Premières commandes (7) : Villa Annaheim

Cet été, je parcours la Romandie par monts et par vaux à la redécouverte des premières œuvres de quelques bureaux d’architectes reconnus de cette région de l’ouest helvétique. Avec un recul de vingt années, ou plus, les réalisations présentées nous interpellent quant à l’évolution de la pensée architecturale contemporaine. Issus de concours ou de commandes privées, ces projets ont marqué les débuts prometteurs de leurs auteurs respectifs.

C’est au lieu dit Les Grands-Champs, à Rossemaison, au pied d’un des derniers contreforts jurassiens, que la maison Annaheim s’inscrit au cœur d’une petite zone de villas dont la densité n’a fait que s’accroitre avec les années. Le projet s’installe entre deux maisons pré-existantes sur une parcelle allongée et étroite. La particularité du site tient au fait que les limites foncières n’ont pas été marquées, comme trop souvent en Suisse, par des haies, clôtures ou autres murets. Ici règne la mémoire d’une qualité de vie domestique que l’on pourrait qualifier d’américaine, tant les espaces extérieurs, communiquant entre eux, résonnent encore des cris d’enfants courant dans un grand pré et offrent aux volumes bâtis un parterre végétal qui les met en valeur.

Il émane de cet ouvrage une étrange fascination, qui n’est pas entièrement due à la nostalgique patine qui s’en dégage. Il y a tout d’abord la dichotomie du traitement des façades avec un côté amont vers la zone rurale et vers le sud, où l’enveloppe se décline en bois, alors que du côté aval, vers la plaine et la silhouette de la ville de Delémont, c’est un mur en crépi blanc, avec une modénature très travaillé qui s’affiche ; il y a ensuite une toiture à deux pans, continue et matérialisée par des plaques ondulées de couleur terre de Sienne qui couvre les deux faces et redonne un sentiment d’unité ; il y a aussi un petit passage sous le volume, un escalier extérieur très vertical qui conduit aux combles et des espaces interstitiels dans ce qui semble être une double façade. Cette complexité laisse penser qu’on se trouve face à un projet qui a été très rigoureusement pensé et écrit pour reprendre à son compte l’idée développée à la Renaissance que la maison est une petite cité et la cité est une grande maison (selon la citation de Leon Baptista Alberti, 1404-1472). Tous les détails de la construction sont dessinés très précisément avec un sens du design et une sophistication aboutie.

Règles et transgressions. La villa a été conçue il y a près quarante ans, à une période où le paradigme moderne, à savoir celui des « grands récits » – terme qui englobe les différents mouvements de cette pensée forte et unique qui a défini le monde dans la première moitié du vingtième siècle –, se fissure alors sous l’égide de cette nouvelle condition postmoderne que le philosophe français Jean-Francois Lyotard verbalise par son essai éponyme. Pour la Suisse romande, cette époque que l’historien de l’architecture Jacques Gubler a qualifiée de « traversée du désert » annonce des temps difficiles pour l’architecture et son positionnement aussi bien en termes théoriques qu’expressifs. Cette année 1979 voit également la démolition à Crans-sur-Sierre d’un ouvrage remarquable, la maison de vacances « Le Framar » due à l’architecte Jacques Favre (1957-1958), avec laquelle la villa à Rossemaison a une lointaine parenté.

Le plan, très précis, confirme la dualité des orientations. Il indique également un attachement à la notion d’espaces servants – les locaux sanitaires, la cuisine, etc. – et d’espaces servis – le séjour, les chambres, etc. Ce principe de composition hérité la pensée théorique de l’architecte américain Louis I. Kahn trouve son corollaire dans le dessin des structures : des murs avec lames de refend pour la partie arrière et des poteaux en bois sur l’avant. Le rythme des éléments porteurs est très mathématique et se décline en deux travées, la plus grande équivalant au triple de la petite selon un module de dimension minimale. A sa livraison la critique architecturale avait déjà noté la qualité des règles structurelles tout en remarquant les transgressions que l’architecte avait prise en introduisant cette double peau en bois qui cherche à exprimer un autre langage que celui de la modularité que le plan aurait naturellement induit. Ici se joue un rapport à la ruralité, une orientation et un cadrage des vues, une acceptation d’un caractère presque « vernaculaire » auquel le lieu – et peut-être les règlements de l’époque – incite. C’est certainement cette ambiguïté –  qui renvoient à l’ouvrage théorique de Robert Venturi « De l’ambiguïté en architecture », 1966 – et cette manière de vouloir contrôler le dessin de chacun des éléments constitutifs du projet global qui sont les caractéristiques du langage que l’architecte commence à mettre en place et qu’il n’aura de cesse de développer dans les années suivantes, à la fois dans ses projets mais également dans le cadre de son enseignement polytechnique.

+ d’infos

 

Architecte : Vincent Mangeat (aujourd’hui : mangeat-wahlen architectes associés), Nyon

Lieu : Rossemaison, Jura

Dates : 1979-1980

Acquisition : Mandat direct

1979 : L’architecte a 38 ans, Philip Johnson obtient le premier prix Pritzker, l’écrivain et journaliste Josef Kessel ainsi que de l’acteur américain John Wayne disparaissent, le double album mythique de Pink Floyd « The Wall » sort cette année-là, les films « Apocalypse now » de Francis Ford Coppola et « Le Tambour » de Volker Schlöndorff obtiennent conjointement la Palme d’or au Festival de Cannes.

PS: ce blog a été publié la première fois sur la plateforme de l’hebdo.ch

Philippe Meier

Philippe Meier

Né à Genève, Philippe Meier est architecte, ancien architecte naval, enseignant, rédacteur et critique. Depuis plus de vingt-cinq ans, il exerce sa profession à Genève comme indépendant, principalement au sein de l’agence meier + associés architectes. Actuellement professeur invité de théorie d’architecture à l’Hepia-Genève, il a également enseigné durant de nombreuses années à l’EPFL ainsi que dans plusieurs universités françaises. Ses travaux et ses écrits sont exposés ou publiés en Europe et en Asie.

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