A quoi tu penses?

La musique est la langue des émotions, disait Kant dans la Critique de la faculté de juger – plus précisément, il écrivait: c’est la langue des affects (Sprache der Affekte). Mais dans quelle langue faut-il dire les émotions musicales? Au mois de juin de l’année prochaine, l’Université de Gênes organisera un colloque qui tâchera de répondre à cette question.

La rencontre (n’hésitez pas à postuler, les propositions de communication sont ouvertes jusqu’au 15 décembre) est très concrètement intitulée : «Ecritures mélomanes: traduire les émotions musicales». Dans leur argumentaire, les organisatrices Elisa Bricco et Licia Reggiani (par ailleurs responsables du groupe de recherches «Intermédialité et intersémiose» de l’alma mater ligure) donnent une série d’axes de réflexion sur lesquels les chercheurs sont appelés à plancher: «diversité d’expression (langagière, générique, formelle) de l’émotion musicale et de la mélomanie»; «étude linguistique du langage des émotions musicales tel qu’il s’exprime dans les textes musicographiques»; «articulation entre mélomanie et mélophobie»; «traductologie des textes musicographiques», etc. Et puis il y a cette route-ci, sur laquelle je vois déjà pousser les narcisses, et sautiller les animaux solitaires: «phénoménologie de l’écoute: que se passe-t-il entre l’expérience auditive et sa transcription littéraire ou langagière?».

Ça vaut toujours le coup de faire une petite halte chez Husserl – ça nous rapproche souvent de ce que l’on est, et de ce que l’on vit. Par exemple: écouter de la musique, c’est quoi? En voici une belle définition: écouter, «[c]ela signifie que, de l’infinité des phénomènes audibles, on en extrait un et on l’isole de telle sorte que, désormais (c’est-à-dire pendant l’écoute), tout le reste étant mis de côté, il est la seule et unique chose qui existe.»*

Pas mal, non? A mon humble avis, la proposition vaut autant pour l’écoute solitaire que pour l’écoute en groupe – pour autant qu’on ne papote pas trop pendant les concerts (je vous préviens, j’ai les noms). Et justement, l’écoute sociale embraye sur la deuxième équation du problème: comment rendre cette expérience vécue en tant que sujet? Ou, plus concrètement: comment dit-on ce qu’une musique nous a fait ressentir?

Il y a des cas célèbres – par exemple celui de l’empereur Joseph II faisant la leçon à Mozart après la première de L’Enlèvement au sérail en 1782 à Vienne: «Une musique formidable mon cher Mozart, mais il y a cependant quelque chose… Il y a je pense trop de notes dans cette partition!» On connaît la réponse d’Amadeus: «Mais quelles notes voulez-vous donc que j’enlève?» Soyons honnêtes, il n’y pas que des cuistres chez les grands hommes du temps passé – regardez par exemple cette belle déclaration d’amour que Balzac, dans une lettre à Madame Hanska de novembre 1837, fait à Beethoven (il venait d’entendre une représentation de la Cinquième Symphonie): «Il y a dans cet homme une puissance divine; dans son finale, il semble qu’un enchanteur vous enlève dans un monde merveilleux, au milieu des plus beaux palais qui réunissent les merveilles de tous les arts et là, à son commandement, des portes, semblables à celle du Baptistère, tournent sur leurs gonds et nous laissent apercevoir des beautés d’un genre inconnu […]». Ah tiens, lisez ceci maintenant: «Sa musique fait parfois penser à ces tableaux splendides et inquiétants que peignent entre quatre murs ceux que l’on appelle fous et pour lesquels chaque trait, chaque touche de couleur est une fenêtre par laquelle s’évader.» La suite de la lettre de Balzac? Non, c’est Philippe Paringaux sur Jimi Hendrix, dans le Rock & Folk n° 27 (avril 1969). Encore plus fort: une musique n’a même pas besoin d’exister pour qu’on puisse dire l’effet qu’elle pourrait produire. Là, on est chez Proust, dans Un Amour de Swann, et je veux bien entendu parler de cette fameuse petite phrase de l’andante de la sonate de Vinteuil (un compositeur évidemment fictif), qui met ledit Swann dans tous ses états: «D’un rythme lent elle le dirigeait ici d’abord, puis là, puis ailleurs, vers un bonheur noble, intelligible et précis. Et tout d’un coup, au point où elle était arrivée et d’où il se préparait à la suivre, après une pause d’un instant, brusquement elle changeait de direction, et d’un mouvement nouveau, plus rapide, menu, mélancolique, incessant et doux, elle l’entraînait avec elle vers des perspectives inconnues. Puis elle disparut. Il souhaita passionnément la revoir une troisième fois».

Et sinon, il y a des gens qui détestent simplement le punk rock:

Et moi dans tout ça? Comment je transcris mes émotions musicales en mots? Je suis raide comme la justice de Berne, alors mettre des lettres sur ce que je ressens… Mais je me suis tout de même posé la question, et je me suis rendu compte que je pouvais effectivement réduire ces émotions à des mots. Enfin, à un mot à chaque fois. Je vous donne quelques exemples, articulés sur des morceaux que je considère personnellement comme des phares. Bienvenue dans ma psyché raréfiée.

-> Le frisson

Comme chez tout le monde, ça prend surtout aux avant-bras. Ça peut aussi monter dans la nuque. Personnellement, ça m’arrive à chaque fois que la voix de Jim Morrison entre sur «The End» – et ça marche encore mieux avec la scène inaugurale d’Apocalypse Now:

-> L’élan

Et c’est soudain comme si un discret petit moteur électrique venait doubler vos jambes. Vous marchez, insensiblement, un peu plus vite (mais sans courir), vos semelles deviennent de vent. Un soleil rasant apparaît à chaque fois. Le morceau-type ici? Le «Margin Walker» de Fugazi, bien entendu (extrait de leur album 13 Songs):

-> L’explosion

C’est plutôt un sentiment nocturne. Voire, plus précisément, de rave. Quand d’un coup la sono accède à un niveau de dangerosité supérieur, qu’on croyait impossible. C’est aussi, comme on pourrait l’appeler en ingénierie militaire, un effet de souffle. Exemple, ici, avec le «Ball Park» de Joey Beltram:

-> L’engourdissement

«Comfortably numb», disait-on chez Pink Floyd. On est ici à l’opposé de l’explosion – peut-être parce que l’after est derrière nous, et qu’arrive maintenant l’heure des musiques tectoniques, des lents safaris intérieurs, de la demi-vie hypnagogique. Voici «Evil Spirits / Angel Dust», de Techno Animal:

-> L’énigmatique

Etre bombardé de suggestions indéchiffrables, est-ce une forme de plaisir? Oui, car même si cela peut quelques fois être harassant, votre esprit est alors constamment en éveil, sans cesse surpris par des propositions inattendues. Les voyages vers l’inouï pullulent d’expériences exceptionnelles – prenez votre courage à deux oreilles et jetez-vous dans les six heures et demie (oui) du Everywhere at the End of Time, un magnifique travail de Leyland Kirby (alias The Caretaker) qui se donne pour but de mettre en son le lent processus de déconnexion qu’est la maladie d’Alzheimer. C’est une œuvre respectueuse, effrayante, mais qui vous laisse médusé:

* Günther Stern, «Contribution à une phénoménologie de l’écoute (à partir de l’exemple de l’écoute de la musique impressionniste)», Tumultes, 2007/1-2 (n° 28-29), p. 35-50


Si j’étais chez vous, je partirais :

-> A Vevey (Rocking Chair, me 20 novembre), pour y écouter Earth – rock méditatif, lent, une distillation de l’americana. La première partie sera assurée par Helen Money, violoncelliste rugissante.

-> A Düdingen (Bad Bonn, même soir), pour y écouter Nadah El Shazly, des déconstructions électroniques cubistes qui se transforment en beautés cérémonielles.

-> A Lausanne (Le Bourg, je 21 novembre), pour y écouter Matt Elliott: voix tout près de l’oreille, folk de pénombre boisée, accents rimbaldiens. Il jouera également le lendemain aux Caves du Manoir, à Martigny.

-> A Berne (Dampfzentrale, du je 21 au sa 23 novembre), pour le festival Saint Ghetto: on y trouvera des merveilles extrêmement variées, de Ghostpoet à Schackleton en passant par Eartheater et Test Dept. Je vous en parle très bientôt plus longuement dans Le Temps.

-> A Genève (Cave 12, du je 21 au di 24 novembre), pour le festival Akouphène, avec des signatures aussi diverses que le metal d’avant-garde de Rorcal (qui rejouera d’ailleurs le lendemain au Bikini Test de La Chaux-de-Fonds) ou les bricolages (terme non préjoratif) rituels de Charlemagne Palestine. Là aussi, je vous en parle très bientôt plus longuement dans Le Temps.

-> A Genève (L’Ecurie, ve 22 novembre), pour y écouter Double Nelson et Le Singe Blanc. Pour avoir vu les premiers il y a 20 ans et les seconds il y a cinq mois, je peux vous certifier qu’on a là des feux de Saint-Elme qui prennent le rock à revers.

-> A Genève toujours (Kiosque des Bastions, même soir), où le festival Electron organise une soirée étiquetée Kompakt. Michael Mayer, patron du label de Cologne et maître d’une techno émotive, sera de la party.

-> A Bâle (chez Plattfon, même soir), pour y écouter Riccardo La Foresta. Il joue de la batterie, et que de la batterie, mais ne dites pas que c’est un batteur. Il fait, on ne sait trop comment, de son instrument un générateur d’ondes. Un magnifique travail de détournement qu’on peut découvrir sur Does the World need another Drum Solo, son très récent album sorti chez Yerevan Tapes.

-> A Fribourg (Fri-Son, sa 23 novembre), pour la Hummus Fest – comprenez : la fiesta périodique du label chaux-de-fonnier. Au programme, de belles signatures maison, tour à tour puissantes (Coilguns, Rorcal, Darius) et spectrales (Louis Jucker, Emilie Zoé). Là encore, je vous en parle très bientôt plus longuement dans Le Temps.

-> A Lausanne (Les Docks, même soir), pour y écouter Zeal and Ardor. Le groupe du Bâlois Manuel Gagneux s’est formé sur le pari de fusionner black metal et chants des ramasseurs de coton. Ça marche du feu de Dieu.

-> A Genève (un peu partout, du lu 25 novembre au dimanche 1er décembre), pour le festival Face O. Une belle affiche en patchwork alignant Mdou Moctar, ambassadeur coruscant du blues touareg, Eric Chenaux, guitariste tout en détours, ou les activistes en colère froide de Bruit Noir.

-> A Genève toujours (Cave 12, me 27 novembre), pour y écouter Stuart Chalmers, un roi du détournement de cassettes, un véritable poète sonore qui n’a besoin que de quelques bandes magnétiques pour vendre du rêve.

-> A Genève encore (Duplex/Walden, je 28 novembre), pour y écouter, dans le cadre d’une soirée Ondulor, Chymere. Le duo de Sonia P et POL mêle avec brio les nappes atmosphériques et le field recording.

-> A Bâle (Nordstern, ve 29 novembre), pour y écouter Recondite. Une techno léchée, aux sonorités souvent tubulaires.

-> A Neuchâtel (La Case à Chocs, sa 30 novembre), pour la Supérette, traditionnel festival du lieu. On y conseillera principalement la Mexicaine Lokier, parfaite pourvoyeuse d’electro sombre et machinale.

-> A Berne (Dampfzentrale, lu 2 décembre), pour y écouter l’Ensemble Proton, l’une des grandes formations suisses de musiques hypercontemporaines, sur des œuvres de Schönberg ou Urs Peter Schneider.

-> A Meyrin (Undertown, ma 3 décembre), pour y écouter GBH, l’une des dernières légendes encore vivantes du punk britannique canal historique.

Philippe Simon

Philippe Simon

Philippe Simon est chef d'édition au «Temps» et Dr ès Lettres de l'Université de Genève, spécialiste de Rabelais et des littératures de la Renaissance. En marge de cela, il se passionne pour les musiques singulières, curieuses, aventureuses – tous styles confondus. C'est de ces sons qu'on n'entend guère qu'il va vous parler ici.

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