Vox clamantis

Vous connaissez certainement Discogs, cette base de données qui recense à peu près tous les enregistrements musicaux qui ont été publiés sur la planète. Ce qui est intéressant, avec Discogs, c’est qu’on peut effectuer des recherches patronymiques qui en disent beaucoup sur l’inconscient collectif des musiciens de ce Système solaire.

J’ai par exemple appris qu’une bonne quarantaine d’artistes avaient choisi d’utiliser le mot «pandemic» dans le choix de leur pseudonyme. Pandemic était par exemple un duo australien de techno hardcore actif au début des années 90 (mais aussi un groupe de hard rock de Tucson, en Arizona). Pandemicus était le projet goa de l’Ukrainien Vitaliy Sokolvak. Et personnellement, j’avoue un faible pour Suicide Pandemic, un petit groupe de black metal texan.

Bien entendu, on peut aussi tenter l’exercice avec «coronavirus». On trouve alors pas mal de choses: du grind core italien (mais de 2015), de l’electro pop mexicaine (de maintenant), du hip hop d’on ne sait trop où, et du harsh noise hongrois.

Pourquoi je vous parle de tout ça? Parce que les musiques sont remplies de visions apocalyptiques; parce que les variantes épidémiques d’icelles sont nombreuses; et parce que tout cela relève, à de rares exceptions près, de pratiques apotropaïques – ou pour le dire autrement: qui visent à détourner le mauvais sort, à tromper les puissances malfaisantes.

On le sait, on prête à la musique des vertus curatives. C’était le cas des tarentelles, ces airs traditionnels du sud de l’Italie, dont on disait qu’ils avaient le pouvoir de remédier aux morsures de certaines araignées. Mais ce que permet aussi la musique, c’est le défi, la provocation, voire le désamorçage des angoisses qui dictent nos sentiments de déréliction. Réécoutez le Plague Mass de Diamanda Galás, enregistré en 1991 à New York au plus haut de l’épidémie du sida: ce n’est pas un memento mori, c’est une célébration, brutale certes, des vivants:

Et puis, relisez le refrain de «Terrible Certainty», cette chanson que Kreator plaçait sur l’album du même titre en 1987: «It’s vicious and crippling, and slowly your life will end / But how long will it take, to save us from the plague? / With fatal convulsions, the plague is reaching for us / God knows! What will it take, to save us from the plague.» Ça gazouille. Mais c’est surtout une performance, ou plutôt un exorcisme dans le mosh pit:

Il y a une autre manière de défier la vague ou le pic, une autre voie pour faire un doigt d’honneur aux charges virale ou bactérienne: c’est l’humour, bien sûr. Et là, comme souvent, les sujets de Sa Gracieuse Majesté ont un temps d’avance, et peuvent aller assez loin dans la provocation. Vous connaissez peut-être Carcass, ce groupe fondé en 1985 à Liverpool? Voici leur très fameux «Cadaveric Incubator Of Endoparasites» – ici piqué sur une démo de 1988:

Au vu de leur vocabulaire, je maintiens que ces jeunes gens étaient étudiants en médecine. La preuve? Voici un autre titre, «Mucopurulence Excretor», issu de leur album Reek Of Putrefaction (1988 aussi):

On rigole, on rigole. C’est très bien, et c’est éminemment nécessaire. Mais pour autant que j’aie bien compris, aucun des musiciens dont je viens de parler ne vous incitera à aller faire des selfies de groupe à la plage de Vidy. C’est un apparent paradoxe, mais: rire de l’ennemi implique qu’on accorde à ce dernier le fait d’exister – et surtout de vous stürmer un peu plus que vous ne voulez bien l’avouer. Revenons pour terminer vers un antique fan de musiques extrêmes: à la toute fin du deuxième livre de ses Essais, Montaigne – qui pourtant fut peu ami des médecins – écrivait: «[…] je n’ay point le coeur si enflé, ny si venteux, qu’un plaisir solide, charnu, et moëlleux, comme la santé, je l’allasse eschanger, pour un plaisir imaginaire, spirituel, et aërée.»

Bref, restez the fuck à la maison.

 

Si j’étais chez vous, j’y resterais, mais…

Je contrôlerais l’état de mon wifi, parce qu’énormément de choses intéressantes vont arriver chez vous durant le couvre-feu. Des gens font de la musique chez eux, des gens diffusent de la musique depuis chez eux. Je mettrai ici (et sur ma page FB), le plus régulièrement possible, des liens qui me paraissent dignes d’intérêt. En voici quelques-uns:

-> allez jeter un œil sur la page Facebook de Goodbye Ivan (alias Arnaud Sponar): l’inventeur du concept de melancholic folktronica mettra régulièrement de nouvelles créations en ligne.

-> The Wire met toujours des choses intéressantes sur son site. Par exemple sa playlist «Office Ambience», pleine de nouveautés étranges.

-> Ouvrez un compte chez Mixlr (c’est gratuit), vous entendrez beaucoup de belles choses streamées si vous cherchez un peu. Je vous conseille entre autres la page de DJ Balcon (alias Cyril Monnard, le patron du label lausannois Dead Vox), qui est régulièrement «on air».

-> La Cave 12 de Genève, toujours sur la brèche, diffusait ce dimanche (22 mars) un concert sur YouTube – en l’occurrence, il s’agissait de la performance d’Abrasive Landscape, prévue en salle avant d’être balancée sur les canaux. Cela se répétera certainement.

-> Et j’ajouterais que c’est évidemment le moment de soutenir tous les musiciens indépendants.

Philippe Simon

Philippe Simon

Philippe Simon est chef d'édition au «Temps» et Dr ès Lettres de l'Université de Genève, spécialiste de Rabelais et des littératures de la Renaissance. En marge de cela, il se passionne pour les musiques singulières, curieuses, aventureuses – tous styles confondus. C'est de ces sons qu'on n'entend guère qu'il va vous parler ici.

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