Squattant le débat climatique, l’hydre nucléaire relève la tête

Le lobby nucléaire qu’on croyait mort et enterré après le vote le 21 mai 2017 de la nouvelle loi sur l’énergie qui interdit toute nouvelle centrale nucléaire en Suisse (« L’octroi d’autorisations générales pour la construction de centrales nucléaires est interdit ») relève la tête, prenant en otage le débat climatique.

Remplacer le fossile par le fissile, est-ce vraiment si facile ?

Un petit calcul va permettre de donner rapidement la réponse. C’est la règle des 3 x 10: 10 ans de travail avant la mise en service d’un réacteur nucléaire, 10 milliards de $ par unité de production de 1000 MWe, 10 % de la production d’électricité est d’origine nucléaire dans le monde.

10 ans de travail : le dossier de construction et d’autorisation, la préparation du site, les travaux de génie civil, l’installation elle-même, les essais.
10 milliards, sans les coûts de démantèlement (estimés à la moitié de ce montant) et de gestion des déchets.
10% de l’électricité mondiale, qui elle-même représente 20% du mix énergétique mondial, c’est donc…2 %. Le fossile quant à lui représente environ 75% de ce mix, le solde étant la biomasse (bois…).

Ces 2% sont assurés aujourd’hui par quelque 450 réacteurs. Pour ne serait-ce que doubler cette part, passer de 2% à environ 5% (en supposant une stabilisation de la consommation, qui est malheureusement loin d’être acquise), il faudrait attendre 10 ans, dépenser 4500 milliards… pour un effet condamné à rester fort limité. A moins que… comme certains pronucléaires ne se gênent pas de le revendiquer, on accélère le rythme. Ainsi pouvait-on lire dans le journal allemand Die Welt du 27 février dernier qu’il faudrait construire… 115 réacteurs par an dans le monde !

La stratégie de la mise en valeur des énergies renouvelables décentralisées, géothermie, éolien, solaire, hydraulique, biomasse combinée avec une vraie volonté de parvenir à un usage économe des énergies est infiniment plus réaliste. Elle est clairement meilleure en termes d’efficience par rapport au résultat, d’engagement de moyens et de résilience du système énergétique, y compris en termes d’emplois diversifiés et locaux.

Et les risques ?
Tout cela sans prendre en compte le problème clé de cette forme de production d’énergie : la radioactivité. Une centrale nucléaire, c’est tout simplement une chaudière à eau dont la vapeur actionne une turbine, sauf que … la chaleur à l’origine de la production de vapeur est issue de la réaction radioactive. Il se trouve que si l’on sait parfaitement mettre en route cette radioactivité, l’on reste totalement incapable de la stopper une fois lancée.

Et c’est ainsi que le nucléaire dit civil ajoute sa dose de radioactivité à la radioactivité naturelle et celle militaire. Chaque réacteur nucléaire de plus, c’est autant de radioactivité en plus qu’il faut pouvoir confiner de manière étanche de la biosphère. Ceci sur tout le circuit de l’atome, la mine, les transports, l’enrichissement, son usage dans les réacteurs sous forme de barres de combustible – puis sa gestion comme déchet durant des milliers d’années.

Ce problème n’a jamais été résolu et c’est pourquoi de nombreux pays ont décidé de ne pas s’engager sur cette voie, ne voulant pas faire payer les générations à venir pour notre confort (ou notre paresse) d’aujourd’hui. S’ajoutent, en quelque sorte comme le “sommet de l’iceberg nucléaire”, les accidents tels que celui de Tchernobyl ou de Fukushima, qui statistiquement vont nécessairement augmenter avec le nombre des installations, quelles que soient les précautions prises.

Remplacer le fossile par le fissile, non merci, nous avons mieux à faire. Ne cédons pas à la tentation de cette diversion que ne fait que remplacer (très partiellement vu les coûts et les délais) un mal (le changement climatique) par un autre (l’irradiation radioactive progressive de la Planète). Et au final, au lieu d’avoir un problème, nous en aurons deux.

Climat: les jeunes se mobilisent pour notre avenir à tous

Depuis quelques semaines la jeunesse de nos pays se bouge pour un droit élémentaire, celui de pouvoir connaître demain une Planète viable et vivable. Les menaces sont graves et sérieuses : déstabilisation de bases de la vie comme le climat et la biodiversité, relance de la course aux armements, augmentation des inégalités – avec des chefs d’Etat dans des pays comme le Brésil ou les Etats-Unis qui appuient sur l’accélérateur dans le mauvais sens…

Devant ces risques majeurs, le déni, le refoulement, l’ignorance ne sont plus possibles. Pour de plus en plus de jeunes, les yeux se dessillent, le consumérisme béat n’est plus acceptable, l’angoisse devient palpable, les apprentissages scolaires sont questionnés sous l’angle de leur utilité, la mobilisation devient une évidence.

Un mouvement est né, souhaitons-lui longue vie. Car si le »monde adulte» a affirmé voici un bon moment déjà les Droits des générations futures, selon la célèbre phrase attribuée à Antoine de Saint-Exupéry: «Nous n’héritons pas de la Terre de nos parents, mais l’empruntons à nos enfants» préfigurant l’idée de la durabilité, il appartient aux jeunes de les revendiquer comme une évidence, élémentaire, biologique, base de tous les autres droits (et devoirs !).

Mais tout mouvement social pour peser sur les événements et ne pas être un feu de paille doit se donner 1) une structure et des porte-parole et 2) une capacité de formuler des revendications concrètes. Ainsi, voici 50 ans, le mouvement des droits civiques mené par Martin Luther King aux Etats-Unis était-il focalisé sur l’égalité de droits de tous les citoyen.n.es americain.e.s, indépendamment de la couleur de leur peau. A l’inverse, des mouvements comme Occupy Wall Street ou Nuit debout se sont épuisés en vaines palabres.

Pour rassembler et durer : des objectifs concrets et significatifs
A cet égard, il me semble que les objectifs en matière climatique et de durabilité doivent être à la fois concrets, immédiatement réalisables et significatifs, c’est-à-dire à la fois emblématiques, mobilisateurs et capables de réduire la pression sur le milieu de vie.

La toile de fond est bien évidemment la contribution de la Suisse aux émissions de gaz à effet de serre (GES), mesurée en équivalents carbone, puisque le CO2 n’est pas seul en cause. Or, si les émissions de GES comme la consommation d’énergie sur le territoire suisse ont pu être à peu près plafonnées depuis 25 ans, malgré une augmentation de 25% de la population et de 45% des activités économiques (telles que mesurées par le PIB), il n’en a pas été de même des GES émis hors de Suisse en fonction de notre importation de biens et services (énergie dite grise). Ainsi l’Office fédéral de la statistique a-t-il indiqué dans une étude publiée voici une année que «les gaz émis à l’étranger (…) représentent près des deux tiers de l’empreinte totale de la Suisse». Ce même Office publie sur son site internet que : «le déséquilibre entre empreinte écologique par personne de la Suisse et la biocapacité mondiale existe depuis plusieurs décennies. Ce mode de vie est uniquement possible grâce à l’importation de ressources naturelles ainsi qu’en exploitant des biens communs globaux (comme l’atmosphère). Toutefois, ce mode de vie n’est pas durable car la consommation suisse par personne est 2,9 fois plus grande que les prestations et ressources environnementales globales disponibles par personne (…). Nous vivons donc aux dépens des générations futures et d’autres régions du globe«

C’est pourquoi l’on parle du facteur 3 : il nous faut réduire de 3 fois notre utilisation globale de ressources. Dans ce sens, quelques orientations sont aujourd’hui consensuelles parmi les experts en durabilité: contingenter l’aviation ; chauffer moins (chaque °C nécessite 7% d’énergie en plus et 50% de nos bâtiments sont encore chauffés au mazout) ; isoler mieux et généraliser les maisons positives (soit qui produisent plus d’énergie qu’elles n’en consomment) ; réduire fortement le trafic routier au profit du rail (5 fois plus efficace énergétiquement) ; relocaliser l’économie pour minimiser l’énergie grise et celle due aux déplacements ; favoriser la réparabilité, la réparation et l’entretien ; passer à l’agro-écologie et réduire la part de la viande ; prendre soin de la végétation et des forêts, grands consommateurs de gaz carbonique…

Dix engagements à la fois individuels et collectifs
Mais pour avancer, on ne peut se contenter d’orientations, il faut des actions qui les concrétisent. J’en vois dix qui peuvent à la fois être inscrites immédiatement dans nos pratiques quotidiennes et être revendiquées comme exigences pour tous.

1) Je lutte contre l’obsolescence organisée, répare ou amène à une réutilisation les objets de mon quotidien ; je n’achète que ce qui est vraiment nécessaire -> je revendique une législation qui fasse de l’économie circulaire la règle : tout déchet est une ressource au mauvais endroit !
2) Je boycotte le plastique tant que le recyclage à 100% de cette matière très peu durable dans mes mains mais persistante durant des siècles dans l’environnement n’est pas assuré –> je demande que ce principe soit inscrit dans la loi.
3) Je réduis ma consommation de viande et de produits carnés de 50% -> je demande au secteur agro-alimentaire d’aller dans le même sens.
4) Je refuse tout produit comportant de l’huile de palme ou ayant nécessité d’importer du soja, tant que ces matières proviennent de la destruction de la forêt tropicale -> je demande que la législation impose ce critère.
5) Je soutiens le développement des énergies renouvelables pour sortir de l’ère du fossile et du fissile qui assurent aujourd’hui 78% de notre consommation d’énergie et me réjouis de chaque éolienne, de chaque capteur solaire, de chaque installation valorisant la géothermie ou la chaleur de l’environnement réalisées dans les règles de l’art -> je demande la mise en œuvre de la stratégie énergétique votée par le peuple le 21 mai 2017.
6) Je privilégie les produits bio et du commerce équitable -> je demande que leur promotion soit inscrite dans les lois, les programmes de soutien et les politiques d’achat des collectivités publiques.
7) Je ne prends plus l’avion pour des distances de moins de 1000 km et refuse les véhicules surmotorisés (4×4) partout où ils ne sont pas techniquement indispensables -> je demande une législation dans ce sens.
8) Je demande que les flux financiers aillent dans le sens d’un développement durable du monde tel que défini par les Objectifs de développement durable des Nations Unies -> je veux que ces objectifs s’imposent pour tous les investisseurs privés et publics.
9) Je favorise la biodiversité locale chaque fois que je peux et m’oppose aux abattages d’arbres, de haies ou à d’autres atteintes dans mon environnement -> je demande une politique de promotion de la biodiversité à tous les niveaux
10) Je m’informe, je m’applique une éthique de l’information et combats les préjugés, les fake news, vérifie ce que j’entends avant de le répercuter -> je propage cette éthique autour de moi car la citoyenneté repose sur une pensée et une parole justes.

Voilà quelques propositions à débattre pour notre avenir commun et le vivre ensemble sur cette Terre, notre bien le plus précieux !

Responsabiliser les multinationales, l’heure du choix

En 2011, dans le cadre de la préparation de la conférence des Nations Unies sur le développement durable (dite Rio + 20), le Programme des Nations Unies pour l’environnement avait défini ainsi l’économie verte, ou durable, un des enjeux de ce rassemblement international : «une économie qui entraîne une amélioration du bien-être humain et de l’équité sociale tout en réduisant de manière significative les risques environnementaux et la pénurie de ressources». Cette définition n’a pas pris une ride et décrit excellemment la direction à prendre.

La nécessaire transition vers la durabilité concerne les Etats, les consommateurs – donc chacun.e de nous, mais aussi les entreprises. Parmi celles-ci, particulièrement en point de mire, les transnationales, dont la régulation reste très en-deçà des nécessités. Il est en effet tentant et facile, quand on pèse économiquement bien plus que de nombreux Etats, de profiter du laxisme et de la fragilité de nombre d’entre eux et d’utiliser les avantages qu’on peut tirer de ces situations. A commencer par les paradis fiscaux…

Devant ces abus et pour tenter de répondre à la pression de l’opinion, un certain nombre d’engagements volontaires se sont développés ces dernières années, par exemple dans le secteur alimentaire (RSPO), des matières premières ou de filières comme l’or. Mais les exigences de ces référentiels sont variables, tout comme leurs mécanismes de contrôle, et n’engagent que les entreprises qui souhaitent s’y tenir. Il en va de même pour des approches plus larges comme le Global compact (ou Pacte mondial) lancé par Kofi Annan en 2000.

Aucune entreprise, PME ou multinationale, n’assume ouvertement ne pas respecter les critères de la durabilité sociale ou environnementale, mais dès qu’il s’agit de passer de normes volontaires à géométrie variable à une régulation étatique, les réticences voire les oppositions démasquent la faiblesse de la volonté de bien faire. On cherche avant tout à se garantir des marges de manœuvre pour faire des affaires dans des conditions fort discutables : puisque les autres le font, pourquoi pas moi ?

Passer des engagements à bien plaire aux obligations légales
Pour mettre fin à ces tentations et à ce flou, il appartient aux Etats de prendre les mesures nécessaires pour faire respecter sur leur territoire les normes universelles de durabilité. Celles-ci sont aujourd’hui bien codifiées dans de nombreux documents et traités internationaux (climat, biodiversité, droit de la mer, conventions de l’OIT, etc.) et servent de référence notamment à la finance durable ; de plus, chaque Etat reste libre de les compléter au besoin.

Les bonnes pratiques volontaires ont parfaitement démontré la faisabilité de la durabilité dans le quotidien des entreprises, et il faut éviter tout retour en arrière. La difficulté alléguée est souvent que dans une économie hautement spécialisée, le contrôle de la chaîne des sous-traitants est d’une grande complexité. Cet argument est particulièrement fallacieux, car la vérification de la bienfacture du service rendu par un sous-traitant, des délais et des prix est d’ores et déjà la première tâche du mandant… Et soit on sait intégrer les qualités écologiques et sociales dans les processus de production et les impacts de ce qu’on produit, soit on ne sait pas le faire, mais dans ce cas, les engagements volontaires sont eux aussi sans valeur…

A un moment où le consommateur en bout de chaîne réclame à juste titre ne pas être seul à devoir faire l’effort de l’engagement écologique et social, se laissera-t-il ébranler par le sempiternel argument de la compétitivité, des coûts et du risque de la concurrence déloyale, tant que tous les Etats n’auront pas fait le ménage chez eux ? C’est l’occasion de rappeler que si nous sommes d’accord d’ajouter 50 cts au prix d’un t-shirt cela permettrait d’éviter la répétition de catastrophes comme celle du Rana Plaza qui en 2013 a fait plus de mille morts parmi les travailleuses du textile au Bangladesh. 50 cts – alors que de nombreuses personnes sont d’accord de payer des prix conséquents pour des couleurs, des marques, des formes à la mode, dont la différence avec le t-shirt de base est un multiple de ces misérables 50 cts.

Le prix reste un argument très subjectif et le nivellement par le bas n’a jamais été un créneau gagnant sur la durée, ni l’argument de marketing des entreprises suisses, fondé sur la qualité. Or aujourd’hui la qualité d’un produit doit intégrer sa qualité durable.

Divers pays ont déjà légiféré dans ce sens. En France, ainsi que l’indique le ministère de l’économie et des finances, «la loi relative au devoir de vigilance des sociétés mères et des entreprises donneuses d’ordre a été promulguée le 27 mars 2017. Cette loi créé l’obligation, pour les sociétés par actions employant, en leur sein ou dans leurs filiales, au moins 5’000 salariés en France ou au moins 10’000 salariés dans le monde, d’établir un plan de vigilance, de le mettre en œuvre et de le publier. Ce plan comporte les mesures de «vigilance raisonnable propres à identifier et à prévenir les atteintes graves envers les droits humains et les libertés fondamentales, la santé et la sécurité des personnes, ainsi que l’environnement». Il couvre les activités de la société, de ses filiales directes ou indirectes, de ses sous-traitants et fournisseurs avec lesquels elle entretient une relation commerciale établie, dans la mesure où ces activités sont rattachées à la relation. »

L’Allemagne a l’intention d’aller dans le même sens, si en 2020 la moitié des entreprises concernées ne se sont pas donné des règles suffisantes. Au Royaume Uni, le Modern Slavery Act de 2015 oblige les entreprises à prendre leurs responsabilités sociales sur toute la chaîne de valeur. En Suisse, suite au dépôt de l’initiative pour des multinationales responsables, un contre-projet est en discussion au parlement, plus précisément au Conseil des Etats.

C’est l’occasion de rappeler l’importance pour l’image de marque de l’économie suisse de pouvoir se targuer de sa conformité à la durabilité, de se mesurer à un standard légal et non volontaire et d’apporter sa contribution à la nécessaire transition globale et locale vers la durabilité. Finalement, il s’agit de créer de la valeur économique et simultanément de la valeur sociale et environnementale. Un nombre croissant d’entrepreneur-e-s l’ont compris, comme en témoigne le comité «Economie pour des entreprises responsables www.entreprises-responsables.ch«. Nous souhaitons que les entreprises qui ont leur siège en Suisse puissent porter les valeurs de la qualité suisse dans le monde et que nous puissions être fiers de leur contribution.

Milieu populaire et gauche, le divorce est-il définitif ?

Le mouvement des gilets jaunes en France s’est brutalement invité dans un paysage politique que le président Macron avait déjà bien remodelé à sa façon. Il répercute une révolte de fond qui telle une traînée de poudre est en train de retourner la table du jeu politique mondial. « Hommes forts» du type Putine ou Erdogan qui canalisent très étroitement toute liberté d’expression, tout en restant relativement populaires dans leur pays, élections de Trump et de Bolsonaro en Amérique, et sur le continent européen, une droite populiste de plus en plus décomplexée, extrémiste, prête à faire voler en éclats tout ce qui est supranational.

Souhaitant faire table rase des acquis de l’après-guerre, ce mouvement annonce une nouvelle donne politique, face à laquelle les forces humanistes n’ont encore trouvé ni la bonne réponse ni le bon « narratif » mobilisateur.

L’idéologie dominante de cette réaction est une étrange mixture entre laisser-aller économique et agressivité nationaliste, rejet de la concertation internationale, des droits de l’homme, de la transition écologique, des droits des minorités et même des acquis du féminisme (voir les positions de l’extrême-droite en Andalousie, où elle participe au gouvernement local qu’elle veut pourtant abolir – et qu’elle abolira dès qu’elle le pourra). Rien, a priori, d’ailleurs, qui ferait avancer la cause des électrices et électeurs optant pour ces formations.

Les « élites » au pouvoir économique et politique désormais rejetées si violemment paient le prix fort d’avoir constamment eu de beaux principes à la bouche sans les réaliser au quotidien. Inscrire, comme en France, sur toutes les mairies Liberté-égalité-fraternité et accepter que la fracture sociale et territoriale, déjà dénoncée (sans suites concrètes) en son temps par Jacques Chirac, ne cesse de s’accroître ne peut que finir en révolte. Stéphane Hessel l’avait annoncée dans son manifeste « Indignez-vous » – ce n’était certainement pas l’orientation qu’il lui aurait souhaitée… Mais à force de jouer avec le feu, l’incendie finit par arriver !

On peut comprendre que la droite néolibérale et un centre traditionnellement peu actif soient décrédibilisés après tant d’années de difficultés pour les perdants de la mondialisation – qui semblent bien dans plusieurs pays industrialisés être une majorité de la population! Mais la gauche, dont le projet a toujours été l’égalité des chances, un emploi et un revenu décents pour tous, le souci du bien commun, la protection du faible du fort ?

Tout se passe comme si les perdants de la mondialisation rejettent de la même manière tous ceux qui ont été ou sont au pouvoir, quelle que soit leur couleur, et s’accrochent à la seule valeur qui leur semble encore solide : la nation. Ces réflexes tribaux et tripaux ne pourront pas être surmontés si facilement, car ils expriment un besoin instinctif et légitime de reconnaissance et de protection.

Quelques hypothèses
La social-démocratie n’est plus, dans plusieurs pays d’Europe, Grèce, Italie, France, Pays-Bas, que l’ombre d’elle-même. Si elle résiste mieux au Portugal ou en Grande-Bretagne, elle plafonne entre 10-20% dans les pays où naguère encore son score était largement le double, notamment dans les pays germaniques et nordiques.

Quant à une gauche plus radicale, on a vu ses limites en Grèce et aussi en Espagne ; si elle a su renouveler ses représentant-e-s, créer de bonnes dynamiques municipales, son score reste lui aussi fort limité. Ses divisions font le reste, mais n’expliquent pas tout, car, même unie, la gauche reste loin de résultats permettant de gouverner.

C’est que le lien séculaire et sentimental entre le milieu populaire et la gauche est largement cassé. Les raisons de ce divorce, qui s’est préparé lentement mais sûrement au fil d’une génération, sont autant conjoncturelles que de l’ordre de la perception.

Une première réponse est que le milieu populaire perçoit les représentant-e-s actuel-le-s de la gauche comme faisant eux aussi partie d’une élite bien située économiquement, bien logée, loin des risques et de l’insécurité économique, sociale et physique. Qui prêche le vivre ensemble, mais est à l’abri tant des conflits entre ethnies et cultures des quartiers populaires, que de la concurrence sur le marché de l’emploi.

Une deuxième raison est que la gauche est perçue comme naïve et passive en matière de sécurité et d’immigration, bien-pensante, supposée préférer l’arrivant au résident, l’étranger à l’habitant. Le fait d’être démuni ou immigré ne signifie pas qu’on soit au-dessus de tout soupçon, l’être humain étant ce qu’il est, il eût fallu que la gauche le dise. Certaines personnes de gauche ont pensé discriminant de publier la nationalité de délinquants, mais le masquer c’est entretenir le non-dit, le flou et les rumeurs. Seuls les faits comptent – et ce qu’on en fait !

Les questions de sécurité ont été longtemps minimisées par une gauche mal à l’aise avec les notions de répression, de peine et de rééducation. Ce qui a suscité un sentiment de mépris et d’abandon dans le milieu populaire, las des petits et grands larcins. La sécurité pour toutes et tous est un droit – qui doit s’exercer dans le respect de l’Etat de droit ; le dénier aux plus démunis est une inégalité et une stigmatisation.

Le milieu populaire est certes prêt à entendre que ceux qui ont le plus peur de l’immigration sont souvent les immigrés d’avant, désireux d’oublier ce qu’ils ont traversé. Une fois installés, après avoir beaucoup travaillé, les nouveaux venus ne leur semblent pas de la même veine.

Le milieu populaire est prêt à partager, mais ne veut pas être dupe d’un discours moralisateur qui lui délègue les difficultés et les charges de l’intégration. Il est prêt à donner, mais ne veut pas être seul à le faire. Et il veut que les arrivants, d’une autre culture et religion, aient à faire de vrais efforts d’intégration, comme eux ont dû le faire, comme on doit le faire ailleurs.

Enfin, un certain discours anti-capitaliste, anti-propriété, fait peur au milieu populaire, attaché au peu qu’il possède : une petite maison, un petit bas de laine, une petite entreprise ; lutter contre les abus du marché et de la propriété oui, les abolir, non… Le milieu populaire est à la fois conservateur, soucieux d’ordre et de stabilité, généreux et émotif. Il peut aller jusqu’à se méfier de prestations sociales proposées par la gauche, tant il doute de ses compétences de gestion financière et économique.

Autre enjeu : ce n’est pas parce qu’on doit combattre le nationalisme agressif qu’il faut ne plus être fier de ce qu’on est, de ses origines, de son parcours, de sa région, de son pays. Tout est dans la manière. On peut parfaitement être patriote d’une manière qui respecte le local et le global, et les devoirs des nations face à ces deux niveaux. Je me rappelle d’une confidence qu’au lendemain d’élection fédérale une jeune dessinatrice en bâtiment m’avait faite : ayant rapidement pris connaissance des messages électoraux, elle avait opté pour l’UDC, à ses yeux « le seul parti qui aime encore la Suisse. »

Le sentiment d’appartenance offre un abri, et c’est ainsi que l’idée européenne aurait pu et aurait dû être vendue et réalisée : comme une nation, pluriculturelle, tels que le furent les vieux empires d’avant 1918. La gauche européenne a largement abandonné ce terrain à la droite nationaliste qui a fidélisé son public autour d’images réductrices. C’est d’autant plus paradoxal en Suisse, car la Suisse a la grande chance que son identité ne soit pas ethnique mais politique – précisément le projet de vivre ensemble entre régions, cultures, langues différentes dans le respect de leurs diversités et de la loi commune – une sorte de petite Europe au cœur de l’Europe.

Ce travail sur l’identité n’ayant pas été assumé, d’autres ont rempli le vide et détourné les valeurs nationales à leur profit … Il faudra beaucoup d’humilité, d’actes collant aux paroles, d’écoute et de soutien au quotidien – ce qui est notamment la force et la signature des bon-ne-s élu-e-s municipaux – pour remonter la pente et redonner une chance à un humanisme renouvelé, car volontariste – et populaire.

L’écologie sera sociale ou ne sera pas

La perception que l’écologie conduit à des restrictions et nous fait revenir en arrière est encore très ancrée dans les esprits. Mais c’est le contraire qui est vrai. D’ailleurs, ceux qui se disent conservateurs et qui devraient conserver ce qui nous fait vivre conservent en réalité un mode de vie destructeur et une vision conventionnelle, pharisienne et hypocrite du vivre ensemble (la famille unie et dans une définition normative, une religiosité avant tout formaliste, un nationalisme réducteur et exclusif). Et ceux qui se soucient des équilibres écologiques désespèrent de ramener les humains à la raison: changer nos modes de vie pour sauvegarder l’essentiel des acquis du progrès, conserver ce que nous avons de plus précieux : les fonctionnalités et les merveilles de cette Planète que nous sommes en train de ravager.

En réalité, il n’y a que deux façons de se sortir de la dynamique perverse dominée par le toujours plus et les promesses non tenables : organiser la réduction de l’empreinte écologique et retrouver une autonomie locale, ou subir cette réduction dans un désordre qui peut marquer la fin du vivre ensemble et des valeurs d’humanité. A nouveau, les uns se soucient des budgets publics et les autres du fonctionnement de la nature et du fait qu’on vit depuis une bonne génération au-dessus de nos moyens. Oui, l’humanité danse sur un volcan. Et en élisant de plus en plus des dirigeants dénigrant la concertation internationale et mettant en avant le seul intérêt national (ou plutôt la vision qu’ils en propagent), on s’éloigne à chaque fois plus de la solution et légitime la loi du plus fort.

Comment expliquer ce refus de corriger la trajectoire, cette course à l’abîme ? Le développement durable consiste à mobiliser ensemble les facteurs écologiques, économiques et sociaux. Cette trilogie a longtemps été mal comprise, Mais elle est fondamentale.

Le modèle économique dominant nous vient tout droit de la révolution industrielle et son horizon est celui des conquérants du 18e et 19e siècle. A cette époque, bien qu’on sache déjà exterminer des espèces entières (le bison a failli y passer), la nature pouvait paraître immense à échelle humaine et sa résilience également. Après deux siècles de prédation, de transformation du carbone fossile en gaz carbonique, de pollution des milieux naturels, les grands équilibres sont touchés : cycle de l’eau, de l’azote, du phosphore, du climat… La capacité de renouvellement des espèces, des sols, des forêts, des océans est atteinte et les ressources non renouvelables peu à peu dissipées. Le modèle économique ne se soucie pas des limites des capacités de la nature à nous fournir en ressources et à digérer nos rejets !

Le changement a besoin d’un nouveau modèle d’affaires où le résultat positif financier corresponde à un résultat positif écologique et social ; des pratiques comme l’économie circulaire et de la fonctionnalité, le commerce équitable, l’économie sociale et solidaire montrent l’exemple. Mais sans intégrer aux calculs économiques la valeur des services rendus par la nature (les services écosystémiques), sans internalisation des externalités dont une activité charge autrui, la rentabilité dépend exclusivement du bon vouloir des consommateurs à payer le juste prix. Cela donne au mieux un marché segmenté, 10 à 15 % de la population faisant le choix d’une consommation responsable, la grande majorité répondant aux offres existantes et promues en toute légalité. Pourquoi se priver si tout le monde consomme « comme moi »?

Le changement a aussi besoin d’un nouveau référentiel. Il est irresponsable de continuer à s’en tenir au PIB comme seule mesure de la réalité ; cela fait un demi-siècle que l’on dénonce ses lacunes criantes. Et il a besoin d’une garantie d’équité. En France, le mouvement social des gilets jaunes, jacquerie des temps modernes, exprime un rejet virulent d’élites sans empathie ni proximité, symbolisées aux yeux de beaucoup par la figure lisse du « sunny boy mondialisé Macron ».
Mais n’a-t-on vraiment que le choix entre Macron et Trump ?

Sans nouveau contrat de social pas de salut
Sans nouveau contrat social, pas chemin vers l’écologie, cela est désormais évident. Un des principes internationalement retenus dans la synthèse entre environnement et développement conclue au Sommet de la Terre de 1992 a été celui des responsabilités communes mais différenciées des Etats, selon leur part dans la charge environnementale mondiale. Ce principe vaut aussi au sein des Etats, pour la population de ceux-ci. Augmenter le prix de l’essence alors que bien des déplacements sont imposés par le fait que le travail se trouve à 50 km du domicile et que les dessertes ferroviaires locales ont fermé depuis des lustres ne peut être vécu que comme une inégalité de plus.

Les chiffres sont clairs : aucune politique de redistribution n’a accompagné la fin du modèle des 30 Glorieuses avec son plein-emploi et son ascenseur social. Les augmentations impressionnantes de productivité n’ont pas réduit le coût de la vie et le gros de la population s’appauvrit ou du moins connaît, à l’inverse d’une promesse de progrès, un souci accru du lendemain. Car, dans un mouvement désespéré de faire repartir le modèle grippé, on a allégé les charges des grandes fortunes, des investisseurs, de la finance – sans que cela ne fasse redémarrer le moins du monde le moteur social. Au contraire, on a, au bilan, une diminution sensible des revenus des ménages, une augmentation constante des inégalités, de vastes territoires réduits au rôle de friches industrielles ou agricoles, un sentiment profond d’impuissance et de partialité des décideurs.

La terrible expression de François Hollande des « sans dents » résonne encore dans les oreilles, lourde de mépris pour ces nombreuses personnes qui ne peuvent plus se payer les soins dentaires. Face à la nécessité de changer de trajectoire, Nicolas Hulot a excellemment résumé la situation : concilier les fins de mois de la Planète et ceux de la population. La question est cruciale et décidera du sort du vivre ensemble sur cette Terre : comment garantir l’équité sociale et l’égalité des chances en phase de décroissance nécessaire de l’empreinte écologique ?

L’écologie sera économique ou ne sera pas ; elle sera sociale ou ne sera pas – en toute logique, l’on retrouve là la trilogie de la durabilité.

Vaches sans cornes et respect des traités signés, deux sujets bien suisses…

Le premier sujet peut paraître anecdotique. Mais la pratique de l’écornage des vaches est hautement emblématique du type d’agriculture que nous voulons. Des produits aseptisés, standardisés, normalisés, issus de végétaux et d’animaux eux-mêmes normalisés, standardisés, aseptisés ?

Les cornes ? Un risque, celui de recevoir un coup… de corne. Une gêne – celle de ne pas pouvoir entasser dans les étables autant de bovidés que l’on voudrait ; ça limite le rendement, c’est sûr. On connaît cela des tomates ou des abricots cueillis avant maturité, formatés pour le stockage et le transport. Mais sans individualité, sans goût. Voulons-nous vraiment cette fuite en avant vers toujours plus d’artificialisation ?

Enlever les cornes à une vache c’est comme enlever ses griffes ou ses moustaches à son chat – c’est le dénaturer pour notre confort. Faire cela aux vaches, symboles – parfois détournés et pris au second degré – de notre pays? Laissons donc les animaux être des animaux. La possibilité que prévoit l’initiative de dédommager le surcoût pour le paysan de ce respect de ses animaux de rente est à la fois équitable et raisonnable.

Passons au second sujet : pas de juges étrangers, restons maîtres en notre pays – et voilà le mythe national de Guillaume Tell détourné à la sauce UDC. Des juges étrangers, vraiment ? Notre autodétermination en cause ? Notre pays, chacun le sait, est fortement dépourvu de ressources naturelles, et dépend donc de leur importation ; il a développé en échange un savoir-faire dans la transformation et les services, et dépend ici de la clientèle étrangère.

Du coup, pour en assurer les conditions cadre, de nombreux traités multilatéraux ont été négociés et ratifiés, selon notre libre choix. Il s’ajoute que les grands enjeux globaux ne peuvent être gérés qu’ensemble, comme la migration, le changement climatique, la lutte contre les paradis fiscaux, entre autres. Et enfin nous avons, toujours librement, conclu des accords garantissant sur le continent européen le respect des droits humains, sous l’égide du Conseil de l’Europe dont nous faisons activement partie (au point que c’est une conseillère aux Etats suisse, Liliane Maury-Pasquier, qui préside actuellement l’Assemblée du Conseil de l’Europe).

Que veut l’initiative de l’UDC ? Que notre signature d’un traité international soit en permanence révocable: il suffirait d’un changement de la constitution qui serait contraire à un engagement international pour devoir en sortir. Alors qu’il y a des procédures propres à chaque traité, connues et acceptées au moment de leur ratification, pour les quitter. Donald Trump en fait actuellement l’expérience, puisqu’il ne pourra pas résilier l’Accord de Paris avant 2020.

Tout cela parce que l’UDC veut relativiser la portée de la Convention européenne des droits de l’homme. De deux choses l’une : ou bien nous n’avons rien à nous reprocher et il n’y a pas de problèmes, ou alors nous craignons de ne pas être à jour en cette matière, et c’est bien pour parer cela que nous avons ratifié cette convention : pour donner plus de force à nos valeurs fondamentales, qu’il peut aussi arriver à nos institutions de ne pas respecter comme il le faudrait. Un peu comme il a fallu l’intervention du Tribunal fédéral pour que les femmes appenzelloises finissent par avoir le droit de vote…

L’enjeu est donc double : notre signature librement consentie d’accords internationaux ne doit pas être relativisée ; notre protection des droits humains ne doit pas être affaiblie. Quel peuple au monde accepterait d’accroître l’insécurité juridique, de réduire une garantie de ses droits individuels, de déclarer que ses engagements internationaux ne sont aucunement contraignants ? Ne donnons pas cet exemple-là.

La décroissance, quelle décroissance ?

Le rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) publié ce 8 octobre a relancé le débat sur notre modèle de développement et sur la décroissance, sujet émotionnel s’il en est.

Tout d’abord la réalité des chiffres : une humanité de plus de 7,5 milliards de personnes, auxquelles une publicité omniprésente et le soap-opéra télévisuel quotidien suggèrent fortement que la seule voie du bonheur est notre mode de consommation, qui est tout sauf durable (dans tous les sens du terme). Près de 600 millions de francs sont dépensés chaque année dans le monde pour la publicité commerciale, infiniment plus que pour promouvoir la durabilité. Or les pays développés présentent une empreinte écologique trois fois trop importante par rapport aux ressources disponibles sur la Planète.

L’impact carbone de la Suisse, un levier d’action
Ainsi en Suisse nous pouvons être légitimement fiers d’avoir réussi le «découplage» entre nos émissions de CO2, restées à peu près stables depuis 25 ans, le PIB (qui a crû durant le même laps de temps de 45%) et la population (+ 25%).

Mais n’oublions pas que l’empreinte carbone, soit les émissions générées hors du territoire national par les biens de consommation que nous importons, est deux fois plus élevée que le CO2 émis depuis la Suisse… les trois grandes causes en étant nos choix en matière de déplacements (voiture, avion), d’habitat (chauffage et équipements) et d’alimentation.

Si on ne prend en compte que les émissions de CO2 sur le territoire national, la Suisse est au 80e rang des pollueurs; si on inclut les émissions que notre consommation génère hors du pays, elle se retrouve propulsée au 14e rang, parmi les plus gros pollueurs carboniques…

Pas de volonté politique de changer le paradigme économique
Nous savons qu’il faut réduire la pression sur les ressources renouvelables et non-renouvelables, qu’il faut passer d’une économie prédatrice à une économie circulaire – qui considère que tout déchet est une ressource au mauvais endroit. Ainsi, le Sommet mondial du développement durable, tenu à Johannesburg en 2002, avait clairement demandé dans son Plan d’action (§ 14) de « modifier radicalement la façon dont les sociétés produisent et consomment». Mais nous ne le faisons pas.

Le concept économique dominant n’a toujours pas intégré les réalités biophysiques, lacune majeure discutée depuis 50 ans maintenant. Malgré les bonnes résolutions internationales, aucun gouvernement n’a réellement pris le virage de la durabilité, en en faisant la base de sa politique, notamment économique.

On continue à confondre la durabilité avec une protection de l’environnement qui serait tributaire de la performance économique, alors que c’est exactement le contraire : c’est la disponibilité des ressources environnementales qui est la condition de la performance économique ! Ainsi, rien n’arrête la course vers l’abime, puisque personne ne veut changer les conditions-cadres de l’activité économique.

Faut-il pour autant prôner la décroissance, ce terme qui en période d’augmentation des inégalités suggère une réduction des moyens de vivre alors que de nombreuses personnes peinent à boucler leurs fins de mois ? L’élection de Donald Trump est clairement liée aux enjeux de l’emploi et des inégalités, et les perdants de la mondialisation ont besoin d’entendre un discours non pas de décroissance, mais d’un autre développement.

Croître pour pouvoir décroître
Toutefois, il faut faire décroître, et très fortement, d’un facteur 3, notre prédation des ressources. De celles renouvelables, mais utilisées à l’excès : destruction de la forêt tropicale pour fabriquer des aliments pour l’élevage industriel comme le soja, ou de l’huile de palme – les ingrédients de la malbouffe mondiale si négative pour la santé ; réduction de la biodiversité en raison de la pollution chimique ; surpêche… De celles non renouvelables à échelle humaine, comme les énergies fossiles, les métaux, les sables, le sol…

C’est cela qui doit décroître. Mais pour obtenir cette décroissance – celle visée par le Club de Rome déjà en 1972 dans son célèbre et prophétique rapport Halte à la croissance ? – il faut que de nombreuses activités croissent.

Telles que les énergies renouvelables, les économies d’énergie dans les processus industriels et le bâtiment, l’agro-écologie – seule façon de nourrir une humanité en nombre croissant sans détruire les sols, la mobilité durable, la réparabilité et la réparation plutôt que l’obsolescence organisée, le commerce équitable, l’économie sociale et solidaire…

Tout cela étant lié à la création d’emplois et à une garantie de revenu qui permettent de vivre dignement et en donnant du sens. Comme l’écrivait le PNUE (Programme des Nations Unies pour l’Environnement) en 2011 : une économie durable «est une économie qui entraîne une amélioration du bien-être humain et de l’équité sociale tout en réduisant de manière significative les risques environnementaux et la pénurie de ressources.»

Pour que la décroissance de notre impact écologique puisse se faire, il faut une croissance des activités à impact environnemental et social positif, assurant un emploi et un revenu décents. Les modèles d’affaire et les techniques sont là, reste à les généraliser, à les rendre obligatoires pendant qu’il est encore temps.

Votation fédérale du 23 septembre sur l’agro-alimentaire : une chance à saisir

Cela fait des années qu’une partie, que l’on suppose croissante, des consommatrices et consommateurs réclame une production agricole et une alimentation plus saines, davantage locales, diversifiées, à impact écologique et social positif. La liste des déceptions et des scandales alimentaires est longue, depuis le veau aux hormones, les lasagnes au cheval, les émissions directes et indirectes de gaz à effet de serre, et le massacre de la forêt tropicale (poumon du monde) par d’immenses cultures industrielles de palmiers à huile et de soja transgénique – pour alimenter le fast food mondial.

Voici une année, le peuple suisse adoptait à une large majorité – près de 80% – un ajout à la constitution fédérale, l’article 104 A. Il charge les autorités fédérales de créer les conditions pour «la préservation des bases de la production agricole, notamment des terres agricoles; une production de denrées alimentaires adaptée aux conditions locales et utilisant les ressources de manière efficiente; une agriculture et un secteur agroalimentaire répondant aux exigences du marché; des relations commerciales transfrontalières qui contribuent au développement durable de l’agriculture et du secteur agroalimentaire; une utilisation des denrées alimentaires qui préserve les ressources ».

A peine six semaines après ce plébiscite, le Conseil fédéral publiait son rapport sur «le développement à moyen terme de la politique agricole» qui allait exactement en sens contraire, suscitant à juste titre l’indignation des producteurs comme des consommateurs. Les citoyennes et les citoyens se sont sentis dupés et depuis, la méfiance est de mise.

Ce 23 septembre, nous avons l’occasion de confirmer notre choix d’il y a une année en complétant cet article 104 A par deux autres, numérotés 104 B et C, rédigés de manière bien plus précise et qui sera ainsi plus difficile à contourner et à ignorer. Quand on les lit dans le texte, et non dans les interprétations qu’en font leurs adversaires, on ne peut qu’être frappé par leur complémentarité et la clarté et le bon sens de ce qu’elles postulent.

Ainsi en les acceptant tous deux, nous inscririons dans la Constitution fédérale en particulier :

• Le renforcement d’une offre de denrées alimentaires de qualité, produites dans le respect de l’environnement, des ressources et des animaux, et de conditions de travail équitables.
• La soumission des importations à ces mêmes exigences, ce qui permettrait d’en finir avec une concurrence déloyale sur les marchés.
• La promotion d’une agriculture paysanne indigène, rémunératrices, aux structures diversifiées, et l’augmentation du nombre des actifs dans le secteur agricole.
• L’interdiction des OGM.
• Le droit des paysans à multiplier, échanger et commercialiser leurs semences.
• La préservation quantitative et qualitative des surfaces agricoles.
• La suppression des subventions à l’exportation de produits agricoles et de denrées alimentaires.
• La garantie d’une information et sensibilisation sur les conditions de production et de transformation des denrées alimentaires indigènes et importées.

Oui, tout cela fait sens, va dans le bon sens d’une alimentation de qualité! Tout au long de l’année, nous sommes nombreux à dire « Ras-le-bol de la malbouffe » et de l’artificialisation croissante des choses. Ce 23 septembre nous offre une occasion à ne pas manquer de tourner la page !

Développement durable, ce qui nous paralyse…

Lors du Sommet mondial du développement durable de Johannesburg en septembre 2002, Jacques Chirac déclarait «Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. La nature, mutilée, surexploitée, ne parvient plus à se reconstituer et nous refusons de l’admettre. L’humanité souffre (…) de mal-développement, au Nord comme au Sud, et nous sommes indifférents. La Terre et l’humanité sont en péril et nous en sommes tous responsables. Il est temps, je crois, d’ouvrir les yeux. Sur tous les continents, les signaux d’alerte s’allument. (…). Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas ! Prenons garde que le XXIe siècle ne devienne pas (…) celui d’un crime de l’humanité contre la vie. Notre responsabilité collective est engagée. Responsabilité première des pays développés…» Bien dit, président, mais… ce discours est précisément un des exemples de la schizophrénie ambiante. Dont l’anthologie remplirait de nombreux volumes.

Nous savons tous ce qu’il faudrait faire, parvenons même à le formuler de manière cohérente et claire. Mais nous n’arrivons pas, individuellement, mais surtout collectivement, à changer vraiment le cours des choses. Ainsi, le document final de ce vaste rassemblement déclarait: «Des changements fondamentaux dans la façon dont les sociétés produisent et consomment sont indispensables pour réaliser un développement durable à l’échelle mondiale» (§ 14). 16 ans plus tard, la plupart des indicateurs sont toujours au rouge et pour l’essentiel le «business as usual» mortifère continue.

Paroles, paroles, encore des paroles…
Changements fondamentaux ? Sentiment d’urgence ? Peut-on vraiment parler de cela ? Faisons un bref état des lieux pour notre pays.

– Les Suisses, champions du monde du recyclage ? Certes mais nous jetons toujours autant.
– Une stratégie énergétique fédérale gagnée de haute lutte ? Oui, mais au lieu de 700 éoliennes installables dans le respect de l’environnement, nous en avons exactement 36, qui, au lieu des 7% de notre électricité prévus en fournissent… 0,2%.
– Et notre parc automobile ? Selon le micro-recensement de 2015, «les loisirs représentent le principal motif de déplacement , avec une part de 44% des distances journalières, devant les déplacements pour le travail (24%)» – et des véhicules toujours plus gros et toujours plus puissants.
– Nos aéroports ? Débordés, on ne pense qu’à les agrandir – alors que l’aviation devrait être réservée aux seuls déplacements lointains et indispensables…
– Le monde agricole a un besoin vital des insectes pour la pollinisation, et de la microfaune du sol pour en assurer la fertilité. Pourtant il panique à l’idée d’être privé un jour de pesticides…

La plupart des dirigeants ne donnent pas l’exemple, loin s’en faut
Ces contradictions de la femme, de l’homme «de terrain» n’excusent toutefois pas la schizophrénie régnant au sommet. Au contraire : c’est l’inaction des dirigeants qui légitime l’inconséquence de la population, ce sont eux qui disposent des manettes du pouvoir, même si par fausse modestie ils affectionnent de dire le contraire. Pourtant ils sont généralement bien informés; ils sont même souvent de bonne foi. Alors pourquoi ne font-ils quasiment rien en ce domaine qui soit contraignant, exigeant, mobilisateur, créateur d’emplois et d’investissements durables?

Ce n’est pas seulement le poids des lobbies. Car contrairement à certains discours, la transition vers la durabilité est tout à fait compatible avec de nouveaux modèles d’affaires. Réparer plutôt que jeter, fournir des énergies renouvelables plutôt que du fissile et du fossile, généraliser les bâtiments positifs, le commerce équitable et l’agroécologie, sont autant de sources de rentabilité (raisonnable) que les modèles fonctionnant sur le court-termisme et la fragilisation écologique. Aux Etats-Unis, quoi qu’affabule et manipule Trump et son fans-club, le solaire fournit d’ores et déjà deux fois plus d’emplois que le charbon…

Deux idéologies mortifères
Les causes sont à rechercher dans deux idéologies dominantes et mortifères. D’une part celle du non-interventionnisme de l’Etat, puissamment réactivée depuis une génération par le néolibéralisme, qui paralyse l’action publique, la limite, au mieux, à des mesures volontaires, à bien plaire, condamnées à rester marginales tant que les externalités ne sont pas imputées aux prix, par exemple par une forte taxation du carbone. Ce que le néolibéralisme se refuse précisément de faire – condamnant du coup l’Etat qui s’y complairait au rôle d’observateur de sa propre impuissance.

Et celle qui s’obstine à ne pas intégrer, dans nos réflexes et nos attitudes, les conséquences de notre prolifération tant quantitative que de nos exigences, à savoir la diminution de la résilience des systèmes naturels à la base de toute vie organisée. Notre programmation instinctive héritée de la nuit des temps, que les psychologues nomment le “cerveau reptilien”, celui qui commande à nos réflexes, continue de fonctionner comme si la nature était infinie, qu’il n’y avait qu’à se servir. Et en effet, on s’obstine dans certains milieux à cultiver la posture irresponsable du Cro-Magnon conquérant… mais qui se serait trompé de plusieurs dizaines de millénaires, et à se complaire dans un machisme de très mauvais aloi, substituant le lance-pierres du Paléolithique par la moto super-puissante et pétaradante ou le 4×4 totalement inutile sous nos contrées.

Un fossé entre paroles et actes de moins en moins supportable
Décidément le fossé entre paroles et actes est de moins en moins supportable. Ce n’est nullement la faute à la notion de durabilité qui en 31 ans n’a pas pris une ride : «un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs», et qui postule une claire hiérarchie des besoins. Mais à ceux qui négligent de l’appliquer au quotidien, alors qu’ils ont reçu mission, à travers de moult engagements internationaux, de la mettre en œuvre : les responsables politiques des divers pays du monde. L’impuissance climatique en est la meilleure illustration. «Face au réchauffement, nous n’avons plus d’excuses», titrait l’édito du Temps du 18 août. En effet…

Canicule ou changement climatique en marche ?

Qu’entre juillet et août, sur une, deux voire trois semaines on frôle les 30° ne date pas d’aujourd’hui. D’après Wikipedia, «dans la Rome antique, le début de la Canicule était célébré par la fête de Neptunalia (le 24 juillet), on lui attribuait de mauvaises influences (maladies causées par la chaleur et hurlements des chiens) et on tentait de conjurer l’influence néfaste de Sirius sur les moissons en immolant des chiens roux comme le soleil. La Canicule s’achevait par la fête de Vulcania, le 24 août». Donc rien de nouveau sous le soleil ?

Si, si… chaque année bat les records de chaleur de la précédente, chaque été il faut plus chaud, plus longtemps, plus au Nord… 30° au Cercle Polaire, 40° à Tokyo, 37° à Montréal, ce sont là des températures dignes d’un été sous les Tropiques … d’autrefois. Car au Pakistan, on a atteint les 50° cet avril, tout comme au cœur du Sahara ce mois de juillet. Bref, + 10° un peu partout.

Certes, le commun des mortels associe chaleur avec loisirs, été avec délassement, baignade, glaces au bord des quais.
Mais pour les personnes âgées, pour certaines professions tenues, quoi qu’il arrive à l’uniforme ou au complet-cravate, pour les chauffeurs routiers, pour ceux qui travaillent dehors ?

Certes, prises dans les divers soucis du quotidien – la famille, le travail, la santé, les factures – la plupart des personnes ne voient dans l’été que le moment tant attendu de la respiration des vacances.
Mais quand on s’aperçoit que nos glaciers fondent à vue d’oeil – comme tous les glaciers du monde d’ailleurs, quand on voit la sécheresse ravager les champs et mettre en péril nos réserves d’eau – à peu près notre seule ressource naturelle, quand on pense aux drames des incendies des forêts, l’an dernier au Portugal, cette année en Grèce ?

Non ce n’est pas une canicule comme les autres.
Oui le changement climatique est en marche.
Nul ne sait si nous pourrons l’arrêter ou si l’humanité, demain, rôtira littéralement sous les effets des gaz de serre qu’elle ne cesse d’accumuler dans l’atmosphère.
Oui les causalités, les responsabilités sont connues.
Mais qui prend les siennes ?

Les Etats ?
Se laissant soumettre au dictat des lobbies du court terme, que font-ils vraiment pour exiger de modifier les modes de production industriels et agricoles, nos pratiques de chauffage et de déplacement ?
On sait parfaitement ce qu’il faut faire, mais on avance à pas comptés, doit déjouer mille embûches – sans parler des climatosceptiques au pouvoir dans divers pays, dont le plus grand émetteur de gaz à effet de serre par habitant, les Etats-Unis.

Les entreprises ?
Elles sont calées sur un système de prix de l’énergie qui ne prend pas vraiment en compte les effets sur autrui, la nature et les générations futures ni du fossile ni du fissile.
Donc leurs calculs sont établis sur des prix abusivement bas, faussés, que les Etats peinent infiniment à corriger, du moins au plan international.
Certaines, beaucoup même, sont prêtes à participer à la nécessaire mutation des modes de produire et de consommer, mais peu à porter le risque à elles seules.

Le consommateur ?
C’est finalement lui qui détient les clés, en faisant les bons choix.
En tant que citoyen.ne, en votant chaque fois qu’il en a l’occasion en faveur des bonnes personnes, des bonnes propositions.
En tant que consommatrice et consommateur, en votant, au quotidien, pour des biens et services à base d’énergies renouvelables, à basse teneur en gaz à effet de serre.
Et que personne ne vienne dire qu’il/elle ne sait pas que faire, où trouver l’info… Une planète viable et vivable mérite bien un petit effort. Pas plus compliqué que commander un billet d’avion sur Internet… Mais nettement moins polluant !