Hauts salaires: un malaise croissant

Le malaise devant une mondialisation insuffisamment régulée est aussi un malaise devant les inégalités. Tous les indicateurs sont au rouge dans nos sociétés et les constats convergent pour souligner une croissance significative des extrêmes : des riches plus riches ; des pauvres plus pauvres. Ceci dans une société où tout tend à se monnayer.

2013, contre les rémunérations abusives, une mesure rejetée…

Voici trois ans (novembre 2013), une initiative des jeunes socialistes a été rejetée à 3 contre 1. Elle demandait de limiter les écarts de salaires dans une entreprise au facteur 12. Couplé avec un salaire minimum qu’on peut estimer autour de 4'500.-, cela aurait autorisé un salaire mensuel maximum de 54'000, soit 648'000.- par an. On parle bien ici de salaires, et pas d’autres éléments de revenu non fonction d’un contrat de travail.

Et quand on parle de salaire, on parle forcément de la valeur qu’on accorde à la contribution de chaque personne engagée par une entité pour que celle-ci puisse fonctionner. A tous les événements de l’entreprise, repas de Noël, jubilés ou autres, il est de bon ton de souligner combien la contribution de chacun est essentielle au succès commun et je ne doute pas que cela soit vrai, faute de quoi l’on devrait se passer d’une partie de l’effectif. Or, est-il humainement et techniquement défendable que la valeur ajoutée d’une personne dépasse de plus de 12 fois celle d’une autre ? La question a été tranchée politiquement certes, mais d’un point de vue éthique elle demeure posée.

…au bénéfice d’une norme de compétences

Peu avant cette votation, l’initiative du conseiller aux Etats Minder avait été acceptée. Son titre «contre les rémunérations abusives» n’a pas tenu ses promesses, vu qu’il s’agit essentiellement d’une norme de compétence. Celle-ci prévoit notamment pour les sociétés anonymes que «l'assemblée générale vote chaque année la somme globale des rémunérations (argent et valeur des prestations en nature) du conseil d'administration et de la direction…». Ces montants sont certes aujourd’hui spécifiés et votés en tant que tels, mais cela n’a guère freiné les pratiques en matière de rémunération.

L’inégalité ressentie au quotidien

Pire, dans de nombreux cas, la part pourtant déclarée variable des rémunérations des dirigeants ne varie que vers le haut, et en cas de soucis économiques, le commun des salariés est susceptible d’être licencié sans autre forme de procès. Alors que le management est au pire «outplacé», au mieux pourvu d’un solide pactole au terme d’une convention de départ ou de «non-concurrence». Il ne faut pas aller chercher bien loin pour voir ce qui alimente le rejet des «élites» ; ces pratiques rappellent avec grande brutalité aux moins bien lotis le rapport de forces dans nos sociétés et souligne dans quel ordre les personnes se servent dans le produit de l’effort commun.

Et le secteur public

Dans les grandes entreprises du secteur privé, des salaires annuels entre un et dix millions font régulièrement la une des médias et alimentent (à juste titre) l’indignation d’une population qui fort souvent peine à nouer les deux bouts. Cet été on apprenait ainsi que sur les 10 PDG les mieux payés d’Europe, 5 étaient Suisses, ceci pour un chiffre moyen d’affaires deux fois moins important… De plus, ces salaires avaient connu une augmentation de 10% en 2015, tout à fait indépendamment de la rentabilité de l’entreprise.

Dans le secteur public et semi-public, des rémunérations de l’ordre du million semblent devenir un standard. Ainsi la directrice générale de la Poste, qui ne se gène pas de fermer régulièrement des guichets qualifiés de non rentables, atteste une rémunération de près d’un million ; idem pour son collègue des CFF. Ce qui est plus du double de ce que perçoivent les 7 membres de l’organe exécutif suprême de la Confédération, le Conseil fédéral.

Précisément, le Conseil fédéral vient de proposer une révision du droit de la société anonyme. Elle frappe d’une pierre deux coups, rappelant l’exigence d’une représentation équitable des genres, par un quota féminin de 30% dans les conseils d’administration et de 20% dans les directions, et d’une rémunération raisonnable. Il a également décidé que les salaires des directeurs généraux des entreprises publiques ou majoritairement en mains de la Confédération seraient plafonnés.

Les populistes au pied du mur

De premières mesures qui vont dans la bonne direction. Et si elles ne passent pas le cap du Parlement, ce qui est à prévoir, cela devra faire partie des questions qu’électrices et électeurs auront à se poser lors des prochaines élections. Question piège : qu’auront voté les élu-e-s des partis dits «populistes» vers lesquelles va souvent la préférence des citoyennes et des citoyens déçus par les inégalités croissantes dans notre société ? C’est à leurs votes que se mesurent les élus, bien plus qu’à leurs paroles…

La démocratie entre populisme et humanisme

Depuis le Brexit, depuis la montée des partis de la droite extrême voire leur prise de pouvoir dans certains pays européens (Hongrie par exemple), depuis l’élection de Trump, et l’élection probable d’un président d’extrême-droite en Autriche, on ne peut plus faire l’économie d’une analyse précise du populisme.

En effet ce phénomène, dont les racines socio-économiques sont assez simples à énoncer, doit être combattu avec détermination si nous voulons que les valeurs humanistes fondement de notre monde puissent survivre. Car le populisme les relativise, les moque, les taille en pièces. C’est bien sûr l’incapacité des classes dirigeantes à assurer à toutes et à tous les droits économiques et sociaux, conditions de base à l’exercice des droits humains, qui nous a menés là. Mais comprendre n’est pas excuser, et ne nous dispense pas de passer au crible le fonctionnement du discours populiste.

En effet, le populisme est d’abord et avant tout une révision radicale du consensus sur lequel le débat et la délibération peuvent fonctionner dans une démocratie.

Le réflexe l’emporte sur la réflexion, la haine sur la compréhension

Révision de la forme. C’est la pratique revendiquée du droit à l’insulte, au dénigrement, à la libération sans aucun tabou de la haine. La haine de l’autre, du Noir, du musulman, de l’étranger, de l’homosexuel-le. Une haine (encore) circonstancielle mais qui peut parfaitement conduire à l’acte. C’est cette haine chauffée à blanc qui a mené au cœur d’une Europe prétendument civilisée à l’holocauste. C’est elle qui a conduit au génocide au Rwanda, naguère appelé la Suisse de l’Afrique.

Puissamment relayées sur les réseaux sociaux sous couvert de «démasquer» une soi-disant pensée unique humaniste décrédibilisée par des élites qui ne font qu’en parler sans la vivre, qui sont incapables de résister aux lobbies et de promouvoir ce qui les légitime, le service du bien public, les opinions les plus extrêmes circulent, la démolition des droits humains ne fait halte devant rien, ni les faits, ni les personnes, ni la sphère privée. Le tout crée une virulence qui banalise les mauvais côtés de l’être humain, légitime les bas instincts, autorise à ôter le fragile vernis de politesse et d’éducation qui assure le vivre ensemble, libère la bête humaine et la bêtise humaine de toute discipline.

L'appel à l’homme fort prime sur le pluralisme démocratique

Révision des fondamentaux. Sur le fond en effet, le populisme n’est rien d’autre que, sous prétexte de lutter contre le "politiquement correct", le refus de toute cohérence et fiabilité, de toute coopération internationale, de toute capacité de traiter les enjeux qui le nourrissent; c'est pratiquer un narcissisme collectif assoiffé de vengeance. C’est rejeter radicalement toute problématique environnementale, inexistante pour les populistes. C’est mettre à la place d’un devoir d’écoute et de raisonnement, voire de contestation, fondé sur des faits, l’explosion de la colère, la primauté des émotions (exclusivement négatives d'ailleurs), l'intimidation et la surenchère comme mode de communication politique, le kaléidoscope des contradictions, des théories du complot aussi obsessionnelles qu'aucunement étayées et une méfiance érigée en système.

C’est assurément la fin à la fois des conditions du débat démocratique et des valeurs qui fondent le vivre ensemble. L’admiration pour Putin et Erdogan montre que le populisme n’hésitera pas à sacrifier ce qui l’a mis au pouvoir : la liberté d’expression et la démocratie. Au bout du chemin : la dictature, la violence, l’arbitraire, les pogroms et l’implosion des leviers d’action supranationaux.

Réaffirmer un leadership moral fait de droits et de devoirs

Un front républicain face à cette menace majeure est indispensable. Surtout pas pour préserver de quelconques prébendes. Mais pour préserver ce qui permet la survie des valeurs  à la base de notre civilisation. Le style et le fond du populisme doit être combattu ! En l’analysant. En débattant avec ses protagonistes. En retrouvant ce qui doit être la base de la démocratie, le respect des élus pour leurs électeurs, tous leurs électeurs,  le contact quotidien avec les quartiers, le terrain, la base. En reposant les termes du débat : comme toute liberté, la liberté d’expression connaît des limites. Et on ne peut affirmer tout et son contraire, il y a une obligation de répondre par des faits et à des faits.

Mais pour gagner cette bataille pour les valeurs, plusieurs prérequis sont indispensables : une limitation du libre-échange et un cadrage des activités économiques transnationales ; une qualité d’écoute, de dialogue, de service, de transparence, de vision, et des projets d’utilité publique de la part des dirigeants politiques ; une vraie politique de l’immigration et de l’intégration, de priorité aux personnes déjà sur le territoire; une presse pluraliste et en mesure d’assurer une éthique du débat et de l’information ; une application stricte aux médias sociaux également des règles pénales sur l’insulte et la diffamation.

Dans les années 1920 et 30, il a fallu 2 conditions pour rendre possible le voyage vers l’enfer et la 2e guerre mondiale (52 millions de morts): le manque total de scrupules des leaders fascistes Hitler et Mussolini et de leurs affidés ; le manque total de courage et de combativité des leaders des démocraties occidentales (Churchill n’apparaîtra que plus tard). On peut à juste titre – comme on parle de ce néolibéralisme largement responsable de la crise actuelle – parler de néofascisme. Peut-être est-ce cela le vrai nom à donner au populisme. Les prochains temps nous le diront. En attendant, ce mal qui ronge la culture politique de l’Occident reste le meilleur indicateur de son incapacité de passer des parles aux actes, de tenir ses promesses d’inclusion et d’égalité des chances.

Et si l’Europe s’était construite à l’envers ?

Le populisme formidable thermomètre social

Il est de bon ton de critiquer le populisme, mais sur quelle base le fait-on ?

Car le populisme est d’abord un formidable thermomètre social, il ne saurait être illégitime puisque la démocratie est fondée sur la libre expression (dans les limites de la loi, toutefois) de ce qui préoccupe la population. A ce titre, le populisme bouscule les convenances, rappelle l’exigence que toute fonction politique n’est que l’expression de la volonté populaire, lézarde les apparences trompeuses, exige reconnaissance et écoute de la part des dirigeants.

Toutefois cela n’épuise pas le sujet. Le malaise devant le populisme provient de la manière dont il s’exprime. Le populisme se caractérise par une dominante émotionnelle, la revendication de dire haut et fort à peu près tout ce qui vous passe par la tête, le refus des contraintes liées à une cohérence plus globale. De plus, il y a rarement des propositions autres que défensives, restrictives, on reste dans le domaine du ressenti, de la victimisation. Les responsables, ce sont essentiellement les «autres», les dirigeants, le grand capital, les étrangers…

Défini par son caractère polymorphe et kaléidoscopique, le populisme est facilement instrumentalisé par l’extrême-droite, qui fournit à cet électorat une offre politique structurée, quoique incohérente également, puisque associant promesse de défense des petites gens et protection de la liberté d’entreprendre. Jamais un mouvement d’extrême-droite n’a soutenu des propositions concrètes de moralisation de l’économie, de régulation des multinationales. La suprême tromperie de l’extrême-droite est de suggérer aux démunis qu’ils vont être défendus, mais de défendre en réalité structurellement, fondamentalement, les inégalités.

La différence peut être ténue entre populisme et extrême-droite. Mais elle existe. Du côté du populisme : le mouvement Cinque Stelle en Italie, Trump aux Etats-Unis ; du côté de l’extrême-droite, l’Alternative für Deutschland, le Front National, la Tea Party qui a largement subverti le parti républicain de feu Lincoln capable de mener une guerre contre les Etats Sudistes s’opposant à l’émancipation des esclaves noirs… Pour la Suisse, c’est un peu la différence entre la Lega tessinoise ou le MCG genevois par rapport à l’UDC, pour laquelle la défense simultanée du libéralisme économique et du chauvinisme national ne constitue nullement une contradiction…

Loin de résoudre les causes qui l’engendrent le populisme les aggrave

Quoi qu’il en soit, c’est le triomphe de la victimisation, le refus de la responsabilité, l’affirmation de l’égoïsme individuel et collectif, la défense de la prédation. Jamais ni le populisme ni l’extrême-droite ne dénoncent des dangers plus globaux comme le changement climatique, qui exigent une coopération et une justice planétaires. Au contraire, ils s’unissent pour défendre le "droit" à une consommation inconsciente et irresponsable. Le grand danger de ces mouvements est que la crise écologique, économique et sociale les stimule puissamment, car ils expriment, amplifient et exploitent ce que ressentent des victimes de la globalisation, mais qu’ils empêchent de réguler, in fine, la cause des problèmes : une mondialisation sans foi ni loi, une montée des inégalités, une société de consommation qui va droit dans le mur.

En Europe de l’Ouest, ils atteignent un bon tiers de l’électorat. Mais à l’Est, ils frôlent voire dépassent les 50%, et à cet égard, l’Est commence en Autriche. Un récent séjour à Vienne a été édifiant pour moi. Alors que voici un siècle encore, le mélange des nationalités était la norme dans l’Empire austro-hongrois – et son fondement, aujourd’hui il fait de plus en plus peur. Certes un siècle de nationalisme a passé par là, nationalisme dont Stefan Zweig disait qu’il était le péché le plus insidieux et le plus mortel de l’humanité. Mais, si l’Empire austro-hongrois, construit sur la prédominance de sa composante allemande, avait trouvé un arrangement plus ou moins bancal avec sa partie hongroise, il est resté incapable d’un pareil compromis avec ses habitants slaves, ce qui avait finalement conduit à sa perte.

Le libre marché organisation de la concurrence à armes inégales

Aujourd’hui le réflexe nationaliste est quasi exclusivement de nature économique. Il est frappant de voir que de nombreux emplois sont occupés par des salariés probablement nettement moins exigeants en termes de rémunération et de conditions de travail que les ressortissants locaux, et donc préférés par passablement d'employeurs. La contrôleuse de la desserte ferroviaire de l’aéroport ne parle l’allemand qu’avec peine, de nombreux ouvriers des chantiers sont de l’Est, vendeuses, serveuses, de même… la globalisation est en marche, physiquement tangible. Et elle n’est plus comme au temps de la capitale de l’Empire multiculturel considérée comme normale, mais vécue comme une mise en compétition inégale par les exclus que produit le système avec une implacable et inquiétante régularité.

Le populisme ne serait-il pas causé essentiellement par l’incapacité de notre modèle économique à répondre aux aspirations qu’il a créées ? Par l’écart croissant entre les mots (égalité, liberté, fraternité, prospérité et «progrès» pour tous), l’inégalité crasse de chances et l’accroissement à la fois des assistés et des working poor, précarisés tous deux? Par l’incapacité d’assurer le plein-emploi qui est sa légitimité principale mais qui, depuis 30 ans, est devenu coquille vide, dérisoire parodie?

Ce printemps, l’Autriche a failli se donner un président d’extrême-droite. Il a fallu les voix des Autrichiens de l’extérieur pour trancher en faveur du candidat vert. Le 4 décembre, suite à divers incidents (invalidation du premier tour par la Cour constitutionnelle, report du 2e tour en raison de l’impréparation administrative…), il faudra revoter. Actuellement le candidat de l’extrême-droite est à 52% dans les sondages. Ce qui a creusé la différence : il s’est prononcé fermement contre l’accord CETA (pourtant le moins pire des grands accords de libre échange en discussion) alors que son challenger vert, plus proche des faits que du ressenti populaire, est plus nuancé. C’est donc bien le libre-échange qui va départager les deux candidats. Seule consolation, le poste est essentiellement honorifique…

Et si l’Europe s’était construite à l’envers ?

Et si l’Europe s’était construite à l’envers ? On a toujours prétendu, depuis les origines de la Communauté du charbon et de l’acier créé en 1951, et illusionné par le modèle des 30 Glorieuses, que d’un marché unique résulterait aussi logiquement qu’inévitablement l’union politique. Et si le contraire était vrai ? A savoir qu’il faut un espace politique de régulation au niveau du continent, des politiques étrangère, sociale, agricole, de péréquation régionale, des transports, économique, etc. communes, un parlement, une monnaie, un gouvernement. Et un espace économique bien plus fractionné, permettant une relocalisation et une revitalisation des espaces fédérés, une concurrence à armes égales.

Au lieu de faciliter le rouleau compresseur économique qui fabrique quotidiennement son lot d’exclus, oppose les exclus d’ici à ceux venus d’ailleurs tenter leur chance et organise la fuite en avant, si on facilitait l’expression de la diversité des régions, leur autonomie véritable, dans un cadre politique réaffirmé ? Ce serait retrouver la vision de l’Europe des régions chère à un Denis de Rougemont. C’est peut-être le dernier espoir pour l’organisation politique de notre continent


, avant que renaisse, au pire, l’affrontement des nations, au mieux, leur coexistence chaotique.

 

Et si l’Europe s’était construite à l’envers ?

Le populisme formidable thermomètre social

Il est de bon ton de critiquer le populisme, mais sur quelle base le fait-on ?

Car le populisme est d’abord un formidable thermomètre social, il ne saurait être illégitime puisque la démocratie est fondée sur la libre expression (dans les limites de la loi, toutefois) de ce qui préoccupe la population. A ce titre, le populisme bouscule les convenances, rappelle l’exigence que toute fonction politique n’est que l’expression de la volonté populaire, lézarde les apparences trompeuses, exige reconnaissance et écoute de la part des dirigeants.

Toutefois cela n’épuise pas le sujet. Le malaise devant le populisme provient de la manière dont il s’exprime. Le populisme se caractérise par une dominante émotionnelle, la revendication de dire haut et fort à peu près tout ce qui vous passe par la tête, le refus des contraintes liées à une cohérence plus globale. De plus, il y a rarement des propositions autres que défensives, restrictives, on reste dans le domaine du ressenti, de la victimisation. Les responsables, ce sont essentiellement les «autres», les dirigeants, le grand capital, les étrangers…

Défini par son caractère polymorphe et kaléidoscopique, le populisme est facilement instrumentalisé par l’extrême-droite, qui fournit à cet électorat une offre politique structurée, quoique incohérente également, puisque associant promesse de défense des petites gens et protection de la liberté d’entreprendre. Jamais un mouvement d’extrême-droite n’a soutenu des propositions concrètes de moralisation de l’économie, de régulation des multinationales. La suprême tromperie de l’extrême-droite est de suggérer aux démunis qu’ils vont être défendus, mais de défendre en réalité structurellement, fondamentalement, les inégalités.

La différence peut être ténue entre populisme et extrême-droite. Mais elle existe. Du côté du populisme : le mouvement Cinque Stelle en Italie, Trump aux Etats-Unis ; du côté de l’extrême-droite, l’Alternative für Deutschland, le Front National, la Tea Party qui a largement subverti le parti républicain de feu Lincoln capable de mener une guerre contre les Etats Sudistes s’opposant à l’émancipation des esclaves noirs… Pour la Suisse, c’est un peu la différence entre la Lega tessinoise ou le MCG genevois par rapport à l’UDC, pour laquelle la défense simultanée du libéralisme économique et du chauvinisme national ne constitue nullement une contradiction…

Loin de résoudre les causes qui l’engendrent le populisme les aggrave

Quoi qu’il en soit, c’est le triomphe de la victimisation, le refus de la responsabilité, l’affirmation de l’égoïsme individuel et collectif, la défense de la prédation. Jamais ni le populisme ni l’extrême-droite ne dénoncent des dangers plus globaux comme le changement climatique, qui exigent une coopération et une justice planétaires. Au contraire, ils s’unissent pour défendre le "droit" à une consommation inconsciente et irresponsable. Le grand danger de ces mouvements est que la crise écologique, économique et sociale les stimule puissamment, car ils expriment, amplifient et exploitent ce que ressentent des victimes de la globalisation, mais qu’ils empêchent de réguler, in fine, la cause des problèmes : une mondialisation sans foi ni loi, une montée des inégalités, une société de consommation qui va droit dans le mur.

En Europe de l’Ouest, ils atteignent un bon tiers de l’électorat. Mais à l’Est, ils frôlent voire dépassent les 50%, et à cet égard, l’Est commence en Autriche. Un récent séjour à Vienne a été édifiant pour moi. Alors que voici un siècle encore, le mélange des nationalités était la norme dans l’Empire austro-hongrois – et son fondement, aujourd’hui il fait de plus en plus peur. Certes un siècle de nationalisme a passé par là, nationalisme dont Stefan Zweig disait qu’il était le péché le plus insidieux et le plus mortel de l’humanité. Mais, si l’Empire austro-hongrois, construit sur la prédominance de sa composante allemande, avait trouvé un arrangement plus ou moins bancal avec sa partie hongroise, il est resté incapable d’un pareil compromis avec ses habitants slaves, ce qui avait finalement conduit à sa perte.

Le libre marché organisation de la concurrence à armes inégales

Aujourd’hui le réflexe nationaliste est quasi exclusivement de nature économique. Il est frappant de voir que de nombreux emplois sont occupés par des salariés probablement nettement moins exigeants en termes de rémunération et de conditions de travail que les ressortissants locaux, et donc préférés par passablement d'employeurs. La contrôleuse de la desserte ferroviaire de l’aéroport ne parle l’allemand qu’avec peine, de nombreux ouvriers des chantiers sont de l’Est, vendeuses, serveuses, de même… la globalisation est en marche, physiquement tangible. Et elle n’est plus comme au temps de la capitale de l’Empire multiculturel considérée comme normale, mais vécue comme une mise en compétition inégale par les exclus que produit le système avec une implacable et inquiétante régularité.

Le populisme ne serait-il pas causé essentiellement par l’incapacité de notre modèle économique à répondre aux aspirations qu’il a créées ? Par l’écart croissant entre les mots (égalité, liberté, fraternité, prospérité et «progrès» pour tous), l’inégalité crasse de chances et l’accroissement à la fois des assistés et des working poor, précarisés tous deux? Par l’incapacité d’assurer le plein-emploi qui est sa légitimité principale mais qui, depuis 30 ans, est devenu coquille vide, dérisoire parodie?

Ce printemps, l’Autriche a failli se donner un président d’extrême-droite. Il a fallu les voix des Autrichiens de l’extérieur pour trancher en faveur du candidat vert. Le 4 décembre, suite à divers incidents (invalidation du premier tour par la Cour constitutionnelle, report du 2e tour en raison de l’impréparation administrative…), il faudra revoter. Actuellement le candidat de l’extrême-droite est à 52% dans les sondages. Ce qui a creusé la différence : il s’est prononcé fermement contre l’accord CETA (pourtant le moins pire des grands accords de libre échange en discussion) alors que son challenger vert, plus proche des faits que du ressenti populaire, est plus nuancé. C’est donc bien le libre-échange qui va départager les deux candidats. Seule consolation, le poste est essentiellement honorifique…

Et si l’Europe s’était construite à l’envers ?

Et si l’Europe s’était construite à l’envers ? On a toujours prétendu, depuis les origines de la Communauté du charbon et de l’acier créé en 1951, et illusionné par le modèle des 30 Glorieuses, que d’un marché unique résulterait aussi logiquement qu’inévitablement l’union politique. Et si le contraire était vrai ? A savoir qu’il faut un espace politique de régulation au niveau du continent, des politiques étrangère, sociale, agricole, de péréquation régionale, des transports, économique, etc. communes, un parlement, une monnaie, un gouvernement. Et un espace économique bien plus fractionné, permettant une relocalisation et une revitalisation des espaces fédérés, une concurrence à armes égales.

Au lieu de faciliter le rouleau compresseur économique qui fabrique quotidiennement son lot d’exclus, oppose les exclus d’ici à ceux venus d’ailleurs tenter leur chance et organise la fuite en avant, si on facilitait l’expression de la diversité des régions, leur autonomie véritable, dans un cadre politique réaffirmé ? Ce serait retrouver la vision de l’Europe des régions chère à un Denis de Rougemont. C’est peut-être le dernier espoir pour l’organisation politique de notre continent


, avant que renaisse, au pire, l’affrontement des nations, au mieux, leur coexistence chaotique.

 

Et si l’Europe s’était construite à l’envers ?

Le populisme formidable thermomètre social

Il est de bon ton de critiquer le populisme, mais sur quelle base le fait-on ?

Car le populisme est d’abord un formidable thermomètre social, il ne saurait être illégitime puisque la démocratie est fondée sur la libre expression (dans les limites de la loi, toutefois) de ce qui préoccupe la population. A ce titre, le populisme bouscule les convenances, rappelle l’exigence que toute fonction politique n’est que l’expression de la volonté populaire, lézarde les apparences trompeuses, exige reconnaissance et écoute de la part des dirigeants.

Toutefois cela n’épuise pas le sujet. Le malaise devant le populisme provient de la manière dont il s’exprime. Le populisme se caractérise par une dominante émotionnelle, la revendication de dire haut et fort à peu près tout ce qui vous passe par la tête, le refus des contraintes liées à une cohérence plus globale. De plus, il y a rarement des propositions autres que défensives, restrictives, on reste dans le domaine du ressenti, de la victimisation. Les responsables, ce sont essentiellement les «autres», les dirigeants, le grand capital, les étrangers…

Défini par son caractère polymorphe et kaléidoscopique, le populisme est facilement instrumentalisé par l’extrême-droite, qui fournit à cet électorat une offre politique structurée, quoique incohérente également, puisque associant promesse de défense des petites gens et protection de la liberté d’entreprendre. Jamais un mouvement d’extrême-droite n’a soutenu des propositions concrètes de moralisation de l’économie, de régulation des multinationales. La suprême tromperie de l’extrême-droite est de suggérer aux démunis qu’ils vont être défendus, mais de défendre en réalité structurellement, fondamentalement, les inégalités.

La différence peut être ténue entre populisme et extrême-droite. Mais elle existe. Du côté du populisme : le mouvement Cinque Stelle en Italie, Trump aux Etats-Unis ; du côté de l’extrême-droite, l’Alternative für Deutschland, le Front National, la Tea Party qui a largement subverti le parti républicain de feu Lincoln capable de mener une guerre contre les Etats Sudistes s’opposant à l’émancipation des esclaves noirs… Pour la Suisse, c’est un peu la différence entre la Lega tessinoise ou le MCG genevois par rapport à l’UDC, pour laquelle la défense simultanée du libéralisme économique et du chauvinisme national ne constitue nullement une contradiction…

Loin de résoudre les causes qui l’engendrent le populisme les aggrave

Quoi qu’il en soit, c’est le triomphe de la victimisation, le refus de la responsabilité, l’affirmation de l’égoïsme individuel et collectif, la défense de la prédation. Jamais ni le populisme ni l’extrême-droite ne dénoncent des dangers plus globaux comme le changement climatique, qui exigent une coopération et une justice planétaires. Au contraire, ils s’unissent pour défendre le "droit" à une consommation inconsciente et irresponsable. Le grand danger de ces mouvements est que la crise écologique, économique et sociale les stimule puissamment, car ils expriment, amplifient et exploitent ce que ressentent des victimes de la globalisation, mais qu’ils empêchent de réguler, in fine, la cause des problèmes : une mondialisation sans foi ni loi, une montée des inégalités, une société de consommation qui va droit dans le mur.

En Europe de l’Ouest, ils atteignent un bon tiers de l’électorat. Mais à l’Est, ils frôlent voire dépassent les 50%, et à cet égard, l’Est commence en Autriche. Un récent séjour à Vienne a été édifiant pour moi. Alors que voici un siècle encore, le mélange des nationalités était la norme dans l’Empire austro-hongrois – et son fondement, aujourd’hui il fait de plus en plus peur. Certes un siècle de nationalisme a passé par là, nationalisme dont Stefan Zweig disait qu’il était le péché le plus insidieux et le plus mortel de l’humanité. Mais, si l’Empire austro-hongrois, construit sur la prédominance de sa composante allemande, avait trouvé un arrangement plus ou moins bancal avec sa partie hongroise, il est resté incapable d’un pareil compromis avec ses habitants slaves, ce qui avait finalement conduit à sa perte.

Le libre marché organisation de la concurrence à armes inégales

Aujourd’hui le réflexe nationaliste est quasi exclusivement de nature économique. Il est frappant de voir que de nombreux emplois sont occupés par des salariés probablement nettement moins exigeants en termes de rémunération et de conditions de travail que les ressortissants locaux, et donc préférés par passablement d'employeurs. La contrôleuse de la desserte ferroviaire de l’aéroport ne parle l’allemand qu’avec peine, de nombreux ouvriers des chantiers sont de l’Est, vendeuses, serveuses, de même… la globalisation est en marche, physiquement tangible. Et elle n’est plus comme au temps de la capitale de l’Empire multiculturel considérée comme normale, mais vécue comme une mise en compétition inégale par les exclus que produit le système avec une implacable et inquiétante régularité.

Le populisme ne serait-il pas causé essentiellement par l’incapacité de notre modèle économique à répondre aux aspirations qu’il a créées ? Par l’écart croissant entre les mots (égalité, liberté, fraternité, prospérité et «progrès» pour tous), l’inégalité crasse de chances et l’accroissement à la fois des assistés et des working poor, précarisés tous deux? Par l’incapacité d’assurer le plein-emploi qui est sa légitimité principale mais qui, depuis 30 ans, est devenu coquille vide, dérisoire parodie?

Ce printemps, l’Autriche a failli se donner un président d’extrême-droite. Il a fallu les voix des Autrichiens de l’extérieur pour trancher en faveur du candidat vert. Le 4 décembre, suite à divers incidents (invalidation du premier tour par la Cour constitutionnelle, report du 2e tour en raison de l’impréparation administrative…), il faudra revoter. Actuellement le candidat de l’extrême-droite est à 52% dans les sondages. Ce qui a creusé la différence : il s’est prononcé fermement contre l’accord CETA (pourtant le moins pire des grands accords de libre échange en discussion) alors que son challenger vert, plus proche des faits que du ressenti populaire, est plus nuancé. C’est donc bien le libre-échange qui va départager les deux candidats. Seule consolation, le poste est essentiellement honorifique…

Et si l’Europe s’était construite à l’envers ?

Et si l’Europe s’était construite à l’envers ? On a toujours prétendu, depuis les origines de la Communauté du charbon et de l’acier créé en 1951, et illusionné par le modèle des 30 Glorieuses, que d’un marché unique résulterait aussi logiquement qu’inévitablement l’union politique. Et si le contraire était vrai ? A savoir qu’il faut un espace politique de régulation au niveau du continent, des politiques étrangère, sociale, agricole, de péréquation régionale, des transports, économique, etc. communes, un parlement, une monnaie, un gouvernement. Et un espace économique bien plus fractionné, permettant une relocalisation et une revitalisation des espaces fédérés, une concurrence à armes égales.

Au lieu de faciliter le rouleau compresseur économique qui fabrique quotidiennement son lot d’exclus, oppose les exclus d’ici à ceux venus d’ailleurs tenter leur chance et organise la fuite en avant, si on facilitait l’expression de la diversité des régions, leur autonomie véritable, dans un cadre politique réaffirmé ? Ce serait retrouver la vision de l’Europe des régions chère à un Denis de Rougemont. C’est peut-être le dernier espoir pour l’organisation politique de notre continent


, avant que renaisse, au pire, l’affrontement des nations, au mieux, leur coexistence chaotique.

 

Et si l’Europe s’était construite à l’envers ?

Le populisme formidable thermomètre social

Il est de bon ton de critiquer le populisme, mais sur quelle base le fait-on ?

Car le populisme est d’abord un formidable thermomètre social, il ne saurait être illégitime puisque la démocratie est fondée sur la libre expression (dans les limites de la loi, toutefois) de ce qui préoccupe la population. A ce titre, le populisme bouscule les convenances, rappelle l’exigence que toute fonction politique n’est que l’expression de la volonté populaire, lézarde les apparences trompeuses, exige reconnaissance et écoute de la part des dirigeants.

Toutefois cela n’épuise pas le sujet. Le malaise devant le populisme provient de la manière dont il s’exprime. Le populisme se caractérise par une dominante émotionnelle, la revendication de dire haut et fort à peu près tout ce qui vous passe par la tête, le refus des contraintes liées à une cohérence plus globale. De plus, il y a rarement des propositions autres que défensives, restrictives, on reste dans le domaine du ressenti, de la victimisation. Les responsables, ce sont essentiellement les «autres», les dirigeants, le grand capital, les étrangers…

Défini par son caractère polymorphe et kaléidoscopique, le populisme est facilement instrumentalisé par l’extrême-droite, qui fournit à cet électorat une offre politique structurée, quoique incohérente également, puisque associant promesse de défense des petites gens et protection de la liberté d’entreprendre. Jamais un mouvement d’extrême-droite n’a soutenu des propositions concrètes de moralisation de l’économie, de régulation des multinationales. La suprême tromperie de l’extrême-droite est de suggérer aux démunis qu’ils vont être défendus, mais de défendre en réalité structurellement, fondamentalement, les inégalités.

La différence peut être ténue entre populisme et extrême-droite. Mais elle existe. Du côté du populisme : le mouvement Cinque Stelle en Italie, Trump aux Etats-Unis ; du côté de l’extrême-droite, l’Alternative für Deutschland, le Front National, la Tea Party qui a largement subverti le parti républicain de feu Lincoln capable de mener une guerre contre les Etats Sudistes s’opposant à l’émancipation des esclaves noirs… Pour la Suisse, c’est un peu la différence entre la Lega tessinoise ou le MCG genevois par rapport à l’UDC, pour laquelle la défense simultanée du libéralisme économique et du chauvinisme national ne constitue nullement une contradiction…

Loin de résoudre les causes qui l’engendrent le populisme les aggrave

Quoi qu’il en soit, c’est le triomphe de la victimisation, le refus de la responsabilité, l’affirmation de l’égoïsme individuel et collectif, la défense de la prédation. Jamais ni le populisme ni l’extrême-droite ne dénoncent des dangers plus globaux comme le changement climatique, qui exigent une coopération et une justice planétaires. Au contraire, ils s’unissent pour défendre le "droit" à une consommation inconsciente et irresponsable. Le grand danger de ces mouvements est que la crise écologique, économique et sociale les stimule puissamment, car ils expriment, amplifient et exploitent ce que ressentent des victimes de la globalisation, mais qu’ils empêchent de réguler, in fine, la cause des problèmes : une mondialisation sans foi ni loi, une montée des inégalités, une société de consommation qui va droit dans le mur.

En Europe de l’Ouest, ils atteignent un bon tiers de l’électorat. Mais à l’Est, ils frôlent voire dépassent les 50%, et à cet égard, l’Est commence en Autriche. Un récent séjour à Vienne a été édifiant pour moi. Alors que voici un siècle encore, le mélange des nationalités était la norme dans l’Empire austro-hongrois – et son fondement, aujourd’hui il fait de plus en plus peur. Certes un siècle de nationalisme a passé par là, nationalisme dont Stefan Zweig disait qu’il était le péché le plus insidieux et le plus mortel de l’humanité. Mais, si l’Empire austro-hongrois, construit sur la prédominance de sa composante allemande, avait trouvé un arrangement plus ou moins bancal avec sa partie hongroise, il est resté incapable d’un pareil compromis avec ses habitants slaves, ce qui avait finalement conduit à sa perte.

Le libre marché organisation de la concurrence à armes inégales

Aujourd’hui le réflexe nationaliste est quasi exclusivement de nature économique. Il est frappant de voir que de nombreux emplois sont occupés par des salariés probablement nettement moins exigeants en termes de rémunération et de conditions de travail que les ressortissants locaux, et donc préférés par passablement d'employeurs. La contrôleuse de la desserte ferroviaire de l’aéroport ne parle l’allemand qu’avec peine, de nombreux ouvriers des chantiers sont de l’Est, vendeuses, serveuses, de même… la globalisation est en marche, physiquement tangible. Et elle n’est plus comme au temps de la capitale de l’Empire multiculturel considérée comme normale, mais vécue comme une mise en compétition inégale par les exclus que produit le système avec une implacable et inquiétante régularité.

Le populisme ne serait-il pas causé essentiellement par l’incapacité de notre modèle économique à répondre aux aspirations qu’il a créées ? Par l’écart croissant entre les mots (égalité, liberté, fraternité, prospérité et «progrès» pour tous), l’inégalité crasse de chances et l’accroissement à la fois des assistés et des working poor, précarisés tous deux? Par l’incapacité d’assurer le plein-emploi qui est sa légitimité principale mais qui, depuis 30 ans, est devenu coquille vide, dérisoire parodie?

Ce printemps, l’Autriche a failli se donner un président d’extrême-droite. Il a fallu les voix des Autrichiens de l’extérieur pour trancher en faveur du candidat vert. Le 4 décembre, suite à divers incidents (invalidation du premier tour par la Cour constitutionnelle, report du 2e tour en raison de l’impréparation administrative…), il faudra revoter. Actuellement le candidat de l’extrême-droite est à 52% dans les sondages. Ce qui a creusé la différence : il s’est prononcé fermement contre l’accord CETA (pourtant le moins pire des grands accords de libre échange en discussion) alors que son challenger vert, plus proche des faits que du ressenti populaire, est plus nuancé. C’est donc bien le libre-échange qui va départager les deux candidats. Seule consolation, le poste est essentiellement honorifique…

Et si l’Europe s’était construite à l’envers ?

Et si l’Europe s’était construite à l’envers ? On a toujours prétendu, depuis les origines de la Communauté du charbon et de l’acier créé en 1951, et illusionné par le modèle des 30 Glorieuses, que d’un marché unique résulterait aussi logiquement qu’inévitablement l’union politique. Et si le contraire était vrai ? A savoir qu’il faut un espace politique de régulation au niveau du continent, des politiques étrangère, sociale, agricole, de péréquation régionale, des transports, économique, etc. communes, un parlement, une monnaie, un gouvernement. Et un espace économique bien plus fractionné, permettant une relocalisation et une revitalisation des espaces fédérés, une concurrence à armes égales.

Au lieu de faciliter le rouleau compresseur économique qui fabrique quotidiennement son lot d’exclus, oppose les exclus d’ici à ceux venus d’ailleurs tenter leur chance et organise la fuite en avant, si on facilitait l’expression de la diversité des régions, leur autonomie véritable, dans un cadre politique réaffirmé ? Ce serait retrouver la vision de l’Europe des régions chère à un Denis de Rougemont. C’est peut-être le dernier espoir pour l’organisation politique de notre continent


, avant que renaisse, au pire, l’affrontement des nations, au mieux, leur coexistence chaotique.

 

Et si l’Europe s’était construite à l’envers ?

Le populisme formidable thermomètre social

Il est de bon ton de critiquer le populisme, mais sur quelle base le fait-on ?

Car le populisme est d’abord un formidable thermomètre social, il ne saurait être illégitime puisque la démocratie est fondée sur la libre expression (dans les limites de la loi, toutefois) de ce qui préoccupe la population. A ce titre, le populisme bouscule les convenances, rappelle l’exigence que toute fonction politique n’est que l’expression de la volonté populaire, lézarde les apparences trompeuses, exige reconnaissance et écoute de la part des dirigeants.

Toutefois cela n’épuise pas le sujet. Le malaise devant le populisme provient de la manière dont il s’exprime. Le populisme se caractérise par une dominante émotionnelle, la revendication de dire haut et fort à peu près tout ce qui vous passe par la tête, le refus des contraintes liées à une cohérence plus globale. De plus, il y a rarement des propositions autres que défensives, restrictives, on reste dans le domaine du ressenti, de la victimisation. Les responsables, ce sont essentiellement les «autres», les dirigeants, le grand capital, les étrangers…

Défini par son caractère polymorphe et kaléidoscopique, le populisme est facilement instrumentalisé par l’extrême-droite, qui fournit à cet électorat une offre politique structurée, quoique incohérente également, puisque associant promesse de défense des petites gens et protection de la liberté d’entreprendre. Jamais un mouvement d’extrême-droite n’a soutenu des propositions concrètes de moralisation de l’économie, de régulation des multinationales. La suprême tromperie de l’extrême-droite est de suggérer aux démunis qu’ils vont être défendus, mais de défendre en réalité structurellement, fondamentalement, les inégalités.

La différence peut être ténue entre populisme et extrême-droite. Mais elle existe. Du côté du populisme : le mouvement Cinque Stelle en Italie, Trump aux Etats-Unis ; du côté de l’extrême-droite, l’Alternative für Deutschland, le Front National, la Tea Party qui a largement subverti le parti républicain de feu Lincoln capable de mener une guerre contre les Etats Sudistes s’opposant à l’émancipation des esclaves noirs… Pour la Suisse, c’est un peu la différence entre la Lega tessinoise ou le MCG genevois par rapport à l’UDC, pour laquelle la défense simultanée du libéralisme économique et du chauvinisme national ne constitue nullement une contradiction…

Loin de résoudre les causes qui l’engendrent le populisme les aggrave

Quoi qu’il en soit, c’est le triomphe de la victimisation, le refus de la responsabilité, l’affirmation de l’égoïsme individuel et collectif, la défense de la prédation. Jamais ni le populisme ni l’extrême-droite ne dénoncent des dangers plus globaux comme le changement climatique, qui exigent une coopération et une justice planétaires. Au contraire, ils s’unissent pour défendre le "droit" à une consommation inconsciente et irresponsable. Le grand danger de ces mouvements est que la crise écologique, économique et sociale les stimule puissamment, car ils expriment, amplifient et exploitent ce que ressentent des victimes de la globalisation, mais qu’ils empêchent de réguler, in fine, la cause des problèmes : une mondialisation sans foi ni loi, une montée des inégalités, une société de consommation qui va droit dans le mur.

En Europe de l’Ouest, ils atteignent un bon tiers de l’électorat. Mais à l’Est, ils frôlent voire dépassent les 50%, et à cet égard, l’Est commence en Autriche. Un récent séjour à Vienne a été édifiant pour moi. Alors que voici un siècle encore, le mélange des nationalités était la norme dans l’Empire austro-hongrois – et son fondement, aujourd’hui il fait de plus en plus peur. Certes un siècle de nationalisme a passé par là, nationalisme dont Stefan Zweig disait qu’il était le péché le plus insidieux et le plus mortel de l’humanité. Mais, si l’Empire austro-hongrois, construit sur la prédominance de sa composante allemande, avait trouvé un arrangement plus ou moins bancal avec sa partie hongroise, il est resté incapable d’un pareil compromis avec ses habitants slaves, ce qui avait finalement conduit à sa perte.

Le libre marché organisation de la concurrence à armes inégales

Aujourd’hui le réflexe nationaliste est quasi exclusivement de nature économique. Il est frappant de voir que de nombreux emplois sont occupés par des salariés probablement nettement moins exigeants en termes de rémunération et de conditions de travail que les ressortissants locaux, et donc préférés par passablement d'employeurs. La contrôleuse de la desserte ferroviaire de l’aéroport ne parle l’allemand qu’avec peine, de nombreux ouvriers des chantiers sont de l’Est, vendeuses, serveuses, de même… la globalisation est en marche, physiquement tangible. Et elle n’est plus comme au temps de la capitale de l’Empire multiculturel considérée comme normale, mais vécue comme une mise en compétition inégale par les exclus que produit le système avec une implacable et inquiétante régularité.

Le populisme ne serait-il pas causé essentiellement par l’incapacité de notre modèle économique à répondre aux aspirations qu’il a créées ? Par l’écart croissant entre les mots (égalité, liberté, fraternité, prospérité et «progrès» pour tous), l’inégalité crasse de chances et l’accroissement à la fois des assistés et des working poor, précarisés tous deux? Par l’incapacité d’assurer le plein-emploi qui est sa légitimité principale mais qui, depuis 30 ans, est devenu coquille vide, dérisoire parodie?

Ce printemps, l’Autriche a failli se donner un président d’extrême-droite. Il a fallu les voix des Autrichiens de l’extérieur pour trancher en faveur du candidat vert. Le 4 décembre, suite à divers incidents (invalidation du premier tour par la Cour constitutionnelle, report du 2e tour en raison de l’impréparation administrative…), il faudra revoter. Actuellement le candidat de l’extrême-droite est à 52% dans les sondages. Ce qui a creusé la différence : il s’est prononcé fermement contre l’accord CETA (pourtant le moins pire des grands accords de libre échange en discussion) alors que son challenger vert, plus proche des faits que du ressenti populaire, est plus nuancé. C’est donc bien le libre-échange qui va départager les deux candidats. Seule consolation, le poste est essentiellement honorifique…

Et si l’Europe s’était construite à l’envers ?

Et si l’Europe s’était construite à l’envers ? On a toujours prétendu, depuis les origines de la Communauté du charbon et de l’acier créé en 1951, et illusionné par le modèle des 30 Glorieuses, que d’un marché unique résulterait aussi logiquement qu’inévitablement l’union politique. Et si le contraire était vrai ? A savoir qu’il faut un espace politique de régulation au niveau du continent, des politiques étrangère, sociale, agricole, de péréquation régionale, des transports, économique, etc. communes, un parlement, une monnaie, un gouvernement. Et un espace économique bien plus fractionné, permettant une relocalisation et une revitalisation des espaces fédérés, une concurrence à armes égales.

Au lieu de faciliter le rouleau compresseur économique qui fabrique quotidiennement son lot d’exclus, oppose les exclus d’ici à ceux venus d’ailleurs tenter leur chance et organise la fuite en avant, si on facilitait l’expression de la diversité des régions, leur autonomie véritable, dans un cadre politique réaffirmé ? Ce serait retrouver la vision de l’Europe des régions chère à un Denis de Rougemont. C’est peut-être le dernier espoir pour l’organisation politique de notre continent


, avant que renaisse, au pire, l’affrontement des nations, au mieux, leur coexistence chaotique.

 

Votations fédérales : Des résultats très clairs pourtant rien n’est joué!

A première vue, guère de points communs entre les trois sujets soumis à votation de ce dimanche. Mais à y regarder de plus près, les ressemblances sont fortes:

 

D’une part, les scores sont tous entre 60 et 65% – autre chose que sur les résidences secondaires ou l’immigration.

D’autre part, paradoxalement, sur les contenus, rien n’est définitif, il s’agit à chaque fois d’un résultat d’étape. Un vrai paradoxe!

 

Qu’on en juge :

 

AVS. Concilier prévention de la paupérisation des aînés et charge supportable pour la génération économiquement active demeure l’enjeu sur le plus long terme. Et comme pour l'assurance maladie, l’allongement de l’espérance de vie a un coût. Si on part de l’idée que les actuels actifs seront également les futurs bénéficiaires d’une retraite qui leur permette de vivre, le cadre du contrat intergénérationnel est posé. Mais ne nous leurrons pas. Il ne sera pas possible d’éviter le débat sur la manière de définir les contributions.

 

Le financement devra tôt ou tard prendre en compte la productivité de l’ensemble des facteurs économiques et pas se limiter à la seule masse salariale. On ne pourra pas organiser la solidarité intergénérationnelle en excluant de la formule de calcul une bonne partie de ce qui constitue l’économie, et la faire reposer sur les seules contributions des personnes physiques. Le rejet de l’initiative AVS + ne saurait clore le débat.

 

Economie verte. Le refus de l’initiative a été largement interprété comme un refus du peuple suisse d’un délai considéré comme trop contraignant pour effectuer un virage, dont la nécessité est par ailleurs reconnue. C’était aussi la première fois qu’un large public était confronté à des notions comme l’empreinte écologique. Mais l’idée fera son chemin tant il est inconcevable de prétendre consommer trois fois plus que ce à quoi nous avons droit.

 

Et cette approche est nettement plus appropriée que l’obsession démographique à la Ecopop. Finalement quoi que décide le législateur, fût-ce le peuple tout entier, il n’en reste pas moins qu’il ne saurait modifier par décision politique les lois de la physique ou de la chimie. Les enjeux globaux comme le changement climatique ou l’érosion de la biodiversité imposeront tôt ou tard leur agenda. Nous devrons donc nous tenir prêts.

 

Enfin la loi sur le renseignement. Le juste équilibre entre liberté et sécurité est un vieux débat de société, et le vote n’a pas exactement suivi le clivage gauche-droite. Il s’est trouvé des personnalités de gauche soucieuses du droit à la sécurité pour tous défendant la loi, et des personnalités de droite l’attaquant au nom de l’intangibilité de la liberté individuelle face à l’Etat.

 

Au final, tout va se jouer sur l’éthique et la manière de la mise en œuvre, et le vote populaire n’est en rien un blanc-seing pour une toute-puissance policière ou une nouvelle accumulation de fiches aussi ringardes et blessantes qu’inutiles… Là aussi le débat ne fait que commencer.

 

Donc trois étapes de franchies – mais à chaque fois, suite  au prochain numéro. Intéressant de voir aussi que ces trois enjeux ne se posent nullement seulement en Suisse, mais reflètent un questionnement universel – auquel nous avons la grande chance de pouvoir répondre à travers des décisions prises démocratiquement.

Economie verte : «There is no Alternative» – Et si c’était vrai?

Et si la célèbre phrase de Margaret Thatcher[EL1] , qu’elle appliquait au libre marché : «There is no Alternative», était vraie pour l’économie verte ?

 

Depuis plus de 50 ans, depuis Cousteau, Bombard ou Rachel Carson[EL2], pionniers dans les années 1960 de la dénonciation des crimes contre la nature, nous savons que nous surexploitons les océans, fragilisons les sols, abattons les forêts tropicales, sapons la biodiversité, favorisons la désertification, propageons sur la planète entière un modèle de consumérisme inégalitaire qui nous conduit droit dans le mur, aux plans écologiques, économiques et sociaux. Qui est vraiment heureux et s’épanouit par la fuite en avant dans un matérialisme sans fin, une fois ses besoins de base satisfaits ?

 

Une fuite en avant absurde

A la critique de cette course absurde, qui conduit certains maintenant à vouloir coloniser la Planète Mars, s’ajoute la certitude scientifique qu’à force de puiser dans les ressources non renouvelables (sauf à l’échelle géologique), et à ne pas respecter les capacités de renouvellement de celles qui le sont – les effectifs de poisson, le bois, l’eau, entre autres – les limites sont atteintes. De nombreux scientifiques considèrent que les dommages sont d’ores et déjà irréversibles, dans le contexte d’une population croissante, à l’image du chercheur suédois Rockström[EL3] , qui en 2009 avait identifié «neuf frontières planétaires» en passe d’être franchies. A savoir le changement climatique, les atteintes à la biodiversité, l’acidification des océans, l’affaiblissement de la couche d’ozone, les cycles du phosphore et de l’azote, l’utilisation de l’eau douce, les pertes de sols, la charge atmosphérique en aérosols et la pollution chimique : http://www.wbcsd.org/work-program/capacity-building/sdmi/src.aspx.

 

Fin 2015, la 21e conférence des parties de la Convention des Nations Unies sur les changements climatiques tenue à Paris (COP 21) aboutissait à un accord fixant l’objectif de contenir «l’évolution de la température moyenne de la planète nettement en dessous de 2°C» (art. 2, alinéa 1, lettre a). La Convention elle-même demande depuis 1994 (!) «de stabiliser (…) les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère à un niveau qui empêche toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique. Il conviendra d’atteindre ce niveau dans un délai suffisant pour que les écosystèmes puissent s’adapter naturellement aux changements climatiques, que la production alimentaire ne soit pas menacée et que le développement économique puisse se poursuivre de manière durable».

 

Un peu plus tôt, en septembre 2015, par l’adoption de l’Agenda 2030 et des 17 Objectifs de développement durable, l’Assemblée générale des Nations Unies proclama à la face du monde la liste des enjeux prioritaires: www.un.org/sustainabledevelopment/fr/objectifs-de-developpement-durable/. Parmi eux, le n° 12, Etablir des modes de consommation et de production durables, reprend la formulation du Plan d’action adopté 13 ans auparavant par le Sommet mondial du développement durable de Johannesburg : Des «changements fondamentaux dans la façon dont les sociétés produisent et consomment sont indispensables» (§ 14).

 

On sait ce qu’on doit faire mais ne le fait pas

Le diagnostic est là, les objectifs sont posés, mieux : validés par la communauté internationale et les Etats qui la composent. On sait ce qu’on doit faire, on s’y est engagé mais on ne le fait pas. Pour notre pays, l’Office fédéral de la statistique souligne que notre empreinte écologique, c’est-à-dire notre consommation de ressources, dépasse de plus de 3 fois ce à quoi nous avons droit www.bfs.admin.ch/bfs/portal/fr/index/themen/21/03/01.htm. Autrement dit, nous vivons sur le dos d’autrui et des générations futures, accumulant une dette écologique croissante. Le Réseau Empreinte Ecologique Globale/ Global Footprint Network www.footprintnetwork.org/ fondé et animé par le Bâlois établi en Californie Mathis Wackernagel, établit chaque année le jour où l’humanité commence à vivre à crédit. Et chaque année, ce jour arrive plus tôt, et si nous ne changeons pas de cap de manière forte et incisive, il nous faudra d’ici 2025 une 2e Planète www.footprintnetwork.org/fr/index.php/GFN/page/earth_overshoot_day/ .

 

Effectivement, il n’y a aucune alternative à passer d’une économie linéaire, prédatrice, conçue sur le modèle «Je prends dans la nature, je produis, je consomme, je jette» et fondée sur le présupposé que les capacités des systèmes naturels à nous fournir en ressources et à digérer nos rejets sont illimitées, à une économie en boucles. La nature fonctionne en boucles depuis la nuit des temps, et on ne peut nier qu’elle est une forme d’économie, même constitue la base de toute économie humaine. Elle nous fournit l’eau, le sol, l’air, le climat, les ressources vivantes et minérales qui nous permettent d’exister. Elle travaille pour nous et, par son travail, accumule du capital – le capital-nature. Nous n’aurions pas la moindre chance de gagner une guerre que nous lui déclarerions. Pourtant c’est bien ce que nous faisons…

 

L’initiative pour une économie verte est exactement ce qu’il nous faut

L’initiative pour une économie verte demande exactement cela : inscrire nos activités économiques dans les capacités de charge de la planète. Nous savons le faire, les bonnes pratiques existent, toutes les branches et tous les types d’activité ont développé les savoir-faire propres à une économie de la durabilité ; il s’agit maitenant de généraliser ce qui a fait ses preuves. L’économie circulaire : tout déchet est une ressource au mauvais endroit, alors servons-nous en. L’économie de la fonctionnalité : vivre de la réparabilité et non de l’obsolescence, alors faisons-le. L’écologie industrielle : agencer sur le territoire les activités économiques en sorte que les déchets de l’une puissent servir de ressources à l’autre, alors appliquons-le. De l’agroécologie à la maison positive, une multitude de solutions s'offrent à nous.

 

Une campagne qui valorise l’irresponsabilité

Une campagne d’une virulence incroyable est déclenchée par les partisans du court-termisme et de l’économie prédatrice, pour contrer l’indispensable passage à l’économie verte : pas maintenant, sans contraintes, il faut que la mutation soit incolore, inodore, indolore… Comme si les mutations économiques pouvaient prendre place sans effort, sans difficultés, sans douleur. Et s’y refuser, c’est s’exposer à des difficultés infiniment plus grandes, se condamner à des efforts bien plus conséquents. Une évidence ! Et pourtant, cette campagne nie le potentiel d’innovation, nie la capacité d’adaptation, nie les possibilités de la technique – toutes choses pourtant évoquées à tout propos en d’autres circonstances, exalte la loi du moindre effort et l’avachissement de l’humanité dans un consumérisme délétère et sans âme. Pathétique. Mensonger. Ridicule. Sauf qu’ici, c’est un ridicule qui tue.

 

L’option pour l’économie durable devrait, selon les adversaires de l’initiative, reposer sur la seule initiative du consommateur, et seulement pour ceux qui sont prêts à «changer leur mode de vie», perspective horrible et inconcevable pour d’aucuns, qui préfèrent sans doute attendre que la catastrophe écologique les y oblige. C’est oublier que les externalités ne sont largement pas intégrées dans les prix, que le bon marché est souvent mauvais environnementalement et socialement – autant d’incitatifs au dumping écologique et social de la part tant du consommateur que du producteur. C’est oublier que l’économie durable n’est pas une option pour quelques happy few ou individualistes invétérés, mais une exigence de la survie collective, et si l’on veut que les bonnes pratiques de la durabilité deviennent le standard de tous, ce sont bien les conditions cadre qu’il faut changer.

 

Il est temps de placer l’économie dans un cadre d’intérêt général

Face au déchaînement des lobbies du court terme, rappelons-nous de tous les débats de ces dernières années sur les dérapages d’une finance incontrôlée, sur les paradis fiscaux, sur l’explosion des inégalités, sur les polluants ou le tabac, sur la nécessité de placer l’humain, le sens des choses, l’emploi, la qualité au cœur d’une économie enfin mise au service de la société humaine… Partout on retrouve le même clivage, entre intérêts lucratifs de certains secteurs et intérêt général. Allons-nous vraiment sacrifier ce dernier, alors que nous avons l’occasion d’orienter collectivement les choses dans la bonne direction?

 

C’est bien le moment de faire le parallèle entre ces critiques largement partagées et la nécessité de mettre en place, localement et globalement, les solutions permettant une vie digne sur cette Planète. 35 ans pour se mettre en règle face à la Terre, pour cesser de gaspiller à tort et à travers, c’est ce que l’initiative demande. La seule chose qu’on puisse lui reprocher, c’est que 35 ans c’est probablement déjà bien long.

 

Durant 20 ans, les climatosceptiques ont empêché toute action efficace en matière climatique, et avec chaque jour qui passe, le enjeux deviennent plus complexes, plus coûteux, plus difficiles à traiter. On peut déjà prédire que les générations futures accuseront ces obscurantistes irresponsables de crime contre l’humanité. La démocratie suisse est magnifique et souvent enviée. Mais elle a un talon d’Achille redoutable : avec un nombre suffisant de millions il est possible, par une propagande bien faite, de modifier la perception normale qu’a le citoyen de ses intérêts, d’acheter sa voix. Alors soyons nombreux à ne pas nous laisser acheter.


 [EL1]photo

 [EL2]renvois informatiques

 [EL3]renvois

 

Economie verte : «There is no Alternative» – Et si c’était vrai?

Et si la célèbre phrase de Margaret Thatcher[EL1] , qu’elle appliquait au libre marché : «There is no Alternative», était vraie pour l’économie verte ?

 

Depuis plus de 50 ans, depuis Cousteau, Bombard ou Rachel Carson[EL2], pionniers dans les années 1960 de la dénonciation des crimes contre la nature, nous savons que nous surexploitons les océans, fragilisons les sols, abattons les forêts tropicales, sapons la biodiversité, favorisons la désertification, propageons sur la planète entière un modèle de consumérisme inégalitaire qui nous conduit droit dans le mur, aux plans écologiques, économiques et sociaux. Qui est vraiment heureux et s’épanouit par la fuite en avant dans un matérialisme sans fin, une fois ses besoins de base satisfaits ?

 

Une fuite en avant absurde

A la critique de cette course absurde, qui conduit certains maintenant à vouloir coloniser la Planète Mars, s’ajoute la certitude scientifique qu’à force de puiser dans les ressources non renouvelables (sauf à l’échelle géologique), et à ne pas respecter les capacités de renouvellement de celles qui le sont – les effectifs de poisson, le bois, l’eau, entre autres – les limites sont atteintes. De nombreux scientifiques considèrent que les dommages sont d’ores et déjà irréversibles, dans le contexte d’une population croissante, à l’image du chercheur suédois Rockström[EL3] , qui en 2009 avait identifié «neuf frontières planétaires» en passe d’être franchies. A savoir le changement climatique, les atteintes à la biodiversité, l’acidification des océans, l’affaiblissement de la couche d’ozone, les cycles du phosphore et de l’azote, l’utilisation de l’eau douce, les pertes de sols, la charge atmosphérique en aérosols et la pollution chimique : http://www.wbcsd.org/work-program/capacity-building/sdmi/src.aspx.

 

Fin 2015, la 21e conférence des parties de la Convention des Nations Unies sur les changements climatiques tenue à Paris (COP 21) aboutissait à un accord fixant l’objectif de contenir «l’évolution de la température moyenne de la planète nettement en dessous de 2°C» (art. 2, alinéa 1, lettre a). La Convention elle-même demande depuis 1994 (!) «de stabiliser (…) les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère à un niveau qui empêche toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique. Il conviendra d’atteindre ce niveau dans un délai suffisant pour que les écosystèmes puissent s’adapter naturellement aux changements climatiques, que la production alimentaire ne soit pas menacée et que le développement économique puisse se poursuivre de manière durable».

 

Un peu plus tôt, en septembre 2015, par l’adoption de l’Agenda 2030 et des 17 Objectifs de développement durable, l’Assemblée générale des Nations Unies proclama à la face du monde la liste des enjeux prioritaires: www.un.org/sustainabledevelopment/fr/objectifs-de-developpement-durable/. Parmi eux, le n° 12, Etablir des modes de consommation et de production durables, reprend la formulation du Plan d’action adopté 13 ans auparavant par le Sommet mondial du développement durable de Johannesburg : Des «changements fondamentaux dans la façon dont les sociétés produisent et consomment sont indispensables» (§ 14).

 

On sait ce qu’on doit faire mais ne le fait pas

Le diagnostic est là, les objectifs sont posés, mieux : validés par la communauté internationale et les Etats qui la composent. On sait ce qu’on doit faire, on s’y est engagé mais on ne le fait pas. Pour notre pays, l’Office fédéral de la statistique souligne que notre empreinte écologique, c’est-à-dire notre consommation de ressources, dépasse de plus de 3 fois ce à quoi nous avons droit www.bfs.admin.ch/bfs/portal/fr/index/themen/21/03/01.htm. Autrement dit, nous vivons sur le dos d’autrui et des générations futures, accumulant une dette écologique croissante. Le Réseau Empreinte Ecologique Globale/ Global Footprint Network www.footprintnetwork.org/ fondé et animé par le Bâlois établi en Californie Mathis Wackernagel, établit chaque année le jour où l’humanité commence à vivre à crédit. Et chaque année, ce jour arrive plus tôt, et si nous ne changeons pas de cap de manière forte et incisive, il nous faudra d’ici 2025 une 2e Planète www.footprintnetwork.org/fr/index.php/GFN/page/earth_overshoot_day/ .

 

Effectivement, il n’y a aucune alternative à passer d’une économie linéaire, prédatrice, conçue sur le modèle «Je prends dans la nature, je produis, je consomme, je jette» et fondée sur le présupposé que les capacités des systèmes naturels à nous fournir en ressources et à digérer nos rejets sont illimitées, à une économie en boucles. La nature fonctionne en boucles depuis la nuit des temps, et on ne peut nier qu’elle est une forme d’économie, même constitue la base de toute économie humaine. Elle nous fournit l’eau, le sol, l’air, le climat, les ressources vivantes et minérales qui nous permettent d’exister. Elle travaille pour nous et, par son travail, accumule du capital – le capital-nature. Nous n’aurions pas la moindre chance de gagner une guerre que nous lui déclarerions. Pourtant c’est bien ce que nous faisons…

 

L’initiative pour une économie verte est exactement ce qu’il nous faut

L’initiative pour une économie verte demande exactement cela : inscrire nos activités économiques dans les capacités de charge de la planète. Nous savons le faire, les bonnes pratiques existent, toutes les branches et tous les types d’activité ont développé les savoir-faire propres à une économie de la durabilité ; il s’agit maitenant de généraliser ce qui a fait ses preuves. L’économie circulaire : tout déchet est une ressource au mauvais endroit, alors servons-nous en. L’économie de la fonctionnalité : vivre de la réparabilité et non de l’obsolescence, alors faisons-le. L’écologie industrielle : agencer sur le territoire les activités économiques en sorte que les déchets de l’une puissent servir de ressources à l’autre, alors appliquons-le. De l’agroécologie à la maison positive, une multitude de solutions s'offrent à nous.

 

Une campagne qui valorise l’irresponsabilité

Une campagne d’une virulence incroyable est déclenchée par les partisans du court-termisme et de l’économie prédatrice, pour contrer l’indispensable passage à l’économie verte : pas maintenant, sans contraintes, il faut que la mutation soit incolore, inodore, indolore… Comme si les mutations économiques pouvaient prendre place sans effort, sans difficultés, sans douleur. Et s’y refuser, c’est s’exposer à des difficultés infiniment plus grandes, se condamner à des efforts bien plus conséquents. Une évidence ! Et pourtant, cette campagne nie le potentiel d’innovation, nie la capacité d’adaptation, nie les possibilités de la technique – toutes choses pourtant évoquées à tout propos en d’autres circonstances, exalte la loi du moindre effort et l’avachissement de l’humanité dans un consumérisme délétère et sans âme. Pathétique. Mensonger. Ridicule. Sauf qu’ici, c’est un ridicule qui tue.

 

L’option pour l’économie durable devrait, selon les adversaires de l’initiative, reposer sur la seule initiative du consommateur, et seulement pour ceux qui sont prêts à «changer leur mode de vie», perspective horrible et inconcevable pour d’aucuns, qui préfèrent sans doute attendre que la catastrophe écologique les y oblige. C’est oublier que les externalités ne sont largement pas intégrées dans les prix, que le bon marché est souvent mauvais environnementalement et socialement – autant d’incitatifs au dumping écologique et social de la part tant du consommateur que du producteur. C’est oublier que l’économie durable n’est pas une option pour quelques happy few ou individualistes invétérés, mais une exigence de la survie collective, et si l’on veut que les bonnes pratiques de la durabilité deviennent le standard de tous, ce sont bien les conditions cadre qu’il faut changer.

 

Il est temps de placer l’économie dans un cadre d’intérêt général

Face au déchaînement des lobbies du court terme, rappelons-nous de tous les débats de ces dernières années sur les dérapages d’une finance incontrôlée, sur les paradis fiscaux, sur l’explosion des inégalités, sur les polluants ou le tabac, sur la nécessité de placer l’humain, le sens des choses, l’emploi, la qualité au cœur d’une économie enfin mise au service de la société humaine… Partout on retrouve le même clivage, entre intérêts lucratifs de certains secteurs et intérêt général. Allons-nous vraiment sacrifier ce dernier, alors que nous avons l’occasion d’orienter collectivement les choses dans la bonne direction?

 

C’est bien le moment de faire le parallèle entre ces critiques largement partagées et la nécessité de mettre en place, localement et globalement, les solutions permettant une vie digne sur cette Planète. 35 ans pour se mettre en règle face à la Terre, pour cesser de gaspiller à tort et à travers, c’est ce que l’initiative demande. La seule chose qu’on puisse lui reprocher, c’est que 35 ans c’est probablement déjà bien long.

 

Durant 20 ans, les climatosceptiques ont empêché toute action efficace en matière climatique, et avec chaque jour qui passe, le enjeux deviennent plus complexes, plus coûteux, plus difficiles à traiter. On peut déjà prédire que les générations futures accuseront ces obscurantistes irresponsables de crime contre l’humanité. La démocratie suisse est magnifique et souvent enviée. Mais elle a un talon d’Achille redoutable : avec un nombre suffisant de millions il est possible, par une propagande bien faite, de modifier la perception normale qu’a le citoyen de ses intérêts, d’acheter sa voix. Alors soyons nombreux à ne pas nous laisser acheter.


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