Wonderbox

J’avais prévu de vous parler de musiques qui font dormir. Et puis je me suis rendu compte que le sujet avait déjà été traité. Je vous en parlerai quand même, plus tard. Mais avant, j’aimerais vous décrire l’endroit qui m’a devancé.

C’est une petite colonne qui paraît chaque mois dans The Wire – c’est ce magazine anglais dont je vous disais, dans un précédent post (ici), qu’il est une de mes lectures obligatoires. Cette colonnette s’appelle «Unofficial Channels» et c’est, à chaque fois, comme si on inaugurait une pièce supplémentaire dans un cabinet de curiosités.

«Unofficial Channels» prend l’information musicale par un bout de la lorgnette dont on ne soupçonnait pas qu’elle existait. On y apprend la présence sur Terre de styles musicaux dont on n’aurait jamais imaginé qu’ils aient été inventés. Très récemment, c’est le cattlerap qui, par son intermédiaire, m’est tombé dans les oreilles. De quoi s’agit-il? Prenez un commissaire-priseur de bétail (qui par exemple viendrait du Montana et porterait un stetson), faites-le proclamer les enchères en hausse comme une mitrailleuse à voix (on appelle cet art oratoire le «cattle rattle») et placez une rythmique hip hop en dessous: c’est prêt, c’est drôle, et ça marche du feu de Dieu – en voici un chouette exemple, par David Kamp, un des inventeurs de ce… truc:

J’ai trouvé plein d’autres choses, dans cette colonne. J’ai lu une déclaration d’amour aux obi strips, ces bandeaux de papier qui recouvrent l’arête des CD que vous importez du Japon. J’ai été redirigé vers un site nommé xeno-canto, qui archive les chants d’à peu près 10000 espèces d’oiseaux du monde entier (mention spéciale au grallaire grand-beffroi et à la sittelle kabyle). J’ai appris que des passionnés (regroupés au sein de l’Old Time Radio Researchers Group Library) avaient mis à disposition l’intégralité des épisodes de Jubilee, un show que les services radio de l’USAAF avaient programmé de 1942 à la fin de la guerre – au programme du 9 octobre de cette année-là: Duke Ellington et Ethel Waters. J’ai vu le travail de Sound Breaking Sky: ces (ce?) gens refont des pistes entières à partir du climax d’un morceau source – écoutez par exemple cette réinterprétation du «I Feel Love» de Donna Summer, c’est assez renversant (et parfaitement obsessionnel):

J’ai appris plein d’autres choses encore: que Brian Eno avait été payé 5833 dollars par seconde pour créer le son qui accompagnait le démarrage de Windows 95. Ou qu’au Japon, dans les années 80, Sanyo vendait ses climatiseurs avec un cadeau vraiment très spécial: tout un album d’ambient un peu pompier de Takashi Kokubo:

J’ai découvert aussi que je n’étais pas le seul à m’intéresser encore au travail de Pushead, l’illustrateur qui fit les pochettes les plus giclées du hard core du début des années 80: eh oui, les gens du magazine Negative Insight sont eux aussi restés crochés sur lui. J’ai découvert qu’il existait des applications (comme «Sleep Pillow White Noise Sound») qui vous balancent des bruits de ventilateurs pour vous endormir (comme promis, je reviendrai sur cette problématique). J’ai enfin découvert qu’il existait un festival dans lequel on faisait de la (très bonne) musique surtout avec les mains et les pieds (et la bouche un peu aussi):

Vous me direz que ce que je viens de faire s’apparente à une forme de suicide commercial: vous envoyer lire d’autres que moi, allons… Il n’empêche, je prends le risque; allez-y voir, ça vaut la peine.

 

 

Le coin de la honte et de l’auto-promo: si vous ne souhaitez plus me lire, vous serez peut-être tentés de m’écouter. Ça tombe bien, je viens de sortir, ce 20 février sur le label lausannois Dead Vox, le premier album de mon projet solo Hundschopf. Il s’appelle Deleatur, il est disponible en téléchargement payant, sur CD et dans quelque temps en vinyle. Vous y entendrez des trompettes, des bruits, une prière à Shiva, et plein de mes manies sonores. Pour plus d’informations, rendez vous sur la page Bandcamp de Dead Vox (ici).

 

 

Si j’étais chez vous, je partirais:

-> A Genève (Audio Club, ve 21 février), pour y écouter Mimetic. Une techno à la fois claire, verreuse et brute.

-> A Genève encore (Duplex/Walden, même soir) pour une soirée organisée par Bisque et centrée sur des synthétiseurs sombres et des rythmes au couteau. Au menu: Rivière de Corps, Leroy Se Meurt, et Sacrifice seul.

-> A Neuchâtel (Queen Kong Club, même soir) pour y écouter Amami, superbe odyssée afro-dub – écoutez leur album Giant (Bongo Joe, 2019), ça transporte.

-> A Fribourg (Tour vagabonde, sa 22), pour y écouter Derya Yıldırım. Elle joue du baglama (un luth turc), et c’est de toute beauté.

-> A Genève (Le Zoo, même jour) pour y écouter Manu Le Malin. Légende s’il en est de la scène hardcore (on parle de techno) française. Ça va taper.

-> A Martigny (Caves du Manoir, même jour) pour y écouter Hey Satan, trio de stoner aux compositions félines et musculeuses.

-> A Vevey (Studio 603, di 23) pour y écouter Molly, très bel exemple de pop planante, voire carrément extatique.

-> A Bâle (Wurm, même jour) pour y écouter Pl^~te- (electronica tubulaire) et HJM: de belles suites d’harmonies électroniques qui se déphasent petit à petit (en général, on dit qu’elles «glitchent»).

-> A Lausanne (Le Bourg, me 26) pour y écouter Jean-Luc Bideau improviser des poèmes. Le tout dans une soirée organisée par la très intéressante association Poï, porte-flambeaux de la scène de la poésie concrète.

-> A Lausanne encore (Le Romandie, même soir), pour y écouter Louis Jucker & Coilguns jouer Kråkeslottet, l’album que Jucker avait sorti en mars dernier chez Hummus. Un très bel exercice de saignements chantés.

-> A Genève (Cave 12, même soir) pour y écouter Russell Haswell (un brutaliste qui vous fait danser en fracturant des ondes) et Bruce Gilbert: on a là un des membres fondateurs de Wire (LE groupe de punk d’avant-garde), qui a aujourd’hui muté en créateur de paysages électroniques distendus.

-> A Genève (Duplex/Walden, je 27, dans le cadre d’une soirée Ondulor) pour y écouter Dave Phillips, un sidérant créateur d’ambiances de cauchemar, sombrement animales. On pourra le réécouter le samedi 29 à la Librairie Humus, à Lausanne.

-> A Genève encore (Le Rez, même soir) pour y écouter Le Syndicat Electronique (un synth punk déglingué) et Techno Thriller, un duo belge qui montre de réelles accointances avec les premiers temps de la musique industrielle (pensez à Throbbing Gristle).

-> A Genève toujours (Le Zoo, ve 28) pour y écouter Egyptian Lover, une merveille d’electro old school tout en rythmes carrés et en propagande relaxée au vocoder.

-> A Genève encore et encore (Cave 12, ve 28) pour y écouter Massicot vernir son nouvel album, Kratt (Bongo Joe). Simone Aubert, Colline Grosjean et Mara Krastina déplacent d’incroyables blocs sur un fond de krautrock tropicalisé.

-> A Genève encore et toujours (Fonderie Kugler, du 28 février au 1er mars) pour assister au Mikrokosm Festival, principalement axé sur des musiques électroniques qui rentrent dedans (Parallx, Nh, Dynamic Range).

-> A Lausanne (Cylure Binchroom, sa 29) pour y écouter Horselove. Ouille, c’est encore de l’auto-promo: il s’agit là d’un duo de pousse-disque dans lequel je m’illustre avec la talentueuse Nathalie Imhof. On essaye de faire danser les gens avec des choses pas forcément joyeuses.

-> A Genève (La Gravière, même jour) pour y écouter Samuel Kerridge, une des très belles signatures du label Downwards, un expert en techno qui martèle depuis les abysses.

-> A Montreux (Décal’quai, même jour) pour y écouter Sinner DC vernir son nouvel album, If I Could Only Hear The Sound Of The Waves Again (Mental Groove). On n’a pu en entendre que quelques notes teasées, mais on sait que leur électronisme solaire enveloppe du premier coup.

-> A Genève (Cave 12, di 1er mars) pour y écouter Joshua Abrams & Natural Information Society: une musique monde – aussi cosmique, répétitive et inventive qu’un bœuf gnawa dans un club de jazz de Düsseldorf.

-> A Berne (Dampfzentrale, lu 2) pour y écouter l’Ensemble Proton, une des meilleures formations de musique contemporaine en Suisse, avec des œuvres de Jonah Haven, Nicolas Roulive, ou Alex Taylor.

-> A Montreux (Décal’quai, je 6) pour y écouter Tobias Preisig, très bel explorateur du violon et du synthétiseur Moog. Mon collègue Arnaud Robert en parlait merveilleusement bien dans Le Temps il y a quelques jours (ici).

Philippe Simon

Philippe Simon

Philippe Simon est chef d'édition au «Temps» et Dr ès Lettres de l'Université de Genève, spécialiste de Rabelais et des littératures de la Renaissance. En marge de cela, il se passionne pour les musiques singulières, curieuses, aventureuses – tous styles confondus. C'est de ces sons qu'on n'entend guère qu'il va vous parler ici.

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