Le mouvement anti-vax, un virus qui s’attaque au corps social?

Que se passe-t-il dans notre société pour que des personnes a priori tout à fait sensées se révoltent contre une mesure de prévention qui est quasiment la seule à pouvoir arrêter la circulation d’un virus qui a déjà tué plus de 5 millions de personnes dans le monde? Pour qu’un gouvernement démocratique soit traité de dictature, pour que la liberté soit perçue comme un droit absolu, sans aucune contrepartie en termes de responsabilités et d’égards pour autrui? Pour qu’on accepte allègrement le risque d’aboutir aux soins intensifs, à l’impact sur les coût de la santé de plus de 10’000.- par jour auxquels il faut ajouter les semaines de rééducation, alors que le vaccin est offert gratuitement? Pour qu’on nie que les personnes vaccinées qui tombent malgré tout malades le sont de manière bien moins grave que les non vaccinées?

Le mouvement anti-vax ne cesse de surprendre par son intransigeance, sa victimisation, son refus de la discussion et sa propension aux amalgames et aux demi-vérités. Il y a là une mixture étrange faite de ressentiment, de nombrilisme, de complotisme, d’exaspération. Le tout garni du célèbre : «Tu ne me convaincras pas». Réclamera-t-on demain de rouler à 200 à l’heure sur l’autoroute, de ne payer les impôts que volontairement, de demander le libre choix entre l’enseignement du créationnisme et celui de la théorie de l’évolution, de refuser les contrôles d’identité ?

Plongée dans les profondeurs d’un mouvement
Je précise que dans une démocratie il est tout à fait normal voire nécessaire que des avis divergents se confrontent. Mais ce qui crée ici le malaise sont les motifs et la manière. Ainsi, un ami journaliste m’interpelle : qu’attend la gauche pour dénoncer l’imposture des gouvernements, de la pharma, de l’OMS alors qu’il existe tant de moyens de guérir et de prévenir le Covid de manière naturelle et bon marché ? Que nous votions tous pour l’UDC ?

Une personne active dans une institution scientifique compare la discrimination et les critiques dont souffrent, à l’écouter, les anti-vax au port de l’étoile juive imposée par les nazis et prémisse de l’holocauste, ou, plus modestement, à l’apartheid de naguère en Afrique du Sud. Un 3e, à peine remis d’une grave atteinte à sa santé, proclame à propos du vaccin : «ils ne m’auront pas». Une autre personne ressent la présence de particules magnétiques à l’endroit de la piqûre. La preuve : des objets métalliques y resteraient attachés. Enfin, un autre qui se persuade que le vaccin opère par manipulation génétique.

Et toujours ce discours : «ils» , «eux», le système, ceux qui tirent les ficelles, ceux qui veulent nous soumettre à leur volonté, les pharmas, le gouvernement. Tous pareils, tous ligués contre le peuple et sa liberté, tous corrompus, méchants, malveillants.

Une immense méfiance
Une immense méfiance s’est ici accumulée, qui débouche sur un récit plus que biaisé, donnant une apparence de cohérence et de vraisemblance aux suppositions les plus hallucinantes, construit en ne retenant que les éléments qui le conforteraient.

Mais qui reflète les incertitudes et les angoisses croissantes de notre temps. Il est certain que cette vague du rejet est alimentée par l’indécision des pouvoirs publics devant : les scandales financiers (cf. les paradise papers) ; le changement climatique ; la montée des inégalités ; les bénéfices et revenus injustifiés dans l’économie ; la fuite en avant irresponsable dans des technologies de moins en moins saisissables ; l’épuisement du modèle des «30 Glorieuses», ou encore la malbouffe industrielle.

Et aussi une dérive sociale majeure. Un individualisme qui fait fi des exigences de la vie sociale. Un refus d’accepter comment fonctionne l’immunité collective, que le risque d’infecter autrui est bien là, que l’immunité naturelle est bien évidemment précieuse mais jamais une garantie. A moins de rejeter toute médecine «chimique» sous prétexte qu’elle interviendrait dans des processus organiques qui se sont révélés défaillants.

Et quand l’argumentaire anti-vax a été décliné, on passe au discours sur le covid qui ne serait qu’une «petite grippe». On citera des chiffres et des destins individuels là où seule compte la statistique, on croira davantage tel bonimenteur sans vraie crédibilité scientifique, du seul fait qu’il ou elle »ose s’opposer à la pensée unique».

Une société en danger de fracturation

En effet, le mouvement anti-vax exprime aussi un rejet de la discipline de pensée qu’impose la démarche scientifique. Toujours cette obsessionnelle revendication de liberté sans aucune responsabilité, sans aucun effort intellectuel… qu’on avait déjà rencontrée avec le climatoscepticisme ou le créationnisme (ou plus absurde encore, dans le mouvement de la Terre plate auquel adhèrent selon certaines études 10% des Français, persuadés que, «contrairement à ce qu’on nous dit», la Terre est plate).

C’est vraiment saper deux fois la cohésion sociale : une fois en ignorant les conditions de la santé publique et communautaire ; une seconde fois en ignorant les lois de la construction du savoir scientifique. Si l’opinion de tout quidam vaut celle d’un expert confirmé, plus rien n’est possible, et 2 + 2 feront, au choix, aussi 3, 5, ou 6.

Affirmer ou débattre?

Un débat honnête part de la prise de connaissance de tous les faits pertinents, se poursuit par la mise en doute des conclusions qu’on en tire et aboutit sur une amélioration de la compréhension des phénomènes. Mais attention : le doute est le doute scientifique, fondé sur une exacte observation des situations, sachant que leur interprétation peut et doit être vérifiée constamment avec le même soin qu’elle a été construite. La séparation entre faits et opinion, raisonnement et émotions est la seule manière d’éviter la fracturation d’une société en petites chapelles de croyants. Personne n’a jamais tout tort, tout est dans la manière !

Cette ambiance délétère de nombrilisme et de méfiance exacerbes pourrait marquer la fin d’une certaine modalité du vivre ensemble, la fin d’un consensus social sur ce qui est vrai ou faux, juste ou injuste. A cette aune, la loi sur le covid risque fort de subir le même sort que la loi sur le CO2. Et il ne serait pas étonnant que ce soit l’extrême-droite qui ramasse la mise de cette exacerbation des contradictions, et d’un refus du dialogue – qui va jusqu’au refus de la méthode qui le rend possible. Vues sous cet angle, les votations de ce type dépassent largement leur sujet technique. Réponse le 29 novembre…

Urgence durabilité: les cinq clés de la transition

Cette année, plus de doute possible : le changement climatique n’est plus une projection mais une réalité. Violents feux de forêts en Sibérie, dans la région méditerranéenne, en Amérique du Nord. Inondations catastrophiques ailleurs. Plus personne n’est dupe de ces signes qui ne nous disent rien de bon ; désormais les choses peuvent basculer rapidement et brutalement. Un peu à l’image de l’implosion de l’Etat afghan ; on le savait vermoulu, fragile, fictif – mais à ce point et si vite… Et comme pour certaines maladies insidieuses, mais hélas souvent fatales, quand on a mal, il est déjà bien tard.

Pourtant ce serait une erreur de ne voir que le changement climatique. La dynamique de déstabilisation est tout aussi inquiétante en matière de biodiversité, d’autant plus qu’elle est peu détectable par les non-spécialistes. Il y a les enjeux de l’eau, des sols, des océans, mais aussi des inégalités croissantes, de la défiance à l’égard des dirigeants ou de la science… Tout cela fonctionne comme un vaste jeu de dominos aux pièces interconnectées. Dès lors, toute action qui se veut efficace se doit d’être systémique.

Répondre au cercle vicieux du déclin par une systémique positive

En 1987 déjà, la Commission des Nations Unies pour l’environnement et le développement soulignait qu’il n’y a pas «une crise de l’environnement, une autre du développement, une autre énergétique. Non, de crise il n’y en a qu’une». C’est cette même Commission qui a proposé, sous le vocable de développement durable, une synthèse entre l’urgence sociale et l’urgence environnementale. Il s’agit de veiller à ce qu’il y ait assez pour tous sur cette Terre, en suivant une claire hiérarchie des besoins. Et simultanément de veiller aux capacités productives de la nature – dont les limites ne sont toujours pas intégrées ni dans notre mental ni dans le logiciel de la plupart des décideurs.

Cette approche a été actualisée et concrétisée voici 6 ans maintenant par l’Assemblée générale des Nations Unies à travers l’Agenda 2030 adopté en septembre 2015. Ce document résume 30 ans d’engagements internationaux en matière de durabilité en 169 cibles regroupées en 17 Objectifs de développement durable, donnant à chaque personne, chaque organisation, chaque entreprise et chaque collectivité publique sa feuille de route pour tirer désormais à la même corde.

L’Agenda 2030 rappelle en particulier la formule du Plan d’action du Sommet mondial du développement durable de 2002 soulignant que «des changements fondamentaux dans la façon dont les sociétés produisent et consomment sont indispensables pour réaliser un développement durable à l’échelle mondiale» appelant consommateurs, producteurs et régulateurs à avancer ensemble dans la bonne direction. Dans pratiquement toutes les activités économiques il existe désormais de bonnes pratiques durables, dont il faut maintenant faire la loi pour tous.

Mesure n°1 : Une reconversion économique et technologique

Mais il ne suffit pas de faire les mêmes choses autrement, il faut changer de logiciel et passer :
• De la sous-enchère globale à un commerce équitable et valorisant l’autonomie locale ;
• Du fossile et du fissile aux énergies renouvelables et à un usage économe de l’énergie, à l’image des bâtiments«à énergie positive » produisant davantage d’énergie qu’ils n’en consomment;
• De l’obsolescence organisée à l’optimisation de la durée de vie et à l’économie circulaire;
• De l’agro-industrie à l’agroécologie, seule façon de nourrir une population croissante sans dégrader les terres et de maintenir une agriculture à visage humain ;
• De la finance spéculative et hors sol à la finance durable.
La chimie devra produire des substances à l’innocuité établie, l’aéronautique s’investir dans le transport ferroviaire et le pétrole et le plastique se reconvertir dans les énergies renouvelables et les matériaux sans impact négatif.

Mesure n° 2 : En finir avec un PIB trompeur

En se limitant aux seuls mouvements financiers, qu’ils résultent d’une invention bénéfique ou d’un accident, en excluant ce qui ne relève pas du circuit monétaire et en négligeant les stocks tout comme la répartition des biens ou les capacités productives de la nature, le PIB nous induit quotidiennement en erreur. Si bien, que pour reprendre la formule de l’économiste belge Paul Jorion, «un PIB en pleine forme peut être l’indice d’une accélération du processus destructeur».

Lancé voici une trentaine d’années par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), l’Indice de développement humain (IDH) pondère le PIB par le taux de scolarisation et l’espérance de vie. Le PNUD propose aujourd’hui d’y ajouter «le niveau d’émissions de dioxyde de carbone et la consommation de matières d’un pays, par habitant» pour obtenir «l’IDH ajusté aux pressions exercées sur la planète (IDHP)». Ce correctif indispensable doit maintenant faire foi.

Mesure n°3 : Donner une valeur au travail de la nature

A l’image du PIB, les calculs de rentabilité sont aujourd’hui faussés, n’enregistrant pas la valeur du »travail» de la nature, ni celle du «capital-nature» accumulé par ce travail. Sur le plan mondial, la contribution annuelle de la pollinisation à l’agriculture a été estimée en 2019 par l’IPBES (Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques) à 577 milliards de $ par an ; pour l’agriculture suisse, l’apport annuel de la pollinisation des cultures par les abeilles a été chiffré en 2017 par Agroscope à 350 millions de francs.

Mais les prestations que la nature nous offre, qu’on appelle aussi les services écosystémiques, sont bien plus vastes : c’est l’eau, l’air, les animaux et les plantes, les matières premières (matériaux rocheux, métaux, sources d’énergie, etc.)… Et aussi la filtration de la pollution par les zones humides et les forêts, le captage de gaz carbonique par la végétation terrestre et marine («puits de carbone»), la régulation des eaux par le sol et la fertilité de ce dernier, la prévention de l’érosion par le couvert végétal, les fonctions récréatives et touristiques. La conception dominante de l’économie occulte ainsi les bases mêmes qui la rendent possible.

Mesure n° 4 Recalculer la notion de rentabilité

En 2020, Greenpeace chiffrait à 2’900 milliards de $ par an le coût de la pollution de l’air due aux énergies fossiles. Les dommages causés par le réchauffement climatique, la pollution de l’air et les nuisances de la circulation routière ont été estimés par le Fonds Monétaire international (FMI) en 2015 à 5’300 milliards de $. Là aussi les comptes sont faussés au quotidien.

Il ne doit plus être possible de séparer les résultats financiers de ceux écologiques et sociaux. Les administrateurs et directeurs ne devront plus être évalués sur les seules performances financières de l’entreprise dont ils ont la charge, mais tout autant sur ses impacts écologiques et sociaux. Ces impacts doivent maintenant figurer dans les évaluations et les comptes des entreprises et des collectivités.

Mesure n° 5 : Créer des emplois utiles, pérennes et non délocalisables par la durabilité

En 2018, l’OIT estimait à «24 millions les emplois créés à l’échelle mondiale d’ici à 2030 si l’on met en place (…) une économie plus respectueuse de l’environnement». Quant à l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA), elle signale qu’aux États-Unis le secteur de ces énergies emploie huit fois plus de salariés (près de 800’000) que le charbon (100’000) porté aux nues par d’aucuns.

En septembre 2019, l’ONU annonçait «380 millions de nouveaux emplois d’ici 2030» à travers la réalisation de l’Agenda 2030. Selon la Commission européenne, l’application de son plan d’action pour l’économie circulaire pourra accroître le PIB de l’UE de 0,5 % d’ici 2030 et créer 700’000 nouveaux emplois. Il y a donc vraiment moyen de faire converger les «fins de mois» de la Planète et les fins de mois des entreprises et des individus.

Toutefois, sans rectification de la notion de rentabilité – en intégrant dans les prix par des taxes les coûts infligés à la collectivité (externalités négatives) et en rémunérant, par des subventions, les externalités positives qui ne trouvent pas de financement suffisant sur les marchés – ces emplois ne verront pas le jour. On croyait s’éloigner de la défunte loi sur le CO2 qui avait prévu tout cela. Mais tout nous en rapproche…

Après la victoire des talibans: ne pas baisser les bras

Après la victoire éclair des talibans, voici dix jours à peine, quelques réflexions, s’agissant de valeurs fondamentales du « vivre ensemble » sur cette Terre, s’imposent. Car on ne peut pas en rester là.

Comment les Etats-Unis et leurs alliés ont-ils pu, durant autant d’années, engager autant de vies humaines et autant de ressources matérielles pour un pouvoir qu’ils devaient savoir vermoulu, inefficace, corrompu, décrédibilisé ? Pour une armée factice, qui a implosé en quelques semaines sans jamais même tenter de remplir sa mission? Secrets d’Etat ? Incompétence des services de renseignement ? Naïveté des dirigeants ?

Asie: un effacement progressif de l’Etat de droit
Sur le fond, la prise de pouvoir des Talibans parachève un cycle qui a vu l’Etat de droit et la démocratie reculer en continu sur le vaste continent asiatique, depuis le Bosphore jusqu’au Détroit de Béring. Aux dictatures de toujours que sont la Chine, la Russie, la Corée du Nord, le Vietnam ou l’Iran se sont ajoutés une dizaine d’autres pays qui ont progressivement viré vers un autoritarisme et un arbitraire plus ou moins fortement marqué: la Turquie, les Philippines, le Pakistan, le Cambodge, la Thaïlande et tout récemment, de manière particulièrement brutale, la Birmanie.

L’Inde, le Sri Lanka, le Népal ou l’Indonésie connaissent, tout comme les pays d’Asie centrale issus du démembrement de l’URSS, d’importantes fragilisations de l’Etat de droit. Restent le Japon, la Malaisie, Singapour et quelques autres… comme l’île, désormais en sursis, de Taïwan.

Cette inquiétante régression est utilisée par d’aucuns pour accréditer l’affirmation que les Droits de l’homme, l’Etat de droit et la démocratie, et même les principes de la Charte des Nations Unies, seraient des impositions de l’Occident, relèveraient quasi du néocolonialisme. Que cette thèse soit établie et propagée par ceux qui en profitent, on le comprend, mais il est très choquant de voir qu’elle semble trouver, pour différentes raisons, dont un souverainisme dévoyé ou une soumission de très mauvais aloi, un écho croissant en Occident.

Car elle constitue un mensonge éhonté et terriblement méprisant pour ceux qui ont risqué leur vie et la risquent toujours en défendant ce qui chez nous est une évidence (et dont on abuse même parfois): la liberté de parole, de religion, de déplacement, le droit de se regrouper en associations, d’en appeler à l’opinion publique…

Des millions de Birmanes et de Birmans ont tenté de s’opposer au coup de force de l’armée, intervenu à la veille de l’installation d’un parlement démocratiquement élu. Des centaines de milliers de femmes afghanes se sont affirmées – et exposées – en prenant des responsabilités professionnelles et même politiques. La société civile en Russie est progressivement étouffée, les dissidents Chinois n’osent plus piper mot – toutes ces personnes seraient donc des traîtres à leur culture, des suppôts de l’Occident ? Ne tombons surtout pas dans ce piège-là, n’accréditons pas cette suprême insulte et défendons haut et fort l’universalité de la dignité humaine et de la redevabilité des dirigeants!

Une dangereuse solitude des démocraties
L’humanité est véritablement à la croisée des chemins. Pour l’heure, en effet, l’Etat de droit, la reconnaissance de la capacité et de la légitimité de l’action citoyenne et la démocratie politique semblent se limiter avant tout aux Etats industrialisés de la Planète regroupés au sein de l’OCDE, qui peuvent se sentir quelque peu encerclés, sans beaucoup de prise sur les événements. D’autant plus que les pays de l’ex-Est sont eux aussi de plus en plus séduits par la manière forte.

De quoi brouiller encore plus les cartes, et faciliter les menées de la Chine, en particulier, visant à faire de ses pratiques impérialistes et de contrôle total des personnes la loi commune du monde. D’autant plus que nos pays industrialisés ne sont pas sans tache concernant nos effets sur la Planète, loin de là, vu que notre consommation de ressources mondiales est environ le triple de ce à quoi nous aurions droit.

Le fait que tant la Russie que la Chine se soient empressés de nouer de bonnes relations avec les talibans s’inscrit parfaitement dans ce tableau. Qu’il est loin le temps où l’on revendiquait, au nom de la communauté internationale, le droit d’ingérence contre les dictatures – droit qui s’est révélé tout aussi impraticable sur le terrain que désormais politiquement révolu, du moins pour un temps.

Quelle action ?
Quant aux anti-impérialistes, ils devront se rendre à l’évidence que nous ne sommes plus à une époque où on pouvait être à la quête du « mieux ». Aujourd’hui, il s’agit d’identifier le moindre mal, et à ce sujet, rappelons que sans l’intervention des Etats-Unis en Irak – dont on peut penser ce qu’on veut par ailleurs – jamais les Kurdes n’auraient pu créer d’Etat semi-indépendant dans la région.

Prochaine échéance: Taïwan, preuve vivante que démocratie et civilisation chinoise sont parfaitement compatibles. En effet, un peu comme en Russie en 1917 avec Kerensky, après la déposition en 1912 du dernier empereur de Chine, le leader républicain Sun Yat-sen avait proposé une Chine fédéraliste et démocratique, idée dont Taïwan est aujourd’hui l’héritière. Témoignage évidemment inacceptable pour les dirigeants chinois actuels, tout comme l’était la liberté politique à Hong-Kong tolérée vingt ans durant et qui désormais appartient au passé.

Malheureusement, l’incapacité de l’Europe à évoluer vers un Etat fédéral enlève à notre continent toute efficacité pour peser sur le monde, le condamne à l’impuissance ou du moins à une grande faiblesse (voir les prestations souvent bafouillantes du « ministre » européen des affaires étrangères). Les Anglais doivent se demander s’ils ont eu raison de contribuer, en votant à 52% pour le Brexit, à cet affaiblissement – pour lui préférer une alliance avec une Amérique désormais occupée à panser ses plaies et ses propres lignes de fracture…

Oui, le retrait de l’Amérique se paie cash : le vide est rempli par d’autres, aux valeurs nettement plus éloignées des nôtres. Tout comme se paie cash le chacun pour soi en Europe, car à ce jeu nous sommes tous perdants. Et alors que les valeurs fondatrices, et développées depuis, des révolutions américaine et française de la fin du 18e siècle sont à nouveau, comme dans les années 30, en péril, les populistes européens, en admirant les régimes forts, se comportent sans vergogne en 5e colonne des régimes russe et chinois – où pourtant le plus banal de leurs propos les conduirait pour longtemps en prison. Bien qu’il soit lui aussi un admirateur des dictateurs, Trump avait raison sur un point : c’est à l’Europe de se (re)prendre en mains.

La conquête de l'Ouest...

Deux manières d’être sur la Terre

Alors que la durabilité, mais aussi le développement de la concertation multilatérale, l’idéal des droits humains et de la démocratie semblaient, à l’orée du IIIe millénaire, constituer une offre politique attractive, une perspective mobilisatrice, l’histoire semble prendre d’autres chemins. Que se passe-t-il dans nos têtes ?

Aux Etats-Unis, 15 Etats gouvernés par les Républicains mettent les bâtons dans les roues aux municipalités souhaitant développer les énergies renouvelables, et font tout pour favoriser les énergies fossiles, au moment même où des températures jamais atteintes aux bords du Pacifique font exploser les thermomètres et la cohésion sociale.

Au Brésil, un président fou a identifié l’adversaire de la grandeur du pays et sonne la charge contre les cyclistes, les végétariens et les homosexuels. Car un vrai patriote fait honneur au pays en faisant hurler les moteurs, en étant gros mangeur de viande et en contribuant à sa croissance démographique. Tout comme son ex-compère Trump, Bolsonaro vit encore à l’époque d’une virilité conquérante devenue puérile, ridicule et, surtout, terriblement destructrice.

En Europe de l’Est, c’est la croisade pour les « valeurs familiales » et la morale dite chrétienne, contre les « moeurs dissolues » d’un Occident vécu comme décadent et faiblissant. Mais dont on encaisse volontiers les contributions financières à travers de massifs transferts de fonds européens (pour combien de temps encore ?).

Ajoutons que dans les pays anglosaxons (Australie, Nouvelle-Zélande, Canada, Etats-Unis), tout comme au Brésil, le climatoscepticisme va de pair avec le mépris pour les peuples autochtones, premiers habitants de ces pays, chassés de leurs terres par une immigration de masse durant plusieurs siècles…

Le retour de l’esprit de domination
Domination de l’Homme sur la nature ; de l’homme sur la femme ; de l’homme blanc sur les autres humains ; de son peuple sur les autres peuples ; de majorités conformistes sur des minorités ; admiration des dictatures et des dictateurs … L’affirmation sans vergogne de cet esprit de conquête et de domination surprend en effet, mais doit être actée et analysée de près.

Ce revirement, ce retour en force d’attitudes qu’on avait cru un moment surmontées, ne tombe pas de nulle part. Il est nourri par les inégalités, le sentiment de mépris que subit un milieu populaire qui se sent menacé dans ses maigres acquis. Difficile en effet de se sentir concerné par la durabilité quand on n’a déjà pas assez pour vivre, ou par les droits humains ailleurs quand on n’est pas respecté dans ses propres droits. Face à ce grand retour en arrière, il faut apprendre à écouter et non pas à stigmatiser, à en voir les causes et ne pas en rester aux seuls effets.

En Suisse, le vote du 13 juin dernier a lui aussi exprimé ces deux façons de se situer au monde. Sensibilité qualitative contre agriculture productiviste ; urgence climatique face aux risques de subir la vérité des prix ; progression du complotisme et de la méfiance, à l’heure du Covid… Et comme aux Etats-Unis, ce clivage en termes de réflexes socio-politiques suit de manière pernicieuse des lignes de fracture économiques, géographiques et sociales.

D’un côté, les citadins et certaines catégories socio-culturelles privilégiées, de l’autre, les ruraux et les catégories socialement plus fragiles. D’un côté, les attitudes « roses-vertes », de l’autre, le vote UDC, qui récupère de plus en plus le rejet des « bobos » des villes par les « classes travailleuses de la base populaire». D’un côté, une gauche plus visible dans sa défense – légitime – de ce qui est « différent », comme les personnes LGBT et les migrant.e.s, que dans l’écoute des préoccupations de l’homme du commun ; de l’autre, une droite qui courtise au nom du « bon sens » les réflexes de l’« homme du commun ».

Oui l’Homme ordinaire, hyperpragmatique, heureux d’être après des siècles de précarité inscrits dans ses gènes parvenu à se hisser au niveau d’une incertaine prospérité, aux réflexes conservateurs, souffre d’un regard, perçu comme suffisant et peu au fait de ses réalités, des «élites éduquées » et est sensible au verbe fort et rassurant d’une droite qui se découvre d’un coup populaire…

Gagner la bataille culturelle
Pour l’UDC, comme pour les républicains américains, et l’extrême droite européenne qui se fédère autour du rejet du projet européen et fustige tout multiculturalisme au profit d’une mythique unité nationale, chaque occasion est bonne pour mener la bataille culturelle, qui est la bataille pour le contrôle des mentalités.

A ce titre, il était essentiel pour l’UDC de tenter de refermer, le 13 juin dernier, la « parenthèse verte » et de recentrer le « bon peuple » sur les soucis du quotidien afin de repousser hors de sa conscience les enjeux globaux qui pourtant nous concernent tous. Surtout pas de plateformes internationales de coopération, de responsabilité solidaire, d’appartenances multiples. Justice globale ? Prévention des conflits ? Loin de nous, tout cela… que chaque « peuple » se débrouille et que chacun défende ses acquis. Seul point commun entre ces deux façons de voir le monde : une volonté affirmée de changement. Mais dans des directions radicalement opposées.

Entre les « beaufs » et les « bobos », ce mur de la différence des perceptions du monde a-t-il une chance d’être aplani? La réponse est probablement en mains de la jeunesse, qui a réussi le tour de force de défiler des mois durant dans la rue pour la sauvegarde du climat, pour à la première occasion venir détruire le résultat de son engagement: un bon compromis politique sur lequel bâtir.

En effet, les moins de 34 ans ont rejeté à 58% la loi sur le CO2… et après avoir conspué l’aviation exonérée depuis 1944 de toute taxe sur son carburant, se réjouissent de repartir en week-end à bas prix. Jamais une génération n’aura eu autant de responsabilités sur ses épaules, tant est lourd l’héritage que nous lui laissons, jamais elle n’aura été si indécise et hésitante face à son avenir.

Il doit y avoir une autre offre politique que l’opposition entre repli nationaliste ou l’exposition à un marché globalisé sans foi ni loi. Car à l’heure des interdépendances le repli sur soi est mortifère, tout comme l’absence de régulation. La paix sociale et internationale dépendra de la capacité à transformer la frustration populaire en désir, non pas de revanche mais de coopération.

Mais il est si facile de stimuler les forces du mal, si difficile de valoriser celles du bien. A l’évidence, il y a bien deux façons d’être humain, deux façons d’être au monde. En réalité, la manière conquérante est celle qui a permis à l’humanité de s’affirmer au sein d’une nature d’abord hostile. La seconde prend acte de la victoire de l’humanité sur la nature – qui ne peut que se conclure par notre défaite. La première est inscrite dans nos gènes. La seconde est à acquérir. Mais à partir de la conscience, immémoriale, elle aussi, que ce nous faisons à la nature nous le faisons à nous-mêmes.

7 juin 1971 : Suffrage féminin et protection de l’environnement, deux causes qui ont partie liée

Ce mois de février, nous fêtions les 50 ans du droit de vote enfin accordé aux femmes. En comparaison avec d’autres pays, en Suisse – prix à payer pour notre démocratie directe – il a fallu attendre que les titulaires mâles en soient d’accord. Quant au fédéralisme, s’il a rendu possible que pour leurs domaines de compétence, plusieurs cantons aient précédé ce vote de près de dix ans, il a aussi fait que d’autres firent la sourde oreille durant deux décennies, jusqu’à ce que le Tribunal fédéral perde patience.

Mais n’oublions pas de commémorer un autre jalon historique … car le 7 juin 1971, le peuple inscrivait dans la constitution fédérale la protection de l’environnement (art. 74), et ceci à une majorité écrasante : 93% de votes favorables.

On savait depuis longtemps…

Chaque génération semble redécouvrir l’enjeu écologique et la génération climat ne fait pas exception. Pourtant cet enjeu était parfaitement connu dès les années 1960, et les premiers lanceurs d’alerte furent aussi célèbres que Greta Thunberg l’a été tout récemment. On peut citer les océanographes Cousteau et Bombard, les biologistes Jean Dorst (Avant que nature meure, 1965) et Rachel Carson (Le printemps silencieux, 1962, titre faisant référence à l’empoisonnement de l’avifaune par les pesticides). En 1962 également, Vance Packard publie l’Art du Gaspillage et, en 1964, Jacques Ellul Le vouloir et le faire.

Voici cinquante ans, une littérature foisonnante mettait en avant des sujets comme le Tiers Monde dans l’impasse, les limites du PIB, l’Afrique mal partie, la bombe démographique mondiale, le pillage des ressources des mers, la désertification, la bioéconomie, la mort des forêts, la «malbouffe», les maladies de civilisation, le «pouvoir de vivre» ou les dégâts du progrès. En 1973, le monde fut confronté à une première crise du pétrole, avec en Suisse 3 dimanches sans voiture… On débattait déjà des avantages comparatifs du gobelet en plastique et de celui en verre consigné, et le grand économiste Alfred Sauvy dénonçait les impasses de l’automobilité dans Les quatre roues de la fortune, ouvrage prémonitoire paru en 1968 !

Voici 50 ans : début de la grande accélération

Le commencement des années 1970 a également été marqué par le rapport au Club de Rome Halte à la croissance ? Publié en 1972 et diffusé à plus de 16 millions d’exemplaires, il connut un immense écho et questionnait la capacité de la nature à soutenir les activités humaines.

Oui, on savait, au moment même où débuta la « grande accélération » (ce décalage entre les ressources disponibles et nos modes de production et de consommation, qui est en passe de rendre inhospitalière notre patrie commune, la Terre) où cela allait mener. L’avancement constant du « Jour du dépassement » en témoigne : depuis fin juillet pour le monde, depuis la mi-mai pour la Suisse, nous vivons sur nos réserves, utilisant davantage de ressources qu’il n’en repousse.

Plusieurs pays industrialisés avaient pourtant réagi, ainsi les Etats-Unis avec le Clean Air Act de 1970, créant des ministères dédiés, comme la France en 1971 – bientôt appelé le «ministère de l’impossible ». En 1972 se tint la Conférence des Nations Unies sur l’environnement humain de Stockholm. Sa Déclaration finale affirmait (déjà!) que «Défendre et améliorer l’environnement pour les générations présentes et à venir est devenu pour l’humanité un objectif primordial, une tâche dont il faudra coordonner et harmoniser la réalisation avec celle des objectifs fondamentaux déjà fixés de paix et de développement économique et social dans le monde entier».

Un demi-siècle de demi-mesures

Les enjeux climatiques étaient également bien connus. Au cours des années 1970, les États-Unis les considéraient même comme un des plus importants risques de déstabilisation planétaire. Le président Carter avait fait installer des capteurs solaires sur la Maison Blanche et sous la pression du gouvernement certaines compagnies pétrolières montraient un fort intérêt pour les énergies renouvelables. Mais il n’a pas été réélu et dut laisser la place à Reagan ; ce fut la grande vague de la dérégulation – et l’engouement pour la société de consommation a fait le reste.

Si en 50 ans, diverses substances ont été interdites (comme l’amiante, le mercure ou le plomb dans l’essence), les pots d’échappements équipés de catalyseurs, la couche d’ozone protégée, ce furent souvent des bras de fer qui ont duré des décennies, tout à fait à l’image de la lutte contre le tabagisme passif, et toujours en retard sur les dynamiques destructrices. Il faut se rendre à l’évidence : les dispositifs qui ont pu être mis en place dans ce contexte pour limiter nos impacts négatifs sur l’environnement n’ont pas pu infléchir les tendances de fond, et il n’y a pas eu de majorités politiques pour le faire. Et c’est aussi pourquoi ces combats, trop sectoriels, trop limités, n’ont guère laissé de traces dans nos consciences.

Passer du concept d’environnement à celui de gestion des ressources

Aller vers une économie circulaire et un usage sobre et équitable des ressources de la Terre, introduire une systématique de prévention avant d’autoriser l’usage de substances chimiques, passer à l’agro-écologie et à la maison « positive », réduire fortement la part de l’aviation au profit du ferroviaire – tout cela reste encore à faire, dans un contexte où la résilience des système naturels, après 50 ans d’emballement irresponsable de notre empreinte écologique, se retrouve infiniment plus fragilisée, et avec une population mondiale doublée.

Peut-être l’erreur de base a-t-elle été de parler d’environnement ? Car cet «environnement» n’est aucunement un enjeu situé en dehors de nous, périphérique, un ornement dont on pourrait se passer ou qu’on «protègerait» tant qu’un certain degré de «prospérité» permettrait de le faire. Tout au contraire, il est la base de la vie et de tout épanouissement économique, culturel et social.

D’aucuns font un parallèle entre l’esprit conquérant qui écrase notre Terre et une certaine idéologie machiste, que la figure de Trump a illustrée de manière dramatique. Il est temps de faire un lien plus direct entre les deux décisions prises dans notre pays voici 50 ans, et il n’y a pas de doute qu’une approche plus «féminine» des enjeux serait très bénéfique face aux pratiques destructrices d’une «masculinité» colonisatrice et dominatrice des esprits, des corps et du monde; l’écoféminisme va dans ce sens. Nous ne ferons la paix avec la Terre que si nous parvenons à faire la paix avec nous-mêmes et en nous-mêmes…

Loi sur le CO2: les femmes feront-elles à nouveau la différence?

Avec la loi sur le CO2, les enjeux féministes et environnementaux se rencontrent à nouveau, et là aussi, des destins se jouent et se nouent. Lors d’un événement récent commémorant les 50 ans du droit de vote des femmes en Suisse, tenu à Unterbäch/VS (première commune suisse à organiser en 1957, en marge de la légalité d’alors, un vote des femmes), la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga soulignait que le premier vote fédéral auquel les femmes ont pu participer était celui du 7 juin 1971. Rappelant les scrutins où le vote féminin avait été décisif, elle fit le lien avec, un demi-siècle plus tard, le vote sur la loi sur le CO2, étape essentielle dans l’application de l’Accord de Paris, en exprimant l’espoir qu’elles feront à nouveau la différence. Ainsi la boucle se boucle, entre deux enjeux clé pour nous tous.

CO2: une loi nécessaire menacée par l’alliance des contraires

Une dangereuse alliance des contraires pourrait, à en croire les sondages, conduire au rejet de la loi sur le CO2. Voici quelques mois encore, personne n’aurait cru à la possibilité d’un tel scénario, tant on décrétait un peu partout l’urgence climatique et la neutralité climatique pour 2050 au plus tard.

Mais dès qu’il s’agit de traduire les belles paroles en actes, c’est-à-dire de passer à la caisse ou de modifier en quoi que ce soit ses habitudes, les objections pleuvent, les bonnes intentions s’effritent. Et on entend à nouveau des voix exprimant un climatoscepticisme des plus primaires. Comme si la fonte des glaces dans le monde, la montée des océans ou les instabilités climatiques « avaient toujours existé » et pouvaient donc être banalisées, alors que le réchauffement, clairement dû aux activités humaines, est deux fois plus important en Suisse qu’en moyenne mondiale.

Les uns rejettent le « capitalisme vert », les autres font appel aux jeunes pour les plaindre de ne plus pouvoir voyager quasiment gratis et se découvrent une vocation sociale. Les deux catégories se retrouvent pour stigmatiser la possibilité que la loi offre d’opérer un quart de l’effort de réduction à l’étranger – alors que les émissions de CO2 induites par nos importations sont le double de celles provenant de notre territoire ! On nous dit aussi que la contribution de la Suisse aux émissions mondiales est négligeable et peut donc être négligée ; or, les accords internationaux doivent être respectés par tous leurs signataires et ne fonctionnent que si chaque pays fait sa part conformément à son bilan carbone national.

Pas d’alliances contre nature!

Que dit la loi tant vilipendée ? Elle fixe un objectif de réduction des émissions depuis notre territoire national, par rapport à 1990, de 35% entre 2021 et 2030 (qui s’ajoute à la réduction de 15% déjà obtenue entre 1990 à maintenant).

Certes, la situation exigerait une réduction plus forte. Mais qu’espérer d’un refus de la loi, qui signifierait que déjà cet effort serait considéré comme excessif ? Car il ne faut pas se tromper : sur les quelque 110’000 signatures du référendum, 100’000 provenaient du lobby du fossile, et 8’000 des jeunes pour le climat; cela donne déjà la clé d’interprétation en cas de refus de la loi : ce ne sera en tous cas pas un appel à des mesures plus incisives.

La loi inscrit, pour atteindre ces – 35% en dix ans, une division par deux, sur cette période, des valeurs limites d’émission de gaz carbonique des véhicules neufs ; fixe des objectifs d’assainissement énergétiques du parc immobilier ; demande que les bâtiments neufs soient neutres en matière de carbone; instaure une interdiction progressive d’installer de nouveaux chauffages à mazout; établit une surveillance des engagements du secteur financier. Autant d’orientations hautement importantes, qu’on pourra aisément renforcer au gré des nécessités climatiques.

Les prix abusivement bas des énergies fossiles, obtenus en occultant les dommages dus aux émissions de gaz à effet de serre qu’elles occasionnent, sont (partiellement) rectifiés par l’augmentation de la taxe sur le CO2 déjà existante, et l’introduction d’une taxe sur les billets d’avion. Que n’a-t-on pas protesté contre le régime d’exception de l’aviation et les prix d’appel des compagnies low cost ? Maintenant qu’on veut y mettre fin, on crie à l’injustice sociale…

Une loi économiquement efficace et socialement juste

Un tiers du produit de la taxe sur le CO2 et la moitié de celle sur les billets d’avion vont permettre de soutenir en particulier l’assainissement énergétique des bâtiments, ou aussi les sources renouvelables de chaleur (comme la géothermie), les économies d’énergie, le ferroviaire et les trains de nuit ; la loi dit explicitement que des carburants écologiques ne peuvent pas être produits au détriment de l’alimentation humaine. Les montants annuels ainsi disponibles sont estimés à environ 1 milliard de CHF.

Le solde sera redistribué annuellement à la population à travers une réduction des primes d’assurance-maladie, comme c’est déjà le cas depuis 20 ans pour la taxe sur les composés organiques volatils. L’application du principe du pollueur-payeur permet aussi de ne pas faire reposer le coût de la transition sur le seul contribuable, et d’introduire un mécanisme d’incitation favorisant le consommateur qui choisit de diminuer son empreinte carbone.

Assez rapidement, ce dernier recevra davantage par la réduction de la prime d’assurance maladie qu’il n’aura dépensé en nouvelles taxes. Déjà maintenant, près de la moitié de la population vit dans des bâtiments non chauffés au fossile, donc n’en serait pas concernée. Pour les entreprises est prévue la possibilité d’un remboursement de la taxe sur le CO2 en fonction d’engagements de réduction des émissions signés avec la Confédération.

Envoyer le lobby du fossile dans les cordes

Oui, cette loi n’est qu’une étape et il s’agira de vérifier régulièrement si la trajectoire de réduction des émission prévue se réalise. Mais si elle est rejetée le 13 juin, ce serait bien la première fois que du refus d’une étape, on déduirait une légitimité accrue pour passer directement à l’étape suivante, nécessairement plus impactante socialement et économiquement (et qui devra viser une réduction massive des émissions de CO2 causées hors du pays, ne serait-ce que pour éviter la délocalisation des activités polluantes).

Faisons déjà l’expérience de la nouvelle loi et définissons, en fonction des résultats atteints et de l’évolution de la dynamique climatique, les mesures qui devront suivre. Mais pour cela, le lobby du fossile doit maintenant être clairement renvoyé dans les cordes. C’est aussi cela l’enjeu du vote du 13 juin.

L’accord-cadre : La Suisse malade de l’Europe

Une fois de plus, la Suisse se déchire sur la question européenne. Un gouvernement incapable de définir une ligne et qui rentre de Bruxelles avec des fâcheries dont il peine à expliquer la réelle signification. Une classe politique où s’affrontent en tout premier lieu les intérêts sectoriels, sans réflexion stratégique de fond sur l’avenir souhaitable de la Suisse et de l’Europe. Une population lasse de ce spectacle dont la portée lui échappe, et qui, surprise, dit préférer dans des sondages un accord-cadre au patchwork illisible d’innombrables accords bilatéraux sectoriels…

A nouveau, les débats mettent en avant le fantasme national préféré : se croire d’autant plus souverain qu’on ne l’est pas. Pays depuis toujours privé de ressources naturelles significatives et dès lors obligé à l’habileté commerciale et au génie propres aux petits, la Suisse n’aime pas les visions, les aperçus géopolitiques, et a survécu grâce à un mélange de débrouillardise, de talent commercial et d’excellence technique.

Mais l’histoire de la Suisse a aussi montré les limites du pragmatisme comme maxime d’Etat. Elle aurait probablement éclaté après deux siècles d’existence, sans l’intervention miraculeuse d’un juge local devenu saint ermite : Nicolas de Fluë. Elle aurait étouffé dans ses structures héritées des temps médiévaux si un conquérant – dont on célèbre cette année le bicentenaire de la mort – ne lui avait pas ordonné la potion salvatrice. Et elle n’existerait sans doute plus si en 1848, les vainqueurs du Sonderbund n’avaient pas imposé sa transformation, de vague confédération d’Etats, en Etat fédéral.

Négocier vraiment au lieu de se réjouir d’un échec
Négocier serré avec l’UE, oui il le faut, mais négocier vraiment et ne pas se contenter, après un aller-retour en solitaire et un sourire entendu, d’un constat d’échec. Tirer la prise avec la certitude qu’il n’y en a point comme nous et qu’on ne se laissera pas faire n’ira pas bien loin. On ne va pas nous faire croire que les trois points litigieux – la protection des salaires dans un pays qui a un coût de la vie particulièrement élevé, la liberté de circulation étendue aux situations non professionnelles, et la question des subsides publics, sont à ce point insurmontables. Le PSS a déjà montré la voie d’un compromis : non à la mise en péril des salaires mais oui à la libre circulation des personnes. La conseillère fédérale Viola Amherd a tout récemment proposé le sien, demandant à son parti à évoluer lui aussi.

Mais tout se passe comme si une bonne partie de la classe politique voulait rejouer, 30 ans après, le non à l’EEE, et se réjouisse d’avoir bien « défendu » notre « souveraineté ».
Il est temps de regarder les choses en face : sans l’UE, notre influence ne pèse pas lourd. Dans un monde plus instable que jamais, kaléidoscopique, où nos valeurs de démocratie, d’Etat de droit et de droits humains sont chaque jour questionnés, que veut-dire être souverain tout seuls ? A juste titre le Conseil fédéral dénonce le renforcement de la répression en Chine, mais compte sur d’autres – l’UE, tant gardée à distance, et les Etats-Unis de Biden – pour faire bon poids…
On peut et c’est parfaitement légitime, les Etats membres le font au quotidien, ne pas être d’accord avec les positions de la commission européenne. Mais tout est de savoir si on le fait sur fond de rejet de l’UE comme telle, ou sur fond de compréhension de sa nécessité géopolitique.

Souhaiter l’affaiblissement ou le renforcement de l’UE ?
Le mal dont souffre l’UE est son caractère hybride et inachevé : une forme de confédération d’États, plutôt de gouvernements, à géométrie variable, aux procédures complexes et à la force de frappe restreinte. Il ne faut pas « moins d’Europe » mais « davantage d’Europe », et au lieu d’ironiser sur les difficultés de l’Europe, s’en inquiéter et réclamer une sortie par le haut, qui nous serait, nous qui sommes au cœur du continent, hautement profitable.

Divisée, morcelée en une poussière d’États, il n’y aurait guère de possibilités pour l’Europe de défendre dans le monde sa vision des choses, ses valeurs humanistes, sociales et écologiques, et ces Etats se sentiront rapidement bien seuls. Une Europe fédérale aurait aussi un poids géopolitique comparable à la Chine, à l’Inde, à la Russie, aux États-Unis… et s’inscrirait parmi les territoires capables d’agir sur le monde.

Oui, il faut faire de l’UE un vrai État fédéral, avec un pouvoir législatif, exécutif et judiciaire, même si l’on martèle depuis des décennies qu’une telle évolution serait « impensable » et « impossible ». Des pays comme les États-Unis, l’Inde, le Brésil, le Canada ou l’Australie prouvent le contraire ; de plus, la moitié des États des États-Unis connaissent des éléments de démocratie directe, qui pourraient sans autre être généralisés dans l’ensemble des États de l’UE. C’était d’ailleurs ce qu’en France les Gilets jaunes avaient en vain réclamé.

La souveraineté sera partagée ou ne sera pas
En somme, il s’agit d’accomplir la mutation qu’a accomplie la Suisse en 1848. La seule chose qui pourrait nous freiner : si les tendances illibérales développées à l’Est devaient prendre le dessus, à l’occasion d’élections, qui en France ou en Italie, donneraient le pouvoir à l’extrême-droite.

Et c’est justement pour éviter cela, aussi, que nous avons tout intérêt à nous rapprocher de ceux qui ne sont pas nos adversaires mais nos alliés. Adversaires d’un jour – comme on peut l’être au parlement entre partis différents, tout en restant attachés à son pays et à ses institutions – mais alliés sur le fond, sur le partage d’un même projet de société et d’organisation du monde.

Sur notre continent, la souveraineté sera partagée ou ne sera pas ; le projet européen n’est rien d’autre qu’une souveraineté exercée en commun, le cadre indispensable à la poursuite de notre histoire commune dans un monde particulièrement incertain.

La politique agricole est bien enlisée – aux consommateurs et aux producteurs de prendre des initiatives novatrices

En Suisse, comme au sein de l’UE, la bataille entre deux modèles agro-alimentaires fait rage. Elle s’illustre à travers la campagne acharnée du lobby agricole contre les initiatives sur les pesticides de synthèse. Précédemment, le lobby agricole a réussi à faire repousser la PA 22 + par laquelle le Conseil fédéral voulait limiter l’impact environnemental de l’agriculture. Au niveau de l’UE, les mêmes lobbies ferraillent contre tout « verdissement » de la Politique agricole commune (PAC), qui représente tout de même 40% de tout le budget communautaire!

Pourtant, la fuite en avant productiviste conduit clairement dans l’impasse. Depuis des décennies, elle nivelle les paysages et les produits, les goûts, la saisonnalité, la diversité génétique. S’y ajoutent des coûts énergétiques et climatiques importants et des atteintes fortes à l’environnement et à la biodiversité. Tout cela additionné fait que le « bon marché » est bien cher payé…

Et, surtout, la course à la quantité nivelle les producteurs eux-mêmes. L’impact social de l’obsession quantitative – alors qu’en moyenne mondiale un tiers des denrées alimentaires est perdu entre « la fourche et la fourchette » – est considérable. En Suisse, où l’on prétend soutenir un modèle d’agriculture familiale à échelle humaine, le nombre d’exploitations a été divisé par deux en une génération – et leur surface moyenne a doublé. Le modèle économique agricole ressemble davantage à une roue de hamster qu’à un avenir serein pour la paysannerie.

Dès maintenant, se retrouver entre producteurs et consommateurs
En attendant que l’horizon politique s’éclaircisse, sur le terrain, rien n’empêche les consommateurs et les producteurs de se retrouver autour d’objectifs partagés. L’on commence à se dire qu’il n’est pas normal que la part du budget consacré par la moyenne des consommateurs à ce qui est un des plus importants déterminants de notre santé – notre alimentation – ne cesse de diminuer, au point de ne représenter plus de 6% des dépenses.
Et l’on réalise que les pratiques du commerce équitable, qui visent à assurer aux producteurs un prix rémunérateur et une situation stable sur la durée, ne sont pas réservées aux importations lointaines.

A l’exemple du lait
En Suisse, la filière laitière est non seulement la seule où nous sommes autosuffisants, mais où nous sommes même légèrement excédentaires. La pression de la concentration des exploitations se manifeste là aussi, puisque, selon le Rapport Agricole 2020 de l’Union Suisse des Paysans (USP), « le nombre d’unités de gros bétail a diminué d’environ 59 000 unités au cours des 19 dernières années. Comme pour les surfaces, les animaux sont de plus en plus concentrés au sein de grandes exploitations. Les exploitations de plus de 30 hectares (21,9 % de toutes les exploitations) détiennent 41,9 % des unités de gros bétail ». Les conséquences de cette concentration animale sur l’environnement sont par ailleurs bien connues.

L’obsession quantitative s’exprime notamment par des critères de sélection génétique orientés vers le rendement maximum, au prix d’une fragilisation des animaux et d’une moindre résistance aux maladies ; ces 20 dernières années, le rendement laitier par vache a passé de 5’700 kg/an à plus de 7’000. Un bon tiers des vaches laitières sont traitées aux antibiotiques en cas d’infection et beaucoup reçoivent comme complément alimentaire des tourteaux de soja, importés à raison de 250’000 t/an dont 40% du Brésil, nous liant à la déforestation massive qui y est pratiquée. Et plus le rendement augmente, plus les prix unitaires chutent, et plus il faut produire, pour maintenir son revenu…

Donner un avenir au monde paysan en payant le juste prix
Pour rompre ce cercle vicieux, des études économiques précises ont permis de déterminer le juste prix pour le lait, soit un prix qui couvre les frais de production et génère un revenu permettant au producteur de vivre de son travail, et ont abouti à la valeur d’un franc par litre. Or, les prix payés aux producteurs par les centrales laitières ont régulièrement chuté, passant en 20 ans de 79 centimes au litre à 58 ct/l actuellement! Pour le bio, la situation est restée plus stable, le prix évoluant de 90 ct/litre à quelque 85 ct/litre.

Face à cela, depuis une quinzaine d’années, des offres de lait équitable sont apparues et font appel au sens des responsabilités des consommateurs. Les débuts ont été contrastés, mais grâce à des initiatives comme « Lait équitable Suisse – Faireswiss », coopérative de producteurs présidée par la Vaudoise Anne Chenevard, ou en France de « La marque du consommateur », une clientèle décidée à payer le juste prix est désormais au rendez-vous. Côté distribution, si des grands groupes manquent encore à l’appel, Manor a pris le lait équitable dans son assortiment, à l’instar de dizaines d’épiceries et autres points de vente.

S’ajoute à la dimension économico-sociale celle de la qualité. Ainsi, la relation entre la race des vaches, leur nourriture et la qualité gustative du lait – mais aussi sa teneur en graisses insaturées est de mieux en mieux établie. Plus la vache est rustique, plus elle est nourrie de ce qui pousse sur une prairie naturelle, plus son lait sera gustativement et nutritionnellement de qualité.

Après tout, pourquoi différencierait-on à l’infini le vin selon les cépages, les producteurs, la parcelle, l’année et j’en passe, et ne valoriserait-on pas les niveaux de qualité, l’origine et les conditions de production pour le lait ? Décidément, tout nous incite à changer de cap en agriculture, y compris la dimension économique !

Les jeux dangereux du lobby agricole

Le Temps du 15 mars évoquait (p. 7) un deal politique à Berne. Un deal passé entre Economiesuisse et l’Union suisse des paysans (USP): tu nous aides à faire rejeter l’initiative pour des multinationales responsables ; nous nous employons à faire rejeter la PA 22 + (Politique agricole post-2022). Ce deal a faussé deux enjeux fédéraux importants de ces derniers mois.

On se le rappelle : l’initiative pour des multinationales responsables a trouvé une (courte) majorité acceptante au niveau du peuple, mais pas des cantons ; la PA 22 + était une proposition de modification de la loi sur l’agriculture déposée par le Conseil fédéral, chiffres précis à l’appui, pour orienter davantage les subsides agricoles vers des méthodes agronomiques moins polluantes.

Mission accomplie : pour la responsabilité écologique et sociale des entreprises suisses dans leurs activités hors du pays, une législation semblable à celle existant en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, en France et bientôt en Allemagne et dans toute l’UE, échoue le 29 novembre dernier sur le vote négatif de divers petits cantons encore marqués par la ruralité. Et, côté politique agricole, même des élus très réticents face aux excès du productivisme agricole ont avalé la couleuvre en rejetant durant la session de printemps du Parlement l’orientation plus écologique voulue par le Conseil fédéral.

Le choc frontal du 13 juin prochain

Tout cela sur fond d’un vote que craint avant tout le lobby agricole, celui sur les deux initiatives anti-pesticides agendé pour le 13 juin prochain. Certes, il y aura quand même un contre-projet. Mais « très indirect », pour reprendre l’expression du conseiller aux Etats Christian Levrat. Il s’agit d’une loi «sur la réduction des risques liés à l’utilisation de pesticides », dont la disposition-clé est un alinéa ajouté à la loi sur l’agriculture. Selon cet alinéa, « les risques dans les domaines des eaux de surface et des habitats proches de l’état naturel ainsi que les atteintes aux eaux souterraines doivent être réduits de 50% d’ici 2027 par rapport à la valeur moyenne des années 2012 à 2015. »

Or, dans son « Plan d’action visant à la réduction des risques et à l’utilisation durable des produits phytosanitaires » du 6 septembre 2017, le Conseil fédéral avait retenu que, dans ce même délai, « tous les risques liés aux produits phytosanitaires sont réduits de moitié ». (§ 5.1., p. 20). Le Plan liste, à cet égard, en plus de ceux pour les eaux, les risques pour les utilisateurs de ces produits, les organismes terrestres non visés et la fertilité du sol. La loi opère ici une réduction de périmètre qui n’est pas faite pour rassurer.

Quoi qu’il en soit, le choix politique de la direction de l’USP est celui d’un combat frontal avec des arguments choc et une mobilisation du monde agricole digne d’une meilleure cause, dont il est fort douteux qu’il serve les intérêts des paysans et les aide à affronter les défis de demain.

Sans chimie pas d’agriculture ?

Car que demandent les deux initiatives tellement diabolisées? Rien d’autre que la généralisation de la production biologique en Suisse. Un mode de production qui techniquement a fait, depuis un siècle, ses preuves. Un mode de production qui, selon les circonstances, peut conduire à de moindres rendements, sachant aussi que dans le domaine agro-alimentaire en particulier, qualité et quantité sont antinomiques. De plus, nous mangeons mal et trop… et, globalement un tiers des denrées alimentaires produites finissent dans la poubelle. Un mode de production qui nécessite davantage de main d’œuvre (mais dont on pourrait aussi se féliciter qu’il crée des emplois…).

Un mode de production, enfin, dont les produits sont plus chers. Mais ce n’est pas rédhibitoire : 1) il est reconnu que divers intermédiaires prélèvent des marges excessives sur le bio ; 2) les produits bio sont plus sains et leur consommation doit aussi inciter à repenser notre alimentation ; 3) on pourrait aussi, puisqu’on subventionne la production, subventionner (un peu) la consommation, notamment s’agissant de populations fragiles économiquement et socialement. En France, l’idée de bons alimentaires bio a déjà fait son chemin et pourrait aider à concrétiser le droit “à une alimentation saine, nutritive et suffisante” reconnu au niveau international (Agenda 2030 des Nations Unies, cible 2.1).

Un délai de mise en œuvre jusqu’en 2030 : largement de quoi s’adapter
Il est faux de dire que si tout était produit en bio, les consommatrices et consommateurs suisses se tourneraient nécessairement en masse vers les produits non-bio étrangers. Les deux initiatives ont prévu des délais de 8 et 10 ans respectivement pour leur mise en œuvre. Largement assez de temps pour préciser les modèles économiques stabilisant la situation de l’agriculture et mettant fin au délétère mouvement de concentration des exploitations, qui a divisé leur nombre par deux en une génération.

Largement assez de temps pour adosser à la politique agricole une politique alimentaire. Tiens, c’était justement le motif allégué du renvoi de la PA 22 + à son auteur… Largement le temps, aussi, pour aligner notre vision agroalimentaire sur les exigences climatiques et de la biodiversité. Et pour mettre en action un texte constitutionnel plébiscité en septembre 2017 demandant que les « relations commerciales transfrontalières (…) contribuent au développement durable de l’agriculture et du secteur agroalimentaire » (art 104).

Et d’ici là, le changement des habitudes agro-alimentaires sera devenu inéluctable, et pas seulement en Suisse. Dans 8 ou 10 ans, nous serons… en 2030, et c’est justement pour cette date que l’Agenda 2030 nous demande de « promouvoir l’agriculture durable ». C’est bien maintenant qu’il faut changer de cap, si l’on veut y arriver dans les délais internationalement convenus.

Burqa: un débat biaisé, mais de vraies questions

Le débat sur la burqa a pris une étrange tournure. On y voit un comité d’initiative des plus conservateurs s’ériger en défenseur de l’égalité des genres. Et des féministes défendre le droit des femmes à s’habiller comme elles veulent, fût-ce d’un symbole de la répression des femmes.

Un débat biaisé

D’emblée le débat a dérapé dans la direction voulue par les initiants, d’un amalgame entre Islam et islamisme, les adversaires de l’initiative la qualifiant d’islamophobe, tombant du coup dans le piège qui leur était tendu.

Alors qu’il aurait été bien plus simple de traiter du texte proposé, et pas des contextes ou des prétextes imaginés par les un.e.s et les autres. Que le sujet soit du ressort de la Confédération ou des cantons – usuellement en charge de gérer l’espace public – de la Constitution, de la loi ou de rien du tout, peu importe. Le texte soumis au vote ne contient en lui-même aucun contenu relatif à des pratiques religieuses, se contentant de dire que « nul ne peut se dissimuler le visage dans l’espace public, ni dans les lieux accessibles au public ».

Prenons donc la question telle qu’elle est posée. Et gageons que si, par exemple, c’étaient les complotistes du QAnon qui avaient décidé (et ils peuvent encore le faire) de revêtir un masque corporel pour manifester dans la rue sans risquer d’être reconnu.e.s, le débat sur un « droit » à dissimuler son visage aurait pris une tout autre tournure.

Le texte…

Il vaut donc la peine de s’attarder un moment sur le texte. Il traite de la manière dont on se présente en public aux autres. Et donc de l’équilibre entre l’anonymat de la sphère privée et la part publique de chaque individu, homme ou femme. Il ne parle pas d’un vêtement, mais adresse le fait de se soustraire dans l’espace public de la vue des autres.

Les associations que suggèrent de telles pratiques ne sont guère positives. Que l’on pense aux encagoulé.e.s de bande dessinée préparant un mauvais coup, masquant pour ce faire tant leurs empreintes digitales que leur face, ou à la tenue imposée dans le passé aux pestiféré.e.s qui (déjà) devaient s’abstenir de tout contact avec autrui, aux bourreaux et à leurs victimes, ou encore aux pénitent.e.s – tout cela ne témoigne généralement pas d’une heureuse disposition ni d’une bonne intention. On connaît aussi le sinistre accoutrement du Ku-Klux-Klan.

Est-il admissible qu’une personne, pour quelque motif que ce soit, s’obstrue la vue, se dissimule alors qu’on est censé se reconnaître entre humains? Qu’on puisse devenir une ombre dont on ne distingue rien ? Ni ses intentions, ni ses mimiques ?

On se plaint de l’anonymat sur le net, du port du masque imposé par le Covid : le vivre ensemble se construit à visage découvert et en pouvant engager des contact sociaux, et non en se renfermant sur soi. On aurait pu (et peut-être dû) en rester là, sans entrer sur le prétendu débat sur l’Islam tel qu’avancé par les initiants et leurs stupides affiches.

Et le contexte
Toutefois cet aspect mérite aussi qu’on s’y arrête. En parlant de la burqa, les initiants veulent viser l’Islam. Mais la burqa, c’est tout autre chose. De quoi la burqa est-elle le signe ? D’une vision très conservatrice qui fait porter à la femme tout le poids de prévenir les assauts des mâles que susciterait la vue de son visage et qui dans ce but la prive de tout contact social hors de la maison.

Vision très caricaturale et archaïque tant de l’homme (postulé prédateur par principe – et seul à avoir le privilège d’apercevoir le visage de la sienne, ou des siennes), que de la femme. « Cache-toi car tu es une femme » résume bien le sens de cette « prison ambulante ».

Or, cette burqa n’est pas l’Islam, qui ne l’impose aucunement ; l’Islam n’est pas l’Islamisme ; la burqa n’est pas le voile ; l’Islam est tout à fait compatible avec le mode de vie occidental ; le vivre ensemble est menacé, partout au monde, par les extrémismes quels qu’ils soient ; la burqa est une des expressions de cet extrémisme contre lequel de nombreux Etats et communautés musulmanes se battent et qui a déjà tant de victimes sur la conscience.

Arborer une telle tenue n’est pas une bonne idée, qu’elle soit autorisée par la loi ou non. Que peuvent en penser, par exemple, les féministes afghanes ou saoudiennes qui risquent leur peau en voulant desserrer tant soit peu l’étreinte qui pèse sur elles, en réclamant le droit d’aller à l’école, de pouvoir ouvrir un compte en banque ou de se déplacer sans « protecteur » masculin (entendez : frère, oncle, mari), ou encore de conduire un véhicule ?

En se focalisant sur le bien-fondé ou non d’une interdiction légale, on a largement occulté ce que signifiait, en Suisse, de porter de son libre choix le signe d’un absolutisme de très mauvais aloi. Une mise en garde aurait été judicieuse, quelles que soient les positions prises sur l’initiative.

Ne pas se voiler la face…

L’extrême-droite globale et les islamistes radicaux se retrouvent avec constance pour cultiver l’assimilation mensongère et toxique de l’Islam à l’islamisme, en vue d’alimenter le vieux fantasme d’une « guerre des civilisations ». Dans ce but, leur intérêt commun est de réduire la perception de l’Islam à ses expressions les plus extrêmes, aucunement représentatives, aux fins de diviser nos sociétés et de susciter un sentiment de rejet de l’Islam.

En réalité, parmi celles et ceux qui votent non à l’initiative, très peu sont partisan.e.s de la burqa… et parmi celles et ceux qui votent oui, beaucoup s’engagent, musulmans ou non, pour un Islam dégagé de l’emprise des extrémistes. A ce titre, le débat, même biaisé, aura montré qu’il existe un oui féministe, humaniste et solidaire, qui ne permettra pas aux initiants d’interpréter le résultat à leur guise, mais de défendre la place de l’Islam au sein de notre société et de rejeter les ferments de division.