Des mamelles

«[…] il réservait […] pour l’entière joie de ses yeux, les plantes distinguées, rares, venues de loin, entretenues avec des soins rusés, sous de faux équateurs produits par les souffles dosés des poêles.» En botanique comme en tout, Des Esseintes – le dandy décadent de l’A Rebours (1884) de Huysmans – cherchait le singulier, l’exceptionnel, l’inaccoutumé. Sur mon balcon, c’est plus simple: un peu de basilic, un peu de romarin, et ces deux ou trois cactus dont s’occupent les enfants – en ville, on a les animaux de compagnie qu’on peut.

Cela dit, il y a bien un sujet où je cultive un peu le syndrome Des Esseintes. Vous avez deviné, c’est la musique. Soyons clair: j’écoute de tout. Du rock – oui, mais des marges. Du hip hop, oui – mais crépusculaire. De la techno, oui – mais de têtes brûlées. Etc. J’aime les musiciens qui tentent, qui bousculent, qui expérimentent – quitte à ce qu’ils se plantent de temps à autre, ce n’est pas grave. Ça me vaut quelques fois de gentilles moqueries – mon père me dit souvent que la musique que j’écoute lui fait penser «au bruit d’un pneu qui se dégonfle». Personnellement, elle me fait phosphorer le cerveau.

Ceci confessé, on peut se poser deux questions. Primo: quelles sont les sources d’approvisionnement en musiques étranges, à supposer qu’elles soient plus difficiles à débusquer que les autres? Deuzio: est-ce que j’ai vraiment raison de faire mon malin?

Commençons par la première. Si vous souhaitez plonger le tympan dans les franges musicales, voici quatre saintes recettes, qu’il faut de préférence entremêler.

1. Les Ecritures

N’hésitez pas à lire la presse spécialisée, même si elle est allophone. Et même si elle n’existe pas dans nos kiosques: dirigez-vous par exemple vers The Wire, un magazine londonien lancé en 1982. Il n’est pas distribué en Suisse (quand j’habitais encore à Lausanne, mon kiosquier du Maupas tenait absolument à me vendre Wired à la place, mais ça n’a rien à voir), vous devrez donc, si vous le souhaitez, vous abonner. Si vous le faites : bon voyage. Leur slogan («Adventures in modern music») décrit bien la marchandise. Attendez-vous à caboter d’îlot exotique en archipel inouï : vous rencontrerez la noise fuligineuse du compositeur navajo Raven Chacon, le hip hop lynchien de Blue Daisy, l’art du yoik (le chant chamanique des Samis) ou le collectif Black Quantum Futurism, emmené par Moor Mother – alias Camae Ayewa, une future très grande dame des musiques actuelles. Tenez, très récemment encore, ils m’ont fait découvrir le travail de Debby Friday, une musicienne canadienne capable de vous faire danser comme si vous aviez les pieds posés sur un vitroceram réglé sur 9 (j’ai placé le morceau qui suit alors que je mixais* dans une galerie d’art à Porrentruy samedi soir, et ça a marché du feu de Dieu – bien qu’on ait été en pleine digestion de Saint-Martin):

2. Les Marchands du Temple

Choisissez bien votre disquaire, soignez vos relations. Travaillez-le sur la longueur, laissez-le prendre le contrôle de votre esprit. Il deviendra peut-être un peu votre confesseur, et surtout un passeur. Ce sera un Charon mais, plutôt que nautonier du Styx, il le sera du Léthé, il vous fera oublier vos habitudes anciennes, et peut-être jusqu’à la notion même d’habitude. C’est un entraineur de l’oreille, un coach du goût qui vous poussera toujours, mais avec doigté, au delà de ce que vous croyiez être vos limites. Personnellement, je suis depuis plus de 20 ans sous l’influence d’Eric Jeantet, le patron d’Obsession, à Lausanne (j’en parlais ici dans une chronique du Temps). Ce n’est bien entendu pas le seul rebouteux du disque dans ce coin de pays. Mais c’est bien lui qui, très récemment, m’a fait découvrir For Burdened and Bright Light, le dernier album de A-Sun Amissa. Deux longues et magnifiques montées au Golgotha, pleines de guitares au magma et d’esprits qu’on dirait voltigeant au dessus des Champs Phlégréens – iTunes ne reconnait pas ce disque, c’est souvent bon signe.

3. Les Marchands du e-Temple

S’il faut soigner les relations avec son disquaire (parce que c’est un être humain), il faut néanmoins prêter une extrême attention (tout en se rappelant que ce sont des algorithmes) aux newsletters des trois B: Bandcamp, Boomkat, Bleep. Ces sites de téléchargement payant sont des cornes d’abondance (voire, pour Bandcamp, un cabinet de curiosités). Indéniablement, chez eux, le risque d’avalanche est marqué. Mais apprenez à développer le flair du spéléologue (il faut savoir éviter les stalagmites que des rigolos placent sur le parcours), et vous verrez que la richesse de ces musiques souterraines est insoupçonnée, je dirais même: presque inextinguible. C’est par exemple grâce à Boomkat que, pas plus tard que vendredi, j’ai été mis au courant de la nouvelle sortie d’Andy Stott, It Should Be Us, une bonne heure de techno menée à un train de sénateur, parfaite pour dodeliner (une activité que j’apprécie de plus en plus avec l’âge).

4. Les apôtres

Autrement dit: les aminches, les copains, les potes. C’est peut-être là que se situe la part la plus importante du cursus de l’apprenti musicomane. En troupe, dans les effluves, écouter des disques jusqu’au petit matin. En discuter, et surtout jusqu’à la pire mauvaise foi. Echanger et s’échanger. C’est comme ça qu’on se forme l’oreille, et toute la machine cérébrale qui la soutient. En 1987, alors que je peinais à m’extraire de Metallica, des amis bien intentionnés m’ont passé la musique d’un petit groupe romand pas très connu encore, les Young Gods. David, Davy, Stéphane et les autres, si vous me lisez, merci encore, hein. Ça va mieux, maintenant.

 

Conclusion : une épiphanie dans la moiteur

Avec tout ça, je n’ai pas encore répondu à la deuxième question que je me posais: «Est-ce que j’ai vraiment raison de faire mon malin en écoutant des musiques des franges»? Je pourrais apporter une première réponse qui serait de l’ordre de l’évolution des formes artistiques et des phénomènes d’emprunts. On peut en effet considérer les musiques qui expérimentent comme des manufactures de prototypes sonores. Exemple typique: au début de ce siècle, des alchimistes de Croydon créaient un hybride fait de pièces rapiécées de dub, de garage et d’une drum’n’bass au tempo divisé par deux. Cette monstruosité lourde et lente, le dubstep, fera trémuler les murs du sud de Londres pendant quelques années dans un entre-soi qu’on imagine jouissif. En 2004, ça donnait par exemple ceci:

Dix ans plus tard, les critères stylistiques du genre (basse oscillante, rythme lent et syncopé) avaient été intégrés par la culture globale et pouvaient par exemple être utilisés pour composer un remix d’Enya. Oui, ils pouvaient être utilisés pour composer un remix d’Enya:

C’est indéniable: les styles confidentiels sont souvent appelés à ne plus l’être et à devenir le terreau de nouvelles créations diffusées plus largement – ou du moins à leur offrir quelques pièces détachées. Est-ce un bien? La question reste ouverte. Et je n’ai toujours pas la réponse à celle que je me posais plus haut…

Peut-être faut-il alors changer de perspective, et déplacer le débat vers le domaine éthique. Le risque que Des Esseintes avait pris, par son élitisme esthétique, c’était celui du plus franc mépris pour la société qui l’entourait. Cette question de l’aristocratisme du goût est grave, et elle a commencé à me tarauder un beau jour de juin 2001. Je suis alors à Barcelone, sous les voûtes de la Capella dels Angels. On est en plein festival Sónar, le grand raout de la musique électronique. Dans cette annexe du Musée d’art contemporain se déroule un showcase du label Mille Plateaux. Cette écurie allemande, fondée en 1993 par Achim Szepanski, avait pour réputation de défendre un certain intellectualisme dans la musique – ce qui n’est guère étonnant quand on choisit de se baptiser du titre du maître-livre de Gilles Deleuze et Félix Guattari.

Sur la scène de la Capella, les artistes se suivent: Vladislav Delay, Kid 606, Curd Duca, SND. Des concerts pas forcément commodes, c’est vrai, plutôt abstraits – si tant est que cet adjectif ait un sens pour qualifier une musique. Et puis surtout, il fait chaud: je me déplace vers le zinc pour attraper une bière et là, je tombe sur un confrère, Michel Masserey. Un grand journaliste musical, une très belle plume. Un ancien du Temps, il travaille aujourd’hui pour La Première. On discute un peu des concerts qui se déroulent derrière nous, et enfin il me dit: «Philippe, tu sais ce qui est le plus important dans la musique? La générosité.»

Sur le moment, j’ai cru comprendre qu’il sous-entendait que les concepts sonores de Mille Plateaux étaient pour lui un peu secs. Je n’étais pas tout à fait de son avis (un peu par esprit de contradiction aussi), mais cette petite phrase a longtemps tourné dans ma tête. Au fil des années, je lui ai trouvé de plus en plus de pertinence. Et je me suis aussi rendu compte qu’elle entrait dans une sorte de dialectique.

Première articulation : un musicien, s’il veut rester vivant, s’il veut évoluer, se doit en effet d’être généreux, esthétiquement – et humainement aussi d’ailleurs. Vous me direz que c’est presque une lapalissade. Mais si vous avez le cœur bien accroché, allez faire un tour sur YouTube à la découverte des groupes de rock identitaire français (on dit «RIF», chez ces gens-là): vous n’y trouverez que deux ou trois accords, incessamment les mêmes, et vieux comme la haine qui plus est. Non, je ne mettrai pas de lien.

Deuxième articulation: la générosité doit aussi être une qualité de l’auditeur – et accessoirement du critique musical, qui n’est jamais qu’un fan à qui on a donné un stylo. Et c’est bien par cette ouverture, me dis-je, que je peux échapper à l’orgueil, que je peux consoler mon ethos malgré mon goût du bizarre. Car avec mes oreilles et mes mains, je ne fais en effet qu’une chose: découvrir (et faire découvrir) tout ce que ces musiques quelques fois anonymes ont de profondément humain – leur courage, leurs imperfections, et leur âme parfaitement d’ici bas. Autrement dit, je n’écoute personne de haut.

 

* C’était dans le cadre d’une prestation de Horselove, un duo de pousse-disques qu’on tire avec Nathalie Imhof.

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Si j’étais chez vous, je partirais :

-> A Genève (PTR/L’Usine, me 13), pour y écouter Mayhem, formation légendaire s’il en est de la scène black metal. La soirée va être dure.

-> A Genève toujours (La Gravière, je 14), pour y écouter Mark Ernestus’ Ndagga Rythm Force. L’Allemand, figure de proue d’une techno aux inspirations dub (pensez Basic Channel et Chain Reaction), s’associe à des musiciens sénégalais pour une rénovation de ce style local qu’on nomme mbalax.

-> A Lausanne (Qwertz, même soir), pour y écouter Malibu Interface (de belles aventures modulaires) et Hundschopf (oui, c’est moi – et alors?).

-> A Bulle (Ebullition, ve 15), pour y écouter Dub Trio. Oui, il y a du dub chez ces Américains, mais injecté dans un rock puissant et hachuré.

-> A Genève (Le Zoo, même soir), pour y écouter Nazamba, forgeron jamaïcain d’un dub électrifié, massif et caverneux.

-> A Delémont (SAS, même soir), pour y écouter Mix Master Mike. Oui, rien que ça : le platiniste légendaire, ancien compagnon de route des Beastie Boys.

-> A Vevey (Rocking Chair, me 20), pour y écouter Earth – rock méditatif, lent, une distillation de l’americana. La première partie sera assurée par Helen Money, violoncelliste rugissante.

-> A Düdingen (Bad Bonn, même soir), pour y écouter Nadah El Shazly, des déconstructions électroniques cubistes qui se transforment en beautés cérémonielles.

-> A Lausanne (Le Bourg, je 21), pour y écouter Matt Elliott : voix tout près de l’oreille, folk de pénombre boisée, accents rimbaldiens. Il jouera également le lendemain aux Caves du Manoir, à Martigny.

-> A Berne (Dampfzentrale, du je 21 au sa 23), pour le festival Saint Ghetto : on y trouvera des merveilles extrêmement variées, de Ghostpoet à Schackleton en passant par Eartheater et Test Dept. Je vous en parle très bientôt plus longuement dans Le Temps.

-> A Genève (Cave 12, du je 21 au di 24), pour le festival Akouphène, avec des signatures aussi diverses que le metal d’avant-garde de Rorcal ou les bricolages (terme non préjoratif) rituels de Charlemagne Palestine. Là aussi, je vous en parle très bientôt plus longuement dans Le Temps.

-> A Genève (L’Ecurie, ve 22), pour y écouter Double Nelson et Le Singe Blanc. Pour avoir vu les premiers il y a 20 ans et les seconds il y a cinq mois, je peux vous certifier qu’on a là des feux de Saint-Elme qui prennent le rock à revers.

-> A Genève toujours (Kiosque des Bastions, même soir), où le festival Electron organise une soirée étiquetée Kompakt. Michael Mayer, patron du label de Cologne et maître d’une techno émotive, sera de la party.

-> A Fribourg (Fri-Son, sa 23), pour la Hummus Fest – comprenez : la fiesta périodique du label chaux-de-fonnier. Au programme, de belles signatures maison, tour à tour puissantes (Coilguns, Rorcal, Darius) et spectrales (Louis Jucker, Emilie Zoé). Là encore, je vous en parle très bientôt plus longuement dans Le Temps.

-> A Genève (Le Rez / L’Usine, lu 25), pour y écouter Mdou Moctar, ambassadeur coruscant du blues touareg.

-> A Genève toujours (Cave 12, me 27), pour y écouter Stuart Chalmers, un roi du détournement de cassettes, un véritable poète sonore qui n’a besoin que de quelques bandes magnétiques pour vendre du rêve.

Philippe Simon

Philippe Simon

Philippe Simon est chef d'édition au «Temps» et Dr ès Lettres de l'Université de Genève, spécialiste de Rabelais et des littératures de la Renaissance. En marge de cela, il se passionne pour les musiques singulières, curieuses, aventureuses – tous styles confondus. C'est de ces sons qu'on n'entend guère qu'il va vous parler ici.

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