La Suisse dans le monde, réflexion à l’occasion de la fête nationale

Si à l’occasion de la fête nationale, nous ne parlions pas de la Suisse, mais de ce monde dont nous dépendons – pour nos importations, nous qui sommes pauvres en ressources, pour notre balance commerciale, pour nos échanges intellectuels et culturels? Et donc de ce que ce monde représente pour nous ? Car il y a péril en la demeure…

A nouveau : la tentation du mal

Telle une épidémie attaquant les neurones de l’humanité, se répandent dans le monde l’»illibéralisme» et la mise en avant de l’égoïsme national à courte vue, l’admiration des hommes forts-chefs de meute, la négation des interdépendances… Et alors que c’est le libéralisme économique qu’il faudrait d’urgence réguler et moraliser, c’est au libéralisme politique et à la capacité de dialogue et de construire des solutions consensuelles que s’attaque le vent mauvais qui souffle.

Oui, vent mauvais, qu’ils s’agisse :
• Du mensonge éhonté revendiqué par des chefs d’Etat comme Trump ou Bolsonaro («Tout le monde mange à sa faim au Brésil ; les photos aériennes du déboisement de l’Amazonie sont des faux et j’y mettrai fin»),
• De la mise en avant d’une des composantes de la nation au détriment des «minorités» (Modi en Inde) au risque de détruire définitivement l’héritage gandhien,
• Des abus des apprentis dictateurs comme Erdogan, Orban ou les dirigeants polonais,
• De la démagogie anti-requérants d’asile la plus primaire à la manière Salvini,
• Des rodomontades agressives de l’ex-agent du KGB Poutine, en passant par la première puissance du monde, la Chine, qui allie le pire de l’étatisme et le pire du libéralisme économique,
… tous ces dirigeants se congratulent, se soutiennent, se ressemblent.

Ce qui a changé en quelques années ? Alors qu’autrefois de tels personnages parvenaient au pouvoir par la force – une insurrection, jadis, de type mussolinien ou, naguère, un coup d’Etat de militaires autoproclamés sauveurs de la patrie, aujourd’hui, les peuples se donnent à eux. Qui n’ont alors plus qu’à cueillir les majorités comme autant de fruits mûrs, puis à les consolider une fois au pouvoir à travers toutes les ficelles de la flatterie, de la dénonciation, du clientélisme et de la répression.

Aujourd’hui comme hier : la faiblesse des démocraties

Comment se fait-il que l’affirmation d’une éthique individuelle et collective, d’un partage de droits et de devoirs, de la dignité de chaque personne, de la coopération internationale et de la démocratie puisse être ressentie par beaucoup comme une utopie d’un autre temps?

Aujourd’hui comme hier, les grands responsables de la tournure que prennent les choses sont ces «décideurs» qui promettent de servir le bien commun mais abdiquent devant la réalité des injustices. Leur difficulté à agir sur les causes des déséquilibres fait confondre démocratie et démission ; leur défaite devient la défaite de la démocratie.

Dans les années 30, c’était bien l’absence de réaction de l’Etat face aux inégalités croissantes et aux crises économiques – additionnée de la manière dont la «paix» a été dictée aux perdants de la première guerre mondiale – qui a fait que les partis fasciste en Italie et national-socialiste en Allemagne ont pu se doter d’une base populaire forte. En prenant les défis économiques et sociaux à bras le corps, Roosevelt grâce à son New Deal a préservé son pays de ce destin.

Par contre, ce qui diffère de cette époque est que 1) ces partis étaient nettement plus violents et extrémistes que le « mainstream » populiste actuel et, que 2), ce dernier est bien plus haut en terme de score électoral, frôlant voire dépassant la barre des 50%. Ce qui ne rassure qu’à moitié, car les extrémismes peuvent se radicaliser toujours plus, comme on l’a vu au cours de la 2e guerre mondiale en Allemagne et au Japon.

Une autre cause de leur montée était aussi la tolérance excessive des démocraties devant les populismes. Le prix ? plus de 50 millions de morts, des souffrances et des destructions inouïes. Plus jamais ça ? Alors, il faut vraiment se réveiller et retenir la leçon: tolérance zéro pour les adeptes de la tolérance zéro. Et se demander comment sortir de là !

Le triple déficit de l’humanisme

La crise de l’humanisme est d’abord une crise de visibilité. Les personnes modérées, pondérées le sont souvent aussi sur le plan de l’expression. Point d’insurrection des consciences, de mise en accusation des destructeurs du respect et de l’éthique, de dénonciation des côtés obscurs de l’humanité. Leurs propos n’«impriment» pas. Or, une certaine virulence, une certaine radicalité s’imposent quand la capacité de l’humanité de gérer son destin est en jeu!

Une crise de l’incarnation, ensuite. De nos jours pas de Mandela ni de Gandhi à l’horizon, ni même de Roosevelt ou de Gaulle, pour activer non les instincts du mal, mais les élans vers le bien.

Enfin, une crise de l’action. Les propos des dirigeants démocratiques sont peu crédibles parce qu’ils ne sont que rarement suivis d’actes – par contre, les mouvements extrémistes appliquent généralement leurs programmes à la lettre. C’est ainsi que le ramassis de vulgarité et d’hystérie intitulé «Mein Kampf» était devenu la partition d’un drame emportant tout un continent.

Le mythe fatal de la « ain invisible»

Que font les dirigeants occidentaux, jamais à court de bonnes paroles, pour imposer l’intérêt général aux destructeurs des équilibres écologiques et sociaux? Pour affirmer les principes démocratiques face aux dictateurs jouant des coudes et offrant d’alléchants contrats? Pour cadrer socialement et environnementalement une mondialisation, qui sinon dérape? Pour endiguer les exigences abusives de nombreux fonds d’investissement et les mettre au service de l’économie réelle? Pour exiger transparence et redevabilité des entreprises transnationales?

C’est bien dans la croyance délétère dans la non-intervention dans l’économie, dans le culte de la capacité mille fois démentie d’autorégulation de cette dernière, que se situent l’origine de cette paralysie, la plupart des dirigeant.e.s des démocraties libérales étant élevé.e.s dans la foi en la «main invisible»… Sans réaffirmation de la légitimité, du devoir, de l’Etat – bien évidemment d’un Etat de droit – à réguler les excès de l’économie, à assurer l’équité et l’égalité de chances et de droits, peu espoir de battre le populisme !

Plus vite dans le mur – grâce à l’extrême-droite

On pensait communément que ce serait le «collapse écologique» qui conduirait au collapse sociétal, au triomphe de la loi du plus fort. Or, c’est l’inverse qui se joue sous nos yeux : une généralisation revendiquée de la loi du plus fort – qui accélère le collapse écologique… Car si l’angoisse fait agir l’être humain, son réflexe est bien plus territorial (défendre son territoire par rapport à des intrus) qu’environnemental (défendre son avenir face à ses propres incohérences).

Greta Thunberg a raison de se faire du souci. Jamais les dirigeants du monde n’ont été si éloignés de se préoccuper des enjeux globaux, de prendre à bras le corps les enjeux du vivre ensemble sur cette Terre. Que de reculs en même pas quatre ans ; l’Accord de Paris paraît aujourd’hui bien loin!

Un point commun aux populistes de tous les pays est bien leur désintérêt pour les enjeux environnementaux. Logique: l’approche d’extrême-droite se résume en ces mots: domination et soumission. Domination de l’Homme sur la nature ; de l’homme sur la femme ; de l’homme blanc sur les autres humains ; de son peuple sur les autres peuples; de majorités conformistes sur les minorités; de dirigeants soupçonneux – mais pas au-dessus de tout soupçon – sur une population prise en tenaille.

Réaffirmer un cadre de référence éthique et s’y tenir

L’alternative au néolibéralisme et au nationalisme qui se soutiennent mutuellement dans leur œuvre de destructuration est dans l’alliance entre le global et le local, du développement durable et des droits humains, de la liberté et de la responsabilité, de la régulation et de l’autonomie. Au stade actuel de son histoire technique, économique, sociale, écologique, l’humanité ne peut s’en sortir qu’ensemble.

Il est temps que se rassemblent autour d’un tel agenda les femmes et les hommes de bonne volonté. Humanistes de toute la Terre, unissez-vous ! Notre politique étrangère ne pourrait-elle pas s’inspirer fortement et clairement de ces priorités et les porter en avant ?

Europe : savoir distinguer le contenant et le contenu

Après la désignation des prochains dirigeants – et dirigeantes ! – de l’Europe, qui a vu le couple franco-allemand s’être une fois encore révélé l’axe structurant de l’UE, une réflexion de fond s’impose. Elle est difficile en Suisse, où le politiquement correct largement admis est depuis un certain nombre d’années un noble dédain pour ce qui se passe autour de nous.

Cette attitude d’autosuffisance – et suffisante – est doublement erronée.

D’une part parce qu’à l’évidence nous avons besoin que le continent dont nous sommes proches du centre géographique s’organise d’une manière qui puisse nous convenir.

D’autre part, parce que la mutation qui attend l’Europe est exactement celle qu’a su accomplir la Suisse, en passant en 1848 d’une vague confédération d’Etats à un Etat fédéral. Et sans la guerre du Sonderbund, si possible…

Sortir de l’UE-bashing
Il est de bon ton d’accabler l’UE de tous les maux.
Il est temps de faire un examen objectif des enjeux, et, surtout, de savoir distinguer le contenant et le contenu.

Concernant le contenant, peut-on vraiment imaginer que les 27 Etats de l’UE s’en sortiraient mieux seuls qu’ensemble ? Laissons la Grande-Bretagne à ses démons, son apprentissage de la « liberté » risque d’être comme une longue et douloureuse adolescence.

Dans un monde instable, livré aux surenchères imprévisibles des puissances façon 19e siècle, une Europe divisée, morcelée en une poussière d’Etats, n’aurait guère de possibilités de faire valoir sa vision des choses, ses valeurs démocratiques, humanistes, sociales et écologiques.

Les « souverainistes » ne s’intéressant pas à ces valeurs, cet aspect leur est évidemment indifférent. Mais ce n’est pas forcément le cas de ceux qui les suivent. Ceux qui, rêvant de grandeur impériale passée, en France, en Grande-Bretagne ou en Italie, pensent que leur pays serait plus fort hors de l’UE se trompent lourdement.Ses 500 millions d’habitants ne sont que 7% de la population mondiale.

Avoir une taille qui permette de compter dans le monde
Par contre, une Europe unie aurait un poids comparable à l’Australie, au Brésil, à l’Inde, à l’Afrique du Sud, aux Etats-Unis, voire à la Chine… autant de pays capables de peser sur le monde, de protéger leurs habitants.

A l’heure des interdépendances, le repli sur soi se révèle une promesse vaine, une coquille vide, une tromperie (trumperie ?) de plus. Sur notre continent, la souveraineté sera partagée ou ne sera pas ; le projet européen n’est rien d’autre qu’une souveraineté exercée en commun, le cadre indispensable à la poursuite de notre histoire commune. Seule, l’Europe se perd ; unie, elle avance.

Un grand marché et c’est tout ? Rien n’est plus faux
Voilà donc pour le contenant. Mais le contenu ? La mouvance populiste ne cesse de le clouer au pilori et les démonstrations contraires ne portent guère. Alors regardons un peu, c’est édifiant.

Tout au marché ? Faux: les régulations en matière de concurrence, de politique économique, environnementale, sociale, agricole et de santé sont nombreuses et se défendent, du moins tout autant que celles de passablement d’Etats membres. Et surtout, elles sont réformables, au gré des volontés politiques.

Ces politiques sont souvent stigmatisées comme des interventions abusives, dénoncées comme autant d’excès de régulation, et on constate que l’on reproche sans gêne à l’UE à la fois de trop réglementer et de trop libéraliser – comprenne qui pourra ! Oui, son bilan en matière de politique régionale, sociale, environnementale est réel, celui en matière de démocratie et de droits humains aussi.

On a constamment fait porter à une UE tiraillée entre des Etats centrifuges et discordants, à la merci de leurs jeux de pouvoir, le chapeau de ce qui n’était pas de son fait.

C’est ainsi que le projet européen, convergence culturelle et politique, s’est rétréci dans la perception des peuples à un « grand marché », ressenti plus comme une menace que comme un territoire d’action commune.

L’existence d’un parlement européen élu par les citoyennes et citoyens des pays membres ? Masquée par la sempiternelle invocation de la bureaucratie de Bruxelles, qui agirait telle une caste redevable à personne.

Signe d’un possible renversement de tendance, les élections européennes du 26 mai 2019 ont été marquées par un regain de participation électorale et la présence dans tous les Etats membres (ou presque) de listes nationalistes et europhobes a fait paradoxalement effet contraire, légitimant l’espace de débat européen qu’elles combattent !

Qui a intérêt au blocage du projet européen ?
Et si les forces qui attaquent inlassablement l’UE, qui l’empêchent constamment de dépasser ses ambivalences, n’avaient pas intérêt à son échec ?
Les Brexiteurs anglais, de se débarrasser des standards sociaux européens ?
Les apprentis dictateurs post-communistes de l’Est, de ne plus être liés aux règles de l’Etat de droit, quand ils entendent mettre sous leur coupe la justice, les médias et les procureurs anti-corruption?
Les néolibéraux, quand ils doivent se justifier devant les autorités anti-cartellaires, de protection des consommateurs ou encore de transparence fiscale de l’UE ?
Les grandes et moyennes puissances qui ne rêvent que de mettre à genoux ce continent qui, uni, pourrait leur tenir tête? L’alliance objective entre populisme et néolibéralisme se fait ici aussi sur le dos de ceux qui auraient le plus besoin d’un cadre garant d’équité.

La seule sortie : par le haut
On ne peut que regretter de n’avoir pas davantage confronté les populations du continent au dessein historique qui leur incombe : construire ensemble la maison commune des peuples d’Europe, y compris de ceux mis de côté dans leur propre Etat, l’Europe pérenne des régions, illustrée naguère par Denis de Rougemont, se substituant avec le temps aux Etats-nation d’un moment.

Le mal dont souffre l’UE est bien son caractère hybride et inachevé : une sorte de confédération d’Etats, plutôt de gouvernements, à géométrie variable, aux procédures complexes et à la force de frappe incertaine.

La sortie par le haut est d’en faire un vrai Etat fédéral, avec un pouvoir législatif, exécutif et judiciaire, même si l’on martèle depuis des décennies que ce serait « impensable » et « impossible ». Pourtant, les Etats-Unis, l’Inde ou le Brésil, le Canada ou l’Australie démontrent le contraire. De plus, la moitié des Etats des Etats-Unis connaissent des instruments de démocratie directe, qui pourraient sans autre être généralisés dans l’ensemble des Etats de l’UE, si leur gouvernement le veut bien.

Si la crise actuelle de l’UE pouvait déboucher sur une relégitimation du projet fédéraliste européen, elle n’aura pas été inutile.

Pesticides : coup vache du lobby paysan

Les méfaits de l’abus de pesticides ne sont que trop connus. Même en Suisse, réputée pour sa politique environnementale, des résidus se retrouvent dans l’eau, diverses études scientifiques le démontrent. Ainsi une récente publication officielle «Micropolluants organiques dans les eaux de surface du canton de Genève» souligne que «les concentrations maximales de produits phytosanitaires mesurées dans les cours d’eau du canton de Genève durant la période 2011-2016 dépassent largement les limites légales» (p. 25).

Alors que la méfiance du public est grande, si forte qu’il n’est, semble-t-il, pas rare que des agriculteurs traitant – en bio ou non – leurs cultures se fassent agresser verbalement, le refus de tout contreprojet aux initiatives populaires antipesticides, ce 20 juin au Conseil national, par 116 voix contre 73, n’a guère suscité de réactions. Ce sont pourtant des coups fourrés de ce type qui, partout au monde, font que les meilleurs programmes environnementaux se vident de leur substance et les bonnes paroles de leur sens.

Traitements: on peut faire autrement !
Si les modes de culture biologique fournissent la preuve depuis plus d’un siècle qu’on peut parfaitement produire des denrées alimentaires en se passant de substances chimiques de synthèse (il ne s’agit pas de zéro traitement, mais d’autres produits, d’autres approches !), il est tout à fait possible en mode “conventionnel” de culture de traiter moins, de promouvoir la lutte biologique et les espèces résistantes, de limiter la palette des produits que l’on estime devoir utiliser.

C’est cette voie que dessine le «Plan d’action visant à la réduction des risques et à l’utilisation durable des produits phytosanitaires», publié en septembre 2017 par le Conseil fédéral. Son but est de réduire d’ici 2027 de moitié les risques (pour les eaux,les sols, les organismes non visés, les utilisateurs, etc.) émanant de ces produits. Sauf que ce Plan n’a aucune force obligatoire, et que son application se fait donc à bien plaire. Ceux qui sont déjà bons n’en ont pas besoin, et ceux qui ne sont pas bons peuvent allègrement continuer à polluer, si tel est leur souhait.

Engagement à bien plaire ou loi pour tous ?
Le but du contreprojet refusé suite à un lobbying intense de l’Union suisse des paysans (USP) au Conseil national était précisément de donner force de loi à ce Plan. Ce ne sera donc pas le cas, à moins que le Conseil des Etats ne corrige encore les choses. L’objectif du lobby paysan est clair : faire refuser en votation populaire les initiatives antipesticides sans devoir faire la moindre concession, sans accepter le moindre renforcement des exigences légales. Du volontaire, que du volontaire ! On pourrait sur ce modèle tout aussi bien demander que les contribuables soient libres de payer ou non leurs impôts, les automobilistes de s’arrêter ou non aux feux rouges…

L’USP reproduit ici l’attitude d’Economiesuisse lorsque cette organisation refuse tout contreprojet à l’initiative pour des multinationales responsable – bien qu’un nombre croissant d’acteurs économiques en souhaiteraient un. Alors qu’il est urgent de généraliser les bonnes pratiques, ces lobbies s’obstinent à protéger les plus mauvais de la classe. Mais refuser constamment les compromis ne peut que conduire à radicaliser les positions : qui sème le vent récolte la tempête et le lobby paysan ne pourra que s’en prendre à lui-même si les deux initiatives anti-pesticides sont finalement acceptées en votation populaire.

Transition: mode d’emploi


Les faits sont têtus : l’empreinte écologique – mesure de justice globale – de la Suisse «est 2,9 fois plus grande que les prestations et ressources environnementales globales disponibles par personne» ce qui n’est aucunement conforme aux exigences de la durabilité : « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs » et qui priorise les besoins des plus démunis, «à qui il convient d’accorder la plus grande priorité ». Aller vers ce facteur trois est donc l’objectif. Mais comment faire au mieux et au plus vite, voilà la question…

Devant cet enjeu, la communauté des acteurs de la transition oscille entre un rejet global du «système» et la mise en place d’actions très ponctuelles. Ce spectre large traduit certes la tension entre le local – lieu de l’action, et le global – raison d’être de celle-ci, mais aussi une certaine perplexité : quelle est la bonne analyse, quel est le meilleur levier, suis-je sur la bonne voie ou sur celle de la «bonne conscience» voire de l’illusion ? La durabilité, on peut aussi s’y perdre… Proposons donc quelques pistes pour y voir aussi clair que possible.

Changer de système, ou changer le système ?
S’il y a une chose qui fait consensus, c’est que pour changer la donne, le système économique doit profondément changer. Mais s’agit-il de changer de système, ou de changer le système ? Quoi qu’il en soit, il faut montrer concrètement comment s’y prendre, quoi revendiquer exactement, et agir vraiment au cœur du sujet.

L’époque exige une mutation du même ordre que le fut le passage, à travers le New Deal, le Fordisme et les 30 Glorieuses, du capitalisme de la pénurie à celui de l’abondance. Ce modèle est aujourd’hui à la fois grippé et pathogène, et doit être fondamentalement repensé.

La clé du nouveau paradigme est d’aligner les rentabilités financière, écologique et sociale : il ne doit plus être possible de créer de la valeur économique en détruisant de la valeur écologique et sociale. Pour ce faire, l’on doit intégrer dans les comptes des acteurs économiques et des territoires les services que la nature nous rend (services écosystémiques); remplacer le PIB par le calcul de l’empreinte écologique et sociale; rendre les décideurs économiques redevables de la rentabilité écologique et sociale de leurs activités ; imputer les externalités négatives à leurs auteurs et compenser financièrement les externalités positives insuffisamment rémunérées par le marché.

L’obsolescence organisée doit faire place à la sobriété et à la réparabilité, tout déchet étant une ressource au mauvais endroit. Plus fondamentalement, il s’agit de cesser de prendre pour illimitées les capacités de la nature à nous fournir en ressources et à digérer nos rejets. Enfin, le principe de précaution permettra de sélectionner ce qui parmi les innovations est réellement utile et bénéfique.

Au fil des dernières décennies, dans pratiquement toutes les branches d’activité, l’on a appris à produire et à consommer selon des critères écologiques et sociaux, avec de nombreux emplois pérennes et non délocalisables à l’appui. Des pratiques comme le commerce équitable, l’agroécologie, l’économie circulaire, l’économie sociale et solidaire en font la démonstration chaque jour et ne demandent qu’à être généralisées.

Pas de marché sans régulation mais pas de régulation sans marché

Une économie de la durabilité est une économie inclusive, de l’utilité et du bien commun – «une économie qui entraîne une amélioration du bien-être humain et de l’équité sociale tout en réduisant de manière significative les risques environnementaux et la pénurie de ressources». Ceci à travers un nouveau cycle où les bénéfices financiers (plafonnés) seront le fruit d’activités écologiquement et socialement vertueuses – car ces activités auront trouvé leur public et donc leur rentabilité (raisonnable).

Pour y parvenir, un verrou doit sauter et il est politique: la croyance en l’autorégulation de l’économie. Cette croyance ne veut pas voir que les prix sont faussés au quotidien par la non-prise en compte des externalités. C’est elle qui plombe, qui paralyse le politique, qui délégitime aux yeux de ses adeptes toute correction en profondeur. Il est temps de rappeler une vérité première : depuis la nuit des temps, il n’y a pas de marché sans régulation, tout comme il n’y a pas de régulation sans marché !

Pour que les bonnes pratiques deviennent la loi de tous, il faut que la vision politique change, et pour qu’elle change, il faut que citoyens et citoyennes se mobilisent. Chacun.e peut se mettre en mouvement, mettre en mouvement d’autres. Chacun.e peut et doit faire quelque chose, en prenant plaisir à le faire, et utiliser son pouvoir d’achat dans la bonne direction. Ceci, surtout, sans attendre que les «autres« le fassent – car c’est se mettre sous leur coupe, se laisser dicter son rythme par ceux qui ne font pas ce qu’ils devraient faire.

Mais ce qui distingue une action purement individuelle d’une action politique est son intention. Je peux me mettre en paix avec ma conscience en boycottant tout produit alimentaire contenant de l’huile de palme ou du soja industriel, le plastique non recyclé ou les voitures surmotorisées. Mais ces actions ne prennent leur dimension sociétale qu’une fois revendiquées comme telles et visibilisées sur une large échelle. Un peu à l’image de la célèbre marche du sel de Gandhi ! Manifester pour le climat est la première étape, boycotter collectivement ce qui est à la source du changement climatique est la seconde. Il faut restituer à l’action du consomm’acteur sa dimension politique.

Penser localement, agir globalement

Enfin, aucun enjeu global – la migration, l’évasion fiscale, la course aux armements, le commerce mondial, la gestion des océans, du climat ou de la biodiversité… ne peut être résolu dans un seul pays ; ces questions ne peuvent trouver de traitement que dans la reconnaissance de leur dimension géographique et de nos interdépendances. Pour ce faire, les plateformes internationales et supranationales de négociation, et le droit international, sont indispensables ; la mondialisation ne peut être régulée qu’au niveau mondial.

Le multilatéralisme, aujourd’hui menacé, est vital, si l’on veut avoir le moindre espoir de solutions qui tiennent la route. La durabilité est en tous points l’alternative à la double impasse d’une dérégulation sans foi ni loi et du repli irresponsable sur l’égoïsme national. La transition se révèle donc comme un choix politique majeur: la mobilisation de toutes les forces humanistes en vue d’une Planète vivable et viable. C’est aussi une des leçons majeures des récentes élections européennes.

Comment enrayer la montée de l’extrême-droite – ou comment remettre à sa place le cerveau reptilien

Revendiquer le droit de fumer dans les cinémas et les restaurants. Défendre la corrida et la chasse comme preuves de virilité. Combattre comme des déviances promises à la camisole de force les féministes, les végétariens et les homosexuels. Promouvoir le libre port d’armes pour tous (ici les femmes sont les bienvenues). Combattre les migrants, les musulmans, les étrangers. Priorité absolue aux nationaux. Restaurer un Etat centralisé, refuser tout droit aux minorités. Accélérer la course aux armements.

Nier le changement climatique. Exploiter sans merci les ressources des parcs nationaux. Admirer les « hommes forts » et prendre en exemple les régimes dictatoriaux ou autoritaires (Turquie, Chine, Russie…). Faire exploser l’UE et vider l’ONU de sa substance. Dénoncer les « élites » au nom du « peuple », les “élites” étant ici non pas les capitaines d’industrie peu scrupuleux, les profiteurs des paradis fiscaux ou les usuriers de la finance globalisée. Mais tout au contraire celles et ceux qui se réclament de l’humanisme, de l’équité, du vivre ensemble et de la responsabilité écologique et sociale.

Cette liste n’est pas une hallucination, une parodie d’inventaire à la Prévert assemblée de manière aléatoire. Non c’est ce qu’on peut lire dans les programmes de l’extrême-droite globale (que d’aucuns appellent populistes) aux affaires au Brésil, aux Etats-Unis, en Italie, dans divers pays ex-communistes de l’Est, et des partis de cette mouvance qui visent à prendre le pouvoir un peu partout en Europe.

Sachant que la symétrique dans d’autres cultures sont les intégrismes islamiste (il ne s’agit pas – à ce stade – de terrorisme mais de l’imposition de la loi dite coranique, au grand dam des soufis, premières victimes de la radicalisation), bouddhiste (eh oui, par exemple en Birmanie) ou hindouiste (dans une trahison suprême de l’esprit gandhien). Et sachant surtout, que contrairement aux dirigeants démocratiques, ceux d’extrême-droite tiennent généralement leurs promesses.

L’extrême-droite globalisée, tout pouvoir au cerveau reptilien
Cette montée en puissance de l’extrême-droite est en réalité la réponse instinctive, tribale et tripale, aux forces centrifuges et destructurantes de la dérégulation néolibérale. Avec l’inconvénient majeur d’ajouter aux dérèglements d’un marché sans vrai contrôle un dérèglement profond de la gouvernance : au lieu d’avoir un problème, en voici deux !

Ce programme, qui tel un virus intoxique le monde, est exactement celui que produit notre cerveau reptilien. Cette programmation a rendu possible durant des centaines de milliers d’années notre survie et notre succès. Mais aujourd’hui, ayant trop bien réussi, elle nous conduit droit à notre perte.

Comme le dit excellemment le docteur en neurosciences français Sébastien Bohler dans son livre qui vient de paraître chez Robert Laffont «Le bug humain, Pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire la planète et comment l’en empêcher »:

«L’être humain est devenu un danger mortel pour lui-même. Son programme neuronal profond continue aveuglément de poursuivre des buts qui ont été payants pendant une grande partie de son évolution, mais qui ne sont plus du tout adaptés à l’époque où il s’est projeté. (…) L’immense cortex d’Homo sapiens, en lui offrant un pouvoir toujours plus étendu, a mis ce pouvoir au service d’un nain ivre de pouvoir, de sexe, de nourriture, de paresse et d’ego»(p. 185).

Chasser en meute, se prendre la plus grande part possible, admirer le chef de meute, consommer et accumuler est exactement ce qui aujourd’hui détruit la base de notre existence commune : la biodiversité, les forêts, les océans, les ressources naturelles et qui nous enfermera sans retour dans notre serre humaine chauffée à blanc.

On l’aura compris : l’extrême-droite, partout au monde, n’est autre que la libération du cerveau reptilien. Au lieu de chercher à le dominer pour réorienter nos capacités vers la gestion commune de notre patrimoine commun, la Terre, on largue les amarres et se précipite au plus vite vers la déflagration, la lutte de tous contre tous pour des ressources mortellement atteintes dans leurs capacités de production.

Le collapsus de la gouvernance et des repères éthiques
On pensait que le collapsus écologique conduirait à ce type de réactions, et tout nous incite en effet à le croire et à le craindre. Mais en réalité, c’est désormais la logique inverse qui est en marche : c’est le collapsus de la gouvernance et des repères ethiques qui précipite le collapsus écologique.

Que faire pour freiner la course à l’abîme ? Croire que les raisonnements même les plus logiques et les plus évidents vont avoir le dessus sur le cerveau reptilien est une illusion et une perte de temps. Seules des émotions positives pourront vaincre les émotions négatives libérées et légitimées par l’extrême-droite : la frustration, la haine, la jalousie, la peur, le complotisme… Seuls des leaders humanistes – au langage fort – pourront y arriver. Tels des Gandhi ou des Mandela, qui surent activer les forces du bien pour contrer les énergies diaboliques du mal. Prêcher la modération ou la raison est largement voué à l’échec. C’est du fond des tripes qu’on peut susciter l’élan vers le bien. Reste à trouver les leaders capables de le faire.

Squattant le débat climatique, l’hydre nucléaire relève la tête

Le lobby nucléaire qu’on croyait mort et enterré après le vote le 21 mai 2017 de la nouvelle loi sur l’énergie qui interdit toute nouvelle centrale nucléaire en Suisse (« L’octroi d’autorisations générales pour la construction de centrales nucléaires est interdit ») relève la tête, prenant en otage le débat climatique.

Remplacer le fossile par le fissile, est-ce vraiment si facile ?

Un petit calcul va permettre de donner rapidement la réponse. C’est la règle des 3 x 10: 10 ans de travail avant la mise en service d’un réacteur nucléaire, 10 milliards de $ par unité de production de 1000 MWe, 10 % de la production d’électricité est d’origine nucléaire dans le monde.

10 ans de travail : le dossier de construction et d’autorisation, la préparation du site, les travaux de génie civil, l’installation elle-même, les essais.
10 milliards, sans les coûts de démantèlement (estimés à la moitié de ce montant) et de gestion des déchets.
10% de l’électricité mondiale, qui elle-même représente 20% du mix énergétique mondial, c’est donc…2 %. Le fossile quant à lui représente environ 75% de ce mix, le solde étant la biomasse (bois…).

Ces 2% sont assurés aujourd’hui par quelque 450 réacteurs. Pour ne serait-ce que doubler cette part, passer de 2% à environ 5% (en supposant une stabilisation de la consommation, qui est malheureusement loin d’être acquise), il faudrait attendre 10 ans, dépenser 4500 milliards… pour un effet condamné à rester fort limité. A moins que… comme certains pronucléaires ne se gênent pas de le revendiquer, on accélère le rythme. Ainsi pouvait-on lire dans le journal allemand Die Welt du 27 février dernier qu’il faudrait construire… 115 réacteurs par an dans le monde !

La stratégie de la mise en valeur des énergies renouvelables décentralisées, géothermie, éolien, solaire, hydraulique, biomasse combinée avec une vraie volonté de parvenir à un usage économe des énergies est infiniment plus réaliste. Elle est clairement meilleure en termes d’efficience par rapport au résultat, d’engagement de moyens et de résilience du système énergétique, y compris en termes d’emplois diversifiés et locaux.

Et les risques ?
Tout cela sans prendre en compte le problème clé de cette forme de production d’énergie : la radioactivité. Une centrale nucléaire, c’est tout simplement une chaudière à eau dont la vapeur actionne une turbine, sauf que … la chaleur à l’origine de la production de vapeur est issue de la réaction radioactive. Il se trouve que si l’on sait parfaitement mettre en route cette radioactivité, l’on reste totalement incapable de la stopper une fois lancée.

Et c’est ainsi que le nucléaire dit civil ajoute sa dose de radioactivité à la radioactivité naturelle et celle militaire. Chaque réacteur nucléaire de plus, c’est autant de radioactivité en plus qu’il faut pouvoir confiner de manière étanche de la biosphère. Ceci sur tout le circuit de l’atome, la mine, les transports, l’enrichissement, son usage dans les réacteurs sous forme de barres de combustible – puis sa gestion comme déchet durant des milliers d’années.

Ce problème n’a jamais été résolu et c’est pourquoi de nombreux pays ont décidé de ne pas s’engager sur cette voie, ne voulant pas faire payer les générations à venir pour notre confort (ou notre paresse) d’aujourd’hui. S’ajoutent, en quelque sorte comme le “sommet de l’iceberg nucléaire”, les accidents tels que celui de Tchernobyl ou de Fukushima, qui statistiquement vont nécessairement augmenter avec le nombre des installations, quelles que soient les précautions prises.

Remplacer le fossile par le fissile, non merci, nous avons mieux à faire. Ne cédons pas à la tentation de cette diversion que ne fait que remplacer (très partiellement vu les coûts et les délais) un mal (le changement climatique) par un autre (l’irradiation radioactive progressive de la Planète). Et au final, au lieu d’avoir un problème, nous en aurons deux.

Climat: les jeunes se mobilisent pour notre avenir à tous

Depuis quelques semaines la jeunesse de nos pays se bouge pour un droit élémentaire, celui de pouvoir connaître demain une Planète viable et vivable. Les menaces sont graves et sérieuses : déstabilisation de bases de la vie comme le climat et la biodiversité, relance de la course aux armements, augmentation des inégalités – avec des chefs d’Etat dans des pays comme le Brésil ou les Etats-Unis qui appuient sur l’accélérateur dans le mauvais sens…

Devant ces risques majeurs, le déni, le refoulement, l’ignorance ne sont plus possibles. Pour de plus en plus de jeunes, les yeux se dessillent, le consumérisme béat n’est plus acceptable, l’angoisse devient palpable, les apprentissages scolaires sont questionnés sous l’angle de leur utilité, la mobilisation devient une évidence.

Un mouvement est né, souhaitons-lui longue vie. Car si le »monde adulte» a affirmé voici un bon moment déjà les Droits des générations futures, selon la célèbre phrase attribuée à Antoine de Saint-Exupéry: «Nous n’héritons pas de la Terre de nos parents, mais l’empruntons à nos enfants» préfigurant l’idée de la durabilité, il appartient aux jeunes de les revendiquer comme une évidence, élémentaire, biologique, base de tous les autres droits (et devoirs !).

Mais tout mouvement social pour peser sur les événements et ne pas être un feu de paille doit se donner 1) une structure et des porte-parole et 2) une capacité de formuler des revendications concrètes. Ainsi, voici 50 ans, le mouvement des droits civiques mené par Martin Luther King aux Etats-Unis était-il focalisé sur l’égalité de droits de tous les citoyen.n.es americain.e.s, indépendamment de la couleur de leur peau. A l’inverse, des mouvements comme Occupy Wall Street ou Nuit debout se sont épuisés en vaines palabres.

Pour rassembler et durer : des objectifs concrets et significatifs
A cet égard, il me semble que les objectifs en matière climatique et de durabilité doivent être à la fois concrets, immédiatement réalisables et significatifs, c’est-à-dire à la fois emblématiques, mobilisateurs et capables de réduire la pression sur le milieu de vie.

La toile de fond est bien évidemment la contribution de la Suisse aux émissions de gaz à effet de serre (GES), mesurée en équivalents carbone, puisque le CO2 n’est pas seul en cause. Or, si les émissions de GES comme la consommation d’énergie sur le territoire suisse ont pu être à peu près plafonnées depuis 25 ans, malgré une augmentation de 25% de la population et de 45% des activités économiques (telles que mesurées par le PIB), il n’en a pas été de même des GES émis hors de Suisse en fonction de notre importation de biens et services (énergie dite grise). Ainsi l’Office fédéral de la statistique a-t-il indiqué dans une étude publiée voici une année que «les gaz émis à l’étranger (…) représentent près des deux tiers de l’empreinte totale de la Suisse». Ce même Office publie sur son site internet que : «le déséquilibre entre empreinte écologique par personne de la Suisse et la biocapacité mondiale existe depuis plusieurs décennies. Ce mode de vie est uniquement possible grâce à l’importation de ressources naturelles ainsi qu’en exploitant des biens communs globaux (comme l’atmosphère). Toutefois, ce mode de vie n’est pas durable car la consommation suisse par personne est 2,9 fois plus grande que les prestations et ressources environnementales globales disponibles par personne (…). Nous vivons donc aux dépens des générations futures et d’autres régions du globe«

C’est pourquoi l’on parle du facteur 3 : il nous faut réduire de 3 fois notre utilisation globale de ressources. Dans ce sens, quelques orientations sont aujourd’hui consensuelles parmi les experts en durabilité: contingenter l’aviation ; chauffer moins (chaque °C nécessite 7% d’énergie en plus et 50% de nos bâtiments sont encore chauffés au mazout) ; isoler mieux et généraliser les maisons positives (soit qui produisent plus d’énergie qu’elles n’en consomment) ; réduire fortement le trafic routier au profit du rail (5 fois plus efficace énergétiquement) ; relocaliser l’économie pour minimiser l’énergie grise et celle due aux déplacements ; favoriser la réparabilité, la réparation et l’entretien ; passer à l’agro-écologie et réduire la part de la viande ; prendre soin de la végétation et des forêts, grands consommateurs de gaz carbonique…

Dix engagements à la fois individuels et collectifs
Mais pour avancer, on ne peut se contenter d’orientations, il faut des actions qui les concrétisent. J’en vois dix qui peuvent à la fois être inscrites immédiatement dans nos pratiques quotidiennes et être revendiquées comme exigences pour tous.

1) Je lutte contre l’obsolescence organisée, répare ou amène à une réutilisation les objets de mon quotidien ; je n’achète que ce qui est vraiment nécessaire -> je revendique une législation qui fasse de l’économie circulaire la règle : tout déchet est une ressource au mauvais endroit !
2) Je boycotte le plastique tant que le recyclage à 100% de cette matière très peu durable dans mes mains mais persistante durant des siècles dans l’environnement n’est pas assuré –> je demande que ce principe soit inscrit dans la loi.
3) Je réduis ma consommation de viande et de produits carnés de 50% -> je demande au secteur agro-alimentaire d’aller dans le même sens.
4) Je refuse tout produit comportant de l’huile de palme ou ayant nécessité d’importer du soja, tant que ces matières proviennent de la destruction de la forêt tropicale -> je demande que la législation impose ce critère.
5) Je soutiens le développement des énergies renouvelables pour sortir de l’ère du fossile et du fissile qui assurent aujourd’hui 78% de notre consommation d’énergie et me réjouis de chaque éolienne, de chaque capteur solaire, de chaque installation valorisant la géothermie ou la chaleur de l’environnement réalisées dans les règles de l’art -> je demande la mise en œuvre de la stratégie énergétique votée par le peuple le 21 mai 2017.
6) Je privilégie les produits bio et du commerce équitable -> je demande que leur promotion soit inscrite dans les lois, les programmes de soutien et les politiques d’achat des collectivités publiques.
7) Je ne prends plus l’avion pour des distances de moins de 1000 km et refuse les véhicules surmotorisés (4×4) partout où ils ne sont pas techniquement indispensables -> je demande une législation dans ce sens.
8) Je demande que les flux financiers aillent dans le sens d’un développement durable du monde tel que défini par les Objectifs de développement durable des Nations Unies -> je veux que ces objectifs s’imposent pour tous les investisseurs privés et publics.
9) Je favorise la biodiversité locale chaque fois que je peux et m’oppose aux abattages d’arbres, de haies ou à d’autres atteintes dans mon environnement -> je demande une politique de promotion de la biodiversité à tous les niveaux
10) Je m’informe, je m’applique une éthique de l’information et combats les préjugés, les fake news, vérifie ce que j’entends avant de le répercuter -> je propage cette éthique autour de moi car la citoyenneté repose sur une pensée et une parole justes.

Voilà quelques propositions à débattre pour notre avenir commun et le vivre ensemble sur cette Terre, notre bien le plus précieux !

Responsabiliser les multinationales, l’heure du choix

En 2011, dans le cadre de la préparation de la conférence des Nations Unies sur le développement durable (dite Rio + 20), le Programme des Nations Unies pour l’environnement avait défini ainsi l’économie verte, ou durable, un des enjeux de ce rassemblement international : «une économie qui entraîne une amélioration du bien-être humain et de l’équité sociale tout en réduisant de manière significative les risques environnementaux et la pénurie de ressources». Cette définition n’a pas pris une ride et décrit excellemment la direction à prendre.

La nécessaire transition vers la durabilité concerne les Etats, les consommateurs – donc chacun.e de nous, mais aussi les entreprises. Parmi celles-ci, particulièrement en point de mire, les transnationales, dont la régulation reste très en-deçà des nécessités. Il est en effet tentant et facile, quand on pèse économiquement bien plus que de nombreux Etats, de profiter du laxisme et de la fragilité de nombre d’entre eux et d’utiliser les avantages qu’on peut tirer de ces situations. A commencer par les paradis fiscaux…

Devant ces abus et pour tenter de répondre à la pression de l’opinion, un certain nombre d’engagements volontaires se sont développés ces dernières années, par exemple dans le secteur alimentaire (RSPO), des matières premières ou de filières comme l’or. Mais les exigences de ces référentiels sont variables, tout comme leurs mécanismes de contrôle, et n’engagent que les entreprises qui souhaitent s’y tenir. Il en va de même pour des approches plus larges comme le Global compact (ou Pacte mondial) lancé par Kofi Annan en 2000.

Aucune entreprise, PME ou multinationale, n’assume ouvertement ne pas respecter les critères de la durabilité sociale ou environnementale, mais dès qu’il s’agit de passer de normes volontaires à géométrie variable à une régulation étatique, les réticences voire les oppositions démasquent la faiblesse de la volonté de bien faire. On cherche avant tout à se garantir des marges de manœuvre pour faire des affaires dans des conditions fort discutables : puisque les autres le font, pourquoi pas moi ?

Passer des engagements à bien plaire aux obligations légales
Pour mettre fin à ces tentations et à ce flou, il appartient aux Etats de prendre les mesures nécessaires pour faire respecter sur leur territoire les normes universelles de durabilité. Celles-ci sont aujourd’hui bien codifiées dans de nombreux documents et traités internationaux (climat, biodiversité, droit de la mer, conventions de l’OIT, etc.) et servent de référence notamment à la finance durable ; de plus, chaque Etat reste libre de les compléter au besoin.

Les bonnes pratiques volontaires ont parfaitement démontré la faisabilité de la durabilité dans le quotidien des entreprises, et il faut éviter tout retour en arrière. La difficulté alléguée est souvent que dans une économie hautement spécialisée, le contrôle de la chaîne des sous-traitants est d’une grande complexité. Cet argument est particulièrement fallacieux, car la vérification de la bienfacture du service rendu par un sous-traitant, des délais et des prix est d’ores et déjà la première tâche du mandant… Et soit on sait intégrer les qualités écologiques et sociales dans les processus de production et les impacts de ce qu’on produit, soit on ne sait pas le faire, mais dans ce cas, les engagements volontaires sont eux aussi sans valeur…

A un moment où le consommateur en bout de chaîne réclame à juste titre ne pas être seul à devoir faire l’effort de l’engagement écologique et social, se laissera-t-il ébranler par le sempiternel argument de la compétitivité, des coûts et du risque de la concurrence déloyale, tant que tous les Etats n’auront pas fait le ménage chez eux ? C’est l’occasion de rappeler que si nous sommes d’accord d’ajouter 50 cts au prix d’un t-shirt cela permettrait d’éviter la répétition de catastrophes comme celle du Rana Plaza qui en 2013 a fait plus de mille morts parmi les travailleuses du textile au Bangladesh. 50 cts – alors que de nombreuses personnes sont d’accord de payer des prix conséquents pour des couleurs, des marques, des formes à la mode, dont la différence avec le t-shirt de base est un multiple de ces misérables 50 cts.

Le prix reste un argument très subjectif et le nivellement par le bas n’a jamais été un créneau gagnant sur la durée, ni l’argument de marketing des entreprises suisses, fondé sur la qualité. Or aujourd’hui la qualité d’un produit doit intégrer sa qualité durable.

Divers pays ont déjà légiféré dans ce sens. En France, ainsi que l’indique le ministère de l’économie et des finances, «la loi relative au devoir de vigilance des sociétés mères et des entreprises donneuses d’ordre a été promulguée le 27 mars 2017. Cette loi créé l’obligation, pour les sociétés par actions employant, en leur sein ou dans leurs filiales, au moins 5’000 salariés en France ou au moins 10’000 salariés dans le monde, d’établir un plan de vigilance, de le mettre en œuvre et de le publier. Ce plan comporte les mesures de «vigilance raisonnable propres à identifier et à prévenir les atteintes graves envers les droits humains et les libertés fondamentales, la santé et la sécurité des personnes, ainsi que l’environnement». Il couvre les activités de la société, de ses filiales directes ou indirectes, de ses sous-traitants et fournisseurs avec lesquels elle entretient une relation commerciale établie, dans la mesure où ces activités sont rattachées à la relation. »

L’Allemagne a l’intention d’aller dans le même sens, si en 2020 la moitié des entreprises concernées ne se sont pas donné des règles suffisantes. Au Royaume Uni, le Modern Slavery Act de 2015 oblige les entreprises à prendre leurs responsabilités sociales sur toute la chaîne de valeur. En Suisse, suite au dépôt de l’initiative pour des multinationales responsables, un contre-projet est en discussion au parlement, plus précisément au Conseil des Etats.

C’est l’occasion de rappeler l’importance pour l’image de marque de l’économie suisse de pouvoir se targuer de sa conformité à la durabilité, de se mesurer à un standard légal et non volontaire et d’apporter sa contribution à la nécessaire transition globale et locale vers la durabilité. Finalement, il s’agit de créer de la valeur économique et simultanément de la valeur sociale et environnementale. Un nombre croissant d’entrepreneur-e-s l’ont compris, comme en témoigne le comité «Economie pour des entreprises responsables www.entreprises-responsables.ch«. Nous souhaitons que les entreprises qui ont leur siège en Suisse puissent porter les valeurs de la qualité suisse dans le monde et que nous puissions être fiers de leur contribution.

Milieu populaire et gauche, le divorce est-il définitif ?

Le mouvement des gilets jaunes en France s’est brutalement invité dans un paysage politique que le président Macron avait déjà bien remodelé à sa façon. Il répercute une révolte de fond qui telle une traînée de poudre est en train de retourner la table du jeu politique mondial. « Hommes forts» du type Putine ou Erdogan qui canalisent très étroitement toute liberté d’expression, tout en restant relativement populaires dans leur pays, élections de Trump et de Bolsonaro en Amérique, et sur le continent européen, une droite populiste de plus en plus décomplexée, extrémiste, prête à faire voler en éclats tout ce qui est supranational.

Souhaitant faire table rase des acquis de l’après-guerre, ce mouvement annonce une nouvelle donne politique, face à laquelle les forces humanistes n’ont encore trouvé ni la bonne réponse ni le bon « narratif » mobilisateur.

L’idéologie dominante de cette réaction est une étrange mixture entre laisser-aller économique et agressivité nationaliste, rejet de la concertation internationale, des droits de l’homme, de la transition écologique, des droits des minorités et même des acquis du féminisme (voir les positions de l’extrême-droite en Andalousie, où elle participe au gouvernement local qu’elle veut pourtant abolir – et qu’elle abolira dès qu’elle le pourra). Rien, a priori, d’ailleurs, qui ferait avancer la cause des électrices et électeurs optant pour ces formations.

Les « élites » au pouvoir économique et politique désormais rejetées si violemment paient le prix fort d’avoir constamment eu de beaux principes à la bouche sans les réaliser au quotidien. Inscrire, comme en France, sur toutes les mairies Liberté-égalité-fraternité et accepter que la fracture sociale et territoriale, déjà dénoncée (sans suites concrètes) en son temps par Jacques Chirac, ne cesse de s’accroître ne peut que finir en révolte. Stéphane Hessel l’avait annoncée dans son manifeste « Indignez-vous » – ce n’était certainement pas l’orientation qu’il lui aurait souhaitée… Mais à force de jouer avec le feu, l’incendie finit par arriver !

On peut comprendre que la droite néolibérale et un centre traditionnellement peu actif soient décrédibilisés après tant d’années de difficultés pour les perdants de la mondialisation – qui semblent bien dans plusieurs pays industrialisés être une majorité de la population! Mais la gauche, dont le projet a toujours été l’égalité des chances, un emploi et un revenu décents pour tous, le souci du bien commun, la protection du faible du fort ?

Tout se passe comme si les perdants de la mondialisation rejettent de la même manière tous ceux qui ont été ou sont au pouvoir, quelle que soit leur couleur, et s’accrochent à la seule valeur qui leur semble encore solide : la nation. Ces réflexes tribaux et tripaux ne pourront pas être surmontés si facilement, car ils expriment un besoin instinctif et légitime de reconnaissance et de protection.

Quelques hypothèses
La social-démocratie n’est plus, dans plusieurs pays d’Europe, Grèce, Italie, France, Pays-Bas, que l’ombre d’elle-même. Si elle résiste mieux au Portugal ou en Grande-Bretagne, elle plafonne entre 10-20% dans les pays où naguère encore son score était largement le double, notamment dans les pays germaniques et nordiques.

Quant à une gauche plus radicale, on a vu ses limites en Grèce et aussi en Espagne ; si elle a su renouveler ses représentant-e-s, créer de bonnes dynamiques municipales, son score reste lui aussi fort limité. Ses divisions font le reste, mais n’expliquent pas tout, car, même unie, la gauche reste loin de résultats permettant de gouverner.

C’est que le lien séculaire et sentimental entre le milieu populaire et la gauche est largement cassé. Les raisons de ce divorce, qui s’est préparé lentement mais sûrement au fil d’une génération, sont autant conjoncturelles que de l’ordre de la perception.

Une première réponse est que le milieu populaire perçoit les représentant-e-s actuel-le-s de la gauche comme faisant eux aussi partie d’une élite bien située économiquement, bien logée, loin des risques et de l’insécurité économique, sociale et physique. Qui prêche le vivre ensemble, mais est à l’abri tant des conflits entre ethnies et cultures des quartiers populaires, que de la concurrence sur le marché de l’emploi.

Une deuxième raison est que la gauche est perçue comme naïve et passive en matière de sécurité et d’immigration, bien-pensante, supposée préférer l’arrivant au résident, l’étranger à l’habitant. Le fait d’être démuni ou immigré ne signifie pas qu’on soit au-dessus de tout soupçon, l’être humain étant ce qu’il est, il eût fallu que la gauche le dise. Certaines personnes de gauche ont pensé discriminant de publier la nationalité de délinquants, mais le masquer c’est entretenir le non-dit, le flou et les rumeurs. Seuls les faits comptent – et ce qu’on en fait !

Les questions de sécurité ont été longtemps minimisées par une gauche mal à l’aise avec les notions de répression, de peine et de rééducation. Ce qui a suscité un sentiment de mépris et d’abandon dans le milieu populaire, las des petits et grands larcins. La sécurité pour toutes et tous est un droit – qui doit s’exercer dans le respect de l’Etat de droit ; le dénier aux plus démunis est une inégalité et une stigmatisation.

Le milieu populaire est certes prêt à entendre que ceux qui ont le plus peur de l’immigration sont souvent les immigrés d’avant, désireux d’oublier ce qu’ils ont traversé. Une fois installés, après avoir beaucoup travaillé, les nouveaux venus ne leur semblent pas de la même veine.

Le milieu populaire est prêt à partager, mais ne veut pas être dupe d’un discours moralisateur qui lui délègue les difficultés et les charges de l’intégration. Il est prêt à donner, mais ne veut pas être seul à le faire. Et il veut que les arrivants, d’une autre culture et religion, aient à faire de vrais efforts d’intégration, comme eux ont dû le faire, comme on doit le faire ailleurs.

Enfin, un certain discours anti-capitaliste, anti-propriété, fait peur au milieu populaire, attaché au peu qu’il possède : une petite maison, un petit bas de laine, une petite entreprise ; lutter contre les abus du marché et de la propriété oui, les abolir, non… Le milieu populaire est à la fois conservateur, soucieux d’ordre et de stabilité, généreux et émotif. Il peut aller jusqu’à se méfier de prestations sociales proposées par la gauche, tant il doute de ses compétences de gestion financière et économique.

Autre enjeu : ce n’est pas parce qu’on doit combattre le nationalisme agressif qu’il faut ne plus être fier de ce qu’on est, de ses origines, de son parcours, de sa région, de son pays. Tout est dans la manière. On peut parfaitement être patriote d’une manière qui respecte le local et le global, et les devoirs des nations face à ces deux niveaux. Je me rappelle d’une confidence qu’au lendemain d’élection fédérale une jeune dessinatrice en bâtiment m’avait faite : ayant rapidement pris connaissance des messages électoraux, elle avait opté pour l’UDC, à ses yeux « le seul parti qui aime encore la Suisse. »

Le sentiment d’appartenance offre un abri, et c’est ainsi que l’idée européenne aurait pu et aurait dû être vendue et réalisée : comme une nation, pluriculturelle, tels que le furent les vieux empires d’avant 1918. La gauche européenne a largement abandonné ce terrain à la droite nationaliste qui a fidélisé son public autour d’images réductrices. C’est d’autant plus paradoxal en Suisse, car la Suisse a la grande chance que son identité ne soit pas ethnique mais politique – précisément le projet de vivre ensemble entre régions, cultures, langues différentes dans le respect de leurs diversités et de la loi commune – une sorte de petite Europe au cœur de l’Europe.

Ce travail sur l’identité n’ayant pas été assumé, d’autres ont rempli le vide et détourné les valeurs nationales à leur profit … Il faudra beaucoup d’humilité, d’actes collant aux paroles, d’écoute et de soutien au quotidien – ce qui est notamment la force et la signature des bon-ne-s élu-e-s municipaux – pour remonter la pente et redonner une chance à un humanisme renouvelé, car volontariste – et populaire.