Lettre ouverte à Greta et autres jeunes manifestants de demain

Dans ton regard déterminé, beaucoup y ont vu une adolescente de plus qui fait le buzz. Dans tes affirmations, certains semblent même y déceler une forme d’instrumentalisation. D’autres n’y prêtent pas attention car seuls les leaders confirmés de l’économie, de la politique ou des sciences ont droit au chapitre.

Dans ton regard, j’ai vu la soif d’une jeunesse qui souhaite un monde meilleur, un monde préservé des folies meurtrières de l’économie de marché, un monde qui reste respirable et agréable à vivre. Une planète dont le climat ne forcera personne sur les routes de la migration.

Dans ton regard, j’imagine une jeunesse engagée qui se fait respecter, écouter… une jeunesse qui bouscule, interpelle et met les élus politiques devant leurs responsabilités.

A l’heure où vous, jeunes suisses, battez le pavé, il est toutefois bon de partager quelques modestes réflexions susceptibles de renforcer votre action, et de la rendre durable !

 

Préservez votre indépendance

Avec 22’000 manifestants il y a quelques semaines, vous n’avez qu’à peine effleuré les consciences de quelques élus. Une grande partie d’entre eux n’ont encore fait preuve que d’un regard amusé, voire même critique (enfin… vous avez raté des cours !). Ils sous-estiment encore gravement votre capacité à bouger les fronts, les consciences, puis les lois. Mais une fois l’effet surprise passé, viendra le moment de la récupération politique. Evitez à tout prix ce piège et restez aussi indépendants que possible, afin d’éviter les écueils partisans et toute instrumentalisation de votre mouvement à des fins électorales. Nombreux seront les partis qui tenteront de faire dans le jeunisme pour gagner quelques voix précieuses et redynamiser leur image à moins de neuf mois des élections fédérales.

Lorsque vous vous investirez en politique, préservez également votre indépendance car il n’est pas acceptable qu’un si grand nombre parmi vos aînés élus à Berne défendent les intérêts de divers lobbies et industries comme l’énergie, le tabac, le secteur alimentaire, les assurances maladies, l’armement et j’en passe. Mais n’hésitez pas une seconde à vous engager au niveau local, régional, national ou même global, car avec vos idées, votre niaque et votre bon usage des médias sociaux, tout est désormais possible !

 

Préservez votre qualité de vie

Il est bon de vous voir investir de l’énergie dans la préservation de la planète, du climat ou de la biodiversité. Mais pour préserver votre qualité de vie, il s’agira toutefois de penser systémique et de combiner les approches de diverses sciences et spécialités.

L’immobilisme de nos chambres fédérales sur une politique climatique digne de ce nom n’a d’égal que la paralysie ce ces mêmes élus dans la lutte contre la sédentarité et les maladies non-transmissibles qui freinent déjà considérablement le développement social et économique de nos sociétés modernes.

Or, c’est bien notre économie de marché qui produit les grands problèmes environnementaux et sociétaux que nous connaissons : pollution, malbouffe, exploitation des travailleurs dans les usines du monde, etc.  Aujourd’hui, vous aspirez à faire partie des solutions, alors que certains bien-pensants vous associent plus volontiers aux problèmes (vous voyageriez trop en avion, mode de transport devenu pourtant si bon marché, grâce à un marché biaisé!).

Ainsi, ne vous laissez pas former dans vos écoles pour devenir de bonnes abeilles butineuses qui contribueront à la croissance économique et à notre système productiviste… formez votre esprit critique et votre sens civique et exigez du système éducatif une plus grande ouverture vers le monde et des cursus plus intégrés.

Pensez et agissez de manière intégrée

Comme l’affirme Daniel Curnier dans sa thèse commentée dans Le Temps cette semaine, il y a aujourd’hui encore un réel manque de prise en compte des questions écologiques dans le système scolaire. Vous ne seriez pas suffisamment formés afin de contribuer à résoudre les problèmes complexes de notre société, et pour mener à bien une transition énergétique et écologique nécessaire.

Or, il est vital de développer vos compétences transversales de jeunes citoyens, vous permettant de bien saisir les enjeux complexes qui se présentent à vous et les nombreuses interactions entre l’évolution de vos modes de consommation, vos choix alimentaires, vos loisirs, votre mobilité, le réchauffement climatique, les mouvements migratoires, l’accès à l’éducation, l’égalité des genres (et des salaires !), la montée d’une forme de populisme, etc.

Dans une excellente étude publiée par le Lancet le 28 janvier 2019, des experts internationaux soulignent que pour résoudre les trois maux que sont l’obésité, la sous-alimentation et les changements climatiques, il s’agit de comprendre leurs moteurs communs : «de puissants intérêts commerciaux, une réponse politique insuffisante et un manque de mobilisation de la société civile». Ils appellent ainsi à des solutions communes et intégrées pour faire face à cette syndémie planétaire, une combinaison de plusieurs pandémies qui menacent gravement notre qualité de vie.

 

Mobilisez vos dirigeants politiques ou remplacez-les

Pour reprendre les termes de l’économie de marché, vous êtes les actionnaires majoritaires de la société « planète terre » (nulle part quotée en bourse car ses actions sont largement sous-évaluée !) et vous êtes destinés, demain, à en devenir les propriétaires et les gestionnaires. Vous avez donc plus que le droit à la parole : vous avez la possibilité de proposer ou d’exiger un plan d’actions, des objectifs à atteindre et vous êtes en droit de tenir les gestionnaires actuels comme responsables des résultats. Sinon, virez-les aux prochaines élections et remplacez-les !

Au fait, commencez peut-être par observer comment votre Banque Nationale Suisse investit dans les énergies fossiles… pendant que le reste du monde de la finance se tourne massivement vers des fonds durables, responsables ou dans l’impact investment.

On le sait bien : on a les politiques qu’on mérite… Ainsi, n’allez surtout pas comparer l’éloquence et la justesse du discours de la nouvelle première ministre (et jeune maman) néozélandaise à Davos (voir quand même ici même si ça fait mal…) avec le discours du Président de la confédération (ici) en ouverture du forum économique mondial le mois passé (avant qu’il ne prenne rendez-vous pour conclure des affaires avec Bolsonaro puis l’Arabie saoudite…). Il y a de quoi s’inquiéter sur la capacité de nos édiles à écouter nos jeunes et les prendre au sérieux pour comprendre et hiérarchiser les défis et opportunités des prochaines décennies.

Il est donc grand temps que vous réinventiez un monde plus juste en vous faisant élire pour agir durablement et de manière responsable sur notre appareil législatif et sur nos priorités politiques, économiques et académiques.

 

N’hésitez pas à saisir la justice

Finalement, pour reprendre les termes forts que Greta utiliserait si elle avait devant elle les industriels des énergies fossiles, parlez de crime contre l’humanité et de non-protection et non-assistance à jeunesse en danger. N’hésitez pas à vous faire accompagner de jeunes avocats afin de saisir la justice et mettre vos autorités responsables devant leurs responsabilités. Regardez à ce titre ce que vos paires aux Etats-Unis sont en train de réaliser en saisissant les cours fédérales afin d’attaquer le Président Trump et son gouvernement pour non-action en matière de politique climatique (voir ici). Et rappelez-vous les mouvements de masse parmi les jeunes américains pour dénoncer les tueries de masse et le port d’arme.

En Europe également, des enfants portugais qui ont souffert des terribles incendies de 2017 poursuivent les Etats européens devant la Cour Européenne des Droits de l’Homme pour dénoncer leur inaction face au réchauffement climatique et à ses conséquences dévastatrices. Le pays de Greta, la Suède, a lui aussi d’ailleurs souffert d’immenses feux de forêt, jamais vus auparavant dans cette région du monde.

 

YOUth impACT – vos actions pour plus d’impact

Sorti en 2008, l’excellent documentaire Nos enfants nous accuseront s’intéressait aux ravages de l’agriculture traditionnelle sur notre santé. Ce titre raisonne particulièrement bien aujourd’hui à mes oreilles, car vous êtes en droit d’accuser le système en place, encore dominé par une économie de marché qui laisse bien peu de place à la morale et à l’éthique…

Jeunesse dynamique et déterminée, vous pouvez vous mettre en action dès maintenant, prendre en main votre avenir et impacter les décisions qui concernent votre qualité de vie et celle de vos enfants.

Que le 2 février reste une étape clé dans la construction de votre lutte. Que vous puissiez croire en votre capacité à modifier les cartes d’un jeu malsain, fait d’intrigues et de deals politiques. Car c’est hélas bien plus qu’un jeu, et les carottes seront bientôt cuites si rien n’est fait rapidement.

 

Philippe Furrer

Activiste du mouvement et du sport

Twitter @inspoweredby

www.inspoweredby.ch

Pour que les patients chroniques s’impatientent (enfin)

Après les assises vaudoises du réchauffement climatique, à quand celles de la sédentarité ?

Le réchauffement climatique nous menace et occupe à raison nos politiques et les grands de ce monde. Les autorités vaudoises viennent justement d’accueillir leurs premières assises du climat le 12 novembre dernier. Elles illustrent l’importance d’une action locale pour résoudre un problème global. Mais il est un autre mal rampant, encore largement ignoré de nos élus… une menace insidieuse et permanente sur notre qualité de vie et celle de nos enfants : le manque de mouvement et la malbouffe ! Qui dit sédentarité et nourriture déséquilibrée dit, en effet, risques croissants de développer des maladies non transmissibles (maladies cardiovasculaires, cancers, maladies respiratoires chroniques, diabète, etc.). En Suisse, c’est 80 % des dépenses de la santé qui sont consacrées au traitement de ces maladies chroniques. Or, un grand nombre de celles-ci sont occasionnées par des modes de vie peu recommandables (sédentarité, mais aussi tabagisme et alcoolisme) et peuvent être prévenues ou retardées dans leur grande majorité. Dans le canton de Vaud, le diabète touche plus de 40 000 personnes et occasionne chaque année des centaines de millions de francs en coûts directs et indirects. Tous ces malades chroniques, au-delà de leurs drames personnels et familiaux, représentent une charge énorme pour notre société et un frein certain à notre développement social et économique.

 

Réunir deux mondes

C’est un paradoxe. Le canton de Vaud se gausse des plus de cinquante fédérations internationales sportives qu’il héberge. Il promeut avec fierté une Health Valley comprenant certains des meilleurs chercheurs et acteurs économiques du biomédical, du pharma et des health techs… Alors pourquoi ce débat de société sur les méfaits de la sédentarité n’y prend-il pas plus de place ? À quand des assises de la sédentarité ? Ou plutôt une marche pour le mouvement et l’activité physique pour tous ? À l’heure où le monde entier doit faire face à la même épidémie de sédentarité et à une pression financière grandissante sur les coûts de la santé, de tels Etats Généraux centrés sur le vivant et le mieux-vivre, ne seraient-ils pas souhaitables, voire même urgents? Un tel débat permettrait d’explorer des pistes allant au-delà des nombreux nouveaux traitements qui arrivent sur le marché, et de soigner les causes plutôt que simplement les symptômes.

Le sociologue Pierre Escofet, dans sa chronique publiée par Le Temps le 9 novembre, a raison de souligner les limites de la responsabilité individuelle lorsqu’il s’agit d’adopter des modes de vie plus sains et actifs. Mais qu’en est-il de la responsabilité politique ? Dans un pays qui se classe au même niveau que la Biélorussie parmi les nations prenant des mesures afin de contrôler l’accès de leurs jeunes aux produits du tabac ou encore pour limiter la présence publicitaire de l’agroalimentaire, on se doit ici de ménager nos attentes ! Il est urgent d’appeler nos élus à cesser de suivre les intérêts puissants des lobbies du tabac, de l’alimentaire et des boissons sucrées, ainsi que la longue chaîne des acteurs qui profitent du « business de la santé », dont nos assurances maladies ne sont pas les seuls maillons.

 

Mesures ciblées

Comme Pierre Escofet le souligne également, notre statut socio-économique détermine dans une large mesure notre propension à bouger et à vivre sainement. Il est essentiel que nos pouvoirs publics en prennent conscience, car les mesures attendues de nos élus devront se focaliser sur les plus vulnérables. De la même manière que la médecine devient hyper-personnalisée, les interventions publiques doivent être chirurgicales, pour assurer le meilleur retour sur investissement (en termes de mesures de prévention, d’éducation et d’accompagnement). On sait désormais, notamment avec les études du groupe GIRAPH* en Suisse, que notre lieu d’habitation détermine aussi, dans une large mesure, notre mode de vie. Et tout ne dépend pas uniquement de nos origines, de notre salaire ou de notre niveau de formation.

 

Une réponse transdisciplinaire à un défi complexe

Même si le propriétaire vaudois profitait des subventions cantonales et communales pour changer son système de chauffage et l’isolation de sa maison, voire pour acheter un véhicule électrique, il est peu probable qu’il constate les bénéfices de ses actions personnelles sur l’évolution du climat. Il en va autrement de la sédentarité et de la nutrition. L’adoption d’un mode de vie plus sain et actif, quels que soient l’âge et la forme physique du sujet, apporte très rapidement des bienfaits en termes de qualité et d’espérance de vie. On peut donc se demander, sans vouloir opposer deux priorités sociétales légitimes, pourquoi nos autorités n’investissent pas plus d’énergie et de moyens dans la prévention et dans la promotion du sport et du mouvement pour tous. Des assises (actives !) de la sédentarité permettraient de réunir les responsables de la santé, de l’économie et de l’éducation, mais également ceux du sport, de l’aménagement du territoire, de l’innovation et même de la culture. Car ce défi est aussi complexe qu’il est urgent. Il ne peut être résolu que par une forte collaboration transdisciplinaire, ce à quoi nous ne sommes encore que très peu habitués.

 

Une campagne pilote pour faire bouger malin et altruiste

La campagne pilote de 9 semaines Décrochons la Lune a permis en automne 2018 à plusieurs centaines de participants vaudois de couvrir plus de 92 000 kilomètres en bénéficiant de conseils santé et en testant une nouvelle app dédiée. Cela a également permis d’explorer de nouvelles formes de collaboration parmi les communes ou entreprises participantes. Dans son papier, Pierre Escofet critique gentiment l’aspect symbolique, voire infantilisant, de cette démarche. Il oublie peut-être la magnitude du défi qui attend notre société. Si rien n’est fait (et rapidement !), notre planète comptera près de 700 mio de diabétiques en 2045 (nous en sommes déjà à plus de 350 mio en 2017 pour une charge financière globale de USD 750 mia à USD 1,3 trillion selon les études, et une projection à USD 2,1 trillions en 2030 !). Dans notre pays, ce sont déjà de trop nombreuses familles qui ne peuvent plus payer seules leurs primes maladies. Alors, continuerons-nous de payer pour soigner ou commencerons-nous un jour à investir pour optimiser notre capital santé et pour vivre plus longtemps en santé ?

 

Dans le regard amusé qu’il porte sur notre campagne Décrochons la Lune, le sociologue se demande si l’action saura susciter une quelconque prise de conscience. Il semble douter de l’effet de cette « alliance du mouvement pour le bien-être ». Pourtant, au vu de l’inertie de nos élus en la matière, les mouvements citoyens, apolitiques ou même activistes sont plus importants que jamais.

 

Il conclut sa chronique par une note ironique : « La Lune est un astre géologiquement inactif. Ce n’est qu’un symbole. Mais tout de même, ça la fout mal… ». Mais la Lune est bien responsable du mouvement des marées, source vitale pour la richesse et la diversité de nos écosystèmes ! Alors, bien sûr, notre action ne changera pas les normes sociales d’un coup de cuillère à pot, mais si elle contribuait à une lame de fond en faveur du mouvement, de l’activité physique et du sport pour tous, nous en serions très fiers.

 

Philippe Furrer

Activiste du mouvement et du sport

Twitter @inspoweredby

www.inspoweredby.ch

 

*Geographic Information Research and Analysis in Public Health