LA CHINE: UNE DERIVE TOTALITAIRE?

Le génie de Deng

Depuis quelques temps, un qualificatif est à nouveau associé au régime chinois : celui de totalitaire. Cet adjectif était bien sûr couramment utilisé, en Occident, dès lors qu’il s’agissait de dénoncer le régime du Grand Timonier. Avec les réformes lancées par Deng Xiaoping, la Chine avait cependant désarçonné le monde entier en suggérant qu’il était possible d’imaginer un système organisé autour d’un parti unique, détenteur de tous les leviers de pouvoir, et en même temps rallié à une forme d’économie de marché. A condition toutefois qu’elle ne débouche sur aucune contestation du système politique. On oubliait assurément que le régime, même en ornant son vocabulaire politique de concepts tirés directement de lexique occidental, se plaisait à instiller en eux des contenus guère compatibles avec ceux en vigueur sous nos latitudes. Mais le résultat en fut pour le moins déconcertant : l’essor économique chinois a déjà fait couler beaucoup d’encre.

En réalité, la Chine politique demeurait totalement opaque. Autre « exploit » que les Occidentaux aiment saluer, presque admiratifs : comment un pays peut-il s’ouvrir aux mécanismes économiques occidentaux en acceptant en même temps la mainmise d’un Parti communiste qui n’avait à aucun moment eu l’intention de relâcher sa férule sur la société chinoise ? Les Occidentaux se consolaient en supposant que les classes moyennes qui émergeraient d’une économie désormais rivée sur la performance, et qui ont en effet émergé, exigeraient une démocratisation du système. Or il n’en fut rien. Tianmen s’est achevé dans le sang. Sans doute des phases de relative libéralisation politique ont-t-elles été observées mais elles furent très vite closes, souvent brutalement. Le Parti communiste restait omnipotent et Deng paracheva son coup de génie en se faisant l’ordonnateur d’une direction collégiale intégrant les clans qui se partageaient le pouvoir au sein du parti. Il consolida ainsi le pouvoir de ce dernier et, surtout, la stabilité, son objectif obsessionnel, était garantie pour de nombreuses années, grâce une planification des successions réglée comme du papier à musique.

L’avènement de Xi

Mais la machine, malgré l’organisation sans faille, et la vigilance, du Parti communiste, n’était pas infaillible. Adossée à une efficacité économique exceptionnelle, sous le regard complaisant et souvent naïf des Occidentaux, la Chine poursuivit son développement sous le règne du successeur de Deng, Jian Zeming. Mais le mal endémique de la Chine, la corruption, n’avait pas disparue, loin s’en faut. Stimulée par des taux de croissance superlatifs, la performance de l’économie était brandie par le Parti communiste pour exciper de sa suprématie sur toute autre forme de gouvernement. Mais la corruption continuait à empoisonner la société chinoise alors que les luttes de clan reprirent de plus belle. Jusqu’à la nomination de Xi Jinping à la tête du parti, puis de l’Etat. Choisi pour sa conformité à la ligne dictée par la direction du parti, une conformité presque transcendée par un esprit de revanche fouetté par les vexations subies par sa famille sous la révolution culturelle, Xi semblait personnifier la synthèse de Deng accoudée à une fidélité absolue au « socialisme à la chinoise ». En dépit de promesses non tenues notamment en matière de propriété intellectuelle, les Occidentaux applaudirent, en méconnaissance totale des jeux d’influence et de pouvoir à l’œuvre dans les coulisses du régime.

Les débats sur les droits de l’Homme ne pouvaient pas altérer la bonne entente économique, d’autant plus nécessaire qu’à partir de la crise de 2008-2009, l’économie occidentale allait manifester de dangereux signes de faiblesse. Plus que jamais l’ « usine du monde », transformée en un infini vivier de consommateurs pour les produits étrangers, était nécessaire aux équilibres mondiaux. Mais Xi avait de hautes ambitions. Il ne comptait pas se satisfaire de n’être que le visage du Bureau politique du comité central, le pâle arbitre des conflits entre les clans, le distributeur des richesses engendrées par la croissance économique que connaissait son pays. Sous couvert d’une lutte implacable, et qui lui garantira la reconnaissance de millions de Chinois, contre la corruption, Xi va procéder à une vaste purge à tous les niveaux de la hiérarchie. Triomphe totale : il parviendra à éliminer les seuls contrepouvoirs existant dans le système chinois. A défaut d’un Etat de droit basé sur la séparation et l’équilibre des pouvoirs, le seul contrepoids à un pouvoir autocratique ne peut-il pas être actionné que par des adversaires installés au cœur même du pouvoir ?

Un nouveau totalitarisme ?

L’instauration d’un pouvoir autocratique a marqué une inflexion des principes posés par Deng mais personne ne semble en mesure de freiner le président chinois dans ses projets. Mais parler d’un régime autoritaire, idée que plus personne ne conteste mais sans percevoir les effets que cette évolution peut avoir sur la solidité des relations économiques avec la Chine, est une chose ; lui accoler l’ « infâme » épithète de totalitaire en est une autre ! Cette notion a fait l’objet de nombreux débats savants au milieu desquels brillent les analyses de Hannah Arendt et de Raymond Aron. Pour notre part, nous allons essayer de soumettre le régime de Xi tel qu’il semble se dessiner à la grille de lecture proposée par George Orwell. A travers son célèbre 1984, le « tory anarchiste » selon la jolie expression de Jean-Claude Michéa, nous paraît livrer, à travers les malheurs de Winston Smith, l’une des définitions les plus subtiles de ce qu’est le totalitarisme. Si on le lit, cinq critères doivent être remplis pour que l’on puisse prétendre avoir à faire à un régime totalitaire : 1) manipuler l’histoire en procédant à sa constante réécriture ; 2) inventer une novlangue qui autorise une subversion complète du langage, où chaque mot perd le sens qui lui était attribué par la « tradition » ; 3) créer le culte du leader charismatique vers lequel tendent toutes les passions, toutes les adorations ; 4) établir une transparence absolue qui, via Big Brother, permettra de scruter chaque individu, dès lors dépouillé de toute individualité et, à la fin, de toute autonomie ; 5) maintenir la population dans une situation précaire et lui imposer un niveau de vie digne d’une sorte d’économie de guerre même en temps de paix car, ainsi, les préoccupation des gens seront tournées vers leur seule survie.

Le premier critère semble réalisé dans la Chine de Xi. Seul le Parti communiste peut conduire la Chine vers la prospérité et la gloire et ce discours asséné depuis Mao est constamment réactualisé. L’histoire doit se plier à cette mission quitte à effacer les désastres du communisme  ainsi que les crimes commis par Mao. Nul doute que le deuxième critère a obtenu son plein accomplissement lui aussi. Le Parti communiste se gargarise de l’ « harmonie » qu’il a été appelé à faire advenir dans un pays qui serait condamné, sans lui, au chaos. Or l’harmonie cache toutes les manipulations et les persécutions, toutes justifiées par ce mot magique. Or qui d’autre, pour atteindre cette harmonie idéale dont personne ne peut vouloir sérieusement rejeter, qu’un leader conscient par son « génie » des besoins de son peuple ? Voilà le troisième critère rempli à son tour. Xi a réussi ce tour de force : champion de la lutte contre la corruption, il s’est imposé comme le seul recours possible pour un peuple sinon, selon lui, voué à l’arbitraire… Quant au quatrième critère, inutile de détailler les « performances » de la reconnaissance faciale à la chinoise, source du crédit social dont tous les Chinois seront bientôt affublés La surveillance de chacun est parfaite ; plus personne ne peut échapper au regard bienveillant de Big Xi, nouvel empereur…

L’énigme économique

Reste la cinquième condition suggérée par Orwell et qui, dans notre cas, pose un problème particulier. Peut-on dire que le niveau de vie a été maintenu à un niveau très faible ? Dans certaines régions du pays, les Chinois parvenus à l’opulence se comptent par dizaines de millions, issu des classes moyennes. Mais en va-t-il de même partout ? Loin s’en faut en réalité, et même dans les régions privilégiées la pauvreté n’a pas été extirpée. Sans doute de nombreux Chinois semblent reconnaissants à l’égard de Xi et écoutent sans sourcilier ces attaques dirigées contre l’Occident. Mais il s’agit surtout de la deuxième génération Post-Deng qui reprend à son compte la fierté agitée par le Parti communiste comme horizon politique, derrière un voile consumériste asphyxiant et désidéologisé. A première vue, Xi semble donc pouvoir marier totalitarisme et pouvoir d’achat… Divers éléments plaident pur cette hypothèse. Assurément l’histoire chinoise est-elle différente de la nôtre. Nous-même avons pensé que les philosophies de référence de la Chine millénaire (confucianisme, taoïsme, bouddhisme) se réfèrent certes à la notion de liberté mais pourvue d’un sens différent que celui forgé dans notre Occident marqué par le christianisme : chez nous, la liberté a été transformée en arme politique et a dès lors alimenté une revendication démocratique unique dans l’histoire. Ce modèle ne se retrouve pas en Chine. On nous a certes  fait remarquer que le cas de Taïwan relativisait sérieusement notre explication. C’est indiscutable mais, à nos yeux, en partie seulement. Taïwan est en effet parvenue à s’approprier un système similaire à celui que nous connaissons mais, comme au Japon, en réponse à une volonté ferme des autorités. Son succès est réel mais ne cache pas le fait qu’il obéit à une histoire spécifique.

Si la démocratie n’est pas incompatible en soi avec l’ « âme » chinoise, ce que notre analyse aurait pu laisser croire, à tort, on pourrait donc estimer que les Chinois, en apparence heureux de la nouvelle puissance qu’a bâtie leur pays et de leur pouvoir d’achat, ne voient pas de raison de croire aux vertus de la démocratie à l’occidentale. Du moins tant que l’économie chinoise reste vigoureuse… Xi Jinping serait ainsi sur le point d’inaugurer un régime totalitaire d’un type nouveau, à savoir débarrassé de cette fameuse cinquième condition proposée par Orwell, et aurait réussi à faire croire que « son » peuple » était satisfait de son sort, en cachant la fragilité de son économie. Les épousailles entre marché et despotisme sont toutefois bancales et le travail de la censure, associée à une démultiplication des contrôles en tous genres, camoufle de plus en plus mal une insatisfaction que l’on ne peut sous-estimer. La cinquième condition d’Orwell, en définitive, n’est peut-être pas loin de se réaliser à son tour…  et c’est ce que révèle l’affaire de Hong Kong, qui a rendu le régime à sa réalité, oppressive.  La boucle totalitaire est bouclée. L’ « enclave » libérale de Hong Kong n’est pas tolérable dans un régime totalitaire, pas plus que discuter avec des « soi-disant » « terroristes.

Le drame de Hong Kong

Le Parti communiste chinois semble cependant encore hésiter sus a conduite ? Une absorption de l’île dans le glacis chinois risquerait-elle donc de compromettre les performances de l’économie chinoise, fragilisée, et ce péril justifierait-il une patience dont le Parti communiste n’est pas vraiment habitué ? Ou craint-il qu’une répression encore plus dure que celle en cours altérerait gravement la réputation d’une Chine, si sensible à cette question, elle qui avait permis un régime spécial pendant 50 ans ? Ou le prix, moins politique qu’économique, d’un écrasement des rebelles de Hong Kong, ajouté au coût déjà énorme de la répression ailleurs dans le pays et qu’ont relevé plusieurs analystes comme Nicolas Zufferey dans Le Temps, freinerait-il les despotes de Pékin ? Mais que ressortira-t-il donc du drame de Hong Kong ?  Plusieurs commentateurs ont expliqué que le jusqu’auboutisme des manifestants, héroïque pour les uns, terroriste pour le Parti communiste, était nourri par leur conviction que c’est le dernier moment pour tenter de faire pression sur le gouvernement chinois.

Ce « nouveau » Tiananmen peut-il triompher ? Quelle aide peuvent-ils recevoir des Occidentaux dont les valeurs sont les leurs ? Elle ne peut être que faible dans l’état actuel des choses. Pour deux raisons. Européens et Américains ne veulent évidemment pas brusquer le plus grand marché du monde… Certes certains élus américains planifient certes une législation hostile aux dirigeants chinois, mais quel effet aura-t-elle ? La raison de l’inaction occidentale réside peut-être ailleurs : le climat politique qui balaie l’Occident n’est pas propice aux grandes aventures démocratiques. A l’heure où le doute semble envahir les esprits sur les charmes de nos démocraties, où l’on ne cesse de répéter que les démocraties représentatives ne peuvent résoudre aucun des problèmes les plus urgents, de l’égalité au réchauffement climatique, où l’on croit dégager des perspectives dans de vagues mouvements plus ou moins spontanés et réclamant une « autre » démocratie, quel « narratif » offrir aux démocrates de Hong Kong ? L’Occident, critiqué de toutes parts, n’a jamais été autant piégé dans son immobilisme…

Chine et Occident: le grand malentendu

La Chine obsède les esprits. Elle les hante lorsqu’elle déploie sa puissance économique et politique, mais tout autant lorsque la récession menace d’enrayer la mécanique industrielle de ce pays devenu l’un des poumons économiques de la planète. Les yeux du monde sont braqués sur la Chine, manifestant alternativement fascination et effroi. Nous croyons la connaître depuis qu’elle s’est « réveillée », pour reprendre la fameuse prophétie lancée par l’ancien ministre français Alain Peyrefitte dans les années  70 déjà, et pourtant elle nous échappe, sa vraie nature se dérobe, et la perplexité finit toujours par envahir ses observateurs même les plus attentifs.

L’évolution de la Chine depuis les années 1980 semblait correspondre exactement au processus historique qui a caractérisé les Etats européens tout au long du XIXe siècle. Beaucoup en étaient convaincus : la Chine réaliserait en dix ans ce que l’Europe a mis un siècle et demi à construire, à savoir une démocratie de type libéral et social, après avoir survécu aux catastrophes militaires de 1914 et de 1939. Lorsque Deng Xiaoping décida de lancer son pays sur la voie du progrès économique, au nom de son célèbre « Enrichissez-vous », mais tout en maintenant ferme la férule du parti communiste garant d’un développement contrôlé, d’aucuns pensaient revivre ce qu’avaient connu les pays européens.

Dès le moment où un système économique intègre des mécanismes capitalistes dans des contextes politiques apparemment verrouillés, ne va-t-il inévitablement se former une classe moyenne entreprenante, industrieuse et instruite, qui ne pourra pas ne pas revendiquer, à un moment donné, sa part de pouvoir ? Ce moment semble sonner en 1989, date ô combien symbolique qui rime avec le bicentenaire de la Révolution française et la chute de l’empire soviétique. N’étais-ce pas le signe évident du virage de la Chine vers la fin programmée de son communisme, à plus ou moins long terme, et vers un système, sinon identique, du moins proche de ceux en vigueur en Occident ?

L’écrasement tragique de la révolte estudiantine, à Tianmen mais aussi dans d’autres villes chinoises, laissa le monde éberlué. Comment évoluerait donc la Chine si elle n’entendait pas les stridentes évidences susurrées par une immanente logique historique qui consacrait l’avènement de la démocratie comme l’aboutissement naturel d’une construction ayant la liberté comme horizon ultime ? Pourtant, la Chine a continué à croître, à renforcer sa position dans cette zone pacifique devenue l’axe du monde prédit par Barack Obama, au point de conquérir des zones d’influence dans l’océan indien, en Afrique et même dans une Europe paralysée.

Comment la Chine osait-elle ainsi se jouer des règles de l’évolution historique telles qu’elles avaient été dictées par l’Occident ? Peut-être parce que la Chine n’a jamais eu l’intention d’imiter l’Occident mais a tout simplement suivi sa propre voie, qui ne se moule pas dans les trajectoires historiques que l’on rencontre sous nos latitudes. Mais il est vrai que tenter de comprendre la Chine exige de la part de l’observateur occidental un effort particulier. Il doit remiser ses schémas d’analyse dans les tiroirs de son bureau et accepter de chausser des lunettes auxquelles ses yeux ne sont pas forcément habitués. Le récent essai de Léon Vandermeersch, Ce que la Chine nous apprend sur le langage, la société, l’existence (Gallimard en 2019), peut nous aider à voir plus clair.

La Chine est différente : ce n’est pas un scoop. Et on aura fait un pas en avant décisif dans la prise de conscience de cette réalité, si on admet que la Chine, avec ou sans un parti communiste à sa tête, a non seulement une histoire différente, mais une définition particulière de la liberté et de l’ordre politique. Non que la liberté soit absente de ses références, mais elle s’insère dans un tout autre langage que celui choisi par l’Occident. En Europe et en Amérique, la liberté n’est pas seulement une valeur morale supérieure, mais doit posséder une composante politique. Qu’il jouisse de libertés spécifiques, octroyées par le souverain comme au Moyen Age, ou qu’il ait un rayonnement abstrait et universel, comme le prescrivent les droits de l’homme, l’individu entend user de sa liberté dans le but de participer, à plus ou moins brève échéance, au pouvoir. La démocratie s’inscrit ainsi dans le prolongement logique d’une liberté pleinement réalisée : les régimes adossés à la liberté économique, et même parfois à un Etat de droit comme l’empire allemand de 1870, mais qui n’ont pas su assimiler les principes démocratiques, n’ont pu se révéler viables à long terme.

La Chine « vit » la liberté sur un tout autre mode. L’ordre social ne peut être régi par les ambitions libertaires des individus. Pour Confucius, qui écrit dans un période de lourds désordres, l’organisation politique doit obéir à un ritualisme strict, fondé sur le culte des ancêtres et où l’empereur apparaît comme le « père » de son peuple, dans sa fonction à la fois terrestre et spirituelle d’intermédiaire entre le Ciel et la Terre. Sans doute le confucianisme, antiétatiste dans son esprit, a été abusivement transformé en garantie d’un ordre hiérarchique immobile par les empereurs suivants, mais il n’en demeure pas moins que la place de la liberté individuelle reste restreinte. Ce n’est certainement pas à une Constitution de définir les droits de chacun.

L’autre référence intellectuelle fondamentale de la Chine millénaire, le taoïsme, propose une approche de la liberté qui ne peut être taxée de politique. Même mâtinée de bouddhisme zen, le taoïsme, composé sans doute par plusieurs auteurs rassemblés sous le nom de Lao Tseu, propose une liberté dans le « retrait », gage d’une sérénité enfin advenue. Bien qu’associé à la pensée anarchiste, comme le suggère l’historien de cette philosophie Max Nettlau, le taoïsme, datant du VIe siècle av. J.-C. et contemporain du confucianisme, n’inspire aucune pensée de l’action, ne forge aucun moyen de mettre en œuvre la réalisation d’une société gouvernée au nom de la liberté.

Il découle de cette généalogie intellectuelle que la Chine va se doter d’une doctrine du pouvoir qui se distingue par son extrême verticalité et vise une concentration de tous les leviers d’action entre les mains de l’empereur. Cette méthode de gouvernement ne ressemble toutefois en rien à la féodalité occidentale. La structure du pouvoir impérial chinois repose sur deux piliers, sans équivalent ailleurs : l’ « agrocratie », autour de laquelle s’organise la propriété foncière, et la « littérocratie », la classe des mandarins titulaire du pouvoir effectif. Cette structure bipartite, qui marginalise les classes guerrière et marchande, ne se retrouve pas dans l’Occident médiéval, articulé autour de trois groupes sociaux : les militaires, les religieux et les paysans, longtemps soumis au servage.

Malgré la forte poussée « occidentaliste » que la Chine connaît au début du XXe siècle, sous l’influence du Japon qui avait arrimé sa révolution « interne » et son développement économique à l’Occident sous l’ère Meiji déjà, l’Empire du Milieu, même après avoir glissé dans l’orbite communiste à partir de 1949, calque en réalité sa nouvelle organisation sur l’ancienne structure sociale et politique de la Chine traditionnelle, le secrétaire général du parti communiste se substituant à l’empereur des temps jadis. La Chine dévoile ainsi une extraordinaire continuité historique, comme l’a bien montré Bernard Brizay qui, dans Les trente « empereurs » qui ont fait la Chine (Perrin, 2018), fait démarrer son récit avec l’empereur mythique Qin Shi Hunagdi (aux alentours de 2600 av. J.-C.) et l’achève avec… Xi Jinping, dont le portrait orne la couverture du livre.

En reproduisant une organisation politique en vigueur depuis des siècles, sinon des millénaires, le parti communiste a ainsi réussi à « siniser » sa vision du monde en créant une caste dirigeante ancrée dans la tradition mandarinale avec son cortège d’ « officiers d’Etat » hautement lettrés, une classe dirigeante éduquée à exécuter les ordres venant du pouvoir suprême. Le fait que le système mandarinal ait traversé de nombreuses crises durant son histoire n’a pas d’importance ici. Quoi qu’il en soit, les mouvements réformistes, inspirés peu ou prou de pensées occidentales, demeurent incompréhensibles pour l’élite au pouvoir, engoncée dans la conviction d’incarner la Chine authentique. La révolution maoïste apparaît ainsi plus comme une « révolution de palais », de même que l’après-Mao, que comme une révolution sociale, que Tiananmen aurait sans doute été… si elle avait triomphé. La Chine postcommuniste… et post-Tiananmen, inaugurée par Deng, à son tour, n’a pas été autre chose qu’une tentative réussie de renouer avec l’histoire politique chinoise ancestrale.

La question posée à l’époque de Tiananmen demeure néanmoins : la Chine peut-elle poursuivre sa marche en avant dans le carcan gestionnaire que lui impose un parti communiste moins ouvert que jamais à toute réforme du régime ? Dans son ouvrage Demain la Chine : démocratie ou dictature ? (Gallimard, 2018), Jean-Pierre Cabestan estime que, pour longtemps encore, aucun changement n’est à attendre mais il perçoit quelques risques à plus long terme (un « terme » qu’il ne peut, ni ne veut définir), liés à la crise sociale, qui menace d’éclater si la croissance économique n’est plus au rendez-vous, et à la crise écologique, liée d’une certaine manière à la précédente. Ces deux périls sont susceptibles de saper l’autorité du pouvoir en place. Des journalistes anglais ont aussi pointé le problème de Hong Kong : sans doute la Chine est-elle maîtresse des destinées de l’ancienne colonie britannique, mais osera-t-elle contrevenir aux engagements qu’elle a signés ? C’est la fiabilité, et donc la respectabilité, de la Chine qui en jeu…

Le problème de la Chine est toutefois, et peut-être avant tout, institutionnel : l’absence de contrepouvoirs, une réalité qui s’est encore aggravée avec le statut particulier que Xi Jinping s’est arrogé en balayant à son profit les subtils équilibres qui régissaient le sommet du pouvoir chinois depuis le retrait de Deng, sous le prétexte de la lutte acharnée qu’il entend mener contre la corruption. Mais attention ! Par sa synthèse entre le communisme noyé dans la tradition chinoise et une économie capitaliste organisée d’en-haut, la Chine a déjà bluffé le monde entier. Peut-être réussira-t-elle à inventer le moyen d’imiter l’efficacité supérieure des démocraties libérales (toujours vérifiée sur la longue durée)… sans le moindre contrepouvoir ? Il faudra pour cela que les entrepreneurs restent fidèles à la lecture de la « liberté » à la chinoise…

Si, comme le pense Jean-Pierre Cabestan, la Chine va consolider le « régime autoritaire, élitiste, paternaliste et impérial » qui est le sien, que cela signifie-t-il pour l’Occident ? L’Occident a évidemment intérêt à coopérer avec la Chine là où nos intérêts convergent, comme le rappelle l’auteur, mais il doit cesser de projeter sur ce pays ses fantasmes d’une Chine de carton-pâte. Il doit appréhender cette nouvelle puissance qui ne cache plus ses ambitions hégémoniques dans réalité idéologique, faite d’influences occidentales mélangées dans une vision proprement chinoise du monde. La vigilance à laquelle d’aucuns appellent doit être intellectuelle et culturelle : la Chine ne partage pas, et n’a jamais partagé les valeurs occidentales « modernes » !

Quelques enseignements iconoclastes d’une élection controversée: le cas de Félix Tshisekedi

Les élections se suivent dans le monde comme un rituel immuable auquel de moins en moins de gens semblent croire. Même en Occident, le berceau de ces démocraties représentatives que l’histoire a érigées en viatique de la stabilité des Etats libéraux et sociaux nés après la Guerre mondiale. Pourtant, c’est, heureusement, toujours des urnes que l’on espère un salut aux problèmes du moment, dans des processus démocratiques plus ou moins bien assimilée selon les régions du globe. La République du Congo, qui n’a jamais connu de changement de gouvernement par la voie pacifique des élections, n’échappe à la règle.

Un scrutin essentiel vient justement de s’y dérouler, dans un clame très relatif et, comme on pouvait s’y attendre, les résultats, à peine proclamés, ont fait l’objet d’une importante contestation. Le vainqueur ne serait pas celui que les citoyens congolais auraient voulu voir débarquer dans le palais présidentiel. Déclaré élu, Félix Tshisekedi aurait profité de son alliance, de dernière minute mais aussi entourée de non-dits suspects, avec le président sortant Joseph Kabila, qui avait fini par comprendre qu’une énième manœuvre pour tenter de de s’accrocher au pouvoir risquait de livrer son pays aux démons de la guerre civile.

C’est possible. Après avoir abandonné la coalition qu’il avait créée avec les autres opposants à Kabila, Tshisekedi s’était empressé de donner des gages au pouvoir en place, gages qu’il a réitérés une fois sa victoire enregistrée, à défaut d’être validée vu le recours pendant devant la cour constitutionnelle. Ainsi n’a-t-il pas hésité à rassurer l’ancien président sur son avenir au Congo et, mieux encore, a déjà fait savoir qu’il se verrait bien lui confier des missions diplomatiques au nom du futur gouvernement. Se concrétisait ainsi la délétère impression que Kabila, comme l’ont relevé maints spécialistes, était sur le point de conserver les leviers centraux du pays.

Une autre analyse, plus iconoclaste sans doute, peut cependant être proposée, même si elle n’invalide pas les observations communément admises. On a souligné qu’il s’agissait de la première transition démocratique que vivait le Congo. Peut-on légitiment imaginer que, dans un cas pareil, un régime déchu va regagner paisiblement les bancs de l’opposition en attendant la prochaine session parlementaire pour asséner tout le mal qu’il pense de son successeur ? C’est illusoire : l’histoire regorge d’exemples de transitions ratées au nom de vains espoirs nourris par les mécanismes occidentaux polis par la longue durée… et par l’évidence de ces alternances qui font le quotidien politique dans nos contrées.

Benjamin Constant avait compris le premier, dès le début du XIXème siècle, la nécessité de prévoir une place pour les représentants du régime monarchique, afin de les rassurer quant à leur sécurité… et de les empêcher de nuire. Rêver d’une transition efficace au Congo sans un arrangement entre ancien et nouveau régime (et sans entrer en matière ici sur la légalité du dépouillement) relève du pur fantasme. Dans tous les cas de figure, la démocratie a besoin de stabilité et l’Afrique, hélas, n’est pas avare d’exemples où derrière la façade électorale, les luttes claniques continuent de se jouer, sans égard pour le bien commun.

Le Chili et l’Afrique du Sud ont, en revanche, montré le chemin à suivre. Le premier est devenu une démocratie modèle et prospère en Amérique du Sud parce qu’un compromis, moralement peu glorieux peut-être mais judicieux sur le plan pratique, avait été conclu avec les partisans de Pinochet au moment où il a quitté le pouvoir. De même, c’est l’accord historique entre Mandela et le régime de l’apartheid qui a évité à son pays de sombrer ans le chaos. Alors assurément les courbettes dont de fend le vainqueur des élections devant l’ancien président n’annoncent-elles rien de bon. Mais il sera intéressant de scruter l’évolution de la situation au Congo aussi à travers le prisme d’une intégration de l’ancien dans le nouveau au nom d’une transition démocratique stable, et dans une coopération inédite entre camps opposés.

Un destin au service des destins de son pays – à propos du dernier livre de Bertil Galland

« Il a fallu reconnaître que les mythes avaient plus de pouvoir sur les peuples que les résultats de nos travaux d’historien », avoue Jean-Rodolphe de Salis, le grand historien, spécialiste de Sismondi, l’une des grandes voix de la Suisse durant la Seconde Guerre mondiale, à l’homme qui l’interviewe dans les années 90 pour le journal qui l’emploie et qui a aujourd’hui disparu : Le Nouveau Quotidien. C’est homme, c’est Bertil Galland, aujourd’hui âgé de 87 ans et qui vient d’achever l’édition de ses œuvres complètes aux Editions Slatkine. Et cette citation qui ouvre le présent article accompagne le dernier opus de sa saga comme une sorte de fil rouge de la méditation que l’auteur propose sur son pays et ses compatriotes*.

Une méditation kaléidoscopique, oui, à la fois éloignée et en communion avec le titre qu’il arbore : Destins d’ici. Mémoires d’un journaliste sur la Suisse du XXe siècle. Car jamais, ou si peu, l’auteur ne s’égaille dans une simple narration de faits dont il serait le héros. Il préfère se retrancher derrière sa modestie qui n’a d’égales que son érudition et sa soif de découvrir et comprendre les autres, l’autre, peuples et individus qui composent la mosaïque humaine… ou celle de son pays ; une soif que l’âge n’édulcore en rien, au contraire.

Son livre ne s’adonne pas plus à une évocation organisée du dernier demi-siècle helvétique qu’il a pourtant contemplé de façon si aiguë comme journaliste bien sûr, mais aussi comme éditeur et comme passeur entre le monde des arts et de l’intelligence et la société, toujours à l’affût des talents que la Suisse francophone produit à foison : artistes et politiciens, entrepreneurs et simples gens, tous porteurs d’une histoire, d’une langue, d’une façon de voir le monde que Bertil Galland aura toujours su magnifier et rendre intemporelle. L’encyclopédisme au service du grand nombre : l’Encyclopédie vaudoise et la collection Le savoir suisse, ses formidables « créatures », symbolisent à elles seules le rôle fondamental que celui qui est aussi un grand écrivain a joué dans la diffusion de la science élaborée dans nos contrées…

Symptomatiquement, c’est par trois portraits de gens qui n’occupent pas le devant de la scène que débute son livre, comme pour montrer une réalité qu’on oublie souvent. Sans misérabilisme, mais avec un regard journalistique aussi curieux que tendre, cependant. S’ensuit non une histoire de la Suisse observée du promontoire de son « moi », mais une succession de portraits de grands journalistes qu’il admirés ou admire, comme Benjamin Romieux, Franck Jotterrand ou Jacques Pilet. Son récit des débuts du Nouveau Quotidien dont il fut l’une des chevilles ouvrières durant sa courte existence livre une contribution importante à notre connaissance de l’histoire de la presse en Suisse romande…

Mais aussi de politiciens qui l’ont marqué, avec ce sens de la distance qui caractérise son œuvre entière autant que ses engagements, au-delà des dogmes, des a priori, de tout sectarisme. Bien qu’il n’éprouve aucune amitié particulière pour le radicalisme vaudoise, c’est à deux éminents représentants de ce courant politique qu’il réserve une place de choix dans ses « Mémoires » : Jean-Pierre Pradervand, l’homme qui depuis son bureau de chef de l’Instruction publique vaudoise a transformé l’Ecole d’ingénieurs de Lausanne en EPFL, et Georges-André Chevallaz, ce radical ancien conseiller fédéral si anticonformiste dans un parti qui avait la réputation d’incarner le conformisme vaudois.

Avec Chevallaz, dont la sœur fut l’une de ses collègues à 24 Heures, Bertil Galland invite le lecteur à entrer dans cette période qui, on le constate vite, a laissé des plaies ouvertes dans son âme à la fois si vaudoise et si cosmopolite : le non de la Suisse à l’Espace économique européen. Impliqué dans le combat pour l’Europe dont le journal dont il était l’une des plumes majeures avait été l’un des porte-étendard, Galland cache mal la douleur que lui a infligé le verdict du peuple. C’est dans ce contexte que la citation de Jean-Rodolphe de Salis prend tout son sens : le journaliste a lui aussi voulu se battre contre les mythes qui oppressent parfois l’image que les Helvètes se font de leur pays, mais sans s’apercevoir peut-être que ces mythes contre lesquels il ferraillait avec verve se heurtaient en réalité à d’autres mythes que l’air du temps d’alors revêtait d’un voile teinté d’une fausse évidence…

Mais aussi cher que ce combat lui fut, jamais Bertil Galland ne tombe dans la caricature et toujours il a donné la parole à tous les protagonistes, pour autant qu’ils fussent de beaux esprits. L’interview croisée qu’il a menée pour le NQ entre l’eurosceptique Chevallaz et l’historien et pro-européen Jean-François Bergier, et qu’il eu la bonne idée de reproduire dans son ouvrage, constitue un grand moment de ces Mémoires qui plongent lecteur dans un temps qui résonne avec le nôtre, plus que jamais hanté par la question européenne ; un temps où comme jamais l’histoire est redevenue un « champ de bataille » où se construit le et la politique. Son livre offre une découverte vagabonde et enamourée d’un pays qui est le nôtre, mais qui ne doit jamais oublier de se penser dans ses relations avec le vaste monde.

 

*Bertil Galland, Destins d’ici. Mémoires d’un journaliste sur la Suisse du XXe siècle, Slatkine, 2018.

 

LE MUSEE COMME MEDIATEUR DU SAVOIR HISTORIQUE

La Suisse est, dit-on, le pays qui connaît la plus forte concentration de musées en Europe. Il est vrai que rares sont les communes à ne pas posséder au moins une institution chargée de dévoiler ses trésors, artistiques ou historiques, à un public que l’on souhaite toujours le plus nombreux possible… mais qui peine parfois à se mobiliser tant l’offre est vaste.

On peut dès lors, et jusqu’à un certain point, comprendre celles et ceux tentés de déplorer cette abondance, les uns prétextant que l’argent dépensé pour ces musées serait mieux investi ailleurs, les autres se plaignant de la « muséification » de la Suisse qu’entraînerait cette pléthore de musées. Cet amas de musées figerait ainsi les esprits dans un passé bloqué, pétrifié, en les maintenant dans l’illusion que l’on peut se complaire dans la contemplation de notre « grandeur » alors que le monde, autour de nos, ne cesse de bouger.

Ces reproches, que l’on se doit d’entendre, passent cependant à côté du rôle du musée, surtout lorsqu’il a une vocation historique. Le musée n’a jamais eu pour mission de célébrer un passé révolu en magnifiant un conservatisme, de droite ou de gauche d’ailleurs, qui s’opposerait à un présent que d’aucuns jugeraient trop mouvementé, trop inquiétant. Non, un musée ne fait sens que dans sa capacité à illustrer le cheminement emprunté par nos prédécesseurs pour en identifier, à travers objets et témoignages visuels, les moments clés, pour « raconter » les étapes structurantes de la construction, sociale, politique, économique, d’une ville, d’un pays, d’une collectivité.

Si, heureusement, ce passé ainsi ressuscité pour le plaisir de l’œil ne détermine pas notre présent, à tout le moins il le marque d’un tatouage indélébile. Lui seul peut contribuer à éclairer les enjeux qui obstruent les routes de l’information continue qui forment notre quotidien. Mais loin de n’être que le miroir d’une société en train de s’observer dans son évolution, le musée fonctionne aussi comme un acteur de la recherche historique.

Il montre donc, et aide à comprendre. Il explique le passé par d’autres moyens : le « récit » qui se tisse au gré de salles d’exposition n’est pas le même que celui qui surgit d’un livre, il s’édifie sur un autre rythme, le compose par le truchement d’autres outils. Mais la tâche du musée historique va encore au-delà, souvent à l’insu du grand public. L’importance d’un musée ne se mesure pas seulement à travers les objets qu’il exhibe, mais aussi par les collections qu’il possède mais que, faute de place souvent, il ne peut installer dans ses vitrines.

Moins connu, ce travail muséologique de l’ombre n’en est pas moins primordial pour la recherche. Comment imaginer un récit historique sans une iconographie judicieusement choisie ? Or, les musées possèdent d’innombrables trésors qui, s’ils ne trouvent pas à se loger dans le parcours « officiel » des musées, sont largement utilisés pour des expositions temporaires ou pour illustrer des ouvrages soucieux de s’appuyer sur une base documentaire originale et fiable.

Pour le canton de Vaud par exemple, à côté du Musée cantonal d’archéologie et d’histoire (MCAH) et d’autres belles institutions régionales, le Musée historique de Lausanne (MHL) joue un rôle fondamental. L’ Histoire vaudoise, publiée en 2015 (Infolio et Bibliothèque historique vaudoise) et que j’ai eu l’honneur de diriger, a puisé la plus grande partie de son iconographie dans les réserves du MHL.

Il en va de même pour les deux « balades révolutionnaires » de 1830 et 1845, organisées à l’occasion du 175ème anniversaire du Cercle démocratique de Lausanne en juin et septembre dernier. Ces deux visites originales de Lausanne au gré des lieux principaux empruntés par les révolutionnaires libéraux (1830) puis radicaux (1845) n’auraient pu être mises en ligne de façon aussi attrayante (elles sont bien accessibles dès aujourd’hui sur le site cette association – www.cercle.democratique.org) sans un recours intensif à la formidable mémoire imagée renfermée dans les caves de ce même MHL !

Olivier Meuwly

Catherine Labouchère: une grande dame de la politique se dévoile

Des élus PLR en activité qui publient des livres, on en connaît : Olivier Feller apôtre de l’ « écolomie », Pascal Broulis grand collectionneur d’anecdotes. Mais qu’une élue – en l’occurrence – ose parler d’elle, de son engagement personnel, voilà une sympathique nouveauté !

Que grâce soit dès lors rendue à Catherine Labouchère, députée et l’un des piliers du groupe PLR, d’avoir accepté la proposition de Michel Moret, des éditions de L’Aire : raconter son parcours, sans fioritures. Le résultat est à l’image de l’auteur : pudique, son témoignage, sous une naïveté feinte, laisse percer l’intensité de ses combats, de son travail, de ses convictions.

Ses voyages, où elle aime se ressourcer, et son amour de l’art révèlent l’insatiable curiosité de Catherine Labouchère. Mais sa vraie nature, on la découvrira plutôt au gré des innombrables « mercis » qui parsèment son récit. Elle sait rendre hommage à celles et ceux qui l’ont fait avancer, dans la « vie », plus importante que la « carrière ». Au point parfois, à force de décentrer son propos, de s’oublier elle-même !

Peut-être aurait-on aimé qu’elle se hasarde à des commentaires moins consensuels sur les événements qu’elle a vécus. Mais ce serait faire injure à la finesse de Catherine qui ne cesse de répéter qu’elle a eu de la chance mais que les épreuves n’ont pas épargnée, comme le décès de ce père aimé et disparu prématurément : le conseiller national Pierre Freymond.

Il n’est pas étonnant que l’un des passages les plus intenses du livre porte sur la création du PLR, alors qu’elle présidait le PLV, et que l’un de ses compliments les plus appuyés soit adressé à sa comparse, sa « fille politique » ont dit certains : Christelle Luisier, alors présidente du PRDV. Pour avoir accompagné les premiers pas du processus de fusion, je peux confirmer que le travail accompli par ces deux dames a été prodigieux.

Son livre a connu un vif succès au dernier Livre sur les quais. Son livre… ou son auteur, l’une des grandes dames de la politique vaudoise ?

Catherine Labouchère, Au cœur de l’engagement, Aire, 2018.

football et théorie politique. Le cas du Lausanne-Sport

Je le confesse d’entrée de cause : j’aime le football. N’est-il pas une métaphore de la vie, comme de grands écrivains l’ont si bien montré ? Par les passions qu’il déclenche, par son organisation propre, sur et en dehors du terrain, mais aussi par la multiplicité des talents qu’il convoque, le football s’ancre au plus profond de la vie sociale, en en reflétant les joies et les tristesses. Le génie côtoie le hasard, l’un et l’autre étant indispensables pour couronner le travail en amont même le plus sérieux. L’individu n’est rien sans la force du collectif, et vice et versa… La vie en somme… et seule la politique, peut-être, parvient à condenser dans ses innombrables facettes autant d’éléments qui renvoient aux contraintes, beautés et aléas de l’existence !

Aussi, Lausannois depuis presque toujours, suis-je un supporter du Lausanne-Sport même si, je l’avoue aussi, penaud, je fréquente très irrégulièrement le stade de la Pontaise. Néanmoins, je m’enthousiasme dès que les performances du LS sont à la hausse et me désole lorsqu’elles déclinent. Autant dire que l’actualité lausannoise, en matière de football, me fait transiter par tous les états d’âme, sans crier gare….

Le jeu prêché par Fabio Celestini est stimulant, flatte l’esthétique par son appétence pour une construction élégante. Le ballon doit circuler, verticalité et horizontalité se combinent avec finesse, les joueurs sont mobiles, la récupération est centrale. Hélas, pourquoi ces belles intentions, fondées sur un jeu à risque, débouchent-elles sur une efficacité dans les seize mètres adverses franchement défectueuse, mettant l’équipe à la merci de la première maladresse venue, qu’il sera impossible de corriger au cours du match ?

A ce stade de mes interrogations désabusées, je me souviens d’un long entretien avec l’entraîneur lausannois que 24 Heures a publié voici deux ou trois ans. De cette interview il ressortait la grande passion que voue Fabio Celestini au « Che », à Enesto Guevara, le héros de la révolution cubaine, l’homme qui voulait répandre la foi marxiste à travers toute l’Amérique du Sud avant de trouver la mort dans la jungle bolivienne. Le football rappelle, disais-je, la politique par sa faculté à restituer le réel… Ne serait pas également vrai au niveau de la pensée politique ?

Homme à la forte personnalité, Celestini a donné un style à son équipe, qui adhère à la philosophie du jeu qu’il propose, bien qu’elle peine souvent à en dévoiler les finalités dès qu’il s’agit d’alerter un tant soit peu le gardien de l’autre équipe. Il n’empêche : tous les commentateurs s’accordent à reconnaître à la méthode Celestini un indiscutable panache. Or, au-delà du bien-fondé de ses motivations, n’est-ce pas aussi ce que l’on peut apercevoir dans la geste guevarienne ? Un panache qui s’arrêtait souvent au seuil d’une réalité que le guérillero d’origine argentine s’intéressait peu à dompter…

Imprégné de son modèle, le coach du LS, un révolutionnaire du football dans son genre, ne serait-il pas enclin à reproduire certains travers de son modèle dès lors qu’il doit rendre concret les plans stratégiques qu’il a dessinés pour son équipe ? N’aurait-il pas tendance à privilégier, inconsciemment, le panache au détriment de sa matérialisation dans ce qui fait tout de même l’essence du football : les buts qu’il faut marquer… L’intention pure, le dogme dont on ne peut dévier (un reproche que certains spécialistes lui ont adressé) n’auraient-ils pas pris le dessus, reléguant l’efficacité au rang d’une vague idéologie, éculée, un peu « réac » sur les bords ?

Du haut de notre incompétence, nous nous permettrons un conseil à Fabio Celestini. Si sa source d’inspiration première doit rester le panache, choix qui nous est fort sympathique, pourquoi ne se tournerait-il pas vers d’autres modèles qui ont su allier cette qualité avec cette malheureusement nécessaire efficacité ? Pensons à de Gaulle organisant la résistance en juin 1940 avant de s’emparer du pouvoir tel un condottiere démocratique… Ou à Churchill qui, après avoir rejoint les tranchées belges au lendemain désastre de Gallipoli dont il avait été en partie responsable, revient au 10 de Downing Street en 1939 pour prendre la tête du combat contre Hitler… Et si  l’ambiance révolutionnaire des Caraïbes lui chaut davantage, on lui recommandera Fidel Castro : on ne peut lui dénier un savoir-faire certain en matière d’efficacité… Le football et la politique ont plus de liens qu’on ne le pense…

La vague dite “populiste” serait-elle sur le point de refluer?

Pas rares sont les observateurs de vie politique suisse ou internationale à se demander publiquement si les revers récents enregistrés par des formations politiques ornées, à tort ou à raison, du qualificatif honni de « populiste » ne marquaient pas un point d’inflexion majeur dans l’histoire politique récente. N’annonceraient-ils pas pas un déclin de ces mouvements et le retour en grâce de politiciens dits raisonnables, dont Emmanuel Macron serait le parangon actuel ? Il est vrai que la liste des défaites par ces partis s’additionne depuis le début de l’année 2017. L’apothéose populiste qu’a représentée l’élection de Donald Trump n’aurait-il été que le sommet de la vague « anti-tout » ?

C’est d’abord Gert Widers qui, aux Pays-bas, a échoué à conquérir la première place, alors que les sondages lui prédisaient une progression importante. Puis, en France, Marine Le Pen a explosé en vol au cours d’un débat pathétique contre Macron, démontrant tout ce qui la sépare du pouvoir qu’elle prétend pouvoir incarner. Désormais Marions Maréchal- Le Pen attend son heure en embuscade. En Grande-Bretagne, les débats aigres autour du Brexit, qui ont marginalisé le UKIP de Nigel Farrage, ne tendent-ils pas un piège peut-être fatal à la nouvelle première ministre Theresa May ? Et L’Autrichien Norbert Höfert ne s’est-il pas fracassé contre les portes du palais présidentiel ?

En Allemagne enfin, l’Alternative für Deutschland (AfD), née sur le flanc droit de la CDU, semble s’effondrer : alors qu’elle flirtait avec les 12-15% d’intentions de vote il ya peu et se préparait à une entrée triomphale au Bundestag, lors des élections de septembre prochain, elle a trébuché pitoyablement lors des dernières élections régionales, en Sarre, au Schleswig-Holstein et en Rhénanie-Palatinat. Elle n’a récolté qu’entre 6 et 7% des voix, son érosion profitant à la CDU. Et d’aucuns sont allés à insérer dans le même tableau certaines contre-perfomances de l’UDC lors de récentes votations fédérales.

Comment faut-il interpréter ces tendances, il est vrai surprenantes et brutales ? Apercevoir dans ces indiscutables échecs un retour vers une forme de « normalisation » de la vie politique paraît bien exagéré. Plusieurs raisons expliquent ce scpeticisme. Ces résultats sanctionnent certes les partis dits « populistes » classés dans une sorte de « nouvelle extrême droite ». Mais qu’en est-il de leurs homologues de gauche ? Ce qui les différencie de leurs adversaires de l’autre extrême, c’est qu’ils sont restés éloignés du pouvoir et qu’ils n’ont pas pu démontrer leur inaptitude aux responsabilités politiques. Mais cela va-t-il durer ?

Mélenchon reste évidemment un formidable bateleur politique. Mais même là où le pouvoir leur tendait les bras, ils se sont vu confrontés à ce qui attend traditionnellement ces partis : comment se monter à la hauteur de le tâche sans perdre l’hypocrite espoir de ne pas se « salir les mains » au contact des réalités du pouvoir ? En Grèce, Syriza s’est transformé en un parti social-démocrate de substitution à la place d’un PASOK discrédité. Quant à Podemos, il se perd en querelles internes sur une possible alliance avec le PSOE… et se complaire dans un discours jusqu’au boutiste qui séduit avant de lasser. Comment va-t-il évoluer dans un paysage politique espagnol ravagé par les scandales ? Et en Angleterre , alors que Thersa May s’empêtre dans des contradiction périlleuses à propos du Brexit, celui qui pourrait la remplacer au 10 de Downing Street n’est autre que Jeremy Corbyn, la nouvelle idole des populistes de gauche !

Deuxième raison qui oblige à examiner avec précaution la situation des partis dits « populistes » de droite : ce sont souvent des circonstances particulières qui les ont amenés à échouer devant les portes du pouvoir. Aux Pays-Bas, on oublie que Wilders est un homme seul, soucieux de préserver son indépendance au point de travailler sans parti…  Il est difficile d’apparaître « gouvernemental » dans ces conditions. Et ces partis sont exposé aux divisions, comme c’est si souvent le cas dans les partis extrêmes, vu leur structure de conduite fondée sur le rejet tous azimuts des institutions en place plutôt que sur le sérieux de leurs propositions.

En Allemagne, leur chute résulte de la division entre les « modérés » et une frange du parti qui n’hésite pas à s’acoquiner avec une authentique extrême droite guère éloignée d’un certain néo-nazisme. Et qu’en sera-t-il en Italie, qui ne compte pas moins deux partis populistes ayant le vent en poupe ? Car à côté de l’inclassable mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo, toujours redoutable malgré ses déboires à la mairie de Rome, s’agite la Ligue du Nord derrière son nouveau leader Matteo Salvini. Il a réussi un tour de force rare dans ce type de parti : il a su succéder au chef historique du mouvement Umberto Bossi et à donner une nouvelle vie à ce parti qui essaime maintenant même en Italie du Sud… En général, les transitions sont désastreuses chez les populistes… Et en Autriche, le FPÖ demeure aux portes du pouvoir.

Une dernière raisons invite à la prudence. Certains attribuent le déclin des partis populistes à un regain de dynamisme de l’économie européenne. Voilà l’erreur à ne pas commettre ! Le succès des populistes de droite et de gauche n’est pas dû aux seules réalités économiques. Le ferment de leur aura ressortit à d’autres motivations, qui convergent souvent vers un ressentiment puissant, à l’origine d’une conviction de déclassement. C’est cette impression d’être abandonnés par une économie mondialisée et numérisée qui nourrit un désespoir profond. A laquelle il faut ajouter aussi la crainte de voir certaines valeurs trop longtemps méprisées, comme l’idée nationale. Un cocktail toujours aussi puissant est ainsi mitonné : le rejet de la nation lié à la certitude que les politiques sociales négligent les habitants « locaux », au profit d’un égalitarisme multiculturel vers lequel la gauche préfère se tourner. Avec des libéraux souvent déstabilisés… Les élites de tous les partis doivent reconnaître leurs faiblesses et y répondre sous peine de donner un nouvel élan à des partis aujourd’hui, en effet, en difficulté.

Le Parti socialiste français: un laboratoire riche d’enseignements

Beaucoup a déjà été dit sur le caractère crucial des élections françaises et allemandes qui vont se succéder à quelques mois de distance. Vers quel type d’alternance se dirige-t-on en France ? Le SPD a-t-il une chance de renverser l’omnipotence apparente d’Angela Merkel ? Ou devra-t-on encore se satisfaire d’une nouvelle « grande coalition » outre-Rhin ? Quels gains les droites extrêmes de ces deux pays obtiendront-elles ? Au-delà de ces questionnements décisifs, il est intéressant de s’interroger sur le devenir des frontières traditionnelles qui balisent le champ politique des démocraties occidentales.

Alors que l’Allemagne semble se tourner vers la résurrection d’un affrontement « classique » entre la CDU et des sociaux-démocrates ragaillardis par l’entrée en lice de Martin Schulz, c’est la France qui offre les territoire le plus propice à des expérimentations inédites. On ne s’arrêtera pas sur les droites hexagonales, dont on soupçonne déjà l’état de décrépitude au soir du 7 mai 2017 si Fillon ne parvient pas à redresser la barre de sa barque brinquebalante. Focalisons-nous plutôt sur la gauche, au visage plus surprenant depuis l’émergence, en son sein, de l’énigmatique figure d’Emmanuel Macron.

La présence aux portes du pouvoir d’un homme issu des rangs du PS « hollandien », mais courant sous des couleurs prétendument neuves, est souvent interprétée comme la preuve de la mort clinique de ce parti. Est-ce si sûr ? Se réclamant d’un centrisme avéré, Macron entend assurément brouiller le clivage habituel gauche-droite. Lui qu’on aurait pu un temps rattaché au radicalisme « historique », ratisse désormais ses soutiens parmi les « barons » socialistes. Une cohorte en soi hétérogène dûment encadrée par Jacques Attali, quelques libéraux égarés, l’ancien communiste Robert Hue, le démocrate-chrétien François Bayrou et l’ « anarcho-écologiste » Daniel Cohn-Bendit : un singulier attelage qui laisse perplexe…

De quoi le « macronisme » est-il dès lors le nom, demandera-t-on en paraphrasant la question qu’agitait le philosophe marxiste Alain Badiou à l’ère du « sarkozysme » triomphant ? Un centre  réinventé et autonome par rapport à une droite et à un gauche trop stéréotypées ? Un mixage obéissant à l’air du temps voué à un syncrétisme politique multicolore… et qui expliquerait l’indiscutable engouement qu’il provoque chez les jeunes ? Ou Macron ne consacrerait-il que l’avènement d’une gauche socialiste clairement bicéphale dont il s’apprêterait à prendre la tête de l’un des embranchements ? L’embranchement que l’on appelle en France « social-démocrate » ou parfois « social-libéral ».

Pour notre part, nous penchons pour cette dernière hypothèse. Il serait évidemment possible de gloser sur son ambition de constituer ex nihilo un centre enfin advenu qu’il incarnerait paré des allures messianiques qu’il arbore volontiers. Nous continuons cependant à penser que ce centre ne peut exister dans sa volonté de transcender les idéologies sans s’y subordonner. Il ne sera jamais que le lieu où se rencontrent et se coordonnent des gauche  de droite appelées de travailler ensemble.

Bien qu’il tente de s’en défendre, à travers un discours à vocation rassembleuse, Macron, en dépit de ses propres contradictions, est en train de construire une approche du socialisme français en déshérence depuis les déboires de Dominique Strauss-Kahn. Nous avons toujours pensé que le seul coup de génie dont François Hollande s’est fait l’auteur durant son quinquennat fut d’associer dans le même cabinet Macron, l’énarque conscient de la nécessité d’une économie ouverte et dynamique,  et Manuel Valls, le réformiste garant de la majesté de l’Etat. Dommage qu’il n’ait su gérer ce duo…

Or à qui l’ancien Premier ministre a-t-il fini par prêter allégeance ? A l’homme avec lequel on le croyait en guerre… Mais ces deux personnages sont mus par un même objectif, qui dépasse la rigueur étatique et la modernité économique : ils veulent tous deux éviter que le PS ne se transforme en un simple parti de protestation aspiré par le destin peu glorieux du Labour de James Corbyn. Un tel parti, ils le savent, deviendrait le jouet des machinations d’une gauche extrême, qui a renoué avec un anticapitalisme viscéral à connotation écolo-romantique et que symbolisent aussi Jean-Luc Mélenchon en France, Podemos en Espagne et Syriza en Grèce.

Dans ce sens, si la situation du PS n’est guère différente de celle qui attend des Républicains au terme des « présidentielles », son horizon semble paradoxalement plus clair. Campé sur un pilier « social-démocrate », avec Macron et Valls, et un pilier « gauchisant » derrière Benoît Hamon, rempart contre l’extrême-gauche, il est en ordre de bataille. Mais avec en embuscade Macron ambitionnant de réunifier le PS en tant que chef d’un « vrai » socialisme de gouvernement, qui aurait avalé les moins « gauchisants » des partisans de Hamon. Il n’ose toutefois l’avouer de peur de décourager tous ceux qui croient encore qu’il est différent…

Quand le dopage ne sera qu’un incident de l’histoire…

Même Usain Bolt… Alors que la star du sprint semblait voler au-dessus des soupçons comme ses souliers ailés le transportaient sur les pistes cendrées à des vitesse supersoniques, voilà que le spectre du dopage l’absorbe à son tour. Celui qui avait émis le souhait de se reconvertir comme footballeur au Borussia Dortmund risque de se voir dépouillé de ses innombrable trophées conquis sur les stades du monde entier. Il s’est d’ailleurs déjà vu retiré l’un d’eux, après le verdict rendu à l’encotre de l’un de ses compères de relais. Un légende serait-elle en train d’exploser ?

Lance Armstrong, les révélations sur le dopage systématique et ordonné par les instances dirigeantes dans les ex-RDA et ex-URSS, l’impressionnante liste des vainqueurs du Tour de France détrônés, sans parler de cette armada d’athlètes et d’haltérophiles expédiés dans les oubliettes de la gloire sportive pour avoir usé et abusé d’amphétamines diverses et autres anabolisants… Entre rubriques sportives, pages politiques et faits divers, bon clients de la scène médiatique, les affaires de dopage sont devenues l’un des serpents de mer de l’actualité, décrochant les cris de révolte des uns et les protestations de vertu souvent hypocrites des autres.

Mais ces événements pourraient-ils prochainement rejoindre les livres d’histoire ? Il est de bon ton aujourd’hui de proclamer son indignation face à la tricherie pratiquée par un un si grand nombre de sportifs. Mais comment juger d’une amélioration indue du corps humain lancé dans les affres de la compétition sportive tandis que l’on disserte sans vergogne sur l’homme « augmenté » et le transhumanisme ? La question est-elle encore de savoir si chercher à prolonger des dons naturels par des artifices techniques est illicite lorsque l’on imagine les contours d’un statut juridique inédit pour les robots, perçus désormais comme des « quasi-humains » ?

Car on n’en est plus à lutter contre les déficiences du corps humain à l’aide de vulgaires adjuvants chimiques. D’aucuns entendent appliquer à la lettre la prophétie émise par Condorcet dans son Esquisse d’un tableau des progrès de l’esprit humain qu’il rédigea en 1795 peu avant de mourir poursuivi par les sbires de Robespierre. Le marquis mathématicien ouvrait dans son écrit des perspectives infinies au perfectionnement de l’humanité et, s’il excluait l’éventualité de l’immortalité, n’en annonçait pas moins un renforcement constant des capacités humaines et, grâce à la créativité scientifique, une prolongation siginificative de la vie.

Le Belge Gilbert Hottois, par exemple, s’appuie sur Condorcet pour souhaiter ce progrès qui protégerait l’homme  des avanies sanitaires de l’existence et, en éliminant les inconvénients physiques dus au seul hasard, consacrerait une égalité authentique entre les êtres. A ses yeux, ce ne serait que l’aboutissement logique d’un transhumanisme bien compris.  Avec les progrès des techniques numériques couplées à celles de l’intelligence artificielle, il est de plus en plus difficile de supposer des limites possibles au progrès médical. Chez Google, Ray Kurzweil, avec son Université de la singularité, travaille d’arrache-pied sur ces questions. Quelles conséquences ce phénomène aura-t-il sur le sport, surtout de compétition ?

L’obsolescence du problème du dopage semble ainsi programmée, au même titre que celle de la maladie ou du handicap physique. Ne sera-t-il dès lors pas légitime de déployer toutes les stratégies imaginables afin de développer des performances jugées insuffisantes ? Ne sera-ce pas le lot commun d’une humanité entièrement convertie au corps parfait, utopie dans laquelle le « jeunisme » du moment avait inoculé des ambitions sans cesse répétées et que la science « algorithmique » est en train de métamorphoser en vérité absolue ?

De nombreuses disciplines se sont emparées du problème du transhumanisme : juristes, philosophes, éthiciens, médecins, en contact permanent avec la « pâte » humaine, sont confrontés souvent dans leur quotidien à ces questions. Le monde politique semble plus emprunté, à l’instar du monde sportif . Le regroupement de ces deux univers dans le même déni n’est pas étonnant : le sport, contrairement à ce que beaucoup croient encore, n’est qu’un avatar du politique et ce dernier, constructeur de ce qui doit entourer notre avenir en termes d’infrastructures et d’institutions, si prompt à raisonner selon des schémas planificateurs, peine à se projeter dans le futur, a fortiori quand l’humain risque de revêtir une physionomie, physique et mentale, nouvelle.

Il ne s’agit pas de banaliser le dopage ni d’en sous-estimer les effets délétères, tant sur la santé des sportifs que sur l’image du sport, dont les vertus sociales sont indiscutées. Mais le sport de compétition, de par la rémanence d’une société de divertissment dont le numérique amplifiera encore l’omnipotence, est directement interpellé. Il doit se saisir du problème quitte à revoir ses modes de fonctionnement.