Le sport de l’après coronavirus: altruisme ou chaos ?

« Sachez-le bien, la société prochaine sera altruiste ou elle ne sera pas : il faudra choisir entre cela ou le chaos… »

Telle est l’invitation faite à la jeunesse du monde par Pierre de Coubertin lors de son discours à l’Université de Lausanne en 1932, à l’occasion de son septantième anniversaire. Conscient et sensible qu’il était face à une jeunesse de l’entre-deux guerre rudoyée par la grande dépression et ses gros nuages sombres, ce visionnaire considérait la pratique sportive et les échanges entre jeunes de nations différentes comme un ingrédient vital pour prévenir oisiveté et tensions géopolitiques.

Aujourd’hui, à l’heure où chacune et chacun y va de son analyse prospective sur l’après Covid-19, le besoin d’envisager le sport du jour+1 est légitime, même si les préoccupations sanitaires du moment semblent autrement plus urgentes. Imaginons donc le sport de l’après-coronavirus, celui qui pourra contribuer au relèvement de nos communautés, à redonner confiance et bien-être à chacune et à chacun, ou encore à réathlétiser notre société et notre économie.

Le sport-business se relèvera

Avec la récente décision de reporter Tokyo 2020, d’annuler de nombreuses manifestations sportives et le confinement forcé des clubs et des athlètes… de nombreuses questions surgissent. Des faillites surviendront, mais des actes de solidarité ont déjà fait les unes des pages sportives (par exemple le fonds de solidarité des grands clubs allemands ou la réduction salariale des joueurs du Barça). On apprend cette semaine que la valeur marchande de Paul Pogba fond comme neige au soleil pour passer de 65 à 35 mio d’euros… Est-ce terrible ou salutaire ? Je vous laisse choisir. Pour reprendre les termes d’un des meilleurs buteurs du moment, le sénégalais Mané du Liverpool FC, ces joueurs n’ont peut-être pas tous besoin de posséder plusieurs Ferraris…

Soyons clairs : le « business » du sport va survivre… plus que jamais la plèbe aura besoin de divertissements… même si les grands raouts populaires réveilleront quelques suspicions face à la promiscuité dans les tribunes ! Voilà d’ailleurs une possible conséquence de cette crise : une diminution de l’impact environnemental et une baisse du bilan carbone des grandes manifestations et de leur assistance « Live », favorisant ainsi une consommation télévisuelle et digitale, tant linéaire qu’à la demande. C’est la planète qui nous en remerciera… Les avancées spectaculaires dans la consommation de sport à distance (l’expérience « augmentée » grâce à l’internet des objets, le live data et d’autres technologies) rendront peut-être l’achat d’un ticket et les files d’attente devant les stades moins populaires… Et comme le canapé du salon abritera moins de miasmes que des tribunes bondées de fans (et que les bières fraîches seront plus aisément accessibles !), on assistera peut-être à la recrudescence d’une consommation privée de sport, entre amis et groupes de fans.

 

Au-delà du sport spectacle et du sport loisir… sortir du tunnel

Espérons qu’après cette crise sanitaire, sociale et économique, le sport ne reverra pas que le bout du tunnel grâce à la reprise de ses championnats les plus lucratifs. Mais qu’il puisse aussi et surtout en sortir de ce tunnel, de cette course effrénée et continue vers le plus grand, le plus riche et le plus prestigieux. Les soucis du sport professionnel, très bien évoqués par Laurent Favre dans son article du 29 mars, ne sont finalement que des problèmes de riches : répartition salariale, renégociation de contrats, ajustement des calendriers. Les clubs sauront se relever grâce au rééquilibrage indispensable d’une masse salariale stratosphérique et honteuse dans les plus grands championnats ou ligues professionnelles. Espérons toutefois que la formation des jeunes joueuses et joueurs n’en pâtisse pas. Car ce qui importe dans le débat du sport de l’après-COVID19, c’est plutôt le rôle social du sport, sa contribution sanitaire et culturelle. Et ce sont ces plus petits acteurs, les clubs locaux, les coaches indépendants, les associations et autres fondations qui souffriront le plus : faibles réserves financières, arrêt brusque des entrées (cours et subventions), risque d’une grosse fatigue du bénévolat sportif… bref, la vie sera dure pour beaucoup d’entre eux.

 

Confinement et sédentarité un mal nécessaire mais avec quelles conséquences ?

Les conséquences physiques et psychosociales de longues semaines ou mois de sédentarité forcée pour un grand nombre de citoyennes et de citoyens sont encore difficilement mesurables, mais très certainement dramatiques. Alors que de récentes études soulignaient encore que dans le monde, plus de 80% des jeunes de 11 à 17 ans n’atteignent pas la quantité d’activité physique recommandée par l’OMS, les voilà confinés, isolés, passant encore plus de temps devant leurs écrans, au grand dam de parents soudainement promus coaches-enseignants-psychologues. La pratique et la consommation d’e-sport vont d’ailleurs très certainement battre des records. Mais au-delà d’une distraction bienvenue lors d’un long confinement, comment pourrait-on s’en réjouir ? Car cet autre mal rampant et invisible – sédentarité et malbouffe – cause un ravage chronique et universel d’une ampleur inversement proportionnelle à la prise de conscience politique. Et c’est bien connu, « les catastrophes au ralenti ont beaucoup de peine à trouver leur place dans les préoccupations des populations et des décideurs » (Rony Brauman, Ancien président de Médecins sans frontières, dans le Temps du 24 mars. Le coronavirus a au moins pour lui la soudaineté de son ampleur et de ses dégâts.

 

De l’utilité d’une crise… pour le sport aussi

Pour qu’une crise soit « utile », elle doit pouvoir accélérer les changements nécessaires. Voyons le sport organisé, mais aussi le sport libre, l’activité physique inclusive, le jeu par le mouvement comme autant d’outils essentiels dans la reconstruction de soi et du lien social. Les élus de nos villes devront, une fois les feux éteints, favoriser non seulement la reprise économique, mais également des modes de vie sains et actifs parmi leurs administrés sortant d’une longue coronhibernation… Il s’agira alors de revaloriser le rôle des clubs de gym et de foot du village, les terrains en libre accès au cœur des cités, la mobilité douce, l’éducation physique à l’école ou encore les pauses actives au travail comme de puissants moteurs pour notre santé physique, mentale et sociale, plus indispensables que jamais. Et osons soutenir à sa juste valeur cette production de capital social et de bien-être individuel et collectif. Car c’est ainsi que nous construirons une société plus active, saine, inclusive, résiliente et plus respectueuse de son substrat naturel (car plus consciente de l’essentialité d’un air propre et d’une nature préservée). Il ne faudra surtout pas abandonner les petits clubs et les associations locales actives dans la promotion de toutes les formes d’activité physique pour tous. Le sénateur en charge des sports à Hambourg a par exemple appelé ses concitoyens aujourd’hui à rester fidèles à leurs clubs sportifs en restant membres et en payant leurs cotisations car ces clubs seront critiques dans le relèvement post-coronavirus.

Espérons que ce rôle formateur, sanitaire et social du sport soit enfin reconnu à sa juste valeur dans nos politiques publiques. Car au-delà du chiffre d’affaire, des emplois et des impôts générés par l’événementiel sportif et les grandes organisations dirigeantes sises en Suisse, c’est le rôle du sport dans la construction de soi et dans la création de lien social qui doit être valorisé plus que jamais dans l’après-COVID19. Pour les grandes organisations dirigeantes du sport mondial aussi, la quête de sens et d’impact sociétal devra remonter la liste des priorités stratégiques. Osons l’espérer et souhaitons-le pour la grande famille du sport.

 

Et les plus vulnérables ?

Comme souvent en temps de crise, les inégalités se révèlent et se creusent. Nous ne sommes pas tous égaux face au coronavirus : selon votre âge, votre santé, l’état de votre système de soin, le ratio de lits et de respirateurs conservés dans vos services d’urgence, le niveau de pollution atmosphérique autour de vous, l’influence des pharmas sur les choix de traitement et leur coût, l’obscurantisme et l’égo de certains grands pontes de la médecine qui nient encore l’efficacité de nouveaux traitements (on se réjouit déjà des échanges explosifs devant les tribunaux français après cette crise…), vous aurez plus ou moins de risque de corona-trépasser.

Le sport devra donc se montrer plus solidaire que jamais, non seulement au cœur de nos communautés terrassées par le coronavirus, mais aussi et surtout auprès des plus fragiles, notamment les plus de 70 millions de personnes déplacées par des conflits armés, les plus pauvres parmi les pauvres et les exclus de tous bords. Car les nombreuses ONG actives dans le domaine du sport pour le développement souffriront certainement des contractions budgétaires parmi les agences gouvernementales, les aides multilatérales ou encore les grandes Fondations. Avec une industrie globale du sport qui générait en 2018 un chiffre d’affaire de 480-620 milliards de dollars (chiffres A.T.Kearney, 2019, dans https://medium.com/qara/sports-industry-report-3244bd253b8), il y a de quoi être généreux et construire quelques ponts entre les nantis et les pays à faible revenu. Espérons que le sport-business saura saisir cette occasion de l’après-coronavirus pour faire preuve d’altruisme.

En 1932, Coubertin terminait son discours à Lausanne en invitant la jeunesse à foncer et à croire en des jours meilleurs :

« Un passage de Gœthe, transposé en un petit poème anglais peu connu, contient à peu près en ces termes un conseil à recueillir : ‘’Tenez-vous bien en selle, garçons, et foncez hardiment à travers le nuage !’’ ; le nuage… c’est donc une obscurité transitoire et de l’autre côté on retrouvera le soleil et l’azur. Il faut y croire. »

Aujourd’hui, des paroles plus indispensables que jamais.

Quelques conseils et liens pour rester actifs ces prochaines semaines…

Il faut selon la psychologie de gare 28 jours pour changer de comportement. Vous avez de la chance : grâce au coronavirus, vous pouvez prendre ou reprendre une activité physique régulière ! Sans confinement absolu en Suisse, les balades en forêt restent le must absolu pour le corps et pour la tête (en respectant les distances sociales !). Mais d’autres options existent ! A découvrir et à pratiquer sans modération (ou presque !) :

La Confédération vous invite à bouger : https://www.mobilesport.ch/aktuell/conseils-dactivites-un-programme-quotidien-pour-tous-les-ages/

L’excellente initiative de l’Office des Sports de Zürich, Loop-it, pour faire bouger toute la Suisse : https://loop-it.ch/fr/

Le Centre de Médecine du Sport du CHUV : https://www.chuv.ch/fr/sport/cms-home/

Le Service des Sports de l’UNIL et de l’EPFL vous propose également des vidéos et des exercices pratiques à faire chez soi : https://www2.unil.ch/css/index.php?r=default/page&label=home

Programme de fitness pour les sédentaires – de la SUVA : https://www.suva.ch/fr-CH/materiel/documentation/programme-de-fitness-pour-les-sedentaires#sch-from-search&mark=activit%c3%a9+physique

Le centre Enmouvement propose ses cours en ligne : https://www.on-move.ch/

Pour vos jeunes : les cours d’éducation physique et sportive de Jonathan Badan, un prof d’EPS au CO de Marly : https://vimeo.com/399507204

L’application Tous en Forme développée par l’Université de Paris : https://u-paris.fr/tous_en_forme/

Philippe Furrer

Philippe Furrer

Philippe Furrer a passé l’essentiel de sa carrière comme cadre dans le monde du sport international. Géographe de formation, il se passionne d’interdisciplinarité, car les problèmes de notre monde contemporain sont si complexes qu’ils exigent de nouveaux paradigmes.

2 réponses à “Le sport de l’après coronavirus: altruisme ou chaos ?

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