Droit privé – droit public et sphère privée – sphère publique

Tous les étudiants en droit de première année, voire ceux qui préparent le baccalauréat selon les options qu’ils ont choisies, apprennent à distinguer entre droit privé et droit public. Le premier régit les relations entre individus, à l’instar du droit civil ou des obligations, alors que le second traite des relations entre l’individu et l’Etat, comme le droit administratif, constitutionnel ou fiscal.

Fixé sur un axe horizontal, le droit privé traite de l’individu pour lui-même et dans ses rapports avec autrui, sa famille, ses partenaires commerciaux. A partir de quel âge peut-il être considéré comme un sujet de droit ? Quelles conditions doit remplir une association pour ester en justice ? Sous quel régime convient-il de se marier ? Son droit à demander une répartion pour tort moral émarge également à ce secteur du droit.

Le droit public ne néglige pas pour autant les droits de l’individu. Mais il les comprend par rapport à la protection légitime dont il doit bénéficier face aux exigences de l’Etat ou de toute autorité investie de la puissance publique. La Constitution défend ses libertés fondamentales comme le droit pénal organise le cadre tant conceptuel  que procédural de la poursuite des délits.

Mais ces mêmes étudiants apprennent aussi que les deux domaines se recoupent parfois et la même relation contractuelle peut relever du droit privé, dans l’échange de prestations qu’il formalise, mais aussi du droit public si la prestation considérée doit obéir à certaines contraintes imposées par la loi au nom de l’intérêt général. Ainsi en va-t-il du contrat de travail, négocié entre l’employeur et le travailleur mais qui ne saurait se soustraire à des conditions spécifiques, comme le nombre maximal d’heures de travail hebdomadaires.

Cette segmentation du cadre juridique dont s’honore tout Etat de droit serait-elle toutefois en train de vivre ses dernières heures ? On ne peut nier le caractère méthodolgiquement utile de ces différenciations, mais on ne saurait celer leur aspect parfois aléatoire sinon artificielle. On l’a vu, les deux territoires peuvent se croiser et, sur le plan historique, le disitinguo opacifie plus qu’il n’éclaire les logiques qui ont présidé à la construction de nos systèmes juridiques.

Car la différence entre les deux droits est une création récente. Bien qu’en germe chez les Romains, qui « inventent » le droit de propriété, puis dans l’avènement de l’habeas corpus en Angleterre, elle remonte en gros à aux révolutions américaine et française, lorsque l’on décrète que l’individu possède un droit inaliénable à échapper à l’arbitraire du pouvoir.  Au Moyen Age, ce qui relève du droit privé dépend totalement du statut que possède l’individu au sein du système féodal : c’est la structure institutionnelle en place qui détermine la place de la personne. Le virage philosophique est effectué avec les Lumières, lorsque Kant, parmi d’autres, pose comme principe l’autonomie de l’individu : oui, celui-ci détient des droits que l’Etat est tenu de respecter.

Le XIXe siècle, en édifiant l’Etat de droit tel que nous le connaissons, va théoriser cette distinction en même temps que se multiplient les grandes codifications. Il n’empêche que la frontière entre droit privé et droit public, pour la compréhension de l’évolution du droit, révèle vite ses limites. En Suisse, on oublie souvent que c’est la question du mariage entre un homme et une femme originaires de deux cantons différents qui allumera les grands chantiers constitutionnels des années 1872 et 1874. Les restrictions posées au droit du mariage par le truchement de règles stigmatisantes (droit de bourgeoisie, fortune…) inciteront  les Chambres, à majorité radicale, à imaginer les fondements d’un droit du mariage fédéral, au nom de l’égalité de traitement entre Suisses. Et au détriment en l’occurrence des droits cantonaux.

Il apparaît néanmoins que la séparation entre droit privé et droit public contient une puissante dimension philosophique. En reconnaissant qu’une partie du droit ne concerne que les individus dans leurs relations familiales ou leurs rapports économiques, on admet qu’il existe des barrières intangibles quant au respect de leur sphère privée, à l’abri du regard de l’Etat. Un cadre général définit ce qui ne peut être conclu entre deux personnes mais le principe de la liberté individuelle domine, au nom du principe de confiance (Vertrauensprinzip en allemand), fondamental dans notre ordre juridique. De même, l’existence d’un droit public analysé comme tel permet de sculpter avec précision les limites que l’Etat ne peut franchir sous peine d’attenter gravement à la sphère privée due à chacun. Les grandes libertés publiques, pour les quelles maints peuples combattent aujourd’hui encore, le rappellent.

Mais qu’en est-il lorsque, sous le regard inquisteur de l’omnipotente transparence, et avec l’appui confortable des nouvelles technologies, la sphère privée tend à se dissoudre dans une prédominance, presque revendiquée, d’un « droit de savoir » érigé en conquête démocratique majeure ? La sphère privée est désormais harcelée tant par un besoin curieusement irrépressible de se monter, affiché par nos jeunes ou moins jeunes contemporains, que par la divulgation souvent invévitable de données personnelles transformées en marchandise : sa défense a-t-elle dès lors encore un sens ? Ce faisant, l’Etat ne se sentira-t-il pas légitimé à faire irruption dans des vies privées volontairement mises à nu sur les réseaux sociaux ? La frontière entre vie privée et vie publique semble déjà abstraite à plus d’un…

Les réflexions relatives à ces questions essentielles sont encore balbutiantes.  Les partis politiques ne savent comment les aborder, de peur de passer, ou pour des suppôts d’un Etat policier new look en gestation qui voudrait brider la liberté « internetienne », ou pour les zélateurs d’une morale officielle qui devrait guider les opérations virtuelles. Faut-il comprendre la transparence comme une nouvelle étape d’une démocratie qui se plaît à surveiller le pouvoir et à lui fixer des exigences inédites, et pas forcément scandaleuses en soi, aux élus sur l’autel de l’honnêteté en politique ? C’est la position d’un Pierre Rosanvallon.

Ou faut-il accepter un corpus législatif apte à réglementer drastiquement l’utilisation de données que tout un chacun laisse derrière lui lors de ses balades virtuelles ? Des libéraux comme le Français Philippe Nemo ou l’Allemande Karen Horn y sont sensibles. Ou faut il au contraire refuser toute intrusion autoritaire dans la gestion du Net ? C’est ce que réclament les partis pirates, aujourd’hui sur le déclin en Allemagne, là même où ils ont obtenu leurs plus fracassants succès, mais dont l’apparition aura correspondu à une sorte de révolution démocratique que pourrait avoir impulsé l’essor d’internet. Plus modéré, en Suisse, un Beat Kappeler croit dans la capacité d’apprentissage des utilisateurs du Réseau, c’est-à-dire de tout le monde.

Les juristes, en rappelant les fondements historiques de cette sépartion rituellement répétée dans les cours de droit entre droit public et droit privé contribueront peut-être à mieux cristalliser les enjeux qui sillonnent le champ des sciences humaines autour du concept de « transparence ». Ils pourraient ainsi démontrer  que la liberté et la démocratie ne s’épanouissent pas dans un univers débarrassé de ses frontières, de ses limites, mais que toutes deux ont besoin d’une claire fragmentation de l’espace mental afin de recréer une lisibilité des institutions et de l’évolution du politique, aujourd’hui en décrépitude. Une lisibilité à laquelle, comme le suggérait Pierre Rosanvallon dans un récente conférence prononcée à Lausanne, s’est s’est substituée une simple visibilité.

Qu’est-ce qu’un “projet suisse”?

Interrogé par L’Hebdo dans son édition du 25 septembre dernier, l’économiste et spécialiste des questions linguistiques François Grin soulignait que l’abandon du français dans les écoles primaires alémaniques ferait courir « de sérieux risques de délitement au projet politique que constitue la Suisse ».

Le débat est important et même si, pour ma part, je ne suis pas intiment convaincu de la nécessité de l’apprentissage de la seconde langue nationale dès le primaire, il ne fait aucun doute que les Helvètes doivent rester attentifs à favoriser une maîtrise affinée des autres langues, gage non seulement du maintien de la cohésion nationale mais, et peut-être surtout, d’une ouverture culturelle et intellectuelle indispensable dans un univers où la spécialisation à outrance tend à borner les horizons.

Les décisions prises dans certains cantons d’outre-Sarine ont d’ailleurs déjà stimulé de nouvelles réflexions sur les échanges linguistiques et les méthodes d’enseignement : le pragmatisme helvétique serait-il sur le point d’imposer une fois de plus sa marque sur un thème politique à forte densité émotionnelle ? Notre capacité à affronter de manière non passionnée des sujets délicats, et Dieu sait si l’histoire suisse récente ou ancienne n’en manque pas, peut-il débusquer des pistes de solution y compris pour la question des langues ? Je le crois.

C’est cette dimension pragmatique de la mentalité politique suisse qui me semble faire défaut dans l’analyse de François Grin. Autant j’approuve ses considérations sur la place relative à la place de la langue anglaise dans notre pays, autant son allusion au péril qui menacerait un éventuel projet politique suisse me surprend.

A quel « projet » pense-t-il ? Jamais il n’y eut en Suisse un « projet » visant à faire cohabiter diverses cultures sous le même toit national. Ce sont les circonstances, les aléas de l’histoire et l’intelligence de certaines personnalités à des moments cruciaux qui ont construit la Suisse que nous connaissons. De conjonctures variables et parfois pénibles, les différents peuples constitutifs de la future Suisse ont tiré des règles de comportement, de fonctionnement, et fondé sur une quête du consensus que nourrit le fédéralisme et que les mécanismes de la démocratie directe renforceront par la suite.

Se référer à un « projet suisse », qu’il se matéralise dans nos équilibres linguistiques ou dans la fameuse « Willensnation » dont les contours sont assez flous, pose un problème de fond. Ce lien avec un « projet » pourrait laisser entendre qu’une volonté supérieure, surplombant le déroulement historique de la Suisse, piloterait, mue par une sorte de finalité presque téléologique, les destinées de notre pays pour le mener vers une sorte de modèle archétypal de la coexistence pacifique. Ce serait une manière inédite de proroger notre « Sonderfall »…

En politique ou en économie, la Suisse a toujours refusé de se subordonner à des plans venus d’une autorité appelée à deviner le bien des populations concernées. La Suisse s’est édifiée dans un esprit libéral, qui accorde le primat de l’action à l’individu, aux collectivités publiques qui lui sont proches et aux associations nées de son initiative. Le fédéralisme et la démocratie semi-directe reflètent cette hiérarchie des pouvoirs.

Aucun projet issu des cerveaux de sages philosophes lecteurs de l’ « autoritaire » Platon n’a présidé à l’organisation foncièrement empirique de la Suisse. Domine en revanche l’effort constant des citoyennes et des citoyens désireux de confronter la solidité des consensus innombrables qui jalonnent notre vie politique à une réalité qui bouge sans cesse, qui n’est jamais condamnée à l’immobilité.

Glisser la concorde linguistique dans un « projet suisse » n’est pas innocent. En faisant appel à une sorte d’objectif qui se dresserait comme un « lien commun » entre les Helvètes, on accrédite l’idée qu’à un pouvoir revient la tâche de mettre en oeuvre ce « projet », voire de le fortifier au besoin, sinon de la sauver en cas de nécessité.

Et que serait ce pouvoir sinon l’Etat fédéral ? Accepter cette idée reviendrait à cautionner, dans la foulée, l’hypothèse qu’une loi pourrait régler la question linguistique. Je pense que cette dérive enterrerait non seulement l’idée de « projet suisse », s’il existait, mais la Suisse elle-même, en minant dans ses fondements la liberté des individus et des collectivités qui ont fait sa force. La force d’un pays toujours appelé à se remettre en question au grés des conflits politiques inhérents à notre démocratie, et à les dépasser en puisant dans la logique de ses institutions.

Il n’empêche que, je l’ai dit, la question linguistique doit nous interpeller. Je l’ai dit aussi, notre « nation » suisse repose sur une foule de consensus, en permanence renégociés. L’histoire politique suisse se résume à une quêtte infine de recherche de solution à des antagonismes souvent graves. Ils peuvent être linguistiques, entre villes et campagnes, entre droite et gauche, moins religieux de nos jours quand bien même les mentalités locales restent souvent modelées par  leurs rapports à la divinité.

La question de l’enseignement des langues doit être replacé dans ce contexte plus large, la recherche de réponses aux question du moment dans un dialogue entre les parties, entre les intérêts des uns et des autres, avec la volonté d’expérimenter de nouvelles solutions, comme seuls le permettent le fédéralisme et la démocratie diirecte.

 

De Glasgow à Liestal: l’illusion perdue d’une Europe des régions

Les Ecossais ont tranché : ils resteront au sein du Royaume-Uni. La question des séparatismes en Europe est-elle pour autant définitivement réglée ? Loin s’en faut. On sait la question catalane vive et on ne n’ose imaginer ce que la question belge nous réserve.

Mais, au-delà de ces décisions à venir, le vote du 18 septembre marque une césure : pour la première fois un peuple vivant au sein d’un pays membre de l’Union européenne s’est posé la question de sa propre souveraineté par des voies démocratiques, et en dehors de circonstances particulières, comme la chute de l’empire soviétique qui permit aux Tchèques et aux Slovaques de divorcer pacifiquement.

Lors de la campagne qui a précédé le vote écossais, des voix se sont élevées pour proclamer, en cas d’approbation du projet d’Alec Salmond, l’émergence, si souvent annoncée et toujours ancrée au stade d’utopie, de cette Europe des régions sise dans les fondements de l’idée européenne. Le vote écossais a-t-il enterré cet espoir, ou lui aurait-il au contraire insuffler une nouvelle énergie, éventuellement sous une autre forme à définir ?

Si l’histoire enseigne la prudence face à tout jugement d’apparence définitive, il convient néanmoins de s’interroger sur la pertinence de cette Europe des régions. La décision écossaise aura peut-être comme effet bénéfique d’inciter l’Union européenne à ranger l’Europe des régions dans l’armoire des rêves abstraits dont s’est trop souvent nourrie la construction européenne.

L’Union européenne s’est édifiée avec l’objectif de dépasser les nations, mal vues depuis la Seconde Guerre mondiale. Dans la foulée, les Etats nationaux ont été jugés inaptes à résoudre les problèmes qui se posaient au continent, notamment face à une mondialisation qui accordait plus de poids aux grands ensembles.

Deux problèmes surgissent cependant. Persuadée d’être investie d’une mission qu’elle croyait historique, l’Union européenne n’a pas su saisir le renouveau des nationalismes apèrs la chute du mur de Berlin. Tout à son enthousiasme post-moderne, elle a laissé la machinerie bruxelloise prendre de l’ampleur, sans percevoir le malaise qui croissait au cœur des Etats nationaux, priés de rompre avec un esprit national taxé de réactionnaire. Comme les mouvements populistes, le problème écossais naît aussi dans le refus de l’Etat national.

Le second problèmes n’est pas moindre. Inventée, par Denis de Rougemont notamment, comme le moyen de dépasser non seulement les nations accusées abruptement d’avoir provoqué la guerre, mais aussi des Etats technocratiques de plus en plus imposants au fur et à mesure que s’étoffait leur dimension providentielle, l’Europe des régions a allumé le rêve d’une Europe à la fois débarrassée du virus nationaliste et des ses bureaucraties détestées de tous…

Peu d’observateurs n’ont hélas osé dénoncer les vices conceptuels résidant dans une Europe des régions qui aurait sublimé l’idéal holistique du Tout européen tout en préservant miraculeusement les identités régionales dans leurs caractéristiques historiques.

On avait toutefois oublié la logique intrinsèque qui a présidé à la construction des Etats nationaux depuis leurs origines, et surtout depuis la fin du XVIIIe siècle. Ils se sont en effet constituées autour de la combinaison de deux aspirations : d’une part une quête libertaire qui guidera les individus à expulser les déterminismes enchâssés dans l’univers fossilisé d’un Ancien Régime qui les subordonnait à un cadre presrit par la Tradition, mais aussi, d’autre part, une volonté d’affranchir les groupes humains des humeurs oligarchiques et monarchiques.

S’est ainsi imposée ainsi, comme complément à la liberté individuelle, la nécessité dune liberté collective fondée sur le plus petit dénominateur commun aux membres d’une communauté assez grande pour se gérer elle-même : le sentiment d’appartenance à un groupe national.

Mais quel cadre organisationnel donner à ces nations libérées de la tutelle des familles régnantes ? S’est alors critallisée l’idée de l’Etat, déjà en germe dans les théories absolutistes de Jean Bodin au XVIe siècle, mais lestée d’une nouvelle ambition : structurer des nations fondées sur la liberté individuelle. Les réformes démocratiques puis sociales donneront corps à ce projet.

C’est pour avoir nié les ressorts à la base de la construction des Etats nationaux que l’Occident a échoué dans son grand œuvre décolonisateur… et que l’Union européenne s’est vue rattrapée par des problèmes qu’elle ne pouvait plus voir venir ! En s’arrimant à l’espoir d’une Europe des régions, elle allait saboter et les nations, et les Etats… sans bâtir une semble plus performant !

 Car une région ne peut prendre conscience d’elle-même, pour emprunter un vocabulaire marxiste, que si elle se dote de structures administratives cohérentes et contrôlables. A quoi pourrait ressembler une Europe composée d’une myriade de régions ? A un empire médiéval conduit par une bureaucratie hypercentralisée, seule apte à coordonner cette masse de « vassalités » ? Ou à un ensemble disparate et désarticulé totalement dénué de volonté propre et ouvert aux concupiscences externes ?

Les Ecossais ont sans doute voulu rappeler la prééminence de l’Etrat-nation comme unique unité de base capable de concilier l’efficacité et la proximité nécessaire à la « gestion » d’une collectivité humaine à laquelle les gens puissent plus ou moins s’identifier… Une Ecosse indépendante aurait en outre signifier à terme la fin de la monarchie britannique, clé de voûte de l’Etat national auquel elle appartient.

En écho au vote écossais aura lieu le 24 septembre une autre votation, plus près de chez nous, dans les deux demi-cantons de Bâle-Ville et Bâle-Campagne, appelés à se prononcer sur une éventuelle fusion des deux entités. Comme le prédit Aline Wanner dans l’édition suisse du journal allemand Die Zeit (du 18 septembre 2014), un non clair et net sortira des urnes. Pourtant Bâle-Campagne, fortement endetté, aurait intérêt à se marier avec l’opulente capitale de l’industrie pharmaceutique.

Mais voilà, les « campagnards » se sont souvenus pourquoi ils se sont rebellés en 1833… Ils ne supportent pas la morgue de l’artocratique cité rhénane ! On pourrait inférer de cette humeur anti-ville une résurgence du fossé ville-campagne qui caractérise tant de scrutins helvétiques… voire une réplique des mouvements séparatistes européns.

Ce n’est pas sûr. On peut aussi discerner dans l’attitude des anciens révoltés du XIXe siècle le rappel d’une évidence : une région ne sent vivre que si elle peut se gouverner elle-même, c’est-à-dire si elle dispose de son propre Etat.

C’est peut-être aussi le sens du vote écossais. Le non l’a emporté car, à un Etat écossais chétif et précurseur du démembrement programmée d’autres Etats, on a préféré une province  nantie de privlèges à l’intérieur de l’Etat anglais : une Ecosse abstraite dans une Europe des régions rêvée s’est avérée trop rebutante… L’Etat national peut seul réunir la rationalité de l’Etat et la dimension sentimentale de la patrie !

La transparence: fatalité ou bénédiction?

La transparence est omniprésente. Tout ce qui échappe à ses rets se voit voué à l’ostracisme ; ce qui se soustrait au regard de tous est banni pour cause d’associalité ; ceux qui osent mettre en doute son immanence ont forcément quelque chose d’inavouable à camoufler…

Pourtant, chaque jour, la reine Transparence égrène les périls qu’elle inflige à la société. Grâce à une technologie omnipotente, le secret devient une hérésie et la discrétion légitime, une injure au savoir universel. Par l’interconnexion qui caractérise nos vies pour le meilleur, s’insinue aussi dans les fonctionnements les plus intimes de la vie, et pour le pire cette fois, une sorte d’obligation à divulguer sa réalité comme si elle constituait une pièce indispensable à la compréhension de l’existence.

Livré au regard de tous, y compris du pouvoir, l’individu « transparent » s’enivre ainsi du sentiment de s’affirmer dans sa singularité, de s’épanouir dans un commerce parmanent tant avec autrui qu’avec la communauté considérée comme un tout « humanisé ». Ne pas obéir aux mille possibilités de communication qu’offre la technologie apparaît comme un crime social… ou une preuve d’arriération qui confine à l’arrogance.

La transparence, subitement si menaçante par ses exigences sans cesse renouvelées, n’est cependant pas un mal en soi. Au contraire. Comment imaginer une vie juridique, économique ou même intellectuelle sans transparence ? Elle engendre la confiance entre les partenaires et permet tout simplement l’échange. Comment conclure un contrat avec une personne qui se complairait dans des cachotteries infinies ? Comment converser avec un interlocuteur qui refuse de dire ce qu’il pense ? Comment nouer une relation juridique sans une mise en commun minimale de ce que chaque partie sait ? Ce n’est pas impensable.

Il n’empêche que l’invasion de la transparence pose d’insondables problèmes qu’aucun parti politique n’ose embrasser, et que tout un chacun fuit dans la compréhensible volonté de privilégier les avantages que nous apporte l’inventivité technologique de l’humain. L’abolition des distances abandonne pourtant l’individu au détenteur du pouvoir, alors que l’intrusion de la connexion virtuelle dans notre quotidien brise l’aspiration à la vie privée. Ces dangers sont souvent rappelés. Comment dès lors résoudre l’équation subtile entre la nécessité de la transparence, son inévitabilité technologique et les limites qu’il siérait de lui imposer ?

Lors d’un colloque organsisé par la société d’étudiants Helvetia à la fin du mois d’août dernier, deux types de réponse ont été fournis à cette lancinante question, qui atteint particulièrement le libéralisme, empêtré dans une profonde contradiction. Car comment penser la liberté sans une fluidité des échanges ? Mais, symétriquement, comment vivre la liberté sans un strict respect de la sphère privée ?

Philippe Nemo a posé comme principe que le libéralisme ne doit pas hésiter, malgré ses réticences face à l’action de l’Etat, à poser des limites claires, par la loi, au risque de baliser le chemin vers une dicature « orwellienne » (1).

Moins pessimiste, Beat Kappeler aperçoit la seule réponse dans l’éducation (2) . Il rappelle certes que la transparence, l’une des revendications centrales d’une génération 68 désireuse d’abattre le culte du secret qui prévalait à l’époque, a échappé à ses géniteurs. Mais personne ne peut, ni ne veut, stopper l’élan technologique : il faut donc apprendre à manier avec intelligence les outils informatiques de plus en plus puissants que nous avons à notre disposition.

Ces deux réponses se combinent et constituent une réplique judicieuse au raz-de-marée technologique qui nous submerge parfois. Nous souhaiterions toutefois ajouter un élément souvent évacué du débat sur la transparence. Cette soif de transparence ne se serait-elle pas hissée au rang d’idéologie de substitution, toute empreinte de rousseauisme, au service d’une civilisation qui se flatte d’être « désidéologisée » ? Sans traiter de la transparence, Shmuel Trigano, dans un récent essai, a montré que la société, loi de se « désidéologiser », était au contraire en train d’enfanter une nouvelle idéologie : le post-modernisme (3). Nous sommes en réalité en plein dans le sujet.

Trigano constate ainsi que le post-modernisme, qui s’infiltre dans tous les interstices du corps social, a plaqué ses propres grilles de lecture sur la compréhension du monde, désormais condamnée à la « dé-construction » permanente. Ce biais philosophique permet une remise en question systématique et globale de tout ce qui pourrait passer comme établi. La citoyenneté est suppléée par l’individu, l’international par l’humanité, la nation par l’universel sans frontières et dématérialisé, l’histoire par un récit déshistoricisé au-delà de mythes jugés périmés, les genres enfin par l’androgyne totalité naturelle.

Cet univers « dé-construit » se mue en un immense espace « anarchiste » organisé autour d’un circuit technologique vidé de toute entrave frontalière. En somme autour d’un immense réseau d’où tout pouvoir serait exclu, dans une égalité parfaite. Saint-Simon et combien d’autres poètes anarchistes, comme le médecin français Ernest Coeurderoy d’ailleurs proche des Helvétiens durant son exil lausannois au début des années 1850, n’ont-il pas chanté les vertus de ce monde dont la charpente serait édifiée autour d’une technologie (le chemin de fer à l’époque) qui éradiquerait les distances (4) ? Le « Un » romantique serait enfin rebâti. Le parti pirate, avec sa « lquid democracy », se rapproche de cette philosophie politique.

N’est-ce pas vers ce résultat que mène la transparence dogmatisée ? La transparence n’éveille-t-tele pas l’illusion de cette égalité parfaite, après l’extinction de toute différence, de toute aspérité ? L’égalitarisme, voilà la finalité d’un monde entièrement transparent. Plus besoin d’un totalitarisme fasciste ou communiste pour y accéder : l’individu se surveillera lui-même, emprisonné dans une sorte de « Ich-Diktatur » souvent dénoncée par les sociologues alémaniques et allemands (5). Or on sait que l’égalitarisme, comme l’a montré Tocqueville, est l’ennemi irréuctible de la liberté tout en surgissant comme la moteur d’un individualisme atone : comment être soi si l’on n’ose plus se différencier ? Mais arguer de sa différence si l’on est transparent, abandonné sans défense au jugement extérieur, est-il concevable sans risquer de s’extraire du « Tout » ? Ne subsite que le pur intérêt individuel…

Il convient dès lors, et assurément, d’endiguer le flot de la transparence inquisitoriale au nom du respect de la liberté. Mais, pour que ces bornes soient efficaces, il serait erroné de faire l’impasse sur un débat à haute teneur idéologique, toujours sous-jacent. Il y a un intérêt économique et intellectuel à la transparence, mais on ne peut oblitéer la question du pouvoir. A qui profite la transparence ? Au capitalisme, peut-être… ou aux apôtres de l’égalité pure ? Tout le monde n’a pas intérêt à la même transparence… Le libéralisme, lorsqu’il réfléchit aux limites à poser à la transparence, ne peut oublier cette dimension, peut-être encore plus dangereuse.

 

(1) Son dernier ouvrage : Esthétique de la liberté, Paris, PUF, 2014.

(2) Son dernier ouvrage : Leidenschaftlich nüchtern, Zurich, NZZ Verlag, 2014.

(3) La nouvelle idéologie dominante. Le post-modernisme, Paris, Herrmann, 2012.

(4) Olivier Meuwly, « Le romantieme libertaire d’Ernest Coeurderoy », in Alain Brossat (dir.), Ernest Coeurderoy (1825-1862). Révolution, désespoir et prophétisme, L’Harmattan et Forum ITS Lorraine, Paris, 2004, pp. 11-22.

(5) Jean-Luc Cachelin, « Gefangen in der Ich-Diktatur », in Privatsphäre,Swissfuture, Magazin für Zukunftmonitiring 02/14, pp. 10-12.

L’initiative populaire: un outil politique

Le 19 août dernier, sur les ondes de la RTS la Première, le conseiller aux Etats tessinois Filipo Lombardi n’a pu s’empêcher de reprendre un couplet de plus en plus fréquent sur l’abus dont serait victime notre vénérable droit d’initiative.

A ses yeux, comme à ceux de nombreux Suisses d’ailleurs, le droit d’initiative aurait été confisqué par des partis qui en auraient trahi les fondements originels en le métamorphosant en arme politique, à des fins purement électorales, sinon électoralistes. Dans son esprit, l’initiative a pour exclusive vocation de donner la parole à la société dite «civile», qui n’aurait, sinon, que peu de moyens pour s’exprimer dans le champ politique. Les partis, eux, de par leur ancrage dans les fonctionnements institutionnels, ne devraient pas avoir besoin d’y recourir.

Sont visés, bien entendu, l’UDC et le parti socialiste, deux partis qui, en effet, cumulent, privilège que seule la Suisse connaît, à la fois un statut de parti gouvernemental et de parti d’opposition. Si le double jeu qu’aiment pratiquer ces deux formations pose d’indiscutables problèmes, peut-on pour autant le confondre avec la question d’un éventuel abus du droit d’initiative?

Et si l’attitude parfois fort ambiguë qu’adoptent ces partis n’était pas justement nourrie par la nature elle-même de l’initiative, peut-être beaucoup plus ambivalente que ne le suppose M. Lombardi?

Reprenons les faits. L’initiative populaire existe certes dans la Constitution fédérale de 1848, adoptée après la Guerre du Sonderbund. D’un emploi complexe, et à la portée limitée, elle est rarement utilisée. Connue en revanche dans plusieurs cantons, elle hantera longtemps les cerveaux des fils de Tell…

Epris d’une démocratie directe qu’illustre la célèbre Landsgemeinde, le monde politique du XIXe siècle rêve d’en reconstituer la logique dans le monde moderne dont il est le porteur. Il sait que ces honorables, mais archaïques, assemblées sont la plupart du temps manipulées par les oligarchies locales. Mais là n’est pas le problème : ce qui compte, c’est l’idéal qu’elles véhiculent.

Un premier pas décisif vers l’instauration d’un système de démocratie directe est franchi avec l’introduction dans la Constitution fédérale, adoptée en 1874 après un premier projet rejeté deux ans plus tôt car trop centralisateur, du référendum législatif facultatif. Il sera désormais possible de contester une loi votée par les Chambres fédérales.

Porté par le mouvement démocrate, en gros l’aile gauche du parti radical au pouvoir sur le plan fédéral, il est immédiatement compris par le parti minoritaire, les conservateurs catholiques, très puissants en Suisse centrale, en Valais, au Tessin et à Fribourg, comme une arme redoutable qui leur permettra de bloquer les projets législatifs conçus par leurs adversaires radicaux. De fait, ils vont mener au Palais fédéral une véritable «guérilla» politique de tous les instants, même contre des textes à portée essentiellement technique.

Mais ce climat politique assez lourd suscité par le référendum a des effets, sur la durée, très positifs. Dès le début des années 1880, les radicaux comprennent que, sans un accord avec les minoritaires, sans un « consensus » avec eux, la mécanique fédérale dont ils s’estiment les garants risque d’être dangereusement enrayée. Avec la montée du socialisme, la voie est libre pour un arrangement au sommet de l’Etat entre les radicaux et leurs anciens ennemis du Sonderbund. En 1891 est élu au Conseil fédéral le premier conservateur catholique (le Lucernois Josef Zemp), qui rejoint les six radicaux en place.

Et c’est en 1891, justement, qu’est adopté le droit d’initiative! Les premières revendications autour de ce droit, au niveau fédéral, apparaissent dans le courant des années 1880. Il s’impose peu à peu comme un complément naturel du référendum, même s’il ne déclenche pas l’enthousiasme de maints radicaux au pouvoir : ils saisissent rapidement que l’outil est malcommode pour les gouvernants et qu’il pourrait compliquer la gestion des affaires publiques en la subordonnant aux humeurs populistes du citoyen érigé en constituant…

Le peuple n’en a cure et hisse ce droit au frontispice de la démocratie helvétique, d’où il ne tombera plus, bien que la première initiative ait tendance à apporter de l’eau au moulin de ses détracteurs: lancée en Argovie, et mâtinée d’indiscutables relents antisémites, elle exige l’abolition de l’abatage rituel. Un radical vaudois se gaussera d’un droit prétendument incarnation de la geste démocratique et qui s’embroche sur des questions de boucherie…

Puis le droit d’initiative va s’installer dans les mœurs politiques. Alors que les radicaux militent pour leur loi sur l’assurance-maladie, les socialistes, organisées en parti depuis 1888, donnent de la voix et lancent deux initiatives, l’une, qui n’obtiendra pas la nombre suffisant de signatures, sur la gratuité des soins médicaux et une autre, qui échouera devant le peuple, sur le droit au travail.

Les conservateurs politiques, bien que siégeant au Conseil fédéral, ne veulent pas rester silencieux et lancent à leur tour une initiative demandant une nouvelle répartition des droits de douane (alors la source principale du trésor fédéral) entre les cantons et la Confédération. Elle sera également balayée devant le peuple.

L’initiative populaire entame ainsi son cours pus ou moins glorieux selon les époques, mais sans jamais quitter sa dimension de nœud symbolique de l’acte démocratique suisse. Mais est-elle l’apanage des groupes de pression? M. Lombardi n’a pas tort quand il affirme que l’initiative appartient d’abord à la société civile, qui n’a en principe pas de relais dans les organes de l’Etat.

Elle jouera en effet ce rôle, très souvent, devenant un moyen d’instiller dans le discours politique des problématiques qu’ils auraient peut-être eu le réflexe, sinon, de snober : combien de grèves et manifestations paralysantes ont ainsi été évitées… Tout problème mérite débat ; en occulter un ne peut qu’attiser le ressentiment de l’un ou l’autre des groupes constitutifs du corps social.

M. Lombardi a cependant tort de croire que l’initiative, aujourd’hui, a dévié du cours que le constituant helvétique lui avait assigné aux origines… Il est clair que ce droit pose des problèmes inédits, de par sa fréquence ou de par certains sujets qu’elle aborde. Sans doute aussi les partis du centre ont-ils plus de peine avec cet outil, foyer d’une contestation jamais agréable pour ceux qui sont habitués au pouvoir… Mais elle a été conçue dès le début comme une arme à la disposition de tous, y compris des partis politiques !

Ramener les problèmes de la Suisse, ou des partis du centre, à la question de l’initiative, éclipserait sa réalité. Symptôme d’un malaise, elle ne sera jamais que le révélateur d’une crise en gestation. On peut regretter l’abondance d’initiatives; croire que ce droit n’est qu’un stimulant de la mauvaise humeur risquerait de conduire le politique vers une fausse analyse de la situation!

Franc-maçonnerie. Une affaire tessinoise récente

Emotion au Tessin en cette fin juillet… Un candiat PLR aux élections cantonales du printemps prochain a osé se présenter à une conférence muni d’une chevalière exhibant un symbole maçonnique…

Qu’un tel « événement » soit mis en évidence par les médias obéit peut-être à la torpeur de l’actualité nationale en plein été… En réalité, si les liens présumés entre la politique et la franc-maçonnerie ne passionnent plus que les amateurs des théories du complot, il n’est guère étonnant qu’il suscite quelque émoi dans un canton comme celui du Tessin.

Particulièrement marqué par le conflit entre radicaux laïcs et conservateurs défenseurs de la foi catholique, le Tessin a vécu de longues années au rythme de querelles politico-religieuses, parfois vidées par fusils interposés à la fin du XIXe siècle. L’affaire de la bague rappelle simplement que, si les blessures de l’histoire se sont certes cicatrisées, la vie politique demeure toujours sensible aux symboles et se nourrit quotidiennement des combats idéologiques du passé.

Mais quelle fut l’influence de la franc-maçonnerie sur la construction de la Suisse ? Non négligeable, à tout le moins. Le siècle des Lumières vit en symbiose avec l’idéal progressiste véhiculé par la franc-maçonnerie. Celle-ci se mue même en phénomène de mode et la noblesse n’a pas honte de la fréquenter avec assiduité.

Les choses se gâtent avec la Révolution française. Très vite émerge le soupçon, dont l’abbé Berryer se fera l’ardent propagateur, que la geste révolutionnnaire a été pensée au sein des loges. De fait, si nombre de chefs révolutionnaires ont en effet appartenu à la franc-maçonnerie, il apparaît surtout que l’Eglise redoute de voir surgir une organisation qui s’abreuve elle aussi à une vision transcendante du monde. Le catholicisme ne peut supporter l’éventuelle concurrence que la franc-maçonnerie est accusée d’exercer sur les âmes, par l’inermédiaire de son armée de prosélytes… et de saculture du secret.

En Suisse aussi, on repère nombre de leaders de la révolution qui ont accepté de se vêtir du tablier traditionnel. Dans le canton de Vaud, encore possession bernoise, le camp favorable à l’indépendance recrute en masse dans les rangs de la franc-maçonnerie : La Harpe, Glayre, Muret, Verdeil ou encore Antoine Miéville, le fondateur de la Gazette de Lausanne, ont été initiés.

Les combats politiques qui succèdent à l’ère napoléonienne, entre partisans de la Restauration et amoureux de la vertu républicaine, vont créer une scission durable dans le champ politique. A ceux-ci, nombreux en loge, s’opposeront inexorablement ceux-là, zélateurs de la primauté de la religion catholique.

La Suisse moderne en formation reproduit, dès les années 1840, le même clivage. Les radicaux, qui se sont progressivement séparés des libéraux, se bousculent aux portes des ateliers, plus en Suisse romande et au Tessin qu’en Suisse alémanique, il est vrai. La maçonnerie d’outre-Sarine pourra néanmoins s’enorgeuillir de la présence avérée danss es rangs de deux conseillers fédéraux, dont Jonas Furrer, premier président de la Confédération.

Ecole laïque et obligatoire, amour du progrès, libéralisme social : voilà des principes qui unissent autant les radicaux que les francs-maçons. Les parcours croisés sont dès lors inévitables et seront innombrables. La franc-maçonnerie devient ainsi l’un des vecteurs des théories radicales et un vivier de formation des futurs cadres du parti, à l’instar des sociétés d’étudiants Zofingue ou Helvetia, selon les cantons.

Dans le canton de Vaud, Louis Ruchonnet, à la fois Helvétien enthousiaste et franc-maçon fidèle, sera conseiller fédéral de 1881 à sa mort, survenue en 1893, et incarnera cette maçonnerie radicale parvenue à son apogée, mais aussi l’esprit pacifiste que la Suisse sait cultiver. Adepte d’une réconciliation entre le capital et le travail, il fonde des coopératives et soutient de nombreuses sociétés philanthropiques, mais n’hésite pas à croiser le fer avec se adversaires consrvateurs catholiques.

Alors que les radicaux préparent l’expulsion des jésuites et l’interdiction des congrégations, en 1871, le chef conservateur au Conseil national, le Lucernois Segesser, réclame un mesure parallèle qui frapperait les radicaux : la fermeture des loges ! Stupeur chez les radicaux, sans suite tant la majorité radicale, où plusieurs « frères » occupent les premiers rangs,  est alors inattaquable : entre 1848 et 1920, Erich Gruner a identifié 110 parlementaires francs-maçon, dont 68 Romands et 10 Tessinois.

Homme d’Etat, Ruchonnet s’engagera toutefois avec force pour la pacification religieuse en Suisse et le franc-maçon se verra honorer d’une médaille… par le pape Léon XIII, père de la doctrine sociale de l’Eglise ! La présence maçonnique parmi les radicaux battra cependant tous les records à Genève où, au tournant du siècle, les quatre chefs du radicalisme local, Favon, Gavard, Lachenal et Moriaud, sont francs-maçons. Et à Neuchâtel : en 1902, un radical dissident se fait élire au Conseil national sur un programme expressément antimaçonnique…

Puis la situation s’apaise, moins de franc-maçons accèdent au postes les plus en vue. Jusqu’en 1937, lorsque le colonel Fonjallaz voit son initiative contre la franc-maçonnerie largement refusée par le peuple. Sauf à Fribourg, canton marquée par une forte culture catholique…

Cette forte présence maçonnique dans les rangs radicaux n’aura pas la même influence qu’en France où le Grand Orient participera directement, en 1901 à la fondation du parti radical-socialiste, avec Emile Combes ou Léon Bourgeois, tous francs-maçon et héritiers des républicains des années 1880 Jules Ferry ou Léon Gambetta, eux aussi initiés.

L’ « affaire » tessinoise a eu des précédents !

 

1914-1918: un siècle après… et tant de questions encore ouvertes!

Les commémorations en souvenir du début de la tragédie de 1914 battent leur plein ; les étalages des libraires regorgent de publications plus ou moins inédites et plus ou moins bien conçues ; les médias se sont emparés du sujet, en réponse à une demande évidente.

Pourquoi une telle avidité de savoir à propos d’une événement qui a déjà fait couler tellement d’encre ? Une éperdue quête de sens dans un monde contemporain qui en manque tant, et alors même que la guerre 14-18 ne semble pouvoir exhiber que son absurdité ? D’où peut-être  cette si grande proximité entre nos sociétés ocidentales en plein désarroi et les combattants d’il y a cent ans : la connivence commune de participer à un monde qu’on ne comprend pas…

La Grande Guerre ne cesse de tenailler nos consicences. Une démarche non dénuée d’un certain paradoxe : comment s’interroger sur les massacres et les désastres de 14-18, eux qui paraissent presque dérisoires face aux génocides et destructions massives provoqués par la Seconde Guerre mondiale ? Après tout, que peuvent signifier Verdun et Tannenberg lorsque l’on doit absorber la Shoah et Horoshima ?

Malgré ses successeurs dans l’horreur, la Première Guerre mondiale reste un événement effrayant, matriciel dans les phénomènes qu’elle déclenche, prophétique aussi, dans sa démesure qui annonce les drames du XXe siècle. 39-45 ne peut éclipser 14-18 sous prétexte d’une cruauté démultipliée.

C’est par son absurdité même que la guerre qui devait être la dernière fascine l’observateur moderne. A chaque question qu’elle soulève, elle renvoie inexorablement à l’essence de l’Homme et de l’Histoire. Comment se fait-il que des peuples se soient étripés avec une telle hargne pour une guerre qu’appparemment personne ne souhaitait ?

Des questions qui expliquent la permanence de questions polémiques, qui ne seront sans doute jamais éteintes.

Sur les causes du conflit d’abord. Les puissances centrales portaient le fardeau de la responsabilité de la guerre depuis le traité de Versailles, et ses définitifs articles 231 et 232. Dans les années 1960, un Allemand, Fritz Fischer, a cimenté le verdict prononcé au soir de la guerre : l’Allemagne aurait pu freiner la machine infernale enclenchée par son allié austro-hongrois et s’est tu, car elle avait besoin de cette guerre pour parachever son processus d’intégration nationale consacré un demi-siècle plus tôt, également à Versailles.

En automne 2013, l’Australien Christopher Clark a choisi de ne pas s’aligner sur les diktats de la tradition historiographique et repris l’enquête, en partant du foyer même de la guerre : la Serbie et la crise des Balkans dont elle est l’un des acteurs majeurs depuis des années. Et, en définitive, pour Clark, tous les pays impliqués avaient un bonne raison de laisser les événements d’août 14 s’enchaîner dans leur fatalité : chacun se sentait dans la peau de l’agresssé…

La réaction allemande n’a pas tardé. D’abord empêtrés dans ces commémorations qui ne renvoient qu’à un événement secondaire de leur histoire, les historiens allemands ont dû se réapparopirer une guerre abandonnée à quelques spécialistes.

Sans doute la guerre de 14 a-t-elle été engloutie dans la catastrophe nazie ; sans doute doit-elle être étudiée pour elle-même pour pouvoir éclairer plus profondément ce qui adviendra par la suite. Il n’empêche que rien, selon la majorité d’entre eux, ne justifie d’abolir les thèses « fischeriennes ». Engluée dans un complexe obsidional transformé en ingrédient constitutif de son identité, l’Allemagne a récolté la tempête qui grondait dans le cerveau de son instable empereur et de ses généraux prussiens.

Les polémiques ressurgies à l’occasion du centenaire ne se limitent pas aux causes du conflit. Plusieurs historiens français ont ainsi passé à nouveau au crible la conduite de la guerre. Par leurs décisions ridicules, leurs promesses intenables, leurs stratégies se contentant de répéter les erreurs déjà commises, les généraux n’ont-ils pas sublimé l’absurdité d’une guerre qui, bien que novatrice par les moyens de destruction qu’elle a engendrés, s’est immobilisée dans une guerre de siège sans issue, avec des tranchées en lieu et place des  citadelles d’antan ?

Dans son 1915. L’enlisement, sorti en 2013, Jean- Yves Le Naour lance un violent réquisitoire contre les généraux français et en particulier contre le premier d’entr eux, le généralissime, Joffre. Manipulateur, engoncé dans un ego surdimensionné, froidement incompétent, accroché à une sagesse qui faisait du mutisme l’apogée de sa réflexion, Joffre porte une lourde part des défaites qui se sont succédé de 1914 à son départ, après l’échec  la Somme.

Un départ qui scandalise l’auteur, puisqu’il se matérialisa sous la forme d’une promotion… Même la Marne ne lui doit rien, puisqu’il a sans doute repris l’idée de Gallieni… Joffre : un dictateur qui méprisait le politique et qui n’a cesssé de mentir en théorisant une guerre d’usure mensongère puisqu’elle usait surtout ses propres forces…

En 2014 a été publié une sorte de réponse indirecte. Dans son Joffre, Rémy Porte se demande si l’on peut taxer les généraux d’incompétence sans les remettre dans le contexte dans lequel ils devaient exercer leur commandement : Joffre a dû travailler sous la pression du politique et à dû, comme ses collègues étrangers, se colleter avec une guerre dont personne n’avait imaginé les contours inhumains qu’elle revêtirait. Le culte de l’offensive semble alors incontournable et la majorité des hauts commandants découvrent le feu en août 1914… Et Foch ou Castelnau n’ont-ils pas eux aussi perdu leurs fils au front ?

L’acte d’accusation de Le Naour aurait été encore plus convaincant s’il s’était abstenu de recueillir le témoignage, contre Joffre, du général en chef britannique Douglas Haig, qui a lui aussi brillé par son incompétence en ordonnant lui aussi un nombre incalculable d’offensives vouées à  un échec sanglant. Et les Allemands étaient-ils toujours meilleurs ? Comme le rappelle Paul Jankowski dans son Verdun, les motifs qui ont poussé Falkenhayn à lancer l’offensive de Verdun ne sont à ce jour toujours pas éclaircis…

Au bas de la hiérarchie militaire, la polémique ne se calme pas non plus. Grand artisan d’une anthropologie renouvelée de la guerre, Stéphane Audouin-Rouzeau, seul ou avec Annette Becker, a voici quelques années déjà disséqué les cheminements intellectuels et moraux ayant conduit  des millions d’hommes à accepter une guerre qui, avant de devenir la première guerre « totale », s’est très tôt distinguée par la dimension absolue qu’elle a occupée dans les esprits.

Comment ont-ils tenu dans l’horreur des tranchées ? Pour Audouin-Rouzeau et Becker, hostiles à une histoire de la guerre qui réduirait le soldat au rang de victime expiatoire et auteurs également de travaux précurseurs sur l’effet du deuil sur la société d’après-guerre, une sorte de « patriotisme défensif » anime les soldats, convaincus très tôt de se battre au nom de la civilisation contre le barbare, forcément dans l’autre camp.

En France, les mutineries de 1917, par exemple, ne s’apparentent nullement à un refus de combattre en soi, mais à une forme de dépit face à des opérations mal dirigées et meutrières. Et l’afflux de volontaires en Grande-Bretagne ne dénote-t-il pas une soif de rejoindre les drapeaux qu’on ne peut assimiler à un réflexe purement moutonier ?

On connaît la réponse de Frédéric Rousseau, qui a voulu suivre le militaire dans sa tranchée, dans son quotidien, dans sa sexualité aussi : à cette logique du « consentement », il oppose une logique de la résignation, de l’obéissance servile, de la volonté de ne pas se déshonorer face à l’ennemi. Il reproche à Audouin-Rouzeau d’étendre abusivement  un sentiment patriotique porté par les élites au « ressenti » du simple soldat. Sans doute une religiosité inédite refait-elle surface face à la mort omniprésente ? Mais parle-t-on vraiment de Dieu ?

Dans son Tous unis dans les Tranchées ? 1914-1918, les intellectuels rencontrent le peuple, paru en 2013, Nicolas Mariot reprend en gros la même thèse. Il est indéniable qu’un patriotisme profond transpire des écrits des intellectuels qui se retrouvent sous le feu, comme officiers ou, plus rarement, comme simples soldats. Mais peut-on dire que ce sentiment est partagé par la troupe ? Il en doute…

Etudes passionnantes qui,à  chaque fois, inaugurent des perspectives nouvelles sur un conflit qui, contre toute attente, demeure à bien des égards mystérieux. Le corpus de sources, gigantesque, ouvre sans cesse de nouvelles gammes d’interprétations. Mais pouvait-il en aller autrement pour une guerre qui  se refuse un responsable unique, bien déterminé ? En 1939, le rôle du méchant est distribué de façon précise, tandis qu’en 1914…

Ernst Jünger ou l’individualité triomphante

Le siècle d’Ernst Jünger, né en 1895 et décédé en 1998, quelques mois avant son cent troisième anniversaire, épouse le siècle historique. Une récente biographie (Ernst Jünger.Dans les tempêtes du siècle, Fayard) rappelle combien la vie de Jünger, dans les controverses qu’elle a suscitées, se confond avec la période qu’il a survolée de sa superbe arrogance.

Une arrogance, ou plutôt un amour de la vie qui l’a autorisé à mérpiser la mort et à franchir tous les obstacles que le vie a dressés sur son destin, des innombrables balles qui pleuvaient sur les tranchées où il s’est battu de 1915 à 1918, aux lourds reproches accusant son farouche nationalisme d’avoir préparé l’avènement du nazisme.

Dû à la plume de Julien Hervier, par ailleurs traducteur de celui qui sera blessé quatorze fois sous le feu ennemi, l’ouvrage replace le grand écrivain dans son siècle, avec ses contradictions qui sont aussi celles de son temps.

Au fil de son récit, l’intrépide officier du Kaiser, loin de n’être qu’un simple écrivain, loin de n’être que l’auteur des Orages d’acier,  l’une des chroniques les plus puissantes de la guerre vécue au front, s’épanouit comme l’incarnation d’une pensée politique qui accompagne l’Allemagne depuis la naissance de la « nation allemande », au début du XIXe siècle : le romantisme philosophique.

Est-ce pertinent de vouloir classer politiquement Ernst Jünger? Un ultranationaliste? Assurément. Peut-on se contenter de cette trop simpliste étiquette ? Dans quelle vision du monde s’insérait ce nationalisme qui le fera saluer, même au crépuscule de son existence, le fait de mourir pour sa patrie?

Son nationalisme resterait incompréhensible si on le dissociait, justement, de ce romantisme philosophique qu’exhale son œuvre. La vie de Jünger se dissout dans son œuvre, comme le Moi accède à sa liberté en fusionnant avec le monde.

Ses angoisses et ses fascinations se toisent dans un dialogue abolissant toute distance entre l’homme et le poète, dans une unité romantiquement reconstruite. Jünger est son œuvre, une posture dont ses critiques, notamment durant la Seconde Guerre mondiale, s’empareront pour dénoncer son détachement apparent, durant les heures sombres du nazisme.

Le soldat téméraire, volontaire pour toutes les missions périlleuses, le trompe-la-mort insolent qui défie l’ennemi en refusant de le haïr,  vit en réalité dans une cohérence intellectuelle qui le protégera autant des shrapnells que des attaques ultérieures dont il fut l’objet.

Son nationalisme ne se réduit pas à l’amour puéril d’un drapeau. Au contraire, il se hisse au rang de maxime de vie dans le rejet absolu d’une démocratie bourgeoise qu’il juge décadente, comme dans la vénération d’un vitalisme qui réconcilierait l’individu, morcelé, fragmenté par le rationalisme des Lumières, avec le cosmos, la nature-mère, Gaïa.

Jünger serait-il réactionnaire ? Jünger est un révolutionnaire, qui ne rêve que de la dislocation définitive de l’ordre bourgeois. Pour lui, l’Empire allemand mérite le respect non par la force militaire dont il se repaît, mais comme matrice organique de l’union entre l’individu et sa terre natale, source de vie. Sa haine du bourgeois renvoie l’écrivain du côté d’un anarchisme de droite nourri de la pensée de Nietzsche et négateur à toute forme de nihilisme.

Ce nationalisme qui imbibe toutes les fibres de son corps ne pouvait que séduire les nazis. Et, réciproquement, l’écrivain qui entend sublimer le combat, magnifier la souffrance endurée par les soldats revenus du front au nom d’une guerre menée contre la froide raison, ne pouvait qu’assister avec intérêt à l’émergence de forces nouvelles, ostensiblement hostiles à la République de Weimar.

Mais Jünger se déclare vite déçu de la médiocrité des nouveaux maîtres de l’Allemagne, éloignés de l’esprit aristocratique qu’il révère. Et, surtout, il s’énerve de leur antisémitisme, qui lacère la communauté nationale en expulsant l’une de ses composantes. Son choix de l’ « exil intérieur » excitera néanmoins l’ire de ses contempteurs. Mais la nation n’est pas une fin en soi.

Le romantisme « jüngerien » se parachève dans la passion que ressent l’écrivain pour la nature, face visible du cosmos, aboutissement du nationalisme authentique. L’écologie naissante des années 70 l’enthousiasme, mais ce ne sera jamais celle des Verts, qui s’installent à ce moment dans le paysage politique et dont il repousse les conceptions sociétales.

Gaïa omniprésente, transfiguration du grand Tout de Friedrich ou de Wagner : dans la nature, telle qu’il la « ressent », telle qu’il la voit, se forme la vie qui inonde le monde, lui insuffle un élan supérieur, le sculpte dans une transcendance aux relents parfois panthéistes.

Jünger, passionné d’entomologie, herboriste éclairé, entretient d’ailleurs un rapport ambigu avec la technique : admiratif des inventions inouïes dont il est le spectateur éberlué, il s’en méfie aussi, car il perçoit en elles les agents putréfacteurs d’un monde qui se coupe de ses racines.

Son intérêt pour l’astrologie s’explique pareillement par sa volonté de renouer avec ce cosmos que la modernité dont il est le rémoins désagrège.

Son engagement écologiste se comprend ainsi comme un prolongement de la sauvegarde d’une nature comme réceptacle de la nation… et de la nation comme expression humaine d’une nature génératrice de la vie.

Dans ce sens, la trajectoire Ernst Jünger fait penser à celle du Suisse Gonzague de Reynold qui, d’un nationalisme absolu penchant vers le salazarisme, l’entraînera vers un écologisme affirmé, dont il sera l’un des pionniers en Suisse.

Le retour de la géopolitique ou le triomphe de l’innocence

Lors du dernier Forum des 100 de "L’Hebdo", l’ancien ministre des affaires étrangères allemand, le Vert Joschka Fischer, l’a affirmé doctement: «La géopolitique est de retour!»

Dans son numéro du 18 juin 2014, l’hebdomadaire de Hambourg Die Zeit surenchérit: la fin de l’histoire prophétisée par l’Américain Francis Fukuyama et qui devait consacrer, après l’effondrement du communisme, l’avènement définitif de la démocratie libérale, n’était qu’une pause, et la «Machtpolitik» est en marche. Que Fukuyama ait été en partie mal compris au moment de la sortie de son livre, dans les années 1990, qu’il ait surtout voulu montrer qu’aucune forme politique ne pourrait dépasser la démocratie libérale conçue en Occident, ne change rien à l’affaire.

Ce qu’il convient de retenir de ces deux exemples, c’est le constat de nullité qui frappe désormais la lecture de l’histoire en cours depuis la chute du Mur et l'hégémonie dans le langage tant scientifique que politique. Et pas seulement en Allemagne. Car les prédictions dont Fischer et Die Zeit se font les relais valent en réalité aveu… Aveu d’ignorance, aveu d’aveuglement, aveu d’impuissance. Une génération après l’écroulement de l’empire soviétique, une génération après le traité de Maastricht qui devait poser les fondements d’une Europe politique qui laisserait la portion congrue aux Etats nationaux, on feint de découvrir la réalité politique et historique… telle qu’elle a toujours été!

Toute à sa conviction d’incarner l’aboutissement du postnationalisme, sourde aux avertissements surgis d’un monde autrefois sous-développé mais en train de prendre conscience de lui-même et, enfin, méfiante à l’égard de l’universalisme juridique porté par l’Occident, l’Union européenne a, sans doute malgré elle, donné corps à l’illusion d’un remplacement de l’instabilité politique par la sécurité technocratique, pour le bien de tous.

Il serait malhonnête, et trop facile, de reporter sur l’Union européenne des erreurs d’analyse qui incombent avant tout au monde intellectuel en activité sous nos latitudes. Selon les schémas de pensée plus ou moins inspirés du marxisme et  dans lesquels nombre d’intellectuels demeurent  enserrés, le monde se trouvait sur le point de quitter les marais spongieux des archaïsmes nationaux, religieux ou traditionalistes. Avec l’accord tacite du libéralisme qui partage la même lecture historique du progrès, la raison devait ainsi s’imposer sous les auspices bienfaisants d’une dialectique liberté-égalité arbitrée par l’Etat de droit libéral et providentiel.

Fruit heureux de ce mariage, la mondialisation a toutefois mis en évidence une réalité niée sous les effets de la prospérité: l’histoire n’est jamais fixe. Tout «état politique» est mobile, sujet à des modifications plus ou moins fortes, malléable au gré d’une actualité par définition imprévisible. L’histoire n’est jamais achevée et toute légitimité ne s’adosse qu’à une réflexion historique sans cesse réalimentée, réajustée, perméable au nouveau, à l’inattendu aussi. Engluée dans un marxisme qui noyait sa vision du progrès dans un déterminisme étroit, comme l’avait dénoncé en son temps Raymond Aron, la science historique s’est évertuée à sous-estimer l’événement, le rôle des idéologies, le poids des personnalités placées au postes de commandement.

Alors que le libéralisme ne s’est pas révélé apte à opposer à ce mantra de la recherche une lecture plus souple de la réalité historique, les phénomènes qui se succèdent à la une des journaux désarçonnent, étonnent, effraient, mais restent souvent incompréhensibles. Ils échappent en tous les cas à nos cadres de pensée obstrués par une approche déshistoricisée de la politique, forgée depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et à son apogée dans les années 1990.

Ainsi en va-t-il du retour du religieux à travers l’islam et de celui des nations, en Occident sous une forme populiste, ailleurs dans un combat contre les valeurs dites occidentales, comme dans la Russie actuelle, prisonnière de son séculaire antagonisme entre slavophiles et européanophiles. On redécouvre que la liberté n’est pas qu’individuelle, qu’elle peut aussi se parachever dans le collectif, dans le groupe, dans la nation, dans la foi. Qu’elle se décline sous différentes formes, que la psychologie des individus et des peuples peuvent se combiner mais aussi se contredire.

Le constat s’affiche soudain:  nos démocraties occidentales sont fragiles. Mais elles le sont, non parce qu’elles croient au règne de la raison, mais parce que, faute de penser leurs propres ressorts, elles sont désarmées face à d’autres rationalités qui se soustraient à ses cadres inteprétatifs habituels.

Oui, l’histoire n’avance pas en ligne droite vers une quelconque Vérité. Elle est subordonnée à une foule de soubresauts, dus aux personnes, aux volontés même irrationnelles des gouvernants ou d’autres acteurs du jeu socio-politique, au hasard… ce hasard que certains sociologues souhaiteraient enfin voir expulsé de la vie.

En cette année du centenaire du début de la Grande Guerre, certains se demandent si tous les ingrédients ne sont pas réunis pour de nouveaux délires guerriers à grande échelle. La question n’a guère de sens. En revanche, les débats et polémiques relancés à la faveur de ce lugubre anniversaire devraient nous éclairer sur un point au moins. Cette guerre fascine notamment par l’incroyable décalage entre la vanité des motifs qui ont présidé à son éclatement et l’immensité des désastres qu’elle a provoqués. Etudier ses causes renvoie à l’accumulation des hasards malheureux, des malentendus, des intentions cachées, des idéologies dominantes ou en développement, des sympathies ou antipathies auxquels la chaîne fatale des événements s’arrime.

C’était il y a cent ans. Croit-on que l’histoire ne puise plus dans les mêmes tréfonds de l’âme humaine?

Pour comprendre notre temps, il faut toujours scruter les âmes de ceux qui agissent au premier plan ou dans les coulisses, qui s’expriment, qui pensent, qui «font» l’actualité.

En dehors des catégories trop rigides et faussement explicites. En dehors de nos a priori, nos préjugés. La palette est tout simplement plus large: s’ajoutent maintenant les réseaux sociaux!

A une époque où on réduit l’histoire à une juxtaposition de statistiques, comme le montre le best-seller de Thomas Piketty, et où l’enseignement des relations internationales, sans doute parce ce qu’elles ne s’inscrivent dans aucune «morale» à la mode, tend à être évincé des programmes universitaires, cet appel devait être lancé!

IL Y A CENT ANS DEBUTAIT LA PREMIERE GUERRE MONDIALE

On croit tout connaître de cette guerre particulièrement cruelle qui a ravagé l’Europe entre 1914 et 1918. Pourtant, au fur et à mesure que s’éteignaient les derniers acteurs du conflit, les tenants et aboutissants de cette guerre se sont progressivement effacés des mémoires.

Depuis quelques décennies néanmoins, une abondante littérature a revisité maints aspects moins ou peu connus de la guerre. Alors que l’histoire militaire proprement dite restait en vogue dans les pays anglo-saxons, la France s’est de plus en plus tournée vers d’autres dimensions, notamment anthropolgiques, de la guerre, des conditions de vie des soldats, des relations ambivalentes entre le front et l’arrière.

Témoin l’étude fondamentale de Frédéric Rouseau, sortie en 1999 et rééditée pour la circonstance, nantie d’une postface originale. Comment les combattants de tous les pays ont-ils tenu? Question obsédante mais polémique aussi. Entre tenants de l’engagement patriotique et ceux d’une obéissance plus contrainte, davantage liée à l’effet de groupe, le débat n’est pas clos (1).

L’Allemagne, quant à elle, réapprend à s’intéresser à cette guerre presque malgré elle: «drôle» de défaite, elle apparaissait dans l’historiographie germanique avant tout comme l’incubateur des désastres ultérieurs. Même si un Gerd Krumeich, entre autres, œuvre depuis longtemps pour une meilleure connaissance de la guerre vue du côté des vaincus, déclarés tels par le Traité de Versailles (2).

Première guerre « totale », où s’affrontent des masses humaines gigantesques et appuyées par des moyens de destruction et logistiques tout aussi colossaux, la guerre de 14 frappe les esprits. Et cette fascination, sans doute à certains égards un peu morbide, mais nourrie par la démesure titanesque des combats, ne fléchit pas.

Une fascination grossie de l’absurdité des motifs ayant présidé à l’éclatement du conflit. Ce conflit qui « invente » la mort anonyme, au fond d’une tranchée mille fois labourée par des flots d’obus, métaphore sanglante d’une société de masse naissante.

Surtout, la guerre comme césure à la fois politique, sociale et culturelle, s’est fortement inscrite dans les esprits. Il y a indiscutablement un avant 1914, et un après. Certes, la guerre n’a rien inventé, et a servi de catalyseur à des bouleversements sociaux en gestation depuis la fin du XIXe siècle mais prêts à exploser à la faveur d’une guerre qui touchera les populations dans leurs tréfonds comme aucune guerre auparavant.

Le centenaire célébré en cette année 2014, avec ses biblothèques d’ouvrages scientifiques inédits ou réédités, ses collections d’albums photos sépia, offre une occasion inestimable de reprendre une foule de questions encore dormantes, malgré le temps écoulé.

Une production bigarrée, qui n’hésite pas à agiter le corde sensible d’un lecteur persuadé que la guerre moderne se réduit à ses drônes invisibles. Mais aussi de qualité souvent, avec moult questionnements nouveaux, parfois doublés de documentaires télévisés, comme le passionnant 14. Des armes et des mots difusé par RTS 2 au cours du mois de mai.

Chose surprenante, c’est au chapitre des causes du conflit, que l’on subodorait réglées depuis longtemps, qu’ont surgi les premières polémiques liées au centenaire. L’historien australien enseignant à Cambridge Christopher Clark a fait sensation en réévaluant  les responsabilités des différents protagonistes des jours sombres de juillet et août 1914 (3).

Portant son regard sur les Balkans et le rôle calamitieux de la Serbie, l’auteur en vient à relativiser les menées de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie. En définitive, selon lui, tous les futurs belligérants  méritent leur place sur le banc des accusés, tous ont jeté leur pellée de braises dans un feu qui menaçait à tout moment de s’embraser.

Cette thèse a fortement ébranlé les Allemands, qui s’étaient habitués, après les travaux fondateurs de Fritz Fischer dans les années 1960, à porter l’entière responsabilité du drame, à devoir payer encore longtemps les errements de leur fantasque Kaiser… Un Guillaume II d’ailleurs enfin plus accessible au lecteur francophone, notamment grâce à la biographie que lui consacre Charles Zogbibe (4).

L’historien de Fribourg-en Brisgau Jörn Leonhard a immédiatement répondu à son confrère britannique (5). Sans doute le nationalisme venimeux des Serbes a-t-il eu des conséquence catstrophiques, mais pas au point de dédouaner les puissances centrales.

L’Autriche-Hongrie n’a-t-elle pas fait preuve d’irresponsabilité en imposant au gouvernement de Belgrade, accusé de se cacher derrière les assassins de François Ferdinand, un ultimatum au termes purement inacceptables ? Et l’Allemagne n’est pas en reste : n’a-t-elle pas délivré une carte bien trop blanche à son allié ? Elle avait les moyens de réfréner les ardeurs belliqueuses de l’Etat-major autrichien et n’a rien fait…

Depuis, le débat fait rage, notamment dans les colonnes de l’hedomadaire Die Zeit. Ainsi, dans un récent numéro, l’historien John C. G. Röhl, a-t-il une fois de plus tenté de démontrer que le militarisme glorifié outre-Rhin avait prédiposé les esprits à une guerre qu’ils attendaient en réalité avec impatience (6).

Centenaire oblige, d’autres questions ont recouvré droit de cité.  Sur l’engouement présumé des populations à l’annonce de la guerre, par exemple. On allait enfin en découdre, a-t-on longtemps affirmé ! Depuis longtemps, cette image idyllique a été corrigée : c’est plus la consternation et le fatalisme qui ont accueili la nouvelle… Une résignation qui permettra aux soldats d’endurer pendant qutre longues années des horreurs qui n’en finissaient plus.

Mais il ne faut s’y mépendre : la guerre a aussi suscité la joie et l’enthousiasme. En témoigne le cas de Guillaume Apollinaire (7), qui n’avait de cesse de fustiger la lâcheté de ses confrères artistes prudemment retirés dans des pays neutres… Et un Félix Vallotton vivra très mal le fait d’avoir été réformé en raisons de son âge alors qu’il tenait à apporter sa contribution à la défense de sa patrie d’accueil.

D’autres sujets refont également surface. Ainsi les premières batailles sur le front occidental ont-elles réapparu dans une historiographie qui avait eu tendance à les laisser de côté, tant elles symbolisaient à elles seules les incohérences des généraux. Deux livres viennent conforter cette première analyse en scrutant les batailles de Charleroi et de Rossignol, théâtre de la bataille la plus meutrière de l’histoire de France (8).

Alors que Verdun, en France, ou la Somme, chez les Anglais, ont aspiré toutes les énergies historiennes, tant les combats qui ont eu lieu dans ces deux secteurs ont rapidement atteint le rang de mythes de part et d’autre de la Manche, il était important de replacer la focale sur les combats du début de la guerre, qui n’ont longtemps intéressé que les Anglo-saxons (9).

Tout ce qui sera reproché aux hauts commandements de tous les pays concernés se retrouve en condensé dans l’accumultation de décisions erronées qui vont scander les premiers jours de la guerre. Le culte de l’offensive peut être ainsi à nouveau condamné, comme l’impéritie de nombreux généraux qui découvraient le feu entre l’Alsace et les Flandres. Avec de conséquences dramatiques pour les « pantalons rouges », jetés sans gloire à l’assaut des mitrailleuses allemandes.

Les défaillances furent innombrables, les généraux effondrés sous le poids de leurs responsabilités se comptent en dizaines. Les purges qui suivront le miracle de la Marne, comme l’appelleront les Français, permettront à un nouvelle génération d’officiers de connaître des promotions rapides et de remplacer des généraux dépassé par les événements, en réitérant hélas les mêmes erreurs.

Mais rien n’est simple. Pour contester ce mythe d’une offensive comme doctrine unique de combat, certains ont répliqué sur un double axe. D’une part, que tous les pays, peut-être emplis de l’espoir vitaliste d’une guerre régénératrice qui ne se gagnerait que dans le corps-à-corps décisif, ne voient le combat qu’à travers des masses d’hommes lancées contre l’ennemi, y compris chez les Allemands et les Austro-Hongrois.

Un second argument est avancé, surtout par les Français défendant les décisions des généraux. La doctrine de l’offensive ne se répand à l’Ecole de guerre, notamment dans l’enseignement du futur Maréchal Foch, que dans les années 1910, avant de pénéter les manuels de combat au début de la guerre seulement. L’offensive à outrance obéirait donc à une sorte de « Zeitgeist », et non à une stratégie aussi délibérée qu’irresponsable.

Il n’empêche. La guerre de tranchée, qui succède à la guerre de mouvement de premiers mois, ne va-t-elle pas répéter jusqu’à l’absurde la conviction vaine que la guerre pourra être conclue grâce à des assauts concentrés sur ce que chaque général, dans tous les camps, croit à chaque fois avoir repéré comme le point faible du dispositif adverse ?

Avec autant d’échecs à la clé, mais une logique perverse s’enclenche, tragique. Les pertes immenses de la précédente offensive justifient mécaniquement l’opération suivante : les camarades morts ne doivent pas être tombés pour rien !

Ce retour à la bataille comme enjeu de l’histoire, tout de même nécessaire lorsqu’on aborde une guerre de l’ampleur de celle de 14-18, renvoie à la question des commandants en chef. Les propos qui précèdent tendent à confirmer le jugement définitif que l’histoire semblait avoir rendu à leur égard.

Sans doute leur popularité, même au lendemain de la guerre, préservée dans un sorte de communion de pensée entre chefs et soldats qui devaient se rassurer quant à l’utlité des sacrifices consentis, ne résiste plus à l’analyse. Trop d’erreurs ont été commises ; trop de promesses, d’ailleurs intenables, ont été proférées ; trop de soldats ont été envoyés à la mort dans des opérations mal préparées ; et la coordination entre l’infanterie et l’artillerie a rarement fonctionné de manière optimale.

Le passage des plans d’Etat-major à la réalité du terrain s’est souvent enlisé dans une vision trop imprécise des combats : trop de barbelés, promis à la destruction sous le feu des canons, se dressaient dans leur redoutable immunité sur le chemin déjà douloureux de la troupe… Les obus étaient tombés au-delà des positions visées, ou s’étaient enfoncés, inoffensifs, dans le bourbier du « no man’s land »…

Mais ces généraux, dont certains perdirent fils et gendres dans les combats, étaient-ils réellement ces criminels en puissance que la légende noire de la guerre a voulu décrire ? Incapables de sortir de leurs schémas de pensée, ils surent souvent insérer dans leurs réflexions les nombreuses innovations technologiques qu’a enfantées le conflit.

Mais ils sont confrontés à une tâche impossible. Certaines biographies récentes remettent à juste titre le rôle des généraux au centre du débat, alors que l’historiographie ne s’intéressait plus qu’aux victimes, c’est-à-dire aux soldats. Avec un portrait global un peu plus nuancé qu’il n’y paraît (10).

On peut vitupérer leur méconnaissance de la réalité des tranchées, leurs plans nimbés de certitudes naïves, que des heures de bombardement intensif obscucissaient d’une fumée trompeuse. Que d’offensives défigurées par des calculs trop théoriques…

Mais les généraux font également face à un environnement des plus complexes. Intrigues, luttes de pouvoir font le quotidien des étas-majors. Surgit aussi la délicate question de la coordination entre armées alliées dans cette guerre dantesque que persone ne peut mener seul. Sur le font occidental, les négociations avec les Anglais constituent  une tâche aussi essentielle que cauchemardesque du commandement français.

La situation s’aggravera avec l’entrée en guerre des Américains : Pershing n’a pas l’intention de diriger une simple armée d’appoint au service de la France. Ce sera le talent de Foch, pas plus brillant que les autres sur le plan militaire mais assez habile, avec l’aide de Clémenceau, pour créer ce commandement unique indispensable à la victoire finale.

Des problèmes similaires peuvent être identifiés entre Allemands et Aurichiens, que leurs déboires sur le front russe ou sur l’Isonzo ont réduit au rang de comparses dans une association que Hindenburg et Luddendorff écrasent de leur morgue…

L’étude des subtilités diplomatiques, susceptibles d’avoir des effets immédiats sur les opérations militaires, soulève une autre problème, relatif au rapport entre le pouvoir politique et le pouvoir militiaire. Cette interrogation peut sembler secondaire du côté des puissances centrales. A Vienne ou à Berlin, l’armée tient les commandes et le pouvoir civil a été subordonné depuis longtemps aux diktats des généraux, quand bien même la vie parlementaire allemande est loin d’être éteinte.

La situation est plus compliquée dans les démocraties comme la France. La République n’est pas suspendue durant les hostilités. Le Parlement fonctionne, le gouvernement ne peut agir à son aise, l’armée a des comptes à rendre aux députés, aux ministres. Mais que de difficultés générées par les interactions rarement bien intentionnées entre militaires et politiciens ! Les généraux devront passer beaucoup de temps à ménager leurs relais politiques, parfois au détriment de l’efficacité ; on ne peut l’oublier.

La Suisse, pays démocratique et neutre, aura elle aussi à se colleter avec les dégâts collatéraux d’une collaboration délicate entre les pouvoirs civil et militaire. Après l’affaire des colonels félons, en 1916, le ressentiment contre l’arrogance des militaires enfle, surtout en Suisse romande.

La colère accable les radicaux alémaniques : l’opinion stigmatise à la fois leur soumission au commandant en chef Ulrich Wille et  «leur dogme de l’infaillibilité gouvernementale». Un radical neuchâtelois leur recommandera de « faire confiance au bon génie de la démocratie » (11)…

D’autres questions sont remises au goût du jour au gré des débats que réactualise le centenaire. Le charme suranné de la monarchie danubienne répand toujours sa débonnaire nostalgie, fouettant  le souvenir mordoré du « monde d’hier », comme l’écrivait Stefan Zweig. Tandis que se dégage encore  le parfum d’une douceur révolue, le fantasme de Sissi opère toujours.

Et une question réapparaît : la disparition de l’empire pluriéthnique était-elle inévitable ? Jean-Paul Bled a le mérite d’apporter une réponse claire. La guerre a mis à nu les faiblesses congénitales de la double monarchie ; la guerre lui a asséné le coup de grâce (12).

Tombée sous la dépendance de l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie n’aurait pu survire que comme satellite d’un Reich victorieux qui ne se serait pas gêné d’humilier un allié à bout de souffle. L’effondrement rapide de l’armée austro-hongroise, malgré sa difficile victoire initiale contre la Serbie, scelle le sort de l’empire.

Pilier d’une nation fragmentée, elle représentait l’unité de la nation. Battue, mal commandée, mal nourrie, pour finir battue sur le front italien, elle ne pouvait plus jouer son rôle. L’abdication de Charles, successeur du vieux François Joseph décédé en 1916 après près de soixante années de règne, s’impose dès lors, dans sa froide logique.

Un dernier point doit être abordé. Comme notre XXIe siècle encore à ses aurores, les premières années du siècle précédent sont marquées par une succession de ruptures qui bouleversent fondamentalement la vie sociale, économique, scientifique, philosophique ou culturelle ; on l’a déjà évoqué.

Pas un domaine n’est épargné. Philipp Blom l’a bien montré dans un essai très stimulant dédié aux quatorze années qui ont séparé 1900 de la grande déflagration (13). Si le segment 14-18 incarne un basculement inouï dans une nouvelle ère, tous les composants de cette dernière ont été façonnés dans le chaudron bouillonnant de ce que l’on appellera, après-guerre, la « Belle Epoque ». Une « Belle Epoque » dont Michel Winock, dans le prolongement de ses recherches sur ce sujet, vient de faire revivre l’effervescence culturelle en France (14).

Dans ce récipient se glisse ainsi un comparaison tentante entre cette période et la nôtre. A l’ébullition d’alors, ennivrée de progrès, notamment sur le plan technologique, gavée d’électricité, mais aussi rongée par des dérives irrationnelles de toutes sortes, notre « modernité » ne ne fait-elle pas écho, engluée dans une ambiance neurasthénique qu’on pourait qualifier de « symétrique » ?

D’où la lancinante interrogation : les contradictions d’aujourd’hui, si proches de celles d’avant 14, ne risquent-elles pas de déboucher sur un carnage similaire à celui d’il y a un siècle ? L’Ukraine va-t-elle se substituer aux Balkans dans leur fonction matricielle de la guerre à venir ?

Le déterminisme qui suinte de ces questions n’est pas de mise. En revanche, un regard à vocation comparatiste sur les deux époques devrait nous obliger à mieux comprendre ce qui a pu se passer dès 1900 et, ainsi, nous doter de nouveaux d’instruments d’analyse pour sasisir notre « aujourd’hui » dans sa profonde complexité (15).

Notre occident, irrigué par les terribles décennies qui lient 1914 à 1945,  s’est persuadé de vivre dans un âge postnational, protégé par l’évidence proclamée des droits de l’homme. Conviction honorable qui pourrait toutefois déboucher sur un aveuglement sinistre : la planète repose-t-elle forcément sur les mêmes schémas mentaux ?

L’islam, la Russie désormais, nous rappellent que les valeurs dites ocidentales doivent se confronter à de nouvelles réalités. Possède-t-telle les outils pour les maîtriser ? Il ne s’agit pas de renouer avec les présupposés qui avaient cours au début du XXe siècle.

S’y plonger permettrait d’embrasser la trajectoire humaine dans son historicité, son épaisseur, avec ses permanences, ses cassures. On ne contrôle pas le religieux ou le nationalisme en les niant, mais en les insérant dans l’universalisme des droits de l’homme.

C’est à cet exercice intellectuel, à la fois braqué sur l’histoire mais innervé d’espérance prospectiviste, que doit contribuer la célébration du centenaire du début de la Grande Guerre.

 

(1) Frédéric Rousseau, La guerre censurée. Une histoire des combattants européens de 14-18, Le Seuil, « Points Histoire », Paris, 2014 (1999 pour la 1ère édition, 2003 pour la deuxième)

(2) Gerhard Hirschfeld, Gerd Krumeich, Deutschland im Ersten Weltkrieg, S. Fischer Verlag, Francfort-sur-le Main, 2013.

(3) Christopher Clark, Les Somnambules. Eté 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre, traduit de l’anglais, Flammarion, Paris, 2013 (2012 pour la version originale)

(4) Charles Zogbibe, Guillaume II. Le dernier empereur allemand, Editions de Fallois, Paris, 2013

(5) Jörn Leonhard, Die Büchse der Pandora. Geschichte des Ersten Weltkrigs, C. H. Beck Verlag. Munich, 2014

(6) John C. G. Röhl, « Jetzt gilt es loszuschlagen », in Die Zeit du 22 mai 2014

(7) Annette Becker, La Grande Guerre d’Apollinaire. Un poète combattant, Tallandier, Paris, 2014 (2009 pour la 1ère édition)

(8) Damien Baldin et Emmanuel Saint-Fuscien, Charleroi 21-23 août 1914, Tallandier, Paris2012 ; Jean-Michel Steg, Le jour le plus meurtrier de l’histoire de France. 22 août 1914, Fayard, Paris, 2014. Voir aussi Pierre Miquel, Les oubliés de la Somme. 1er juillet-19 novembre 1916, 2013 (2002 pour la 1ère édition) ; Paul Jankowwski, 21 février 1916. Verdun, traduit de l’anglais, Gallimard, Paris, 2013

(9) Barbara Tuchmann, Août 14, traduit de l’anglais, Presses de la Cité, 1962, Paris (1962 pour la version originale mais 2013 pour la version allemande, parue chez Fischer Taschenbuch, Francfort-sur-le Main)

(10) Rémy Porte, Joffre, Perrin, Paris, 2014 ; Denis Rolland, Nivelle. L’inconnu du Chemin des Dames, Imago, Paris, 2012 ; Elizabeth Greenhalgh, Foch chef de guerre, traduit de l’anglais, Tallandier / Ministère de la défense – DMPA, Paris, 2013 (2011 pour la version originale)

(11) Je traiterai des partis politiques suisses entre 1914 et 1919 dans le cadre du colloque organisé par la Société d’histoire de la Suisse romande et l’Institut des Suisses de l’étranger (dir. Christophe Vuilleumier) et qui aura lieu au Château de Penthes du 10 au 12 septembre 2014 ; sur la Suisse durant la guerre 14-18, voir Georg Kreis, Die Insel der Geborgenheit. Die Schweiz in den Kriegsjahren 1914-1918, Verlag Neue Zürcher Zeitung, Zurich, 2014

(12) Jean-Paul Bled, L’agonie d’une monarchie. Autriche-Hongrie 1914-1920, Tallandier, Paris, 2014

(13) Philipp Blom, Der taumelnde Kontinent. Europa 1900-1914, Deutscher Taschenbuch Verlag, Munich, 2014 (4ème édition, 2008 pour la version anglaise)

(14) Michel Winock, Les derniers feux de la Belle Epoque. Chronique culturelle d’une avant-guerre 1913-1914, Le Seuil, Paris, 2014 ; du même auteur, voir La Belle Epoque. La France de 1900 à 1914, Perrin, « Tempus », Paris, 2003.

(15) Voir notre article « Les menaces d’aujourd’hui sont-elles les mêmes qu’en 1914 ? », in Le Temps du 28 avril 2014