Premières commandes (10) : Villa Sauvin

Cet été, je parcours la Romandie par monts et par vaux à la redécouverte des premières œuvres de quelques bureaux d’architectes reconnus de cette région de l’ouest helvétique. Avec un recul de vingt années, ou plus, les réalisations présentées nous interpellent quant à l’évolution de la pensée architecturale contemporaine. Issus de concours ou de commandes privées, ces projets ont marqué les débuts prometteurs de leurs auteurs respectifs.

Au sommet d’une verte colline de la campagne genevoise, la villa Sauvin s’implante en haut d’une pente tournée vers le lac Léman et le Jura. Réalisée en même temps de sa sœur presque siamoise, située juste en aval, elle se distingue par une grande simplicité d’expression : des pans de murs en béton teinté anthracite, des panneaux de verre aux menuiseries en aluminium très fines et des jalousies coulissantes en bois naturel. L’utilisation précise de la déclivité du terrain permet de séparer les fonctions, avec les espaces majeurs en haut, au niveau de l’entrée, et les pièces de nuit au niveau inférieur, qui bénéficient d’une large extension extérieure de plain-pied.

Animé d’une belle fluidité spatiale, l’étage supérieur se place sous le sceau d’une grande qualité domestique : autour d’un patio qui ponctue l’accès, la cuisine ouverte se glisse dans l’angle, à l’arrière de la cheminée, laissant des passages vers la grande pièce de jour qui embrasse un paysage de carte postale. La suite parentale s’implante en continuité sur le côté oriental, au delà de l’escalier qui descend au jardin.

Cette disposition typologique d’un « plateau » dédié aux maîtres de maison, ré-emprunte des chemins parcourus par les adeptes de l’Americain way of life, dont les origines remontent peut-être aux premières recherches de Ludvig Mies van der Rohe en Allemagne, mais qui furent cristallisées dans les années d’après-guerre par le programme dit des Case study houses. Ce développement de maisons individuelles, conduit sous l’égide du rédacteur en chef de la revue Arts & Architecture, John Entenza, a vu naître vingt-huit projets – dont la plupart furent réalisés – qui ont marqué de leur empreinte un moment fort de la modernité en architecture. L’histoire retient particulièrement les deux maisons de Pierre Koenig (CSH n° 21 et 22), celles de Craig Ellwood (CSH n° 16, 17 et 18) ou encore celle que Charles et Ray Eames construisirent pour leur propre usage à Pacific Palisades (CSH n° 8). Les photographies de ces demeures véhiculant une image positive du progrès par leur allégeance à la construction industrielle, ont fait le tour du monde et ont acquis un cachet « vintage », par la présence de mannequins prenant la pose dans des espaces très vitrés s’ouvrant sur les grands territoires de la côte pacifique. On admire aussi le goût prononcé des architectes de l’époque pour une conception de l’espace induit par la préfabrication, et dont les compositions orthométriques, faites de modules additionnés, décalés ou articulés, forment des figures caractéristiques.

Architecture minimale. A Vandœuvres, on décèle certains ingrédients similaires comme le principe distributif horizontal, la fluidité, la cuisine ouverte, dite aussi cuisine américaine, les grandes baies vitrées donnant sur l’extérieur ou la cheminée dont la présence centrale évoque des thèmes chers à Frank Lloyd Wright. Mais la villa genevoise se démarque par ses caractéristiques propres comme la différentiation en coupe de deux niveaux de toiture qui marquent d’un côté la vue sur le paysage en détachant le corps principal du volume placé côté rue, qui lui cherche une forme de discrétion. Une corniche qui couronne les éléments muraux fait également partie de cette composition. En plein dans la période de l’architecture minimale, l’architecte de la villa démontre surtout un attachement à une construction artisanale, simple et très bien maitrisée. Le béton règne en constante absolue de la mise en œuvre, bénéficiant du travail remarquable d’un maçon dont les finitions sont un manifeste de la précision helvétique.

Au delà des qualités intrinsèques de l’ouvrage, c’est bien la genèse d’une espèce de prototype qui est révélée dans cette première œuvre. En effet la mise en place d’une définition fonctionnelle de l’habitat individuel liée à un langage très pur et sobre va devenir une « marque de fabrique »  de l’auteur. A la manière de quelques rares confrères, c’est à travers la commande privée de maisons individuelles que va se construire le début de la carrière de l’architecte genevois, dans une recherche et une écriture qui vont se développer et s’affirmer au cours des années. A travers de nombreux projets, les éléments d’ancrage de sa pensée sur l’espace vont se préciser : le patio, la composition en figures reconnaissables, le béton – dont la déclinaison matérielle sera un thème récurrent – ou le pan de verre dématérialisé par l’utilisation de profils très fins dont il est est à l’origine conceptuelle. Une forme de spatialité horizontale sera le fil conducteur de ces villas implantées dans la région lémanique et dont celle de Vandœuvres en est le point de départ.

+ d’infos

Architecte : Andrea Bassi (aujourd’hui : bassicarella architectes), avec Pascal Tanari, Genève

Lieu : Vandœuvres, Genève

Dates : 1994-1996

Acquisition : Mandat direct

1994 : L’architecte a 30 ans, Christian de Portzamparc obtient le prix Pritzker, le prix Goncourt revient à Didier van Cauwelaert pour « Un aller simple », c’est l’année de la disparition du photographe Robert Doisneau, le groupe « Massive attack » publie son deuxième opus, « Protection », qui lui confère une renommée mondiale, le film « Pulp fiction » de Quentin Tarantino obtient la Palme d’or à Cannes.

PS: ce blog a été publié la première fois sur la plateforme de l’hebdo.ch

Philippe Meier

Philippe Meier

Né à Genève, Philippe Meier est architecte, ancien architecte naval, enseignant, rédacteur et critique. Depuis plus de vingt-cinq ans, il exerce sa profession à Genève comme indépendant, principalement au sein de l’agence meier + associés architectes. Actuellement professeur invité de théorie d’architecture à l’Hepia-Genève, il a également enseigné durant de nombreuses années à l’EPFL ainsi que dans plusieurs universités françaises. Ses travaux et ses écrits sont exposés ou publiés en Europe et en Asie.

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