L’économie comportementale racontée par l’un de ses créateurs

 

 

Deux ans avant de recevoir le prix Nobel d’Économie, en 2017, Richard Thaler, professeur à l’Université de Chicago, publiait un ouvrage extraordinaire, dans tous les sens du terme. Il y relatait en effet son cheminement pour faire émerger les concepts qui lui ont valu la prestigieuse récompense et qui constituent aujourd’hui les piliers de l’économie comportementale. Son livre est d’autant plus passionnant qu’il est rédigé dans un style alerte, très pédagogique et bourré d’anecdotes, souvent savoureuses. Il aura fallu trois ans pour que cet ouvrage fabuleux soit enfin traduit, sous le titre Misbehaving, Les découvertes de l’économie comportementale*.

La doxa économique des années 70

Le livre montre le caractère très dogmatique de la pensée économique dominante dans les universités il y a une quarantaine d’années. L’hypothèse de base était constituée par le principe de la rationalité des agents économiques, censés agir en principe dans leur propre intérêt et prenant toujours la meilleure décision. C’est le fameux homo economicus, ou, comme les appelle Richard Thaler, les Econos. Ces Econos sont évidemment très utiles pour construire des modèles économiques, sauf qu’ils ne correspondent pas à la réalité de notre humanité.

Les marchés efficients

L’auteur raconte le scepticisme et l’hostilité auxquels il a dû faire face et le combat qu’il a fallu mener pour faire reconnaître l’intérêt de cette approche, qui repose pourtant sur l’application d’une psychologie expérimentale et l’étude concrète des marchés. C’est d’autant plus frappant quand il relate les arguments qu’on lui oppose pour mettre en pièce les résultats de ses travaux. Par exemple, lorsqu’il conteste, preuves à l’appui, la validité de la théorie des marchés efficients, qui postule, rappelons-le, que le cours boursier de chaque titre reflète toujours et complètement tout l’information disponible qui lui est liée et est donc égal à sa valeur fondamentale. La partie était d’autant plus rude que même le krach de 1987, qui avait vu le Dow Jones s’effondrer de 22 % en une seule journée sans qu’aucune nouvelle déterminante ne le justifie, n’avait guère ébranlé les partisans de cette théorie.

Daniel Kahneman et Amos Tversky

L’auteur raconte son étroite collaboration, et son amitié, avec Daniel Kahneman et Amos Tversky, les deux géants de la psychologie sociale, auxquels il rend hommage. Ces deux chercheurs sont considérés aussi comme les pères fondateurs de l’économie comportementale. Daniel Kahneman a d’ailleurs reçu également le prix Nobel d’Économie en 2002. On lira avec grand intérêt le livre** de Michael Lewis, toujours aussi talentueux, qui retrace la vie de ces deux hommes qui ont formé une équipe exceptionnellement créative, jusqu’au décès de Tversky en 1996. On rappellera que cet auteur a notamment écrit Le big short sur la crise des subprimes, dont a été tiré le fameux film (dans lequel Richard Thaler fait une brève apparition !).

Nudge

Richard Thaler avait déjà acquis une notoriété allant bien au-delà des cercle académiques ou financiers en publiant avec Cass Sunstein, un juriste de renommée internationale, le best-seller Nudge, en 2008, traduit en français en 2010 sous le titre Nudge – La méthode douce pour inspirer la bonne décision. Il s’agit de coups de pouce pour faire pencher la balance du bon côté, en contrecarrant les décisions apparemment judicieuses, mais qui vont à l’encontre de nos propres intérêts.

 

*Misbehaving – Les découvertes de l’économie comportementale, par Richard Thaler, Éditions du Seuil, 2018, Paris

**The Undoing project – A friendship that changed our minds, par Michael Lewis, Norton & Company, 2017, New York

***Nudge – La méthode douce pour inspirer la bonne décision, Richard Thaler & Cass Sunstein, Vuibert, 2010, Paris

 

Pierre Novello

Pierre Novello

Pierre Novello est journaliste économique indépendant et auteur d’ouvrages de vulgarisation dans le domaine de la prévoyance, de l’investissement sur les marchés financiers ou encore pour l’accession à la propriété de son logement. Avant d’embrasser la carrière journalistique en entrant au Journal de Genève et Gazette de Lausanne, il a été formé comme analyste financier pour la gestion de fortune.

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