A l’envers

C’était une fin de soirée au début de ce siècle. Une nuit lausannoise en mode «de vin divin l’on devient». Je suis chez un vieil ami, Stéphane Babey – qui est aujourd’hui le rédacteur en chef de Vigousse. Dans son salon: un divan très confortable, une chaîne stéréo et des câbles jack – des 6,35 mm, ceux qu’on utilise par exemple pour brancher une guitare à un ampli. Je ne sais plus lequel de nous deux a eu cette idée, mais c’était celle-ci: «Oh tiens, et si on branchait les câbles à la chaîne et qu’on les mettait dans la bouche?» Résultat: le contact de la salive sur le connecteur en métal crée une interférence électrique, et surtout des bruits et des grésillements tout à fait abominables. Cette nuit-là, on a enregistré une pleine cassette (oui, une cassette) de ces sons. On a appelé cette œuvre magnifique On est trop timides, et on a décidé de former un duo (Les Poissons Autistes) dont l’esthétique consisterait à sucer des jacks et à triturer les bruits subséquents dans des racks et des pédales d’effets – la photo qui illustre ce blog a été prise lors de notre tout premier concert, en juin 2002 au NBI, à Berlin. Bien entendu, on gagne des clopinettes avec cette histoire, on n’a formé aucun courant artistique, mais c’était marrant. «C’était» car, si Les Poissons Autistes existent toujours, nous avons évolué vers des instrumentations un peu (un peu) plus traditionnelles à force de se prendre des décharges sur la langue.

Pourquoi je vous parle de tout ça? Parce qu’en musique, le détournement est souvent mère de l’invention. Prendre les choses à revers, de biais, utiliser des objets à rebours du bon sens, c’est une gésine d’accidents sublimes. On peut détourner l’utilisation traditionnelle d’un instrument, mais on peut aussi détourner l’usage d’un objet quelconque pour en faire un instrument de musique*. Par exemple, ce que nous avons fait avec Les Poissons Autistes consistait à utiliser un dispositif censé transmettre un signal électrique pour en faire un instrument de musique. Evidemment, nous n’étions pas les premiers (et nous ne sommes pas les seuls) à avoir entrevu l’angle mort de la musicalité. Voici quelques cas.

Tenez, prenez une guitare. On peut en jouer des doigts (et surtout des ongles, par exemple dans la technique du fingerpicking). On peut en jouer avec un plectre – vous savez, ces petits triangles de plastique qu’on perd par millions pendant un concert. On peut aussi en jouer avec un archet. On peut encore en jouer avec un e-bow, un petit boîtier générant un champ magnétique qui fait vibrer la corde au dessus de laquelle vous le placez – un brevet déposé par Greg Heet en 1969, et qui permet de transformer votre instrument en générateur de plages sonores. Mais, sachez-le, on peut aussi traiter la guitare à coups de mailloche, comme on le ferait d’un vibraphone. C’est ce dans quoi s’est spécialisé le collectif britannique Ex-Easter Island Head: des guitares préparées, sanglées sur une table, et on tape dessus. C’est très beau, et il y a indéniablement, dans le résultat musical, quelque chose qui fera penser aux compositions de Steve Reich :

On peut pousser l’usage de la guitare un peu plus loin encore. On peut la maltraiter au delà du raisonnable. C’est ce qu’avait fait Christian Marclay pour sa performance Guitar Drag. Là aussi, c’est beau – mais c’est presque un peu dommage, non ?

Cela dit, on peut faire de la musique avec à peu près n’importe quoi. Stockhausen a bien composé un quatuor pour hélicoptères (Helikopter-Streichquartett) – quatre Alouette III avaient été réquisitionnés pour la première de la pièce en 1995. On peut faire plus économique. Regardez Sylvia Hallett: cette violoniste britannique fait des miracles avec une roue de vélo:

Bien entendu, la liste ne s’arrête pas là. On pourrait citer Pierre Bastien et ses symphonies pour Meccano, le Vegetable Orchestra de Vienne, qui ne joue que du légume (carotte, poivron, navet, etc., tout finit en soupe après le concert) ou F.M. Einheit, l’ancien percussionniste d’Einstürzende Neubauten, qui fait chanter les machines de chantier.

Et puis il y a une zone grise, réservée peut-être aux plus pervers d’entre nous. C’est celle dans laquelle vous ne détournez ni un objet quelconque ni un instrument de musique, mais les ustensiles qui permettent de la diffuser ou de la transmettre – ces indispensables béquilles: câbles (vous voyez de qui je veux parler), disques, platines, tables de mixage. Prenez par exemple Toshimaru Nakamura, le roi du no input mixing board. Kézako? Vous empoignez une console de mixage; vous reliez son entrée et sa sortie avec un câble; ça crée un feedback que vous pouvez ensuite manipuler. Ça fait en général shebam, pow, blop, ou wizz, et c’est surtout brutal et très prenant. Conseil d’ami: allez écouter le travail du Zurichois Simon Grab, qui a une manière de travailler tout à fait similaire, mais qui l’intègre dans des constructions beaucoup plus abouties – son très récent album Posthuman Species, sorti chez OUS, est une merveille du genre:

Autre exemple : prenez un vinyle, cassez-le, recollez-le – voire, si vous l’avez brisé en parts égales, remontez-le au hasard. Ecoutez-le: vous aurez quelque chose qui tient du cut up**, une musique recombinée – Christian Marclay (encore lui!) est un spécialiste de ce genre de choses. Prenez cette fois-ci un vinyle vierge, et lacérez-le au couteau. Ecoutez-le: en passant sur les fissures, la tête de lecture vous donnera un rythme – c’est en gros la méthode qui avait été utilisée par Thomas Brinkmann pour Klick, une série de disques sortis chez Max Ernst entre 2000 et 2006:

Et les platines, me direz-vous ? Eh oui, ça se détourne aussi. Janek Schaeffer, par exemple: sa «Tri-Phonic Turntable» (une platine à trois têtes, un Cerbère sonore), crée des effets d’écho parfaitement inouïs. Plus près de chez nous, renseignez-vous sur le travail du Bernois Christoph Hess, alias Strotter Inst.: ses platines bardées d’élastiques qui contraignent le travail des têtes de lecture sont des sacrées pourvoyeuses de rêves lourds.

Sur ce, je vous quitte, il faut que j’aille répéter mon solo d’agrafeuse.

 

* C’est une problématique parallèle à celle que j’évoquais dans un post précédent («La tarentelle de la photocopieuse»). Mais là où je parlais de l’utilisation de bruits (id est: «non musicaux») préexistants et visant à les «musicaliser», je m’intéresse ici davantage au réinvestissement musical de pratiques ou d’usages déviants d’un instrument ou d’un objet. C’est – en très gros – la différence entre le matériau et ses modes de production. Capisce?

** Cette technique développée par William Burroughs et Brion Gysin consistait à découper les pages d’un livre dans le sens de la hauteur puis à recoller aléatoirement les bandelettes entre elles. Effet hallucinatoire garanti.

 

Si j’étais chez vous, je partirais :

-> A Genève (Cave 12, me 27 novembre), pour y écouter Stuart Chalmers, un roi du détournement de cassettes, un véritable poète sonore qui n’a besoin que de quelques bandes magnétiques pour vendre du rêve.

-> A Genève toujours (Duplex/Walden, je 28 novembre), pour y écouter, dans le cadre d’une soirée Ondulor, Chymere. Le duo de Sonia P et POL mêle avec brio les nappes atmosphériques et le field recording.

-> A Bâle (Nordstern, ve 29 novembre), pour y écouter Recondite. Une techno léchée, aux sonorités souvent tubulaires.

-> A Neuchâtel (La Case à Chocs, sa 30 novembre), pour la Supérette, traditionnel festival du lieu. On y conseillera principalement la Mexicaine Lokier, parfaite pourvoyeuse d’electro sombre et machinale.

-> A Berne (Dampfzentrale, lu 2 décembre), pour y écouter l’Ensemble Proton, l’une des grandes formations suisses de musiques hypercontemporaines, sur des œuvres de Schönberg ou Urs Peter Schneider.

-> A Meyrin (Undertown, ma 3 décembre), pour y écouter GBH, l’une des dernières légendes encore vivantes du punk britannique canal historique.

-> A Berne (Dampfzentrale, je 5 décembre), pour y écouter Bohren & Der Club Of Gore, jazz vitreux, sombre, lynchien.

-> A Lausanne (un peu partout, du ve 6 au di 8 décembre), pour Les Urbaines et un programme trop pantagruélique pour être résumé ici. Cela dit, avec ma collègue Marie-Pierre Genecand, on va vous en reparler plus longuement dans Le Temps.

-> A Bienne (Le Salopard, sa 7), pour y écouter Christophe Clebard (dans le cadre du No Wave Marathon), synthpunk parfaitement déglinguée.

-> A Vevey (Le Bout du Monde, di 8 décembre), pour y écouter Eric Chenaux, formidable guitariste au jeu en forme de kaléidoscope.

-> A Genève (Cave 12, di 8 décembre), pour y écouter The Flying Luttenbachers, un ouragan de jazz brutal. On notera que le grand activiste Joke Lanz passera les disques pour finir la soirée.

-> A Lausanne (Les Docks, ma 10 décembre), pour y écouter Employed To Serve, magnifique furie métallique. The Warmth Of A Dying Sun, leur album de 2017, m’avait laissé baba.

Philippe Simon

Philippe Simon

Philippe Simon est chef d'édition au «Temps» et Dr ès Lettres de l'Université de Genève, spécialiste de Rabelais et des littératures de la Renaissance. En marge de cela, il se passionne pour les musiques singulières, curieuses, aventureuses – tous styles confondus. C'est de ces sons qu'on n'entend guère qu'il va vous parler ici.

2 réponses à “A l’envers

    1. Tout à fait, ils auraient pu faire partie de la liste – il me semble que le LUFF (de cette année?) avait fait appel à l’un des deux pour un atelier.

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