Les musiques vertes sans couleur dorment furieusement

En janvier 1997 (de mémoire, c’était le 30, mais j’ai un petit doute maintenant), j’ai vécu une expérience paranormale. J’étais à la Rote Fabrik de Zurich, pour l’étape locale de la tournée de Force Inc., une subdivision du label francfortois Mille Plateaux. Au programme de la soirée, entre autres: Techno Animal, Alec Empire – bref: du lourd et du fort*, un mur d’enceintes gros comme le Ritz, des infrabasses qui vous ligotent la cage de côtes, des stroboscopes qui cisaillent la temporalité… Eh bien figurez-vous qu’un des amis avec lesquels j’étais sur place a réussi à s’endormir sur un coin de la scène, juste au pied d’un caisson de basse. Comme un gros chaton. Et pourtant, je voyais très bien que les ondes agitaient son t-shirt et les arêtes de son nez.

Tout ça pour introduire le fait que la musique et le sommeil entretiennent des relations plutôt paradoxales. Il y a tout d’abord des musiques qui sont faites pour vous endormir: ce sont les berceuses – et ces ritournelles sont certainement les secondes musiques (après les pulsations et les jeux d’équalisation intra-utérins) auxquelles on est soumis lors de notre ontogenèse sonore, et à coup sûr les premières à élaborer des harmonies, des mélodies et des rythmes à notre intention.

A contrario, la musique est aussi quelque chose qu’on peut utiliser pour ne pas s’endormir. En voiture par exemple. Je me souviens très bien de cette longue ligne droite entre Engollon et Dombresson, et du «Skinflowers» des Young Gods qui m’aura empêché de finir dans le décor.

Il y a plus extrême. On se souvient que l’une des méthodes de torture mises en œuvre par l’armée américaine dans le camp de Guantanamo consistait à priver les prisonniers de sommeil en les soumettant à un flot continu de musique à haut volume. Ce qui n’a pas manqué de profondément agacer certains des artistes mis à contribution, comme Skinny Puppy, fameux groupe canadien de musique industrielle (j’en parlais ici, dans Le Temps, pour leur venue à Lausanne en juin 2017): «Non seulement je refuse qu’ils utilisent notre musique pour torturer quelqu’un mais en plus ils le font sans aucune autorisation», disait alors Cevin Key, le leader du groupe, qui avait envoyé une facture de 660000 dollars au Département américain de la défense.

Mais revenons au roupillon. Fait-il bon ménage avec la musique? Dans un article du Figaro de 2017 (à lire ici), Sophie Schwartz, professeure au Département de neurosciences fondamentales de l’Université de Genève, expliquait: «Les effets de la qualité mélodique de la musique sur le sommeil ne sont pas bien connus. En revanche, nous savons que des stimulations sensorielles, y compris de simples sons, peuvent entraîner les rythmes d’activité cérébrale typiques de l’endormissement et du sommeil.»

Ce qui est certain, c’est que, pour passer des neurosciences à la performance artistique, la notion et l’expérience du sommeil sont des thématiques qui ont passablement intéressé les musiciens. Par exemple pour parler du sommeil malmené – No Sleep ’til Hammersmith, disait-on chez Motörhead, mais c’était aussi le cas de ce presque antique album de Unit, The Narcoleptic Symphony (Caipirinha Music, 1999), dans lequel Cristian Fleming mettait en musique ce que ses nuits d’insomnie lui dictaient.

Faire dormir, c’est aussi une performance (les jeunes parents vous le diront). A San Francisco, dans les années 80, Robert Rich était célèbre pour ses longs concerts nocturnes ouvertement destinés à faire pioncer son auditoire: une dizaine d’heures de drone, puis un peu de piano au matin pour extraire le public des limbes – on peut se référer à Somnium, sorti en 2001 chez Hypnos (forcément), pour se faire une idée de son art. Personnellement, j’aime bien – et si les spas de la planète entière passaient cette musique plutôt que du flûtiau à la Nicolas Hulot, je me mettrais au shirodhara chaque matin (c’est mon massage ayurvédique préféré). Plus près de nous (en 2015), Max Richter avait réédité ce genre d’exercice avec, je vous le donne en mille, Sleep (chez Deutsche Grammophon tout de même): huit heures d’accompagnement musical des dormants. Encore plus près de nous (à Genève en octobre 2018), le projet «Rêves et illusions» avait organisé toute une série de «nuits sonorisées» mises en sons par une escouade d’artistes locaux: Daniel Maszkowicz, Chymere, D.C.P., Eyyes, Longchat…

Ceci posé, on peut ouvrir trois discussions. La première aura trait aux objectifs de l’œuvre; la deuxième, aux attentes du public; la troisième, aux limites de l’artiste.

Les objectifs tout d’abord. Si la berceuse traditionnelle est simplement censée faire dormir, certaines musiques se donnent pour objet de contrôler un peu plus drastiquement vos nuits. Par exemple en vous empêchant de cauchemarder: rendez vous sur Spotify, vous trouverez toute une série de listes de lecture en forme de tisane Bonne Nuit (comme celle-ci, sobrement intitulée «Eviter les cauchemars – Musique apaisante, Zone de beaux rêves, Réduction du stress avant de dormir»). Bon, tant qu’à faire, j’aime autant rêver de choses étranges et m’en remettre aux Sleeping Tapes que Jeff Bridges avait sorties en 2015 chez Squarespace. Un pur chef-d’œuvre entre spoken word et bruitages hypnagogiques, où le dude vous prend par les neurones pour un voyage à mi-chemin de David Lynch, de Charles Burns, et de l’overdose de white russian:

Mais justement – et on en arrive à la deuxième discussion: à chaque fois que j’écoute les Sleeping Tapes, je refuse de m’engouffrer dans le sommeil, parce que je veux les écouter jusqu’au bout. Là est, en effet, la question: a-t-on envie de quitter une musique qu’on aime beaucoup simplement en s’endormant? Je pense que non. A mon sens, la plus narcotique des musiques appelle justement à ce qu’on l’entende (semi-consciemment peut-être), mais pas à ce qu’on l’éteigne sous l’oreiller. Ainsi de la série de disques que, dans les années 90, Bill Laswell a sortis sous le nom de Divination. Réécoutez Akasha (Subharmonic, 1995), fabriqué en collaboration avec Haruomi Hosono, Anton Fier et Mick Harris: c’est un tel soulèvement de l’âme qu’il faut le goûter en conscience, et en vibrant. Alors oui, bien sûr, il peut arriver qu’on s’endorme, et peuvent alors arriver ces moments où la musique s’introduit dans la trame du rêve. Mais c’est relativement rare – et dans ces cas-là, le son n’est en général plus corrélé à une œuvre en particulier. Ou plutôt: en s’invitant dans le rêve, le statut «ontologique» du bruit de veille est très souvent modifié – ce qui dans le songe était la corne d’un cargo, ou les chœurs de l’Armée rouge, n’est souvent, en fait, qu’un coup de klaxon matinal donné dans votre rue.

Je proposais une troisième, et dernière, discussion, qui aurait trait aux limites de l’artiste. Elle a son importance, car si le client d’un concert sans fin peut remballer son sac de couchage sans rien mettre en péril, le musicien, lui, est bien obligé de continuer à remplir la machine à sons. Enfin, en théorie. La preuve par un dernier souvenir personnel: en 1994, sept ans avant que nous ne formions Les Poissons Autistes, Stéphane Babey (aujourd’hui réd en chef de Vigousse) et moi-même avions monté un autre duo, Légume Salade Chien Valise (qu’on abrégeait, plus simplement, L.S.C.V.). L’instrumentation était assez basique: guitare, basse, boîte à rythmes. A vrai dire, ce groupe avait surtout eu pour fonction d’assurer l’ambiance sonore d’un jeu de rôles grandeur nature organisé par Jeu Est Un Autre (JEUA), le club qu’on avait fondé un an plus tôt avec une tripotée d’amis. Le GN en question était un cyberpunk qui se déroulait dans les galeries des anciens Fours à chaux de Saint-Ursanne – c’était peu de temps avant qu’elles soient condamnées. Le jeu durait une douzaine d’heures. Eh bien on a joué une douzaine d’heures – enfin, surtout parce que la boîte à rythmes était infatigable et qu’il n’y a rien de plus simple que de poser une guitare sur un ampli pour créer un larsen continu. Bref, on aura été les seuls à dormir.

 

* Voici par exemple un extrait d’un concert un peu plus tardif de Techno Animal, en juin 2001 au festival Sónar de Barcelone – il se trouve que j’y étais aussi (oui, je suis assez fan de ces deux gaillards). C’est enregistré avec les moyens d’il y a vingt ans, le son vaut ce qu’il vaut, mais ça donne une idée:

 

 

Si j’étais chez vous, je vous tousserais dessus* et je partirais:

-> A Porrentruy (Galerie des Halles, jusqu’au 26 avril), pour y découvrir State Music, un étonnant projet sonore de «recherche critique sur les studios électroacoustiques» mis au point par Laurent Güdel.

-> A Lausanne (Cinéma Bellevaux, ve 13 mars) pour y écouter Purpura, un très bel exemple d’attaque sonore frontale en lames de bruits et grésillements qui vous prennent à revers.

-> A Düdingen (Bad Bonn, sa 14) pour y écouter Unhold, une de ces belles idées (bernoise en l’occurrence) qui font du metal une machine de chantier qui vibre et vous ouvre des chambres d’écho à l’intérieur des poitrails. On aura aussi droit, le même soir, au hard core musculeux de Chelsea Deadbeat Combo.

-> A Lausanne (Oblo, même soir) pour une soirée prometteuse réunissant entre autres Lelia Lortik (un duo harpe et violoncelle qui fait des musiques très dérivantes) et la poésie sonore abstraite (justement) d’Abstral Compost.

-> A Berne (Abyssinia Social Club, même soir) pour une soirée consacrée au label zurichois -OUS et plus particulèrement à Simon Grab. Son récent album Posthuman Species est un chef-d’œuvre de pulsations électriques et de basses crues. On notera qu’il jouera également le je 19 au Zoo de Genève.

-> A Genève (Cave 12, di 15) pour y découvrir Sur l’île de Darsheen, une pièce totale a priori très engageante propulsée par les chorégraphes Laurence Yadi et Nicolas Cantillon, et mise en musique par rien moins que Sir Richard Bishop (un guitariste voyageur d’exception), Maurice Louca (un pilier de l’avant-garde cairote) et le batteur sud-africain Simphiwe Tshabalala. L’œuvre sera redonnée le lendemain au Bourg de Lausanne.

-> A Genève encore (Cave 12, me 18) pour y écouter deux renouveaux extrême-orientaux: le Cambodgien Lafidki et le Sud-Coréen Jaeho Hwang décantent et recontextualisent les modes instrumentaux anciens de leurs univers respectifs en des dystopies parfaitement éblouissantes.

-> A Delémont (SAS, ve 20) pour y écouter Aeroflot vernir son nouvel album, Cruise Control. Formé du Genevois POL et du globe-trotter Arnaud Sponar (alias Goodbye Ivan), ce duo propose une electronica millimétrée et diaphane qui – la responsabilité en incombe particulièrement à leur usage de la voix – n’est pas sans rappeler certains travaux de Thom Yorke (je vous en reparlerai vite plus longuement dans Le Temps). On ajoutera que cette date jurassienne est complétée par la prestation de Soft Climax, alias Raphaël Boillat, un beau ressuscité de l’electro à sève des années 90.

-> A Bâle (Elysia, même soir) pour y écouter AnD. On est avec eux dans une forme de techno, mais pousée dans une espèce de brutalité désertique. Leur Cosmic Microwave Background (Electric Deluxe, 2014) est un pur chef-d’œuvre d’abrasion et de joie.

-> A Genève (La Gravière, même soir) pour y écouter Regis, un des meilleurs exemples actuels de cette techno britannique crue (on dit «raw», c’est d’ailleurs devenu un genre en soi) d’aujourd’hui. Un maître en renversements.

-> A Genève encore (Le Zoo, même soir) pour y écouter DJ Stingray, un des secrets les mieux gardés de la techno de Detroit. Une musique souple comme un coup de billard à huit bandes, et subtilement psychédélique.

-> A Genève toujours (Cave 12, même soir) pour y écouter Container, une belle furie electro, toute en rythmes massifs et tenus au cordeau.

-> A Genève encore et toujours (Motel Campo, sa 21) pour y écouter Phase Fatale, alias Hayden Payne, très bel exemple de résurgence d’EBM (pensez aux soirées froides de la deuxième moitié des années 80). Son très récent Scanning Backwards (Ostgut Ton) est une merveille de rigueur.

-> A Lausanne (Le Bourg, lu 23) pour y écouter Lea Bertucci. Elle empoigne un saxophone, ou une clarinette basse, et c’est toute une efflorescence qui éclate. Mais ce n’est pas une course de vitesse : plutôt une captation d’harmoniques, pêchées à l’aide de tout un système de pièges à feedbacks.

-> A Düdingen (Bad Bonn, ma 24) pour y écouter Jerusalem in my Heart (le projet du musicien libano-canadien Radwan Ghazi Moumneh mêle les modes orientaux à des techniques d’intense granularisation) et Lucrecia Dalt (chant sombre sur ambient métallisée).

 

* Etant entendu que tout ce que je vous annonce ici peut très bien être happé sans sommation par l’avide Covid.

Philippe Simon

Philippe Simon

Philippe Simon est chef d'édition au «Temps» et Dr ès Lettres de l'Université de Genève, spécialiste de Rabelais et des littératures de la Renaissance. En marge de cela, il se passionne pour les musiques singulières, curieuses, aventureuses – tous styles confondus. C'est de ces sons qu'on n'entend guère qu'il va vous parler ici.

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