En route pour Prévoyance 2050 !

Après l’échec en 2017 de Prévoyance 2020, qui prévoyait de réformer simultanément l’AVS et la prévoyance professionnelle, ce sujet va prochainement revenir sous les feux de l’actualité. En effet, notre nouveau parlement devra se pencher sur le projet du Conseil fédéral pour réformer l’AVS, sous le titre AVS 21. Quant au 2e pilier, il n’a pas été oublié. Le Conseil fédéral a ainsi chargé les partenaires sociaux de lui concocter des propositions pour moderniser la prévoyance professionnelle. C’est ainsi qu’en juillet dernier, l’Union patronale suisse, l’Union syndicale suisse et Travail Suisse sont parvenus à un compromis, qu’ils ont présenté à Alain Berset, en l’invitant à élaborer un projet de loi dans ce sens. Le Conseil fédéral ne s’est pour l’instant pas exprimé sur son contenu.

S’adapter à l’évolution de la société

On pourrait d’ores et déjà débattre des chances de ces différents projets d’aboutir, mais on aura encore largement le temps d’y revenir lorsque les enjeux se préciseront. En revanche, il peut être judicieux d’essayer de se projeter dans un avenir plus lointain pour imaginer la forme que pourrait prendre notre système de prévoyance, pour s’adapter à l’évolution de notre société. Dans cette perspective, on pourra écouter avec intérêts les échanges d’un Café scientifique intitulé « Quelles réformes pour nos vieilles retraites », qui s’est tenu en public à l’Université de Neuchâtel le 20 novembre dernier. Manifestation qui a réuni des spécialistes dans différents domaines de la prévoyance, et que j’ai eu le privilège de modérer.

Réformes à court et long terme

Tous les participants à la table ronde s’accordaient sur la nécessité de procéder à des réformes en raison du vieillissement démographique et de la chute des rendements sur les marchés financiers. Mais la discussion a rapidement porté sur la difficulté de notre système de prévoyance à s’adapter à la transformation de l’environnement social et des comportements individuels. Si l’on part de la situation actuelle, et en comparaison internationale, la Suisse semble ainsi faire preuve d’un certain immobilisme, commente Ivan Guidotti, responsable des investissements chez XO Investissements et chargé d’enseignement à l’Université de Neuchâtel : « On a un bon système, mais on tarde à faire les réformes nécessaires, notamment pour s’adapter à l’évolution de la société, par exemple l’accroissement du nombre d’indépendants et d’emplois à temps partiel. »

Législation basée sur le modèle de société des années cinquante

Anne-Sylvie Dupont, professeure en droit de la sécurité sociale à l’Université de Neuchâtel et de Genève, se projette sur la longue durée : « La législation actuelle repose sur le modèle de société des années cinquante, avec quelques postulats de départ comme l’éternelle dépendance économique de la femme à l’égard de l’homme. Ce qui doit évoluer. Il faudrait ainsi qu’on prépare le système de prévoyance des personnes qui prendront leur retraite dans 25 ans, dans la perspective d’un monde différent du nôtre, avec des carrières discontinues, des créations de startups, des faillites, des mariages multiples et des familles recomposées. On réforme toujours le droit de la prévoyance dix ans après les besoins. On pourrait peut-être le faire avec dix ans d’avance ! On devrait par exemple flexibiliser l’âge de départ à la retraite ou encore détacher complètement cette problématique du sexe de la personne. On devrait également réfléchir à individualiser les droits aux prestations de retraite selon son état de santé, selon son parcours de vie, ses difficultés personnelles familiales, etc. »

Modifier la fiscalité pour encourager le travail au-delà de l’âge de la retraite

Allant dans le même sens, Isabelle Amschwand, présidente du Conseil de la Fondation Collective Trianon déplore : « On se focalise sur les paramètres techniques, tel le taux de conversion, même s’ils sont primordiaux, mais sans prendre en compte de l’évolution de notre société. Il est aussi important et urgent pour les générations qui vont nous suivre d’avoir la vision la plus globale de la transformation de la société, que ce soit en regard de l’évolution des carrières professionnelles, avec l’individualisation du travail et la montée du nombre d’indépendants. Sans oublier les changements dans l’organisation des familles, où la vie commune de 20 à 90 ans devient plutôt une exception ! »

Sur l’âge de la retraite, notre spécialiste milite également pour qu’on renonce à associer de manière rigide la retraite à l’âge, car il n’y a pas l’avant et l’après : « On pourrait ainsi encourager les gens à travailler plus longtemps par le biais de la fiscalité, avec la possibilité de différer par exemple la retraite au-delà de 70 ans, pour éviter de cumuler une rente de vieillesse avec un salaire. Sinon, pour des raisons fiscales, les personnes prêtes à prolonger leur activité professionnelle n’y trouvent aucun intérêt. »

Réduire les attentes de prestations ?

Guy Longchamp, avocat et chargé d’enseignement en droit des assurances sociales à l’Université de Neuchâtel, partage sans doute un peu moins cet enthousiasme quant aux grandes réformes à entreprendre pour flexibiliser notre système de prévoyance. Non pas qu’il serait opposé à le mettre en adéquation avec l’évolution de la société, mais en posant une condition : « Il faut abandonner tout a priori en matière de maintien du niveau des rentes. Considérons par exemple la situation d’étudiants qui commencent à travailler à 28 ans, avec des emplois mal rémunérés, impliquant des cotisations sociales minimales. On peut imaginer qu’il sera difficile de leur verser des rentes de vieillesse aussi élevées lorsqu’ils auront 65 ans que celles que touche la génération qui part en retraite aujourd’hui. Car celle-ci n’a jamais connu le chômage et a pu compter sur des augmentations de salaires régulières. »

Incohérence des politiques sociales

Anne-Sylvie Dupont pointe par ailleurs les incohérences des politiques sociales, en tout cas en Suisse romande : « A titre d’exemple, on incite les personnes âgées à rester à la maison pour éviter le plus possible le placement en EMS. Heureusement, une partie des soins à domicile est financée par l’assurance-maladie, mais la prise en charge par les proches n’est pas récompensée. Il existe bien les bonifications pour tâches d’assistance de l’AVS, mais les prestations sont conditionnelles et ridicules. Ce n’est pas donc pas logique si l’on veut maintenir les gens à domicile. »

Un système très cloisonné et aux intérêts divergents

Là encore, Guy Longchamp fait part de son accord sur de tels constats. Mais se montre à nouveau plus que sceptique sur la manière d’améliorer rapidement la situation : « Il faut rappeler le caractère très cloisonné de notre système de protection sociale, puisque l’on ne compte pas moins de dix branches d’assurance, aux intérêts divergents. Par exemple, en cas d’accident d’un salarié, la caisse de pension préférera que l’AI, les prestations complémentaires ou l’assurance accidents règlent l’incapacité de gain. Quant au fisc, pensez-vous vraiment qu’il raisonne dans les mêmes termes que l’institution de prévoyance ? En fait, il se positionne de manière exactement inverse. Idéalement, on devrait tendre à la mise sur pied d’un système de sécurité sociale plus simple, qui soit complet et global. Mais on n’est pas parti dans ce sens ! »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les leçons de créativité de Maître Léonard

Même si l’on frise l’overdose de documentaires et autres manifestations culturelles pour célébrer le cinquième centenaire de la mort de Léonard de Vinci, il serait dommage de passer à côté de la brillante et somptueuse biographie (1) que lui a consacré Walter Isaacson. On y retrouve le talent de conteur et la rigueur de l’historien américain, qui fut auparavant un grand patron de presse, qu’il a déployés dans ses livres précédents, notamment ceux qui m’ont ébloui, soit Steve Jobs (2) et plus récemment Les innovateurs : comment un groupe de génies, hackers et geek a fait la révolution numérique (3). Dernier ouvrage à lire absolument si l’on veut comprendre pourquoi et comment la technologie a transformé le monde.

Une créativité sans limite

Pour en revenir à sa dernière œuvre consacrée à la vie intime et publique de Léonard de Vinci, célébrée par la critique, on se concentrera dans ce modeste article de blog, en principe consacré à l’économie, à l’origine de sa créativité plus qu’extraordinaire. Il s’agit d’essayer de déterminer les facteurs qui ont permis à Maître Léonard de développer des compétences dans tellement de domaines et atteindre la perfection dans nombre d’entre eux.

Un autodidacte qui a tracé son chemin vers son propre génie

L’auteur nous facilite grandement la tâche en établissant en fin d’ouvrage la synthèse des traits saillants de la démarche intellectuelle et artistique de Maître Léonard, même s’il s’agit d’un génie : « Il n’est pas doté d’une maestria qui nous soit parfaitement inconcevable. Non, c’est un autodidacte qui par sa volonté a tracé son propre chemin vers son génie. Aussi, même si nous ne serons probablement jamais capables de posséder tous ses talents, nous pouvons apprendre de lui et essayer de lui ressembler davantage. »

Comment s’inspirer de Léonard

Concrètement Isaacson recense pas moins de 19 enseignements en matière de créativité que l’on peut tirer de la vie de Léonard de Vinci, soit :

  • ­Soyez curieux, inlassablement curieux Léonard a une curiosité sans limite : il veut savoir par exemple pourquoi les gens baillent, comment ils peuvent marcher sur la glace en Flandres, comment élaborer des méthodes pour résoudre la quadrature du cercle, comment se ferme la valve aortique, etc.,
  • Soyez avide de connaissances, comme s’il s’agissait d’une fin en soi Pour peindre la Joconde, le Maître n’a pas besoin de savoir comment fonctionne les valves du cœur, mais en se laissant guider par la curiosité la plus pure, il parvient à explorer davantage d’horizons et à observer davantage de connexions que n’importe quel autre peintre.
  • Émerveillez-vous comme un enfant A un certain moment de notre vie, la plupart d’entre nous arrêtent de se poser des questions sur les phénomènes du quotidien. Léonard, à l’instar d’Einstein quelques siècles plus tard, avait su conserver sa curiosité d’enfant.
  • Observez La plus grande faculté de Léonard, c’est sa capacité aiguë d’observer les choses, qui encourage sa curiosité, et vice versa.
  • Commencer par les détails Pour observer plus attentivement, le Maître recommande de procéder par étapes, en commençant par le moindre détail.
  • Imaginez des choses invisibles La première activité de Léonard au cours de ses années de formation est de faire apparaître des acteurs, de mettre en scène des représentations et des pièces de théâtre. Il mêle ingéniosité théâtrale et fantaisie, ce qui lui donne accès à une créativité combinatoire.
  • Creusez chaque sujet, même le plus improbable Il approfondit chaque sujet, comme le ferait de nos jours un geek, par pur plaisir.
  • Laissez-vous distraire La volonté de Léonard d’étudier tout sujet dont l’éclat retient son attention enrichit son esprit et les liens qu’il établit entre les choses.
  • Respectez les faits Le Maître est un précurseur de son époque quant aux expériences liées à l’observation et à la pensée critique. Lorsqu’il a une idée en tête, il conçoit une expérience pour la mettre à l’épreuve. Si son expérience démontre qu’une théorie est erronée, il abandonne son idée et en cherche une nouvelle.
  • Remettez au lendemain Alors qu’il peint la Cène, Léonard s’arrête parfois pour observer son travail pendant une heure, effectue finalement une petite retouche, puis repart. Il déclare au duc Ludovic, son commanditaire, que la créativité requiert du temps pour laisser mariner les idées et permettre aux intuitions de prendre forme. Comme le note malicieusement Isaacson, la plupart d’entre nous n’ont pas besoin de conseils pour remettre les choses au lendemain. En revanche, procrastiner comme le fait Léonard demande du travail.
  • Le mieux est l’ennemi du bien Cet adage doit être interprété dans un sens un peu particulier dans le cas de Léonard, qui préférait abandonner ses œuvres lorsqu’il ne parvenait pas à atteindre la perfection recherchée.
  • Adoptez une pensée visuelle Le Maître n’est malheureusement pas capable de formuler des équations et des concepts mathématiques abstraits. Il doit donc les visualiser. Aujourd’hui, nous n’utilisons plus cette faculté, perdant ainsi notre capacité d’apprécier la beauté sous-jacente aux lois de la nature.
  • Évitez le cloisonnement Léonard sait que l’art est une science et la science est un art : qu’il soit en train de dessiner un fœtus dans l’utérus les tourbillons d’un déluge, il gomme la distinction entre les deux.
  • Ne vous contentez pas de ce que vous savez faire Il a essayé de trouver des solutions à des problèmes aussi complexe que de construire une machine volante actionnée par l’homme ou pour dévier le lit d’une rivière.
  • Satisfaites votre imaginaire De la même manière que Léonard brouille les frontières entre science et art, il estompe celles qui séparent la réalité de la fantaisie.
  • Créez par vous-mêmes, et pas seulement pour vos patrons Il travaille à sa guise, acceptant des commandes selon ses choix comme celle du mari d’une certaine Lisa, dont il continue à travailler le portrait jusqu’à la fin de ses jours, sans jamais l’expédier à son client.
  • Faîtes des listes Celles des tâches à accomplir de Léonard sont parmi les plus précieux témoignages, affirme Isaacson, de curiosité pure que le monde ait jamais connus.
  • Prenez des notes, sur papier Cinq cent ans après sa mort, les carnets de Léonard constituent un extraordinaire témoignage du fourmillement de la pensée de ce génie multiforme. Qu’en serait-il resté si ses supports avaient été de nature numérique ?
  • Restez ouvert au mystère Tout ne doit pas nécessairement être tranché ou précisément défini.

 

(1) Léonard de Vinci – La biographie, par Walter Isaacson, Quanto, 2019

(2) Steve Jobs, par Walter Isaacson, JCLattès, 2011

(3)Les innovateurs, par Walter Isaacson, JCLattès, 2015

 

 

2e pilier : le taux de conversion devrait être de 3,83% !

Ce chiffre, établi sur la base des taux d’intérêt à fin 2018,  a été publié aujourd’hui par la société PPCMetrics dans sa cinquième étude* sur les caisses de pension. Cette enquête est basée sur les rapports annuels audités de 289 institutions de prévoyance, représentant une fortune de prévoyance de 649 milliards de francs et plus de 3,4 millions d’assurés. On est donc loin du taux actuel de 6,8%  pour le régime obligatoire, et même des 6% prévus le projet Prévoyance 2020 . En fait, le taux de conversion moyen, qui s’élève à 5,75%, s’avère donc encore nettement trop élevé.

Les assurés actifs subventionnent les rentiers

Cette différence, il faut évidemment la combler. C’est ainsi qu’à l’instar de l’année précédente, la rémunération des capitaux des rentiers (le taux d’intérêt technique) a une nouvelle fois été nettement supérieure à celle des capitaux de prévoyance des assurés actifs (taux d’intérêt crédité).  En d’autres termes, les actifs subventionnent les rentiers. Ce qui n’est pas forcément le principe sur lequel de base sur lequel est fondé le 2e piler, où chacun est censé cotiser pour sa propre retraite.

Accroissement de l’écart

Les auteurs de l’étude indiquent par ailleurs que cet écart s’est accru l’an dernier. En effet, le taux d’intérêt crédité moyen a nettement plus reculé (de 2,25% en 2017 à 1,38% en 2018) que le taux d’intérêt technique moyen au cours de la même période (de 2,06% à 1,99%).

Quant aux rendements absolus dégagés en 2018, ils varient entre -8,11% et 11,00%. Ce dernier chiffre surprend dans le contexte des rendements négatifs de 2018, mais s’explique par « des effets exceptionnels (tels que des réévaluations de biens immobiliers représentant une part importante de la fortune de prévoyance.) »

Baisse du degré de couverture sous risque

Cette évolution défavorable explique la nette baisse du degré de couverture sous risque. Cet instrument de mesure développé par PPCMetrics permet de neutraliser les différences de taux d’intérêt technique ainsi que de structure de caisse de pensions (part de rentiers), permettant ainsi une comparaison directe de différentes institutions de prévoyance. Ainsi, ce taux est passé de 102,4% (2017) à 89,0% (2018).    « Cette mesure signifie que les assurés actifs et éventuellement les employeurs doivent s’attendre à une possible diminution des prestations ou même à d’éventuelles mesures d’assainissement. » Voilà qui promet !

Grande variabilité des stratégies de placement

L’étude montre également l’éventail des stratégies de placement tels qu’ils sont utilisés par les caisses de pension. Les principales classes d’actifs ont les obligations en franc suisse, les actions internationales  et l’immobilier, comme on le voit sur le graphique ci-dessous. Leur répartition « varie fortement d’une institution de prévoyance à l’autre ». En période de taux nuls, voire négatifs, les choix de placement vont jouer un rôle crucial dans l’obtention du rendement.

Les grandes caisses plus performantes ?

Cette étude remet par ailleurs en question l’hypothèse que les grandes caisses détiennent un avantage comparatif sur les petites institutions de prévoyance. En effet, notent les experts : « Au cours des deux dernières années, les grandes caisses de pension n’ont, en moyenne, pas enregistré de meilleurs ou moins bons rendements absolus que les petites caisses de pension. » Ce n’est donc pas forcément du côté d’une concentration accrue des institutions de prévoyance que l’on trouvera la solution à la chute des rendements.

*2e pilier 2018 : analyse des rapports annuels des caisses de pension

 

Quand dépenser devient indolore, à court terme…

Stéphane Genton, propriétaire d’un bar à cocktail à Fribourg (Source : RTS)

En regardant un reportage sur l’évolution des moyens de paiement dans notre pays dans le dernier magazine de Mise au point de dimanche soir, j’ai été quelque peu déçu que le journaliste de la RTS ne rebondisse pas sur l’aveu d’un des intervenant. Il s’agit du propriétaire de plusieurs bars à Fribourg qui a décidé de n’accepter que les paiement par cartes pour son nouveau bar à cocktail. Pour justifier cette décision, il mettait en avant certains avantages, avant de concéder spontanément,  et avec un sourire un peu gêné : « Quand les gens paient en argent digital ou par carte de crédit, ils font peut-être moins attention à leur budget, entre guillemets ; je pense même qu’ils vont dépenser un peu plus en payant avec des cartes. Je ne sais pas si c’est bien que je dise cela, mais je l’ai dit… »

Avantages des paiements en ligne

En fait, c’est le cœur du sujet. Personne ne peut sérieusement contester les avantages de régler ses factures par voie électroniques plutôt, par exemple, que d’aller chercher de l’argent à la banque et ensuite d’aller faire la queue à la poste avec ses bulletins de versement. Même si une partie de la population préfère encore ce moyen un tant soit peu archaïque pour des raisons générationnelles.

Mais, pour faire écho aux propos au patron de bar interrogé dans Mise au Point, la facilité d’achat tellement vantée par les promoteurs des paiements électroniques s’accompagne d’un effet pervers bien connu des services sociaux, contribuant à faire perdre la maîtrise de son budget. Cette thématique n’a évidemment pas échappé aux spécialistes de finance comportementale, comme Dan Ariely, dont j’avais déjà commenté le dernier ouvrage* dans mon avant-dernier billet, co-signé avec l’humoriste Jeff Kreisler.

Des moyens de paiement plus propices à la réflexion

En effet, expliquent les auteurs : «Et cela – notre faible conscience de nos dépenses – est peut-être ce qu’il y a de plus effrayant dans les progrès constants des moyens utilisés par les entreprises pour nous faire oublier la douleur du paiement. Tant de progrès technologiques récents ont facilités les paiements que nous sommes à peine conscients de nos dépenses. »

La question est de savoir comment choisir des moyens de paiements plus propice à la réflexion : « Et si certaines banque créent des modes de paiement plus raisonnés et plus douloureux, choisirons-nous les réglages qui nous permettront de ressentir un peu le supplice du paiement ? Opterons-nous pour ce qui nous fera souffrir afin de pouvoir en bénéficier plus tard ? » Bonne question !

*L’argent a ses raisons que la raison que la raison ignore, par Dan Ariely et Jeff Kreisler, Alisio, 2019

 

Un livre sur l’argent qui vaut son pesant d’or

 

L’argent, tout le monde comprend ce dont il s’agit. Mais l’utiliser rationnellement, c’est une toute autre histoire, comme le démontre brillamment Dan Ariely, professeur d’économie comportementale de la prestigieuse université Duke (Caroline du nord), dans un petit ouvrage qui vient d’être traduit en français. En effet, sous le titre évocateur «L’argent a ses raisons que la raison ignore*», écrit avec la collaboration de l’humoriste Jeff Kreisler, les auteurs relèvent le défi, en mettant ainsi à nu les vraies motivations de nos choix financiers, et les moyens à mettre en œuvre pour mieux dépenser. L’ouvrage est d’autant plus efficace qu’il est rédigé dans un style fluide et  qu’il est bourré d’exemples rendant sa lecture très plaisante.

Coût de renoncement

A la base de cette étude, les auteurs s’appuient sur le concept clé de coût d’opportunité, si cher aux économistes. Ce terme un peu barbare devient sans doute plus éclairant lorsqu’on le traduit par coût de renoncement. Il s’agit ainsi de savoir à quoi l’on renonce chaque fois que l’on puise dans son argent pour procéder à une dépense. Pour prendre des décisions rationnelles, on devrait donc à chaque fois réfléchir aux différentes alternatives qui se présentent aujourd’hui et dans le futur. On comprend vite que c’est un exercice très difficile pour le commun des mortels, comme l’expliquent les deux auteurs : «Quand nous ne pouvons, ou ne voulons, réfléchir à nos décisions monétaires comme il le faudrait, nous nous replions sur toute sorte de raccourcis mentaux. Beaucoup de ces stratégies nous aident à gérer la complexité de l’argent, mais pas de la manière la plus désirable ou la plus logique. Et elles nous conduisent à souvent à mal évaluer les choses».

Rabais sur des prix gonflés artificiellement

Parmi les nombreux exemples illustrant les pièges mentaux et les manipulations dont les consommateurs sont souvent victimes, parfois de manière consentante, les deux auteurs reviennent sur le cas emblématique de JCPenney. Ainsi, en 2012, le nouveau PDG de cette chaîne de grands magasins américains, Ron Johnson, décide d’abandonner la politique traditionnelle de la maison de gonfler le prix de certains articles pour pouvoir proposer des rabais. Il s’agissait de distribuer des coupons, de lancer des offres spéciales et d’accorder des remises en rayons, donnant l’impression aux acheteurs qu’ils faisaient une bonne affaire. Alors qu’en réalité, les prix finaux s’avéraient du même ordre que partout ailleurs. En faisant table rase de ces pratiques douteuses, le nouveau patron proposait directement des prix «justes et carrés», selon son expression.

Manipulation plébiscitée par la clientèle

Rationnellement, la clientèle aurait dû applaudir cette nouvelle politique, plus honnête et transparente, et rendant plus faciles les choix des consommateurs. Oui, mais… nombre des clients de JCPenney ont détesté : «Ils ont abandonné la chaîne, grognant qu’ils se sentaient trompé, volés et égarés par le coût réel et authentique, et que le prix honnête, juste et  carré, ne leur plaisait pas. En l’espace d’un an, JCPenney a perdu la somme étonnante de 985 millions de dollars ; Johnson, lui, a perdu son emploi.» Epilogue, la chaîne est revenue à ses anciennes pratiques, manipulatrices, mais plébiscitées par sa clientèle.

Paiement liquide contre règlement électronique

Parmi les autres thématiques traitées dans cet ouvrage remarquable, on relèvera encore la question de la douleur liée au paiement. On sait en effet depuis longtemps qu’un moyen de paiement dématérialisé s’avère nettement moins douloureux qu’un règlement en liquide. Avec un paiement facilité, on se rend ainsi moins compte de l’impact de la dépense sur son budget. Pour les personnes les plus fragiles, cela peut s’avérer dévastateur.

Payer plus tard pousse à la consommation

Le phénomène est d’autant plus fort avec les cartes de crédit : « Leur force psychologique principale est qu’elle sépare le moment de la consommation et celui du paiement.  Et comme elles nous permettent de payer nos achats dans l’avenir (quand le paiement interviendra-t-il exactement ?), elles rendent notre horizon financier moins clair, nos coûts d’opportunité plus flous et réduisent notre douleur de payer au jour le jour. » Sans oublier les coûts plus ou moins cachés liés à ce moyen de paiement, comme ma consœur Mathilde Farine s’en faisait l’écho dans un article publié dans Le Temps le 4 juillet de l’année dernière.

 

L’argent a ses raisons que la raison ignore, par Dan Ariely et Jeff Kreisler, Alisio, 2019, Paris

 

Un couple avec deux enfants travaillerait plus de 6 mois pour l’Etat ! Vraiment ?

En cette journée historique du 14 juin, j’ai parcouru distraitement le tout ménage de l’UDC, baptisé Edition spéciale, que j’ai découvert dans ma boîte aux lettres tout à l’heure. Sans grande surprise, je n’ai trouvé aucune allusion à une certaine grève, mais une attaque en règle contre l’instrumentalisation des changements climatiques qui serait à l’oeuvre: « (…) les idéologues de la gauche et des verts abusent sans aucune gêne de cette situation pour tenter d’imposer leurs recettes inefficace. Nous devons nous y opposer et faire appel à la raison ».

L’impôt serait-il si lourd pour les classes moyennes ?

En revanche, le titre d’un encadré dans la double page où le parti expose son programme pour les années 2019 à 2023, a capté mon attention . «Les couples avec deux enfants travaillent plus que six mois pour l’Etat !» On imagine évidemment qu’il s’agit de l’ensemble des impôts et des taxes que les couples doivent régler. Or ce chiffre paraît énorme.

(Source : Edition spéciale – UDC)

Raccourci un peu trop saisissant

En examinant de plus près les données fournies, on constate rapidement qu’il s’agit d’un raccourci un peu trop saisissant : on parle en fait non seulement des impôts et des taxes sous toutes ses formes, mais également de l’ensemble des prélèvement obligatoires ! En d’autres termes, les cotisations aux assurances sociales, y compris celles qui sont versées par l’employeur, au titre de l’AVS, de l’AI, de l’assurance chômage, de la caisse de pension et l’assurance accidents professionnels et non professionnels, ainsi que pour les allocations familiales, sans oublier les primes d’assurance maladie, constitueraient des sortes d’impôt !

Dérapage contrôlé ?

Dans un premier temps, j’ai pensé qu’il s’agissait peut-être du dérapage du metteur en page qui cherchait à faire « mousser » ces données, en amalgamant l’ensemble des prélèvements obligatoires à la ponction fiscale effective. Malheureusement, en parcourant le corps central du dossier consacré au programme du parti, on retrouve le même ordre de grandeur : «Nous travaillons cinq mois par an pour l’Etat. Ce qui n’est pas forcément faux pour les très hauts revenus, au taux marginal d’imposition très élevé et dont les cotisations au titre de l’AVS-AI vont s’avérer particulièrement lourdes puisque non plafonnées, contrairement aux prestations à venir.

Très forte redistribution dans l’AVS-AI

Dans ce cas, les cotisations à l’AVS-AI peuvent être considérées comme une sorte d’impôt en raison du caractère redistributif très fort de ces assurances sociales. Mais l’exemple de l’encadré parle d’un revenu effectif de couple de 116’000 francs… Quand l’idéologie remplace la raison !

Prévoyance professionnelle : la redistribution en faveur des retraités est-elle un mythe ?

Le 14 mai dernier, la Commission de haute surveillance de la prévoyance professionnelle tenait sa conférence annuelle sur la situation financière des institutions de prévoyance en 2018. Dans son communiqué de presse, elle indiquait que bien «qu’en recul, la redistribution aux dépens des assurés actifs reste substantielle, (…) soit environ 5,1 milliards de francs par an». Ce constat, qui paraît tout de même très contraire à l’esprit de la prévoyance professionnelle, où chacun est censé épargner pour sa propre retraite, ne semble toutefois guère ébranler Jean-Marc Wanner, membre de la direction d’Aon Suisse SA, considéré comme l’un des meilleurs experts de la prévoyance professionnelle de la place.

Un mouvement de balancier

C’est ainsi que lors d’un des débats organisé par les éditions EPAS Prévoyance Professionnelle et Assurances Sociales SA dans le cadre du Symposium de prévoyance en terre romande, qui s’est tenu le 14 et 15 mai dernier au Swiss Tech Convention Center, notre spécialiste mettait ces chiffres en perspective. Il rappelait en effet que dans le passé, comme ce fut le cas à la fin des années 90, ce sont les personnes actives qui avaient bénéficié de rendements élevés, «entre 6 et 8% dans les mauvaises années», tandis que les rentiers devaient se contenter de rentes calculées sur un taux de 4% ! En d’autres termes, le privilège se serait donc renversé au fil du temps. Toute la question serait de savoir s’il s’agit d’une tendance à court ou moyen terme.

Groupes par classe d’âge

Si l’on se concentre sur la situation actuelle, on constate que la redistribution n’oppose pas véritablement les retraités aux actifs, mais des classes d’âges différentes, comme l’a montré Alvin Schwendener, associé de la société c-alm, dans une autre présentation lors de ce même Symposium, En effet, si les actifs les plus âgés sont désavantagés puisque les intérêts qui leur sont crédités sont au plus bas, tandis que les taux de conversion qui seront appliqués à leur capital vieillesse sont clairement orientés à la baisse, les rentiers les plus jeunes souffrent en réalité des mêmes maux. Ainsi, explique l’associé de c-alm, «on observe l’apparition des premiers retraités ayant subi durant leur vie active une diminution du taux d’intérêt et ayant un taux de conversion plus faible que les générations précédentes».

Répartition ciblée

Sur la base de ce constat, Alvin Schwendener prône pour un mécanisme de redistribution des fonds libres – c’est-à-dire des fonds qui dépassent le niveau de la réserve de fluctuation de valeurs, si la caisse est en bonne santé – qui ne doit plus reposer sur le principe de l’arrosoir, et uniquement en faveur des actifs. Il faut ainsi une nouvelle approche qui doit faire bénéficier la distribution de ces fonds aux groupes d’assurés actifs et/ou de rentiers selon la manière dont ils ont été avantagés, ou au contraire, désavantagés, sur la base du «taux de conversion appliqué, en prenant en compte d’éventuels droits acquis ou d’anciens taux d’intérêt du capital vieillesse». Dans cette perspective, on peut représenter schématiquement une répartition privilégiant les deux groupes les plus maltraités, soit les actifs les plus âgés et les jeunes rentiers, la composition exacte de ces deux groupes pouvant changer d’une caisse à l’autre.

 

Source : c-alm

 

 

 

 

 

 

Initiative sur les couples mariés : revoter, mais sur quoi ?

L

L’annulation de la votation du 28 février 2016 constitue sans nul doute une bonne leçon pour le Conseil fédéral puisque c’est dans sa brochure qu’avaient été publiées les erreurs d’estimation des couples mariés pénalisés par un système d’imposition discriminant. Va-t-on revoter pour obliger notre exécutif à concocter un projet de loi pour corriger ces inégalités ? Peut-être. Sauf que c’est déjà fait ! Le Conseil fédéral a ainsi soumis au parlement un projet de loi qui vise à modifier le système d’imposition des couples dans le sens demandé par les initiants.

Initiative mal ficelée

Mais, évidemment, les parlementaires ne sont aujourd’hui aucunement liés par le projet du Conseil fédéral. C’est pourquoi une nouvelle votation permettrait, en cas de victoire, de donner un mandat impératif à nos élus puisqu’un nouvel article de loi serait inscrit dans la Constitution pour éliminer cette inégalité. Mais la partie n’est pas encore gagnée même si la situation s’avère inédite. Tout d’abord, parce que l’initiative présentait deux grosses failles. Tout d’abord, en définissant de manière traditionnelle le mariage, soit entre un homme et une femme, elle avait suscité une forte opposition. A-t-elle faibli ? C’est peu probable.

Inégalités en matière d’assurances sociales ?

Par ailleurs, l’initiative exigeait que l’on corrige les inégalités en matière d’assurances sociales. Pour preuve, l’addition des rentes individuelles des conjoints qui est limitée à 150% de la rente individuelle maximale. Ce qui est parfaitement exact mais n’est pas probant. Il faut en effet élargir le cadre car les couples mariés, ou partenaires enregistrés, bénéficient de couvertures en matière de décès au niveau de l’AVS, de l’assurance accidents ou encore du 2e pilier, contrairement aux concubins ou concubines.

Concubin(e)s discriminé(e)s en cas de décès

Il est vrai que les caisses de pension peuvent élargir leurs prestations aux concubin(e)s, mais sous certaines conditions, comme cinq ans de vie commune et une obligation d’annoncer sa situation à la caisse avant le décès. Sans compter un droit successoral qui leur est très défavorable même si la loi est en cours de révision, et une imposition qui peut s’avérer extrêmement lourde en cas de décès de leur compagnon ou compagne. En comparaison, la situation des conjoints ou des partenaires enregistrés est bien meilleure. Dans cette perspective, le déplafonnement des rentes AVS des conjoints, comme le demandaient les initiants, pourrait être perçu comme un cadeau injustifié pour des personnes déjà bien lôties, réduisant d’autant le soutien à l’initiative.

Initiative modifiée ?

Si c’est le même texte qui est soumis à la population, on peut imaginer que la publication des chiffres corrigés des personnes pénalisées permette de passer outre les oppositions rencontrées lors de la première votation, étant donné le faible écart de voix qui avait fait échouer l’initiative. Mais, comme on est dans les supputations, on peut aussi supposer que chacun regarde surtout sa propre situation, en toute connaissance de cause, sans trop se préoccuper de ce qui peut se passer chez son voisin. Dans ce cas, il faudrait idéalement présenter un texte plus consensuel et limité aux questions fiscales. Mais est-ce qu’un tel document pourrait être soumis rapidement à votation en lieu et place de l’initiative originelle ? Je laisse la réponse aux juristes et aux politologues !

 

 

 

Tout savoir (ou presque) sur le franc suisse

La saga du franc suisse

Si le dollar et l’euro ont déjà suscité de multiples ouvrages de vulgarisation sur leur histoire et leur avenir plus ou moins radieux, le franc suisse n’avait jusqu’à récemment suscité que peu de vocations. Rien de surprenant, étant donné le poids relativement modeste de notre monnaie en regard du billet vert ou de la monnaie européenne. Pourtant, la devise helvétique est loin d’être insignifiante dans les transactions internationales, comme le rappelle Yves Genier, journaliste économique au quotidien La Liberté, qui vient de lui consacrer un petit ouvrage* très synthétique et efficace dans la collection Le Savoir Suisse, intitulé Le franc suisse – la fragilité d’une monnaie forte.

Une devise trop désirable

Dans ce bref panorama de l’histoire du franc depuis sa création jusqu’à nos jours, mon confrère rappelle l’origine de son attrait : septième devise la plus échangée au monde, après le dollar, l’euro, le yen, la livre et les dollars australiens et canadiens ; stabilité politique et économique ; masse monétaire l’une des plus importantes au monde, dû à la taille de l’économie suisse, qui arrive au 19e rang mondial, et qui accumule les excédents. Comme on le sait, les crises chez nos voisins rendent notre devise trop désirable, la renforçant de manière exagérée, au grand détriment de notre industrie d’exportation et des professions liées au tourisme.

Politique monétaire sur la corde raide

Pour y faire face, la Banque Nationale Suisse n’a guère de latitude. Ce qui l’oblige parfois à des stratégies aux conséquences néfastes pour l’économie nationale, comme l’explique l’auteur : «Aussi la politique monétaire suisse est-elle à l’image de ces funambules sur une corde raide : trouver le moyen d’avancer dans un juste milieu entre les besoins indigènes et les impulsions extérieures. La Suisse, en tant que petite économie gagnant un franc sur deux à l’étranger, ne peut pas se permettre d’ignorer ce dernier, même quand cela ne correspond pas à ses intérêts.»

Pour les amateurs éclairés

La lecture de l’ouvrage d’Yves Genier peut constituer un excellent hors-d’œuvre avant de s’attaquer à un livre plus ancien, Le franc suisse – L’histoire d’un succès **, publié en 2015 chez le même éditeur. En effet, ce livre de référence de 320 pages ne se lira pas en quelques heures, puisque rédigé par le professeur Ernst Balstenberger, spécialiste de politique monétaire. Mais l’auteur réussit le tour de force de rester accessible malgré la technicité du sujet. L’ouvrage est d’autant plus plaisant qu’il est bien rédigé, efficacement mis en page et richement illustré.

*Le franc suisse ­ – La fragilité d’une monnaie forte, par Yves Genier, Presses polytechniques et universitaires romandes. 2018

**Le franc suisse – L’histoire d’un succès, par Ernst Baltensperger, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2015

 

 

 

 

 

 

L’économie comportementale racontée par l’un de ses créateurs

 

 

Deux ans avant de recevoir le prix Nobel d’Économie, en 2017, Richard Thaler, professeur à l’Université de Chicago, publiait un ouvrage extraordinaire, dans tous les sens du terme. Il y relatait en effet son cheminement pour faire émerger les concepts qui lui ont valu la prestigieuse récompense et qui constituent aujourd’hui les piliers de l’économie comportementale. Son livre est d’autant plus passionnant qu’il est rédigé dans un style alerte, très pédagogique et bourré d’anecdotes, souvent savoureuses. Il aura fallu trois ans pour que cet ouvrage fabuleux soit enfin traduit, sous le titre Misbehaving, Les découvertes de l’économie comportementale*.

La doxa économique des années 70

Le livre montre le caractère très dogmatique de la pensée économique dominante dans les universités il y a une quarantaine d’années. L’hypothèse de base était constituée par le principe de la rationalité des agents économiques, censés agir en principe dans leur propre intérêt et prenant toujours la meilleure décision. C’est le fameux homo economicus, ou, comme les appelle Richard Thaler, les Econos. Ces Econos sont évidemment très utiles pour construire des modèles économiques, sauf qu’ils ne correspondent pas à la réalité de notre humanité.

Les marchés efficients

L’auteur raconte le scepticisme et l’hostilité auxquels il a dû faire face et le combat qu’il a fallu mener pour faire reconnaître l’intérêt de cette approche, qui repose pourtant sur l’application d’une psychologie expérimentale et l’étude concrète des marchés. C’est d’autant plus frappant quand il relate les arguments qu’on lui oppose pour mettre en pièce les résultats de ses travaux. Par exemple, lorsqu’il conteste, preuves à l’appui, la validité de la théorie des marchés efficients, qui postule, rappelons-le, que le cours boursier de chaque titre reflète toujours et complètement tout l’information disponible qui lui est liée et est donc égal à sa valeur fondamentale. La partie était d’autant plus rude que même le krach de 1987, qui avait vu le Dow Jones s’effondrer de 22 % en une seule journée sans qu’aucune nouvelle déterminante ne le justifie, n’avait guère ébranlé les partisans de cette théorie.

Daniel Kahneman et Amos Tversky

L’auteur raconte son étroite collaboration, et son amitié, avec Daniel Kahneman et Amos Tversky, les deux géants de la psychologie sociale, auxquels il rend hommage. Ces deux chercheurs sont considérés aussi comme les pères fondateurs de l’économie comportementale. Daniel Kahneman a d’ailleurs reçu également le prix Nobel d’Économie en 2002. On lira avec grand intérêt le livre** de Michael Lewis, toujours aussi talentueux, qui retrace la vie de ces deux hommes qui ont formé une équipe exceptionnellement créative, jusqu’au décès de Tversky en 1996. On rappellera que cet auteur a notamment écrit Le big short sur la crise des subprimes, dont a été tiré le fameux film (dans lequel Richard Thaler fait une brève apparition !).

Nudge

Richard Thaler avait déjà acquis une notoriété allant bien au-delà des cercle académiques ou financiers en publiant avec Cass Sunstein, un juriste de renommée internationale, le best-seller Nudge, en 2008, traduit en français en 2010 sous le titre Nudge – La méthode douce pour inspirer la bonne décision. Il s’agit de coups de pouce pour faire pencher la balance du bon côté, en contrecarrant les décisions apparemment judicieuses, mais qui vont à l’encontre de nos propres intérêts.

 

*Misbehaving – Les découvertes de l’économie comportementale, par Richard Thaler, Éditions du Seuil, 2018, Paris

**The Undoing project – A friendship that changed our minds, par Michael Lewis, Norton & Company, 2017, New York

***Nudge – La méthode douce pour inspirer la bonne décision, Richard Thaler & Cass Sunstein, Vuibert, 2010, Paris