Le coronavirus et la métaphore du somnambule

A en croire certains commentaires, la crise que nous traversons posséderait quelque chose de fatal, de logique, d’inévitable, d’immatériellement programmé. Pour certains, la Terre-Mère se rebellerait contre les atteintes qu’elle subirait depuis trop longtemps ou rejetterait sous forme de virus les ondes qui l’agresseraient de par la multiplication des réseaux électriques autour du globe. D’autres, dans le registre de la collapsologie, décèlent dans la présente crise les inéluctables prolégomènes de la Chute finale. Les articles s’accumulent scrutant les symptômes de modernité celés derrière le virus. Partout flotte un parfum d’inexorable fuite en avant qui aurait en réalité démarré voici des décennies : nous payerions le prix de note inconscience. Dans Domaine public du 30 mars 2020 (DP 2279), plus modérée, Carole Lambelet évoque l’aboutissement d’une course devenue « incontrôlable ».

Nous peinons à partager ces avis empreints d’un déterminisme gênant. Après coup, il est aisé de reconstituer rationnellement le parcours terrible emprunté par les crises et d’y deviner une sorte de logique immanente. Et il est encore plus facile attribuer mécaniquement les désordres du moment à des constructions plus ou moins scientifiques comme chez ceux qui en profitent pour régler leurs comptes avec la 5G, le péril climatique ou à je ne sais quoi d’autre. Il n’empêche que l’on peut être frappé par la coïncidence de cette survenance « coronavirienne » avec une kyrielle d’autres crises de plus en plus aiguës. Un sentiment étrange se répand en effet, comme si on devait s’attendre à quelque chose… Avec la chroniqueuse de Domaine public cette fois, j’aurais plutôt vu le désastre se profiler derrière un virus informatique ou un black-out électrique… Mais ce fut une bactérie mal intentionnée…

Il est vrai que depuis quelques années, une effervescence un peu folle semble s’être emparée du monde. Avec ce sentiment diffus d’avancer mécaniquement, presque comme des somnambules dont le réveil subit pourrait rompre un équilibre toujours fragile. En 2014, l’historien Christopher Clark avait recouru à cette métaphore pour décrire l’état du monde à la veille de l’éclatement de la Grande Guerre, cent ans auparavant. L’image est frappante : pour lui, les Etats avançaient vers la guerre tels des « somnambules », qui se défiaient des lois de la pesanteur se persuadant qu’ils ne trébucheraient jamais … jusqu’au jour où ils tombèrent dans le vide ! Il prit d’ailleurs ce terme pour titre de son livre qui défraya la chronique, car il avait tendance à relativiser la responsabilité  allemande dans le déclenchement des opérations.

En réalité, depuis  plusieurs années planent sur nos têtes trois « mutations » que l’on sait majeures : le réchauffement climatique bien sûr, mais aussi l’expansion numérique, de par les changements profonds que les technologies de l’information vont imposer à nos modes de vie et de travailler, et la crise démographique, liée à un vieillissement de la population qui ne touche plus que l’Europe. Or, plus ou moins directement, les errements du covid-19 font écho à ces trois phénomènes : si le lien avec le réchauffement reste à prouver, il s’agit bien d’un événement naturel qui brise subitement tous nos processus coutumiers, alors que le numérique nous oblige à repenser nos fonctionnements quotidiens, en empêchant une paralysie absolue du monde, et que les aînés figurent parmi les cibles privilégiées de l’infernale grippe.

Et il est vrai que l’arrière-fond de ces mutations en cours ne lasse pas d’inquiéter, depuis pas mal de temps. Une sorte d’instabilité généralisée semble servir d’unique boussole à notre temps présent. Il est évidemment tentant d’incriminer l’évolution du capitalisme, et donc du néolibéralisme. Sans excuser leurs débordements, se focaliser sur leur évolution occulte malheureusement d’autres dysfonctionnements que la crise actuelle aura au moins eu le mérite de mettre en évidence. Car la crise joue plus le rôle d’un exhausteur de cette instabilité « funambulesque » que de point d’arrivée d’une suite de réactions en chaîne. Sans doute le capitalisme alimenté par une mobilité individuelle jusqu’ici sans limite a fini par tourné comme une toupie folle. Mais cette mobilité n’est pas inédite et prolonge l’accélération de la vie dont le sociologue allemand Hartmut Rosa a observée en détail le développement.

N’est-ce pas l’ensemble de nos sociétés qui était devenu fou ? On s’était bercé dans l’illusion que vivre à crédit, tant sur le plan financier qu’écologique, serait possible, éternellement. Grave erreur. Tandis que l’on voyait poindre les signes d’une récession angoissante, que dire de cette instabilité politique chronique dans nombre de démocraties ? Plus un pays qui n’est pas clivé, qui ne se distingue pas par sa quasi-ingouvernabilité, qui ne se voit pas dans l’impossibilité de faire sortir un dialogue constructif entre ses diverses composantes politiques. On peut accuser les populismes, certes. Mais il faut à nouveau élargir la focale. Que dire également de cette frénésie individualiste et égalitaire, qui lézarde les rapports sociaux autant que les délires capitalistes et consommateurs ou les pulsions populistes ? Se sentir obsessionnellement discriminé parce que quelqu’un, sur un réseau social, s’en est pris, sans même nous viser directement peut-être, à un aspect de notre « individualité » qui transcenderait tout ne renforce pas la cohésion sociale. Prendre du recul semble insultant, alors on continue de courir frénétiquement… Là, oui, la course est devenue incontrôlable.

Comprendre notre actualité, nos immenses fragilités que l’on avait de façon incompréhensible tant sous-estimées, pour tenter de préparer demain, demandera une analyse globale, qui ne choisisse pas ses portes d’entrée seulement en fonction des présupposés idéologiques des uns et des autres. Même si la libre expression de ce derniers fait naturellement, et heureusement, partie du jeu. Croire que l’arrêt sur image que vit le monde permettra une sorte de mise à plat, de point de départ pour repartir d’un pas nouveau est toutefois utopique. A la crise succédera probablement une phase euphorique, guidée par un besoin de rattrapage, puis arrivera le moment où il faudra réparer les dégâts. Car la question n’est plus de savoir si la récession est imminente ou non, elle est là et pour durer, même si l’économie se ressaisira… pour les entreprises qui auront survécu. Il y aura sans doute de grands changements, assurément, mais difficiles à déterminer, tant notre vulnérabilité est apparue au grand jour, presque par effraction… Les réponses aux question d’hier qu’aujourd’hui a « sublimées » seront peut-être surprenantes.

 

L’après-coronavirus: le retour des Années folles?

La fin de la pandémie n’est pas pour demain mais l’on pense déjà à l’après-coronavirus… L’esprit humain est ainsi fait, il ne peut s’empêcher de se projeter dans l’avenir, alors même que l’on nage encore en pleine catastrophe… Mais le monde qui sortira plus ou moins péniblement des événements que nous vivons hante déjà notre quotidien, chacun y apercevant ou l’espoir d’un renouveau post-apocalyptique, ou l’enfoncement fatal dans des abysses monstrueux…

Par le passé, les périodes ayant laissé un profond traumatisme ont été suivies d’une période d’intense soulagement, encline parfois à une certaine euphorie. Ainsi en alla-t-il de la République thermidorienne qui succéda à la Terreur en 1794. La peur avait disparu. Le retour à la vie se manifesta sous la forme d’une exubérance que symbolisèrent muscadins et élégantes, les visages d’une société qui se relâche, qui réapprend la légèreté, qui découvre la joie presque enfantine d’avoir survécu à la sanglante épuration orchestrée par Robespierre et ses sbires.

La fin de la Première Guerre mondiale, bien qu’obscurcie par la terrible grippe espagnole (déjà…), céda vite la place à un sentiment de résurrection, après l’angoisse quotidienne qui se matérialisait dans la liste toujours plus allongée des morts au front. A peine la crise économique, consécutive aux dérèglements profonds que provoqua le conflit, fut-elle épongée que débutèrent les Années folles… Délire collectif sur un fond de culture américaine amenée par les soldats venus du Nouveau monde pour colmater les brèches causées dans les effectifs anglo-français, et un objectif unique assiégeait les esprits : oublier !

Oublier les massacres, la famine en certains lieux, l’hydre révolutionnaire, une horreur de quatre années et qui ne devraient durer que six mois… Oublier peut-être des fissures déjà perceptible avant la guerre et qui,  pourtant, se creusèrent encore plus après 1918. L’art, toujours à l’affût du ressenti qui, sous ses coloris d’avant-garde, traduit en réalité l’état de la psyché collective… Les surréalistes et les expressionnistes subvertissent la réalité dans sa démesure inconsciente, et tordent les modes d’expression habituels pour mieux en dénoncer l’absurdité. Cette absurdité qui a conduit au drame d’août 14… Ils labourent le cassures d’avant pour les recomposer dans le chaos d’après.

L’humain décharné de Schiele se moule dans l’obésité vulgaire de Grosz, en même temps que la chatoyante mais fantasmagorique volupté de Klimt bascule dans l’inconnu morbide et disloqué de Fritz Lang. Le rêve trituré par les surréalistes s’évertue à repenser l’univers agonisant que les armes éteintes ont oublié d’achever… mais ne fait que sublimer l’au-delà romantique comme pour conjurer la froide raison qui aurait présidé au déchiquètement permanent de l’humanité. En inventant mais sans réinventer, en recréant sans créer. On veut aller par-delà le réel, mais partout on butte sur des impasses, pendant que la société croit se réincarner en se déhanchant sous les susurrements de Josephine Baker ou dans les cabarets déjantés et faussement joyeux de Berlin. Parenthèse naïvement onirique que 1929, puis les années 30, clôtureront brutalement…

Le coronavirus va durablement marquer les esprits autant que les portemonnaies. Que sera l’immédiat après-coronavirus ? Une folle débauche consumériste, car il faut oublier, à tout prix, le monde en suspension duquel on sort et dans lequel on s’était pris à croire qu’il reflétait une société plus humaine… alors qu’il n’était que vide ? Ou une crise sociale majeure, qui, de fait, n’exclut même pas la frénésie noctambule que nous fera fuir un chez-soi devenu prison ? 1918, en Suisse, accoucha d’une grève traumatisante… 118 ans plus tard, d’aucuns voyaient dans le confinement un ressourcement obligatoire et salutaire pour un renouveau scellé dans une modération reconquise.

Que nenni : il faudra dépenser, pour oublier, pour réapprendre la vie, pour réactualiser la prééminence prométhéenne de l’Humain sur les abjectes bactéries qui vont se nicher sur les poignées de porte, dans nos bisous complices, dans nos éternuements libérateurs. Et nous le ferons avec joie, presque avec abnégation, car la bonne conscience sera pour nous : il faudra réanimer une économie sous respirations artificielle, comme les malades du convid-19… Il faudra consommer pour vivre car la consommation, c’est la vie, quoi qu’on en pense. Il faudra consommer car il faudra apurer les comptes, créer de la valeur marchande dans l’espoir d’esquiver le spectre de l’inflation. Le monde apprendra-t-il de ce printemps pourri ? Peut-être pas, car il faut oublier, s’offrir une « folie » que l’on a jamais tant aimée…

Les Années folles trébuchèrent sur une prospérité d’opérette. Le peuple finit par retrouver son unité, non sous les atours d’une solidarité factice mais pire, sous les vociférations des dictateurs… Ceux qui organisèrent l’après-Seconde Guerre mondiale ne tombèrent pas dans le piège, conçurent une parade brillante aux dérives totalitaires et posèrent très rapidement les fondements de l’Etat providence moderne. La pandémie nous obligera-t-elle à repenser nos structures libérale et providentielles actuelles ?

Le retour de l’autorité: un effet collatéral du coronavirus?

La crise du coronavirus a révélé un phénomène déjà perceptible depuis quelques temps mais qui explose tout à coup avec une force qui étonne néanmoins : le besoin d’autorité. Certes les populismes, de droite ou de gauche, aguillés sur des leaders plus ou moins charismatiques, se nourrissent de ce besoin depuis quelques années. Fustigeant la conduite soi-disant en liquéfaction des démocraties occidentales, ils en appellent à chaque occasion à un esprit de décision qui nous ferait défaut.

Et certains de ce leaders n’hésitent pas à louer des régimes ouvertement autoritaires (voire plus…), alors que nombre de citoyens occidentaux, désorientés, semblent envier parfois l’efficacité présumée de ces pays, préservés des procédures et débats lancinants qui paralyseraient les fonctionnements de nos Etats. Et, de fait, les gouvernements occidentaux piégés dans l’ineffable désastre causé par le covid-19, comme l’ont relevé maints observateurs, redécouvrent les joies du discours martial : plus ils prennent des mesures liberticides, pus ils voient  leur cote monter dans les sondages !

Ce regain d’intérêt pour l’idée d’autorité, même dans nos « vieilles » démocraties » ne sera-t-il qu’un feux de paille, au-delà des pays qui trouvent dans la crise une nouvelle justification pour leurs douteux choix politiques ? C’est l’un des enjeux de l’après-coronavirus… Car, depuis presque un demi-siècle, nos sociétés occidentales sont en réalité biberonnées à un anti-autoritarisme des plus absolus. C’est le constat que fait dans un ouvrage paru l’an dernier le philosophe belge Alain Eraly  (Une démocratie sans autorité, Editions Érès, Toulouse, 2019).

Pour le regretter. Non que l’auteur émarge à la catégorie des thuriféraires endiablés de l’autorité, mais il la replace dans sa réalité et dans sa nécessité pour toute société qui espère fonctionner de façon correcte. A ce titre, les derniers mots de son ouvrage condensent son message : « Le bien public n’est pas quelque chose qui se choisit ou non, il est assurément quelque chose qui se discute, mais une fois établi, il doit s’imposer à la collectivité. L’autorité est ce pouvoir d’imposition ». L’auteur de marteler sa conviction : l’autorité ne signifie pas l’absence de liberté !

Alain Eraly définit l’autorité comme « l’incarnation d’une communauté et l’exercice public d’un pouvoir ». Dans ce sens, l’autorité n’est pas un simple pouvoir légitime, il est au contraire « la légitimité qu’une personne tire de la position d’exception qu’elle occupe, du rôle, du pouvoir normatif et de la responsabilité qu’elle assume dans la vie collective ». Tandis que nos sociétés ont toutes succombé au culte d’une autonomie individuelle infinie, elles sont en réalité confrontées à un étrange paradoxe : si l’autorité et les pouvoirs institués s’affaissent partout, l’Etat connaît une extension prodigieuse et les revendications à son égard se multiplient.

Et les conflits identitaires de toutes sortes ne contribuent pas moins à « saper l’imaginaire d’une communauté ». Or, selon Eraly c’est la conscience de former une collectivité qui permet à une autorité de s’installer et de travailler pour tous. Cette conscience ne peut émerge qu’avec un pouvoir légitime, dont le message est audible pour le plus grand nombre. Pourtant, « notre modernité finit par s’apparenter à une immense machine à ronger le crédit, la stature, l’image du pouvoir ». Il en résulte un désintérêt généralisé envers tout détenteur d’un pouvoir, que symbolise l’abstention électorale. Et ce désintérêt mute souvent en défiance et en rancœur, aggravant le rejet du pouvoir dès qu’il tente de s’affirmer.

Pour Alain Eraly, le déclin de l’autorité, consécutif au refus de toute idée de verticalité, emprunte cinq voies. On assiste d’abord une crise de l’incarnation de l’autorité, qu’illustre la crise des Eglises et des autorités dites « traditionnelles » (rituels compris), en tant que le collectif est désormais ressenti comme une menace pour la liberté individuelle. Surgit alors une crise de l’autodétermination qui, au lieu de se profiler comme « le contrôle du peuple sur la puissance de l’Etat », ouvre la porte à l’hypertrophie du pouvoir de l’individu sur lui et son environnement, au sens large du terme.

Troisième chemin : la crise de l’individualisme qui, corolaire de l’autonomie absolutisée, se concentre en une quête éperdue d’égalité d’où émerge une « hystérisation » de la communauté, comme substitut d’un collectif capable de dépasser les caractéristiques individuelles de chacun au nom d’intérêts supérieurs. Il s’ensuit un droit moral à avoir raison, source de la quatrième voie sur laquelle navigue cette autorité en perdition : la dilution de la vérité dans l’espace public. Désincarnée, voire invisible, la vérité n’est plus endossée et se laisse dès lors triturée dans tous les sens. Le savoir ne fait plus autorité sauf s‘il peut être subordonné à l’intangible autonomie individuelle.

Cinquième axe du déclin de l’autorité : son remplacement par une domination impersonnelle, liée au marché ou aux géants du numérique. Or l’autorité a justement pour vocation de résister aux dominations non identifiables et qui minent le vivre-ensemble. La domination perce lorsque l’autorité ne peut plus être canalisée selon un ordonnancement précis et scrupuleux des responsabilités. Une fois de plus, l’autorité ne signifie pas absence de liberté ou de démocratie, mais les dominations protéiformes peuvent en revanche déboucher sur un autoritarisme malfaisant s’il n’existe aucun moyen de les endiguer ou de les contrôler.

Alain Eraly, je l’ai dit, ne rejette pas l’idée de résistance à l’autorité. Elle a bien sûr du bon et toute autorité doit être examinée attentivement, car elle peut être tentée de déborder ses cadres naturels. Mais il s’insurge contre le procès systématique qui lui est intenté. Y a-t-il des solutions ? L’auteur en écarte six, toutes renvoyées à leur inutilité, à leurs défaillances pratiques ou à leur dépendance, dans les faits, à l’égard de mécanismes hiérarchiques en rien altérés.

Il s’agit du contrat, dont d’aucuns louent la flexibilité face à la loi, jugée rigide et, de ce fait, trop autoritaire ; de la médiation, qui oscille entre verticalité et horizontalité des rapports sociaux ; du charisme, qui « dissout la conscience de la subordination » ; du travail « libéré », dans la mesure où, à travers les cercles de qualité ou autres instruments, les hiérarchies ne disparaissent pas vraiment ; de la participation citoyenne, idéalisation hypocrite de la déligitimation d’un pouvoir prétendument mieux réparti ; et enfin des mouvements citoyens qui réduisent la politique au seul acte de résistance.

Mais que propose en définitive l’auteur ? Après avoir bien montré l’évolution de l’autorité et sa nécessité, il se limite à demander une réforme de la démocratie représentative… non sans classer la démocratie directe parmi les outils de démocratie participative, et donc dans les pistes qu’il ne serait pas heureux d’explorer. Reconfigurer l’idée parlementaire suffira-t-elle donc ? On peut en douter.

Quoi qu’il en soit, peut-être la crise du coronavirus aura-t-elle le mérite de relancer la réflexion sur la question de l’autorité. Entre les louanges qui lui sont adressées aujourd’hui et sa nécessaire critique, comme il se doit en démocratie, un juste équilibre pourra-t-il être élaboré, où se conjoindraient l’évidence de l’autorité et son contrôle symétrique ? Alors on pourra dire que la crise aura réellement permis la reconstruction d’un collectif maître de lui-même, sourd aux séductions éphémères d’une autorité trop forte et, en même temps, conscient d’une autorité qui n’est pas en soi le bourreau de la liberté et de la démocratie. Cette dernière consiste au contraire dans la gestion d’une autorité réduite à sa part utile au bien commun.

Dans ce sens, nous pensons au contraire d’Alain Eraly que la démocratie semi-directe à la mode helvétique constitue un puissant instrument de re-légitimation du pouvoir et donc de l’autorité. Comme le montre la gestion de la crise du coronavirus par le Conseil fédéral : la démocratie directe suisse accepte des solutions liberticides et n’est pas incompatible avec de larges pouvoirs accordés au gouvernement, en cas de nécessité.

 

Le coronavirus: un appel à l’autoritarisme? L’avis de Tocqueville

Au milieu des temps troublés que nous traversons, une sorte de désir d’autorité semble circuler dans la population aussi insidieusement que le virus qui nous obsède. Il est évident qu’une pandémie, comme la guerre, exige une direction unifiée des opérations au risque d’aggraver le chaos que la situation va créer d’elle-même. Mais ce besoin logique d’autorité se double d’un étonnante nostalgie de régimes qui sauraient ne pas s’embarrasser de procédures lourdes et lentes, alors que la situation nécessiterait rapidité et esprit de décision. D’un appel légitime à des mesures puissantes, on glisse doucement vers le souhait d’une autorité bien visible…

Qui s’acharne contre le fédéralisme comme facteur présumé de lenteur, qui s’offusque d’une mise en œuvre trop progressive des mesures de contrainte, qui va même jusqu’à louer l’efficacité « chinoise »… Stupéfiant aveuglement lorsque l’on se souvient que l’ampleur de la pandémie résulte notamment de l’art du mensonge et du secret si savamment cultivé par les dirigeants de Pékin… et de l’impéritie qui règne dans la gestion des marchés d’animaux vivants dans l’Empire du Milieu !

Mais c’est un fait, indubitable : les démocraties réagissent avec une lenteur désarmante face au péril… tout en rêvant de mesures tranchées et impératives ! En 1914, le conseiller national et rédacteur de la Gazette de Lausanne Edouard Secrétan pestait déjà contre le désespérante inclination de ses concitoyens, lorsque l’heure du danger a sonné, à évincer la démocratie au profit d’une dictature qu’ils ne pourraient s’empêcher d’admirer, si naïvement. Un penseur illustre du XIXe siècle avait déjà réfléchi sur l’attitude des démocraties confrontées à des situations exceptionnelles : l’aristocrate normand Alexis de Tocqueville.

Dans le second volume de sa Démocratie en Amérique, publié en 1835, il examine le comportement des démocraties propulsées dans un état de guerre. La comparaison vaut évidemment pour la guerre « sanitaire » dans laquelle nous sommes désormais plongés. Et son constat est accablant. Les sociétés démocratiques, fascinées par la recherche du bien-être de leurs habitants, se désintéressent, en temps de paix, des questions militaires. Tous leurs efforts sont concentrés sur l’industrie et le commerce : c’est vers eux que filent toutes leurs ressources financières et intellectuelles. Le domaine militaire est laissé à l’abandon ou confié à des gens qui n’auraient pas trouvé leur place dans la société « productive »….

Ce n’est donc pas elles qui vont déclarer la guerre à un autre Etat. Elles devront toujours subir les provocations d’Etats autoritaires qui, eux, ne vivent que par et pour la guerre, jusqu’à, peut-être l’inéluctable. Et si celui-ci survient, les démocraties y seront catapultées dans un état d’impréparation redoutable. C’est ce qui s’est passé en 1914 et en 1939 en des heures dramatiques que Tocqueville avait décrites un siècle auparavant… Le résultat est toujours le même et le futur éphémère ministre des affaires étrangères français l’avait analysé avec perspicacité : les démocraties commencent toujours par perdre. De nouveau, 1914 et 1939 confirment hélas le diagnostic.

Les choses ne changeront que progressivement. Une fois le dos au mur et le premier choc passé, les démocraties vont se ressaisir, se réorganiser, déployer leur formidable énergie vers que ce qui est devenu le nouvel objectif politique et social, plus précieux que tout : la victoire contre l’ennemi. Et elles réussiront, prophétise Tocqueville, avec une préscience que l’histoire valdera ! Grâce à leur amour de la liberté, à l’initiative individuelle qui les caractérise, les sociétés démocratiques sauront renverser un sort contraire.

L’après-coronavirus ressemblera sans doute aux périodes sombres que notre continent à traversées. Oui, nos démocraties occidentales ont répondu avec une apparemment déprimante mollesse aux premiers assauts de l’infâme bestiole. Mais comment auraient réagi les gens si les autorités politiques, en Suisse ou ailleurs, avaient proclamé beaucoup plus vite l’état de siège ? Avec rejet, se hasardera-t-on à pronostiquer… Nous vaincrons cependant le coronavirus, apprendrons de nos erreurs, saurons réadapter nos processus décisionnels face à des événements aussi extraordinaires. En ayant tenté de préserver la douce vie démocratique jusqu’au dernier moment avant d’agiter le tocsin, et en faisant tout pour la restaurer après !

Pendant ce temps, la Chine s’enfoncera dans sa logique totalitaire, dévoilant jour après jour son angoissante fragilité… Sa solidité n’est-elle pas fondée sur un consumérisme effréné, destiné à détourner les esprits des turpitudes du régime communiste ? Un regret cependant : nous avons oublié que Taiwan et la Corée du Sud sont elles aussi des démocraties qui fonctionnent bien : nous aurions pu observer plus attentivement leur combat contre le virus.

Démocratie et coronavirus: le dilemme des temps de guerre

Lors de chaque crise majeure revient invariablement la question rituelle : la conduite des opérations exigée par les circonstances est-elle compatible avec une vie démocratique normale et, si oui, jusqu’à quel point ? Que ce soit en France ou à Genève, à propos de leurs élections municipales respectives, la question est lancinante : doit-on suspendre le scrutin ou la démocratie doit-elle braver le péril ? En Suisse, la perspective de la votation cruciale du 17 mai agite les esprits. Il est beaucoup fait référence ces jours à une situation digne d’une période de guerre. Viola Amherd ou Emmanuel Macron n’ont cessé de le répéter, à juste titre. Et la pandémie actuelle renvoie inévitablement à la grippe espagnole de 1918. Mais quel sort fut réservé à la démocratie helvétique entre 1914 et 1918 ?

Lorsque sonne le tocsin de la mobilisation générale en août 1914, belligérants et neutres sont persuadés que la guerre sera courte. Il faudra attendre les désillusions des âpres batailles du printemps suivant pour réaliser que le confit durera longtemps. En Suisse, où l’ « union sacrée », pour reprendre le terme forgé en France, le « Burgfrieden » des germanophones, règne, des élections fédérales sont prévues en octobre 1914. Bien que la mauvaise humeur soit grande envers les radicaux qui monopolisent les centres du pouvoir fédéral, un accord est toutefois scellé : les élections auront lieu mais sans campagne, dans une sorte d’acceptation du statu quo.

Sauf dans trois cantons : Uri, Tessin et Genève, où les récentes querelles liées à la Convention du Gothard ont laissé des traces. Cette convention prévoyait des avantages non négligeables en faveur des Italiens et des Allemands, lésés par la nationalisation du tunnel, sur le réseau ferroviaire suisse. Le Conseil fédéral a fait pression sur les Chambres pour leur arracher leur accord. La pilule passe mal dans les cantons fédéralistes romands, même chez les radicaux, inféodés au gouvernement. A Genève, deux conseillers nationaux radicaux qui avaient suivi la décision du parti national seront sanctionnés et ne seront pas réélus…

Mais si les élections ont lieu, et il en sera de même pour celles de 1917 (les législatures duraient alors trois ans), qu’en est-il de la démocratie directe ? Depuis le début de la guerre, le Conseil fédéral a été nanti des pleins pouvoirs et peut légiférer dans une grande quiétude, intervenant à tour de bras dans la vie économique du pays. Il publiera plus des milliers d’ordonnances entre 1914 et 1921. Les Chambres ont vu leurs prérogatives fortement restreintes et n’exercent qu’un contrôle distant sur l’activité du gouvernement. De cette réalité découlera l’impression, très largement partagée en Suisse latine, que le pouvoir civil a de fait abdiqué devant le pouvoir militaire. Circonstance aggravante : le commandement militaire est connu pour sa germanophilie exacerbée. Romands et Tessinois sont inquiets. Le Suisse se retrouvera à plusieurs reprises au bord de l’implosion.

Mais le contexte guerrier du temps expulse-t-il l’acte démocratique dans les limbes de la poésie ? Le peuple est convoqué aux urnes 25 octobre 1914 pour donner son avis sur un sujet peu polémique : l’adoption d’une justice administrative, largement adoptée. La question surgit véritablement en décembre 1914, alors qu’arrive sur le pupitre des Chambres un projet de fixation des tarifs voyageurs des CFF. Le fait que le Parlement se soit volontairement amputé de ses pouvoirs de contrôle empêche-t-il le peuple de se prononcer sur les questions fondamentales ? Le rédacteur en chef de la Gazette de Lausanne et conseiller national Edouard Secrétan ne cache pas sa colère : nos institutions ne peuvent-elles fonctionner qu’en temps de paix ? Au moindre danger, cet édifice s’effondrera-t-il « comme une façade sans consistance » ? Il ne sera pas écouté. Le Conseil national tenu par les radicaux valide le « passage en force » souhaité par les autorités.

La question rebondit l’année suivante alors que la guerre devient un gouffre financier. Comment renflouer les caisses publiques ? L’idée d’un impôt fédéral, à la fois direct et progressif mais provisoire, s’impose. Les socialistes y voient une première étape vers un impôt fédéral permanent et les autres y souscrivent par devoir patriotique. Le Conseil fédéral pourrait légalement esquiver le verdict populaire. Bien que certains chefs radicaux le poussent à faire preuve d’autorité, il rechigne pourtant à contourner les voies démocratiques. Le sujet est à ses yeux trop important pour ne puiser sa légitimité que dans les pleins pouvoirs. C’est bien joué de sa part. Sa foi dans la sagesse populaire sera récompensée et l’impôt sera accepté, le 6 juin 1915, par 94,3% des voix…

Le peuple aura encore l’occasion de s’exprimer à trois reprises. La guerre s’enlise, les finances s’enfoncent. En novembre 1916, les socialistes, qui réclament toujours une impôt fédéral permanent, lancent une initiative demandant son inscription dans la Constitution. Le Conseil fédéral, conscient qu’il a besoin de nouvelles sources de revenus, préfère opter pour un droit de timbre, qui sera accepté de peu par le peuple le 13 mai 1917. L’ambiance s’assombrit sur la Suisse, coincée entre des puissances en guerre et les récriminations envers le Conseil fédéral, toujours accusé de se laisser dicter sa politique par l’Etat-major de l’armée, s’accumulent. L’initiative socialiste sera refusée le 26 juin 1918, mais à une courte majorité et trois cantons l’ont acceptée. En 1918, la pauvreté et la disette sont à l’ordre du jour dans le pays. Néanmoins, son caractère définitif et antifédéraliste lui a été fatal.

Le peuple s’exprimera une dernière fois avant la fin des hostilités, le 13 octobre 1918, sur la représentation proportionnelle. Serpent de mer de la politique suisse depuis le début du siècle, elle est ardemment réclamée par les partis opposés aux radicaux, qui s’accrochent au système majoritaire, qui leur garantir leur prééminence au Conseil national. Deux fois déjà, il l’ont emporté. Un nouveau projet a pu être ajourné au début de la guerre, in extremis. Mais les radicaux, arrimés à un strict respect de pleins pouvoirs de plus en plus impopulaires, ne peuvent plus reculer. Comme prévu, la proportionnelle est acceptée. Les premières élections selon ce système auraient dû avoir lieu en octobre 1920. Mais la grève générale de 1918 bouscule les agendas. Parmi les concessions faites par le Conseil fédéral figure un avancement d’une année des premières élections à la proportionnelles. Et de nouveau comme prévu, en 1919, les radicaux seront les grands perdants de l’opération, leur hégémonie sur la vie politique suisse touche à son terme…

Nous sommes aujourd’hui dans une guerre sanitaire et non militaire. Les virus n’ont que faire de la neutralité… Le report de la votation du 17 mai au moins de juin, par exemple, n’apparaîtrait pas foncièrement scandaleux…

Fédéralisme et coronavirus: il faudra chercher un autre bouc émissaire

Il fallait s’y attendre… A peine le Conseil fédéral avait-il achevé sa conférence de presse du 13 mars que les commentaires ont fusé de toutes parts : si une certaine cacophonie a régné, et continue dans une certain mesure à régner, face aux mesures à prendre pour enrayer la propagation de la pandémie, c’est à cause du fédéralisme, qui empêcherait une conduite centralisée des opérations !

Non, Mesdames et Messieurs, le fédéralisme n’est pas coupable ! Je me porte en faux contre ce réflexe si courant sous nos latitudes et consistant à désigner le fédéralisme dès que l’on croit dépister un défaut dans l’organisation si fine de notre Etat fédéral. Au contraire, serais-je même tenté de dire ! C’est vrai qu’il offre tous les atours du bouc émissaire idéal : il impose la concertation avec un grand nombre d’acteurs politiques, oblige à écouter des sensibilités pas forcément audibles dans les bureaux d’une administration centrale… et ralentirait donc les processus décisionnels en entamant leur efficacité présumée. Voilà pour l’argumentaire classique psalmodié par les analystes biberonnés aux vertus souvent fantasmées du centralisme.

En réalité, accabler le fédéralisme dénote plutôt une certaine paresse. Certes le fédéralisme interdit au pouvoir central de décider dans son coin. Le gouvernement est en effet soumis à un certain nombre de contraintes. Il doit respecter les droits du Parlement, du peuple et des cantons. C’est beaucoup, mais c’est son lot quotidien. Et la question se pose bien sûr : cet étage « cantonal », vilipendé par les uns, loué par les autres, constitue-t-il un handicap alors que les circonstances exigent des décision fortes et parfois impopulaires ?

Et si le fédéralisme favorisait en réalité l’efficacité de la direction politique du pays ? En matière de fédéralisme, la comparaison avec l’étranger s’impose toujours. C’est peut-être banal de le rappeler mais nécessaire : les pays centralisés se sont-ils montrés plus percutants dans leurs décisions ? L’affirmer relèverait de la plus pure mauvaise foi. On peut estimer que le Conseil fédéral aurait dû (devrait ?) être plus directif, mais est-ce de la faute du fédéralisme ? La France, hypercentralisée, et l’Italie, malgré tout très centralisée, ne sont pas apparues sous leur meilleur visage, en tout cas au début de la crise…

Et l’Espagne direz-vous ? L’Espagne est un pays centralisé qui octroie, il est vrai, de larges prérogatives à ses provinces. Mais comme le mentionnait Le Temps du 16 mars, le « fédéralisme » local n’est qu’une arme politique entre les mains de l’irrédentisme qui caractérise certaines régions du pays. Basques et Catalans s’offusquent des compétences « scandaleuses » que s’arrogerait le pouvoir central au nom du droit d’urgence qu’il a proclamé. Dans ce pays, le fédéralisme devient une foire d’empoigne… au nom de luttes politiques inexpiables…

Rien de cela en Suisse. Le canton du Tessin, aux premières loges du désastre, a, nous a-t-on dit, exercé une intense pression sur le Conseil fédéral, pour l’accentuation de mesures. Il a été relayé dans ses revendications par d’autres cantons, que le gouvernement a dû finir par entendre. Les cantons avaient ainsi la possibilité de tester des mesures qui pouvaient inspirer leurs voisins. L’effet « laboratoire » du fédéralisme a bien fonctionné et le Conseil fédéral a pu prendre ses décisions selon le rythme qu’il estimait juste.

Oui, me rétorquera-t-on, mais le Conseil fédéral aurait dû agir avec plus de force. Il a dû procéder à une pesée d’intérêts, en tenant comptes de multiples considérations qu’il est inutile de rappeler ici. Comme n’importe quel gouvernement. Mais le fédéralisme donne une légitimité aux demandes des gouvernements cantonaux, dotés de larges pouvoirs, notamment dans la santé, et qui sont responsables devant la population. La cacophonie helvétique me réjouit plutôt et constitue aussi un bon moyen de préparer les gens à l’inévitable rehaussement des mesures de contrainte.

Le bilan de l’opération sera dressé après la crise, en Suisse et en Europe. Sans doute créera-t-on un système de gestion des crises épidémiologique nouveau, peut-être inspiré de ce qui a été mis en place à Taiwan ou en Corée du Sud. Ce qui est sûr pour la Suisse, à ce jour, c’est que le dysfonctionnement le plus gave, à jour, n’a pas eu lieu, à mon sens dans la coordination entre les cantons mais au sein de l’administration fédérale elle-même ! Est-ce normal que le patron des opérations dise une chose le 12 mars à 8 heures du matin… avant de se faire contredire quatre heures plus tard… par la direction de son propre office ? Heureusement le Conseil fédéral a remis bon ordre le lendemain de façon magistrale… Mais le cafouillage du 12 mars n’a rien à voir avec le fédéralisme !

Chine et Droits de l’homme: un grain de sable dans la machine

La Chine ne cesse de faire les grands titres de la presse. Quand ce n’est pas à propos de ses résultats économiques dont l’économie mondiale semble dépendre, il s’agit des fulgurantes inventions technologiques visant à resserrer la surveillance totalitaire que le gouvernement impose à sa population… ou des innombrables virus vicieux qui se succèdent à intervalles réguliers, en provenance qui d’un marché aux volailles, qui d’un laboratoire à vocation plus ou moins militaire. La Chine ne cesse d’interroger et interpelle l’Occident en l’attaquant sur ses valeurs libérales et démocratiques que notre monde tient pour universelles et dont le reste de la planète serait invité à s’inspirer… Lutte économique, mais idéologique aussi !

Kenneth Roth, directeur exécutif de Human Rights Watch, vient de publier un état des lieux très instructif sur les problèmes que pose aujourd’hui la Chine au monde et à l’Occident en particulier (« La menace globale de la Chine sur les droits humains », Rapport mondial 2020). Pointant l’ « Etat policier orwellien », reposant sur les techniques les plus sophistiquées et qu’a édifié le pouvoir chinois, Roth développe largement les pratiques répressives que ce même pouvoir exerce tant envers les Han que, surtout, envers les minorités ethniques, notamment ouïgoures. Conséquences logique pour le spécialiste des droits de l’homme, les libertés politiques sont systématiquement bafouées, le journalisme indépendant étouffé et la « peuple », dont le parti communiste a en réalité peur, étroitement contrôlé. Dans ce registre, le système dit du « crédit social », distribuant bons et mauvais points à tout un chacun, constitue en effet un sommet à ce jour inégalé.

Sachant que sa légitimité ne tient qu’aux performances économiques qu’il est capable d’exhiber, le parti communiste se répand en compliments à son propre endroit, louant sa capacité à ériger une dictature prospère, pour mieux conchier le système occidental, dont le pluralisme politique est continuellement méprisé dans sa propagande officielle. Et enivré par ses succès économiques, il ne cesse de répéter que son système pourrait guider tous les peuples vers la joie et l’ « harmonie », le leitmotiv du gouvernement ! Mais Roth relève à juste titre que « le parti communiste qui proclame aujourd’hui le miracle chinois est le même que celui qui, il n’y a pas si longtemps, a infligé les ravages de la Révolution culturelle et du Grand bond en avant ».

Alors que faire pour sauver les droits humains dans le plus grand pays du monde ? La Chine, déplore l’auteur, jouit d’un véritable statut d’immunité sur la scène internationale. A de rares exceptions près, personne n’ose dénoncer les méthodes du parti communiste. Pire, on assiste à une véritable compétition entre les Etats pour s’attirer ses bonnes grâces. C’est à celui qui pourra démontrer la plus grande obséquiosité envers lui afin de récolter les contrats les plus juteux… mais aussi les plus asservissants, comme en témoignent plusieurs accords signés dans le cadre de programme dit des Nouvelles routes de la soie. Certains pays, comme le Sri Lanka, mettront du temps à s’en relever.

Pour Roth, le drame réside dans la complaisance affichée par les Occidentaux à l’égard de la Chine et même dans l’autocensure, sinon la censure en bonne et due forme, imposée aux entreprises surprises en train d’oser émettre de critiques. Ces attitudes « facilitent la tâche de Pékin », suggère-t-il, et renforcent le gouvernement dans sa conviction qu’il est un modèle pour l’humanité de demain, alors que les problèmes en Chine sont colossaux, comme le montrent une pauvreté omniprésente et l’affaire du coronavirus. Le comportement du gouvernement dans les cénacles internationaux, où il se distingue par sa chasse à tout commentaire critique, prolonge ce sentiment de toute-puissance : tout dialogue est impossible. Et Roth de fustiger les bataillons d’étudiants qui hantent les universités occidentales et sont utilisés comme autant d’émissaires de la « bonne parole » chinoise. Et comme espions, ajouterons-nous, au vu des nombreux exemples révélées par la presse internationale.

Le plaidoyer de Ken Roth est assurément convaincant mais il faiblit lorsqu’il aborde la question de l’attitude que les Occidentaux devraient adopter. Les mesures qu’il propose ne vont pas très loin : geler les comptes en banque à l’étranger des responsables, mission d’information au Xinjiang, défendre l’ONU «  en tant que voix indépendante sur les droits humains », déjouer la rhétorique de XI Jinping et mettre en évidence son hypocrisie. Certes, ce sont des pistes. Mais l’Occident doit avant tout se poser des questions sur sa propre lecture de l’aventure chinoise. Et il n’est pas prêt à le faire, pour des raisons économiques et à cause du mythe romantique de la « pureté » de l’Orient, dont profitent aussi maints pays islamiques et qui depuis le XIXe siècle accompagne la montée en puissance du rationalisme occidental.

À sa façon, Roth ne déroge pas au discours ambiant lorsqu’il regrette, sans doute à raison, l’incapacité de l’Occident à brandir un discours cohérent sur la Chine, avec Trump tantôt ami de Xi tantôt père fouettard, avec une Union européenne enlisée dans ses contradictions et avec des populismes se moquant comme d’une guigne des droits humains… On ne peut nier les problèmes de l’Occident, mais il n’empêche : que cela plaise ou non, Trump est le seul à hausser le ton face à Xi et les pays occidentaux restent des Etats de droit que l’on peut aussi louer, au lieu de toujours débusquer ce qui ne fonctionne pas dans le relativisme « postmoderne » gangrénant qui nous hante. Et même s’il ne faut pas se lasser de critiquer les pays qui souhaiteraient jouer sur tous les tableaux, comme le Brésil ou la Hongrie…

D’autres questionnements doivent aussi être convoqués pour lancer une contre-propagande : le coronavirus n’est-il pas l’exemple de la réalité du régime chinois ? Le silence, l’insulte, les poursuites contre ceux qui se hasardent à dévoiler des dysfonctionnements graves. Le règne du mensonge en guise de doctrine officielle… Et d’autres questions doivent suivre. La réaction de l’OMS, par exemple doit nous interroger : lamentable génuflexion devant la générosité financière de Xi, pour ne pas heurter son « honneur », ou subtile manœuvre diplomatique ? Mais la question la plus douloureuse reste celle-ci : comment l’Occident parviendra-t-il à se soustraire de  sa dépendance économique envers la Chine ? La question est d’autant plus urgente que tous les comptes rendus internationaux soulignent la fragilité du colosse chinois, mais que l’on ne veut pas voir.

Dernière question : les droits humains. La Chine, avec d’autres, reprochent aux Occidentaux de mener un colonialisme doux à travers sa « religion » des droits de l’homme qu’il veut diffuser partout, au nom de valeurs universelles mais qui ne correspondraient, en réalité, qu’à des valeurs nées, et développées, entre l’Europe et les Etats-Unis. Il ne s’agit pas d’accepter trop vite cette critique ou, symétriquement, de la rejeter dans un refus outré de toute analyse. Au contraire, en l’interrogeant sérieusement, peut-être aussi en revoyant certains de nos principes, il serait peut-être possible de développer un argumentaire démontrant leur authentique puissance. Le brillant essai du juriste Alain Supiot Homo juridicus. Essai sur la fonction anthropologique du Droit, paru en 2005, ouvre des pistes de réflexion, notamment quand il évoque la charte africaine des droits de l’homme. Pourquoi ne pas réinsérer ces droits dans des réalités culturelles différentes, en les mariant avec les particularismes locaux au lieu de les nier ? Diviniser les droits de l’homme ne pourra que leur nuire… Taïwan et Hong-Kong montrent que culture orientale et droits de l’homme ne sont pas incompatibles.

La Chine, une dérive totalitaire?

Le génie de Deng

Depuis quelques temps, un qualificatif est à nouveau associé au régime chinois : celui de totalitaire. Cet adjectif était bien sûr couramment utilisé, en Occident, dès lors qu’il s’agissait de dénoncer le régime du Grand Timonier. Avec les réformes lancées par Deng Xiaoping, la Chine avait cependant désarçonné le monde entier en suggérant qu’il était possible d’imaginer un système organisé autour d’un parti unique, détenteur de tous les leviers de pouvoir, et en même temps rallié à une forme d’économie de marché. A condition toutefois qu’elle ne débouche sur aucune contestation du système politique. On oubliait assurément que le régime, même en ornant son vocabulaire politique de concepts tirés directement de lexique occidental, se plaisait à instiller en eux des contenus guère compatibles avec ceux en vigueur sous nos latitudes. Mais le résultat en fut pour le moins déconcertant : l’essor économique chinois a déjà fait couler beaucoup d’encre.

En réalité, la Chine politique demeurait totalement opaque. Autre « exploit » que les Occidentaux aiment saluer, presque admiratifs : comment un pays peut-il s’ouvrir aux mécanismes économiques occidentaux en acceptant en même temps la mainmise d’un Parti communiste qui n’avait à aucun moment eu l’intention de relâcher sa férule sur la société chinoise ? Les Occidentaux se consolaient en supposant que les classes moyennes qui émergeraient d’une économie désormais rivée sur la performance, et qui ont en effet émergé, exigeraient une démocratisation du système. Or il n’en fut rien. Tianmen s’est achevé dans le sang. Sans doute des phases de relative libéralisation politique ont-t-elles été observées mais elles furent très vite closes, souvent brutalement. Le Parti communiste restait omnipotent et Deng paracheva son coup de génie en se faisant l’ordonnateur d’une direction collégiale intégrant les clans qui se partageaient le pouvoir au sein du parti. Il consolida ainsi le pouvoir de ce dernier et, surtout, la stabilité, son objectif obsessionnel, était garantie pour de nombreuses années, grâce une planification des successions réglée comme du papier à musique.

L’avènement de Xi

Mais la machine, malgré l’organisation sans faille, et la vigilance, du Parti communiste, n’était pas infaillible. Adossée à une efficacité économique exceptionnelle, sous le regard complaisant et souvent naïf des Occidentaux, la Chine poursuivit son développement sous le règne du successeur de Deng, Jian Zeming. Mais le mal endémique de la Chine, la corruption, n’avait pas disparue, loin s’en faut. Stimulée par des taux de croissance superlatifs, la performance de l’économie était brandie par le Parti communiste pour exciper de sa suprématie sur toute autre forme de gouvernement. Mais la corruption continuait à empoisonner la société chinoise alors que les luttes de clan reprirent de plus belle. Jusqu’à la nomination de Xi Jinping à la tête du parti, puis de l’Etat. Choisi pour sa conformité à la ligne dictée par la direction du parti, une conformité presque transcendée par un esprit de revanche fouetté par les vexations subies par sa famille sous la révolution culturelle, Xi semblait personnifier la synthèse de Deng accoudée à une fidélité absolue au « socialisme à la chinoise ». En dépit de promesses non tenues notamment en matière de propriété intellectuelle, les Occidentaux applaudirent, en méconnaissance totale des jeux d’influence et de pouvoir à l’œuvre dans les coulisses du régime.

Les débats sur les droits de l’Homme ne pouvaient pas altérer la bonne entente économique, d’autant plus nécessaire qu’à partir de la crise de 2008-2009, l’économie occidentale allait manifester de dangereux signes de faiblesse. Plus que jamais l’ « usine du monde », transformée en un infini vivier de consommateurs pour les produits étrangers, était nécessaire aux équilibres mondiaux. Mais Xi avait de hautes ambitions. Il ne comptait pas se satisfaire de n’être que le visage du Bureau politique du comité central, le pâle arbitre des conflits entre les clans, le distributeur des richesses engendrées par la croissance économique que connaissait son pays. Sous couvert d’une lutte implacable, et qui lui garantira la reconnaissance de millions de Chinois, contre la corruption, Xi va procéder à une vaste purge à tous les niveaux de la hiérarchie. Triomphe totale : il parviendra à éliminer les seuls contrepouvoirs existant dans le système chinois. A défaut d’un Etat de droit basé sur la séparation et l’équilibre des pouvoirs, le seul contrepoids à un pouvoir autocratique ne peut-il pas être actionné que par des adversaires installés au cœur même du pouvoir ?

Un nouveau totalitarisme ?

L’instauration d’un pouvoir autocratique a marqué une inflexion des principes posés par Deng mais personne ne semble en mesure de freiner le président chinois dans ses projets. Mais parler d’un régime autoritaire, idée que plus personne ne conteste mais sans percevoir les effets que cette évolution peut avoir sur la solidité des relations économiques avec la Chine, est une chose ; lui accoler l’ « infâme » épithète de totalitaire en est une autre ! Cette notion a fait l’objet de nombreux débats savants au milieu desquels brillent les analyses de Hannah Arendt et de Raymond Aron. Pour notre part, nous allons essayer de soumettre le régime de Xi tel qu’il semble se dessiner à la grille de lecture proposée par George Orwell. A travers son célèbre 1984, le « tory anarchiste » selon la jolie expression de Jean-Claude Michéa, nous paraît livrer, à travers les malheurs de Winston Smith, l’une des définitions les plus subtiles de ce qu’est le totalitarisme. Si on le lit, cinq critères doivent être remplis pour que l’on puisse prétendre avoir à faire à un régime totalitaire : 1) manipuler l’histoire en procédant à sa constante réécriture ; 2) inventer une novlangue qui autorise une subversion complète du langage, où chaque mot perd le sens qui lui était attribué par la « tradition » ; 3) créer le culte du leader charismatique vers lequel tendent toutes les passions, toutes les adorations ; 4) établir une transparence absolue qui, via Big Brother, permettra de scruter chaque individu, dès lors dépouillé de toute individualité et, à la fin, de toute autonomie ; 5) maintenir la population dans une situation précaire et lui imposer un niveau de vie digne d’une sorte d’économie de guerre même en temps de paix car, ainsi, les préoccupation des gens seront tournées vers leur seule survie.

Le premier critère semble réalisé dans la Chine de Xi. Seul le Parti communiste peut conduire la Chine vers la prospérité et la gloire et ce discours asséné depuis Mao est constamment réactualisé. L’histoire doit se plier à cette mission quitte à effacer les désastres du communisme  ainsi que les crimes commis par Mao. Nul doute que le deuxième critère a obtenu son plein accomplissement lui aussi. Le Parti communiste se gargarise de l’ « harmonie » qu’il a été appelé à faire advenir dans un pays qui serait condamné, sans lui, au chaos. Or l’harmonie cache toutes les manipulations et les persécutions, toutes justifiées par ce mot magique. Or qui d’autre, pour atteindre cette harmonie idéale dont personne ne peut vouloir sérieusement rejeter, qu’un leader conscient par son « génie » des besoins de son peuple ? Voilà le troisième critère rempli à son tour. Xi a réussi ce tour de force : champion de la lutte contre la corruption, il s’est imposé comme le seul recours possible pour un peuple sinon, selon lui, voué à l’arbitraire… Quant au quatrième critère, inutile de détailler les « performances » de la reconnaissance faciale à la chinoise, source du crédit social dont tous les Chinois seront bientôt affublés La surveillance de chacun est parfaite ; plus personne ne peut échapper au regard bienveillant de Big Xi, nouvel empereur…

L’énigme économique

Reste la cinquième condition suggérée par Orwell et qui, dans notre cas, pose un problème particulier. Peut-on dire que le niveau de vie a été maintenu à un niveau très faible ? Dans certaines régions du pays, les Chinois parvenus à l’opulence se comptent par dizaines de millions, issu des classes moyennes. Mais en va-t-il de même partout ? Loin s’en faut en réalité, et même dans les régions privilégiées la pauvreté n’a pas été extirpée. Sans doute de nombreux Chinois semblent reconnaissants à l’égard de Xi et écoutent sans sourcilier ces attaques dirigées contre l’Occident. Mais il s’agit surtout de la deuxième génération Post-Deng qui reprend à son compte la fierté agitée par le Parti communiste comme horizon politique, derrière un voile consumériste asphyxiant et désidéologisé. A première vue, Xi semble donc pouvoir marier totalitarisme et pouvoir d’achat… Divers éléments plaident pur cette hypothèse. Assurément l’histoire chinoise est-elle différente de la nôtre. Nous-même avons pensé que les philosophies de référence de la Chine millénaire (confucianisme, taoïsme, bouddhisme) se réfèrent certes à la notion de liberté mais pourvue d’un sens différent que celui forgé dans notre Occident marqué par le christianisme : chez nous, la liberté a été transformée en arme politique et a dès lors alimenté une revendication démocratique unique dans l’histoire. Ce modèle ne se retrouve pas en Chine. On nous a certes  fait remarquer que le cas de Taïwan relativisait sérieusement notre explication. C’est indiscutable mais, à nos yeux, en partie seulement. Taïwan est en effet parvenue à s’approprier un système similaire à celui que nous connaissons mais, comme au Japon, en réponse à une volonté ferme des autorités. Son succès est réel mais ne cache pas le fait qu’il obéit à une histoire spécifique.

Si la démocratie n’est pas incompatible en soi avec l’ « âme » chinoise, ce que notre analyse aurait pu laisser croire, à tort, on pourrait donc estimer que les Chinois, en apparence heureux de la nouvelle puissance qu’a bâtie leur pays et de leur pouvoir d’achat, ne voient pas de raison de croire aux vertus de la démocratie à l’occidentale. Du moins tant que l’économie chinoise reste vigoureuse… Xi Jinping serait ainsi sur le point d’inaugurer un régime totalitaire d’un type nouveau, à savoir débarrassé de cette fameuse cinquième condition proposée par Orwell, et aurait réussi à faire croire que « son » peuple » était satisfait de son sort, en cachant la fragilité de son économie. Les épousailles entre marché et despotisme sont toutefois bancales et le travail de la censure, associée à une démultiplication des contrôles en tous genres, camoufle de plus en plus mal une insatisfaction que l’on ne peut sous-estimer. La cinquième condition d’Orwell, en définitive, n’est peut-être pas loin de se réaliser à son tour…  et c’est ce que révèle l’affaire de Hong Kong, qui a rendu le régime à sa réalité, oppressive.  La boucle totalitaire est bouclée. L’ « enclave » libérale de Hong Kong n’est pas tolérable dans un régime totalitaire, pas plus que discuter avec des « soi-disant » « terroristes.

Le drame de Hong Kong

Le Parti communiste chinois semble cependant encore hésiter sus a conduite ? Une absorption de l’île dans le glacis chinois risquerait-elle donc de compromettre les performances de l’économie chinoise, fragilisée, et ce péril justifierait-il une patience dont le Parti communiste n’est pas vraiment habitué ? Ou craint-il qu’une répression encore plus dure que celle en cours altérerait gravement la réputation d’une Chine, si sensible à cette question, elle qui avait permis un régime spécial pendant 50 ans ? Ou le prix, moins politique qu’économique, d’un écrasement des rebelles de Hong Kong, ajouté au coût déjà énorme de la répression ailleurs dans le pays et qu’ont relevé plusieurs analystes comme Nicolas Zufferey dans Le Temps, freinerait-il les despotes de Pékin ? Mais que ressortira-t-il donc du drame de Hong Kong ?  Plusieurs commentateurs ont expliqué que le jusqu’auboutisme des manifestants, héroïque pour les uns, terroriste pour le Parti communiste, était nourri par leur conviction que c’est le dernier moment pour tenter de faire pression sur le gouvernement chinois.

Ce « nouveau » Tiananmen peut-il triompher ? Quelle aide peuvent-ils recevoir des Occidentaux dont les valeurs sont les leurs ? Elle ne peut être que faible dans l’état actuel des choses. Pour deux raisons. Européens et Américains ne veulent évidemment pas brusquer le plus grand marché du monde… Certes certains élus américains planifient certes une législation hostile aux dirigeants chinois, mais quel effet aura-t-elle ? La raison de l’inaction occidentale réside peut-être ailleurs : le climat politique qui balaie l’Occident n’est pas propice aux grandes aventures démocratiques. A l’heure où le doute semble envahir les esprits sur les charmes de nos démocraties, où l’on ne cesse de répéter que les démocraties représentatives ne peuvent résoudre aucun des problèmes les plus urgents, de l’égalité au réchauffement climatique, où l’on croit dégager des perspectives dans de vagues mouvements plus ou moins spontanés et réclamant une « autre » démocratie, quel « narratif » offrir aux démocrates de Hong Kong ? L’Occident, critiqué de toutes parts, n’a jamais été autant piégé dans son immobilisme…

Chine et Occident: le grand malentendu

La Chine obsède les esprits. Elle les hante lorsqu’elle déploie sa puissance économique et politique, mais tout autant lorsque la récession menace d’enrayer la mécanique industrielle de ce pays devenu l’un des poumons économiques de la planète. Les yeux du monde sont braqués sur la Chine, manifestant alternativement fascination et effroi. Nous croyons la connaître depuis qu’elle s’est « réveillée », pour reprendre la fameuse prophétie lancée par l’ancien ministre français Alain Peyrefitte dans les années  70 déjà, et pourtant elle nous échappe, sa vraie nature se dérobe, et la perplexité finit toujours par envahir ses observateurs même les plus attentifs.

L’évolution de la Chine depuis les années 1980 semblait correspondre exactement au processus historique qui a caractérisé les Etats européens tout au long du XIXe siècle. Beaucoup en étaient convaincus : la Chine réaliserait en dix ans ce que l’Europe a mis un siècle et demi à construire, à savoir une démocratie de type libéral et social, après avoir survécu aux catastrophes militaires de 1914 et de 1939. Lorsque Deng Xiaoping décida de lancer son pays sur la voie du progrès économique, au nom de son célèbre « Enrichissez-vous », mais tout en maintenant ferme la férule du parti communiste garant d’un développement contrôlé, d’aucuns pensaient revivre ce qu’avaient connu les pays européens.

Dès le moment où un système économique intègre des mécanismes capitalistes dans des contextes politiques apparemment verrouillés, ne va-t-il inévitablement se former une classe moyenne entreprenante, industrieuse et instruite, qui ne pourra pas ne pas revendiquer, à un moment donné, sa part de pouvoir ? Ce moment semble sonner en 1989, date ô combien symbolique qui rime avec le bicentenaire de la Révolution française et la chute de l’empire soviétique. N’étais-ce pas le signe évident du virage de la Chine vers la fin programmée de son communisme, à plus ou moins long terme, et vers un système, sinon identique, du moins proche de ceux en vigueur en Occident ?

L’écrasement tragique de la révolte estudiantine, à Tianmen mais aussi dans d’autres villes chinoises, laissa le monde éberlué. Comment évoluerait donc la Chine si elle n’entendait pas les stridentes évidences susurrées par une immanente logique historique qui consacrait l’avènement de la démocratie comme l’aboutissement naturel d’une construction ayant la liberté comme horizon ultime ? Pourtant, la Chine a continué à croître, à renforcer sa position dans cette zone pacifique devenue l’axe du monde prédit par Barack Obama, au point de conquérir des zones d’influence dans l’océan indien, en Afrique et même dans une Europe paralysée.

Comment la Chine osait-elle ainsi se jouer des règles de l’évolution historique telles qu’elles avaient été dictées par l’Occident ? Peut-être parce que la Chine n’a jamais eu l’intention d’imiter l’Occident mais a tout simplement suivi sa propre voie, qui ne se moule pas dans les trajectoires historiques que l’on rencontre sous nos latitudes. Mais il est vrai que tenter de comprendre la Chine exige de la part de l’observateur occidental un effort particulier. Il doit remiser ses schémas d’analyse dans les tiroirs de son bureau et accepter de chausser des lunettes auxquelles ses yeux ne sont pas forcément habitués. Le récent essai de Léon Vandermeersch, Ce que la Chine nous apprend sur le langage, la société, l’existence (Gallimard en 2019), peut nous aider à voir plus clair.

La Chine est différente : ce n’est pas un scoop. Et on aura fait un pas en avant décisif dans la prise de conscience de cette réalité, si on admet que la Chine, avec ou sans un parti communiste à sa tête, a non seulement une histoire différente, mais une définition particulière de la liberté et de l’ordre politique. Non que la liberté soit absente de ses références, mais elle s’insère dans un tout autre langage que celui choisi par l’Occident. En Europe et en Amérique, la liberté n’est pas seulement une valeur morale supérieure, mais doit posséder une composante politique. Qu’il jouisse de libertés spécifiques, octroyées par le souverain comme au Moyen Age, ou qu’il ait un rayonnement abstrait et universel, comme le prescrivent les droits de l’homme, l’individu entend user de sa liberté dans le but de participer, à plus ou moins brève échéance, au pouvoir. La démocratie s’inscrit ainsi dans le prolongement logique d’une liberté pleinement réalisée : les régimes adossés à la liberté économique, et même parfois à un Etat de droit comme l’empire allemand de 1870, mais qui n’ont pas su assimiler les principes démocratiques, n’ont pu se révéler viables à long terme.

La Chine « vit » la liberté sur un tout autre mode. L’ordre social ne peut être régi par les ambitions libertaires des individus. Pour Confucius, qui écrit dans un période de lourds désordres, l’organisation politique doit obéir à un ritualisme strict, fondé sur le culte des ancêtres et où l’empereur apparaît comme le « père » de son peuple, dans sa fonction à la fois terrestre et spirituelle d’intermédiaire entre le Ciel et la Terre. Sans doute le confucianisme, antiétatiste dans son esprit, a été abusivement transformé en garantie d’un ordre hiérarchique immobile par les empereurs suivants, mais il n’en demeure pas moins que la place de la liberté individuelle reste restreinte. Ce n’est certainement pas à une Constitution de définir les droits de chacun.

L’autre référence intellectuelle fondamentale de la Chine millénaire, le taoïsme, propose une approche de la liberté qui ne peut être taxée de politique. Même mâtinée de bouddhisme zen, le taoïsme, composé sans doute par plusieurs auteurs rassemblés sous le nom de Lao Tseu, propose une liberté dans le « retrait », gage d’une sérénité enfin advenue. Bien qu’associé à la pensée anarchiste, comme le suggère l’historien de cette philosophie Max Nettlau, le taoïsme, datant du VIe siècle av. J.-C. et contemporain du confucianisme, n’inspire aucune pensée de l’action, ne forge aucun moyen de mettre en œuvre la réalisation d’une société gouvernée au nom de la liberté.

Il découle de cette généalogie intellectuelle que la Chine va se doter d’une doctrine du pouvoir qui se distingue par son extrême verticalité et vise une concentration de tous les leviers d’action entre les mains de l’empereur. Cette méthode de gouvernement ne ressemble toutefois en rien à la féodalité occidentale. La structure du pouvoir impérial chinois repose sur deux piliers, sans équivalent ailleurs : l’ « agrocratie », autour de laquelle s’organise la propriété foncière, et la « littérocratie », la classe des mandarins titulaire du pouvoir effectif. Cette structure bipartite, qui marginalise les classes guerrière et marchande, ne se retrouve pas dans l’Occident médiéval, articulé autour de trois groupes sociaux : les militaires, les religieux et les paysans, longtemps soumis au servage.

Malgré la forte poussée « occidentaliste » que la Chine connaît au début du XXe siècle, sous l’influence du Japon qui avait arrimé sa révolution « interne » et son développement économique à l’Occident sous l’ère Meiji déjà, l’Empire du Milieu, même après avoir glissé dans l’orbite communiste à partir de 1949, calque en réalité sa nouvelle organisation sur l’ancienne structure sociale et politique de la Chine traditionnelle, le secrétaire général du parti communiste se substituant à l’empereur des temps jadis. La Chine dévoile ainsi une extraordinaire continuité historique, comme l’a bien montré Bernard Brizay qui, dans Les trente « empereurs » qui ont fait la Chine (Perrin, 2018), fait démarrer son récit avec l’empereur mythique Qin Shi Hunagdi (aux alentours de 2600 av. J.-C.) et l’achève avec… Xi Jinping, dont le portrait orne la couverture du livre.

En reproduisant une organisation politique en vigueur depuis des siècles, sinon des millénaires, le parti communiste a ainsi réussi à « siniser » sa vision du monde en créant une caste dirigeante ancrée dans la tradition mandarinale avec son cortège d’ « officiers d’Etat » hautement lettrés, une classe dirigeante éduquée à exécuter les ordres venant du pouvoir suprême. Le fait que le système mandarinal ait traversé de nombreuses crises durant son histoire n’a pas d’importance ici. Quoi qu’il en soit, les mouvements réformistes, inspirés peu ou prou de pensées occidentales, demeurent incompréhensibles pour l’élite au pouvoir, engoncée dans la conviction d’incarner la Chine authentique. La révolution maoïste apparaît ainsi plus comme une « révolution de palais », de même que l’après-Mao, que comme une révolution sociale, que Tiananmen aurait sans doute été… si elle avait triomphé. La Chine postcommuniste… et post-Tiananmen, inaugurée par Deng, à son tour, n’a pas été autre chose qu’une tentative réussie de renouer avec l’histoire politique chinoise ancestrale.

La question posée à l’époque de Tiananmen demeure néanmoins : la Chine peut-elle poursuivre sa marche en avant dans le carcan gestionnaire que lui impose un parti communiste moins ouvert que jamais à toute réforme du régime ? Dans son ouvrage Demain la Chine : démocratie ou dictature ? (Gallimard, 2018), Jean-Pierre Cabestan estime que, pour longtemps encore, aucun changement n’est à attendre mais il perçoit quelques risques à plus long terme (un « terme » qu’il ne peut, ni ne veut définir), liés à la crise sociale, qui menace d’éclater si la croissance économique n’est plus au rendez-vous, et à la crise écologique, liée d’une certaine manière à la précédente. Ces deux périls sont susceptibles de saper l’autorité du pouvoir en place. Des journalistes anglais ont aussi pointé le problème de Hong Kong : sans doute la Chine est-elle maîtresse des destinées de l’ancienne colonie britannique, mais osera-t-elle contrevenir aux engagements qu’elle a signés ? C’est la fiabilité, et donc la respectabilité, de la Chine qui en jeu…

Le problème de la Chine est toutefois, et peut-être avant tout, institutionnel : l’absence de contrepouvoirs, une réalité qui s’est encore aggravée avec le statut particulier que Xi Jinping s’est arrogé en balayant à son profit les subtils équilibres qui régissaient le sommet du pouvoir chinois depuis le retrait de Deng, sous le prétexte de la lutte acharnée qu’il entend mener contre la corruption. Mais attention ! Par sa synthèse entre le communisme noyé dans la tradition chinoise et une économie capitaliste organisée d’en-haut, la Chine a déjà bluffé le monde entier. Peut-être réussira-t-elle à inventer le moyen d’imiter l’efficacité supérieure des démocraties libérales (toujours vérifiée sur la longue durée)… sans le moindre contrepouvoir ? Il faudra pour cela que les entrepreneurs restent fidèles à la lecture de la « liberté » à la chinoise…

Si, comme le pense Jean-Pierre Cabestan, la Chine va consolider le « régime autoritaire, élitiste, paternaliste et impérial » qui est le sien, que cela signifie-t-il pour l’Occident ? L’Occident a évidemment intérêt à coopérer avec la Chine là où nos intérêts convergent, comme le rappelle l’auteur, mais il doit cesser de projeter sur ce pays ses fantasmes d’une Chine de carton-pâte. Il doit appréhender cette nouvelle puissance qui ne cache plus ses ambitions hégémoniques dans réalité idéologique, faite d’influences occidentales mélangées dans une vision proprement chinoise du monde. La vigilance à laquelle d’aucuns appellent doit être intellectuelle et culturelle : la Chine ne partage pas, et n’a jamais partagé les valeurs occidentales « modernes » !

Quelques enseignements iconoclastes d’une élection controversée: le cas de Félix Tshisekedi

Les élections se suivent dans le monde comme un rituel immuable auquel de moins en moins de gens semblent croire. Même en Occident, le berceau de ces démocraties représentatives que l’histoire a érigées en viatique de la stabilité des Etats libéraux et sociaux nés après la Guerre mondiale. Pourtant, c’est, heureusement, toujours des urnes que l’on espère un salut aux problèmes du moment, dans des processus démocratiques plus ou moins bien assimilée selon les régions du globe. La République du Congo, qui n’a jamais connu de changement de gouvernement par la voie pacifique des élections, n’échappe à la règle.

Un scrutin essentiel vient justement de s’y dérouler, dans un clame très relatif et, comme on pouvait s’y attendre, les résultats, à peine proclamés, ont fait l’objet d’une importante contestation. Le vainqueur ne serait pas celui que les citoyens congolais auraient voulu voir débarquer dans le palais présidentiel. Déclaré élu, Félix Tshisekedi aurait profité de son alliance, de dernière minute mais aussi entourée de non-dits suspects, avec le président sortant Joseph Kabila, qui avait fini par comprendre qu’une énième manœuvre pour tenter de de s’accrocher au pouvoir risquait de livrer son pays aux démons de la guerre civile.

C’est possible. Après avoir abandonné la coalition qu’il avait créée avec les autres opposants à Kabila, Tshisekedi s’était empressé de donner des gages au pouvoir en place, gages qu’il a réitérés une fois sa victoire enregistrée, à défaut d’être validée vu le recours pendant devant la cour constitutionnelle. Ainsi n’a-t-il pas hésité à rassurer l’ancien président sur son avenir au Congo et, mieux encore, a déjà fait savoir qu’il se verrait bien lui confier des missions diplomatiques au nom du futur gouvernement. Se concrétisait ainsi la délétère impression que Kabila, comme l’ont relevé maints spécialistes, était sur le point de conserver les leviers centraux du pays.

Une autre analyse, plus iconoclaste sans doute, peut cependant être proposée, même si elle n’invalide pas les observations communément admises. On a souligné qu’il s’agissait de la première transition démocratique que vivait le Congo. Peut-on légitiment imaginer que, dans un cas pareil, un régime déchu va regagner paisiblement les bancs de l’opposition en attendant la prochaine session parlementaire pour asséner tout le mal qu’il pense de son successeur ? C’est illusoire : l’histoire regorge d’exemples de transitions ratées au nom de vains espoirs nourris par les mécanismes occidentaux polis par la longue durée… et par l’évidence de ces alternances qui font le quotidien politique dans nos contrées.

Benjamin Constant avait compris le premier, dès le début du XIXème siècle, la nécessité de prévoir une place pour les représentants du régime monarchique, afin de les rassurer quant à leur sécurité… et de les empêcher de nuire. Rêver d’une transition efficace au Congo sans un arrangement entre ancien et nouveau régime (et sans entrer en matière ici sur la légalité du dépouillement) relève du pur fantasme. Dans tous les cas de figure, la démocratie a besoin de stabilité et l’Afrique, hélas, n’est pas avare d’exemples où derrière la façade électorale, les luttes claniques continuent de se jouer, sans égard pour le bien commun.

Le Chili et l’Afrique du Sud ont, en revanche, montré le chemin à suivre. Le premier est devenu une démocratie modèle et prospère en Amérique du Sud parce qu’un compromis, moralement peu glorieux peut-être mais judicieux sur le plan pratique, avait été conclu avec les partisans de Pinochet au moment où il a quitté le pouvoir. De même, c’est l’accord historique entre Mandela et le régime de l’apartheid qui a évité à son pays de sombrer ans le chaos. Alors assurément les courbettes dont de fend le vainqueur des élections devant l’ancien président n’annoncent-elles rien de bon. Mais il sera intéressant de scruter l’évolution de la situation au Congo aussi à travers le prisme d’une intégration de l’ancien dans le nouveau au nom d’une transition démocratique stable, et dans une coopération inédite entre camps opposés.