Associations et fondations suisses : mode d’emploi

À l’heure où mes consœurs et confrères de l’association «Bon pour la tête» viennent de connaître un premier succès en engrangeant 100’000 francs grâce au crowfunding pour démarrer cette nouvelle aventure journalistique, un ouvrage qui sort de presse tombe à point nommé. Ce livre permet de tout savoir sur les organisations à but non lucratif selon le droit suisse, de manière très synthétique et très pratique, fourmillant de conseils précieux. Ce guide intitulé «Comment gérer avec succès votre organisation sociale, culturelle ou sportive ! Guide pratique de management en 88 conseils»(1), est également téléchargeable gratuitement sur le site de l’éditeur.

Sept chapitres principaux

Ce manuel s’articule en sept chapitres principaux, soit la stratégie de l’organisation, la gestion des ressources humaines, la gestion financière, la recherche de fonds, la communication, la gestion de projet et l’évaluation de projet. Ces différentes thématiques sont représentées graphiquement ci-dessous, mettant en évidence les liens qui les unissent dans le cadre de la gestion d’une organisation à but non lucratif.

 

 

Le guide est particulièrement efficace par son alternance d’explications théoriques, de cas concrets, de conseils pratiques et de schémas didactiques, servis par une mise en page aérée et très plaisante. Sans oublier une check liste détaillée en fin d’ouvrage et de multiples références. On peut ainsi trouver des réponses précises à ses interrogations, sans jargon juridique ou financier.

But non lucratif… mais bénéfice bienvenu !

Pour illustrer la clarté de ce livre, j’ai choisi le conseil suivant, «Ne pas avoir peur de réaliser un bénéfice» : «Pour certains, la notion du «non lucratif» signifie que l’organisation n’a pas le droit et ne devrait pas réaliser de bénéfice ; ce qui est fondamentalement erroné. Mais, poursuivent les auteures, une entité du type association, fondation, qui aurait généré au cours de son exercice comptable un excédent de recettes ne peut utiliser ce bénéfice comme bon lui semble. Il doit être réaffecté entièrement à la réalisation de la mission de l’organisation, aux programmes développés, à ses réserves, à des investissements jugés indispensables.»

Bonus aux dirigeants proscrits

Quant à la rémunération des dirigeants, qui fait tellement débat aujourd’hui, elle est réglée très simplement dans ce type d’organisation : «Les dirigeants de l’entité ne se verront en aucune manière verser des bonus ou prime aux résultats. La structure peut, et devrait même, réaliser un bénéfice. Ce dernier, bien géré et reversé dans l’idéal à une réserve, lui permettra d’assumer ses responsabilités face à ses bénéficiaires, même si un exercice s’avère plus difficile qu’un autre (ex. : baisse massive de dons, perte d’un partenaire financier, etc.).» Limpide. Non ?

 

(1)«Comment gérer avec succès votre organisation sociale, culturelle ou sportive ! Guide pratique de management en 88 conseils», par Sonya Martin Pfister, avec la collaboration de Laurence Levrat-Pictet, Fondation Arcanum Éditeur, avril 2017, Éditions Gd’Encre. Disponible en librairie au prix de 35 francs.

La loi sur l’énergie est-elle une usine à gaz ?

Pour Doris Leuthard, la votation du 21 mai s’annonce sous les meilleurs auspices (Source : DETEC)

 

Pour ceux qui n’auraient pas eu l’envie (ou le courage) d’assister au duel Le Pen – Macron mercredi soir, mais qui sont pénétrés par leur devoir de citoyen, Infrarouge leur offrait un débat sur la prochaine loi sur l’énergie. Loi qui sera soumise à votation le 21 mai prochain.

Un projet complexe

Un tel débat s’avérait d’autant plus utile qu’il faut faire preuve de beaucoup d’abnégation pour essayer de comprendre les tenants et aboutissants de cette nouvelle loi qui a suscité le lancement du référendum. Sur le papier, le projet paraît bien tenir la route, mais serait grevé de défauts aux effets particulièrement pervers selon ses détracteurs, aux considérations souvent divergentes : l’énergie deviendrait hors de prix ; les éoliennes défigurent le paysage ; la bureaucratie va proliférer et les interdictions s’accumuler ; enfin, il faudrait s’attendre à des perte d’emplois et à la baisse du niveau de vie.

Comment se forger une opinion ?

Au cours de ce débat télévisuel, auquel participait Doris Leuthard, notre sémillante ministre de l’Énergie et présidente de la Confédération, les échanges s’avéraient nourris, voire tendus. Au terme de cette émission, on restait cependant sur sa faim car il est très difficile de se forger une opinion si l’on n’est pas un spécialiste pour décortiquer les arguments de chacun. Comment juger s’il s’agit d’une usine à gaz, comme le laisse entendre ses détracteurs, ou d’un système sophistiqué répondant à une problématique complexe ? Même si certaines critiques paraissent pertinentes, est-ce que cela justifierait de renvoyer l’ensemble du paquet ? La question reste ouverte.

Les prises de position des partis

Évidemment, cette votation n’a pas lieu dans le vide : pour s’orienter, les citoyens de ce pays regardent comme d’habitude les prises de position des partis et associations qui semblent le mieux correspondre à leur vision du monde. Ce que confirme d’ailleurs le sondage publié par Tamedia le 28 avril, qui montre que 55% des personnes interrogées sont certainement ou plutôt favorables au projet, contre 42% certainement ou plutôt défavorables. La ligne de partage est assez claire, puisque les électeurs des Verts, des Vert’libéraux et du PS sont largement favorables, un peu moins pour le PDC, tandis que les électeurs de l’UDC y sont largement opposés. Quant au PLR, les partisans de la nouvelle révision sont faiblement majoritaires.

Motivation des intentions de vote

Ces chiffres prennent d’autant plus de sens si on met en parallèle les arguments qui militent en faveur de l’acceptation ou du rejet. Pour deux tiers des personnes sondées, l’argument en faveur de la loi est que les énergies renouvelables protègent le climat. En revanche, pour 37% des opposants, le souci de l’approvisionnement en énergie et pour 23% l’argument principal serait l’augmentation considérable du tarif de l’électricité.

Les sondeurs mettent en évidence l’exceptionnelle stabilité des intentions de vote par rapport au sondage précédent. Ce qu’on peut facilement expliquer par le fait qu’on oppose des points de vue profondément ancrés dans les esprits et qui ne pourraient être remis en question que par des chocs émotionnels balayant tout autre argument rationnel. Mais la ficelle ne doit pas être trop grosse. Et l’on peut douter que des arguments aussi subtils que la menace de douche froide au coût de 3’200 francs, comme on peut le voir sur des affiches publiques, puissent vraiment refroidir les ardeurs des partisans de la réforme, surtout soucieux de la protection de l’environnement. Madame Leuthard semble donc assurée de la victoire.

Prévoyance 2020 : la bataille s’annonce rude

L’adoption de Prévoyance 2020 par le Parlement constitue certainement une excellente nouvelle. Non pas que le paquet soit tellement bien ficelé – on s’est beaucoup éloigné du projet d’origine –, mais parce que les débats vont enfin être portés sur la place publique. Bien sûr, on a pu suivre toutes les péripéties et les grandes manœuvres de nos parlementaires pour promouvoir leurs thèses, relayées par les médias, mais sans pouvoir analyser les tenants et aboutissant des différentes positions, et encore moins en évaluer les conséquences financières sur sa situation personnelle.

Il est évidemment facile de comprendre ce que signifie une augmentation de 70 francs pour tous les nouveaux rentiers AVS ou le relèvement de 150% à 155% des rentes maximales de couple. En revanche, de quelle manière ce montant est-il censé contrebalancer la baisse du taux de conversion de 6,8% à 6%, c’est un grand mystère. À moins que notre système de prévoyance ne soit (beaucoup) plus simple que je ne le croyais jusqu’ici. Accepter une telle proposition ainsi relève presque d’un acte de foi.

AVS et vieillissement démographique

Ce flou est d’autant plus gênant que la mesure est loin d’être anodine, mais devrait être financée par le relèvement de 0,3 point de pourcentage des cotisations AVS, tels qu’il ressort d’un document du Parlement faisant l’état de lieux de la réforme au 14 octobre 2016. Or ce 0,3 point, il faudra bien que quelqu’un le paie. Il est vrai que l’AVS est une assurance sociale très solidaire et que les hauts revenus subventionnent largement les rentes des personnes les plus modestes. Mais il faudrait tout de même quantifier les effets de cette mesure à titre individuel pour être crédible, pour évaluer qui en seront les gagnants et les perdants.

Le choix de privilégier l’AVS dans notre système de prévoyance pose un autre problème dans une période de vieillissement démographique, qui va progressivement éroder ce système de pure répartition. On rappellera que les cotisations des actifs paient les rentes des retraités. De quoi freiner l’enthousiasme des jeunes actifs devant un tel projet qui craignent (avec raison) de se sacrifier pour financer les rentes de leurs aînés, sans bénéficier de rentes aussi élevées lorsqu’ils arriveront eux-mêmes en retraite.

Compensation pour le relèvement de l’âge de la retraite des femmes

Par ailleurs, sans être un féministe fanatique, on peut aussi s’interroger sur l’absence de toute compensation pour le report de l’âge de la retraite des femmes à 65 ans. Quel que soit l’avis que l’on puisse porter sur le sujet, on ne voit pas pourquoi la moitié de la population active renoncerait à un avantage sans contrepartie. D’autant plus que subsiste un écart salarial conséquent à leur détriment. Pour accepter sans autre cette modification, il faudrait avoir un sens civique particulièrement aigu…

On y verra donc beaucoup plus clair dans les prochains mois, quand les différents camps auront fait valoir leurs arguments de manière détaillée et chiffrée. Les partisans de Prévoyance 2020 auront sans doute fort à faire pour faire pencher la balance en leur faveur en votation populaire tant les opposants potentiels s’avèrent nombreux. S’ils échouent, on peut espérer que la campagne serve à mieux faire comprendre les enjeux, qui sont fondamentaux pour notre pays, et permette de faire aboutir rapidement un nouveau projet plus cohérent, capable de passer la rampe au Parlement, puis devant le peuple.

Non à AVSplus : victoire à la Pyrrhus?

 

A la veille des débats parlementaire sur Prévoyance 2020, le Conseil fédéral sort gagnant en cette journée de votation. L’acceptation d’AVSplus aurait sans doute entravé plus encore le chemin tortueux pour faire aboutir ce très ambitieux paquet législatif. En revanche, la large défaite de l’initiative, qui a été refusée par environ 60% des votants, pourrait constituer une victoire à la Pyrrhus pour les partisans de la réforme Berset.

En effet, comme le déplorait Yannick Buttet, conseiller national PDC, valaisan lors du débat qui s’est tenu cet après-midi sur RTS1, «un résultat plus serré aurait facilité la discussion future au parlement». Ces échanges sont rendus d’autant plus difficiles par l’attitude de l’UDC et du PLR dans les derniers débats en commission : «Ils ont exagéré sur la question de la retraite. Il faut le dire clairement : il n’y a pas de vrai respect pour le 1er pilier, auquel le peuple suisse est attaché».

On peut ainsi craindre le durcissement des fronts pour donner lieu à la constitution d’un paquet législatif mal ficelé et programmé pour échouer finalement dans les urnes. On peut toutefois espérer que nos élus feront preuve de bon sens et de modération, en évitant de mal interpréter le résultat d'aujourd'hui : le fiasco d'AVSplus est sans doute dû essentiellement à sa mauvaise conception et à une politique d’arrosoir qui n’aurait même pas amélioré le sort des personnes aux revenus les plus modestes. Son faible score ne préjuge donc en rien de la volonté de la population d'accepter de voir fondre ses rentes de vieillesse ou l’allongement automatique de l’âge de la retraite jusqu’à 67 ans en cas de déficit de l’AVS tel qu’il avait été proposé par la commission du Conseil National.

 

AVSplus : qui sait calculer ?

L’initiative AVSplus, qui va être soumise au verdict du peuple le 25 septembre prochain, milite pour une augmentation générale des rentes de vieillesse de l’AVS de 10%. Son slogan interpelle : «Qui sait calculer renforce l’AVS». Selon les initiants, il suffirait de relever de 0,4 point la cotisation salariale à l’AVS et d’autant pour l’employeur, permettant d’augmenter en moyenne 2'400 francs de plus par an pour les personnes qui vivent seules 4'200 francs pour les couples mariés. Ce qui ne paraît a priori pas trop cher payé. Mais qui sont vraiment les gagnants (et les perdants) de cette proposition ?

L’un des arguments en faveur de cette initiative, tel qu’on pouvait l’entendre lors du débat d’Infrarouge du 31 août sur la RTS, c’était d’épargner aux plus modestes l’humiliation de solliciter des prestations complémentaires (PC). S’il est vrai que ces dernières constituent un droit, puisqu’il s’agit également d’une assurance sociale, elles ne sont pas automatiquement versées, mais dépendent des revenus et de la fortune des rentiers. Ces derniers doivent déposer une demande qui doit donc faire l’objet d’un examen. Mais pourquoi avoir choisi un tel système plutôt que la fixation de rentes minimales à un niveau plus élevé ?

Les prestations complémentaires ? Qu’est-ce que c’est ?

Pour répondre à cette question, on peut revenir à la genèse des PC, comme l’explique Michel Valterio, dans son très accessible et très complet «Commentaire de la loi fédérale sur les prestations complémentaires à l’AVS et à l’AI*» (2015) : «Lorsque, au début des années 1960, le Conseil fédéral retint la conception dite des trois piliers pour la prévoyance vieillesse, survivants et invalidité, la garantie des besoins vitaux n’était toujours pas assurée pour une partie des rentiers. Il fallut donc rechercher une solution intermédiaire qui fut trouvée en la forme des prestations complémentaires. Aux yeux du Conseil fédéral, il se justifiait en effet d’introduire un système à condition de ressources car, à défaut, il eût fallu ou bien augmenter considérablement le taux des prestations de l’AVS/AI, ce qui aurait entraîné l’abandon du principe de l’assurance de base et nui aux autres systèmes de prévoyance, ou bien augmenter démesurément les rentes minimales, ce qui aurait équivalu pratiquement à adopter un système de rentes unitaires et à octroyer à des personnes non nécessiteuses des prestations excessives. Le Parlement suivit ces arguments et le régime des prestations complémentaires fut introduit par la loi fédérale du 19 mars 1965 (LPC), entrée en vigueur le 1er janvier 1966.»

La législation a évolué, faisant passer les PC de statut de transitoires – les rentes combinées de l’AVS et du 2e pilier auraient dû les rendre superflues – vers un caractère permanent, «dans la mesure où les besoins n’avaient pas disparu, voire augmenté, tout particulièrement pour les personnes résidant dans des homes», précise Michel Valterio.

Les PC resteraient indispensables

Les initiants d’AVSplus semblent partager la vision du Conseil fédéral d’il y a cinquante ans, en acceptant le principe de rentes minimales qui resteront très modestes, nécessitant l’apport de PC pour les revenus les plus faibles. Cette catégorie de rentiers n’y gagnerait d’ailleurs rien, puisque leur droit aux PC serait réduit du montant de l’accroissement de la rente. Certains pourraient même voir leur situation financière se dégrader, si l’on en croit le Conseil fédéral, en raison de l’impôt prélevé sur le supplément de rentes, alors que les PC sont exonérées d’impôts.

Les petits revenus ne pourraient donc tirer aucun avantage de cette initiative. En revanche toutes les personnes dont la rente dépasse le seuil donnant droit aux PC bénéficieraient à plein de cette réforme, avec un impact d’autant plus important que la rente est élevée. On pourrait ainsi s’étonner qu’une telle initiative soit issue des rangs de la gauche. En réalité, c’est moins paradoxal qu’il n’y paraît si l’on se souvient que l’AVS/AI est l’assurance sociale sans doute la plus redistributive de notre système de prévoyance. En effet, si les rentes sont plafonnées à un niveau assez bas, les cotisations ne connaissent aucune limite : elles sont prélevées linéairement quel que soit le revenu qui lui est soumis. C’est pour cette raison que les initiants peuvent mettre en avant son meilleur rapport prestations/prix puisque les hauts revenus subventionnent en quelque sorte ceux qui sont plus modestes.

Mais cet impôt déguisé n’est évidemment pas indolore pour les hauts revenus et pour l’ensemble de l’économie, surtout si l’on considère la transition démographique historique qui se profile avec le départ en retraite massif des baby-boomers, qui devrait assécher le fonds de garantie de l’AVS dans les 15 ans à venir. Privilégier un système en pure répartition ne constitue donc pas forcément une solution très adaptée, pour le dire de manière feutrée…

Prévoyance 2020 est en péril

Au-delà de ces considérations économiques à long terme, on peut surtout s’inquiéter des conséquences immédiates de l’acceptation éventuelle de cette initiative sur «Prévoyance vieillesse 2020». En effet, l’aboutissement de cet énorme projet législatif à la conception très équilibrée, dont la Suisse a vraiment besoin, pourrait être mis en péril sous l’effet d’une véritable fronde parlementaire visant à le dénaturer. Pour rappel, le Conseil des États a tiré le premier, en projetant d’augmenter les rentes AVS de 70 francs, tandis que la commission du Conseil National a jeté de l’huile sur le feu en proposant un mécanisme automatique pour élever l’âge de la retraite jusqu’à 67 ans en cas de déficit. Comme l’explique le professeur Giulano Bonoli, expert en politique sociale dans une longue interview accordée à Magalie Goumaz et publiée aujourd’hui dans le journal Le Temps : «C’est dommage car à partir de là, retrouver un certain équilibre va être très compliqué. On est même en train de tout foutre en l’air pour des raisons politiques. Tout simplement parce que le parlement veut se profiler sur ce dossier.» On ne saurait mieux dire.

 

*Commentaire de loi fédérale sur les prestations complémentaires à l’AVS et à l’AI, par Michel Valterio, Éditions Schulthess, 2015

 

Affaire Kerviel-Société Générale : le film

 

Dans la saga médiatico-judiciaire opposant Jérôme Kerviel à son ex-employeur, la Société Générale, la défense de l’ex-trader remportait une surprenante victoire à fin juin dernier. En effet, les prudhommes condamnaient la banque à verser 450'000 euros «pour licenciement sans cause réelle et sérieuse». En attendant le prochain rebondissement de cette affaire incroyable, dans tous les sens du mot,  le grand public peut assister à sa reconstitution dans le film français, «L’outsider*», sorti au même moment. Les faits sont connus : en janvier 2008, un jeune trader de 31 ans apparaît en pleine lumière pour avoir causé un énorme trou dans les comptes de son employeur, au point de lui faire frôler la faillite. Finalement, la banque parvient à s’en tirer, mais en devant encaisser au passage une perte de 4,9 milliards d’euros.

L’engrenage

Inspiré par «L’engrenage – Mémoires d’un trader», ouvrage publié en 2010 par le principal intéressé, à savoir Jérôme Kerviel lui-même, le film suit l’enchaînement des événements, de son entrée dans ce temple de la finance qu'est la Société Générale, jusqu'à la chute finale. Le récit est d'autant plus prenant qu'il montre comment l'auteur va souffrir d'une sévère addiction au trading, dans un environnement propice à la prise de risque et aux excès. A cet égard, le film constitue un véritable thriller, nerveux et rythmé, rendant le trader presque sympathique dans sa recherche de reconnaissance effrénée, voire pathologique, perdant complètement pied avec la réalité.

Si l’on est un peu familiarisé avec les arcanes de la finance et que l’on a bien suivi cette affaire, on restera cependant sur sa faim sur la mise en évidence des responsabilités des uns et des autres. Car si le comportement de Kerviel reste incompréhensible selon le sens commun, en jouant sur des montants si énormes qu’ils sont susceptibles de faire sauter son employeur, l’attitude de sa hiérarchie reste aussi mystérieuse. Il est vrai que le trader camouflait ses opérations et tentait de noyer le poisson Mais il est tout de même difficile d’imaginer comment une banque qui vantait la qualité de son système de contrôle ait pu être leurrée aussi facilement jusqu’au début janvier 2008, lorsque fut découvert le pot-au-rose.

Trader de génie ?

En revanche, le film peut donner l’impression que l’homme à l’origine du scandale était un trader de génie, puisqu’il avait engrangé un bénéfice de 1,4 milliard d’euros en 2007, bénéfice qu’il avait mis sous le tapis pour qu’il serve de réserve pour le prochain exercice. Le résultat paraît déjà nettement moins impressionnant lorsqu’on le met en parallèle avec ses prises de risque insensées, à hauteur de 30 milliards d’euros. Sans parler de son exposition de 50 milliards d’euros en début 2008 dans une tentative un peu désespérée de redresser la barre, comme il l’écrivait dans son livre : « J’avais beau avoir calculé que, compte tenu, des réserves dont je disposais, un tel engagement me plaçait en dessous de pertes possibles, je me retrouvais dans la situation de l’équilibriste qui avance sur un fil tendu au-dessus de l’abîme : le moindre faux pas, le plus petit événement imprévu, et je risquais la catastrophe. Je renouerais alors avec ces épuisantes phases de stress que je ne connaissais que trop, l’œil rivé sur mon écran pour faire du résultat à tout prix parce que je ne disposais plus d’aucune réserve.»

Un contre-exemple

Un tel aveu constitue un cas d’école pour illustrer quelques unes des erreurs de base commises par les traders débutants, comme l’expliquait Jack Schwager dans «Le secret des grands traders**» («The New Market Wizards), considéré comme l'un des meilleurs ouvrages sur la finance. L'auteur mettait ainsi en garde contre le danger d’une mauvaise gestion du risque : «Un adage de Wall Street nous dit «L’argent qui a peur perd toujours». La raison en est fort simple. Chaque fois que vous risquez une somme que vous ne pouvez pas vous permettre de perdre, tous les pièges psychologiques du trading s’en trouveront magnifiés.» Toujours dans le domaine de la gestion du risque, Jack Schwager complétait son propos dans l’un de ses derniers livres, intitulé «Les magiciens des hedge funds***» («Hedge Fund Market Wizards») : «Beaucoup des traders interviewés ne risqueront qu’un petit pourcentage de leurs actifs gérés sur un seul trade.» Avec Kerviel, on était loin compte…

 

*L’outsider, par Christophe Barratier, avec Arthur Dupont, François-Xavier Demaison et Sabrina Ouamazi, France, 2016

**Le secret des grands traders, Jack D. Schwager, Valor Editions, 1996

***Les magiciens des hedge funds, Jack Schwager, Valor Editions, 2013

 

 

 

RBI : un coup médiatique réussi

Le Revenu de Base Inconditionnel (RBI) a donc été largement balayé. Ses partisans annoncent pourtant que ce n’est que le début, et comme toute idée « progressiste », il faudra revenir à la charge pour que cette utopie – selon leurs propres termes – finisse par s’imposer, puisqu'elle constituerait LA solution à la disparition progressive de nombre d’emplois sous l’effet de l’automatisation qui va mécaniquement faire augmenter le chômage. Sinon, il faudrait de toute façon trouver un moyen de subsistance pour toutes les personnes qui seraient autrement condamnées au chômage de longue durée pour finalement tomber à l’assistance sociale.

Une thèse discutable

On peut évidemment se poser la question de savoir si cette thèse va vraiment s’avérer. Car les défis à relever ne manquent pas, que ce soit par exemple dans le domaine environnemental, de la recherche médicale ou des soins aux personnes âgées. Finalement, il paraît bien difficile d’évaluer combien d’emplois remplaceront ceux qui seront sacrifiés sur l’autel de la technologie, sans compter la réorganisation du travail, tant par le développement du temps partiel que par la réduction des horaires.

En revanche, on peut juger déraisonnable de proposer un tel chambardement à l’échelle d’un pays et tout son système de protection sociale, en le soumettant au jugement du peuple. Sans aucune expérimentation et avec des montants très élevés. Mais les promoteurs de l'initiative ne prenaient guère de risque puisqu’ils savaient très bien qu'elle ne serait pas acceptée. C’était donc une manière, comme ils le reconnaissaient volontiers cet après-midi, de faire connaître le concept, à leur grande satisfaction. Dans ce cadre, l'opération est pleinement réussie et constitue un véritable coup médiatique.

La Suisse n'est pas la meilleure cible

La Suisse n'apparaît d’ailleurs pas comme le terreau le plus fertile pour une telle proposition, puisque son taux de chômage est l’un des plus bas des pays développés. Le problème, c’est plutôt la pénurie de main-d’œuvre, compensée par une très forte immigration étrangère (qui sera cependant freinée si aucun vote ne vient renverser la décision populaire du 9 février 2014 sur l’immigration de masse). Et cela ne va pas s’arranger, puisque notre pays doit faire face aux effets du vieillissement démographique, qui pèse de plus en plus lourd sur notre sécurité sociale. En d’autres termes, on va manquer d’assurés actifs auprès de l’AVS notamment, dont les cotisations constituent les rentes des retraités, puisqu’il s’agit d’un système en répartition. Dans cette perspective, l’économie a besoin de nouveaux contributeurs à la richesse nationale et non pas de nouveaux assistés. C’est d’ailleurs l’un des grands arguments qui a été mis en avant par l’Allemagne pour accueillir de nombreux réfugiés (avant de revenir quelque peu en arrière…), de manière à combler le vieillissement démographique dont ce pays souffre.

Un système de protection à améliorer

Cela dit, notre système de protection sociale est loin d’être parfait et peut être repensé et refondu. Mais avant de jeter le bébé et l’eau du bain, pour le dire un peu familièrement, on peut faire preuve d’un peu de circonspection. On pourrait peut-être déjà commencer par combler certaines de ses lacunes les plus criantes, en introduisant une assurance perte de gain en cas de maladie pour les salariés, sur une base comparable aux prestations de l’assurance accident. De même, on pourrait songer à trouver une solution pour les indépendants qui n’ont aucune protection en cas de chômage s’ils ne se sont pas constitués en Sàrl ou SA. Il faudrait aussi faciliter l’accès à leur financement – on pense notamment aux caisses de pensions ­pour les start-up –, en reconnaissant aux jeunes entrepreneurs le droit à l’échec, en leur donnant ainsi la possibilité de rebondir. C’est d’autant plus important que ce sont eux qui créeront les emplois dont l’économie aura besoin à l'avenir.

 

 

UBS : les dessous sulfureux de la fusion

 

 

La fusion de l’Union de Banques Suisses avec la Société de Banque Suisse (SBS) commence à dater, puisqu’elle a eu lieu en 1998. Tant d’événements se sont produits depuis cette gigantesque opération, y compris un sauvetage in extremis en 2008, qu’on finissait presque par oublier qu’elle était issue de ces deux instituts bancaires. De l’histoire ancienne, donc, qui pourrait n’intéresser que les spécialistes. Pourtant, un récent ouvrage* qui relate les faits ayant conduit à cette opération s’avère passionnant. Il faut dire que l’auteur, Georges Blum, était particulièrement bien placé pour lever le voile sur cette affaire, puisqu’il était alors président du conseil d’administration de l’un des deux établissements, la SBS, après en avoir été CEO.

Un véritable thriller

Ce document, très bien écrit et qui se lit vraiment comme un thriller, permet de comprendre l’origine et les motivations des dirigeants des deux géants bancaires. Surtout, il révèle les intrigues et les luttes de pouvoirs au sein de la SBS telle que l’avait vécue l’auteur, sans faire l’impasse sur ses démêlés avec Marcel Ospel. Ce dernier lui avait succédé en tant que CEO lorsque lui-même avait pris la présidence du conseil d’administration, en avril 1996.

Si l’on en croit Georges Blum, cette lutte de pouvoir aboutit à un véritable putsch au sein de la SBS : « Le comité du Conseil de l’ancienne Société de Banque Suisse fut quant à lui de surcroît placé devant un dilemme cornélien, ayant à choisir entre la fusion voulue par les membres de la Direction générale tous unis derrière leur CEO Marcel Ospel ou alors avoir à affronter une révolution de palais aux conséquences désastreuses. Il ne peut dès lors leur être reproché d’avoir opté pour l’alternative du rapprochement.» Cette dernière remarque est peut-être un peu trop indulgente pour le Conseil d'administration… Ses membres auraient aussi pu démissionner. Mais il est vrai qu'ils ne pouvaient anticiper les catastrophes qui allaient survenir avec la nouvelle banque.

« Une ambition implacable »

La description de l’équipe de direction de la SBS, en 1995, n’est par ailleurs guère flatteuse, puisque les personnalités la composant sont décrites, pour beaucoup d’entre elles, comme « centrées sur leur intérêts et ambitions personnels, ce qui était source de conflits et de rivalités.» Quant à l’ex-futur patron d’UBS, il a droit à un portrait au vitriol qui ne va guère redorer son blason : « Marcel Ospel était de loin le plus agressif. D’une ambition implacable, il ne pouvait attendre de prendre le contrôle des opérations de la banque et ne supportait aucune ingérence. Tous les moyens étaient bons pour lui de s’imposer comme le dauphin désigné et écarter de son chemin tout obstacle à son ascension, d’où également son hostilité ouverte à mon égard.»

On peut évidemment déplorer que la parole ne soit donnée à la défense. Mais c’est la limite du genre. Toutefois, la subjectivité du témoignage ne paraît pas vraiment outrancière lorsqu’on songe aux prises de risque dont Marcel Ospel a fait preuve à la tête d’UBS, menant la banque à une quasi-faillite. Sans parler de son comportement lors du grounding de Swissair en 2001. Par ailleurs, Georges Blum m’a laissé le souvenir d’une personne courtoise et respectueuse des journalistes lorsqu’il était à la tête de la SBS, à différentes fonctions, laissant à penser qu’il n’a pas trop forcé le trait pour noircir son ancien subordonné.

*Société de Banque Suisse – Union de Banques Suisses, La vérité et le pourquoi de cette fusion, par Georges Blum, Favre, 2015

 

 

 

Big data : fini l’obsession de la causalité

 

 

Après la grande opération lancée sur la RTS sur le big data la semaine dernière, hautement anxiogène sur l’atteinte à la vie privée (de manière sans doute très pertinente), on pourrait peut-être rester sur sa faim sur l’ampleur du phénomène. On peut heureusement combler cette lacune en lisant l’excellent et très accessible ouvrage «Big data»*, écrit par Viktor Mayer-Schönberger, professeur à l’Institut Internet de l’Université d’Oxford, et par Kenneth Cukier, journaliste au magazine The Economist. Si cet ouvrage prend toute la mesure des risques impliqués par le big data, il va bien au-delà pour en appréhender les tenants et aboutissants, notamment sur le plan économique et sociétal.

Amazon, pionnier du big data commercial

Pour illustrer leur propos, les auteurs décrivent notamment comment Amazon est passé d’un système de recommandations effectuées par une dizaine de critiques littéraires à un processus reposant sur le big data. C’est ainsi que Jeff Bezos, le patron et fondateur d’Amazon, lança l’idée qu’il fallait personnaliser les recommandations selon les goûts personnels de ses clients, sur la base des multiples traces laissées lors de leurs visites sur le site. Après une phase de tâtonnements, l’entreprise développa un logiciel basé non pas sur la comparaison entre les personnes mais sur l’association entre les produits eux-mêmes. Les résultats s’avérèrent bien meilleurs qu’avec les conseils des spécialistes.  « Sans aucun doute, écrivent nos auteurs, l’ordinateur ignorait pourquoi un client lecteur des œuvres d’Ernest Hemingway aurait également envie d’acheter du F. Scott Fitzgerald. Aucune importance, le chiffre d’affaires augmentait.» C’est évidemment ce système qui s’est imposé, non seulement chez Amazon, mais également à l’ensemble du commerce électronique.

Le quoi, au lieu du pourquoi

Cet exemple illustre particulièrement bien la profonde transformation induite par le big data telle que la perçoivent nos deux experts : « Son plus grand impact ? Quand la société va se rendre compte qu’elle doit mettre un bémol à son obsession de la causalité et se fonder sur de simples corrélations : il ne s’agit plus de connaître le pourquoi, mais seulement le quoi.» Dans ce nouveau monde, « où la probabilité et la corrélation priment, l’expertise dans des domaines spécifiques perd de son importance (…) Les spécialistes ne disparaîtront sans doute pas, mais il leur faudra composer avec les résultats de l’analyse de gros volumes de données. Les conceptions classiques de la gestion, de la prise de décision, des ressources humaines et de l’éducation vont devoir être ajustées ».

*Big data, par Viktor Mayer-Schönberger et Kenneth Cukier, Robert Laffont, 2014

Et maintenant, il faut passer à l’imposition individuelle !

Christophe Darbellay, le président sortant du PDC aura finalement échoué sur le fil à faire accepter son initiative «Pour le couple et la famille – Non à la pénalisation du mariage». Mais il aura sans doute gagné son pari, en emportant l’adhésion d’une majorité de cantons à cette cause. Il aura ainsi préparé le terrain pour qu’enfin l’arrêt du Tribunal fédéral de 1984 «qui a décidé que les couples mariés ne pouvaient pas être plus lourdement taxés que les couples»  soit traduit dans la législation. 

En effet, durant la campagne une partie des opposants n’a cessé de mettre en avant les avantages de l’imposition individuelle qui éliminerait automatiquement la surcharge fiscale pour les couples mariés due à la progressivité des barèmes. Il faudrait donc que tous les élus qui veulent sincèrement corriger cette différence de traitement joignent leurs forces pour inscrire ce principe dans la loi. Certains pourraient brandir à nouveau le spectre des pertes fiscales que ce système d'imposition pourrait occasionner. Mais cet argument ne serait pas recevable : une injustice – reconnue – n’a pas à perdurer uniquement parce qu’elle remplit les caisses de l’Etat. Il faudra bien sûr répartir la charge fiscale excédentaire des couples mariés sur l’ensemble des contribuables. Quoi de plus normal ?