Un livre sur l’argent qui vaut son pesant d’or

 

L’argent, tout le monde comprend ce dont il s’agit. Mais l’utiliser rationnellement, c’est une toute autre histoire, comme le démontre brillamment Dan Ariely, professeur d’économie comportementale de la prestigieuse université Duke (Caroline du nord), dans un petit ouvrage qui vient d’être traduit en français. En effet, sous le titre évocateur «L’argent a ses raisons que la raison ignore*», écrit avec la collaboration de l’humoriste Jeff Kreisler, les auteurs relèvent le défi, en mettant ainsi à nu les vraies motivations de nos choix financiers, et les moyens à mettre en œuvre pour mieux dépenser. L’ouvrage est d’autant plus efficace qu’il est rédigé dans un style fluide et  qu’il est bourré d’exemples rendant sa lecture très plaisante.

Coût de renoncement

A la base de cette étude, les auteurs s’appuient sur le concept clé de coût d’opportunité, si cher aux économistes. Ce terme un peu barbare devient sans doute plus éclairant lorsqu’on le traduit par coût de renoncement. Il s’agit ainsi de savoir à quoi l’on renonce chaque fois que l’on puise dans son argent pour procéder à une dépense. Pour prendre des décisions rationnelles, on devrait donc à chaque fois réfléchir aux différentes alternatives qui se présentent aujourd’hui et dans le futur. On comprend vite que c’est un exercice très difficile pour le commun des mortels, comme l’expliquent les deux auteurs : «Quand nous ne pouvons, ou ne voulons, réfléchir à nos décisions monétaires comme il le faudrait, nous nous replions sur toute sorte de raccourcis mentaux. Beaucoup de ces stratégies nous aident à gérer la complexité de l’argent, mais pas de la manière la plus désirable ou la plus logique. Et elles nous conduisent à souvent à mal évaluer les choses».

Rabais sur des prix gonflés artificiellement

Parmi les nombreux exemples illustrant les pièges mentaux et les manipulations dont les consommateurs sont souvent victimes, parfois de manière consentante, les deux auteurs reviennent sur le cas emblématique de JCPenney. Ainsi, en 2012, le nouveau PDG de cette chaîne de grands magasins américains, Ron Johnson, décide d’abandonner la politique traditionnelle de la maison de gonfler le prix de certains articles pour pouvoir proposer des rabais. Il s’agissait de distribuer des coupons, de lancer des offres spéciales et d’accorder des remises en rayons, donnant l’impression aux acheteurs qu’ils faisaient une bonne affaire. Alors qu’en réalité, les prix finaux s’avéraient du même ordre que partout ailleurs. En faisant table rase de ces pratiques douteuses, le nouveau patron proposait directement des prix «justes et carrés», selon son expression.

Manipulation plébiscitée par la clientèle

Rationnellement, la clientèle aurait dû applaudir cette nouvelle politique, plus honnête et transparente, et rendant plus faciles les choix des consommateurs. Oui, mais… nombre des clients de JCPenney ont détesté : «Ils ont abandonné la chaîne, grognant qu’ils se sentaient trompé, volés et égarés par le coût réel et authentique, et que le prix honnête, juste et  carré, ne leur plaisait pas. En l’espace d’un an, JCPenney a perdu la somme étonnante de 985 millions de dollars ; Johnson, lui, a perdu son emploi.» Epilogue, la chaîne est revenue à ses anciennes pratiques, manipulatrices, mais plébiscitées par sa clientèle.

Paiement liquide contre règlement électronique

Parmi les autres thématiques traitées dans cet ouvrage remarquable, on relèvera encore la question de la douleur liée au paiement. On sait en effet depuis longtemps qu’un moyen de paiement dématérialisé s’avère nettement moins douloureux qu’un règlement en liquide. Avec un paiement facilité, on se rend ainsi moins compte de l’impact de la dépense sur son budget. Pour les personnes les plus fragiles, cela peut s’avérer dévastateur.

Payer plus tard pousse à la consommation

Le phénomène est d’autant plus fort avec les cartes de crédit : « Leur force psychologique principale est qu’elle sépare le moment de la consommation et celui du paiement.  Et comme elles nous permettent de payer nos achats dans l’avenir (quand le paiement interviendra-t-il exactement ?), elles rendent notre horizon financier moins clair, nos coûts d’opportunité plus flous et réduisent notre douleur de payer au jour le jour. » Sans oublier les coûts plus ou moins cachés liés à ce moyen de paiement, comme ma consœur Mathilde Farine s’en faisait l’écho dans un article publié dans Le Temps le 4 juillet de l’année dernière.

 

L’argent a ses raisons que la raison ignore, par Dan Ariely et Jeff Kreisler, Alisio, 2019, Paris

 

Un couple avec deux enfants travaillerait plus de 6 mois pour l’Etat ! Vraiment ?

En cette journée historique du 14 juin, j’ai parcouru distraitement le tout ménage de l’UDC, baptisé Edition spéciale, que j’ai découvert dans ma boîte aux lettres tout à l’heure. Sans grande surprise, je n’ai trouvé aucune allusion à une certaine grève, mais une attaque en règle contre l’instrumentalisation des changements climatiques qui serait à l’oeuvre: « (…) les idéologues de la gauche et des verts abusent sans aucune gêne de cette situation pour tenter d’imposer leurs recettes inefficace. Nous devons nous y opposer et faire appel à la raison ».

L’impôt serait-il si lourd pour les classes moyennes ?

En revanche, le titre d’un encadré dans la double page où le parti expose son programme pour les années 2019 à 2023, a capté mon attention . «Les couples avec deux enfants travaillent plus que six mois pour l’Etat !» On imagine évidemment qu’il s’agit de l’ensemble des impôts et des taxes que les couples doivent régler. Or ce chiffre paraît énorme.

(Source : Edition spéciale – UDC)

Raccourci un peu trop saisissant

En examinant de plus près les données fournies, on constate rapidement qu’il s’agit d’un raccourci un peu trop saisissant : on parle en fait non seulement des impôts et des taxes sous toutes ses formes, mais également de l’ensemble des prélèvement obligatoires ! En d’autres termes, les cotisations aux assurances sociales, y compris celles qui sont versées par l’employeur, au titre de l’AVS, de l’AI, de l’assurance chômage, de la caisse de pension et l’assurance accidents professionnels et non professionnels, ainsi que pour les allocations familiales, sans oublier les primes d’assurance maladie, constitueraient des sortes d’impôt !

Dérapage contrôlé ?

Dans un premier temps, j’ai pensé qu’il s’agissait peut-être du dérapage du metteur en page qui cherchait à faire « mousser » ces données, en amalgamant l’ensemble des prélèvements obligatoires à la ponction fiscale effective. Malheureusement, en parcourant le corps central du dossier consacré au programme du parti, on retrouve le même ordre de grandeur : «Nous travaillons cinq mois par an pour l’Etat. Ce qui n’est pas forcément faux pour les très hauts revenus, au taux marginal d’imposition très élevé et dont les cotisations au titre de l’AVS-AI vont s’avérer particulièrement lourdes puisque non plafonnées, contrairement aux prestations à venir.

Très forte redistribution dans l’AVS-AI

Dans ce cas, les cotisations à l’AVS-AI peuvent être considérées comme une sorte d’impôt en raison du caractère redistributif très fort de ces assurances sociales. Mais l’exemple de l’encadré parle d’un revenu effectif de couple de 116’000 francs… Quand l’idéologie remplace la raison !

Prévoyance professionnelle : la redistribution en faveur des retraités est-elle un mythe ?

Le 14 mai dernier, la Commission de haute surveillance de la prévoyance professionnelle tenait sa conférence annuelle sur la situation financière des institutions de prévoyance en 2018. Dans son communiqué de presse, elle indiquait que bien «qu’en recul, la redistribution aux dépens des assurés actifs reste substantielle, (…) soit environ 5,1 milliards de francs par an». Ce constat, qui paraît tout de même très contraire à l’esprit de la prévoyance professionnelle, où chacun est censé épargner pour sa propre retraite, ne semble toutefois guère ébranler Jean-Marc Wanner, membre de la direction d’Aon Suisse SA, considéré comme l’un des meilleurs experts de la prévoyance professionnelle de la place.

Un mouvement de balancier

C’est ainsi que lors d’un des débats organisé par les éditions EPAS Prévoyance Professionnelle et Assurances Sociales SA dans le cadre du Symposium de prévoyance en terre romande, qui s’est tenu le 14 et 15 mai dernier au Swiss Tech Convention Center, notre spécialiste mettait ces chiffres en perspective. Il rappelait en effet que dans le passé, comme ce fut le cas à la fin des années 90, ce sont les personnes actives qui avaient bénéficié de rendements élevés, «entre 6 et 8% dans les mauvaises années», tandis que les rentiers devaient se contenter de rentes calculées sur un taux de 4% ! En d’autres termes, le privilège se serait donc renversé au fil du temps. Toute la question serait de savoir s’il s’agit d’une tendance à court ou moyen terme.

Groupes par classe d’âge

Si l’on se concentre sur la situation actuelle, on constate que la redistribution n’oppose pas véritablement les retraités aux actifs, mais des classes d’âges différentes, comme l’a montré Alvin Schwendener, associé de la société c-alm, dans une autre présentation lors de ce même Symposium, En effet, si les actifs les plus âgés sont désavantagés puisque les intérêts qui leur sont crédités sont au plus bas, tandis que les taux de conversion qui seront appliqués à leur capital vieillesse sont clairement orientés à la baisse, les rentiers les plus jeunes souffrent en réalité des mêmes maux. Ainsi, explique l’associé de c-alm, «on observe l’apparition des premiers retraités ayant subi durant leur vie active une diminution du taux d’intérêt et ayant un taux de conversion plus faible que les générations précédentes».

Répartition ciblée

Sur la base de ce constat, Alvin Schwendener prône pour un mécanisme de redistribution des fonds libres – c’est-à-dire des fonds qui dépassent le niveau de la réserve de fluctuation de valeurs, si la caisse est en bonne santé – qui ne doit plus reposer sur le principe de l’arrosoir, et uniquement en faveur des actifs. Il faut ainsi une nouvelle approche qui doit faire bénéficier la distribution de ces fonds aux groupes d’assurés actifs et/ou de rentiers selon la manière dont ils ont été avantagés, ou au contraire, désavantagés, sur la base du «taux de conversion appliqué, en prenant en compte d’éventuels droits acquis ou d’anciens taux d’intérêt du capital vieillesse». Dans cette perspective, on peut représenter schématiquement une répartition privilégiant les deux groupes les plus maltraités, soit les actifs les plus âgés et les jeunes rentiers, la composition exacte de ces deux groupes pouvant changer d’une caisse à l’autre.

 

Source : c-alm

 

 

 

 

 

 

Initiative sur les couples mariés : revoter, mais sur quoi ?

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L’annulation de la votation du 28 février 2016 constitue sans nul doute une bonne leçon pour le Conseil fédéral puisque c’est dans sa brochure qu’avaient été publiées les erreurs d’estimation des couples mariés pénalisés par un système d’imposition discriminant. Va-t-on revoter pour obliger notre exécutif à concocter un projet de loi pour corriger ces inégalités ? Peut-être. Sauf que c’est déjà fait ! Le Conseil fédéral a ainsi soumis au parlement un projet de loi qui vise à modifier le système d’imposition des couples dans le sens demandé par les initiants.

Initiative mal ficelée

Mais, évidemment, les parlementaires ne sont aujourd’hui aucunement liés par le projet du Conseil fédéral. C’est pourquoi une nouvelle votation permettrait, en cas de victoire, de donner un mandat impératif à nos élus puisqu’un nouvel article de loi serait inscrit dans la Constitution pour éliminer cette inégalité. Mais la partie n’est pas encore gagnée même si la situation s’avère inédite. Tout d’abord, parce que l’initiative présentait deux grosses failles. Tout d’abord, en définissant de manière traditionnelle le mariage, soit entre un homme et une femme, elle avait suscité une forte opposition. A-t-elle faibli ? C’est peu probable.

Inégalités en matière d’assurances sociales ?

Par ailleurs, l’initiative exigeait que l’on corrige les inégalités en matière d’assurances sociales. Pour preuve, l’addition des rentes individuelles des conjoints qui est limitée à 150% de la rente individuelle maximale. Ce qui est parfaitement exact mais n’est pas probant. Il faut en effet élargir le cadre car les couples mariés, ou partenaires enregistrés, bénéficient de couvertures en matière de décès au niveau de l’AVS, de l’assurance accidents ou encore du 2e pilier, contrairement aux concubins ou concubines.

Concubin(e)s discriminé(e)s en cas de décès

Il est vrai que les caisses de pension peuvent élargir leurs prestations aux concubin(e)s, mais sous certaines conditions, comme cinq ans de vie commune et une obligation d’annoncer sa situation à la caisse avant le décès. Sans compter un droit successoral qui leur est très défavorable même si la loi est en cours de révision, et une imposition qui peut s’avérer extrêmement lourde en cas de décès de leur compagnon ou compagne. En comparaison, la situation des conjoints ou des partenaires enregistrés est bien meilleure. Dans cette perspective, le déplafonnement des rentes AVS des conjoints, comme le demandaient les initiants, pourrait être perçu comme un cadeau injustifié pour des personnes déjà bien lôties, réduisant d’autant le soutien à l’initiative.

Initiative modifiée ?

Si c’est le même texte qui est soumis à la population, on peut imaginer que la publication des chiffres corrigés des personnes pénalisées permette de passer outre les oppositions rencontrées lors de la première votation, étant donné le faible écart de voix qui avait fait échouer l’initiative. Mais, comme on est dans les supputations, on peut aussi supposer que chacun regarde surtout sa propre situation, en toute connaissance de cause, sans trop se préoccuper de ce qui peut se passer chez son voisin. Dans ce cas, il faudrait idéalement présenter un texte plus consensuel et limité aux questions fiscales. Mais est-ce qu’un tel document pourrait être soumis rapidement à votation en lieu et place de l’initiative originelle ? Je laisse la réponse aux juristes et aux politologues !

 

 

 

Tout savoir (ou presque) sur le franc suisse

La saga du franc suisse

Si le dollar et l’euro ont déjà suscité de multiples ouvrages de vulgarisation sur leur histoire et leur avenir plus ou moins radieux, le franc suisse n’avait jusqu’à récemment suscité que peu de vocations. Rien de surprenant, étant donné le poids relativement modeste de notre monnaie en regard du billet vert ou de la monnaie européenne. Pourtant, la devise helvétique est loin d’être insignifiante dans les transactions internationales, comme le rappelle Yves Genier, journaliste économique au quotidien La Liberté, qui vient de lui consacrer un petit ouvrage* très synthétique et efficace dans la collection Le Savoir Suisse, intitulé Le franc suisse – la fragilité d’une monnaie forte.

Une devise trop désirable

Dans ce bref panorama de l’histoire du franc depuis sa création jusqu’à nos jours, mon confrère rappelle l’origine de son attrait : septième devise la plus échangée au monde, après le dollar, l’euro, le yen, la livre et les dollars australiens et canadiens ; stabilité politique et économique ; masse monétaire l’une des plus importantes au monde, dû à la taille de l’économie suisse, qui arrive au 19e rang mondial, et qui accumule les excédents. Comme on le sait, les crises chez nos voisins rendent notre devise trop désirable, la renforçant de manière exagérée, au grand détriment de notre industrie d’exportation et des professions liées au tourisme.

Politique monétaire sur la corde raide

Pour y faire face, la Banque Nationale Suisse n’a guère de latitude. Ce qui l’oblige parfois à des stratégies aux conséquences néfastes pour l’économie nationale, comme l’explique l’auteur : «Aussi la politique monétaire suisse est-elle à l’image de ces funambules sur une corde raide : trouver le moyen d’avancer dans un juste milieu entre les besoins indigènes et les impulsions extérieures. La Suisse, en tant que petite économie gagnant un franc sur deux à l’étranger, ne peut pas se permettre d’ignorer ce dernier, même quand cela ne correspond pas à ses intérêts.»

Pour les amateurs éclairés

La lecture de l’ouvrage d’Yves Genier peut constituer un excellent hors-d’œuvre avant de s’attaquer à un livre plus ancien, Le franc suisse – L’histoire d’un succès **, publié en 2015 chez le même éditeur. En effet, ce livre de référence de 320 pages ne se lira pas en quelques heures, puisque rédigé par le professeur Ernst Balstenberger, spécialiste de politique monétaire. Mais l’auteur réussit le tour de force de rester accessible malgré la technicité du sujet. L’ouvrage est d’autant plus plaisant qu’il est bien rédigé, efficacement mis en page et richement illustré.

*Le franc suisse ­ – La fragilité d’une monnaie forte, par Yves Genier, Presses polytechniques et universitaires romandes. 2018

**Le franc suisse – L’histoire d’un succès, par Ernst Baltensperger, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2015

 

 

 

 

 

 

L’économie comportementale racontée par l’un de ses créateurs

 

 

Deux ans avant de recevoir le prix Nobel d’Économie, en 2017, Richard Thaler, professeur à l’Université de Chicago, publiait un ouvrage extraordinaire, dans tous les sens du terme. Il y relatait en effet son cheminement pour faire émerger les concepts qui lui ont valu la prestigieuse récompense et qui constituent aujourd’hui les piliers de l’économie comportementale. Son livre est d’autant plus passionnant qu’il est rédigé dans un style alerte, très pédagogique et bourré d’anecdotes, souvent savoureuses. Il aura fallu trois ans pour que cet ouvrage fabuleux soit enfin traduit, sous le titre Misbehaving, Les découvertes de l’économie comportementale*.

La doxa économique des années 70

Le livre montre le caractère très dogmatique de la pensée économique dominante dans les universités il y a une quarantaine d’années. L’hypothèse de base était constituée par le principe de la rationalité des agents économiques, censés agir en principe dans leur propre intérêt et prenant toujours la meilleure décision. C’est le fameux homo economicus, ou, comme les appelle Richard Thaler, les Econos. Ces Econos sont évidemment très utiles pour construire des modèles économiques, sauf qu’ils ne correspondent pas à la réalité de notre humanité.

Les marchés efficients

L’auteur raconte le scepticisme et l’hostilité auxquels il a dû faire face et le combat qu’il a fallu mener pour faire reconnaître l’intérêt de cette approche, qui repose pourtant sur l’application d’une psychologie expérimentale et l’étude concrète des marchés. C’est d’autant plus frappant quand il relate les arguments qu’on lui oppose pour mettre en pièce les résultats de ses travaux. Par exemple, lorsqu’il conteste, preuves à l’appui, la validité de la théorie des marchés efficients, qui postule, rappelons-le, que le cours boursier de chaque titre reflète toujours et complètement tout l’information disponible qui lui est liée et est donc égal à sa valeur fondamentale. La partie était d’autant plus rude que même le krach de 1987, qui avait vu le Dow Jones s’effondrer de 22 % en une seule journée sans qu’aucune nouvelle déterminante ne le justifie, n’avait guère ébranlé les partisans de cette théorie.

Daniel Kahneman et Amos Tversky

L’auteur raconte son étroite collaboration, et son amitié, avec Daniel Kahneman et Amos Tversky, les deux géants de la psychologie sociale, auxquels il rend hommage. Ces deux chercheurs sont considérés aussi comme les pères fondateurs de l’économie comportementale. Daniel Kahneman a d’ailleurs reçu également le prix Nobel d’Économie en 2002. On lira avec grand intérêt le livre** de Michael Lewis, toujours aussi talentueux, qui retrace la vie de ces deux hommes qui ont formé une équipe exceptionnellement créative, jusqu’au décès de Tversky en 1996. On rappellera que cet auteur a notamment écrit Le big short sur la crise des subprimes, dont a été tiré le fameux film (dans lequel Richard Thaler fait une brève apparition !).

Nudge

Richard Thaler avait déjà acquis une notoriété allant bien au-delà des cercle académiques ou financiers en publiant avec Cass Sunstein, un juriste de renommée internationale, le best-seller Nudge, en 2008, traduit en français en 2010 sous le titre Nudge – La méthode douce pour inspirer la bonne décision. Il s’agit de coups de pouce pour faire pencher la balance du bon côté, en contrecarrant les décisions apparemment judicieuses, mais qui vont à l’encontre de nos propres intérêts.

 

*Misbehaving – Les découvertes de l’économie comportementale, par Richard Thaler, Éditions du Seuil, 2018, Paris

**The Undoing project – A friendship that changed our minds, par Michael Lewis, Norton & Company, 2017, New York

***Nudge – La méthode douce pour inspirer la bonne décision, Richard Thaler & Cass Sunstein, Vuibert, 2010, Paris

 

Et si l’on refusait de vous verser vos rentes AVS ?

Retraité du Kosovo privé de rentes AVS (Source : Temps Présent)

C’est avec stupéfaction que j’ai découvert l’excellent reportage d’Artidë Shabani et de Laurent Nègre, intitulé Suisse-Kosovo, le dur retour des retraités, dans l’émission Temps Présent de jeudi dernier. On y découvrait que des travailleurs retraités du Kosovo qui avaient cotisé pendant de longues années à l’AVS n’avaient finalement droit à aucune rente et se retrouvaient ainsi en proie à de graves difficultés financières.

Pas de convention, pas de rentes !

Petit retour en arrière pour comprendre cette situation ubuesque. En fait, contrairement aux citoyens suisses, les ressortissants étrangers qui quittent notre pays n’ont droit aux versements de leurs rentes AVS-AI et autres prestations du premier pilier, que s’ils sont citoyens d’un pays qui a signé une convention de sécurité sociale avec la Suisse. Or une telle convention existait avec le Kosovo jusqu’en 2010, année où elle a été suspendue. Décision motivée par quelques cas d’abus et par une situation administrative compliquée dans l’Etat nouveau-né. Donc, plus de convention, plus de versement de rentes !

Remboursement des cotisations ?

A priori, cette suspension ne paraît pas trop grave dans la mesure où ces assurés peuvent demander le remboursement des cotisations payées. Mais ce serait oublier le caractère fortement redistributif de l’AVS : ces travailleurs du Kosovo, venus effectuer les travaux les plus pénibles dans notre pays, auraient dû bénéficier de rentes AVS et AI élevées par rapport au montant de leurs cotisations. Si l’on prend une espérance de vie moyenne, ces retraités sont donc les grands perdants de cette décision administrative. C’est d’autant plus cruel que ces personnes ne coûtaient déjà pas tellement chers à la Suisse puisque malgré leurs maigres ressources, ils n’émargeaient pas aux prestations complémentaires, réservés aux personnes résidant en Suisse.

Rentes perdues ?

Finalement, comme on l’apprend à la fin du reportage, une nouvelle convention de sécurité sociale a été signée en juin 2018 entre les deux pays. Mais il faudra attendre la ratification par les deux parlements respectifs pour qu’elle entre en vigueur. Procédure qui peut prendre encore une année et demie. Tout est bien qui finit bien ? Pas tout à fait ! En effet, que deviennent les rentes qui n’auront pas été versées pendant 10 ans ? À cette question posée par notre consœur à un responsable de l’administration fédérale, la réponse est limpide : l’argent va rester dans les caisses de l’AVS ! En effet, puisqu’il n’y avait aucune convention, aucune rente n’est due pour cette période.

Punition collective

Légalement, la position de l’administration est sans doute imparable. Mais, sur le plan humain, c’est révoltant. Car on pénalise collectivement un groupe de personnes qui ne portent aucune responsabilité dans cette affaire. Qu’auraient-ils pu faire ? On sait qu’il est nécessaire d’assainir l’AVS, mais pas de cette manière !

Capital ou rentes ? Ne pas oublier la question successorale !

Credit Suisse a présenté hier une étude sur le 2e pilier dont la presse s’est aujourd’hui largement fait l’écho. Sa thématique porte sur la question fondamentale de savoir comment se décider pour la rente ou sur le retrait du capital en arrivant à la retraite.

Il n’y a évidemment pas de conclusion définitive à en attendre, sinon la question ne prêterait plus à discussion. Mais l’étude constitue une mine d’informations pour mieux cerner les conséquences financières de l’alternative, en mettant notamment l’accent sur les taux de conversion et sur le taux d’imposition appliqué sur le retrait du capital dans chaque canton. Certains observateurs estiment d’ailleurs que cet impôt constitue l’un des facteurs explicatifs des différences cantonales dans le choix de retirer ou non son capital, totalement ou partiellement.

Cependant, on se doit de compléter le tableau en faisant entrer la problématique successorale dans l’équation. Dans certains cas, ce facteur va prendre le pas sur les questions de taux de conversion et et autres taux d’imposition. Prenons par exemple la situation d’une veuve qui a eu deux enfants, aujourd’hui adultes, et qui arrive à la retraite. Elle a accumulé un solide capital de 2e pilier. Son désir est de privilégier la transmission de son patrimoine à ses enfants si elle décédait de manière prématurée. Si elle choisit les rentes, aucun capital ne sera en principe versé à ses héritiers. Elle a donc tout avantage à retirer ce capital pour le transformer soit en rentes viagères privées avec restitution du capital en cas de décès, soit à le faire gérer, pour le consommer progressivement.

 

Les banques créent-elles de la monnaie à partir de rien ?

 

Il y a encore quelques mois, il était difficile d’imaginer que l’initiative Monnaie pleine, soumise à votation le 10 juin, puisse susciter des débats aussi vifs que ceux auxquels on a assisté mercredi dernier lors de la dernière émission d’Infrarouge. On rappellera que l’idée de base est d’empêcher les banques de faire de la création monétaire en accordant des crédits. La tension était d’autant plus forte qu’au-delà de l’initiative elle-même, les participants ne parvenaient pas à s’entendre sur le fonctionnement de notre système monétaire. Ainsi, Jean-Pierre Heim, le coordinateur romand du comité d’initiative, affirmait que les banques faisaient de la création monétaire à partir de rien, par un simple jeu d’écriture. Affirmation suscitant la réaction outrée de Michel Juvet, associé de la banque Bordier, qui mettait notamment en avant les contraintes législatives imposées aux banques, tel le ratio de liquidité, de fonds propres ou de levier.

Les crédits font les dépôts

Essayons d’y voir plus clair. Dans ce but, on peut se tourner vers le site très pédagogique de La finance pour tous* semblant donner raison aux partisans de l’initiative : «En accordant un crédit, la banque crédite du même montant le compte de dépôt de l’emprunteur. Elle réalise pour cela une simple écriture comptable. La banque vient de créer de la monnaie.(…) Une fois crédité sur son compte, l’emprunteur pourra l’utiliser pour payer ses fournisseurs ou le bien qu’il souhaite acheter grâce au crédit. On dit alors que “les crédits font les dépôts”.»

 Les banques font de la transformation

Mais cette écriture comptable n’est que la partie émergée de l’iceberg, car la banque doit pouvoir face à ses engagements, en faisant de la gestion actif-passif : «Les dépôts collectés par les banques sont liquides à court terme, alors que les prêts qu’elles accordent sont à plus long terme et illiquides. On dit que les banques font de la transformation. Comme une banque doit faire face à ses engagements, elle doit gérer cette asymétrie entre l’actif et le passif de son bilan en ayant continuellement les ressources suffisantes pour faire face aux décaissements sur les dépôts de ses clients. S’ajoutent les risques pris sur les crédits qui peuvent se traduire en pertes sèches, correspondant au montant du capital non remboursé, beaucoup plus important que les bénéfices d’un emprunt non remboursé.»

Les dépôts et les fonds propres font les crédits

Les banques peuvent-elles prêter sans limites ? Réponse : «La Banque centrale va limiter le volume de crédits afin de tenir ses objectifs de stabilité des prix mais aussi de stabilité du système financier. Pour maîtriser l’inflation, la Banque centrale va réguler indirectement la quantité de monnaie en circulation dans l’économie en agissant sur les taux directeurs qui sont les taux auxquels les banques peuvent venir se refinancer. (…) La Banque centrale va aussi utiliser le levier réglementaire mais davantage pour garantir la pérennité du système bancaire. Elle va ainsi fixer les règles de prudence. En particulier, les banques doivent détenir un montant de fonds propres proportionnel aux risques des crédits accordés. La création monétaire des banques doit donc s’accompagner d’un renforcement de leur capital. Elles doivent aussi détenir un montant minimum dans un compte à la Banque Centrale qui est proportionnel aux dépôts. C’est pour cette raison, que l’on peut aussi dire que “les dépôts font les crédits”. On peut même ajouter depuis que la réglementation internationale s’est attachée à amener les banques à renforcer leurs fonds propres que “les dépôts et les fonds propres font les crédits”.»

Système pas infaillible

 Si l’on suit ce raisonnement, on est obligé de rejeter l’idée que la création monétaire par les banques repose sur du vent ! Ce qui n’empêche pas les dérapages de temps à autre car le système n’est pas infaillible. Mais c’est là une autre question.

*La finance pour tous est L’Institut pour l’Éducation Financière du Public (IEFP) est une association d’intérêt général indépendante, soutenue par la Banque de France, l’Autorité des Marchés Financiers, la Fédération Bancaire Française, ainsi que de grands établissements financiers.

 

La face cachée des Gafa

 

Alors qu’il ne reste plus que trois jours avant l’entrée en vigueur de la RGPD dans l’Union européenne, autrement dit le Règlement sur la Protection des Données, on peut s’interroger sur l’impact effectif qu’il déploiera sur les Gafa. Car si Facebook fait figure d’accusé dans le scandale Cambridge Analytica, qui a obligé son patron, Mark Zuckerberg, à se présenter devant le Congrès pour s’expliquer, Apple, Amazon et Google sont également dans le collimateur des régulateurs et exposés à la méfiance croissante du grand public. Pourtant, cette image dégradée ne semble pas décourager les investisseurs. Ainsi, après le coup de mou du mois de mars, les actions de ces géants d’Internet ont nettement retrouvé de leur vigueur. Apple et Amazon battant même de nouveaux records à la hausse.

Quels modèles économiques ?

Mais au-delà de ces réactions à très court terme, comment déterminer la robustesse de leur modèle économique dans un environnement législatif plus resserré. Sans y trouver directement la réponse, on sera grandement aidé dans son analyse dans le très éclairant bouquin de Scott Galloway, «The four – le règne des quatre, La face cachée d’Amazon, Apple, Facebook et Google»*, qui est la traduction française d’un best seller du New York Times publié l’an dernier. L’auteur, professeur à la Stern School of Business de l’Université de New York, où il enseigne la stratégie de marque et le marketing digital aux étudiants de MBA, est également un serial entrepreneur à succès, avec neuf entreprises à son actif, sans oublier sa présence très active sur Youtube. Autant dire qu’il sait de quoi il parle, sans craindre la provocation, dans un style très enlevé.

Quelles stratégies ?

Dans la première partie du livre, l’auteur déconstruit la stratégie de chacun de ces cavaliers (de l’Apocalypse, comme il les appelle). Dans la deuxième partie, il identifie la «mythologie» autour de l’origine de leur avantage concurrentiel pour ensuite envisager «un nouveau modèle permettant de comprendre comment ces entreprises exploitent nos plus bas instincts dans un objectif de croissance et de rentabilité.» Il explique ensuite comment «les Quatre défendent leurs marchés à l’aide de douves analogiques : une infrastructure dans le monde réel conçue pour contrer les attaques de concurrents potentiels».

Accès quasi illimité au capital

Leur stratégie est d’autant plus efficace que «les investisseurs, en surenchérissant continuellement sur leurs actions en bourse, leur fournissent un capital et une force de frappe proche de l’infini, qui leur permettent d’attirer les personnes les plus talentueuses de la planète ou d’écraser leurs adversaires.» L’auteur attaque ensuite frontalement ces mastodontes de la technologie, en posant cette question : «Comment manipulent-ils les États ainsi que leurs concurrents pour voler la propriété intellectuelle ?» La réponse est particulièrement convaincante.

Un nouveau monde toujours plus inégalitaire

De manière plus prospective, le professeur essaie d’entrevoir l’émergence éventuelle d’un nouveau cavalier, et les chances que ce soit par exemple Netflix ou Alibaba. Enfin, après un chapitre consacré aux qualités professionnelles requises pour prospérer dans l’ère des Quatre, il consacre ses dernières pages au monde vers lequel nous emmènent les Gafa : «Nous avons le sentiment que ces grandes entreprises doivent créer énormément d’emplois, mais elles ne proposent en fait qu’un petit nombre de postes très bien payés, laissant aux autres travailleurs le soin de se battre pour les miettes. L’Amérique est en train de devenir le fief de trois millions de seigneurs régnant sur 350 millions de serfs.»

*«The four – le règne des quatre, La face cachée d’Amazon, Apple, Facebook et Google», par Scott Galloway, Éditions Quanto (Presses polytechniques et universitaires romandes), Lausanne. 2018