Pour une économie au service du bien commun: et si on relisait Emmanuel Mounier?

Dans un monde où le tout-marché (alors que le marché n’est pas tout) a fait autour des valeurs et des idéologies un grand vide, ce manque est de plus en plus rempli par des approximations, les Fake News et le retour de l’extrême-droite et sa mobilisation du cerveau reptilien. Il existe pourtant d’autres approches, fondées sur une éthique du bien commun, sur une volonté de s’engager en toute humilité – mais en faisant sa part – pour un monde viable et vivable. C’est une vraie croisée des chemins pour l’humanité: tous contre tous ou tous pour tous.

Je pense à trois personnalités différentes, mais étonnamment convergentes, qui ont développé, voici quelques décennies déjà, une approche sociétale originale faite de rigueur et de créativité, de tension et de liberté, d’individualité et d’empathie. Refusant de réduire le débat à l’affrontement entre libéralisme et étatisme, ils ont su incarner, chacun à sa façon, une 3e voie humaniste. Nous les avons un peu oubliés, du moins dans leur apport philosophique et visionnaire, qui se révèle fort actuel.

Ces trois-là ont pour nom Albert Camus, Boris Vian et Emmanuel Mounier. Ces trois-là ont en commun la fulgurance de leur contribution, de leur pensée, de leur existence. Aucun n’a atteint le demi-siècle, Camus fauché à 47 ans sur la route (1960), Vian par une crise cardiaque à 39 ans (1959) et Mounier de même, à la veille de ses 45 ans (1950). De grands voyageurs et ethnographes qui illuminèrent également notre temps, comme Alexandra David-Neel ou Claude Lévy-Strauss dépasseront eux le siècle !

Mounier : une écriture dense, sans fard, exigeante, où perce l’ancrage terrien. Une pensée qui souffre, qui se bat. Un lien vivant entre matière et esprit. Une tension féconde entre la dimension verticale – notre faculté à la transcendance – et dimension horizontale – notre immersion dans le monde des humains. Victoire sur la dualité, dans une constante quête du vrai, juste et bon, au-delà du biologisme freudien et du matérialisme marxien tous deux corsetés par l’approche mécaniste de leur temps.

Au cœur des années sombres, le souffle de l’esprit
Alors que, comme à nouveau aujourd’hui, des nuages sombres s’accumulent sur l’Europe, Mounier rassemble des êtres ardents et engagés tels Denis de Rougemont, Henri Guillemin, Jacques Ellul ou Paul Ricoeur autour du personnalisme. Mouvance dont la revue Esprit se fait le porte-parole depuis 1932 (avec une éclipse forcée entre 1941 et 1944). Plus tard, des personnalités très différentes mais visionnaires dans leur domaine, comme Jacques Delors ou Teilhard de Chardin s’en inspireront ; le fédéralisme européen et l’écologie politique en seront également nourris.

Le personnalisme ? La vision d’un être humain réalisant à la fois sa nature individuelle et sa vocation collective. Une société au service de l’équité et qui protège le faible du fort. La primauté de l’être sur l’avoir. Une attitude fondamentalement critique face à un système économique qui «a soumis la vie spirituelle à la consommation, la consommation à la production, et la production au profit, alors que la hiérarchie naturelle est la hiérarchie inverse.» Oui, les valeurs spirituelles sont au cœur du monde. Mais pas n’importe quelle affirmation se réclamant de la spiritualité l’est aussi effectivement. Et si l’être humain gagne sa dignité en se mettant au service d’une cause, ce sera bien évidemment celle du bien commun.

Le personnalisme ? La rigueur sans la rigidité. Le doute et des certitudes. L’acceptation de l’ambiguïté humaine, en même temps que l’affirmation de valeurs universelles. Une quête constante d’authenticité. Le fédéralisme comme organisation de l’unité dans la diversité du genre humain. La sobriété heureuse au milieu d’une production devenue fin en soi. Une lucidité sur l’humain : «C’est en idéalisant le peuple qu’on l’a perdu » – et sur l’humanité : la situation exige «de conférer au politique une finalité nouvelle : protéger l’homme contre ses œuvres». Constats formulés à l’orée de ces «30 Glorieuses» qui allaient changer le monde, et qui se révèlent prophétiques !

Le hasard des rencontres m’a valu, au début de l’été dernier, de passer un moment dans un établissement gastronomique de la province française – comme en existe encore quelques-uns – avec un ancien responsable d’Esprit. Qui m’a confié sa fierté d’avoir été un des professeurs du président qui venait d’être élu, et sa confiance que la nourriture spirituelle et morale reçue aux sources fécondes du personnalisme allait orienter son action. Espérons qu’il ait raison, et que le point commun entre Mounier et Macron ne soit pas que leur même prénom…

Nouvelle bataille du rail en France ?

La France a connu un réseau ferroviaire très dense de quelque 70’000 km à son maximum, au début des années 30. Un tel réseau, s’il avait été entretenu et modernisé, permettrait aujourd’hui relativement commodément de se passer de voiture sur l’essentiel du territoire: 45’000 km de réseau à voie normale, 25’000 à voie métrique sillonnaient le moindre recoin du pays. Mais cela n’a pas été l’option choisie. Ce magnifique outil, dont il reste un peu partout des traces tels que tunnels, ponts, bâtiments désormais sans utilité, témoins d’un immense effort d’infrastructure, a été systématiquement démantelé.

Une première vague de fermetures a eu lieu au moment de la création de la SNCF en 1938, frappant les dessertes dites secondaires. Puis les années 1950 et 60 ont connu la fermeture de pratiquement tout le réseau métrique subsistant ; actuellement ne reste guère que le réseau corse et de Provence. A la fin des années soixante, nouvelle coupe drastique dans le réseau SNCF, puis ensuite, chaque année, plusieurs dessertes voyageurs étaient arrêtées, et marchandises de même. Actuellement il ne reste au mieux qu’un tiers du réseau initial.

Passer de la logique comptable à la logique sociétale
Depuis des décennies, la perspective est rétrospective et comptable, ligne par ligne. On constate une désaffection du rail, réduit l’offre, prend acte de la poursuite, logique, de la perte d’attractivité. On réduit la voilure sur l’entretien. Puis doit réduire la vitesse en conséquence. Des milliers de kilomètres de lignes sont clairement sous-entretenues. Malgré ses 10 milliards de subventions par an, le fait que de nombreuses dessertes locales soient financées par les régions, la dette de la SNCF augmente, la recette ne suit pas. Le terme de rentabilité revient constamment, et c’est bien compréhensible. Mais qu’en fait-on ? Si au lieu de dire rentabilité insuffisante, on parlait d’utilisation insuffisante, dans une perspective sociétale et prospective ?

Il est temps d’intégrer dans les comptes publics et d’entreprises la notion d’externalités et de bénéfices sociaux, dans la gestion publique celle de péréquation territoriale. Or, en termes de consommation énergétique par unité transportée, le rapport est de 1 à 4, voire de 1 à 10 entre rail et route. Le rail transporte davantage de personnes dans un train qu’un bus ou de tonnage qu’un camion, fût-il de 60 tonnes – poids lourds encombrant les routes et autoroutes par ailleurs. Le rail, de par les lois de la physique, offre moins de résistance au déplacement que le bitume. Le confort de déplacement est bien meilleur, le parc de véhicules est notoirement amélioré. La sécurité aussi. Le pétrole ne paie pas ses coûts, c’est bien connu: l’aviation développe le low cost, le camionnage explose, et le rail décline.

Il serait judicieux qu’un pays qui a démontré son souci de maîtrise énergétique et climatique à travers la loi sur la transition énergétique de 2016, ou le fort soutien à l’Accord de Paris, fasse davantage le lien avec la mobilité. Si le pétrole venait à manquer ou si nous ne pouvons plus nous permettre d’en utiliser autant pour des raisons climatiques, si la voiture électrique ne tenait pas ses promesses, si le vieillissement de la population exclut toujours plus de personnes de la mobilité individuelle, on sera content de pouvoir bifurquer sur le bon vieux chemin de fer.

Un tournant ?
Dernier état du dossier : voici deux semaines a été rendu public un rapport établi par un ancien président-directeur général d’Air France-KLM, M.Spinetta qui réclame encore la rétraction de 9000 km de lignes insuffisamment rentables : https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/sites/default/files/2018.02.15_Rapport-Avenir-du-transport-ferroviaire.pdf Heureusement il semble que cette fois-ci les choses se passeront autrement, puisque le premier ministre vient de déclarer: “On ne décide pas la fermeture de 9000 km de lignes depuis Paris sur des critères administratifs et comptables. Dans bien des territoires, le rail est au cœur de la stratégie des régions pour le développement des mobilités”.

Et si le «mal français» venait d’une obsessionnelle fixation sur la seule capitale ? Peu de pays en Europe ont autant chanté la ruralité et l’ont autant négligée dans les faits. Ni l’Espagne. Ni l’Italie, ni l’Allemagne, ni la Grande-Bretagne. Le désespoir des campagnes, dont le retrait des services publics est un élément, est certainement, avec celui des banlieues, au cœur des difficultés de notre grand voisin. Et sans aucun doute la pierre de touche de la présidence Macron. La position du premier ministre donne l’espoir d’un changement de voie … politique. Et on en vient à rêver, plutôt que d’une exception corse, d’un fédéralisme à la française. Si le chemin de fer donnait le signal d’un recentrage sur les territoires ? La bataille du rail est clairement la bataille pour les territoires, l’égalité de chances et de droits indépendamment de son lieu de résidence. Une évidence pour nous en Suisse. Un combat ailleurs.

No Billag no médias

Séparer les faits des opinions, mettre en évidence qui défend quels points de vue et avec quelles motivations, confronter les opinions, donner ses sources, situer les enjeux dans leurs conséquences – cela fait toute la différence entre l’imprécation et l’argumentation, la captation et la séduction, et l’analyse. Une bonne information et une structuration claire des arguments sont des prérequis de tout débat démocratique, de toute compréhension des enjeux de société.

Passons en revue à cet égard les trois types de médias à travers lesquels circule l’information et se forme l’opinion. La presse écrite tout d’abord. C’est le plus ancien des trois. Il se trouve en crise depuis une bonne vingtaine d’années : processus de concentration, pouvoir des annonceurs, concurrence forte d’Internet, moins de personnes qui prennent le temps de lire, etc. en sont les causes. Et l’éthique rédactionnelle résiste difficilement à la pression de devoir faire du chiffre. Le «4e pouvoir« tant invoqué se retrouve bien fragilisé.

Les médias dits sociaux ensuite. On ferait d’ailleurs mieux de les appeler anti-sociaux, tant ils révèlent aujourd’hui leur face obscure. Naguère portés aux nues pour leur flexibilité et la possibilité offerte à chacun, quels que soient ses moyens, d’émettre un message, ce sont ces qualités même qui font de plus en plus problème. Une opinion publique fragmentée, des contenus virulents, agressifs, subjectifs forment autant d’univers parallèles, de bouillons de culture pour complotistes et extrémistes.

Enfin, la radio-télévision. Elle demeure, dans ce paysage chahuté, où l’affirmation narcissique se substitue à la construction d’un discours collectif, où le dissolvant rampant des ressentis sape les communautés, un rempart de l’éthique, du service public et de l’objectivité. Cette prestation, précieuse entre toutes, est aujourd’hui financée largement (autour de 50% en moyenne des établissements, mais à 75% pour la RTS) par la redevance Billag.

Le sort de la presse devrait nous mettre en garde
Nous avons été témoins comment Berlusconi – digne précurseur de Trump – a pris tout un pays en otage à travers ses chaînes trash privées. Aujourd’hui l’Amérique est gravement déstabilisée par les flots de haine, de racisme et de rejet de la démocratie déversés en continu par les radios privées de l’ultradroite. Nous n’avons aucun besoin de cela ici!

L’initiative No Billag abolit l’alinéa 2 de l’article 93 de la Constitution : «la radio et la télévision contribuent à la formation et au développement culturel, à la libre formation de l’opinion et au divertissement. Elles prennent en considération les particularités du pays et les besoins des cantons. Elles présentent les événements de manière fidèle et reflètent équitablement la diversité des opinions», et y inscrit qu’«aucune redevance de réception ne peut être prélevée …». Ainsi, la proposition soumise au peuple le 4 mars prochain supprime tout bonnement le rôle constitutionnel dévolu à la radio-télévision et en interdisant tout prélèvement de redevance, la livre aux financements privés.

Grâce à la redevance, les radios et télévisions locales ont enrichi l’offre médiatique, composée aujourd’hui en Suisse romande de 19 chaînes. Une RTS privatisée l’appauvrira. La redevance, qui sera dès le 1.1.19 d’un franc par jour, est un prix tout à fait raisonnable pour la démocratie. Le sort de la presse écrite, les dérives des médias sociaux devraient nous alerter: une information de qualité, des journalistes en mesure de faire leur métier, une clarification du débat, des enquêtes là où cela fait mail, tout cela est hautement fragilisé dans un paysage audio-visuel gouverné par l’audimat et abandonné aux sponsors et aux annonceurs. Une bonne information est un bien public essentiel, ne mettons pas en péril ce qui en reste aujourd’hui, mais faisons-en une référence pour l’ensemble des moyens de diffusion. Le marché ne peut se substituer à la démocratie.

Qui sommes-nous, les Suisses ?

Le début d’une nouvelle année se prête bien au rappel des fondamentaux. S’agissant de notre pays, cela nous conduit à réfléchir à sa nature. Car la Suisse est un des rares pays à ne pas s’être construit autour d’une ethnie mais d’un projet politique. Une chance, mais aussi un engagement. Le projet qui relie les Suisses, depuis les origines ? Sans aucun doute l’idée d’être son propre maître, individuellement et collectivement (sachant que la liberté implique responsabilité et solidarité : tous pour un, un pour tous).

Utopie devenue réalité à travers deux caractéristiques essentielles de notre système institutionnel : la démocratie directe et le fédéralisme. Utopie codifiée et accessible de plus en plus largement, à partir de la refondation de la Suisse en 1848. Mais attention, vouloir se gérer soi-même ne veut pas dire se sentir meilleur, inférieur ou indifférent par rapport aux « autres ».

Interdépendance plutôt qu’indépendance
Car notre indépendance est en réalité une interdépendance. Notre sous-sol est bien trop pauvre pour soutenir le moindre espoir d’autarcie. Consommant donc surtout les ressources d’autres régions du monde, il n’est pas étonnant que notre pays présente une empreinte écologique dépassant de trois fois notre base productive naturelle.

Quant à notre agriculture, elle nous permet de manger un jour sur deux, en moyenne de ses productions, et encore, en faisant largement appel à des matières importées (ingrédients des engrais et phytosanitaires, tourteau de soja, énergies fossiles).

Depuis longtemps, aussi, nous avons appris à identifier les demandes solvables existant hors de nos frontières, non seulement pour nous procurer ces ressources que nous n’avons pas, mais pour engranger des revenus, qui ont fait de notre pays un des plus riches, matériellement parlant, de la planète. Aujourd’hui, entre banques, produits industriels et tourisme, un franc sur deux est gagné dans la relation avec l’extérieur.

Ainsi, travailler sur nos fondamentaux nous rappelle notre dépendance structurelle du monde ; la contradiction avec notre désir d’indépendance est la première ligne de fracture de notre identité politique, la seconde étant la manière dont nous gérons cette situation. Toute discussion sur l’identité nationale qui ferait l’impasse sur ce point conduirait fatalement à l’illusion et à l’échec. Notre identité est biaisée, racornie, rabougrie si elle est enfermée dans l’horizon du seul territoire national. Elle doit nécessairement se préoccuper du rapport au monde.

L’identité nationale suisse : un ajustement constant
La nature politique de notre identité nationale fait toutefois qu’elle se redéfinit en continu à travers les ressentis et les priorités des citoyennes et des citoyens. Tenons-nous à nos valeurs, voulons-nous conserver ce qui a porté la projet Suisse à travers les siècles, qui lui a donné sens et respiration ? A savoir la démocratie directe, le fédéralisme bien sûr, mais aussi le dialogue social, une certaine modestie, le respect des droits individuels, une ambition de sérieux, la cohabitation de cultures différentes, un tissu de droits et de devoirs, la modération dans les disparités de revenus… Tout cela constituant autant d’éléments de la confiance mutuelle.

Leur maintien est bien un combat : combat pour que la démocratie directe ne soit pas accaparée par ceux qui ont le plus de moyens; pour que le fédéralisme demeure créatif et vivant ; pour que la coexistence des cultures soit une interaction et non un chacun pour soi; pour que le dialogue social se développe et que les inégalités se réduisent.

Mais aussi un combat face à ceux qui ont une lecture exclusivement opportuniste du projet suisse : se servir plutôt que servir, placer les intérêts économiques avant toute chose, se réduire au rôle d’affairistes qui s’introduisent dans chaque interstice du monde, prêts à se courber devant les puissants.

Le monde notre destin
La tentation d’occulter nos valeurs fondamentales au profit d’un opportunisme (plus ou moins assumé) dans un monde dont le destin nous laisserait pour le reste froids a toujours été présente. Or, pour peu qu’on y soit vraiment attaché, liberté, solidarité, démocratie apparaissent indivisibles, ont valeur universelle. On ne peut transiger sur ces contenus, sauf à les renier, et donc se renier soi-même en tant que nation porteuse d’un projet politique.

D’ailleurs ce n’est que si nous ne sommes pas seuls au monde à pratiquer la démocratie directe, le fédéralisme, le dialogue social, la coexistence des cultures, un refus des écarts excessifs de revenus que ces valeurs ont un avenir et font sens. Les illustrer et les promouvoir est bien le rôle de notre pays.

Et ce sont ceux-là même qui cherchent le plus à occulter la dépendance de la Suisse face au monde, qui passent leur temps à nier des liens pourtant évidents et incontournables – au lieu de leur donner du sens – qui sont aussi les premiers à promouvoir à l’interne une vision mercantiliste et opportuniste de la Suisse, défendant toujours et partout la prédominance des pouvoirs d’argent, sous couvert de patriotisme. Ce qui n’est que logique: ce qu’on pratique en-dehors du pays, on le pratique aussi à l’intérieur. La Suisse n’a jamais été autant trahie que par ceux qui prétendent au monopole de sa défense.

L’indispensable refondation de l’économie

Il est de moins en moins contestable qu’il y a un défaut de conception à la base de l’ordre économique actuel. Un hiatus grave entre moyens et besoins, responsabilité écologique et sociale et profit financier, intérêt général et objectifs d’entreprise, court terme et perspective plus longue, éthique et rendement. La montée des inégalités, la fuite en avant dans les gadgets inutiles, la prédation de la nature et des humains, l’emprise croissante des investisseurs financiers sur l’économie réelle en sont des effets directs. Nous sommes face à une perte de sens et de contrôle, nous subissons notre sort, paradoxalement au nom d’un progrès imposé et nullement choisi.

Une économie mal programmée

Tout nous indique que le dogme sur lequel est fondé le concept économique dominant, à savoir que l’intérêt général résulte automatiquement de la poursuite égoïste des intérêts individuels («main invisible») est erroné. Au contraire, nous avons à inscrire nos trajectoires personnelles dans un dessein collectif. Campée sur une vision née au 18e siècle, alors que les ressources naturelles paraissaient très abondantes, l’économie continue de considérer implicitement comme illimitées les capacités de la nature à produire des ressources et à digérer des déchets. Or, notre empreinte écologique globale a franchi depuis une trentaine d’années les capacités de renouvellement des ressources planétaires, les pays industrialisés dépassant ces limites d’un facteur trois. Mais ce déterminant fondamental demeure largement exclu du raisonnement économique “classique”, illustrant le caractère limitatif et biaisé de ce dernier.

Pour commencer : la nature travaille pour nous

L’économie naturelle fonctionne en cycles ou meurt. Pour durer, l’économie humaine doit tout d’abord se caler sur les fonctionnements de l’économie naturelle. Par exemple, considérer les déchets comme autant de ressources – ce sont les approches de l’écologie industrielle, de l’économie de la fonctionnalité ou encore de l’économie circulaire. Il s’agit de concevoir la nature comme travaillant pour nous, dont le travail accumule du capital, le capital-nature.

De même qu’on donne une valeur au capital financier et au capital humain, il faut maintenant estimer à sa juste valeur l’apport du capital naturel. Cela peut se faire notamment à travers le calcul du coût de substitution. Ainsi la régulation du climat local par les forêts au Cameroun a été chiffrée entre 800 et 2200 $/ha/an, la recharge de la nappe phréatique sur Hawaï par les eaux naturelles à 2,63 Mia de $.

Quant au rôle des abeilles en agriculture, il a été estimé à 266 Mia de $… Le calcul pour la Suisse, établi récemment par Agroscope, donne une valeur annuelle de 350 millions de francs. Ces contributions de la nature à notre vie individuelle et collective sont appelées les services écosystémiques. Elles nous imposent de considérer la protection de l’environnement et sa bonne gestion non pas comme un coût, mais un investissement.

Se donner des objectifs

Entre un altermondialisme souvent juste dans ses dénonciations mais qui peine à définir l’économie de demain, et un greenwashing fait d’actions superficielles et sans grands effets, il est temps de concrétiser les contours de l’économie du développement durable. Qui est, pour le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE), «une économie qui entraîne une amélioration du bien-être humain et de l’équité sociale tout en réduisant de manière significative les risques environnementaux et la pénurie de ressources” (“Vers une économie verte” p. 9). Une économie au service d’une vision humaniste et éthique aura ainsi à cœur de :

• Répondre aux besoins prioritaires des humains.
• Reconnaître à tous les niveaux la notion de juste prix en généralisant le commerce équitable.
• Donner la préférence aux biens et services de bonne qualité écologique et sociale.
• Gagner sa plus-value économique à travers l’entretien et non l’obsolescence organisée.
• Promouvoir une relocalisation solidaire et d’assurer l’emploi local.
• Valoriser la production de proximité et de miser sur l’agroécologie pour nourrir la planète sans détruire les sols.
• Assainir énergétiquement le parc immobilier.
• Améliorer la qualité de la vie par une mobilité réorganisée.
• Aménager des espaces pour la biodiversité.
• Orienter la finance dans ces directions et la retirer des investissements dans les domaines à externalités sociales et environnementales négatives.

L’économie de la durabilité existe, nous l’avons rencontrée

La bonne nouvelle : il existe désormais dans toutes les branches des offres de bonne qualité écologique et sociale. Aux Etats-Unis, les emplois dans le solaire sont deux fois plus nombreux ceux dans le charbon ; dans le monde, entre 2000 et 2016, la puissance installée en photovoltaïque a passé de 1 à 400 GW, et en 2014, les investissements dans le renouvelable ont dépassé ceux dans le fossile… La transition énergétique est en marche et représente selon l’OIT 60 millions d’emplois d’ici 2030. La mauvaise nouvelle : ces approches ne se généralisent pas au rythme qu’il faudrait, l'”Ancien Monde” continue de dominer et de nous tirer vers le bas.

Corriger les biais sur les marchés

La cause : de nombreux biens et services bon marché, donc attractifs pour les consommateurs, le sont du fait que leurs coûts sociaux et écologiques sont reportés sur d’autres (ce qu’on appelle les «externalités négatives»). On peut citer ici les coûts du changement climatique et d’autres atteintes aux services écosystémiques (eaux, sols, air, biodiversité), ou les avantages dus à la sous-enchère fiscale et sociale. Il s’agit là d’une concurrence déloyale à large échelle faite aux producteurs respectant des standards de qualité écologique et sociale. Deux réformes-clé permettraient de lutter contre ce biais faussant gravement les marchés:

• Imposer l’intégration de ces charges occultées dans les prix des transactions. Cette «internalisation des externalités» passe par des mécanismes comme une taxe significative sur le carbone, prélevée à l’échelle géographique la plus large, l’application universelle des standards sociaux de l’OIT, une responsabilité écologique et sociale des entreprises, des taxes anticipées de recyclage, une régulation fiscale mondiale, etc.. Certes ces mécanismes peuvent faire mal – mais ne pas les mettre en œuvre fera – et fait déjà – infiniment plus mal.

• Inscrire l’impact écologique et social des entreprises dans leur comptabilité, au même titre que les aspects financiers. C’est réaliser au niveau de chaque acteur économique et social ce qui s’imposerait également au niveau des territoires : encadrer le PIB, à ce jour (malgré l’existence de nombreux autres systèmes de reporting plus significatifs comme l’Indice de développement humain) la seule référence des décideurs, par des indicateurs de durabilité. Une gestion est réussie quand elle est positive à égalité pour les trois champs emblématiques du développement durable : l’économique, l’écologique et le social. Ce n’est pas pour rien que la Conférence des Nations Unies sur le développement durable tenue en juin 2011 avait retenu de demander aux entreprises cotées et aux grandes entreprises d’informer sur «le caractère durable de leurs activités» et de compléter le PIB par «des mesures plus larges du progrès».

Ces deux mécanismes sont complémentaires : le premier doit conduire à ce qu’on corrige les valeurs financières en leur ajoutant les externalités négatives, le second souligne que le profit financier n’est pas légitime s’il est au détriment de la profitabilité écologique et sociale. Tant que ces rectifications ne sont pas faites, le recherche du profit à court terme, pour quelques-uns et exclusivement financier, comme seul indicateur de performance et de réussite, risque de détruire toutes les autres valeurs. C’est ainsi que de moyen pour améliorer notre vie, l’économie est devenue une fin en soi, capable du meilleur mais aussi du pire, au point qu’on peut reprendre en la détournant l’expression «la bourse ou la vie» !

Un cadrage indispensable

Ces orientations peuvent certes être initiées sur une base volontaire, par les producteurs et reconnues, voire réclamées, par les consommateurs. L’impact investment, la finance verte et la mesure d’impact telle que proposée par des approches comme BCorp (Benefit Corporation) en sont des voies importantes. Tout comme les pratiques dont fait preuve depuis plus d’un siècle le secteur de l’économie sociale et solidaire, incarnant l’entreprise au service de l’utilité et non d’abord de la maximisation du rendement financier. Mais leur généralisation dépendra de la rectification des conditions-cadre, et cela ne peut être que le fait des Etats. Tout dépend désormais de leur capacité de prendre de la hauteur face aux lobbies qui les assaillent et de garder le cap du bien commun qui est leur seule légitimité.

La pédagogie des catastrophes est-elle la seule efficace ?

Ce 13 novembre 2017, plus de 15’000 scientifiques ont rappelé face au monde la gravité de la situation environnementale. La plupart des paramètres de ce qui nous permet de vivre sur cette Terre continuent à afficher des tendances négatives. Depuis les premiers cris d’alarme d’il y a plus de 50 ans, par exemple de la biologiste américaine Rachel Carson (voir le premier livre-culte de l’économie responsable : «Le Printemps silencieux», 1962), les informations sérieuses et consolidées n’ont pas cessé.

Les bonnes réponses sont connues, et présentées depuis plus de 30 ans sous l’égide du développement durable, soit un développement qui se réfère à une claire hiérarchie des besoins et qui est proportionné aux capacités de la nature à nous fournir en ressources et à gérer nos déchets. D’innombrables textes et appels internationaux ont été signés dans l’intervalle, appelant par exemple à un «changement radical de nos façons de produire et de consommer» (Sommet du développement durable à Johannesburg, 2002).

L’offre est là …
Force est de constater que le trend mortifère n’a pas pu être inversé, que les perspectives déterminant les comportements n’ont guère changé. Ce n’est pourtant pas une question d’offre. Dans toutes les branches, il existe maintenant, et c’est la bonne nouvelle, des offres de bonne qualité écologique et sociale, permettant d’atteindre des objectifs tels que la décarbonisation, économie sociale et solidaire, et un commerce équitable.

A travers un système de management environnemental cohérent, les entreprises savent minimiser les pertes de ressources et d’énergie, aller vers le zéro déchets, trouver repreneurs à leurs déchets, pratiquer l’écologie industrielle. La voiture électrique à alimentation photovoltaïque existe, le bois géré selon les standards de la forêt durable de même, tout comme les techniques d’économie d’énergie et les énergies renouvelables.

Il existe une agriculture écologiquement et socialement responsable, un tourisme «doux» et équitable, des peintures et des produits de nettoyage non toxiques, des modèles d’affaires consistant à gagner sa plus-value à travers l’entretien des objets et leur réparation et non avec l’obsolescence organisée.

…mais la demande n’est pas à la hauteur
Face à cette offre de plus en plus présente, la demande n’est pas à la hauteur, et c’est la mauvaise nouvelle. Biens et services durables (finance durable, commerce équitable, alimentation bio, etc.) semblent incapables de percer le plafond de verre d’au maximum un consommateur sur 5, et plutôt un sur dix. C’est une affaire de prix, voilà l’excuse la plus fréquemment entendue. Mais la plupart de ceux qui parlent ainsi n’ont pas réellement creusé la question, et la prétendue impossibilité n’est que rarement prouvée. Pour la finance durable, c’est même franchement faux : risques et rendement sont similaires à la finance non durable ! Si bien que la mentalité prédatrice, court-termiste, insouciante des enjeux réels, continue d’intoxiquer les relations économiques.

Promettre un avenir radieux car durable, ou décrire concrètement la catastrophe ?
Jusqu’à présent, la promotion de la durabilité s’est faite en mettant en avant les bienfaits d’un changement de cap : donner du sens aux choses, promouvoir la santé, placer les liens avant les biens, appliquer le principe de précaution sont quelques-unes des lignes argumentaires déployées. Mais cela n’a pas suffi pour créer des engouements et changer les réflexes d’un nombre vraiment significatif de personnes.

Il est temps, il me semble, de changer de discours, et de décrire comment évolueront les choses si les tendances mortifères ne sont pas modifiées. A ce jour, elles ne le sont pas – et un même fatalisme nous fait regarder sans réagir les images des destructions en Syrie, se sentir impuissants face au drame des migrations dans le monde, envisager sans broncher une réduction radicale de la biodiversité et une modification brutale des équilibres climatiques.

La catastrophe c’est du feu, du sang, des larmes
Disons-le donc clairement. Le monde que nous nous préparons là, par omission ou par commission, sera un monde de grande barbarie, d’inégalités dramatiques dans l’accès aux besoins vitaux, d’implosion de la gouvernance, donc de l’aptitude des sociétés humaines à agir sur les causes des phénomènes. Son chaos ressemblera fort à une situation de guerre rampante, sournoise, omniprésente, signera une relativisation radicale des droits humains, sacrifiés sur l’autel de notre incapacité à contrôler ce que nous avons mis en marche. D’ores et déjà, le retour du repli nationaliste, la mobilisation par les mouvements populistes (tous absolument indifférents aux causes globales en général, et environnementales en particulier) des réflexes de haine et de peur, l’addiction aux “hommes forts” et aux mentalités de soumission/domination, le foisonnement des fake news, de la méfiance généralisée et des théories du complot, tout cela signale le début de la décadence de la gouvernance et donc de l’incapacité d’organiser, voire de penser, autre chose que la lutte de tous contre tous.

Invivable c’est: invivable
Ce sera un monde où la violence faite à la nature se traduira en manques rapides de biens de première nécessité, sur fond de croissance démographique continue : eau, air pur, forêts, sols fertiles, et où le changement climatique rendra invivables de larges espaces. On annonce plus de 60 millions de réfugiés climatiques pour 2050, et nul ne sait comment nos sociétés, déjà durablement secouées par l’arrivée d’un demi-million de réfugiés en 2015 (1 pour mille de la population européenne), réagiront face à une migration aussi massive.

Ce sera un monde qui ressemblera à ce qu’est aujourd’hui la Somalie, l’Afghanistan, le Soudan du Sud ou, au mieux, Haïti. Un monde devenu un “failed state” global. Un monde dont tout espoir de progrès aura disparu. Où le plus fort décidera s’il tue le plus faible – ou s’il se contente de le soumettre.

Incapables d’actionner le frein à main
Le développement durable et le vivre ensemble sont complètement liés. Ces prochaines décennies vont voir monter en puissance les facteurs de déstabilisation, se créer de nombreux cercles vicieux. Notre capacité à redresser la barre ne s’est nullement révélée à la hauteur alors que les eaux étaient encore relativement calmes ; par contre, notre schizophrénie est,elle, phénoménale. Jacques Chirac disait en 2002 à Johannesburg: la maison brûle et nous regardons ailleurs. Et il a été le premier à pratiquer ce qu’il dénonçait.

Notre dépendance fondamentale de la nature, et la grande fragilisation que nous lui infligeons, ne sont toujours pas entrées dans les références d’une grande majorité de nos dirigeants économiques et politiques, empêtrés dans le court-termisme et dès lors indifférents au sort d’autrui. A juste titre, les générations à venir les accuseront de crime contre l’humanité. Mais il n’y aura plus de tribunal pour les juger, ni d’yeux pour pleurer. Comme envoûtés par la vitesse de notre course dans le mur, nous nous révélons incapables d’actionner le frein à main.

« On n’arrête pas le progrès », mais quel progrès ?

On n’arrête pas le progrès… combien de fois n’avons-nous pas entendu – sinon répété à notre tour – cette expression. A y regarder de plus près, elle est profondément absurde. Car un progrès n’en est vraiment un s’il est aussi choisi, s’il apporte un mieux, et non pas une fatalité. Voici un demi-millénaire (en 1534 plus précisément, Rabelais soulignait, dans Gargantua, que «Science sans conscience n’est que ruine de l’âme» – aujourd’hui, expériences faites, on pourrait ajouter «et des humains». Einstein, après Hiroshima, rappelait que nous étions génétiquement des Cro-Magnon – désormais en possession de la bombe atomique.

Une démocratie tronquée
Faire du progrès une chose voulue par des forces qui nous échappent est non seulement un contresens, mais un véritable déni de démocratie. Cela signifie que nous pouvons décider de beaucoup de choses, d’élire des présidents, des parlements, de voter sur des lois. Mais que l’essentiel, à savoir ce qui modifie nos vies au quotidien, n’est pas en nos mains. Le sentiment de désarroi, d’avoir perdu prise sur les choses, d’une politique devenue désincarnée, qui ronge la confiance des peuples du monde industrialisé dans leurs dirigeants est certainement aussi nourri de ce sentiment d’impuissance, d’être mené par des forces occultes. Le progrès n’est-ce pas substantiellement, étymologiquement, une promesse de vivre mieux ?

Comme, pour l’essentiel, les décideurs de nos sociétés adhèrent à l’idée qu’un progrès technique conduit par principe vers le mieux, et qu’on n’accepte de réguler les choses, à reculons et à contre-cœur, qu’une fois les dommages sont devenus irréfutables (le débat sur le glyphosphate en est une excellente illustration, comme précédemment celui sur l’amiante), oui, on peut dire que globalement nous avons perdu la maîtrise de nos créatures, de nos créations.

Et en effet, l’innovation est avant tout le fruit de décisions privées. Au fil des décennies, des entrepreneurs ont trouvé un intérêt à promouvoir le téléphone, les molécules de synthèse et la chimie, la machine à vapeur, de nouveaux matériaux. Ou encore le monde prétendument virtuel de l’informatique. Si l’Etat s’en mêle, c’est pour soutenir l’innovation sans faire de tri, sinon le développement de la compétitivité de l’économie nationale, sans guère se poser la question du bien ou du mal, des besoins et des priorités. De plus, quand l’Etat s’en mêle, c’est généralement aussi pour défendre ses intérêts militaires. Tous les historiens des technologies le soulignent : la guerre est un puissant moteur d’ingéniosité et d’innovation technique…

A quand la clause du besoin ?
A quels besoins une innovation répond-elle ? Quels sont ses avantages et ses dangers prévisibles ? Comment orienter les choses ? Est-ce tout cela correspond aussi du coup à une amélioration du bien public ? Très souvent, heureusement, il en résulte une vie facilitée ; peu de personnes rêvent aujourd’hui de vivre comme on vivait voici un siècle… Mais les effets négatifs sont là aussi : la civilisation du charbon et du pétrole est aussi celle du changement climatique – expérience majeure infligée à la biosphère dont nul ne connaît l’issue, celle de la chimie aussi celle de la pollution, celle de l’informatique aussi celle de l’éclatement des sociétés et des messages.

Le progrès pour mériter son nom doit être d’abord moral et humain
Fondamentalement, il est choquant que le cours du progrès technique échappe à une définition anticipée des besoins sociaux, qui serait celle du bien commun. Non seulement le progrès ne doit pas être une fatalité, il doit être une avancée pour l’humanité et pas autre chose. Ce que la science a produit doit pouvoir être scientifiquement discuté dans ses effets.

Au cours de la révolution industrielle, qui se poursuit sous nos yeux, il y a toujours eu des controverses, des oppositions. Les artisans du début du 19e siècle qui s’opposaient au machinisme en étaient les premiers acteurs ; on ne peut pas leur donner entièrement tort. Plus près de nous, les agriculteurs biologiques refusaient – à bon droit – le recyclage des gaz de combat hérités de la 1re guerre mondiale en pesticides … Actuellement de nombreuses controverses concernent le génie génétique, les limites de la médecine, la sécurité du «cycle» du nucléaire, l’homme «augmenté», l’intelligence artificielle…

S’opposer est une chose, mais ce n’est que la symétrique de l’acceptation. Le vrai enjeu est d’avoir le pouvoir d’orienter les innovations. C’est un enjeu de démocratie, d’information, d’échelle de valeurs. Vais-je aller à la conquête de Mars ou sauver la Terre comme habitat commun de l’humanité ? Et avant de pouvoir orienter, il faut pouvoir observer, anticiper les effets positifs et négatifs, débattre de modes d’emplois sociaux. Qui ensuite se traduisent en accompagnement régulatif et législatif.

Pour un mode d’emploi
La pollution ? Ce n’est pas d’interdire la chimie qui est l’enjeu, mais de mettre suffisamment de garde-fous pour éviter les atteintes à la santé et à l’environnement. La pratique montre que c’est faisable, pour peu qu’on affirme l’intérêt public face au poids des lobbies.

Le changement climatique ? On peut parfaitement gagner sa vie en assainissant énergétiquement le parc immobilier, en organisant autrement la mobilité, en faisant appel aux énergies renouvelables, nettement moins polluantes. Remplacer la recherche de l’obsolescence par la mise en valeur de la durée de vie, dans le cadre d’une économie circulaire, est un modèle d’affaires à promouvoir.

Anticiper, évaluer, orienter
Orienter la technologie pose ainsi la question de la démocratie de l’ère scientifique. Depuis maintenant 25 ans, un organisme original, rattaché aujourd’hui aux Académies suisses, dévolu à l’évaluation technologique, le TA Swiss, apporte ici un élément clé, et ancrant l’analyse, le débat et le mode d’emploi au cœur du débat politique. Reste une question : selon quelles références, quelles échelles de valeurs faut-il orienter ces modes d’emploi ?

La régulation de l’informatique sera différente dans un régime autoritaire, qui vise avant tout à empêcher la libre circulation de l’information, que dans un régime attaché aux droits humains, qui aura à cœur de combattre les abus attentant aux droits de tiers. Et en toile de fond se profileront les enjeux de l’avenir global de l’humanité, à savoir une utilisation responsable et équitable des ressources limitées de notre planète. C’est ici la notion de développement durable qui est adressée, à savoir un développement conçu de manière à ne pas priver autrui, aujourd’hui et demain, de ses possibilités de développement…

Sans vérité des coûts la transition énergétique est à la peine

Très discrètement, à l’ombre de l’élection du successeur de Didier Burkhalter au Conseil fédéral, le Conseil national rejetait ce 20 septembre par 118 voix contre 58 une initiative du canton de Genève déposée voici deux ans. Elle visait à «introduire une taxe sur l’électricité non renouvelable qui permettrait d’intégrer les coûts externes dans le prix du courant, et à allouer le produit de la taxe aux économies d’énergie et aux énergies renouvelables favorisant l’économie locale».

En matière de développement durable et d’environnement, le décalage entre ce que nous devrions faire et ce que nous faisons reste impressionnant. Il est le reflet de l’important écart entre ce qui serait judicieux d’un point de vue écologique, social et humain et ce qui est rentable financièrement. Il est temps de se demander d’où viennent ces écarts de rentabilité et comment on peut les corriger, afin que les fins de mois de la planète puissent s’aligner sur celles des individus et des entreprises.

Les externalités infligées à des tiers = les coûts occultés
Un des obstacles majeurs à la généralisation de bonnes pratiques durables réside dans le fait que les prix sont faussés. De nombreux coûts sociaux et écologiques ne sont en effet pas intégrés dans les prix; ce sont des nuisances infligées à des tiers ou à la collectivité et non facturées à leurs auteurs:
• Coûts du changement climatique et de la pollution (eaux, sols, air), causés par les énergies fossiles.
• Coûts du démantèlement des installations nucléaires, accidents, gestion des déchets…
• Gaspillage à la production ou à la consommation (eau, énergie, sol, matières), lorsque le des ces ressources est bas.

Du coup, beaucoup d’activités environnementalement et socialement utiles (à externalités positives) comme le recyclage, la réparation ou la rénovation énergétique se trouvent bridées. Un rapport du FMI chiffrait en 2015 à 6,5% du PIB mondial les coûts liés aux externalités négatives de l’énergie, soit près de 5’300 milliards de $ (Working Paper 15/105).

Libéraliser les échanges sans avoir intégré les externalités, c’est organiser la sous-enchère écologique et sociale. Si bien qu’au cœur des Alpes, il peut être financièrement intéressant de faire venir de Chine ou du Brésil les pavés de nos places publiques… Les denrées agricoles importées, produites dans d’autres conditions écologiques et sociales (pommes de Nouvelle Zélande, haricots du Pérou, vin d’Afrique du Sud), brouillent nos références et celles des pays producteurs, et leur transport, même par bateau, entraîne une dépense non négligeable d’énergie. Le bilan environnemental est lourd, aussi, quand on importe des tomates – composées à 90% d’eau – d’une région aride vers le château d’eau de l’Europe qu’est notre pays !

La nature travaille pour nous = les bénéfices oubliés
La nature travaille et, par son travail, accumule du capital – le capital-nature. Et si la nature offre gratuitement ses services, leur altération a un coût. L’importance de la pollinisation pour la production agricole est bien connue. Au plan mondial, sa valeur est estimée à 235 milliards de $. Tout récemment, la station fédérale de recherche Agroscope en a chiffré la valeur à environ 350 millions de francs par année.

Parmi ces prestations que la nature nous offre et que nous ne payons pas au juste prix, nous trouvons les ressources directement prélevables: eau, air, poisson, gibier, végétaux à usage médicinal, domestique ou industriel (bois), matières premières (matériaux rocheux, énergies fossiles, etc.). Actuellement, nous en comptabilisons les coûts d’extraction mais non leur valeur de remplacement.

Il faut ajouter à cela des fonctions comme la filtration de la pollution par les zones humides et les forêts, le captage de gaz carbonique par la végétation terrestre et marine («puits de carbone»), la régulation des eaux par le sol, la prévention de l’érosion par le couvert végétal, la fertilité des sols, des fonctions récréatives et touristiques. C’est ce qu’on appelle les services écosystémiques. Or, sur 24 de ces services, 15 sont en péril : «le capital naturel décline dans 116 sur 140 pays» (PNUE, Le système financier dont nous avons besoin, 2015).

Si nous voulons garantir la pérennité des prestations de la nature, il s’agit de passer de sa prédation à sa bonne gestion, et de comprendre la protection de l’environnement non comme une charge mais comme un investissement !

Une bataille politique essentielle : établir la vérité des coûts
Ces deux facteurs actuellement négligés – les externalités et la valeur des prestations de la nature – ne peuvent être pris en compte que par :

1) des obligations légales fixant des standards écologiques et sociaux
2) une volonté des consommateurs de payer le juste prix
3) une intégration de ces coûts par des taxes.

La première méthode a le mérite de clarifier les choses. Mais elle exige une vigilance et une lutte constantes face aux abus, et beaucoup de sens du bien commun des législateurs. L’affaire du glyphosate souligne la difficulté qu’ont ces derniers à se libérer des lobbies des pollueurs. La seconde se heurte aux comportements d’achat au quotidien.

Si le consommateur trouve sympathique les produits du commerce équitable, les fonds verts, les tarifs énergétiques permettant de soutenir les renouvelables, ou le bio, ces offres peinent à dépasser les 10% du marché. Reste la méthode de la taxation. Non pas à but fiscal, car il ne s’agit pas de rendre les collectivités dépendantes de comportements dont on ne voudrait plus, mais en vue de rectifier les prix.

En Suisse nous connaissons une – encore modeste – taxation du CO2 et des COV, dont le produit est redistribué à la population par le biais d’un rabais sur la prime de caisse-maladie en fin d’année. Et vu le différentiel de prix entre matières recyclées et neuves, sans les taxes anticipées de recyclage (TAR) prélevées à l’achat de divers biens, de la voiture au frigo, l’économie du recyclage dont nous sommes à juste titre fiers n’aurait jamais pu voir le jour.

Les subventions souvent contestées pour l’agriculture ou pour les économies d’énergie vont dans le même sens : rectifier une distorsion dans le calcul des coûts. En rejetant l’initiative genevoise, le parlement confirme son refus de corriger les graves distorsions sur le marché, pénalisant la sortie du fissile et du fossile qu’il faudrait au contraire soutenir fermement.

Le 24 septembre: pour un système agro-alimentaire durable

La votation du 24 septembre prochain sur l’ajout d’un complément (art. 104 A) à l’article constitutionnel définissant le rôle de l’agriculture nous offre l’occasion de débattre de la manière dont nous voulons gérer notre système agro-alimentaire. La nouvelle disposition demande notamment une «production de denrées alimentaires adaptée aux conditions locales et utilisant les ressources naturelles de manière efficiente» et «une utilisation des denrées alimentaires qui préserve les ressources naturelles». Ces principes s’ajoutent à ceux de l’article existant et régissent la production en Suisse.

Comme nous importons en gros la moitié de notre alimentation, l’alinéa concernant l’importation a toute son importance et il réclame «des relations commerciales transfrontalières qui contribuent au développement durable de l’agriculture et du secteur agroalimentaire». En effet notre taux d’auto-approvisionnement alimentaire est de quelque 50% en moyenne de toutes les denrées, sachant qu’il y a de très importantes différences selon les secteurs : nous sommes excédentaires pour les produits laitiers et les fruits à pépins, autosuffisants à plus de 80% pour le sucre, la viande de porc et de boeuf, les céréales et pommes de terre. Par contre, nous dépendons à quelque 50% des importations pour la volaille, les œufs et les légumes, à 33% pour les huiles végétales et à 25% pour les fruits à noyaux.

Une dépendance croissante
Plus inquiétant : le taux d’auto-approvisionnement a passé de 58% en 1990 à 48% actuellement. Un des enjeux de la votation est ainsi de reprendre conscience de la nécessité de défendre la zone agricole, et notamment de garantir les surfaces d’assolement exigées par l’aménagement du territoire. Mais aussi de protéger la productivité naturelle des sols de l’érosion et des charges polluantes.

Mais même pour ce que nous produisons dans le pays, il faut prendre en compte en particulier l’énergie importée pour produire les intrants agricoles («énergie grise»), et de manière générale assurer le fonctionnement du système agro-alimentaire. Alors que de plus en plus d’exploitations valorisent leur potentiel d’utilisation des énergies renouvelables (biomasse, solaire), la part de l’énergie fossile en agriculture reste importante : machines agricoles, engrais, phytosanitaires (plus de 2’000 t/an).

De plus, le secteur animal (viande et lait) s’est mis sous une dépendance croissante de fourrages importés tels le tourteau de soja ; dans le monde, 80% de la production de cette légumineuse – qui pourrait nourrir directement et sainement l’humanité – sert à l’alimentation animale! Les surfaces destinées à la culture industrielle du soja ont plus que doublé ces 20 dernières années en Amérique latine, au détriment de la forêt tropicale.

Ainsi que le disent les importateurs suisses eux-mêmes, «les importations d’aliments pour animaux s’élèvent désormais à 1 million de tonnes avec la répartition suivante : 455’000 tonnes de protéines et 550’000 tonnes de céréales fourragères et autres matières premières des aliments pour animaux. Avec un volume de 290’000 tonnes, les tourteaux de soja occupent la première place parmi les supports protéiques, suivi par le gluten de maïs avec 35’000 tonnes et les tourteaux de colza avec 35’000 tonnes. Etant donné que l’approvisionnement en aliments protéiques est très mauvais en Suisse, plus de 80 % des besoins doivent être couverts au moyen d’importations en provenance de pays lointains. L’offre indigène est pour l’essentiel limitée aux tourteaux de colza (42’000 tonnes), aux pois (13’000 tonnes) ainsi qu’à quelques autres composants.« (source : www.vsf-mills.ch/fr/VSF/Futtermittel/Rohstoffe/Importe.aspx).
70% de ce soja provient du Brésil. Une bonne partie de notre production “interne” dépend donc de ressources externes et le calcul notre taux d’auto-approvisionnement doit être clairement révisé à la baisse! Vouloir augmenter notre autonomie agro-alimentaire commence par ne plus occulter ces flux d’énergie et de ressources environnementales en provenance d’autres régions du monde. Pour reprendre le texte soumis au vote, il y a encore du chemin à faire si l’on veut réellement que notre système agro-alimentaire corresponde au critère d’un usage rationnel des ressources naturelles – celles d’ici et celles d’ailleurs dans le monde!

Faire les bons choix aussi pour les denrées importées
Comme il semble peu envisageable d’augmenter nos taux d’auto-approvisionnement, il importe d’appliquer les critères de durabilité non seulement à la production dans le pays, mais aussi aux denrées importées. C’est l’autre volet de la disposition proposée au vote le 24 septembre.

Les récentes informations publiées notamment sur le marché mondial de la tomate illustrent parfaitement la situation. Citons ici l’enquête de Jean-Baptiste Malet, L’empire de l’or rouge, parue tout récemment chez Fayard. Le Matin a également consacré plusieurs articles ce mois d’août sur les conditions sociales et écologiques déplorables de l’industrie de la tomate en Italie.

Il s’agit donc d’introduire dans le commerce extérieur agro-alimentaire désormais des critères de durabilité et ainsi de lutter contre les effets désastreux de la sous-enchère environnementale et sociale. Vaste programme, qui consiste en rien de moins que de modifier les conditions et critères d’échanges actuellement très largement dominés par une production au moindre coût, quels qu’en soient les effets environnementaux, sociaux et pour notre santé. Système certes efficient – mais terriblement niveleur et réducteur. Beaucoup reste à faire là aussi, et le diable est comme souvent dans le détail. C’est toute une mentalité qu’il faut corriger, tout un mode de pensée fondé sur la croyance que le marché serait d’autant plus efficient qu’il n’est pas régulé.

Ce virage est essentiel et le nouvel article nous permet de l’amorcer. L’expérience nous enseigne qu’il ne suffit pas d’inscrire de belles phrases dans un texte légal, fût-il de rang constitutionnel. La clé de la mise en œuvre reste toujours la volonté politique des élu-e-s et de l’administration – et la cohérence de nos choix quotidiens en tant que consommatrices et consommateurs.

Heureusement, depuis un certain nombre d’années, une conscience critique se développe, tant au niveau des producteurs que des consommateurs, et les labels du commerce équitable et de modes de production plus respectueux de la qualité du produit et des conditions environnementales augmentent peu à peu leurs parts de marché. Le bio atteint en Suisse entre 7 et 8% du volume des denrées produites, et des parts de marché ; la part du commerce équitable est plus faible mais progresse également. Certes on est encore loin du mainstream, mais on est sorti de la marginalité et des marchés de niche.

Pour peu que le consommateur soit constant dans ses options et accepte de consacrer un peu plus de ses moyens à une alimentation de qualité – réalisant que nous sommes faits de ce que nous mangeons, la durabilité pourrait progresser plus rapidement dans les critères de notre production et de nos importations.

Sommes-nous capables d’être autre chose que des prédateurs de notre planète?

Source: Rapport planète vivante 2016

Il est troublant et déconcertant de constater à quel point les nouvelles de plus en plus précises et concrètes de la déstabilisation de nos conditions de vie sur Terre nous laissent indifférents. Il faut plus chaud chaque année. Les glaciers fondent à vue d’œil. Des pans entiers de la biodiversité qui nous porte s’effondrent. Mais nul mouvement de révolte, nulle insurrection des consciences. Certes des consommateurs, dont le nombre croît peu à peu, modifient leurs critères d’achat. Certes des citoyennes et des citoyens formulent des revendications. Mais pas plus que ça. La grande masse regarde ailleurs, vit son quotidien, le nez sur le guidon. Il fait chaud? Allons à la plage…To big to be understood ?

C’est ainsi que les récentes informations, qui ont fait l’espace d’un jour le tour des médias, sur un affaiblissement spectaculaire, dû aux activités humaines, de la biodiversité n’ont guère suscité d’écho particulier. Chasse et pêche abusives, morcellement, destruction et perturbation croissants des habitats de la flore et de la faune, pollutions chimiques se concentrant le long de la chaîne alimentaire en sont les principales causes.

Source: rapport planète vivante 2016

Les politiques de toutes couleurs continuent d’espérer une croissance forte des activités humaines, seul espoir pour eux, dans notre économie mal programmée, de pouvoir mener une politique tant soit peu sociale de redistribution. Mais ce modèle économique ne se fonde pas sur une gestion raisonnable et équitable des ressources naturelles et demeure désespérément linéaire et irréaliste: je prends dans la nature, je transforme, je consomme, je jette, et je considère comme illimitées les capacités de la nature à fournir des ressources et à digérer nos déchets. Naturalistes et économistes ne se parlent toujours pas, du moins pas assez pour infléchir ce modèle destructeur et court-termiste qui fait apparaître la sauvegarde de nos bases d’existence comme un coût et non comme un investissement ou une assurance-vie.Alors que passer de la prédation à la gestion créerait de nombreux emplois, serait une autre façon nettement plus responsable de relancer l’économie. Mais il faut avoir le courage et la lucidité de rompre avec les lobbies du passé.

On parle aujourd’hui, et heureusement, d’économie inclusive, il est temps d’inclure ce qui nous fait vivre – la nature – sans laquelle nous ne sommes rien, sans laquelle nous ne serions pas là.

Des chiffres incontestables

Tous les deux ans paraît le rapport Planète Vivante, une somme actualisée des connaissances sur l’état de la planète. La dernière édition est sortie en octobre 2016 et souligne que pour 14’152 populations représentatives de 3’706 espèces de mammifères, poissons, oiseaux, amphibiens et reptiles, les effectifs ont diminué de 58% depuis 1970. Dans notre pays pourtant réputé attentif aux enjeux environnementaux, seules un peu plus de la moitié des plantes et des animaux sont en sécurité, et certains milieux comme les zones humides à l’état naturel ou les prairies sèches ont quasiment disparu, selon un rapport de l’Office fédéral de l’environnement paru ce 19 juillet. L’article publié le 10 juillet par l’Académie des Sciences des Etats-Unis évoque la situation de 177 espèces de mammifères, et signale que plus de 40% d’entre elles ont vu leur aire de répartition diminuer d’au moins 80% entre 1900 et 2015. Or quand les espaces de vie ne sont plus garantis, les populations s’effondrent et une extinction massive d’espèces est très peu évitable. Or une espèce une fois disparue, sa combinaison génétique unique l’est à tout jamais.

Pas de place pour la passivité

Nous tous nous pouvons faire quelque chose. Interdire dès maintenant les substances chimiques biocides se répandant dans l’environnement. Ne plus acheter de produits issus de la destruction des forêts tropicales ou de la surpêche des océans. Le remplacement de la forêt primaire par d’immenses cultures industrielles de palmiers à huile ou de soja sert uniquement à notre mode d’alimentation malsain et destructeur : le fast-food est impensable sans huile de palme, la plus rentable, la plus productive des huiles et qui ne rancit pas, et l’élevage industriel de centaines de millions d’animaux ne serait pas possible sans nutriments tels le tourteau de soja. Le même qui est servi à nos vaches pour booster leur productivité (et qui fait du coup chuter le prix du lait).

Arrêtons cette folie, tout comme il nous faut arrêter la folie des déplacements incessants, des marchandises comme des humains, contraints (nos mouvements pendulaires de plus en plus longs) ou volontaires (pour nos loisirs quotidiens ou nos vacances). D’ailleurs finalement, les agglomérations du monde tendent à être toutes pareilles – alors que les périphéries se vident sous le coup de la concurrence déloyale mondiale. Oui nous avons tout à gagner à changer de cap. Mais comme le dit avec justesse l’auteure française de polars Fred Vargas dans une interview au Monde (9 juillet 2017) : «L’être humain ne réagit que quand il a de l’eau dans les narines, et il va y avoir beaucoup de morts. Par sécheresse. Par concassage de toute la chaîne écologique. Et par guerres. Pour l’eau, pour la nourriture».

Sommes-nous capables de considérer la préservation des fonctions de la nature non pas comme un luxe, un «nice to have», mais comme la base de tout vivre ensemble sur cette Terre, le socle de toute action publique ? En 2008, le HCR évoquait le chiffre de 250 millions de réfugiés climatiques en 2050, chiffre qui n’a pas été démenti depuis. La moitié de la population de l’Europe. Des bouleversements d’une ampleur inouïe, qu’il suffise de penser à la déstabilisation politique majeure de plusieurs Etats européens et aux réactions de repli qu’a suscité l’arrivée en 2015 de 500’000 réfugiés du Proche Orient sur notre continent. Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas…