L’innocence perdue de l’informatique

Depuis le détecteur de mensonges, la pollution des mers, Verdun et les gaz de combat, nous avions compris que le progrès technique ne serait un vrai progrès que s’il l’est aussi sur les plans humain, social et culturel. Or dans l’histoire, les potentialités économiques et leur intérêt militaire ont toujours été les moteurs majeurs des innovations techniques. Ce n’est que dans un 2e temps, en fonction des dommages subis et des réactions de l’opinion, que l’on s’est arrêté sur tel ou tel effet négatif. Il est alors souvent bien tard. Einstein disait que nous étions des Cro-Magnon avec la bombe atomique… la question sous-jacente étant : sommes-nous capables, en tant qu’humanité, d’un bon emploi de notre potentiel technologique, de n’en garder que les bienfaits?

 

Technologie : tout est dans le mode d’emploi

Parmi les grandes innovations, on a d’emblée identifié la capacité de déclencher une réaction en chaîne comme de nature dangereuse et personne ne nie que la radioactivité tue, si l’on n’y prend pas garde. Ses pionniers, voici un siècle, y ont d’ailleurs tous laissé leur peau[1]. Si d’aucuns estiment que le danger peut être maîtrisé moyennant diverses précautions, d’autres se battent pour refermer au plus vite la boîte de Pandore. Feu rouge donc.

 

S’agissant de la capacité de modifier la structure du génome, les appréciations sont plus divergentes. Pour les uns, il s’agit d’une manipulation inacceptable, d’une transgression de l’ordre du vivant dont nous n’avons pas à prendre les commandes, d’une pollution génétique irréversible. Pour d’autres, ce n’est que la suite logique des optimisations que l’être humain, depuis la révolution agricole du néolithique, a implémentées pour adapter les caractéristiques des plantes et animaux utilitaires à ce qu'il attendait d’elles. Tout dépendrait alors des critères pour lesquels on intervient. Feu orange.

 

Et pour l’informatique, tout lui souriait, et cela a été sans plus de débat un feu vert. Immédiateté, commodité, universalité, connectivité, accessibilité au savoir, multiplication des interactions entre les humains, démocratisation de la capacité de produire et de diffuser des informations: qui n’a pas entonné le chant de la victoire de la connaissance sur l’ignorance, de l’interconnexion sur les multiples barrières pesant sur la communication? Impossible de massacrer la forêt tropicale et ses habitants, de torturer dans une arrière-cour sans que cela se sache, disait-on…

 

La face cachée de l’informatique émerge

Aujourd’hui les inconvénients apparaissent avec force. Enjeux culturels : absence de distance avec les messages et réactivité extrême se transforment en cauchemars pour le débat citoyen. L’anonymat libère les bas instincts : complotisme, insultes, ragots, mépris, racisme, affirmations péremptoires et manipulations supplantent l’échange d’arguments. L’inexistence des barrières se révèle bien plus un problème qu’une avancée. Péniblement, l’on cherche à définir les bases d’une législation – tant qu'il y a encore les majorités politiques pour le faire – qui responsabiliserait fournisseurs et usagers, et qui garantirait le respect des limites imposées à la liberté d’expression (interdiction de la diffamation d’individus et de groupes, en particulier) dans les vecteurs traditionnels de la communication (presse, livre, cinéma…) aussi par les médias dits sociaux – en réalité fortement asociaux voire antisociaux[2].

 

Educateurs et parents s’inquiètent devant l’absorption de leur progéniture par le monde virtuel, en lieu et place de l’apprentissage du monde réel. Des enfants de 10 ans ont la capacité, grâce aux smartphones largement accessibles, d’assister en direct à une décapitation par l’Etat islamique ou à une scène zoophile, images généreusement offertes par le circuit informatique global. D’autres critiques dénoncent les abus de la transparence, d’une traçabilité totale, par un «big brother» commercial, militaire ou administratif, de chacune de nos préférences. Des garde-fous, oui, il en faut, absolument !

 

Puis émergent les enjeux environnementaux et énergétiques. Construire et déconstruire les supports techniques de cette mise en réseau universelle est dangereux, polluant, mobilise de nombreuses substances rares. Parfaite illustration de la «société du prêt à jeter» : nous changeons de téléphone tous les 12 à 18 mois[3]… Certes le recyclage se met en place, et en Suisse l'Association Economique Suisse de la Bureautique, de l'Informatique, de la Télématique et de l'Organisation (Swico) en récupère chaque année 135'000 tonnes[4]. Mais dans le vaste monde ? Nous avons tous vu ces images d’enfants des bidonvilles tenant des morceaux de portables sur un chalumeau pour en extraire dans un nuage de gaz toxiques les composantes, et récupérer quelques miettes de métaux précieux…

 

Côté utilisateurs, ce n’est guère mieux : chaque fois que l'on préfère une liseuse électrique à un livre, l'on consomme de l’énergie, chaque recherche sur Internet pèse son poids en CO2. Là aussi, des modes d’emploi sont indispensables, et il est question d’informatique verte, de comment en minimiser l’empreinte écologique et énergétique, de récupérer la chaleur des serveurs, qui consomment en Suisse à eux tout seuls autant que la moitié du trafic ferroviaire. Enfin, plus notre société dépend de l’informatique pour ses fonctionnements, plus elle  besoin d’une fourniture d’électricité sans perturbations – un argument fort, d’ailleurs, pour sa production la plus décentralisée possible.

 

La question récurrente : le bilan en termes d’emplois

Reste une crainte qui avait été très présente dans les années 1980 et 90, aux débuts de l’informatique, mais qui fut longtemps occultée : celle de la raréfaction de l’emploi. Elle revient avec force avec ce qu’on appelle la 4e révolution industrielle. Une synthèse de 17 études nationales publiée en novembre dernier par l'European Parliamentary Technology Assessment (EPTA, organisme actuellement présidé par le directeur du Centre suisse d’évaluation des choix technologiques, TA Suisse[5], Sergio Bellucci), aboutit à des chiffres qui font froid dans le dos.

 

Cette étude évoque, en termes de perte nette en emplois due à l’informatisation de la société, une fourchette de – 9 à – 47%, pour les Etats-Unis[6]! La valeur la plus basse, – 9%, signifierait déjà un doublement du taux de chômage. Ceci avec 20 millions de chômeurs déclarés en Europe, et de plus de 600 millions d’emplois à créer d’ici 2020 dans les pays en développement pour les jeunes arrivant sur le marché du travail.

 

De quoi alarmer le législateur, car penser que les choses se règleront toutes seules relève de l’irresponsabilité grave. A ce titre, le récent rapport du Conseil fédéral[7] sur «les principales conditions-cadre pour l’économie numérique» reste en-deçà des attentes. Car si le mode de croissance propre aux «30 Glorieuses» a pu permettre durant quelques décennies de compenser une partie des emplois perdus, aujourd’hui c’est ce mode de croissance lui-même qui est en question. Plus que jamais, les enjeux économiques, écologiques et sociaux doivent être conjugués ensemble.

 


[1]Le cas le plus connu est celui de Marie Curie décédée en 1934 d’une leucémie ; ses restes, transférées depuis au Panthéon, reposent isolés de la biosphère par 2,5 cm de plomb.

[2]Une des dimensions de la proposition déposée par le conseiller national Nidegger et applaudie par les ultranationalistes turcs de ne plus rendre punissable la négation de génocides serait bien évidemment d’ouvrir grandes les portes aux sites répercutant ces dénis de crimes commis contre l’humanité.

 

L’innocence perdue de l’informatique

Depuis le détecteur de mensonges, la pollution des mers, Verdun et les gaz de combat, nous avions compris que le progrès technique ne serait un vrai progrès que s’il l’est aussi sur les plans humain, social et culturel. Or dans l’histoire, les potentialités économiques et leur intérêt militaire ont toujours été les moteurs majeurs des innovations techniques. Ce n’est que dans un 2e temps, en fonction des dommages subis et des réactions de l’opinion, que l’on s’est arrêté sur tel ou tel effet négatif. Il est alors souvent bien tard. Einstein disait que nous étions des Cro-Magnon avec la bombe atomique… la question sous-jacente étant : sommes-nous capables, en tant qu’humanité, d’un bon emploi de notre potentiel technologique, de n’en garder que les bienfaits?

 

Technologie : tout est dans le mode d’emploi

Parmi les grandes innovations, on a d’emblée identifié la capacité de déclencher une réaction en chaîne comme de nature dangereuse et personne ne nie que la radioactivité tue, si l’on n’y prend pas garde. Ses pionniers, voici un siècle, y ont d’ailleurs tous laissé leur peau[1]. Si d’aucuns estiment que le danger peut être maîtrisé moyennant diverses précautions, d’autres se battent pour refermer au plus vite la boîte de Pandore. Feu rouge donc.

 

S’agissant de la capacité de modifier la structure du génome, les appréciations sont plus divergentes. Pour les uns, il s’agit d’une manipulation inacceptable, d’une transgression de l’ordre du vivant dont nous n’avons pas à prendre les commandes, d’une pollution génétique irréversible. Pour d’autres, ce n’est que la suite logique des optimisations que l’être humain, depuis la révolution agricole du néolithique, a implémentées pour adapter les caractéristiques des plantes et animaux utilitaires à ce qu'il attendait d’elles. Tout dépendrait alors des critères pour lesquels on intervient. Feu orange.

 

Et pour l’informatique, tout lui souriait, et cela a été sans plus de débat un feu vert. Immédiateté, commodité, universalité, connectivité, accessibilité au savoir, multiplication des interactions entre les humains, démocratisation de la capacité de produire et de diffuser des informations: qui n’a pas entonné le chant de la victoire de la connaissance sur l’ignorance, de l’interconnexion sur les multiples barrières pesant sur la communication? Impossible de massacrer la forêt tropicale et ses habitants, de torturer dans une arrière-cour sans que cela se sache, disait-on…

 

La face cachée de l’informatique émerge

Aujourd’hui les inconvénients apparaissent avec force. Enjeux culturels : absence de distance avec les messages et réactivité extrême se transforment en cauchemars pour le débat citoyen. L’anonymat libère les bas instincts : complotisme, insultes, ragots, mépris, racisme, affirmations péremptoires et manipulations supplantent l’échange d’arguments. L’inexistence des barrières se révèle bien plus un problème qu’une avancée. Péniblement, l’on cherche à définir les bases d’une législation – tant qu'il y a encore les majorités politiques pour le faire – qui responsabiliserait fournisseurs et usagers, et qui garantirait le respect des limites imposées à la liberté d’expression (interdiction de la diffamation d’individus et de groupes, en particulier) dans les vecteurs traditionnels de la communication (presse, livre, cinéma…) aussi par les médias dits sociaux – en réalité fortement asociaux voire antisociaux[2].

 

Educateurs et parents s’inquiètent devant l’absorption de leur progéniture par le monde virtuel, en lieu et place de l’apprentissage du monde réel. Des enfants de 10 ans ont la capacité, grâce aux smartphones largement accessibles, d’assister en direct à une décapitation par l’Etat islamique ou à une scène zoophile, images généreusement offertes par le circuit informatique global. D’autres critiques dénoncent les abus de la transparence, d’une traçabilité totale, par un «big brother» commercial, militaire ou administratif, de chacune de nos préférences. Des garde-fous, oui, il en faut, absolument !

 

Puis émergent les enjeux environnementaux et énergétiques. Construire et déconstruire les supports techniques de cette mise en réseau universelle est dangereux, polluant, mobilise de nombreuses substances rares. Parfaite illustration de la «société du prêt à jeter» : nous changeons de téléphone tous les 12 à 18 mois[3]… Certes le recyclage se met en place, et en Suisse l'Association Economique Suisse de la Bureautique, de l'Informatique, de la Télématique et de l'Organisation (Swico) en récupère chaque année 135'000 tonnes[4]. Mais dans le vaste monde ? Nous avons tous vu ces images d’enfants des bidonvilles tenant des morceaux de portables sur un chalumeau pour en extraire dans un nuage de gaz toxiques les composantes, et récupérer quelques miettes de métaux précieux…

 

Côté utilisateurs, ce n’est guère mieux : chaque fois que l'on préfère une liseuse électrique à un livre, l'on consomme de l’énergie, chaque recherche sur Internet pèse son poids en CO2. Là aussi, des modes d’emploi sont indispensables, et il est question d’informatique verte, de comment en minimiser l’empreinte écologique et énergétique, de récupérer la chaleur des serveurs, qui consomment en Suisse à eux tout seuls autant que la moitié du trafic ferroviaire. Enfin, plus notre société dépend de l’informatique pour ses fonctionnements, plus elle  besoin d’une fourniture d’électricité sans perturbations – un argument fort, d’ailleurs, pour sa production la plus décentralisée possible.

 

La question récurrente : le bilan en termes d’emplois

Reste une crainte qui avait été très présente dans les années 1980 et 90, aux débuts de l’informatique, mais qui fut longtemps occultée : celle de la raréfaction de l’emploi. Elle revient avec force avec ce qu’on appelle la 4e révolution industrielle. Une synthèse de 17 études nationales publiée en novembre dernier par l'European Parliamentary Technology Assessment (EPTA, organisme actuellement présidé par le directeur du Centre suisse d’évaluation des choix technologiques, TA Suisse[5], Sergio Bellucci), aboutit à des chiffres qui font froid dans le dos.

 

Cette étude évoque, en termes de perte nette en emplois due à l’informatisation de la société, une fourchette de – 9 à – 47%, pour les Etats-Unis[6]! La valeur la plus basse, – 9%, signifierait déjà un doublement du taux de chômage. Ceci avec 20 millions de chômeurs déclarés en Europe, et de plus de 600 millions d’emplois à créer d’ici 2020 dans les pays en développement pour les jeunes arrivant sur le marché du travail.

 

De quoi alarmer le législateur, car penser que les choses se règleront toutes seules relève de l’irresponsabilité grave. A ce titre, le récent rapport du Conseil fédéral[7] sur «les principales conditions-cadre pour l’économie numérique» reste en-deçà des attentes. Car si le mode de croissance propre aux «30 Glorieuses» a pu permettre durant quelques décennies de compenser une partie des emplois perdus, aujourd’hui c’est ce mode de croissance lui-même qui est en question. Plus que jamais, les enjeux économiques, écologiques et sociaux doivent être conjugués ensemble.

 


[1]Le cas le plus connu est celui de Marie Curie décédée en 1934 d’une leucémie ; ses restes, transférées depuis au Panthéon, reposent isolés de la biosphère par 2,5 cm de plomb.

[2]Une des dimensions de la proposition déposée par le conseiller national Nidegger et applaudie par les ultranationalistes turcs de ne plus rendre punissable la négation de génocides serait bien évidemment d’ouvrir grandes les portes aux sites répercutant ces dénis de crimes commis contre l’humanité.

 

Libre échange: et si l’erreur était dans le modèle économique?

Un dogme vacille : que le bonheur des peuples résulte du libre échange économique. Pourtant une rapide lecture de l’histoire du 20e siècle nous rappelle que les Etats ont constamment oscillé entre protectionnisme et libre-échange. Ce n’est que dans la 2e moitié du siècle précédent que ce dernier a peu à peu pris le dessus, pour devenir un des piliers de cette «pensée unique» aujourd’hui à bout de souffle.

Pensée unique fondée sur un modèle qui a fonctionné, en gros, entre les années 1950 et 1980, appelées pour cela les «30 Glorieuses» : une croissance économique soutenue, suivie à travers un seul indicateur, le PIB ; un développement des échanges sur la base de coûts et avantages comparatifs pris au pied de la lettre ; une capacité de redistribution et d’ascension sociales fondée sur cette croissance ; une société de consommation globalisée, finalité de tout cela.

Le modèle s’est enrayé

Depuis une bonne vingtaine d’années, voire davantage, ce modèle s’est enrayé. On s’est d’abord étonné, puis habitué, de la fin de l’ascenseur social, du développement des inégalités, à travers la «fracture sociale» ou la «société à plusieurs vitesses», où les uns courent de plus en plus vite sans véritable but et les autres sont relégués au bord du chemin. Avec plus de 20 millions de chômeurs et 25% de pauvres, notre continent ne peut pas dire que son modèle économique et social soit à la hauteur.

De plus, il n’est pas possible de postuler une croissance qui négligerait les capacités des systèmes naturels à la soutenir, et force est d’admettre le caractère très partiel et hétéroclite d’un PIB qui ne considère que ce qui génère un flux monétaire et néglige tout le reste. Une compétition économique qui refuse de prendre en compte les externalités, soit les dommages écologiques et sociaux infligés à des tiers ou aux générations futures, ne peut être que faussée.

Libre-échange et nationalisme, même combat

Pourtant ces évidences ne sont pas partagées par l’essentiel des dirigeants économiques et politiques qui continuent de croire dur comme fer à un modèle dépassé, partiel et partial, sacrifiant les intérêts à long terme de l’humanité à leur confort intellectuel et à leurs avantages à court terme. Quand ils n’ont, tout simplement, que partie liée avec divers lobbies. Certes, il existe des tentatives de pilotage dans l’intérêt général, comme les accords sur le climat ou la lutte contre les paradis fiscaux. Mais globalement les garde-fous éthiques, écologiques et sociaux à une compétition économique à armes inégales demeurent largement insuffisants.

On peut postuler à bon droit que c’est la dérégulation de l’économie qui pousse les peuples à placer leur confiance dans des dirigeants nationalistes, autoritaires, narcissiques, bornés, tels Putine, Erdogan ou maintenant Trump. La protection qu’ils peuvent offrir n’est toutefois qu’un leurre, sachant que défendre son pré carré étatique et avancer ses pions comme au 19e siècle impérialiste ne va aucunement permettre de régler des enjeux à dimension globale. Au contraire, cela va nous priver des cadres où le faire.

Le repli sur la puissance de l’Etat pire que le mal

Point commun de ces dirigeants, en effet : marginaliser les plateformes internationales et saper leur légitimité ; elles pourraient les contraindre à négocier et à se mettre en question. Le 21e siècle nous ramènera-t-il des décennies en arrière, la bombe atomique en plus ? Face à ces «remèdes» pires que le mal, ne faudrait-il pas affirmer clairement des nécessités comme :

  • Obliger à intégrer dans les coûts et les prix les externalités, afin de cesser la compétition à armes inégales et la sous-enchère écologique et sociale ?
  • Orienter les investissements vers les besoins prioritaires de l’humanité, tels qu’excellemment définis dans l’Agenda 2030 des Nations Unes et ses 17 Objectifs de développement durable ?
  • Renforcer la gouvernance tant locale que globale, bien mieux appropriée à la solution des problèmes que le cadre national ?
  • Transformer les traités de libre-échange en traités d’encadrement du commerce mondial, en reprenant les conventions de l’OIT et les accords environnementaux ?
  • Renforcer la coopération au développement afin de permettre aux populations du Sud et en particulier de l’Afrique de vivre dignement au pays plutôt que d’alimenter une migration forcée déstabilisant tant les pays d’origine que de destination ?
  • Souligner l’unité des droits humains et des droits économiques, culturels et sociaux, les premiers n’allant pas sans les seconds ?
  • Moraliser les activités économiques tant au niveau des Etats qu’à celui transnational ?
  • Cesser de faire dépendre l’ascenseur social de la croissance du PIB, en misant sur des mécanismes d’égalité de chances et de droits ?

Pour une nouvelle territorialité politique

Du coup, les peuples pourront se reconnaître dans d’autres territorialités politiques – et en réaliser le bien-fondé : l’Union européenne comme cadre de défense de valeurs humanistes ; les Nations Unies comme seule chance de prendre en mains à la bonne échelle les dérapages de la mondialisation ; les pouvoirs locaux comme lieux de dynamique économique et sociale, de résilience collective.

Ni le chauvinisme, ni le libre-échange sans foi ni loi ne sont des solutions compatibles avec le vivre-ensemble sur notre planète, et ils se conditionnent mutuellement en un cercle vicieux lourd de menaces. Peut-être que le seul avantage de l’entente cordiale qui se dessine entre Putine et Trump va-t-il être d’obliger l’l’Europe à prendre ses affaires en mains et à devenir enfin adulte ?

Hauts salaires: un malaise croissant

Le malaise devant une mondialisation insuffisamment régulée est aussi un malaise devant les inégalités. Tous les indicateurs sont au rouge dans nos sociétés et les constats convergent pour souligner une croissance significative des extrêmes : des riches plus riches ; des pauvres plus pauvres. Ceci dans une société où tout tend à se monnayer.

2013, contre les rémunérations abusives, une mesure rejetée…

Voici trois ans (novembre 2013), une initiative des jeunes socialistes a été rejetée à 3 contre 1. Elle demandait de limiter les écarts de salaires dans une entreprise au facteur 12. Couplé avec un salaire minimum qu’on peut estimer autour de 4'500.-, cela aurait autorisé un salaire mensuel maximum de 54'000, soit 648'000.- par an. On parle bien ici de salaires, et pas d’autres éléments de revenu non fonction d’un contrat de travail.

Et quand on parle de salaire, on parle forcément de la valeur qu’on accorde à la contribution de chaque personne engagée par une entité pour que celle-ci puisse fonctionner. A tous les événements de l’entreprise, repas de Noël, jubilés ou autres, il est de bon ton de souligner combien la contribution de chacun est essentielle au succès commun et je ne doute pas que cela soit vrai, faute de quoi l’on devrait se passer d’une partie de l’effectif. Or, est-il humainement et techniquement défendable que la valeur ajoutée d’une personne dépasse de plus de 12 fois celle d’une autre ? La question a été tranchée politiquement certes, mais d’un point de vue éthique elle demeure posée.

…au bénéfice d’une norme de compétences

Peu avant cette votation, l’initiative du conseiller aux Etats Minder avait été acceptée. Son titre «contre les rémunérations abusives» n’a pas tenu ses promesses, vu qu’il s’agit essentiellement d’une norme de compétence. Celle-ci prévoit notamment pour les sociétés anonymes que «l'assemblée générale vote chaque année la somme globale des rémunérations (argent et valeur des prestations en nature) du conseil d'administration et de la direction…». Ces montants sont certes aujourd’hui spécifiés et votés en tant que tels, mais cela n’a guère freiné les pratiques en matière de rémunération.

L’inégalité ressentie au quotidien

Pire, dans de nombreux cas, la part pourtant déclarée variable des rémunérations des dirigeants ne varie que vers le haut, et en cas de soucis économiques, le commun des salariés est susceptible d’être licencié sans autre forme de procès. Alors que le management est au pire «outplacé», au mieux pourvu d’un solide pactole au terme d’une convention de départ ou de «non-concurrence». Il ne faut pas aller chercher bien loin pour voir ce qui alimente le rejet des «élites» ; ces pratiques rappellent avec grande brutalité aux moins bien lotis le rapport de forces dans nos sociétés et souligne dans quel ordre les personnes se servent dans le produit de l’effort commun.

Et le secteur public

Dans les grandes entreprises du secteur privé, des salaires annuels entre un et dix millions font régulièrement la une des médias et alimentent (à juste titre) l’indignation d’une population qui fort souvent peine à nouer les deux bouts. Cet été on apprenait ainsi que sur les 10 PDG les mieux payés d’Europe, 5 étaient Suisses, ceci pour un chiffre moyen d’affaires deux fois moins important… De plus, ces salaires avaient connu une augmentation de 10% en 2015, tout à fait indépendamment de la rentabilité de l’entreprise.

Dans le secteur public et semi-public, des rémunérations de l’ordre du million semblent devenir un standard. Ainsi la directrice générale de la Poste, qui ne se gène pas de fermer régulièrement des guichets qualifiés de non rentables, atteste une rémunération de près d’un million ; idem pour son collègue des CFF. Ce qui est plus du double de ce que perçoivent les 7 membres de l’organe exécutif suprême de la Confédération, le Conseil fédéral.

Précisément, le Conseil fédéral vient de proposer une révision du droit de la société anonyme. Elle frappe d’une pierre deux coups, rappelant l’exigence d’une représentation équitable des genres, par un quota féminin de 30% dans les conseils d’administration et de 20% dans les directions, et d’une rémunération raisonnable. Il a également décidé que les salaires des directeurs généraux des entreprises publiques ou majoritairement en mains de la Confédération seraient plafonnés.

Les populistes au pied du mur

De premières mesures qui vont dans la bonne direction. Et si elles ne passent pas le cap du Parlement, ce qui est à prévoir, cela devra faire partie des questions qu’électrices et électeurs auront à se poser lors des prochaines élections. Question piège : qu’auront voté les élu-e-s des partis dits «populistes» vers lesquelles va souvent la préférence des citoyennes et des citoyens déçus par les inégalités croissantes dans notre société ? C’est à leurs votes que se mesurent les élus, bien plus qu’à leurs paroles…

La démocratie entre populisme et humanisme

Depuis le Brexit, depuis la montée des partis de la droite extrême voire leur prise de pouvoir dans certains pays européens (Hongrie par exemple), depuis l’élection de Trump, et l’élection probable d’un président d’extrême-droite en Autriche, on ne peut plus faire l’économie d’une analyse précise du populisme.

En effet ce phénomène, dont les racines socio-économiques sont assez simples à énoncer, doit être combattu avec détermination si nous voulons que les valeurs humanistes fondement de notre monde puissent survivre. Car le populisme les relativise, les moque, les taille en pièces. C’est bien sûr l’incapacité des classes dirigeantes à assurer à toutes et à tous les droits économiques et sociaux, conditions de base à l’exercice des droits humains, qui nous a menés là. Mais comprendre n’est pas excuser, et ne nous dispense pas de passer au crible le fonctionnement du discours populiste.

En effet, le populisme est d’abord et avant tout une révision radicale du consensus sur lequel le débat et la délibération peuvent fonctionner dans une démocratie.

Le réflexe l’emporte sur la réflexion, la haine sur la compréhension

Révision de la forme. C’est la pratique revendiquée du droit à l’insulte, au dénigrement, à la libération sans aucun tabou de la haine. La haine de l’autre, du Noir, du musulman, de l’étranger, de l’homosexuel-le. Une haine (encore) circonstancielle mais qui peut parfaitement conduire à l’acte. C’est cette haine chauffée à blanc qui a mené au cœur d’une Europe prétendument civilisée à l’holocauste. C’est elle qui a conduit au génocide au Rwanda, naguère appelé la Suisse de l’Afrique.

Puissamment relayées sur les réseaux sociaux sous couvert de «démasquer» une soi-disant pensée unique humaniste décrédibilisée par des élites qui ne font qu’en parler sans la vivre, qui sont incapables de résister aux lobbies et de promouvoir ce qui les légitime, le service du bien public, les opinions les plus extrêmes circulent, la démolition des droits humains ne fait halte devant rien, ni les faits, ni les personnes, ni la sphère privée. Le tout crée une virulence qui banalise les mauvais côtés de l’être humain, légitime les bas instincts, autorise à ôter le fragile vernis de politesse et d’éducation qui assure le vivre ensemble, libère la bête humaine et la bêtise humaine de toute discipline.

L'appel à l’homme fort prime sur le pluralisme démocratique

Révision des fondamentaux. Sur le fond en effet, le populisme n’est rien d’autre que, sous prétexte de lutter contre le "politiquement correct", le refus de toute cohérence et fiabilité, de toute coopération internationale, de toute capacité de traiter les enjeux qui le nourrissent; c'est pratiquer un narcissisme collectif assoiffé de vengeance. C’est rejeter radicalement toute problématique environnementale, inexistante pour les populistes. C’est mettre à la place d’un devoir d’écoute et de raisonnement, voire de contestation, fondé sur des faits, l’explosion de la colère, la primauté des émotions (exclusivement négatives d'ailleurs), l'intimidation et la surenchère comme mode de communication politique, le kaléidoscope des contradictions, des théories du complot aussi obsessionnelles qu'aucunement étayées et une méfiance érigée en système.

C’est assurément la fin à la fois des conditions du débat démocratique et des valeurs qui fondent le vivre ensemble. L’admiration pour Putin et Erdogan montre que le populisme n’hésitera pas à sacrifier ce qui l’a mis au pouvoir : la liberté d’expression et la démocratie. Au bout du chemin : la dictature, la violence, l’arbitraire, les pogroms et l’implosion des leviers d’action supranationaux.

Réaffirmer un leadership moral fait de droits et de devoirs

Un front républicain face à cette menace majeure est indispensable. Surtout pas pour préserver de quelconques prébendes. Mais pour préserver ce qui permet la survie des valeurs  à la base de notre civilisation. Le style et le fond du populisme doit être combattu ! En l’analysant. En débattant avec ses protagonistes. En retrouvant ce qui doit être la base de la démocratie, le respect des élus pour leurs électeurs, tous leurs électeurs,  le contact quotidien avec les quartiers, le terrain, la base. En reposant les termes du débat : comme toute liberté, la liberté d’expression connaît des limites. Et on ne peut affirmer tout et son contraire, il y a une obligation de répondre par des faits et à des faits.

Mais pour gagner cette bataille pour les valeurs, plusieurs prérequis sont indispensables : une limitation du libre-échange et un cadrage des activités économiques transnationales ; une qualité d’écoute, de dialogue, de service, de transparence, de vision, et des projets d’utilité publique de la part des dirigeants politiques ; une vraie politique de l’immigration et de l’intégration, de priorité aux personnes déjà sur le territoire; une presse pluraliste et en mesure d’assurer une éthique du débat et de l’information ; une application stricte aux médias sociaux également des règles pénales sur l’insulte et la diffamation.

Dans les années 1920 et 30, il a fallu 2 conditions pour rendre possible le voyage vers l’enfer et la 2e guerre mondiale (52 millions de morts): le manque total de scrupules des leaders fascistes Hitler et Mussolini et de leurs affidés ; le manque total de courage et de combativité des leaders des démocraties occidentales (Churchill n’apparaîtra que plus tard). On peut à juste titre – comme on parle de ce néolibéralisme largement responsable de la crise actuelle – parler de néofascisme. Peut-être est-ce cela le vrai nom à donner au populisme. Les prochains temps nous le diront. En attendant, ce mal qui ronge la culture politique de l’Occident reste le meilleur indicateur de son incapacité de passer des parles aux actes, de tenir ses promesses d’inclusion et d’égalité des chances.

Et si l’Europe s’était construite à l’envers ?

Le populisme formidable thermomètre social

Il est de bon ton de critiquer le populisme, mais sur quelle base le fait-on ?

Car le populisme est d’abord un formidable thermomètre social, il ne saurait être illégitime puisque la démocratie est fondée sur la libre expression (dans les limites de la loi, toutefois) de ce qui préoccupe la population. A ce titre, le populisme bouscule les convenances, rappelle l’exigence que toute fonction politique n’est que l’expression de la volonté populaire, lézarde les apparences trompeuses, exige reconnaissance et écoute de la part des dirigeants.

Toutefois cela n’épuise pas le sujet. Le malaise devant le populisme provient de la manière dont il s’exprime. Le populisme se caractérise par une dominante émotionnelle, la revendication de dire haut et fort à peu près tout ce qui vous passe par la tête, le refus des contraintes liées à une cohérence plus globale. De plus, il y a rarement des propositions autres que défensives, restrictives, on reste dans le domaine du ressenti, de la victimisation. Les responsables, ce sont essentiellement les «autres», les dirigeants, le grand capital, les étrangers…

Défini par son caractère polymorphe et kaléidoscopique, le populisme est facilement instrumentalisé par l’extrême-droite, qui fournit à cet électorat une offre politique structurée, quoique incohérente également, puisque associant promesse de défense des petites gens et protection de la liberté d’entreprendre. Jamais un mouvement d’extrême-droite n’a soutenu des propositions concrètes de moralisation de l’économie, de régulation des multinationales. La suprême tromperie de l’extrême-droite est de suggérer aux démunis qu’ils vont être défendus, mais de défendre en réalité structurellement, fondamentalement, les inégalités.

La différence peut être ténue entre populisme et extrême-droite. Mais elle existe. Du côté du populisme : le mouvement Cinque Stelle en Italie, Trump aux Etats-Unis ; du côté de l’extrême-droite, l’Alternative für Deutschland, le Front National, la Tea Party qui a largement subverti le parti républicain de feu Lincoln capable de mener une guerre contre les Etats Sudistes s’opposant à l’émancipation des esclaves noirs… Pour la Suisse, c’est un peu la différence entre la Lega tessinoise ou le MCG genevois par rapport à l’UDC, pour laquelle la défense simultanée du libéralisme économique et du chauvinisme national ne constitue nullement une contradiction…

Loin de résoudre les causes qui l’engendrent le populisme les aggrave

Quoi qu’il en soit, c’est le triomphe de la victimisation, le refus de la responsabilité, l’affirmation de l’égoïsme individuel et collectif, la défense de la prédation. Jamais ni le populisme ni l’extrême-droite ne dénoncent des dangers plus globaux comme le changement climatique, qui exigent une coopération et une justice planétaires. Au contraire, ils s’unissent pour défendre le "droit" à une consommation inconsciente et irresponsable. Le grand danger de ces mouvements est que la crise écologique, économique et sociale les stimule puissamment, car ils expriment, amplifient et exploitent ce que ressentent des victimes de la globalisation, mais qu’ils empêchent de réguler, in fine, la cause des problèmes : une mondialisation sans foi ni loi, une montée des inégalités, une société de consommation qui va droit dans le mur.

En Europe de l’Ouest, ils atteignent un bon tiers de l’électorat. Mais à l’Est, ils frôlent voire dépassent les 50%, et à cet égard, l’Est commence en Autriche. Un récent séjour à Vienne a été édifiant pour moi. Alors que voici un siècle encore, le mélange des nationalités était la norme dans l’Empire austro-hongrois – et son fondement, aujourd’hui il fait de plus en plus peur. Certes un siècle de nationalisme a passé par là, nationalisme dont Stefan Zweig disait qu’il était le péché le plus insidieux et le plus mortel de l’humanité. Mais, si l’Empire austro-hongrois, construit sur la prédominance de sa composante allemande, avait trouvé un arrangement plus ou moins bancal avec sa partie hongroise, il est resté incapable d’un pareil compromis avec ses habitants slaves, ce qui avait finalement conduit à sa perte.

Le libre marché organisation de la concurrence à armes inégales

Aujourd’hui le réflexe nationaliste est quasi exclusivement de nature économique. Il est frappant de voir que de nombreux emplois sont occupés par des salariés probablement nettement moins exigeants en termes de rémunération et de conditions de travail que les ressortissants locaux, et donc préférés par passablement d'employeurs. La contrôleuse de la desserte ferroviaire de l’aéroport ne parle l’allemand qu’avec peine, de nombreux ouvriers des chantiers sont de l’Est, vendeuses, serveuses, de même… la globalisation est en marche, physiquement tangible. Et elle n’est plus comme au temps de la capitale de l’Empire multiculturel considérée comme normale, mais vécue comme une mise en compétition inégale par les exclus que produit le système avec une implacable et inquiétante régularité.

Le populisme ne serait-il pas causé essentiellement par l’incapacité de notre modèle économique à répondre aux aspirations qu’il a créées ? Par l’écart croissant entre les mots (égalité, liberté, fraternité, prospérité et «progrès» pour tous), l’inégalité crasse de chances et l’accroissement à la fois des assistés et des working poor, précarisés tous deux? Par l’incapacité d’assurer le plein-emploi qui est sa légitimité principale mais qui, depuis 30 ans, est devenu coquille vide, dérisoire parodie?

Ce printemps, l’Autriche a failli se donner un président d’extrême-droite. Il a fallu les voix des Autrichiens de l’extérieur pour trancher en faveur du candidat vert. Le 4 décembre, suite à divers incidents (invalidation du premier tour par la Cour constitutionnelle, report du 2e tour en raison de l’impréparation administrative…), il faudra revoter. Actuellement le candidat de l’extrême-droite est à 52% dans les sondages. Ce qui a creusé la différence : il s’est prononcé fermement contre l’accord CETA (pourtant le moins pire des grands accords de libre échange en discussion) alors que son challenger vert, plus proche des faits que du ressenti populaire, est plus nuancé. C’est donc bien le libre-échange qui va départager les deux candidats. Seule consolation, le poste est essentiellement honorifique…

Et si l’Europe s’était construite à l’envers ?

Et si l’Europe s’était construite à l’envers ? On a toujours prétendu, depuis les origines de la Communauté du charbon et de l’acier créé en 1951, et illusionné par le modèle des 30 Glorieuses, que d’un marché unique résulterait aussi logiquement qu’inévitablement l’union politique. Et si le contraire était vrai ? A savoir qu’il faut un espace politique de régulation au niveau du continent, des politiques étrangère, sociale, agricole, de péréquation régionale, des transports, économique, etc. communes, un parlement, une monnaie, un gouvernement. Et un espace économique bien plus fractionné, permettant une relocalisation et une revitalisation des espaces fédérés, une concurrence à armes égales.

Au lieu de faciliter le rouleau compresseur économique qui fabrique quotidiennement son lot d’exclus, oppose les exclus d’ici à ceux venus d’ailleurs tenter leur chance et organise la fuite en avant, si on facilitait l’expression de la diversité des régions, leur autonomie véritable, dans un cadre politique réaffirmé ? Ce serait retrouver la vision de l’Europe des régions chère à un Denis de Rougemont. C’est peut-être le dernier espoir pour l’organisation politique de notre continent


, avant que renaisse, au pire, l’affrontement des nations, au mieux, leur coexistence chaotique.

 

Et si l’Europe s’était construite à l’envers ?

Le populisme formidable thermomètre social

Il est de bon ton de critiquer le populisme, mais sur quelle base le fait-on ?

Car le populisme est d’abord un formidable thermomètre social, il ne saurait être illégitime puisque la démocratie est fondée sur la libre expression (dans les limites de la loi, toutefois) de ce qui préoccupe la population. A ce titre, le populisme bouscule les convenances, rappelle l’exigence que toute fonction politique n’est que l’expression de la volonté populaire, lézarde les apparences trompeuses, exige reconnaissance et écoute de la part des dirigeants.

Toutefois cela n’épuise pas le sujet. Le malaise devant le populisme provient de la manière dont il s’exprime. Le populisme se caractérise par une dominante émotionnelle, la revendication de dire haut et fort à peu près tout ce qui vous passe par la tête, le refus des contraintes liées à une cohérence plus globale. De plus, il y a rarement des propositions autres que défensives, restrictives, on reste dans le domaine du ressenti, de la victimisation. Les responsables, ce sont essentiellement les «autres», les dirigeants, le grand capital, les étrangers…

Défini par son caractère polymorphe et kaléidoscopique, le populisme est facilement instrumentalisé par l’extrême-droite, qui fournit à cet électorat une offre politique structurée, quoique incohérente également, puisque associant promesse de défense des petites gens et protection de la liberté d’entreprendre. Jamais un mouvement d’extrême-droite n’a soutenu des propositions concrètes de moralisation de l’économie, de régulation des multinationales. La suprême tromperie de l’extrême-droite est de suggérer aux démunis qu’ils vont être défendus, mais de défendre en réalité structurellement, fondamentalement, les inégalités.

La différence peut être ténue entre populisme et extrême-droite. Mais elle existe. Du côté du populisme : le mouvement Cinque Stelle en Italie, Trump aux Etats-Unis ; du côté de l’extrême-droite, l’Alternative für Deutschland, le Front National, la Tea Party qui a largement subverti le parti républicain de feu Lincoln capable de mener une guerre contre les Etats Sudistes s’opposant à l’émancipation des esclaves noirs… Pour la Suisse, c’est un peu la différence entre la Lega tessinoise ou le MCG genevois par rapport à l’UDC, pour laquelle la défense simultanée du libéralisme économique et du chauvinisme national ne constitue nullement une contradiction…

Loin de résoudre les causes qui l’engendrent le populisme les aggrave

Quoi qu’il en soit, c’est le triomphe de la victimisation, le refus de la responsabilité, l’affirmation de l’égoïsme individuel et collectif, la défense de la prédation. Jamais ni le populisme ni l’extrême-droite ne dénoncent des dangers plus globaux comme le changement climatique, qui exigent une coopération et une justice planétaires. Au contraire, ils s’unissent pour défendre le "droit" à une consommation inconsciente et irresponsable. Le grand danger de ces mouvements est que la crise écologique, économique et sociale les stimule puissamment, car ils expriment, amplifient et exploitent ce que ressentent des victimes de la globalisation, mais qu’ils empêchent de réguler, in fine, la cause des problèmes : une mondialisation sans foi ni loi, une montée des inégalités, une société de consommation qui va droit dans le mur.

En Europe de l’Ouest, ils atteignent un bon tiers de l’électorat. Mais à l’Est, ils frôlent voire dépassent les 50%, et à cet égard, l’Est commence en Autriche. Un récent séjour à Vienne a été édifiant pour moi. Alors que voici un siècle encore, le mélange des nationalités était la norme dans l’Empire austro-hongrois – et son fondement, aujourd’hui il fait de plus en plus peur. Certes un siècle de nationalisme a passé par là, nationalisme dont Stefan Zweig disait qu’il était le péché le plus insidieux et le plus mortel de l’humanité. Mais, si l’Empire austro-hongrois, construit sur la prédominance de sa composante allemande, avait trouvé un arrangement plus ou moins bancal avec sa partie hongroise, il est resté incapable d’un pareil compromis avec ses habitants slaves, ce qui avait finalement conduit à sa perte.

Le libre marché organisation de la concurrence à armes inégales

Aujourd’hui le réflexe nationaliste est quasi exclusivement de nature économique. Il est frappant de voir que de nombreux emplois sont occupés par des salariés probablement nettement moins exigeants en termes de rémunération et de conditions de travail que les ressortissants locaux, et donc préférés par passablement d'employeurs. La contrôleuse de la desserte ferroviaire de l’aéroport ne parle l’allemand qu’avec peine, de nombreux ouvriers des chantiers sont de l’Est, vendeuses, serveuses, de même… la globalisation est en marche, physiquement tangible. Et elle n’est plus comme au temps de la capitale de l’Empire multiculturel considérée comme normale, mais vécue comme une mise en compétition inégale par les exclus que produit le système avec une implacable et inquiétante régularité.

Le populisme ne serait-il pas causé essentiellement par l’incapacité de notre modèle économique à répondre aux aspirations qu’il a créées ? Par l’écart croissant entre les mots (égalité, liberté, fraternité, prospérité et «progrès» pour tous), l’inégalité crasse de chances et l’accroissement à la fois des assistés et des working poor, précarisés tous deux? Par l’incapacité d’assurer le plein-emploi qui est sa légitimité principale mais qui, depuis 30 ans, est devenu coquille vide, dérisoire parodie?

Ce printemps, l’Autriche a failli se donner un président d’extrême-droite. Il a fallu les voix des Autrichiens de l’extérieur pour trancher en faveur du candidat vert. Le 4 décembre, suite à divers incidents (invalidation du premier tour par la Cour constitutionnelle, report du 2e tour en raison de l’impréparation administrative…), il faudra revoter. Actuellement le candidat de l’extrême-droite est à 52% dans les sondages. Ce qui a creusé la différence : il s’est prononcé fermement contre l’accord CETA (pourtant le moins pire des grands accords de libre échange en discussion) alors que son challenger vert, plus proche des faits que du ressenti populaire, est plus nuancé. C’est donc bien le libre-échange qui va départager les deux candidats. Seule consolation, le poste est essentiellement honorifique…

Et si l’Europe s’était construite à l’envers ?

Et si l’Europe s’était construite à l’envers ? On a toujours prétendu, depuis les origines de la Communauté du charbon et de l’acier créé en 1951, et illusionné par le modèle des 30 Glorieuses, que d’un marché unique résulterait aussi logiquement qu’inévitablement l’union politique. Et si le contraire était vrai ? A savoir qu’il faut un espace politique de régulation au niveau du continent, des politiques étrangère, sociale, agricole, de péréquation régionale, des transports, économique, etc. communes, un parlement, une monnaie, un gouvernement. Et un espace économique bien plus fractionné, permettant une relocalisation et une revitalisation des espaces fédérés, une concurrence à armes égales.

Au lieu de faciliter le rouleau compresseur économique qui fabrique quotidiennement son lot d’exclus, oppose les exclus d’ici à ceux venus d’ailleurs tenter leur chance et organise la fuite en avant, si on facilitait l’expression de la diversité des régions, leur autonomie véritable, dans un cadre politique réaffirmé ? Ce serait retrouver la vision de l’Europe des régions chère à un Denis de Rougemont. C’est peut-être le dernier espoir pour l’organisation politique de notre continent


, avant que renaisse, au pire, l’affrontement des nations, au mieux, leur coexistence chaotique.

 

Et si l’Europe s’était construite à l’envers ?

Le populisme formidable thermomètre social

Il est de bon ton de critiquer le populisme, mais sur quelle base le fait-on ?

Car le populisme est d’abord un formidable thermomètre social, il ne saurait être illégitime puisque la démocratie est fondée sur la libre expression (dans les limites de la loi, toutefois) de ce qui préoccupe la population. A ce titre, le populisme bouscule les convenances, rappelle l’exigence que toute fonction politique n’est que l’expression de la volonté populaire, lézarde les apparences trompeuses, exige reconnaissance et écoute de la part des dirigeants.

Toutefois cela n’épuise pas le sujet. Le malaise devant le populisme provient de la manière dont il s’exprime. Le populisme se caractérise par une dominante émotionnelle, la revendication de dire haut et fort à peu près tout ce qui vous passe par la tête, le refus des contraintes liées à une cohérence plus globale. De plus, il y a rarement des propositions autres que défensives, restrictives, on reste dans le domaine du ressenti, de la victimisation. Les responsables, ce sont essentiellement les «autres», les dirigeants, le grand capital, les étrangers…

Défini par son caractère polymorphe et kaléidoscopique, le populisme est facilement instrumentalisé par l’extrême-droite, qui fournit à cet électorat une offre politique structurée, quoique incohérente également, puisque associant promesse de défense des petites gens et protection de la liberté d’entreprendre. Jamais un mouvement d’extrême-droite n’a soutenu des propositions concrètes de moralisation de l’économie, de régulation des multinationales. La suprême tromperie de l’extrême-droite est de suggérer aux démunis qu’ils vont être défendus, mais de défendre en réalité structurellement, fondamentalement, les inégalités.

La différence peut être ténue entre populisme et extrême-droite. Mais elle existe. Du côté du populisme : le mouvement Cinque Stelle en Italie, Trump aux Etats-Unis ; du côté de l’extrême-droite, l’Alternative für Deutschland, le Front National, la Tea Party qui a largement subverti le parti républicain de feu Lincoln capable de mener une guerre contre les Etats Sudistes s’opposant à l’émancipation des esclaves noirs… Pour la Suisse, c’est un peu la différence entre la Lega tessinoise ou le MCG genevois par rapport à l’UDC, pour laquelle la défense simultanée du libéralisme économique et du chauvinisme national ne constitue nullement une contradiction…

Loin de résoudre les causes qui l’engendrent le populisme les aggrave

Quoi qu’il en soit, c’est le triomphe de la victimisation, le refus de la responsabilité, l’affirmation de l’égoïsme individuel et collectif, la défense de la prédation. Jamais ni le populisme ni l’extrême-droite ne dénoncent des dangers plus globaux comme le changement climatique, qui exigent une coopération et une justice planétaires. Au contraire, ils s’unissent pour défendre le "droit" à une consommation inconsciente et irresponsable. Le grand danger de ces mouvements est que la crise écologique, économique et sociale les stimule puissamment, car ils expriment, amplifient et exploitent ce que ressentent des victimes de la globalisation, mais qu’ils empêchent de réguler, in fine, la cause des problèmes : une mondialisation sans foi ni loi, une montée des inégalités, une société de consommation qui va droit dans le mur.

En Europe de l’Ouest, ils atteignent un bon tiers de l’électorat. Mais à l’Est, ils frôlent voire dépassent les 50%, et à cet égard, l’Est commence en Autriche. Un récent séjour à Vienne a été édifiant pour moi. Alors que voici un siècle encore, le mélange des nationalités était la norme dans l’Empire austro-hongrois – et son fondement, aujourd’hui il fait de plus en plus peur. Certes un siècle de nationalisme a passé par là, nationalisme dont Stefan Zweig disait qu’il était le péché le plus insidieux et le plus mortel de l’humanité. Mais, si l’Empire austro-hongrois, construit sur la prédominance de sa composante allemande, avait trouvé un arrangement plus ou moins bancal avec sa partie hongroise, il est resté incapable d’un pareil compromis avec ses habitants slaves, ce qui avait finalement conduit à sa perte.

Le libre marché organisation de la concurrence à armes inégales

Aujourd’hui le réflexe nationaliste est quasi exclusivement de nature économique. Il est frappant de voir que de nombreux emplois sont occupés par des salariés probablement nettement moins exigeants en termes de rémunération et de conditions de travail que les ressortissants locaux, et donc préférés par passablement d'employeurs. La contrôleuse de la desserte ferroviaire de l’aéroport ne parle l’allemand qu’avec peine, de nombreux ouvriers des chantiers sont de l’Est, vendeuses, serveuses, de même… la globalisation est en marche, physiquement tangible. Et elle n’est plus comme au temps de la capitale de l’Empire multiculturel considérée comme normale, mais vécue comme une mise en compétition inégale par les exclus que produit le système avec une implacable et inquiétante régularité.

Le populisme ne serait-il pas causé essentiellement par l’incapacité de notre modèle économique à répondre aux aspirations qu’il a créées ? Par l’écart croissant entre les mots (égalité, liberté, fraternité, prospérité et «progrès» pour tous), l’inégalité crasse de chances et l’accroissement à la fois des assistés et des working poor, précarisés tous deux? Par l’incapacité d’assurer le plein-emploi qui est sa légitimité principale mais qui, depuis 30 ans, est devenu coquille vide, dérisoire parodie?

Ce printemps, l’Autriche a failli se donner un président d’extrême-droite. Il a fallu les voix des Autrichiens de l’extérieur pour trancher en faveur du candidat vert. Le 4 décembre, suite à divers incidents (invalidation du premier tour par la Cour constitutionnelle, report du 2e tour en raison de l’impréparation administrative…), il faudra revoter. Actuellement le candidat de l’extrême-droite est à 52% dans les sondages. Ce qui a creusé la différence : il s’est prononcé fermement contre l’accord CETA (pourtant le moins pire des grands accords de libre échange en discussion) alors que son challenger vert, plus proche des faits que du ressenti populaire, est plus nuancé. C’est donc bien le libre-échange qui va départager les deux candidats. Seule consolation, le poste est essentiellement honorifique…

Et si l’Europe s’était construite à l’envers ?

Et si l’Europe s’était construite à l’envers ? On a toujours prétendu, depuis les origines de la Communauté du charbon et de l’acier créé en 1951, et illusionné par le modèle des 30 Glorieuses, que d’un marché unique résulterait aussi logiquement qu’inévitablement l’union politique. Et si le contraire était vrai ? A savoir qu’il faut un espace politique de régulation au niveau du continent, des politiques étrangère, sociale, agricole, de péréquation régionale, des transports, économique, etc. communes, un parlement, une monnaie, un gouvernement. Et un espace économique bien plus fractionné, permettant une relocalisation et une revitalisation des espaces fédérés, une concurrence à armes égales.

Au lieu de faciliter le rouleau compresseur économique qui fabrique quotidiennement son lot d’exclus, oppose les exclus d’ici à ceux venus d’ailleurs tenter leur chance et organise la fuite en avant, si on facilitait l’expression de la diversité des régions, leur autonomie véritable, dans un cadre politique réaffirmé ? Ce serait retrouver la vision de l’Europe des régions chère à un Denis de Rougemont. C’est peut-être le dernier espoir pour l’organisation politique de notre continent


, avant que renaisse, au pire, l’affrontement des nations, au mieux, leur coexistence chaotique.

 

Et si l’Europe s’était construite à l’envers ?

Le populisme formidable thermomètre social

Il est de bon ton de critiquer le populisme, mais sur quelle base le fait-on ?

Car le populisme est d’abord un formidable thermomètre social, il ne saurait être illégitime puisque la démocratie est fondée sur la libre expression (dans les limites de la loi, toutefois) de ce qui préoccupe la population. A ce titre, le populisme bouscule les convenances, rappelle l’exigence que toute fonction politique n’est que l’expression de la volonté populaire, lézarde les apparences trompeuses, exige reconnaissance et écoute de la part des dirigeants.

Toutefois cela n’épuise pas le sujet. Le malaise devant le populisme provient de la manière dont il s’exprime. Le populisme se caractérise par une dominante émotionnelle, la revendication de dire haut et fort à peu près tout ce qui vous passe par la tête, le refus des contraintes liées à une cohérence plus globale. De plus, il y a rarement des propositions autres que défensives, restrictives, on reste dans le domaine du ressenti, de la victimisation. Les responsables, ce sont essentiellement les «autres», les dirigeants, le grand capital, les étrangers…

Défini par son caractère polymorphe et kaléidoscopique, le populisme est facilement instrumentalisé par l’extrême-droite, qui fournit à cet électorat une offre politique structurée, quoique incohérente également, puisque associant promesse de défense des petites gens et protection de la liberté d’entreprendre. Jamais un mouvement d’extrême-droite n’a soutenu des propositions concrètes de moralisation de l’économie, de régulation des multinationales. La suprême tromperie de l’extrême-droite est de suggérer aux démunis qu’ils vont être défendus, mais de défendre en réalité structurellement, fondamentalement, les inégalités.

La différence peut être ténue entre populisme et extrême-droite. Mais elle existe. Du côté du populisme : le mouvement Cinque Stelle en Italie, Trump aux Etats-Unis ; du côté de l’extrême-droite, l’Alternative für Deutschland, le Front National, la Tea Party qui a largement subverti le parti républicain de feu Lincoln capable de mener une guerre contre les Etats Sudistes s’opposant à l’émancipation des esclaves noirs… Pour la Suisse, c’est un peu la différence entre la Lega tessinoise ou le MCG genevois par rapport à l’UDC, pour laquelle la défense simultanée du libéralisme économique et du chauvinisme national ne constitue nullement une contradiction…

Loin de résoudre les causes qui l’engendrent le populisme les aggrave

Quoi qu’il en soit, c’est le triomphe de la victimisation, le refus de la responsabilité, l’affirmation de l’égoïsme individuel et collectif, la défense de la prédation. Jamais ni le populisme ni l’extrême-droite ne dénoncent des dangers plus globaux comme le changement climatique, qui exigent une coopération et une justice planétaires. Au contraire, ils s’unissent pour défendre le "droit" à une consommation inconsciente et irresponsable. Le grand danger de ces mouvements est que la crise écologique, économique et sociale les stimule puissamment, car ils expriment, amplifient et exploitent ce que ressentent des victimes de la globalisation, mais qu’ils empêchent de réguler, in fine, la cause des problèmes : une mondialisation sans foi ni loi, une montée des inégalités, une société de consommation qui va droit dans le mur.

En Europe de l’Ouest, ils atteignent un bon tiers de l’électorat. Mais à l’Est, ils frôlent voire dépassent les 50%, et à cet égard, l’Est commence en Autriche. Un récent séjour à Vienne a été édifiant pour moi. Alors que voici un siècle encore, le mélange des nationalités était la norme dans l’Empire austro-hongrois – et son fondement, aujourd’hui il fait de plus en plus peur. Certes un siècle de nationalisme a passé par là, nationalisme dont Stefan Zweig disait qu’il était le péché le plus insidieux et le plus mortel de l’humanité. Mais, si l’Empire austro-hongrois, construit sur la prédominance de sa composante allemande, avait trouvé un arrangement plus ou moins bancal avec sa partie hongroise, il est resté incapable d’un pareil compromis avec ses habitants slaves, ce qui avait finalement conduit à sa perte.

Le libre marché organisation de la concurrence à armes inégales

Aujourd’hui le réflexe nationaliste est quasi exclusivement de nature économique. Il est frappant de voir que de nombreux emplois sont occupés par des salariés probablement nettement moins exigeants en termes de rémunération et de conditions de travail que les ressortissants locaux, et donc préférés par passablement d'employeurs. La contrôleuse de la desserte ferroviaire de l’aéroport ne parle l’allemand qu’avec peine, de nombreux ouvriers des chantiers sont de l’Est, vendeuses, serveuses, de même… la globalisation est en marche, physiquement tangible. Et elle n’est plus comme au temps de la capitale de l’Empire multiculturel considérée comme normale, mais vécue comme une mise en compétition inégale par les exclus que produit le système avec une implacable et inquiétante régularité.

Le populisme ne serait-il pas causé essentiellement par l’incapacité de notre modèle économique à répondre aux aspirations qu’il a créées ? Par l’écart croissant entre les mots (égalité, liberté, fraternité, prospérité et «progrès» pour tous), l’inégalité crasse de chances et l’accroissement à la fois des assistés et des working poor, précarisés tous deux? Par l’incapacité d’assurer le plein-emploi qui est sa légitimité principale mais qui, depuis 30 ans, est devenu coquille vide, dérisoire parodie?

Ce printemps, l’Autriche a failli se donner un président d’extrême-droite. Il a fallu les voix des Autrichiens de l’extérieur pour trancher en faveur du candidat vert. Le 4 décembre, suite à divers incidents (invalidation du premier tour par la Cour constitutionnelle, report du 2e tour en raison de l’impréparation administrative…), il faudra revoter. Actuellement le candidat de l’extrême-droite est à 52% dans les sondages. Ce qui a creusé la différence : il s’est prononcé fermement contre l’accord CETA (pourtant le moins pire des grands accords de libre échange en discussion) alors que son challenger vert, plus proche des faits que du ressenti populaire, est plus nuancé. C’est donc bien le libre-échange qui va départager les deux candidats. Seule consolation, le poste est essentiellement honorifique…

Et si l’Europe s’était construite à l’envers ?

Et si l’Europe s’était construite à l’envers ? On a toujours prétendu, depuis les origines de la Communauté du charbon et de l’acier créé en 1951, et illusionné par le modèle des 30 Glorieuses, que d’un marché unique résulterait aussi logiquement qu’inévitablement l’union politique. Et si le contraire était vrai ? A savoir qu’il faut un espace politique de régulation au niveau du continent, des politiques étrangère, sociale, agricole, de péréquation régionale, des transports, économique, etc. communes, un parlement, une monnaie, un gouvernement. Et un espace économique bien plus fractionné, permettant une relocalisation et une revitalisation des espaces fédérés, une concurrence à armes égales.

Au lieu de faciliter le rouleau compresseur économique qui fabrique quotidiennement son lot d’exclus, oppose les exclus d’ici à ceux venus d’ailleurs tenter leur chance et organise la fuite en avant, si on facilitait l’expression de la diversité des régions, leur autonomie véritable, dans un cadre politique réaffirmé ? Ce serait retrouver la vision de l’Europe des régions chère à un Denis de Rougemont. C’est peut-être le dernier espoir pour l’organisation politique de notre continent


, avant que renaisse, au pire, l’affrontement des nations, au mieux, leur coexistence chaotique.

 

Et si l’Europe s’était construite à l’envers ?

Le populisme formidable thermomètre social

Il est de bon ton de critiquer le populisme, mais sur quelle base le fait-on ?

Car le populisme est d’abord un formidable thermomètre social, il ne saurait être illégitime puisque la démocratie est fondée sur la libre expression (dans les limites de la loi, toutefois) de ce qui préoccupe la population. A ce titre, le populisme bouscule les convenances, rappelle l’exigence que toute fonction politique n’est que l’expression de la volonté populaire, lézarde les apparences trompeuses, exige reconnaissance et écoute de la part des dirigeants.

Toutefois cela n’épuise pas le sujet. Le malaise devant le populisme provient de la manière dont il s’exprime. Le populisme se caractérise par une dominante émotionnelle, la revendication de dire haut et fort à peu près tout ce qui vous passe par la tête, le refus des contraintes liées à une cohérence plus globale. De plus, il y a rarement des propositions autres que défensives, restrictives, on reste dans le domaine du ressenti, de la victimisation. Les responsables, ce sont essentiellement les «autres», les dirigeants, le grand capital, les étrangers…

Défini par son caractère polymorphe et kaléidoscopique, le populisme est facilement instrumentalisé par l’extrême-droite, qui fournit à cet électorat une offre politique structurée, quoique incohérente également, puisque associant promesse de défense des petites gens et protection de la liberté d’entreprendre. Jamais un mouvement d’extrême-droite n’a soutenu des propositions concrètes de moralisation de l’économie, de régulation des multinationales. La suprême tromperie de l’extrême-droite est de suggérer aux démunis qu’ils vont être défendus, mais de défendre en réalité structurellement, fondamentalement, les inégalités.

La différence peut être ténue entre populisme et extrême-droite. Mais elle existe. Du côté du populisme : le mouvement Cinque Stelle en Italie, Trump aux Etats-Unis ; du côté de l’extrême-droite, l’Alternative für Deutschland, le Front National, la Tea Party qui a largement subverti le parti républicain de feu Lincoln capable de mener une guerre contre les Etats Sudistes s’opposant à l’émancipation des esclaves noirs… Pour la Suisse, c’est un peu la différence entre la Lega tessinoise ou le MCG genevois par rapport à l’UDC, pour laquelle la défense simultanée du libéralisme économique et du chauvinisme national ne constitue nullement une contradiction…

Loin de résoudre les causes qui l’engendrent le populisme les aggrave

Quoi qu’il en soit, c’est le triomphe de la victimisation, le refus de la responsabilité, l’affirmation de l’égoïsme individuel et collectif, la défense de la prédation. Jamais ni le populisme ni l’extrême-droite ne dénoncent des dangers plus globaux comme le changement climatique, qui exigent une coopération et une justice planétaires. Au contraire, ils s’unissent pour défendre le "droit" à une consommation inconsciente et irresponsable. Le grand danger de ces mouvements est que la crise écologique, économique et sociale les stimule puissamment, car ils expriment, amplifient et exploitent ce que ressentent des victimes de la globalisation, mais qu’ils empêchent de réguler, in fine, la cause des problèmes : une mondialisation sans foi ni loi, une montée des inégalités, une société de consommation qui va droit dans le mur.

En Europe de l’Ouest, ils atteignent un bon tiers de l’électorat. Mais à l’Est, ils frôlent voire dépassent les 50%, et à cet égard, l’Est commence en Autriche. Un récent séjour à Vienne a été édifiant pour moi. Alors que voici un siècle encore, le mélange des nationalités était la norme dans l’Empire austro-hongrois – et son fondement, aujourd’hui il fait de plus en plus peur. Certes un siècle de nationalisme a passé par là, nationalisme dont Stefan Zweig disait qu’il était le péché le plus insidieux et le plus mortel de l’humanité. Mais, si l’Empire austro-hongrois, construit sur la prédominance de sa composante allemande, avait trouvé un arrangement plus ou moins bancal avec sa partie hongroise, il est resté incapable d’un pareil compromis avec ses habitants slaves, ce qui avait finalement conduit à sa perte.

Le libre marché organisation de la concurrence à armes inégales

Aujourd’hui le réflexe nationaliste est quasi exclusivement de nature économique. Il est frappant de voir que de nombreux emplois sont occupés par des salariés probablement nettement moins exigeants en termes de rémunération et de conditions de travail que les ressortissants locaux, et donc préférés par passablement d'employeurs. La contrôleuse de la desserte ferroviaire de l’aéroport ne parle l’allemand qu’avec peine, de nombreux ouvriers des chantiers sont de l’Est, vendeuses, serveuses, de même… la globalisation est en marche, physiquement tangible. Et elle n’est plus comme au temps de la capitale de l’Empire multiculturel considérée comme normale, mais vécue comme une mise en compétition inégale par les exclus que produit le système avec une implacable et inquiétante régularité.

Le populisme ne serait-il pas causé essentiellement par l’incapacité de notre modèle économique à répondre aux aspirations qu’il a créées ? Par l’écart croissant entre les mots (égalité, liberté, fraternité, prospérité et «progrès» pour tous), l’inégalité crasse de chances et l’accroissement à la fois des assistés et des working poor, précarisés tous deux? Par l’incapacité d’assurer le plein-emploi qui est sa légitimité principale mais qui, depuis 30 ans, est devenu coquille vide, dérisoire parodie?

Ce printemps, l’Autriche a failli se donner un président d’extrême-droite. Il a fallu les voix des Autrichiens de l’extérieur pour trancher en faveur du candidat vert. Le 4 décembre, suite à divers incidents (invalidation du premier tour par la Cour constitutionnelle, report du 2e tour en raison de l’impréparation administrative…), il faudra revoter. Actuellement le candidat de l’extrême-droite est à 52% dans les sondages. Ce qui a creusé la différence : il s’est prononcé fermement contre l’accord CETA (pourtant le moins pire des grands accords de libre échange en discussion) alors que son challenger vert, plus proche des faits que du ressenti populaire, est plus nuancé. C’est donc bien le libre-échange qui va départager les deux candidats. Seule consolation, le poste est essentiellement honorifique…

Et si l’Europe s’était construite à l’envers ?

Et si l’Europe s’était construite à l’envers ? On a toujours prétendu, depuis les origines de la Communauté du charbon et de l’acier créé en 1951, et illusionné par le modèle des 30 Glorieuses, que d’un marché unique résulterait aussi logiquement qu’inévitablement l’union politique. Et si le contraire était vrai ? A savoir qu’il faut un espace politique de régulation au niveau du continent, des politiques étrangère, sociale, agricole, de péréquation régionale, des transports, économique, etc. communes, un parlement, une monnaie, un gouvernement. Et un espace économique bien plus fractionné, permettant une relocalisation et une revitalisation des espaces fédérés, une concurrence à armes égales.

Au lieu de faciliter le rouleau compresseur économique qui fabrique quotidiennement son lot d’exclus, oppose les exclus d’ici à ceux venus d’ailleurs tenter leur chance et organise la fuite en avant, si on facilitait l’expression de la diversité des régions, leur autonomie véritable, dans un cadre politique réaffirmé ? Ce serait retrouver la vision de l’Europe des régions chère à un Denis de Rougemont. C’est peut-être le dernier espoir pour l’organisation politique de notre continent


, avant que renaisse, au pire, l’affrontement des nations, au mieux, leur coexistence chaotique.