jaunes pour décentraliser le pouvoir et introduire des éléments de démocratie directe, ni les propositions de la convention citoyenne pour le climat, trahissant au passage sa promesse de les reprendre intégralement.

Négliger le lien avec la population se paie cher

Il a ainsi gravement fragilisé sa position. Mais au-delà de tous les parallèles entre Trump et Marine Le Pen, il y a une différence de taille entre les deux modes d’élection : celui en France est simple et direct ; est élu le candidat qui a obtenu le plus de voix. Aux Etats-Unis, le système électoral fait que Hillary avait 3 millions de voix de plus que Trump, mais a quand même perdu. Il a fallu à Biden un différentiel de 8 millions de voix en sa faveur pour l’emporter. Souhaitons donc à la France et à l’Europe que Macron fasse un résultat positif, et espérons que le souvenir du vent du boulet lui rappellera la nécessité de cultiver les dimensions écologique, sociale et de gouvernance, pour que la France puisse être enfin en paix avec elle-même.

Six leçons de la guerre en Ukraine

Un mois que l’agression ignoble dure, un mois que le pays se vide de ses femmes et de ses enfants, un mois qu’il résiste les armes à la main. Et déjà se dessine sous nos yeux un monde nouveau, plein de périls pour ce qui nous tient à coeur, pour ce à quoi nous croyons. On a parlé de changement d’époque au sujet de la pandémie. Ce n’était qu’un prélude.
Six premiers enseignements me semblent s’imposer.

Un combat pour des valeurs

La première leçon est de l’ordre des valeurs. Ce 18 mars, le président Biden appelait son homologue chinois Xi Jinping. Ce dernier est resté évasif sur son soutien à la Russie mais son message n’en est que plus clair sur le fond: pour lui, le temps des démocraties est révolu, l’avenir appartient aux régimes autoritaires.

Désormais, il suffirait que Poutine et Xi Jinping décident de quitter l’ONU et ses engagements en matière de droits humains, de règlement pacifique des conflits, de concertation et de durabilité, pour créer une contre-ONU fédérant les pays dépendant d’eux ou qui sympathisent avec eux. Par détestation de l’Occident, Poutine est semble-t-il devenu un héros dans le monde arabe et africain. Xi Jinping quant à lui récolterait là les fruits des réseaux patiemment tissés par la Chine dans le monde, à travers ses achats massifs de terrains en Afrique et Amérique latine et les infrastructures construites dans de nombreux pays désormais endettés auprès d’elle.

Il suffirait que les républicains reprennent cet automne le contrôle du Congrès américain et que Trump revienne dans 3 ans pour que les Etats-Unis redeviennent cette puissance erratique, fascinée par les hommes forts et leurs pratiques, que Bolsonaro soit réélu au Brésil – pour que l’Europe se retrouve assez seule au monde comme garante des valeurs humanistes et de l’Etat de droit.

Europe : s’unir ou disparaître

Le second message en est la conséquence. Ce que l’agression contre l’Ukraine a su provoquer en Europe est un sursaut qui n’était pas évident mais qui a soudainement rappelé le continent à l’essentiel et la réaction à l’électrochoc a été la bonne: se recentrer sur nos valeurs communes. D’un coup, une évidence longtemps occultée, négligée s’est imposée, et qui est au coeur de la construction politique européenne: aucun pays, même pas la Grande-Bretagne qui s’est bercée de l’illusion de pouvoir s’en sortir toute seule, ne peut plus aspirer à être souverain seul.

Désormais, en Europe la souveraineté s’exerce en commun ou pas du tout. Une défense militaire européenne doit être une évidence, prête à succéder à une OTAN qu’une Amérique néo-trumpienne quittera sans doute sans états d’âme, Amérique qui aura quoi qu’il en soit fort à faire dans l’espace du Pacifique et qui devra tôt ou tard faire de l’Atlantique une priorité de second ordre.

La fin du libre échange insouciant

Le troisième message est la fin de la confiance béate dans les vertus du libre-échange illimité, irresponsable et globalisé. On sait depuis un demi-siècle qu’on grille la chandelle des capacités productives de la nature par les deux bouts, on sait depuis 30 ans qu’il faut pratiquer la sobriété énergétique et se fonder sur les ressources locales, renouvelables, nettement moins polluantes. Mais on n’a à ce jour pris que des mesures indolores qui n’ont pu changer les choses qu’à la marge.

Désormais une relocalisation solidaire, une économie circulaire, un meilleur degré d’autosuffisance alimentaire (y compris en termes d’intrants et de produits auxiliaires), doit redevenir un axe essentiel de la toute politique de sécurité, le socle de toute politique.

La crise sanitaire l’avait déjà laissé percevoir, l’agression contre l’Ukraine nous en livre la confirmation : le temps du libre échange insouciant, des batailles pour le moindre coût (financier, en négligeant généralement les aspects politiques, écologiques et sociaux) et des avantages comparatifs est révolu. L’activité économique doit s’inscrire dans un jeu géopolitique redevenu terriblement incertain.

Contrer la 5e colonne des dictateurs

Quatrième enseignement : depuis des années Poutine soutient tant qu’il le peut les mouvements populistes, souverainistes et d’extrême-droite en Europe. Ce n’est pas que par affinité naturelle entre ces formations et sa posture d’homme fort qu’elles prennent pour modèle. C’est avant tout pour saboter le projet d’unité politique de l’Europe, qui est désormais la clé de la survie de nos valeurs communes. Et les populistes sont définitivement démasqués comme la 5e colonne de la dictature.

Le mieux est l’ennemi du bien

Cinquième conclusion: il y a dans ce monde surtout le choix du moindre mal. On a pris l’habitude en Occident de «comprendre« la posture agressive de Poutine et de l’expliquer, en se culpabilisant, par des postures semblables prises par l’Occident en Afrique (pour la France) ou au Proche et Moyen Orient (pour l’Amérique). Mais on oublie là un élément essentiel : en Occident il est possible de contrer ces postures, elles sont loin de faire l’unanimité. La lassitude de l’opinion publique a forcé le gouvernement américain de mettre fin à la guerre du Vietnam et à se retirer, un demi-siècle plus tard d’Afghanistan. La France a pour sa part quitté le Mali (pour être aussitôt remplacée par la troupe sanguinaire de Wagner). L’immixtion durant des décennies des Etats-Unis dans leur « arrière-cour », généralement en faveur des dictateurs, n’a jamais fait l’unanimité en Amérique.

On peut aussi proposer des lois et légiférer pour inscrire les activités économiques dans une responsabilité écologique et sociale, en débattre, échanger sur ce qui est le mieux pour le bien commun. Il y a des élections, une alternative, par exemple entre Trump et Biden, Salvini et Draghi, et en France entre Macron et Le Pen (ou serait-ce au final Mélenchon ?)… S’il faut être sous l’ombrelle d’un « impérialisme », mieux vaut que ce soit celui qui nous a naguère débarrassé d’Hitler plutôt que celui qui l’a remplacé par Staline.

Essentiel : tenir ses promesses

Enfin, sixième enseignement. Les aspirants à la gouvernance autoritaire voire totalitaire du monde voient s’offrir un boulevard par les dirigeants du monde démocratique, dont ils sont entièrement responsables : ils ne réalisent que peu leurs promesses. Une immense défiance, une grande lassitude minent nos démocraties de l’intérieur, au point que beaucoup (le mouvement «antivax » par exemple) ne ressentent pas de vraie différence entre Etat de droit et dictature; ils ont tort mais c’est ainsi. On parle de démocratie, mais tolère une fracture sociale grandissante. On parle de changement climatique, mais ne fait quasiment rien qui fasse mal aux lobbies et réflexes dominants. On parle de créer des emplois, mais rien de significatif ne vient.

Les dictateurs, eux, réalisent en général leurs promesses, fussent-elles terrifiantes. Ainsi tous les crimes abominables dont Hitler s’est rendu coupable étaient détaillés dans ce fatras hystérique appelé Mein Kampf, écrit dix ans avant sa prise de pouvoir et appliqué ensuite à la lettre… La démocratie est un contrat entre un peuple et ses dirigeants et sa crédibilité est entièrement fonction de la mise en œuvre des promesses sur lesquelles les candi