Égalité et égalitarisme: gare à la confusion!

Intéressant débat que celui qu’a déclenché ma chronique parue dans Le Temps du 16 janvier dernier et intitulée « les effets pervers de l’égalitarisme ».

Dans Le Courrier du 26 janvier, Romain Felli s’insurgeait contre l’idée de hisser Tocqueville comme une référence en ce début de XXIème siècle, alors que les inégalités battent de nombreux records. Et l’auteur de dénoncer dans l’aristocrate normand un simple porte-parole des classes possédantes de son époque, obtuses à toute ouverture à l’endroit des défavorisés. Il repère surtout dans le théoricien de la jeune démocratie américaine, et dans le sillage du pas toujours très nuancé Domenico Losurdo,  le représentant d’un libéralisme confiné dans un vision inexorablement raciste du monde. Pour lui, Tocqueville n’est qu’ « un inégalitaire conséquent ».

Dans Le Temps du 22 février, avec Thomas Piketty et Jean-Jacques Rousseau en appui, Guillaume Chenevière se révolte à son tour contre l’idée que l’on puisse étiqueter le XXIème siècle d’ « égalitariste ». Pour lui, comme pour Romain Felli, l’océan d’inégalités dans lequel baignerait notre société empêche résolument toute accusation contre une égalité qui, comme l’actualité le démontrerait à l’envi, loin d’être conquérante, subirait de nombreuses attaques . Pire à ses yeux, le discours égalitaire d’aujourd’hui, pour être bienvenu, nous « ferait perdre de vue l’égalité générale, celle qui nous concerne tous ».

Je prends note de ces deux critiques. Je crois cependant qu’elles reposent sur un confusion entre « égalité » et « égalitarisme ». La question de l’égalité économique fait l’objet de vives discussions, que Piketty au su hisser à un très haut niveau de sophistication mathématique et statistique, non sans s’attirer un certain nombre d’adversaires, peu convaincus par sa méthodologie. On ne peut nier que la concentration de fortunes exorbitantes dans les mains de magnats du numérique ou de quelques managers aux compétences pas toujours avérées pose des problèmes non négligeables.

Mais il convient aussi de se poser une question. Comme l’a rappelé récemment, et après bien d’autres, le philosophe conservateur anglais Roger Scruton dans son De l’urgence d’être conservateur (L’Artilleur, 2016 pour la version française), cette critique de l’inégalité économique ne tomberait-elle pas dans le piège de considéer le jeu économique comme un jeu à somme nulle ? Or, dans le mouvement constant que le capitalisme imprime à la vie économique, l’enrichissement des uns ne se déduit pas automatiquement de l’appauvrissement des autres.

Scruton, qui n’est pas un ultralibéral déjanté mais se montre au contraire très critique à l’égard des dysfonctionnements du libéralisme, souligne une réalité que l’on a tendance à oublier : l’égalité sociale se nourrit des dividendes que seule peut produire une liberté qui n’a de sens qu’arrimée à son volet économique. L’inégalité peut être ainsi perçue comme un facteur de concurrence visant à l’amélioration des conditions générales de la société, avec l’aide éventuelle  de l’Etat, appelé à intervenir sous des conditions précises pour atténuer certains effets de la liberté, comme l’estiment les libéraux… qui ne sont pas tous libertariens.

Mais le principal problème que dévoile l’argumentaire de mes contradicteurs est ailleurs. Car l’égalité que je redoute ne se loge pas seulement dans les légitimes corrections qu’il sied d’imposer à une liberté économique dont on a appris, depuis la fin du XIXème siècle, à canaliser plus ou moins bien les potentiels débordements. Il s’agit plutôt de fustiger celle qui, sous le nom d’égalitarisme, se réinvente continuellement dans un volonté de débusquer tout ce qui pourait susciter une inégalité, de quelque nature qu’elle soit. C’est cette quête de l’inégalité comme moteur de la vie politique et sociale qui me semble porter en elle un danger pour la liberté, à commencer par celle d’expression.

Cet égalitarisme s’apparente à la quête de l’ égalité comme fin en soi, et en lui risque de germer ce fameux « politiquement correct » dont on perçoit enfin les possibles dérives, malgré la définiton floue qui l’enrobe souvent. Il ne vise plus à corriger les injustices économiques ou celles issues de préjugés inadmissibles fondés sur la race ou le sexe par exemple, mais comme un relativisme fixé comme un indépassable « horizon d’attente », pour reprendre une formule popularisée par l’historien Reinhart Koselleck. En se braquant sur la seule inégalité économique, MM. Felli et Chenevière me semblent faire bon marché de l’égalitarisme comme finalité politique. Gates ou Zuckerberg, symboles de la puissance du capitalisme moderne, se sont toujours revendiqués comme les agents d’une humanité plus juste, plus égale… dans le droit fil de l’esprit des années 60 dont ils sont issus. Cette ironie de l’histoire peut faire sourire mais elle devrait à tout le moins faire réfléchir… Sociaux-démocrates et libéraux sont interpellés : l’égalitarisme peut nuire aux deux…

 

A propos du présumé réveil des catholiques français

Les médias de l’Hexagone en paraissent tout retournés… Depuis la victoire de François Fillon lors des primaires de la droite, la République laïque est en ébullition. Ce qui était interprété comme un épiphénomène lorsque la « Manif pour tous » lança ses cortèges de protestataires dans les rues de France refléterait aujourd’hui un mouvement de fond qui menacerait de balayer cent ans de séparation entre l’Eglise et l’Etat. Pareille assertion laisse perplexe.

La laïcité, dont le France s’est faite le refuge insubmersible, vacillerait. Subitement, on croit revenue, jaillie des tréfonds de l’histoire, l’ère révolue de l’hégémonie cléricale : des réseaux de catholiques plus ou moins traditionalistes, mais peu férus d’une théologie de la Libération qui a influencé de larges secteurs du monde catholique sur tous les continents, s’activeraient pour faire replonger la France sous le joug du goupillon. Dans la foulée, une inquiétude se répand : toutes les avancées sociales enregistrées depuis un siècle se verraient clouées au pilori de l’obscurantisme religieux.

La désignation de François Fillon comme champion de la droite française en vue des prochaines presidentielles de printemps 2017 en constituerait la preuve définitive. La réaction est en marche, les républicains sont invités à serrer les rangs au nom du magistère de la raison. Fillon ne serait-il pas un vil thuriféraire des adversaires de l’avortement ? Ne plaiderait-il pas pour la résurrection de la famille traditionnelle, authentique injure au modernisme ambiant ?

Ce délire prétendument « laïcard », attisé par la tout aussi prétendue renaissance  d’un catholicisme militant, mérite plusieurs commentaires. A propos de Fillon d’abord. Il n’a jamais déclaré qu’il manoeuvrerait contre l’IVG s’il était élu… Au contraire même, mais rien n’y fait : il est devenu l’homme de la soutane. Or il ne fait qu’avouer sa conviction intime.

Fillon incarne en en fait le pradoxe d’aujourd’hui : on attend désespérément des politiciens sincères mais dès que l’un d’entre eux se prête au jeu, c’est l’hallali ! Il est catholique pratiquant, et alors ? Exigerait-on d’un écolgiste qu’il ne puisse proférer son souverain mépris de la voiture sous prétexte qu’une majorité de la population posséderait un permis de conduire ?

Venons-en au regain de forme qu’afficherait un catholicisme non étiqueté à gauche. Si l’on peut sérieusement douter qu’il mette en péril les fondements laïques de la société française, il est tout de même autorisé de s’interroger.  Admettons la réalité d’un réveil d’une catholicité « désinihibée », selon l’expression consacrée. Faut-il s’en étonner ?

La France mène une politique active de déchristianisation depuis plus de deux cents ans. Avec des arguments foncièrement justes : il n’était plus acceptable que l’étendard de la foi ne serve qu’à répandre la nostalgie de l’Ancien Régime. Or l’Eglise n’avait pas rompu avec son alliance avec le trône et ne concevait la société postrévolutionnaire que comme l’émanation d’une diabolique conspiration fomentée par les suppôts d’une république forcément décadente.

La France produisit pourtant quantité de prélats qui avertirent leurs correligionnaires de l’impasse vers laquelle ils se précipitaient en refusant obstinément une réconciliation entre l’enseignement du Christ et les apports nourris par la liberté et l’égalité. Lamennais, Lacordaire, Montalembert se heurtèrent au  refus pontifical. Le Syllabus promulgué en 1864, dans sa dénonciation du libéralisme et de tous ses dérivés, restera comme l’un des manifestes les plus aboutis de l’antimodernité professée par l’Eglise catholique.

Aucune société apaisée ne pouvait naître sans un respect de la liberté religieuse. Et celle-ci ne pouvait s’épanouir qu’à la condition que les prêtres quittent le champ public pour se concentrer sur leur mission pastorale. Le républicanisme en France et le radicalisme en Suisse entrèrent dans une lutte sévère,e t non dénuée d’abus de leur part, contre un catholicisme dont ils ne parvenaient pas à comprendre la force qu’il représentait, au-delà de l’influence présumée des curés de campagne.

Le XXème siècle, au nom du principe libéral du retour de la religion dans la sphère privée, vit ces tensions décliner, puis disparaître au gré de la sécularisation de la société. De fait, les catholiques avaient accepté la situation nouvelle et n’opposèrent plus guère de résistance à l’avènement d’une société occidentale peu à peu vidée de ses repères religieux, à part dans certaines régions.

Puis vint l’slam. Les catholiques se plièrent à la nécessité d’une tolérance bienveillante envers la liberté de penser et de croire due à tout un chacun. Les choses en restèrent là, du moins tant que l’islam ne revendiqua pas une place plus importante dans l’espace public, au nom des droits de l’homme et de la démocratie, mais aussi avec l’appui croissant dès les années 2000 d’une gauche qui ne tarda pas à voir dans les musulmans les nouveaux « damnés de la terre ».

Le malentendu était programmé. Alors que les catholiques avaient pris acte d’une déchristianisation qui semblait avoir été menée à son terme avec des églises de plus en plus vides, tout à coup surgissait une religion qui devrait, selon certaines voix, bénéficier d’un statut privilégié. La radicalisation de l’islam, face à une société de plus en plus sourde aux valeurs que le catholicisme prétend défendre mais auxquelles se rattachent culturellement nombre de citoyens d’obédience républicaine, acheva de redistribuer les cartes. Le catholicisme s’est senti piégé, voire trahi.

Ce retour du religieux sur tous les fronts doit surtout réveiller les esprits libéraux. L’Etat occidental ne peut oublier ses origines, mais il doit veiller à ce que la religion ne puisse être brandie comme un paravent identitaire. Au risque de voir le droit canon se  dresser contre une charia devenue trop présente. Cette perspective peut être qualifiée d’angoissante.

Si l’anarchisme m’était conté…

Le documentaire « Ni Dieu, ni maître. Une histoire de l’anarchisme », dû à Tancrède Ramonet, ne manque pas de qualités. Diffusé sur la RTS dans le cadre de l’émission Histoire vivante, il retrace le long combat de cette branche du mouvement ouvrier que la tradition enferme parfois hâtivement dans l’imagerie de la Belle Epoque, celle d’avant 1914… Une ère en effet endeuillée par une série d’attentats commis par de jeunes anarchistes enflammés par la doctrine de la propagande par le fait.

De Ravachol à la bande à Bonnot en passant par l’assassinat de Sissi à Genève, les « exploits » des anarchistes furent légion, jetant un ombre délétère sur les expériences sociales que les théoriciens du mouvement esquissaient au nom d’un individualisme facteur d’une nouvelle cohésion sociale, à l’abri des intrusions autoritaires de toute forme étatique.

Entre l’école repensée par l’Espagnol Francisco Ferrer, l’anarcho-syndicalisme, l’émergence d’un souci inédit pour la nature avec Elisée Reclus et la quête d’une liberté absolue tant de l’esprit que du corps, c’est l’épure d’une société réconciliée avec elle-même qui se dessine. Ses composantes nourriront la grande remise en question de la démocratie libérale et sociale dans les années 60 du XXe siècle.

Méprisé par Marx et ses épigones, l’anarchisme a abondamment fécondé le mouvement ouvrier tout en entrant en conflit direct avec le socialisme et, surtout, avec les tenants de la dictature du prolétariat. Alors que Proudhon et Bakounine fustigent toute forme de pouvoir, les marxistes vouent aux gémonies ces utopistes qu’ils aiment agonir et dans lesquels ils perçoivent les avatars d’une pesante mentalité petite-bourgeoise.

Dans ce sens, le documentaire a raison d’insister sur la haine farouche qui opposera les anarchistes espagnols, fiers des rares succès concrets du mouvement dans les contreforts de la république naissante, et les sbires de Staline, trop heureux de laisser leurs ennemis en socialisme se faire massacrer par les troupes de Franco. Il est vrai que, dans cette Espagne arriérée de l’entre-deux-guerres, les anarchistes de Durruti inventeront de nouvelles solidarités qui orneront la légende du mouvement.

Mais justement, pourquoi l’anarchisme a-t-il toujours trébuché sur le seuil d’une réalité toujours prompte à se dérober sous le poids de ses espérances ? On peut regretter que le documentaire de Tancrède Ramonet, tout à son apologie d’un mouvement vers lequel tendent à l’évidence les sympathies du réalisateur, ne traite pas cette question.

Volontiers hagiographique, le documentaire ne dresse qu’un portrait partiel de l’anarchisme. Il souligne certes sa grandeur symbolique, son importance pour un mouvement ouvrier sinon cloîtré dans une mystique révolutionnaire vouée à un autoritarisme d’un genre nouveau et, en fin de compte, guère plus humain que le capitalisme, cible naturelle de la haine des opprimés. Mais dit-il tout ?

L’anarchisme constitue une pensée d’une grande densité intellectuelle, mais profondément contradictoire. Arrimé au respect de la liberté individuelle, au primat d’une égalité comme condition de cette liberté, et à une organisation spontanée de la société, l’anarchisme s’ouvre à d’innombrables nuances unies par un point commun : le refus de toute autorité.

L’anarchisme syndicaliste guidé par l’étoile polaire de la grève rénérale et rédemptrice, d’un anarchisme mutuelliste d’obédience proudhonienne ou encore d’un anarchisme communiste cher à Kroportkine formemt le cirpus traditionnel de l’anarchisme. Mais, à côté d’eux,  surgissent un anarchisme viscéralement individualiste chanté par Stirner et, surtout, un autre anarchisme, plus rarement mentionné, qui connaîtra ses heures de gloire aux Etats-Unis : l’anarcho-capitalisme.

Et pour cause… La doxa anarchiste renie cette variante d’une penseée dont elle ne préfère ne retenir que la geste héroïque décapitée par un complot fomenté par des capitalistes et des staliniens communiant dans leur anti-humanisme… Mais il est dommage que Tancrède Ramonet ait fait l’impasse sur ce sujet : il aurait ainsi pu mener une stimulante réflexion sur l’échec de l’anarchisme et sur sa résurgence ambiguë dans les années 60 du XXe siècle.

Théorisé par Lysander Spooner et Benjamin Tucker au XIXe siècle, l’anarcho-capitalisme a alimenté de sa frénésie libertaire le courant libertarien, si virulent aujourd’hui. Pour lui, la liberté absolue revendiquée par l’anarchisme « classique » ne peut s’arrêter à la liberté économique. Au contraire, la liberté, pour être complète, ne peut s’épanouir dans son antiétatisme fondamental qu’en sublimant l’organisation spontanée de la société grâce aux forces du marché.

Or cette vision d’une liberté intégrale englobant l’économie pivée, appelée à régler les relations interinidivuelles contre une ingérence qui ne peut être qu’étatique, va entrer en concurrence dès les années 60 avec la liberté « anarchisante » en plein renouveau. Celle-ci est alors associée à toutes les « nouvelles » gauches coagulées dans leur hostilité au capitalisme « bourgeois » mais aussi au capitalisme d’Etat incarné par une Union soviétique  jugée aussi décadente que les démocraties libérales.

La crise intellectuelle du début du XXIe siècle ne peut guère dévoiler ses soubassements si l’on oblitère les deux sources de cette grande fracture, vieille maintenant d’un demi-siècle. L’ultralibéralisme et la liberté divinisée prônée par le mouvement écologiste dès la fin des années 1990 ne peuvent être compris sans un détour par le culte exalté dont  de la liberté fut alors l’objet. Nous sommes les descendants de cette confrontation entre deux conceptions de la liberté, si antagoniques et si proches, mais puisant toutes deux dans l’intense vivier anarchiste du XIXe siècle.

L’anarchisme bouillonne au milieu de ces contradictions et, cette réalité, Tancrède Ramonet l’occulte pudiquement. L’anarchisme se refuse à toute forme d’organisation, au nom de la liberté, mais s’empêche d’agir. Un regard vers les avants-gardes artistiques du début du XXe siècle aurait pu lui suggérer des pistes de réflexion, mais, hélas, il s’en détourne.

Dadaïstes, expressionnistes, futuristes, aveniristes ou surréalistes ont quasiment tous, après avoir flirté avec l’anarchisme culturel, viré vers le communisme ou, en Italie surtout, vers le fascisme. Par soif de donner corps à leurs espérances, à leurs rêves : ils l’ont payé de leur crédibilité, comme Marinetti, ou de leur vie, comme Majakowski. En ces destins se condensent les apories de l’anarchisme, qui en font l’intérêt tout en en traçant les limites.

L’histoire de l’anarchisme ne se borne pas à la fresque grandiose et tragique qu’en propose Tancrède Ramonet. Osons même affirmer que la dimension la plus passionnante de cette pensée protéiforme réside plutôt dans ce que son documentaire ne montre pas !

La subsidiarité: une notion mal comprise

Le principe de subsidiarité est en vogue. Souvent brandi comme remède miraculeux pour contrer les dégâts provoqués par la centralisation, est-il toujours appliqué à bon escient ? En gros, il prévoit que l’échelon supérieur de toute organisation humaine laisse aux étages inférieurs le soin d’effectuer les tâches que ceux-ci seront plus à même d’effectuer.

Il provient de la doctrine sociale de l’Eglise. Organisme hautement centralisé, subordonné à un monarque absolu que l’on appelle le pape, l’Eglise a rapidement réalisé que le respect de la personne humaine qu’elle prônait se trouvait en porte à faux avec la structure dont elle s’était dotée. Tout Etat centralisé ne menace-t-il pas l’autonomie d’un individu qui ne peut connaître d’autre soumission que celle à l’égard de Dieu ?

Généreux dans son énoncé, le principe de subsidiarité recèle toutefois un vice, qui n’apparaît pas forcément au premier regard. Dès qu’est affirmé le droit des entités intermédaires à assumer elles-mêmes les missions pour lesquelles elles sont les mieux équipées, immédiatement surgit une apparente analogie avec la notion de fédéralisme, si familière aux oreilles helvétiques. L’article 5 de la Constitution fédérale de 1999 s’y réfère d’ailleurs explicitement.

Pourtant, cette délégation de pouvoirs que sous-tend le subsidiarité est -elle aussi aisée ? Tocqueville a magistralement expliqué combien l’Etat moderne, penchant vers l’égalité, rechignait par nature à affaiblir le centre, jugé apte à maîtriser l’ensemble,  au profit de sa périphérie. Or que propose la subsidiarité sinon un hypothétique transfert de compétences vers des structures qui restent totalement arrimées à un centre titulaire de la réalité du pouvoir ?

En réalité, le fédéralisme, quoi que suggère la Constitution, ne correspond pas à la définition de la subsidiarité. Cette dernière relève du bon vouloir du centre, alors que le fédéralisme part de la base, comme le prouve la construction de la Suisse. Ce sont les collectivités fondatrices de la Confédération qui décident s’il semble bon de céder des prérogatives à l’entité supérieure qu’elles ont créée. La double majorité cantons-peuple appelée à sanctionner tout transfert de compétence à la Confédération en atteste.

Le pouvoir originel demeure entre les mains des cantons. La Constitution fédérale se dévoile ainsi, et d’abord, comme un répertoire des  activités qu’il a paru opportun d’organiser, à un moment donné, à un niveau de pouvoir supérieur, au-delà des particularismes régionaux.

Les deux logiques sont différentes, voire fondamentalement opposées. Il est vrai cependant que la Suisse, dans son fonctionnement actuel peaufiné au fil des décennies, peut donner une image biaisée du fédéralisme « authentique » que nous venons de décire succinctement.

Avec le temps, une centralisation rampante s’est mise en marche, entraînant une migration massive de compétences de l’étage cantonal à l’étage fédéral. Il en a résulté un fort enchevêtrement de compétences, que le Conseil fédéral tente, à intervalles réguliers, d’épurer…

Dans les faits s’est installé un fédéralisme dit de coopération, où cantons et Confédération procèdent le plus souvent à un partage de compétences, à travers des modifications de la Constitution ou, plus insidieusement, à travers la législation courante ou la simple action administrative. Les cantons, par les conférences intercantonales ou les concordats, conservent néanmoins les moyens de maîtriser leur destin.

Mais il y a plus important. Le fédéralisme, et contrairement à la subsidiarité, est davantage qu’un système institutionnel. C’est une culture politique qui parvient à penser l’action individuelle et collective au-delà d’un centre qui se contenterait, en définitive, de distribuer des compétence aux échelons inférieurs de la structure politique considérée.

Le fédéralisme, de par son histoire, irradie l’ensemble du système constitutionnel de la Suisse. Flanqué de la démocratie semi-directe que nous connaissons et du système dit de milice, il ramène le pouvoir de décision de base à l’individu.

Mais ce pouvoir, qui part du « petit » pour se hisser vers le « grand », ne peut s’exercer que si chaque acteur assume ses responsabilités : le citoyen qui vote sur des sujets dont il n’est pas spécialiste ; l’individu qui agit dans plusieurs domaines en parallèle, glissant du politique à l’économique en passant par l’associatif ; le canton qui résiste à la tentation agréable de se délester de compétences lourdes à porter en se cachant derrière la prétendue évidence d’une rationalité centralisatrice rarement démontrée.

Fédéralisme, démocratie semi-directe, milice : autant de principes parfois exposés à une vive critique. Mais on ne peut les analyser qu’en les considérant  comme les éléments intrinsèquement liés d’une approche globale de la politique, à laquelle la subsidiarité est étrangère.

 

Les 500 ans de la paix perpétuelle: un anniversaire pas anodin

En ce morne 14 septembre 1515, Mars a rendu son verdict. L’arrivée des Vénitiens sur le champ de bataille de Marignan a fourni à François Ier un appoint décisif. Désormais maître des armes, il peut enfin semer la panique dans les rangs helvètes, de plus en plus clairsemés au fur et à mesure que le combat s’éternisait. Les dissensions qui pourrissent l’ambiance au sein des troupes suisses depuis le début de la campagne auront été fatales. N’était-ce pas affaiblis que les contingents confédérés, officiellement accourus à la rescousse du duc de Milan, avaient dû affronter le roi de France ? Tout le monde n’avait pas jugé utile de le défier ; les bailliages italiens en valaient-ils la chandelle ? Le roi peut enfin prélever les dividendes de la formidable opération logistique qu’il avait osé lancer en franchissant les Alpes avec ses armées. Que va-t-il advenir des relations entre le vainqueur et les vaincus ?

François perçoit rapidement l’intérêt de ne pas humilier ceux qu’il vient de battre après avoir été lui-même longtemps au bord de la rupture. Les mercenaires helvétiques ne pourraient-il pas regarnir ses propres escadrons, si éprouvés par les combats ? Leur bravoure est connue, leur opiniâtreté au milieu des mêlées sanglantes aussi. Faire main basse sur ce réservoir de soldats serait judicieux ; sa tolérance envers les battus se monnayerait par une exclusivité à coup sûr rentable. Et qu’impliquerait vouloir imposer aux Suisses l’imparable loi du vainqueur ? Comment faire sentir la poigne française à ce peuple, mélange détonant de citadins et de montagnards disséminés entre Alpes et Rhin, et toujours enlisés dans dans d’inextricables querelles internes ?

La Confédération, depuis la fin du XVème siècle s’est défintivementextirpée de la sphère d’influence autrichienne. Ne serait-ce pas opportun d’instaurer des relations de bon voisinage avec la belliqueuse Helvétie tout en lui signifiant le rôle désormais central que la France compte jouer dans ses affaires intérieures ? En d’autres termes, la dplomatie ne parachèverait-elle pas de façon grandiose la victoire de Marignan en aspirant la Suisse dans l’orbite française et en créant de la sorte une zone tampon salutaire entre le royaume et l’ennemi oriental, le Habsbourg ? La trame de la Paix perpétuelle, signée le 29 novembre 1516  à Fribourg, est en place. Les conditions sont favorables aux Suisses : s’ils doivent abandonner leurs ambitions italiennes, ils conservent le Tessin et reçoivent même une forte indemnité.

Passée dans la zone d’influence française, la Confédération franchit une nouvelle étape vers la fin de son appartenance, de plus en plus formelle il est vrai, au Saint-Empire. Le divorce, bien que juridiquement encore inabouti, sera prononcé en Westphalie dans le cadre du règlement de la cruelle guerre de Trente ans, en 1648, avant de trouver son inscription dans le droit international encore balbutiant en 1815, dans l’Acte final du Congrès de Vienne. Dotée d’une ambassade permanente en Suisse, avec siège à Soleure, la France s’habitue avec peine aux fonctionnements byzantins d’une Confédération au pouvoir éclaté, où les décisions prises au sein de la Diète n’ont que le poids que les cantons souverains veulent bien lui accorder.

L’ambassadeur y perd plus d’une fois son latin mais l’essentiel est sauf pour la France . L’appendice helvétique tient bon, malgré les guerres de religion et quelques infidélités militaires : les Bernois ne livreront-ils pas des régiments aux réformés Pays-Bas ? Mais le traité est important pour la France, qui n’hésitera pas à donner un lustre particulier à chacun de ses renouvellements, comme Guillaume Poisson l’a remarquablement montré, dans un récent ouvrage, pour celui de 1663, placé sous la royale présidence de Louis XIV. Mais l’intérêt de la Paix perpétuelle, qui durera jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, n’est pas que militaire. Il est aussi économique, en particulier pour la Suisse, dont les produits ont besoin des débouchés français et qui dépend des approvisionnements en sel français.

Cet arrimage de la Suisse en lente construction siginifie-t-il que notre pays est réduit au rang d’une province « extra muros » du royaume de France ? Qu’il entame simplement sa carrière de « jouet » de puissances amenées à la traiter au gré de leurs intérêts fluctuants ? Qu’il ne gagne sa substance que dans sa dépendance envers des enjeux qu’il ne maîtrise pas, comme l’ont suggéré certains ? Ce n’est pas si simple. L’histoire suisse constitue un maillage complexe où s’entremêlent les impulsions que la Confédération reçoit de son environnement international et sa dynamique interne, triturée au fil d’une gestion souvent acrobatique des multiples intérêts contradictoires qui la parcourent. Son destin est toujours subordonné à celui des puissances qui l’entourent mais il s’écrit aussi dans un mouvement autonome, aiguillonné par les Suisses eux-mêmes, par-delà leurs différences.

 

La sagesse de l’initiative populaire

Les résultats des votations de ce weekend sont conformes à ce que prédisaient les sondages. Est-ce là que se calfeutre le miracle des résultats enregistrés ? Loin de là, évidemment. Mais miracle il y a quand même lorsque l’on examine les objets qui étaient soumis à la sagacité du citoyen électeur.

Trois objets au programme, tous susceptibles de prêter le flanc à des réactions émotionnelles ravageuses : qui peut décemment s’opposer à une transition des processus économiques vers une compatibilité plus forte avec les exigences d’un environnement climatique dégradé ? Qui peut s’horrifier d’une augmentation du revenu des personnes vivant de l’AVS ? Qui, enfin, peut accepter sans rechigner que l’Etat, au nom de la chasse aux brigands en tous genres qui hantent note planète, s’autorisent d’audacieuses intrusions dans les vie privée des honnêtes gens ?

Et pourtant le peuple a répondu qu’il n’était pas intéressé aux cadeaux ques initiants et référendaires, en général issus du même camp lui offraient. En aucun cas saisi d’une nouvelle crise de masochisme, ce masochisme que d’aucuns croient déceler lorsqu’il refuse le salaire minimum ou la baisse du temps de travail, il ne s’est tout simplement pas laissé duper par des promesses lancées à la légère…

Alors que l’initiative AVS+ tissait des plans sur une comète fort filante en snobant allègrement les réalités chiffrées d’un inexorable vieillissement démographique, l’initiative en faveur d’une économie verte proposait exactement ce que le référendum contre la loi sur le renseignement entendait proscire… et quand bien même les partisans d’un économie « écologisée » se trouvaient en général parmi les adversaires les plus résolus de l’Etat « fouineur » : organiser une intervention accrue de l’Etat dans la sphère privée.

Comment en effet réclamer une bureaucratie renforcée pour imposer un radicale réorientation des modes production industriels en vigueur en Suisse et en même temps s’offusquer de mesures pourtant entourées de multiples cautèles qui permettaient à la police d’améliorer une action sécuritaire que nombre de personnes reprochent aux autorités d’avoir trop longtemps négligée ? Comment enfin vouloir imposer de nouvelles taxes aux entreprises, demandées par les écologistes, et simultanément augmenter les rentes vieillesse, exigées par les syndicats ?

Le peuple a refusé de se laisser piéger par tant de contradictions. Mais cette sagesse constitue surtout un nouveau plaidoyer en faveur de la démocratie semi-directe telle qu’elle est pratiquée en Suisse et qui est si souvent priée de se présenter sur le banc des accusés. Voilà le « miracle » de ce weekend de votation ! La capacité du peuple suisse à trier dans des propositions certes toutes plus alléchantes les unes que les autres, mais peut-être redoutables dans leurs effets à long terme, doit faire réfléchir.

Il est toujours confortable de crier au populisme ou à l’immaturité d’un peuple qui se laisserait si facilement abusé lorsque les résultats ne correspondent pas à nos attentes. Les récentes, et réellement malheureuses, initiatives relatives à l’immigration ou aux relations avec l’étranger ont souvent susciter des réactions désespérées de la part de maints observateurs de la scène politique suisse.

Mais les résultats de ce weekend nous obligent une fois de plus à un exercie très peu prisé en réalité : accepter de renverser la question et ausculter la volonté populaire jaillissant de scrutins contestés pour ce qu’elle dit. Au-delà de jugements de valeur régulièrement assénés mais révélant sutrout  une certaine paresse intellectuelle, les résultats même déplaisants dévoilent une logique qui, refoulée dans les zones scabreuses d’un « populisme » privé de définition cohérente, ne reste que plus opaque.

Les votations soulèvent toutes de vrais problèmes, qu’il convient d’aborder frontalement sans se réfugier derrière quelques idées trop vite reçues et trop vite digérées… Surtout que le système dispose de mécanismes d’auto-régulation. Ce qui sort des urnes constitue à des signaux dont le monde politique doit s’emparer. Ce qu’il fait bien, par le truchement de l’organe parlementaire, quoi qu’en disent ceux qui croient opportun de toiser des partis politique accusés de vivre reclus dans un univers hors-temps.

La vie politique suisse vit au rythme des impulsions que lui donne le peuple à travers les instruments de la démocratie semi-directe. Et si le « peuple » s’estime trahi, il possède les moyens de revenir à la charge. Dans ce sens, à propos de la si délicate initiative dite contre l’immigration de masse, tant le Parlement que le Conseil fédéral ont raison d’oser des solutions peut-être hardies au regard strict du texte de la Constitution.

On sait que les objectifs de ce texte ne sont pas exempts de contradictions, le chemin à emprunter ne peut être que tortueux. Mais il est erroné de crier au mépris du peuple : celui-ci pourra recourir au référendum. Cette procédure aurait assurément le mérite de clarifier la situation !

De Gerhard Schröder à Manuel Valls: Shakespeare en politique

Manuel Valls et François Hollande ont réussi à faire passer leur projet de loi sur le travail, sous réserve d’un recours à la cour sonctitutionnelle… ou de nouvelles grèves. Dieu que ce fut long et compliqué ! Mais est-ce étonnant ? Cette loi constitue un progrès majeur dans la modernisation du droit du travail français ; il était prévisible que cela se ferait dans la douleur. Mais la France sera sans aucun doute reconnaissante à ces deux hommes de leur obstination et de leur courage. Car avant d’infliger un virage capital à leur pays, ils ont dû se battre contre leur propre parti, contre leurs propres troupes.

Dans un système démocratique comme celui qui prévaut dans le monde occidental, les décisions empruntent le chemin de la majorité qui donne le ton au Parlement. Le système de démocratie semi-directe appartient sur ce point à la même catégorie : pour faire passer un texte de loi, il est impératif de rassembler une majoité derrière lui. La seule différence, essentielle cependant, consiste dans la nature de cette majorité : modulable en Suisse, jamais rivée sur des contours fixes dictés par les élections, elle ne tire sa légitimité dans les pays qui nous entourent du seul système représentatif. L’exploit de Hollande et Valls n’en est pas moins grand et rappelle le délicat processus lancé par Gerhard Schröder voici une douzaine d’années en Allemagne.

En imposant la réforme dite Hartz IV à son parti, puis à son pays, il savait qu’il courait un péril considérable, qui s’est d’ailleurs confirmé dans toute son ampleur lors des échéances électorales ultérieures. Schröder, mû par une sens de l’Etat remarquable, n’a ni plus ni moins accepté de sacrifier les intérêts à court terme de son parti au nom de la nécesaire révision du système d’aide sociale allemand, préalable à une reprise économique qui se faisait attende outre-Rhin. Le résultat fut à la hauteur de ses attentes, moins de celles du SPD…

L’économie allemande a directement profité de la réorganisation opérée au pas de charge par l’ancien chancelier et a pu restaurer sa position dominante sur le plan européen puis mondial. Pour son parti, en revanche, débutait un long chemin de croix… qui l’a conduit dans les tréfonds des sondages et de défaitre en défaite face à l’inoxydable Angela Merkel. S’il a pu faire passer plusieurs de ses revendications par l’alliance qu’il a été amené à conclure avec la chancelière dans le cadre de « grandes coalitions », le SPD n’arrive plus à affirmer sa position de grand parti populaire. Cette situation ne semble pas devoir se modifier alors que les élections générales de 2017 approchent dangereusement.

Schröder a misé sur l’intérêt de son pays en acceptant la risque de passer pour le « fossoyeur » de son parti. Homme d’Etat, il fut accusé d’avoir trahi les siens. Manuel Valls et François Hollande peuvent désormais être inscrits dans cette catégorie. En manoeuvrant pour réussir à rénover le droit du travail français sans l’édulcorer au gré de compromis qui auraient ruiné ses audaces, les deux hommes ont tablé sur un dividende hypothétique : une chute du chômage qui pourrait être attribuée à leur réforme. Nous pourrons certes compter sur eux pour nous offrir des statistiques étayant leur discours, mais rien ne dit que les Français les croiront…

Et encore moins leurs camardes socialistes ! Comme leurs collègues allemands, ces derniers, comme le président de la République et son premier ministre, et comme Schröder avant eux, se retrouvent face à un pénible conflit de loyauté. Faut-il évacuer certains principes fondamentaux (la diminution du temps de travail par exemple) au nom de l’efficacité politique et économique ? Et donc adapter d’urgence la doctrine du parti  pour montrer qu’il est nécessaire d’élargir la réflexion et ainsi aider leur pays à se dégager de la crise qui l’étreint ? En France, Hollande et Valls ont suivi la voie « schröderienne » alors que leur parti préférerait manifestement nier la réalité pour sauvergarder la vision du monde de son socialisme historique.

Il y a de la grandeur dans cette attitude, nimbée d’une dimension « shakespearienne ». C’est aussi ce qui fait la beauté et la noblesse de la politique, et que toutes les critiques qui l’accablent aujourd’hui, pas toujours à bon escient, n’effaceront pas. Face à des décisions difficiles, l’homme, ou la femme, politique est seul et c’est parfois sur un coup de dé, ou un choix philosophique puissant, ou par une combinaison des deux, que se jouera son destin face à l’histoire. Sombrer dans le néant en se comportant comme le comptable électoral de son parti ou se hisser au rang d’homme, ou de femme, d’Etat ? Ce dilemme, tous les politiciens actifs dans des exécutifs doivent l’affronter un jour, à un degré plus ou moins élevé. Ceux qui osent opter pour le second terme de l’alternative sont plus nombreux qu’on ne le prétend trop souvent !

L’Union européenne: un empire sur le déclin?

Notre monde redécouvre la géostratégie. La crise ukrainienne, l'émergence d'un califat aux contours incertains, l'accession de la Chine au rang de grande puissance comme seul contradicteur possible à l'omnipotence américaine, la fragilité croissante de l'Union européenne, l'explosion migratoire où se mêlent des motifs politiques, écologiques et économiques : les facteurs d'instabilité se multiplient et stimulent de nouveaux champs de recherche… ou plutôt la résurgence de certaines disciplines que l'on avait un peu vite considérées comme dépassées.

 

L'histoire des empires qui se sont succédé dans l'histoire de l'humanité appartient à cette dernière catégorie. On se surprend à s'intéresser de nouveau à ces grands ensembles qui avaient tous en commun de réunir des peuples différents, dans une ambition de paix et souvent, mais pas toujours, sous la conduite d'un autocrate supportable car distant. Comment sont-ils nés ? Comment se sont-ils agrandis ? Le passionnant ouvrage La fin des empires, dirigé par Patrice Gueniffey et Thierry Lentz (Perrin, 2016), a opté pour une autre approche. Sans perdre de vue la manière dont se constitués les empires qui ont jalonné l'histoire ancienne ou plus récente, il se concentre sur leur chute et sur les phénomènes dissolvants qui ont conduit à leur déréliction.

 

La notion d'empire retenue est large puisque le livre, dont chaque chapitre a été confié à un auteur différent, ne se limite en rien aux empires soumis à la poigne plus ou moins ferme d'un empereur, mais intègre dans son champ de vision les empires « démocratiques », qui se sont ménagé une base arrière souvent immense. Qu'ils aient procédé par le biais de l'aventure colonialiste, comme la Grande-Bretagne ou la France, ou par le truchement de jeux d'influence débouchant sur la prédominance d'une puissance sur d'autres pays, comme on le constate dans le cas des Etats-Unis, ces empires ne sont pas moins dotés d'un constitution « impériale » par le rôle directeur que s'était attribué la nation « dominante ».

 

Gueniffey et Lentz n'ont toutefois réservé aucun espace à l'Union européenne. Ce n'est que logique, affirmeront les partisans de cette construction si chahutée aujourd'hui. Omission coupable rétorqueront ses critiques les plus virulents : si l'UE n'est en effet en rien subordonnée à un pays fonctionnant comme centre névralgique d'un ensemble politique composé de plusieurs peuples, une structure de conduite, sise à Bruxelles, a bien été érigée en lieu d'un pouvoir sans doute diffus, mais investi de la mission d'incarner l'Union dans sa puissance face au reste du monde et, surtout, face aux citoyens des Etats membres. Dans le cadre du débat sur le Brexit, l'un des leaders de la sortie de l'Angleterre de l'UE, Boris Johnson, a rappelé ce reproche impérial jusqu'à l'absurde en comparant l'Union à Hitler…

 

Au-delà de la polémique, la nature impériale de l'Union européenne mérite cependant d'être interrogée. Ne se serait-on pas trompé sur sa réelle substance et, par là, se serait-on privé des outils d'analyse à même de nous aider non seulement à comprendre, mais aussi à corriger les dysfonctionnements pour lesquels elle est si souvent critiquée? Persuadée de représenter une création politique sui generis sans exemple dans le passé, l'Union ne se serait-elle pas enivrée de son originalité et des authentiques succès dont elle doit être créditée ? En cultivant une certaine propension à promulguer des législations jugées par trop intrusives dans la vie des Etats, n'aurait-elle point perçu le risque de dérive impériale qui la guettait, en oubliant, précisément, qu'un empire n'a pas besoin d'un « empereur » pour connaître les vicissitudes qui ont conduit  les empires de tous les temps, à un moment donné, à leur fin ?

 

Il est usuel de parler aujourd'hui de la fin de l'Europe. Si cette issue n'est en rien souhaitable, le meilleur moyen de la prévenir ne serait-il pas d'admettre que l'Union européenne est tombée dans le piège d'une structure ayant fini par revêtir les traits d'un empire par sa faculté à s'ingérer de fait dans les affaires d'Etats, notamment ceux récemment reçus, qui ont pu se sentir, à tort ou à raison, sous la coupe de décisions qui semblaient leur échapper ? Se poser de telles questions ne vise en aucun cas à stigmatiser l'UE dans une posture politique prétendument oppressante. Il s'agit au contraire d'oser aborder le « problème » européen sous un autre regard, en dehors des déclarations d'autosatisfaction généralement proférées par les partisans de l'UE mais qui se retrouvent aujourd'hui en plein désarroi lorsqu'ils cherchent à comprendre le processus de délitement qui la ronge, et qui menace d'être inexorable. Dans ce sens, une Europe des régions ne ferait probablement qu’aggraver le mal…

Frankenstein: enfant des Lumières ou avatar du romantisme?

Rarement une commémoration aura été autant en résonance avec l’actualité. Le bicentenaire de la rédaction de Frankenstein a donné lieu à une foule d’études et d’articles de presse montrant tous, et à raison, combien le personnage inventé par Mary Shelley télescope la recherche scientifique d’aujourd’hui, obsédée par les améliorations constantes qu’il semble possible d’apporter à la nature de l’homme. Désormais « augmenté », ivre d’une jeunesse éternelle qu’il sent à portée de main ou submergé par la passion de soi qui pourrait l’amener à se dupliquer à l’infini, l’être humain moderne se rêve à travers ses propres clones conçus dans des labortatoire dotés de techniques de plus en plus sophistiquées.

L’utopie du Docteur Frankenstein mise ens cène par la jeune Anglaise non loin de Genève en 1816 n’a jamais paru aussi actuelle, enfouie dans un quotidien qui révèle jour après jour une collection d’inventions plus sidérantes les unes que les autres. Le transhumanisme nous promet-il la fin tant fantasmée de la mort elle-même, ultime conquête d’un humain hanté par la fascination de son propre dépassement, mais dans le mépris le plus total de la signification de ses faits et gestes pour sa propre espèce ? Alors que le spécisme s’attache à abolir les dernières frontières séparant l’humain du genre animal, celui-là se passionne pour sa propre sortie de l’histoire, pour mieux pénétrer un champ qui devrait lui garantir sa continuité au-delà d’une biologie purgée de ses derniers mystères. On peut bien effacer les étapes menant de l’animal à l’homme, procéder à une fusion au moins juridique de toutes les espèces vivantes, de son côté, l’homme se mijote un philtre inédit qui arrêterait le temps. Chronos serait ainsi accroché à un moment unique où la vie elle-même n’existerait plus puique la mort serait renvoyée à un passé sans contenu : à quoi rime la mémoire si le monde ne se régénére plus à travers de nouvelles générations, inutiles dans une humanité vouée au maintien de l’étant ?

Dans ce contexte, Frankenstein auréolé de l’espérance prométhéenne d’avoir fondé l’homme nouveau peut rêver d’un nouveau triomphe. Mais dans quelle ambiance intellectuelle germa son idée ? Les commentateurs semblent hésiter : est-il le produit des Lumières transcendées par la Révolution française, elle-même sublimée dans la certitude d’avoir imaginé un homme nouveau désormais régi par la raison ? Un nouveau calendrier ne devait-il pas attester l’inauguration d’une ère entièrement neuve ? Cette explication est la plus fréquente. Mais ces mêmes commentateurs ne peuvent extraire le monstre né à Cologny du climat romantique friand d’une fascinante obscurité comme contrepoids à des Lumières trop aveuglantes. Ce climat enrobe l’époque où il a vu le jour et électrise la petite équipe d’Anglais désoeuvrés en villégiature au bord du Lac Léman… Et Mary Shelley n’est-elle pas l’épouse de Percy, l’un des plus grands poètes romantiques ? Cet être nouveau peut-il dès lors se dresser comme la machine humaine surgie d’une Raison tournant à plein régime et en même temps comme l’enfant d’un courant de pensée qui s’impose comme l’antithèse de ce rationalisme accusé de dessécher l’âme humaine ?

Le roman reflète les ambiguïtés de la Révolution elle-même. Elle peut en effet être vue comme une sécrétion des Lumières, l’avènement de la Raison dont Montesquieu, Voltaire, Diderot ont décrit l’ascension contre l’obscurantisme d’un Ancien Régime prisonnier d’une Eglise rétive à livrer ses fondements idéologiques à une critique de la réalité sociale. Avec la Raison, c’est le siècle de la liberté qui s’annonce. La raison érigée en contradicteur de l’irrationnel d’une société des ordres truffée d’injustes privilèges établit l’individu dans sa primauté, son autonomie. En Allemagne, Kant théorise l’Aufklärung et trace les contours d’un univers gouverné par une raison libérée des rets d’une eschatologie suspendue à l’immobilisme d’une monarchie comme représentant de Dieu sur terre. En Grande-Bretragne, Adam Smith met en œuvre l’irruption de l’individu maître de ses capacités, en dehors des corsets brimant la liberté économique. L’homme se réalise dans la concurrence qu’il livre à ses congénères : c’est dans son atelier qu’il se révèle dans son utilité et c’est par sa force de travail qu’il s’invite à la construction de la société nouvelle.

Mais cette vision de l’homme ne convainc pas tout le monde. Dès le dernier quart du XVIIIe siècle, en Allemagne mais aussi en Angleterre, une autre approche de la liberté voit le jour, sous l’égide de la philosophie romantique. L’individu rationnel ne dévoilerait qu’une partie de la nature humaine. En lui retirant sa part irrationnelle, on le mutile, on le vide de ses sentiments, de ce qui le rattache à la communauté humaine et à la nature en dehors des schémas programmés par la seule raison. L’homme n’accède pas à son essence en se fiant aux seuls enseignements de l’analyse du visible. Son immersion dans le réel emprunte d’autres chemins, dont on ne peut déduire des règles mécaniques définitives. L’esprit humain doit se révolter contre l’emprise d’une raison à laquelle serait confié le monopole de l’explication du monde. L’irrationnel romantique, loin de s’opposer au rationnel, le complète en scrutant le non visible, le non dicible, comme l’illustrera le peintre Caspar David Friedrich. Le moi n’acquiert au contraire sa pleine identité qu’en communion avec le Tout dont il est un membre. La raison, elle, a disloqué la nature humaine, l’a scindée, l’a coupée de l’ensemble naturel et humain dans laquelle elle s’épanouit.

Le romantisme, connu à travers ses poètes, Novalis ou Jean Paul en Allemagne, Shelley ou Keats en Angleterre, doit montrer le revers du réel que la raison s’évertue à observer muni des outils que lui offre la science. Dans ce sens, le poète se voit doué d’une mission fondamentale : lui seul peut par son regard visionnaire et translucide disséquer les hommes et les objets, cerner leur réalité dans l’unité du monde et de la nature. Mais cette science qui serait le vecteur patenté de la raison victorieuse ne serait-elle pas elle aussi tributaire d’une approche romantique du monde qui l’autoriserait à déployer toutes ses potentialités ? La conception de la science posée par Descartes ne serait-elle pas lacunaire, trop centrée sur une lecture linéaire des phénomènes physiques ? Ne faut-il pas aller au-delà de ce que le cerveau happe pour fouiner dans ce qui n’apparaît pas au premier abord à la raison analysante ? Se développe ainsi une médecine romantique qui cherche à découvir le corps humain dans ses fonctionnements les plus cachés. Les fluides n’épousent-ils pas des sentiers que l’observation première tendrait à néglger ? L’âme n’aurait-elle pas des effets sur le corps ? La médecine romantique va explorer, dans le sillage des premières expériences qui jalonnent la fin du XIXe siècle, les liens entre l’électricitié et le magnétisme, le funambulisme, le somnambulisme. Tout est-il explicable par le seul diagnostic perceptible à l’œil nu ?

Le monstre de Frankenstein n’est-il pas aussi le produit du versant opposé des Lumières triomphantes ? La révolution elle-même portera des stigmates de ces deux courants, comme l’un de ses principaux prophètes d’ailleurs : Jean-Jacques Rousseau, à la fois apôtre du rationalisme des Lumières avec son Contrat social mais aussi grand-prêtre du romantisme naissant lorsqu’il repense l’humain dans son intimité avec la nature et la société. La Révolution à son tour sera rationnelle dans sa description de l’homme nouveau, doué de liberté et fixé à égalité avec les autres individus, mais puisera dans un certain romantisme dès qu’il tentera de reconstituer le Tout en substituant un Peuple qui rassemblerait l’humanité dans son unité au roi que les romantiques proprement dit conserveront comme gage de l’Un détruit par 1789. Mais en 1793, la Terreur ne se voulait-elle pas rationnelle dans sa volonté de sculpter un homme neuf, apte à saisir le monde dont accoucherait l’humanité révolutionnaire ? En même temps, elle a chanté un irrationnel réparateur en inventant une humanité, pure, unifiée dans un Tout reconstruit d’où tout élément divergent serait expulsé. Un désastre sanctionnera cette assomption de la pueté… Frankenstein, en définitive, symbolise les dérives possibles des deux courants. Il a construit un être à part, chef-d’œuvre scientifique et « prométhéen », mais suçant son énergie vitale au-delà d’une rationalité claustrée dans ses codes narratifs habituels. Cette tension accompagnera les XIXe et XXe siècles jusqu’à aujourd’hui. Frankenstein, dans son actualité, est une métaphore de l’horreur qui guette l’humanité qui oublierait d’équilibrer ses deux pôles constitutifs : le rationnel et l’irrationnel.

Le Baron noir: une nouvelle charge contre les partis politiques?

Disons-le d’entrée de cause : la série produite voici quelques mois par Canal + avec Kad Merad et Niels Arestrup dans les rôles principaux est remarquable. Qualité de l’écriture, finesse des profils psychologiques, connaissance approfondie des fonctionnements politiques, non seulement de par l’expérience des coulisses du parti socialiste français que possèdent les auteurs, mais surtout par leur compréhension des enjeux personnels qui sous-tendent toute aventure politique : tout concourt à une œuvre d’une grande intelligence soutenue par un suspense savamment entretenu et une narration qui s’apparente aussi à une plongée sociologique dans les cuisines pas toujours ragoûtantes d’un parti à vocation gouvernementale.

Inspiré de la série américaine House of Cards, Le Baron noir interpelle cependant. Focalisé sur le conflit entre le nouveau président de la République Francis Langier et son « âme damnée », le populaire maire de Dunkerque Philippe Rickwaert, il ne s’intéresse à la « substance » politique que dans la mesure où les dossiers « chauds » (loi scolaire, Europe, déficit budgétaire) nourissent l’antagonisme entre les deux hommes. Ce conflit constitue le creuset des ambitions en compétition, la matrice des haines, amours et amitiés qui recentrent toujours, il est vrai, le récit sur l’humanité en politique. Il représente en définitive lieu géométrique unique de la vie politique scandée par les huit épisodes que compte la série. Autre manque : les médias sont rejetés dans un rôle de faire-valoir. C’est certes par eux que transitent les opérations d’intoxication et les manipulations de l’adversaire, mais ils ne jouent aucun rôle actif. Ils servent d’interface entre les grands « fauves » qui rôdent dans les salons et les antichambres du pouvoir.

Dans ce sens, en dépit de son talent, la série français ne rivalise pas avec son homologue danois Borgen. Cette dernière série parvient à brosser un tableau des plus nuancés de la réalité politique, d’une part en soulignant les interactions entre les divers pôles qui balisent le champ politique (politiciens, médias, Parlement, conseillers politiques et autres spin doctors) et, d’autre part, en se glissant avec subtilité  et empathie dans la solitude du pouvoir qui remplitle quotidien de celles et ceux chargés de conduire les affaires politiques du pays. Dès lors, l’actualité politique, loin de former l’arrière-fond devant lequel se nouent et se dénouent les différentes intrigues, fournit la thématique même des épisodes, comme autant de cas concrets que les politiciens, entre batailles idéologiques et luttes personnelles, doivent affronter dans un contexte réaliste qui met également en évidence la richesse, la dureté mais aussi la grandeur du politique.

Le Baron noir, quant à lui, se concentre sur la face sombre de la politique. Avec un sens de la narration hors-pair, la série dévide tous les types de scandale susceptibles de hanter les journées des politiciens avec une gourmandise et une pertinence qui laissent le spectateur pantois. La manière avec laquelle Rickwaert manipule un mouvement estudiantin représente un cas d’école qui mériterait à lui seul un article analytique. Malgré son réalisme ébouriffant, la série ne se laisse-t-elle toutefois pas rattraper par la rythme haletant qu’elle a voulu elle-même imprimer au scénario, pour dériver parfois vers un thriller plus banal, flirtant avec une vraisemblance subitement prise en défaut? Quelques rebondissements, s’ils contribuent à accabler encore plus les « héros » de l’histoire, écornent la rigueur « chirurgicale » d’autres descriptions..

Dès lors une question se pose, de nouveau au-delà de la valeur intrinsèque de la série : le Baron noir ne joue-t-il pas abusivement des dysfonctionnements du monde politique, et en particulier français, que dévoile jour après jour l’actualité hexagonale ? Car la série offre un condensé hallucinant autant que crédible de tout ce qui pervertit aujourd’hui l’action politique, à la source du dégoût légitime qui envahit inexorablement l’opinion piblique dès qu’il est question de partis politiques. Ne risque-telle pas dès lors de renforcer le mépris en train de submerger les « élites » politiques en se complaisant dans les déviances du « système » ? Ce serait assurément dommage pour la série, car la mise en scène de la réalité politique qu’elle propose montre avec brio comment prennent corps les « affaires » qui minent nos démocraties occidentales. Mais il est nécessaire de rappeler en parallèle que la politique est menée par des êtres humains et que, si leurs mauvaises actions doivent être poursuivies, c’est sa capacité à débusquer des méfaits qu’engendrent tous les système politiques qui garantit la vie démocratique.