Les trumpistes au Capitole, fin d’un épisode ou début d’une déstabilisation durable?

Le triste cortège carnavalesque – mais lourdement armé pour certains participants – qui a envahi le Capitole de Washington le 6 janvier 2021 est désormais un fait historique, et figurera dans la chronique comme un arrêt sur image d’une Amérique hallucinée. Hallucination de ceux qui ne voulaient pas voir de qui Trump avait composé son fans-club, quel héritage empoisonné il laisse. Hallucination pour le monde confronté en direct à la faiblesse et à la fragilité de nos valeurs humanistes et de nos sociétés démocratiques. Les ricanements ironiques des dirigeants russes, chinois ou iraniens participent du tableau; il est vrai qu’ils ne prendraient jamais le risque d’une élection autre que celle dont les résultats sont écrits d’avance.

Le symbole du Capitole
Le Capitole ? Le symbole est fort, fort de réminiscences antiques ancrées au fond de nos consciences. Il nous renvoie plus précisément à deux épisodes. Le premier se situe en 390 avant notre ère, tout au début de la grandeur romaine. Cette année-là, Rome est mise à sac par des tribus gauloises (qu’on peut tout à fait s’imaginer sous l’accoutrement du prétendu “chamane” immortalisé sur toutes les photos). Seule la colline du Capitole est épargnée. Les Gaulois tentent de s’en emparer. C’était sans compter avec les oies sacrées qui s’y trouvent et qui donnent l’alerte. L’armée romaine se ressaisit et boute les Gaulois hors les murs. Le second se passe 8 siècles plus tard. Du 24 au 27 août 410, les Wisigoths mettent à nouveau Rome à sac et les contemporains ne s’y trompent pas: les peuples de la périphérie sont de retour, la fin de l’empire est proche.

L’incursion de groupes fanatisés par un président désinhibé et vivant dans une réalité parallèle n’a certes en termes de dégâts humains et matériels rien à voir avec ces deux événements. Mais il y a quelque chose de l’ordre du symbolique qui fait réfléchir. La question qui se pose pour le moins est de savoir si le « sac du Capitole » du début janvier 2021 est le dernier acte grotesque et particulièrement excessif d’une présidence grotesque et excessive, ou le début d’une bataille entre deux mondes, le monde de la transgression érigée en système et un monde organisé, responsable et réfléchi.

Semer le vent et récolter la tempête…
Cette irruption brutale de figures triomphantes, écervelées, hébétées et désorientées à la fois, comme surgies d’un théâtre d’ombres ou d’un film de zombies, toutes persuadées qu’on leur a volé leur vote et leur victoire, a eu le mérite médiatique de montrer au monde entier ce que Trump a fait à l’Amérique. Et mis en évidence que les premiers que Trump a trompés par ses dénis de réalité sont ses propres partisans.

4 années de mensonges systématiques et éhontés, d’insultes et de mépris, d’irrespect de tout et de narcissisme intégral ont légitimé les fantasmes, le complotisme et les bas instincts d’un public au bord de la révolte depuis longtemps. Trump lui a donné une identité et une parole, au prix de semer la division et la méfiance pour longtemps. 40 millions d’Américaines et d’Américains qui croient réellement qu’on leur a volé leur vote, c’est un héritage véritablement diabolique. En cela, la cohorte hébétée qui a mis à sac le Capitole n’est que le sommet d’un immense iceberg sur lequel la démocratie américaine peut encore venir se fracasser plus d’une fois.

Trump assume ainsi la très lourde responsabilité d’avoir attisé, renforcé, facilité les mauvais côtés de l’être humain et le diable sociétal qu’il a fait ainsi prospérer ne retournera pas dans sa boîte de sitôt. Trump la Tromperie faite homme, Trump, le boute-feu irresponsable. L’absolu inverse d’un Gandhi, d’un Mandela ou d’un Martin Luther King, qui au contraire ont su mobiliser le bien en l’humain.

Les chemins de la réparation : Le respect qui entraîne le respect
L’élection – avec tout de même 8 millions de voix de différence – de Biden donne aux valeurs de respect et d’humanisme une deuxième chance. Mais ce n’est qu’un répit. L’équipe gouvernementale qui va prendre les rênes du pays aura fort à faire pour réduire les inégalités, reconstruire les infrastructures, faire sentir concrètement aux millions de délaissés géographiquement et économiquement qu’on les prend en compte. Et pour trouver des majorités aussi face à des perdants républicains qui ont tout intérêt à jouer la politique du pire.

La clé de toute reconstruction est bien de renouer avec le respect mutuel, qui commence par le respect de soi-même. A la base de la révolte des exclus se trouve le manque de respect qu’ils subissent et ressentent au quotidien, le sentiment de n’être (plus) rien, et que ceux qui dirigent (appelés l'”élite”) n’ont que mépris pour eux. Aucune confiance ne pourra renaître sans y remédier. Dans ce sens, la première tâche de Biden sera de ne pas stigmatiser les victimes crédules de son prédécesseur sans foi ni loi, mais de regagner leur coeur.

Certes Biden n’est pas un nouveau Martin Luther King et ne saurait l’être. Mais il peut être un nouveau Roosevelt, qui après une terrible dépression ayant entraîné une paupérisation de masse, a littéralement reconstruit et ressoudé son pays. Infrastructures, sécurité sociale, égalité de chances, durabilité, le chantier est immense. Mais il offre aussi la grande chance d’une vaste mobilisation populaire positive qui pourra chasser les démons de la division et le souvenir.

La réforme de la politique agricole (PA 22 +) reportée: mais pour qui roule le lobby agricole ?

Ainsi donc, le lobby agricole a atteint son but : lundi 14 décembre 2020, par 28 voix contre 16, le Conseil des Etats décidait de renvoyer le traitement de la PA 22 + (modification de la loi sur l’agriculture pour la prochaine période dès 2022) à des jours meilleurs. Ainsi les conditionnalités environnementales proposées par le Conseil fédéral sont repoussées aux calendes grecques, tout comme l’est une meilleure couverture sociale de la famille des exploitants.

Une charge environnementale excessive

Les données présentées par le Conseil fédéral pour justifier sa proposition sont irréfutables: « Bien que la participation aux programmes d’encouragement soit en constante progression, le recul de la biodiversité n’a jusqu’à présent pas pu être enrayé. » (p. 102 du Message à l’appui de la PA 22 +). Des quantités excessives d’ammoniac, «composé azoté gazeux et réactif, qui provient à 90% de l’agriculture», sont constatées «dans presque 90 % des sites forestiers, dans pratiquement tous les hauts-marais, dans les trois quarts des bas-marais et dans un tiers des prairies sèches et pâturages secs riches en espèces » (p. 30).

Enfin, « du fait de l’azote et du phosphore utilisés par l’agriculture, peu de progrès ont été accomplis depuis le tournant du millénaire.» (p. 24) Il s’agit de «diminuer les pertes d’azote et de phosphore d’au moins 10% d’ici à 2025 et de 20% d’ici à 2030 par rapport à la valeur moyenne de la période de 2014 à 2016» (p. 66), formulation qui devrait être reprise dans la loi. «Il s’agit en outre de réduire la dépendance de la production agricole vis-à-vis de matières premières non renouvelables comme les énergies fossiles et le phosphore.» (p. 36)

Le lobby agricole suisse, tout à fait en phase avec ses collègues européens qui font tout pour empêcher le « verdissement » de la Politique agricole commune (PAC), se tire ici une belle balle dans le pied. En effet, les agriculteurs ont besoin d’une biodiversité fonctionnelle et sont parmi les premiers à souffrir du changement climatique. Et l’Union Suisse des Paysans de prétendre, images d’Epinal d’une campagne fleurie et diversifiée à la clé, que les producteurs suisses sont les plus écologiques du monde, connaissent les normes les plus strictes de la planète…

Si c’était vrai, de quoi pourraient-ils avoir peur? Faut-il rappeler que près de 55% du revenu paysan sort de la poche du contribuable ? Ce dernier a peut-être envie que ces montants considérables permettent de rémunérer des externalités positives qui ne parviendraient pas à se financer sur le marché, comme un soin particulier mis à une production de qualité, respectueuse de la nature ou plus exigeante en raison de sa situation (pente, montagne, petite exploitation…) – plutôt qu’encourager à un productivisme de moins en moins souhaitable.

Pas bon pour le producteur…

Mais pour qui roule le lobby agricole ? Le premier effet de la politique agricole quantitative qu’il défend becs et ongles est une disparition massive des exploitations. Il n’a fallu que 40 ans pour que leur nombre diminue de moitié – un peu plus qu’une génération, et que les 50’000 qui subsistent doublent, en conséquence, leurs surfaces.

Or, plus on produit, plus on rationalise, plus les prix unitaires chutent (c’est d’ailleurs aussi le but !), et plus la nasse se referme sur le producteur : c’est la spirale de l’endettement et de la fuite en avant. Un peu le jeu de l’avion, et là aussi le crash se paie cash. Il n’y a pas qu’en viticulture que quantité et qualité s’opposent. La première victime de la politique agricole sont ainsi les paysans, que les priorités défendues par l’USP conduisent de plus en plus dans l’impasse. Car l’”élimination des paysans par eux-mêmes” est sans fin.

Les seuls qui s’en sortent durablement, en Suisse comme dans l’UE ? Ceux qui misent sur la qualité, la diversité des goûts et des sortes, les modes de production respectueux de la nature (l’agroforesterie, les diverses pratiques du bio, l’agriculture de conservation, la permaculture…), les appellations d’origine protégées et autres labels de provenance… En valorisant la vie du sol, les contributions de la biodiversité, la polyculture, la résistance naturelle et la complémentarité des animaux et des plantes, ces approches sont aussi les seules à même d’assurer une productivité supérieure, sur la durée, à l’agro-industrie. Ce sont également les approches les plus riches en emplois et qui permettent de maintenir une agriculture à taille humaine.

… ni pour le consommateur

Cette politique profiterait-elle au moins aux consommateurs ? A très courte vue peut-être, car la part du revenu que le consommateur doit investir pour se nourrir n’a fait que baisser au cours des décennies passées. Mais est-ce vraiment une bonne chose ? Sur la durée certainement pas. Nous mangeons trop, trop de matières grasses (saturées, de plus), trop de glucides (raffinés), trop de produits carnés. Cette fixation sur le quantitatif fait-elle sens ? Nous disposons de quelque 3200 Kcal par jour et par personne, alors qu’un tiers de moins nous conviendrait très bien!

Si à une politique de soutien à la production (la politique agricole) était adossée une politique alimentaire, quelles orientations devrait-on propager ? A l’évidence, un déplacement du poids mis sur les productions animales vers les productions végétales: légumes, céréales, légumineuses et fruits, où il y a encore bien de la marge pour augmenter nos taux d’autoapprovisionnement. Cela allègerait autant nos problèmes de santé publique que les enjeux de santé environnementales. Plus besoin de doper nos vaches avec un quart de million de tonnes de tourteaux de soja, sous-produits de la destruction de la forêt tropicale, plus de surfertilisation due à des densités excessives de bétail, plus d’élevage de masse: tout bénéfice pour tout le monde !

En juin 2020 est parue la synthèse du Programme national de recherche Alimentation saine et production alimentaire durable. Sa principale recommandation est d’« élaborer une stratégie portant sur le système alimentaire suisse, c’est-à-dire une stratégie garantissant une alimentation saine et durable pour l’ensemble de la population. (…) Un objectif important de la stratégie alimentaire sera de définir quels types de régimes alimentaires sont souhaitables pour la Suisse dans les 30 ans à venir. (…) Réduire la consommation de viande est probablement le plus important déterminant lié à l’alimentation dans la transition vers un système alimentaire à la fois plus sain et plus durable ».

Si le productivisme ne profite à terme ni aux paysans, ni aux consommateurs, ni à l’environnement, à qui d’autre alors ? A la chimie, aux vendeurs de machines toujours plus sophistiquées ? Ou n’est-ce pas tout simplement une fixation sur un modèle qui avait sa raison d’être dans les années 1940 et suivantes, vu l’état d’approvisionnement de la population et les moyens d’alors, mais qui est devenu terriblement anachronique ? A force de vouloir le beurre (les subventions), l’argent du beurre (le moins de conditionnalités possible), les agissements du lobby paysan ne pourront qu’être rejetés par de plus en plus de consommateurs et de producteurs, qui savent désormais que non seulement on peut, mais qu’on doit faire autrement.

Votations sur les multinationales responsables : que se passe-t-il entre villes et campagnes ?

Pendant longtemps un des commentaires classiques post-votation était le constat d’un clivage entre régions linguistiques. Mais un autre clivage est en train de prendre le dessus : le clivage villes-campagnes. Des prémices en étaient les oppositions plaine-montagne apparues lors des votations sur les résidences secondaires ou sur la chasse.

Ce clivage a pris ce dimanche un tour impressionnant : pratiquement toutes les villes, soit toutes les communes de plus de 10’000 habitants, quel que soit le vote du canton, ont voté oui, et souvent à des scores massifs. En Suisse romande, mais aussi ailleurs : Liestal, Olten, Baden, Bâle, Berne, Zurich, Saint-Gall, Coire… La liste est longue. Et plus une commune est éloignée d’un centre urbain, même de moyenne importance, plus elle a eu tendance à voter non, même en Suisse romande. La Broye l’illustre bien, ou le vote de La Brévine.

Que se passe-t-il dans nos campagnes ? Ce n’est pourtant pas là que les multinationales ont leurs sièges… La comparaison avec les élections présidentielles américaines saute aux yeux, comme la carte (sources : US-Today et RTS) le montre. Aux USA comme chez nous, plus une région est rurale, plus elle vote « conservateur ». Comment faire dialoguer ces deux mondes qui s’écartent l’un de l’autre à grande vitesse ? Comment éviter un clivage qui ne peut être que frustrant pour les deux parties ? Sachant aussi que « conservateur » peut signifier en l’occurrence « destructeur de valeurs environnementales et sociales ».

Deux cultures à réconcilier
La vie est-elle plus dure à la campagne ? Pourtant pas mal de citadins en rêvent… Une explication est probablement un ras-le-bol des régions rurales des règlements, d’une façon vécue comme bureaucratique de devoir rendre compte de ce qu’on fait, et dont on croit mieux savoir que les prescripteurs – nécessairement urbains – comment il faut le faire.

C’est la lassitude des paysans devant la bureaucratie agricole, corollaire pourtant logique d’un subventionnement qui assure plus de la moitié de leurs revenus. C’est la lassitude des PME devant le temps passé à remplir des formulaires pour tout et rien, PME qui déterminent bien plus la perception qu’on a de l’économie dans l’espace rural qu’en ville. Le pragmatisme l’y emporte sur le formalisme, le « bon sens » sur les »cadres logiques » et les procédures.

Et peut-être, en l’occurrence sur un texte destiné à moraliser des circuits économiques qui en ont bien besoin, le sentiment des PME était qu’elles étaient en règle. Mais par contre, sans guère de moyens de vérifier la manière dont chaque clou qu’elles plantent a été produit à l’autre bout du monde. Alors que cela n’était pas du tout ce qui leur était demandé !

En un mot comme en cent : il y a un fort besoin de dialoguer entre ville et campagne. Et pas seulement pour renforcer le lien entre producteurs et consommateurs de denrées agricoles – pour définir ensemble les grands enjeux de préoccupation et éviter la fracture du pays en deux types peu conciliables de perception et d’expression de la chose publique.

Des multinationales responsables, comment peut-on être contre?

J’ai beaucoup de peine à comprendre la virulence de certains milieux économiques à combattre à tout prix une régulation qui semble aller de soi. Lui préférer un contre-projet indirect qui instaurerait à la place de règles claires pour tous une obligation de produire des rapports est vraiment tendre la perche au “greenwashing” comme réponse à des situations inacceptables.

La règle doit être la même pour tous les acteurs économiques

On nous dit à longueur d’années que les entreprises multinationales font de leur mieux pour respecter l’environnement et les droits humains dans l’exercice de leurs activités. Que leur souci est la concurrence déloyale par des entreprises moins scrupuleuses et qui dès lors minimisent leurs coûts. Qu’on ne voudrait plus jamais voir tout un immeuble d’ateliers de couture s’écrouler (comme le Rana Plaza au Bangla Desh en 2013, faisant plus de 1000 morts et 2500 blessés). Qu’il n’y a pas de liberté (économique) sans responsabilité (écologique et sociale). Que de nombreux standards volontaires existent pour diverses filières, mais qu’ils ont malheureusement des exigences variables et des contrôles parfois laxistes et, surtout, qu’aucun ne rassemble toute la branche concernée.

Et voici qu’une législation apparaît qui mettrait toutes les entreprises ayant leur siège principal en Suisse sur le même pied, instaurerait l’égalité de traitement, obligerait à vérifier la qualité écologique et sociale de la chaîne de valeur… Et du coup c’est le tollé : non, pas ça, surtout pas… C’est à croire que, sur le fond, la vieille économie du profit financier maximum et en un minimum de temps ne veut pas abdiquer, qu’on veut bien affirmer certains principes, mais pas être obligé de les appliquer. On ne voit guère d’autre explication possible.

Un comportement environnementalement et socialement responsable : une exigence qui se généralise

Aux Etats-Unis, Trump va devoir quitter la présidence. Mais le poison de ses méthodes reste. Les adversaires de l’initiative n’hésitent pas à s’inspirer de ses célèbres Fake News. Que dire d’autre quand on lit de manière répétée dans des annonces publicitaires d’un comité « www.responsabilite-sans-faute-non.ch » que « Adopter une loi unique au monde affaiblit la compétitivité de l’économie. Aucun Etat n’a une loi similaire. La France y a renoncé. »

Dans le « Matin Dimanche » du 15 novembre, on retrouve ce message sur une demi-page, légèrement modifié (“Aucun pays au monde n’a une législation similaire. Même la France y a renoncé”) et garni des photos de 21 personnalités fort respectables du monde économique et politique. Ont-elles été correctement documentées, on peut en douter.

Car cette affirmation est un mensonge effronté, une Fake new de premier ordre. En France, la loi « relative au devoir de vigilance des sociétés mères et des entreprises donneuses d’ordres » a été promulguée le 27 mars 2017. Pour les sociétés par actions employant en leur sein ou dans leurs filiales au moins 5’000 salariés en France ou 10’000 dans le monde, elle oblige à établir un « plan de vigilance ». Elle est toujours en vigueur et pour s’en convaincre, il suffit de consulter https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000034290626/

Ce plan concerne les activités de la société, de ses filiales directes ou indirectes, de ses sous-traitants et fournisseurs avec lesquels elle entretient une relation commerciale. Il comporte les mesures «propres à identifier et à prévenir les atteintes graves envers les droits humains et les libertés fondamentales, la santé et la sécurité des personnes, ainsi que l’environnement».

Au Royaume Uni, le Modern Slavery Act de 2015 oblige les entreprises à prendre leurs responsabilités sociales sur toute la chaîne de valeur. Les Pays-Bas connaissent des dispositions semblables sur le travail des enfants. L’Allemagne prévoit de légiférer dans le même sens.

L’Afrique du Sud et l’Équateur ont pris l’initiative d’un traité sur la responsabilité des sociétés transnationales qui donnerait force obligatoire aux Principes directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme édictés en 2011. En 2015, l’OCDE a établi des Principes directeurs pour les entreprises multinationales. L’UE prévoit une directive pour 2021 sur la base de la loi française.La régulation d’une mondialisation qui a dérapé et la durabilité, deux exigences clé de notre temps, passent par là!

Quelle économie voulons-nous ?

Voulons-nous être les derniers à inscrire de telles normes dans notre référentiel légal, juste pour pouvoir tirer profit le plus longtemps possible de pratiques négatives pour autrui ? Alors que dans peu de temps on s’apercevra que le label qualité, largement associé aux entreprises suisses et à leurs produits, devra inclure la preuve de la qualité environnementale et sociale de leur chaîne de valeur. Dès lors, les garanties demandées par l’initiative deviendront des avantages compétitifs. Car la qualité ne se divise pas.

Non seulement l’argumentaire des adversaires d’une régulation que l’initiative “affaiblira considérablement” “la compétitivité de nos entreprises” est fallacieux. Mais il vise à admettre une compétitivité obtenue au détriment de valeurs écologiques et sociales. Alors que les premières sont la condition du fonctionnement de l’économie, et les secondes son but.

Il apparaît très clairement qu’on n’est pas là dans un combat pour ou contre l’économie, mais pour ou contre une économie qui associerait à la création de valeur financière, une création de valeur écologique et sociale. Un vrai choix de société !

Trump ou Biden?

Voici un demi-siècle, l’extrême-droite entrait par effraction, les armes à la main, dans les palais présidentiels, semant la terreur dans le pays : coups d’Etat au Brésil en 1964, en Grèce en 1967, au Chili en 1973… Aujourd’hui, ce sont des peuples, souvent avec de faibles majorités mais parfois aussi à travers de véritables plébiscites, qui optent pour la démocratie « illibérale », l’autoritarisme et le chacun pour soi nationaliste.

La tendance fait tache d’huile depuis une dizaine d’années : aux Philippines, un président populiste tue de sa propre main de présumés trafiquants de drogue – dans un Etat de droit tout être humain, aussi criminel soit-il, a droit à un procès équitable. En Turquie, un nouveau sultan veut ressusciter l’Empire ottoman – mais sans la tolérance religieuse et culturelle. En Russie, Poutine poursuit le même dessein, et exerce ses sinistres méthodes d’élimination de ses opposants au grand jour. Au Brésil, tel autrefois un empereur romain, le président met le feu à son propre pays. L’Inde est en mains des descendants des assassins de Gandhi et qui aujourd’hui remplacent méthodiquement son message de nation pluriculturelle et plurireligieuse par un suprématisme et un sectarisme hindouiste. En Pologne et en Hongrie, des apprentis dictateurs musèlent la presse et la justice. Dernier de la série : le Sri Lanka où s’installe un pouvoir de plus en plus autoritaire. A chaque fois, le vote populaire a sanctionné le tour de vis anti-démocratique. L’Italie y a échappé de peu, et rien n’y est joué sur la durée.

Un violent changement de paradigme
On peut vraiment parler d’une mouvement de fond qui a remodelé le monde en quelques années. Les lignes de force de cette rupture avec l’humanisme sont toujours les mêmes : rejet des institutions de régulation multilatérales, imposition d’une priorité nationale court-termiste et égoïste, admiration pour l’»homme fort » et de celui qui a « réussi » peu importe ses méthodes ; rejet du féminisme au profit d’une idéologie familiale et patriarcale ; intégrisme religieux chrétien (évangéliste en fait); marginalisation voire persécution des homosexuels ; rejet, également, de l’écologie et des mouvements sociaux ; idéalisation de caractéristiques nationales présentées comme monolithiques et immuables.

Ce revirement résulte d’un rejet profond d’une « élite bien-pensante» ressentie comme hypocrite et dans laquelle on amalgame allègrement les protagonistes d’une mondialisation sans foi ni loi, et les partisans d’une régulation globale respectueuse des droits humains. On largue les amarres, se lâche, rejette toute éthique de la responsabilité, toute discipline intellectuelle. Est vrai ce que je dis être vrai, est faux ce que décrète être faux, c’est le règne des Fake News qui embrument les esprits et polluent les débats. Même des pilotes d’avion croient, dit-on, à la fable de la terre plate : chaque fois qu’ils atterrissent c’est sur du plat, et pour le reste, c’est Dieu qui leur envoie l’illusion de la courbure de la Terre…

Une droitisation du milieu populaire
Ce revirement s’était annoncé dans le divorce maintenant largement acté entre la gauche, héritière de la tradition des lumières et de l’égalité de chances, et le milieu populaire. La bataille culturelle a succédé à la bataille sociale, les moins bien lotis se nourrissant de leur haine pour ceux dont ils se sentent méprisés, et choisissant les partisans de la fermeture pour contrer les « élites libérales » qui les exposent à la concurrence déloyale de la mondialisation. Le soutien apporté par la gauche aux droits des réfugiés ou des homosexuels a creusé l’incompréhension et le rejet, le milieu populaire endossant largement les préjugés de l’autoritarisme et la peur de la différence (ethnique ou sexuelle). Pas de place pour une gestion écologiquement et socialement responsable de la Planète, patrimoine commun de l’Humanité – c’est « tout au marché » pour les uns, « tout à la nation » pour les autres.

Le premier signe avant-coureur de cette mutation du paysage politique a probablement été l’échec en France en 2002 de Jospin au deuxième tour de l’élection présidentielle, ne laissant aux électrices et électeurs que le choix entre le candidat de la droite libérale et mondialiste et celui de l’extrême droite autoritaire et protectionniste…

Mais rien de ce qui est humain n’est irréversible
L’élection américaine nous dira si cette tendance peut être surmontée. La défaite de Trump, personnage incarnant le populisme de bas étage, la transgression, la vulgarité, la division, le soutien au racisme, au dénigrement et aux complotistes de tout genre, l’irrespect absolu de sa fonction, sonnerait comme un coup d’arrêt salutaire.

Cette défaite hautement souhaitable est loin d’être acquise, tant Trump a réveillé les mauvais démons de l’Amérique et un désir perverti de reconnaissance et de revanche sociale des « perdants de la mondialisation ». Mais au-delà de la personnalité un peu effacée de Biden, son élection pourrait marquer le début d’un retournement de tendance. Il ne faudrait alors surtout pas se reposer sur ses lauriers, mais enclencher sans tarder un combat déterminé contre les inégalités sociales et pour la dignité de chaque être humain. Ce serait le point de départ d’une sérénité politique retrouvée.

Berne : la coopération internationale reconnue comme indispensable à la sortie de crise

Dans une certaine discrétion, le Parlement fédéral a adopté au cours de la session d’automne qui vient de se terminer les 4 crédits-cadre de la stratégie de coopération internationale de la Suisse présentés par le Conseil fédéral en février. Une certaine discrétion ? Oui, car cette fois-ci pas de polémique, pas de mise en doute de la nécessité d’une politique étrangère solidaire, pas de piques contre la coopération et ses acteurs.

Dans un premier temps, le Conseil national avait certes adopté un amendement demandant au Conseil fédéral « pour fixer les contributions annuelles » de se fonder « sur le développement économique et sur la stratégie de réduction du déficit résultant des dettes dues au Covid-19 ». Puis il s’est rallié au Conseil des Etats qui n’en voulait pas et cette restriction n’a donc pas été retenue.

La part de la Suisse n’est pas encore conforme à ses engagements internationaux
La Suisse ne va toutefois toujours pas rejoindre les Etats industrialisés qui se conforment à la décision prise voici 50 ans par l’Assemblée générale des Nations unies de consacrer 0,7% de leur revenu national brut à l’aide publique au développement. Nous sommes actuellement à 0,46%. En effet, en juin, le conseil national avait rejeté par six voix de majorité une proposition de passer le crédit-cadre de 11,25 milliards à 15,41 milliards. Dommage! Mais la contribution de la coopération à la sortie de crise est actée et reconnue comme d’autant plus indispensable que les déséquilibres globaux s’accroissent, le Conseil fédéral la qualifiant d’investissement dans la liberté, la sécurité et la prospérité de la Suisse et du monde.

Le Covid a, cela a été abondamment constaté, fortement souligné les inégalités sur notre Planète. Mais aussi les disparités entre Etats quant à leur manière de réagir face à la pandémie. Ce premier semestre 2020 a clairement montré que seuls les Etats ayant maintenu un filet social fonctionnel et une pratique de fixer des conditions cadre à l’économie ont pu à la fois prendre des mesures incisives de protection et soutenir les activités économiques, culturelles et sociales souffrant des restrictions édictées. Ce n’est pas le cas de tous les pays industrialisés, on le sait ; la situation aux Etats-Unis l’illustre bien. Ce n’est, surtout, pas le cas de l’essentiel des pays du Sud.

Covid : le dilemme du Sud
Ces derniers sont devant le cruel dilemme de ne pas restreindre les activités économiques et d’exposer leurs populations au virus, ou de prendre des mesures de fermeture et de rejeter des centaines de millions de personnes dans la grande pauvreté. En réalité, malheureusement, ces deux effets se sont souvent conjugués. Car comment se laver les mains quand on n’a pas d’eau propre à disposition, ce qui est le cas pour plus de 600 millions d’humains ? Comment appliquer les gestes barrière dans les bidonvilles, cadre de vie de près d’un milliard de personnes ?

Selon l’ONU, 1,6 milliard de travailleurs (surtout des travailleuses) du secteur informel sont gravement impactés par les fermetures d’activités et, au 1er semestre 2020, 370 millions d’enfants ont été privés de repas scolaires,souvent les seuls de la journée. La faim progresse de nouveau, tout comme la pauvreté et l’exclusion. Quant aux équipements de santé, le Covid a souligné leur insuffisance : près de 2,5 milliards de personnes n’ont, selon l’OMS, pas accès aux soins de base. De tels chiffres ont visiblement refréné les tergiversations usuelles sur l’aide publique au développement.

<strong>La sortie de crise passe par la durabilité
Plus fondamentalement, la sortie de crise passe par davantage de résilience, au Nord comme au Sud : une relocalisation solidaire ; le développement de compétences, de produits et de marchés locaux ; la fin de la croyance que l’expansion continue du commerce mondial soit souhaitable (la mort annoncée du traité de libre-échange avec le Mercosur est ici emblématique) ; l’autonomie alimentaire et énergétique fondée sur l’agroécologie et les énergies renouvelables ; une gestion équitable et pérenne des ressources naturelles des pays…

Ce discours de sortie de crise par la durabilité marque aussi les priorités de la coopération. A vrai dire, il ne peut pas y avoir de coopération sans durabilité, ni de durabilité sans coopération… Raison de plus pour miser sur elle comme contribution précieuse à la stabilité du monde et au droit de chaque être humain à vivre dignement au pays.

Enfin dernier point, mais qui est de taille : la part du secteur privé. Le Conseil fédéral souhaite « exploiter davantage le potentiel du secteur » dans l’effort de coopération, mais on attend toujours le cadrage de la mise en œuvre de cette orientation. S’il s’agit que l’action du secteur privé et du secteur public convergent autour des 17 ODD des Nations unies, on aurait enfin réussi à tirer à la même corde et à assurer la cohérence longtemps postulée des actions dans le Sud global. Mais cette condition essentielle reste encore à confirmer.

Révision de la loi sur la chasse: une loi dénaturée

L’affaiblissement de la biodiversité est une réalité dans le monde, mais aussi en Suisse. Dans notre pays, près de la moitié des espèces animales et végétales sont plus ou moins fortement menacées. Certaines ont déjà disparu.

Face à cette menace aussi redoutable que le changement climatique, des stratégies internationales, nationales et locales sont mises au point. Celle de la Suisse date de 2017. Le canton de Genève, pour citer cet exemple, s’est doté en 2018 d’une stratégie, concrétisée en juin 2020 par un plan d’action pour les années 2020-2023 assorti de 117 mesures.

Une bonne gestion de la chasse est un des éléments clé de la protection de la biodiversité. Chasse qui aujourd’hui n’est plus un droit ancestral venu de la nuit des temps et n’a, devant l’érosion de la biodiversité, de légitimité que dans sa contribution à une saine gestion de la faune.

Sans biodiversité pas de vie

La biodiversité est faite d’un ensemble complexe d’interactions formant le fragile équilibre de la vie. La chaîne alimentaire va du plus petit (le monde des microorganismes assurant par exemple les fonctions de décomposition et la fertilité des sols) au plus grand, les régulateurs que sont les grands félins, magnifiques représentants de la fabuleuse créativité de la nature.

Chez nous, ces grands prédateurs avaient été progressivement éradiqués, objets de peurs ancestrales qui n’ont plus de raison d’être. Leur retour est à saluer. Le lynx par exemple aide à limiter les surpopulations d’ongulés dommageables au recrû naturel des forêts, qu’ils broutent avec délectation.

Le fantasme archétypal du grand méchant loup

Si nous voulons protéger la biodiversité, qui est à la base de nos existences individuelles et collectives, il nous faut accepter de partager les espaces avec les espèces – animales et végétales. Oui, le loup peut à l’occasion se révéler bien carnassier. Mais sur les 200’000 moutons paissant dans nos alpages, 4500 meurent chaque année d’accidents, de chutes, etc. et 300 sont la victime du loup.

Des tirs sont déjà possibles, sous contrôle fédéral, lors de dommages importants. Les mesures de prévention sont soutenues et les dégâts sont dédommagés. Sur mandat de la Confédération, la centrale de vulgarisation agricole Agridea appuie les éleveurs dans la protection technique des troupeaux et la gestion des chiens de garde. Objectivement, il n’y avait aucun besoin de légiférer !

Une révision sous influence

Qu’on l’ait néanmoins fait souligne à quel point des fantasmes ancestraux peuvent encore aujourd’hui prendre en otage des décisions politiques. Obnubilés par des images archétypales ancrées dans notre inconscient collectif, à l’exemple du petit chaperon rouge, tant le gouvernement que le parlement ont réécrit cette loi en ignorant largement l’érosion de la biodiversité. Il en est résulté un texte d’un autre temps qui, au lieu d’organiser la cohabitation entre la faune naturelle et les activités humaines et d’arbitrer entre les divers intérêts en présence, affaiblit encore la partie la plus faible, la biodiversité.

Le passage d’une loi de protection à une loi de tir

On peut à bon droit parler d’une vraie dénaturation d’une loi de protection en loi de légalisation du tir ; cette mue délétère s’est faite en plusieurs temps.

Réagissant à des motions parlementaires, le Conseil fédéral a proposé en 2017 le transfert aux cantons de la compétence d’accorder des dérogations concernant les espèces protégées et les périodes de protection. Erreur de taille, car les cantons sont bien plus exposés aux pressions locales que ne l’est la Berne fédérale.

Toutefois, il avait prévu de soumettre ces dérogations à diverses conditions. Il fallait que des mesures de protection « raisonnables » aient été prises, que celles-ci n’aient pas eu d’effets suffisants, que les dommages soient « importants » et les dangers pour l’être humain « concrets ».

Or, le parlement ne s’est pas contenté d’approuver ce transfert de compétences, il a gommé pratiquement tous les critères qui devaient l’encadrer. Désormais, le simple fait qu’un animal « attire l’attention » peut justifier de le tirer (art. 12, al. 2), le tir étant autorisé même dans les districts francs renommés « sites de protection de la faune sauvage » (art. 11, al. 5). Et en retour, le parlement a délégué au gouvernement la compétence d’allonger à volonté la liste des espèces protégées pouvant être tirées (art. 7A, alinéa 1, lettre c).

Attention aux connivences

Le cas du lynx illustre très bien les risques de cette révision. Réintroduit en Suisse voici 40 ans, il compte moins de 300 individus. Or, certains chasseurs s’obstinent à voir en lui un concurrent et des lynx continuent d’être braconnés, notamment en Bas-Valais où un vaste réseau de pièges a été découvert récemment, qui profitait apparemment de connivences dans les milieux de la chasse – et de la surveillance de la chasse.

Une supervision fédérale dans un domaine aussi émotionnel que la gestion de la grande faune est indispensable, car l’application de la loi risque bien d’être à l’image de son adoption : feu sur tout ce qui dérange ! Ce n’est vraiment pas ce dont la biodiversité a besoin.

“Ce virus, on n’en peut plus”

«Ce virus, on n’en peut plus» disait Alain Berset récemment (Le Matin Dimanche du 9 août). Et pourtant, si un ministre, si un gouvernement, a constamment fait preuve du sens de la mesure et de la proportionnalité, c’est bien le nôtre. En comparaison internationale, nous pouvons être clairement positifs sur la manière dont nos autorités ont géré la crise.

Six mois après les premières restrictions décidées sur notre continent, un arrêt sur image s’impose. Tout d’abord, malgré les légendes urbaines et les fake news qui circulent abondamment, la nécessité d’agir est claire. La comparaison entre la Suède qui mise essentiellement sur la distanciation sociale et qui compte 85’000 personnes touchées à ce jour et 5’783 décès, et la Norvège, qui applique une politique sanitaire restrictive et qui compte 10’000 malades et 261 morts, l’illustre bien. Rapporté à la population (avec 10,5 millions d’habitants, celle de la Suède est en gros le double de celle de la Norvège), l’écart est clair et net : ordre de grandeur de 1 à 5 pour les malades, de 1 à 10 pour les décès…

Il fallait donc agir. Mais comment ? Il a souvent été dit que le virus avait mis cruellement en lumière les inégalités dans le monde. Et en effet, selon le degré de protection sociale et de développement humain d’un pays, les impacts tant de la pandémie que des politiques appliquées ont été bien différents.

La clé : associer mesures sanitaires et mesures économiques et sociales

En Europe, on a globalement su mitiger les effets des mesures de restriction de la vie économique, sociale et culturelle par la mise en place rapide et efficiente d’importants moyens: passage massif aux temps partiels permettant de sauvegarder le potentiel d’emplois ; soutiens tout aussi massifs et rapides aux entreprises en difficultés ; filet social fonctionnel malgré diverses lacunes. Le grand défi sera toutefois de voir comment maintenir ces soutiens si la pandémie se prolonge par trop.

Aux Etats-Unis, du fait d’une protection sociale fort déficiente, les mesures sanitaires ont un effet économique et social bien plus lourd. Pour cette raison principalement, elles n’ont d’ailleurs été prises que de manière incomplète et hésitante. Finalement, le pays aura perdu sur les deux tableaux : l’économico-social et le sanitaire. La comparaison entre les deux modèles, Européen et Américain, est claire.

Encore faut-il que ce soit possible…

Quant au Sud, le dilemme y est souvent dramatique. Si un gouvernement prend des mesures de restriction fortes, il met des millions d’emplois précaires en péril, faisant (re)plonger une bonne partie de la population dans la misère, voire la faim. S’il hésite à agir sur ce plan, l’impact économique et social est moindre ; par contre, le nombre de victimes explose, un peu sur le modèle suédois.

La faiblesse du système sanitaire, le manque d’équipements, la grande difficulté à y avoir accès lorsqu’on n’a pas de moyens financiers, les distances à parcourir, rendent très difficile la prise en charge des malades. Quant à la prévention, elle rencontre rapidement ses limites dans la promiscuité dans les bidonvilles et le manque d’eau propre.

Car, dans le monde, plus de 600 millions de personnes n’ont pas accès à de l’eau de qualité acceptable, un milliard vivent dans des taudis voire dans la rue, 2,4 milliards sont privés d’accès à des soins de base… autant de victimes toutes désignées du virus. Tout comme le sont les personnes obèses, diabétiques et autrement affaiblies par les maladies dites de civilisation – dont le nombre croît de manière importante dans les pays « émergents », en relation directe avec l’essor de la « malbouffe » industrielle.

Une guerre asymétrique

Nous ne pouvons que nous féliciter, disions-nous, du sens de la mesure dont a fait preuve notre gouvernement. Mais sur la durée, on ne pourra pas continuer à vivre masqués, à subir le yo-yo des restrictions suivies de périodes plus ou moins brèves de retour à la « normale »… Tôt ou tard, la question va se poser, de manière de plus en plus lancinante : pourquoi ce volontarisme contre ce seul virus, et pas contre les autres grandes atteintes à la santé?

La malbouffe, cause de l’augmentation annoncée de 30% des cas de diabète entre 2015 et 2025 (près de 2,5x plus que l’augmentation de la population mondiale)?

Les pesticides particulièrement toxiques, qui tuent par an un quart de million de personnes dans le monde ? La pollution de l’air, cause de 7 millions de morts par an ? La bilharziose et l’onchocercose, maladies tropicales qui touchent des centaines de millions de personnes ? Pourquoi cette croisade contre un virus certes redoutable et ce laxisme, cette passivité dans les autres cas ?

On peut aller plus loin encore. Les plastiques omniprésents attaquent gravement la vie des océans ; la biodiversité se fragilise sous nos yeux ; le changement climatique s’emballe d’une manière pratiquement irréversible sous les coups de la fonte du permafrost (libérant d’énormes quantités de méthane), des incendies de forêts (libérant massivement du CO2 et surtout détruisant tout aussi massivement les capacités d’en stocker) et de la montée des océans (de 4 mm par an actuellement). Là aussi, beaucoup de discours, peu d’actes, en tous cas pas de guerre déclarée à ces menaces vitales.

Au contraire, dans le monde, suite à un autre virus, mental, politique, celui-ci, le virus populiste, nationaliste et autoritaire, les dirigeants « illibéraux » renforcent et accélèrent encore la destruction des bases de la vie. Tant que l’on ne combattra pas avec la même énergie ces dérives extraordinairement dangereuses, on ne pourra empêcher de plus en plus de personnes de considérer à la longue le port du masque… comme une mascarade.

Législation sur le climat, ne pas s’arrêter à mi-chemin

Une année avant les élections fédérales 2019, le conseil national rejetait, par les voix de la gauche et de l’UDC, unis pour des motifs opposés, une loi sur le CO2 que le centre-droit avait pratiquement vidée de tout engagement concret. Puis le PLR ayant amorcé un virage écologique, les verts et verts libéraux ayant doublé leur représentation parlementaire, les cartes ont été rebrassées.

Dans cette nouvelle constellation politique, la loi sur le CO2 a retrouvé des couleurs : mesures concernant le bâtiment, renforcement de la taxe sur les combustibles, fonds climat, taxe sur les billets d’avion, la législation d’application de l’Accord de Paris ratifié par notre pays en 2017 commence à devenir réalité. Mais il reste des lacunes importantes à combler.

L’UDC de son côté est restée fidèle, contre tout évidence factuelle, à sa posture climatosceptique. Pas question de changer quoi que ce soit à nos façons de produire et de consommer pour un problème qui n’existe pas, n’est-ce pas ? On conçoit le désarroi des paysans et habitants de régions de montagne en première ligne du changement climatique, auxquels ce parti prétend s’intéresser.

Appliquer l’Accord de Paris

Comme on le sait, l’Accord de Paris demande (art. 2, lettre a) que «l’élévation de la température moyenne de la planète « reste «nettement en dessous de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels » et de poursuivre « l’action menée pour limiter l’élévation des températures à 1,5°C ». Mais, disposition moins connue, il demande également de rendre « les flux financiers compatibles avec un profil d’évolution vers un développement à faible émission de gaz à effet de serre » (art. 2, lettre c).

Si le premier objectif demande des efforts nettement plus substantiels que ceux de la loi même améliorée, le second est largement absent. Le conseil national a en effet refusé toute obligation faite au secteur financier de «verdir« ses stratégies d’investissement.

Pourtant la finance durable est en plein essor et il est grand temps d’organiser ce secteur tant les approches et méthodologies sont multiples et non coordonnées. Une définition claire de la finance durable, des critères à prendre en compte et des procédures d’évaluation est indispensable. Le Parlement européen vient d’ailleurs de valider la méthodologie applicable dans ces contextes et il serait temps que la Suisse se positionne clairement, vu l’importance de notre secteur bancaire.

Finance durable, tout est dit mais tout reste volontaire

Et paradoxe, une semaine après la fin de la session d’été des Chambres, le Conseil fédéral publiait un rapport sur la finance durable. La transition vers la finance durable, lit-on dans les Lignes directrices en matière de finance durable, « implique aussi que les marchés financiers créent de la transparence, prennent en compte l’ensemble des risques à long terme, évaluent correctement le prix de ces risques et apportent ainsi une contribution efficace au développement durable.

(…) Les acteurs financiers, les clients et l’autorité de surveillance peuvent prendre des décisions en toute connaissance de cause et contribuent ainsi indirectement à la réalisation des objectifs de développement durable ou environnementaux. (…) Cela comprend par exemple la publication systématique d’informations pertinentes et comparables concernant l’impact des produits financiers et des entreprises sur le climat et l’environnement. Cette transparence permet aussi de lutter contre l’écoblanchiment ». Tout cela est fort bien dit, mais peut-on vraiment se limiter à des mesures volontaires et à dispenser de bons conseils ? Nous n’avons plus le temps d’attendre que le dernier de la classe ait compris “volontairement” ce ce qui est attendu de lui.

Assurer la coordination avec la législation sur l’énergie

Une autre lacune est la coordination entre la législation sur le CO2 et celle sur la transition énergétique. En mai 2017, le peuple suisse acceptait la révision totale de la loi sur l’énergie adoptée par le parlement en septembre 2016, contestée par référendum par l’UDC (encore). Trois ans plus tard, le Conseil fédéral engageait une procédure de consultation en vue de sa révision.

Il s’agit de donner force obligatoire aux valeurs indicatives inscrites dans la loi, telles une réduction de la consommation de 43% d’ici 2035 ou les augmentations prévues des parts des énergies renouvelables, et de pérenniser les instruments de soutien en faveur de ces dernières. Simultanément, le Conseil fédéral propose toutefois, dans une autre procédure de révision, une nouvelle fois l’extension à tous du libre choix du fournisseur d’électricité, sachant que le tarif de base et appliqué par défaut doit offrir une électricité produite en Suisse et 100% renouvelable.

Le sens de cette mise en compétition reste obscur: s’agit-il de permettre le dumping écologique en offrant de l’énergie produite hors de Suisse à base de charbon ou d’uranium et artificiellement moins chère, car ne payant pas ses coûts externes (soit ceux infligés à autrui) ? Ce serait totalement incohérent avec les options de politique énergétique.

Dans cette révision, autant la pérennisation des mesures de soutien aux renouvelables est nécessaire, autant il manque l’incitation à la sobriété énergétique, base de toute maîtrise de l’énergie. La loi devrait par exemple obliger les gestionnaires de réseau de distribution à développer des modèles d’affaire incitant les consommateurs à moins consommer. A Genève, SIG fait œuvre de pionnier avec le programme Eco 21, qui, en plus de dix ans a créé plus de 550 emplois et permis d’économiser la consommation de près de 70’000 ménages, démontrant que des modèles d’affaires innovants sont possibles.

Elon Musk ou l’aventurier anachronique

La relance de la conquête de l’espace est emblématique des errements des temps. La privatiser, offrir le ciel à la concurrence économique, en faire un marché et une source de profit souligne davantage encore les dérives de l’époque. L’Amérique en est là : durant dix ans, elle a dû passer par l’ex-rival russe pour pouvoir envoyer des astronautes rejoindre la station spatiale internationale.

Il a fallu le culot et l’esprit totalement décalé d’un Elon Musk pour changer la donne. Voici quelques jours, des Américains ont rejoint l’espace depuis la Floride, grâce au secteur privé. Tout est dit.

Et il s’agit bien du même Musk qui débite régulièrement des tranches de son programme délirant Starlink de placer au total près de 42’000 satellites en orbite. Six fois plus que tous les satellites lancés depuis le début de l’ère spatiale. Tout ça pour « communiquer mieux », tout cela pour dénaturer encore plus notre monde, notre nuit, notre horizon.

Tout ça pour Mars…

En point de mire de tout cela : la conquête de la planète Mars, notre énigmatique voisine.

Qu’il soit intéressant, voire utile scientifiquement d’y placer des outils de mesure, certes. Mais des colonies humaines ? Pour faire quoi ? Y semer des virus ? Y installer des habitats où tout serait artificiel, dont il n’est pas imaginable de sortir sans un harnachement invraisemblable? Où règnent des conditions pires que celles que connaîtrait notre Terre une fois qu’on y aurait tout saccagé ? Ou est-ce le besoin d’y laisser un témoignage qu’il y a eu autrefois de brillantes civilisations sur la planète voisine, la Terre ?

C’est ce dernier motif qui semble être celui du milliardaire fou. Le but de Musk est bien que d’ici 50 ans un million d’humains peuplent la planète rouge, pour, dit-il, assurer une pérennité à l’espèce humaine, une fois la Terre dévastée pour de bon. Nous aurions donc perdu la bataille contre nous-mêmes, sans autre issue que de rejouer la partie ailleurs, plus loin, en espérant réussir mieux…

La bataille pour notre Terre n’est pas encore perdue

Non, la bataille pour notre Planète, pour maintenir viable et vivable notre patrie commune n’est pas encore perdue. La biodiversité s’effrite, le climat s’emballe – deux conditions de base de la vie humaine subissent fortement les agressions d’un système techno-économique globalement incapable d’aller vers une durabilité pourtant exigée depuis 30 ans. Mais allons-nous vraiment laisser faire ?

Un milliard d’êtres humains n’ont pas de véritable toit, 700 millions pas d’eau de qualité potable, 2,4 milliards sont sans accès à des soins de base, 800 millions ne mangent pas à leur faim ou n’ont pas pu aller à l’école. Allons-nous vraiment les oublier et gaspiller des milliards pour des projets aussi pharaoniques que fumeux que de déménager sur Mars?

Toute entreprise, institution, collectivité, personne physique est appelée à choisir : faire partie du problème ou de la solution. Le choix de Musk est clair: c’est la fuite en avant, la politique de la terre brûlée, le narcissisme sans limites de l’enfant gâté fier de son jouet. En réalité ce faisant, il fait un peu de nous ses jouets.

Plutôt que d’aller polluer d’autres mondes, mettons donc en ordre celui qui est le nôtre. Musk se dévoile ici comme le parfait produit de l’ère Trump, son frère d’armes dans la décadence américaine. Restés fixés sur la conquête d’un Ouest conquis depuis longtemps, dédiés à la poursuite du toujours plus et de l’acharnement thérapeutique autour de valeurs et de modèles révolus, redevables de rien ni à personne, ces hommes-là incarnent parfaitement ce qui mène le monde à sa perte.

Irresponsables et immatures ils imposent au monde leurs obsessions infantiles de toute-puissance et de domination.Et si au lieu de nous infliger leurs tristes anachronismes, ils feraient enfin quelque chose d’utile pour leur pays qui va à vau-l’eau ?

Il y a bien mieux à faire

Fantasme des années cinquante et soixante, au faîte de la guerre froide et des 30 Glorieuses, la conquête spatiale a pris un sacré coup de vieux. Il y a tant de choses plus utiles à faire sur cette Terre. Vouloir remettre ça maintenant tombe complètement à faux par rapport aux enjeux de la décennie qui commence.