Philippe Roch : « Préparons les jours d’après l’effondrement ! »

–  Cet entretien a été réalisé avant l’agression du peuple ukrainien par de l’armée russe. Une agression qui reflète à la fois les (derniers?) soubresauts d’une vieille société en déclin et la prise de conscience collective d’un vivre autrement que par le mépris et la violence –

 Cinquante ans cette année 2022 après le rapport Meadows et trente ans après la conférence de Rio, Philippe Roch doute que notre civilisation puisse perdurer face, notamment, au dérèglement climatique et à l’effondrement de la biodiversité. Mais l’ancien directeur de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) et nouveau membre du conseil scientifique de la fondation Zoein ne baisse pas les bras. Et nous invite à préparer une transition aussi bien matérielle que spirituelle pour engendrer une nouvelle humanité.

 

L’année 2022 est l’occasion de commémorer des événements majeurs dans l’histoire de l’écologie planétaire : il y a 50 ans, le club de Rome, un groupe de réflexion réunissant des scientifiques, des économistes et des industriels, publiait un document sur les limites de la croissance, aussi connu sous le nom de ses deux principaux auteurs, le rapport Meadows. Il s’agissait de la première étude d’envergure mettant en lumière les dangers pour l’environnement, donc pour l’humanité, de la croissance économique et démographique mondiale. Également en 1972, la Conférence des Nations Unies pour l’environnement amorçait, dans sa Déclaration de Stockolm, un dialogue entre pays industrialisés et en développement sur le lien entre croissance économique, pollution et bien-être des peuples de notre planète. C’est cette conférence qui a créé le Programme des Nations-Unies pour l’Environnement.

Vingt ans après, en 1992, la Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement, à Rio de Janeiro, adoptait une déclaration non contraignante qui visait à faire progresser le concept des droits et des devoirs des pays dans le domaine de l’environnement. Philippe Roch, qui venait d’être nommé directeur de l’Office fédéral de l’environnement, des forêts et du paysage, avec le titre de Secrétaire d’Etat, représentait la Suisse à ce grand rassemblement qualifié de Sommet de la Terre.

Que reste-t-il aujourd’hui de ces déclarations historiques et de celles qui ont suivi depuis trente ans ? Rencontré à son domicile à Russin, à l’ouest du canton de Genève dans le vallon protégé de l’Allondon – un affluent du Rhône – Philippe Roch (72 ans) lance un regard sévère sur la situation écologique de notre planète dont le climat s’emballe et la biodiversité s’effondre. Sans pour autant sombrer dans le désespoir. Bien au contraire.

 

« La transition extérieure et intérieure plutôt que la décroissance »

 

Comment voyez-vous l’évolution de notre humanité ?

 Philippe Roch : Notre civilisation va s’effondrer. C’est inéluctable. Je ne vois pas comment nous pourrions encore échapper à l’éclatement des modèles économiques, juridiques et sociaux tels que nous les connaissons aujourd’hui. A n’en pas douter, ce sera extrêmement douloureux pour beaucoup d’êtres humains. Mais c’est sur les braises de cet effondrement collectif qu’une nouvelle société humaine pourra émerger. Nous en décelons déjà les prémices. Toujours plus nombreuses sont les personnes qui dénoncent les violences d’un monde ravageur et qui adoptent des modes de vie plus autonomes et plus écologiques. Ce sera le cinquième âge de l’humanité, celui d’un monde écologique animé d’une spiritualité universelle, habité par l’Esprit. Il fait suite à un monde holistique habité par les esprits, un monde rationalisé et religieux, un monde technologique désenchanté et un monde écologique matérialiste, celui dans lequel nous vivons depuis les années 1950. C’est la conclusion de l’un de mes ouvrages : « Ma spiritualité au cœur de la Nature » (Jouvence). C’est dans cette conscience d’un nouveau monde à construire que j’ai rejoint le conseil scientifique de Zoein, une fondation qui œuvre pour des projets solides et concrets, comme le revenu de transition écologique.

 Un effondrement inéluctable, est-ce vraiment un message que l’on peut transmettre à la nouvelle génération ?

 Aux jeunes qui se mobilisent toujours plus, je dis : C’est juste de critiquer, de dénoncer ce qui ne tourne vraiment pas rond dans notre société, qu’il s’agisse des saccages de l’environnement ou des atteintes à la dignité humaine. Mais n’oubliez pas d’annoncer le monde nouveau que vous souhaitez ardemment. C’est votre principale tâche !

Quand vous représentiez la Suisse au sommet « planète Terre » de Rio en 1992, vous étiez bien favorable à la notion de développement durable…

 En effet, j’y croyais. Au sein de la Confédération, j’ai initié une collaboration interdépartementale et développé de nombreux contacts avec les milieux de l’économie pour définir et approfondir cette idée de développement durable. J’étais également impliqué dans un programme de formation à l’Université de Genève. Mais le soufflé est vite retombé. Selon les milieux, la définition du développement durable variait sensiblement. Ce dernier était devenu une formule creuse destinée à faire croire que l’on avait enfin pris l’écologie au sérieux. Mais, en réalité, le rouleau compresseur de la croissance économique continuait de progresser, avec son indicateur ravageur, le PIB, qui nous fait faussement croire que c’est par la croissance que l’on va résoudre la pauvreté, les inégalités et financer la protection de l’environnement. Puis, après le développement durable, est venue cette vision perverse de la croissance verte, une manière d’exploiter encore davantage les richesses de la Terre en y mettant un vernis écologique superficiel.

A propos du PIB, vous aimez prendre l’exemple du cerisier. Que nous montre-t-il ?

 En floraison au printemps, le cerisier nous offre parfums et couleurs, les abeilles et d’autres insectes viennent le visiter pour y prendre son nectar et son pollen ; l’été venu des fruits rouges font le délice des oiseaux et des humains ; puis à l’automne tombent les feuilles qui nourrissent l’humus qui grouille de vie. De cela, le PIB n’en a cure. Mais si le jardinier venu tailler les branches du cerisier tombe de son échelle, alors les frais hospitaliers, les médicaments et les coûts de l’assurance feront grimper le PIB qui demeure aujourd’hui encore la référence quasi exclusive de la richesse quantitative des pays. Cela n’a pas de sens.

Êtes-vous pour la décroissance ?

 – Une croissance continue dans un système limité est simplement absurde. Mais la décroissance à l’intérieur de notre système économique actuel met en danger d’importants acquis sociaux. Je préfère parler de transition vers une prospérité sans croissance. Mais une transition économique et écologique est vaine sans une transition intérieure qui redéfinisse nos valeurs, nos croyances et le sens de notre vie.

 

« Ma spiritualité est au cœur de la Nature »

 

 Mon Église est la Nature, avec un grand N, écrivez-vous dans l’un de vos ouvrages. D’où vient cette passion pour la nature ?

De mon enfance. Je vivais au Grand Lancy dans le canton de Genève, dans une maison familiale entourée d’arbres. A la mort prématurée de mon père, ces arbres que je chérissais et avec lesquels je parlais étaient devenus pour moi source de réconfort. Hélas, afin d’élargir la route, la commune en a coupé en grand nombre. J’avais alors dix ans. Je vécus cela comme un deuxième deuil. J’étais révolté. Deux ans plus tard, j’adhérais déjà au World Wide Fund for Nature (WWF) afin de m’engager pour défendre la nature. J’ai ensuite créé une section du WWF à Genève avant de rejoindre le WWF Suisse dont je suis devenu membre de la direction.

Vos parents étaient-ils très proches de la nature ?

 – Non, pas vraiment. Fils de paysan, mon père avait fondé une agence immobilière dans les années 1930. Il était très engagé dans le catholicisme. Évêques et prêtres étaient souvent invités à la maison. Mon père a été décoré d’une médaille d’or du pape Pie XII, la Croix Pro Ecclesia et Pontifice. Quant à ma mère, elle était entièrement dévouée à sa famille de neuf enfants. J’admirais l’engagement de mon père. Mais, plus tard, au début des années 1970, quand j’ai divorcé d’un premier mariage, ce n’est pas moi qui ai quitté l’Église, c’est elle qui m’a exclu. Ce fut une grande blessure mais cette rupture avec l’Église m’a permis de me construire une spiritualité indépendante à travers ma relation à la nature vivante. Aujourd’hui, je me suis réconcilié avec toutes les religions au niveau le plus profond de leurs spiritualités. Plusieurs prêtres et pasteurs, deux cheikhs musulmans soufis, un grand rabbin juif et des moines bouddhistes sont devenus de proches amis.

J’imagine que la deuxième encyclique du pape François, Laudato Si’, consacrée aux questions environnementales et sociales, à l’écologie intégrale et à la sauvegarde de la Création a dû vous séduire ?

 Je suis un grand admirateur du pape François et son encyclique est une œuvre majeure d’écospiritualité. Je regrette que l’Église catholique romaine n’ait pas encore vraiment suivi ce mouvement initié par Laudato Si’, à l’exception de quelques prêtres et théologiens de mes amis qui se sont fortement engagés sur cette voie. Il semble que les protestants soient plus rapidement enclins à prendre conscience de l’unité spirituelle de la Création

Que vous a encore appris le contact étroit avec la nature ?

– La conscience de la parenté de tous les êtres vivants m’a permis de pardonner. A moi-même pour toutes les erreurs commises dans ma vie, et aux autres, particulièrement ceux qui m’ont fait du mal, volontairement ou non. Cet effort de pardon, qui n’a pas été facile, me rend aujourd’hui plus serein, plus sage. Si vous êtes dans un tel état, toute personne en conflit avec vous deviendra plus paisible et mieux intentionnée à votre égard. Je l’ai expérimenté. Le pardon ouvre des portes magnifiques. Et, encore une fois, c’est la nature qui m’a aidé à cheminer dans cette voie.

 

« On fait souvent de l’écologie contre la nature »

 

Vous n’êtes pas toujours tendre à l’égard des écologistes. Que leur reprochez-vous ?

 Je reproche à certains d’entre eux d’oublier la nature. On fait trop souvent de l’écologie contre la nature. Il y a deux ans j’ai vainement soutenu une campagne politique à Berne pour que l’on ne coupe pas une allée d’arbres centenaires afin de construire une ligne de tram. Un meilleur choix eût été de placer cette ligne sur la route, quitte à diminuer le trafic automobile. Autre exemple qui me tient à cœur, les éoliennes. Pourquoi sacrifier les derniers grands paysages naturels sur les crêtes du Jura suisse pour la production d’une énergie fort coûteuse et irrégulière, alors que l’on pourrait largement compenser une telle énergie par l’installation de panneaux solaires sur les toits ?

 A vos yeux, toutes les énergies renouvelables ne sont donc pas bonnes à prendre pour sortir des énergies fossiles ?

Les électriciens aiment bien les grosses centrales, les gros barrages. D’où leur attrait pour les grandes éoliennes. Cette nouvelle alliance entre électriciens et écologistes se fait contre la nature. II serait plus judicieux de décentraliser la production d’énergie en multipliant les panneaux photovoltaïques sur tous les toits par exemple, et non sur des pâturages, et de tout faire pour réduire notre consommation d’électricité. Comme il est bon de joindre la parole aux actes, j’ai installé il y a deux ans avec des amis des panneaux photovoltaïques sur un manège à La Chaumaz, un hameau de la commune de Russin. J’ai constaté que je produisais dix fois plus d’électricité avec cette installation que ma part de consommation dans la consommation totale suisse.

Avant de diriger le WWF, vous avez été membre du parlement cantonal de Genève au sein du Parti Démocrate Chrétien (PDC). On peut donc être écologiste sans être de gauche ?

Assurément ! L’écologie devrait être l’affaire de toutes les tendances politiques. La cloisonner dans un seul parti comme celui des Verts qui ont récupéré beaucoup de gauchistes historiquement indifférents à l’environnement, ce n’est sans doute pas la servir. Les Vert’libéraux ? Sont-ils vraiment verts, sont-ils vraiment libéraux ? Ce serait bien mieux d’avoir une écologie politique de haute qualité à travers tous les partis.

 

« Malgré dix mille petites réussites dans la politique environnementale, la nature se porte toujours plus mal »

 

Revenons à votre parcours professionnel. Quelles sont vos plus belles réussites ?

Le oui à l’initiative populaire pour la protection des marais, en décembre 1986, qui demandait l’interdiction de toute construction sur les marais « d’une beauté particulière et représentant un intérêt national ». J’étais alors membre de la direction du WWF Suisse très engagé en faveur de cette initiative qui, à l’origine, visait à empêcher l’agrandissement de la place d’armes de Rothenthurm (à cheval sur les cantons de Schwytz et de Zoug) sur un vaste paysage de tourbières. Ce fut une importante victoire pour la protection de la nature en Suisse. A la tête de l’OFEV dès 1992, j’ai été chargé par le conseiller fédéral Flavio Cotti d’inventorier les périmètres qui délimitent encore aujourd’hui les zones naturelles les mieux protégées de Suisse. Ce fut une grande bataille au sein du Parlement. Mon côté militant écolo n’était pas apprécié par tous les députés, c’est le moins que l’on puisse dire ! J’ai alors pris mon bâton de pèlerin pour convaincre tous les conseillers d’État des cantons concernés.

D’autres réussites ?

J’ai élaboré la législation sur les organismes génétiquement modifiés (OGM) que le Parlement a fini par adopter : une législation très stricte suivie par un moratoire toujours en vigueur jusqu’en 2025. Enfin, je suis l’auteur de la loi sur le CO2 dans sa première mouture. Il s’agissait de légiférer pour répondre à l’exigence climatique du protocole de Kyoto visant à la réduction des émissions de gaz à effet de serre (GAS), signé en décembre 1997. Mes collaborateurs avaient notamment envisagé un régime de taxes. La conseillère fédérale Ruth Dreifuss responsable du département fédéral de l’intérieur n’aimait pas cette idée centrée sur des taxes. J’ai alors trouvé la solution : donner à chacun des acteurs concernés la chance d’atteindre l’objectif de réduction de 10% des GAS. Et s’ils n’y parvenaient pas, ils devraient s’acquitter d’une taxe que l’on redistribuerait à la population. Séduite par cette formule, Ruth Dreifuss l’a fait adopter par le Conseil fédéral et le Parlement.

La dernière loi révisée sur le CO2 rejetée par la population en juin 2021 a eu moins de succès. Comment l’expliquez-vous ?

Le rejet de cette loi ne m’a pas étonné. Elle était pervertie de deux manières : au lieu d’en faire une taxe neutre redistribuée à la population, ses auteurs ont prévu un certain nombre d’affectations. Par ailleurs, cette loi était tellement compliquée qu’il était aisé de la démonter politiquement. Elle avait perdu l’essence et la simplicité de la première loi qui m’avait permis de convaincre.

Après les succès, quels sont les échecs de votre mandat de 13 ans à la tête de l’OFEV ?

– Le plus gros échec, c’est que malgré les réussites dans la politique environnementale, la nature se porte toujours plus mal. De ce point de vue, je dois bien admettre que nous avons échoué.

Comment l’expliquez-vous ?

– Parce que, encore une fois, le moteur de cette société est la croissance quantitative, économique et démographique. Un exemple parmi bien d’autres : quand tout récemment Berne a annoncé la teneur des prochains programmes d’investissements fédéraux pour les autoroutes, tous les projets ne concernaient que la Suisse alémanique. Bonne nouvelle, me suis-je dit, la Suisse romande est épargnée ! Mais tous les conseillers d’État romands ont vivement protesté en clamant : nous voulons nos routes et autoroutes ! Voilà la triste mentalité qui domine. Dans le canton de Genève, il n’y a presque plus de territoire disponible. Eh bien malgré cela, il a été décidé dès 2026 d’élargir l’autoroute de contournement. La logique de croissance et de compétition l’emporte toujours au détriment de la nature.

 

« C’était peut-être le moment de franchir la Grande Porte »

 

Vous traversez une période difficile quant à votre santé. Comment vivez-vous cette épreuve ?

J’ai appris à dialoguer avec la souffrance qui m’ouvre encore un peu plus à la spiritualité. Ma vie, notre vie est l’émanation éphémère, limitée, d’une réalité bien plus grande que nous. Lors de l’une de mes nombreuses interventions chirurgicales, quand je me suis trouvé devant le bloc opératoire et que j’ai vu s’ouvrir la porte de celui-ci, je me suis dit que c’était peut-être le moment de franchir la Grande Porte. J’étais totalement serein. Au point qu’un infirmier m’a demandé si j’étais mis sous calmants. Ce qui n’était pas le cas.

Croyez-vous que notre pensée puisse encore exister même après notre mort cérébrale ?

– Oui. J’en suis convaincu, mais je ne sais pas comment. Je vois notre cerveau comme une antenne complexe capable de capter une pensée en dehors d’elle-même et d’en faire quelque chose d’opérationnel. Robert Hainard disait que la raison était l’instrument de l’action. D’où la nécessité de développer un contact holistique avec tous les êtres vivants, des mondes végétal, animal et humain, qui ne passe pas seulement par la raison mais par « l’être » dans sa globalité. Dans ce monde en décrépitude, il est essentiel de se relier à l’essentiel, pour se sentir bien avec soi-même et délivrer ce bien être autour de soi avec bienveillance.

Propos recueillis par Philippe Le Bé.

Photo Yvain Genevay / Le Matin Dimanche – Entretien publié aussi dans https://lapenseeecologique.com –

 

 

 

 

 

Philippe Le Bé

Désormais journaliste indépendant, Philippe Le Bé a précédemment collaboré à divers médias: l’ATS, Radio Suisse internationale, la Tribune de Genève, Bilan, la RTS (Radio), L'Hebdo, et Le Temps. Il a publié deux romans: «Du vin d’ici à l’au-delà » (L’Aire) et « 2025: La situation est certes désespérée mais ce n’est pas grave » (Edilivre).