Quelques enseignements iconoclastes d’une élection controversée: le cas de Félix Tshisekedi

Les élections se suivent dans le monde comme un rituel immuable auquel de moins en moins de gens semblent croire. Même en Occident, le berceau de ces démocraties représentatives que l’histoire a érigées en viatique de la stabilité des Etats libéraux et sociaux nés après la Guerre mondiale. Pourtant, c’est, heureusement, toujours des urnes que l’on espère un salut aux problèmes du moment, dans des processus démocratiques plus ou moins bien assimilée selon les régions du globe. La République du Congo, qui n’a jamais connu de changement de gouvernement par la voie pacifique des élections, n’échappe à la règle.

Un scrutin essentiel vient justement de s’y dérouler, dans un clame très relatif et, comme on pouvait s’y attendre, les résultats, à peine proclamés, ont fait l’objet d’une importante contestation. Le vainqueur ne serait pas celui que les citoyens congolais auraient voulu voir débarquer dans le palais présidentiel. Déclaré élu, Félix Tshisekedi aurait profité de son alliance, de dernière minute mais aussi entourée de non-dits suspects, avec le président sortant Joseph Kabila, qui avait fini par comprendre qu’une énième manœuvre pour tenter de de s’accrocher au pouvoir risquait de livrer son pays aux démons de la guerre civile.

C’est possible. Après avoir abandonné la coalition qu’il avait créée avec les autres opposants à Kabila, Tshisekedi s’était empressé de donner des gages au pouvoir en place, gages qu’il a réitérés une fois sa victoire enregistrée, à défaut d’être validée vu le recours pendant devant la cour constitutionnelle. Ainsi n’a-t-il pas hésité à rassurer l’ancien président sur son avenir au Congo et, mieux encore, a déjà fait savoir qu’il se verrait bien lui confier des missions diplomatiques au nom du futur gouvernement. Se concrétisait ainsi la délétère impression que Kabila, comme l’ont relevé maints spécialistes, était sur le point de conserver les leviers centraux du pays.

Une autre analyse, plus iconoclaste sans doute, peut cependant être proposée, même si elle n’invalide pas les observations communément admises. On a souligné qu’il s’agissait de la première transition démocratique que vivait le Congo. Peut-on légitiment imaginer que, dans un cas pareil, un régime déchu va regagner paisiblement les bancs de l’opposition en attendant la prochaine session parlementaire pour asséner tout le mal qu’il pense de son successeur ? C’est illusoire : l’histoire regorge d’exemples de transitions ratées au nom de vains espoirs nourris par les mécanismes occidentaux polis par la longue durée… et par l’évidence de ces alternances qui font le quotidien politique dans nos contrées.

Benjamin Constant avait compris le premier, dès le début du XIXème siècle, la nécessité de prévoir une place pour les représentants du régime monarchique, afin de les rassurer quant à leur sécurité… et de les empêcher de nuire. Rêver d’une transition efficace au Congo sans un arrangement entre ancien et nouveau régime (et sans entrer en matière ici sur la légalité du dépouillement) relève du pur fantasme. Dans tous les cas de figure, la démocratie a besoin de stabilité et l’Afrique, hélas, n’est pas avare d’exemples où derrière la façade électorale, les luttes claniques continuent de se jouer, sans égard pour le bien commun.

Le Chili et l’Afrique du Sud ont, en revanche, montré le chemin à suivre. Le premier est devenu une démocratie modèle et prospère en Amérique du Sud parce qu’un compromis, moralement peu glorieux peut-être mais judicieux sur le plan pratique, avait été conclu avec les partisans de Pinochet au moment où il a quitté le pouvoir. De même, c’est l’accord historique entre Mandela et le régime de l’apartheid qui a évité à son pays de sombrer ans le chaos. Alors assurément les courbettes dont de fend le vainqueur des élections devant l’ancien président n’annoncent-elles rien de bon. Mais il sera intéressant de scruter l’évolution de la situation au Congo aussi à travers le prisme d’une intégration de l’ancien dans le nouveau au nom d’une transition démocratique stable, et dans une coopération inédite entre camps opposés.

Un destin au service des destins de son pays – à propos du dernier livre de Bertil Galland

« Il a fallu reconnaître que les mythes avaient plus de pouvoir sur les peuples que les résultats de nos travaux d’historien », avoue Jean-Rodolphe de Salis, le grand historien, spécialiste de Sismondi, l’une des grandes voix de la Suisse durant la Seconde Guerre mondiale, à l’homme qui l’interviewe dans les années 90 pour le journal qui l’emploie et qui a aujourd’hui disparu : Le Nouveau Quotidien. C’est homme, c’est Bertil Galland, aujourd’hui âgé de 87 ans et qui vient d’achever l’édition de ses œuvres complètes aux Editions Slatkine. Et cette citation qui ouvre le présent article accompagne le dernier opus de sa saga comme une sorte de fil rouge de la méditation que l’auteur propose sur son pays et ses compatriotes*.

Une méditation kaléidoscopique, oui, à la fois éloignée et en communion avec le titre qu’il arbore : Destins d’ici. Mémoires d’un journaliste sur la Suisse du XXe siècle. Car jamais, ou si peu, l’auteur ne s’égaille dans une simple narration de faits dont il serait le héros. Il préfère se retrancher derrière sa modestie qui n’a d’égales que son érudition et sa soif de découvrir et comprendre les autres, l’autre, peuples et individus qui composent la mosaïque humaine… ou celle de son pays ; une soif que l’âge n’édulcore en rien, au contraire.

Son livre ne s’adonne pas plus à une évocation organisée du dernier demi-siècle helvétique qu’il a pourtant contemplé de façon si aiguë comme journaliste bien sûr, mais aussi comme éditeur et comme passeur entre le monde des arts et de l’intelligence et la société, toujours à l’affût des talents que la Suisse francophone produit à foison : artistes et politiciens, entrepreneurs et simples gens, tous porteurs d’une histoire, d’une langue, d’une façon de voir le monde que Bertil Galland aura toujours su magnifier et rendre intemporelle. L’encyclopédisme au service du grand nombre : l’Encyclopédie vaudoise et la collection Le savoir suisse, ses formidables « créatures », symbolisent à elles seules le rôle fondamental que celui qui est aussi un grand écrivain a joué dans la diffusion de la science élaborée dans nos contrées…

Symptomatiquement, c’est par trois portraits de gens qui n’occupent pas le devant de la scène que débute son livre, comme pour montrer une réalité qu’on oublie souvent. Sans misérabilisme, mais avec un regard journalistique aussi curieux que tendre, cependant. S’ensuit non une histoire de la Suisse observée du promontoire de son « moi », mais une succession de portraits de grands journalistes qu’il admirés ou admire, comme Benjamin Romieux, Franck Jotterrand ou Jacques Pilet. Son récit des débuts du Nouveau Quotidien dont il fut l’une des chevilles ouvrières durant sa courte existence livre une contribution importante à notre connaissance de l’histoire de la presse en Suisse romande…

Mais aussi de politiciens qui l’ont marqué, avec ce sens de la distance qui caractérise son œuvre entière autant que ses engagements, au-delà des dogmes, des a priori, de tout sectarisme. Bien qu’il n’éprouve aucune amitié particulière pour le radicalisme vaudoise, c’est à deux éminents représentants de ce courant politique qu’il réserve une place de choix dans ses « Mémoires » : Jean-Pierre Pradervand, l’homme qui depuis son bureau de chef de l’Instruction publique vaudoise a transformé l’Ecole d’ingénieurs de Lausanne en EPFL, et Georges-André Chevallaz, ce radical ancien conseiller fédéral si anticonformiste dans un parti qui avait la réputation d’incarner le conformisme vaudois.

Avec Chevallaz, dont la sœur fut l’une de ses collègues à 24 Heures, Bertil Galland invite le lecteur à entrer dans cette période qui, on le constate vite, a laissé des plaies ouvertes dans son âme à la fois si vaudoise et si cosmopolite : le non de la Suisse à l’Espace économique européen. Impliqué dans le combat pour l’Europe dont le journal dont il était l’une des plumes majeures avait été l’un des porte-étendard, Galland cache mal la douleur que lui a infligé le verdict du peuple. C’est dans ce contexte que la citation de Jean-Rodolphe de Salis prend tout son sens : le journaliste a lui aussi voulu se battre contre les mythes qui oppressent parfois l’image que les Helvètes se font de leur pays, mais sans s’apercevoir peut-être que ces mythes contre lesquels il ferraillait avec verve se heurtaient en réalité à d’autres mythes que l’air du temps d’alors revêtait d’un voile teinté d’une fausse évidence…

Mais aussi cher que ce combat lui fut, jamais Bertil Galland ne tombe dans la caricature et toujours il a donné la parole à tous les protagonistes, pour autant qu’ils fussent de beaux esprits. L’interview croisée qu’il a menée pour le NQ entre l’eurosceptique Chevallaz et l’historien et pro-européen Jean-François Bergier, et qu’il eu la bonne idée de reproduire dans son ouvrage, constitue un grand moment de ces Mémoires qui plongent lecteur dans un temps qui résonne avec le nôtre, plus que jamais hanté par la question européenne ; un temps où comme jamais l’histoire est redevenue un « champ de bataille » où se construit le et la politique. Son livre offre une découverte vagabonde et enamourée d’un pays qui est le nôtre, mais qui ne doit jamais oublier de se penser dans ses relations avec le vaste monde.

 

*Bertil Galland, Destins d’ici. Mémoires d’un journaliste sur la Suisse du XXe siècle, Slatkine, 2018.

 

LE MUSEE COMME MEDIATEUR DU SAVOIR HISTORIQUE

La Suisse est, dit-on, le pays qui connaît la plus forte concentration de musées en Europe. Il est vrai que rares sont les communes à ne pas posséder au moins une institution chargée de dévoiler ses trésors, artistiques ou historiques, à un public que l’on souhaite toujours le plus nombreux possible… mais qui peine parfois à se mobiliser tant l’offre est vaste.

On peut dès lors, et jusqu’à un certain point, comprendre celles et ceux tentés de déplorer cette abondance, les uns prétextant que l’argent dépensé pour ces musées serait mieux investi ailleurs, les autres se plaignant de la « muséification » de la Suisse qu’entraînerait cette pléthore de musées. Cet amas de musées figerait ainsi les esprits dans un passé bloqué, pétrifié, en les maintenant dans l’illusion que l’on peut se complaire dans la contemplation de notre « grandeur » alors que le monde, autour de nos, ne cesse de bouger.

Ces reproches, que l’on se doit d’entendre, passent cependant à côté du rôle du musée, surtout lorsqu’il a une vocation historique. Le musée n’a jamais eu pour mission de célébrer un passé révolu en magnifiant un conservatisme, de droite ou de gauche d’ailleurs, qui s’opposerait à un présent que d’aucuns jugeraient trop mouvementé, trop inquiétant. Non, un musée ne fait sens que dans sa capacité à illustrer le cheminement emprunté par nos prédécesseurs pour en identifier, à travers objets et témoignages visuels, les moments clés, pour « raconter » les étapes structurantes de la construction, sociale, politique, économique, d’une ville, d’un pays, d’une collectivité.

Si, heureusement, ce passé ainsi ressuscité pour le plaisir de l’œil ne détermine pas notre présent, à tout le moins il le marque d’un tatouage indélébile. Lui seul peut contribuer à éclairer les enjeux qui obstruent les routes de l’information continue qui forment notre quotidien. Mais loin de n’être que le miroir d’une société en train de s’observer dans son évolution, le musée fonctionne aussi comme un acteur de la recherche historique.

Il montre donc, et aide à comprendre. Il explique le passé par d’autres moyens : le « récit » qui se tisse au gré de salles d’exposition n’est pas le même que celui qui surgit d’un livre, il s’édifie sur un autre rythme, le compose par le truchement d’autres outils. Mais la tâche du musée historique va encore au-delà, souvent à l’insu du grand public. L’importance d’un musée ne se mesure pas seulement à travers les objets qu’il exhibe, mais aussi par les collections qu’il possède mais que, faute de place souvent, il ne peut installer dans ses vitrines.

Moins connu, ce travail muséologique de l’ombre n’en est pas moins primordial pour la recherche. Comment imaginer un récit historique sans une iconographie judicieusement choisie ? Or, les musées possèdent d’innombrables trésors qui, s’ils ne trouvent pas à se loger dans le parcours « officiel » des musées, sont largement utilisés pour des expositions temporaires ou pour illustrer des ouvrages soucieux de s’appuyer sur une base documentaire originale et fiable.

Pour le canton de Vaud par exemple, à côté du Musée cantonal d’archéologie et d’histoire (MCAH) et d’autres belles institutions régionales, le Musée historique de Lausanne (MHL) joue un rôle fondamental. L’ Histoire vaudoise, publiée en 2015 (Infolio et Bibliothèque historique vaudoise) et que j’ai eu l’honneur de diriger, a puisé la plus grande partie de son iconographie dans les réserves du MHL.

Il en va de même pour les deux « balades révolutionnaires » de 1830 et 1845, organisées à l’occasion du 175ème anniversaire du Cercle démocratique de Lausanne en juin et septembre dernier. Ces deux visites originales de Lausanne au gré des lieux principaux empruntés par les révolutionnaires libéraux (1830) puis radicaux (1845) n’auraient pu être mises en ligne de façon aussi attrayante (elles sont bien accessibles dès aujourd’hui sur le site cette association – www.cercle.democratique.org) sans un recours intensif à la formidable mémoire imagée renfermée dans les caves de ce même MHL !

Olivier Meuwly

Catherine Labouchère: une grande dame de la politique se dévoile

Des élus PLR en activité qui publient des livres, on en connaît : Olivier Feller apôtre de l’ « écolomie », Pascal Broulis grand collectionneur d’anecdotes. Mais qu’une élue – en l’occurrence – ose parler d’elle, de son engagement personnel, voilà une sympathique nouveauté !

Que grâce soit dès lors rendue à Catherine Labouchère, députée et l’un des piliers du groupe PLR, d’avoir accepté la proposition de Michel Moret, des éditions de L’Aire : raconter son parcours, sans fioritures. Le résultat est à l’image de l’auteur : pudique, son témoignage, sous une naïveté feinte, laisse percer l’intensité de ses combats, de son travail, de ses convictions.

Ses voyages, où elle aime se ressourcer, et son amour de l’art révèlent l’insatiable curiosité de Catherine Labouchère. Mais sa vraie nature, on la découvrira plutôt au gré des innombrables « mercis » qui parsèment son récit. Elle sait rendre hommage à celles et ceux qui l’ont fait avancer, dans la « vie », plus importante que la « carrière ». Au point parfois, à force de décentrer son propos, de s’oublier elle-même !

Peut-être aurait-on aimé qu’elle se hasarde à des commentaires moins consensuels sur les événements qu’elle a vécus. Mais ce serait faire injure à la finesse de Catherine qui ne cesse de répéter qu’elle a eu de la chance mais que les épreuves n’ont pas épargnée, comme le décès de ce père aimé et disparu prématurément : le conseiller national Pierre Freymond.

Il n’est pas étonnant que l’un des passages les plus intenses du livre porte sur la création du PLR, alors qu’elle présidait le PLV, et que l’un de ses compliments les plus appuyés soit adressé à sa comparse, sa « fille politique » ont dit certains : Christelle Luisier, alors présidente du PRDV. Pour avoir accompagné les premiers pas du processus de fusion, je peux confirmer que le travail accompli par ces deux dames a été prodigieux.

Son livre a connu un vif succès au dernier Livre sur les quais. Son livre… ou son auteur, l’une des grandes dames de la politique vaudoise ?

Catherine Labouchère, Au cœur de l’engagement, Aire, 2018.

football et théorie politique. Le cas du Lausanne-Sport

Je le confesse d’entrée de cause : j’aime le football. N’est-il pas une métaphore de la vie, comme de grands écrivains l’ont si bien montré ? Par les passions qu’il déclenche, par son organisation propre, sur et en dehors du terrain, mais aussi par la multiplicité des talents qu’il convoque, le football s’ancre au plus profond de la vie sociale, en en reflétant les joies et les tristesses. Le génie côtoie le hasard, l’un et l’autre étant indispensables pour couronner le travail en amont même le plus sérieux. L’individu n’est rien sans la force du collectif, et vice et versa… La vie en somme… et seule la politique, peut-être, parvient à condenser dans ses innombrables facettes autant d’éléments qui renvoient aux contraintes, beautés et aléas de l’existence !

Aussi, Lausannois depuis presque toujours, suis-je un supporter du Lausanne-Sport même si, je l’avoue aussi, penaud, je fréquente très irrégulièrement le stade de la Pontaise. Néanmoins, je m’enthousiasme dès que les performances du LS sont à la hausse et me désole lorsqu’elles déclinent. Autant dire que l’actualité lausannoise, en matière de football, me fait transiter par tous les états d’âme, sans crier gare….

Le jeu prêché par Fabio Celestini est stimulant, flatte l’esthétique par son appétence pour une construction élégante. Le ballon doit circuler, verticalité et horizontalité se combinent avec finesse, les joueurs sont mobiles, la récupération est centrale. Hélas, pourquoi ces belles intentions, fondées sur un jeu à risque, débouchent-elles sur une efficacité dans les seize mètres adverses franchement défectueuse, mettant l’équipe à la merci de la première maladresse venue, qu’il sera impossible de corriger au cours du match ?

A ce stade de mes interrogations désabusées, je me souviens d’un long entretien avec l’entraîneur lausannois que 24 Heures a publié voici deux ou trois ans. De cette interview il ressortait la grande passion que voue Fabio Celestini au « Che », à Enesto Guevara, le héros de la révolution cubaine, l’homme qui voulait répandre la foi marxiste à travers toute l’Amérique du Sud avant de trouver la mort dans la jungle bolivienne. Le football rappelle, disais-je, la politique par sa faculté à restituer le réel… Ne serait pas également vrai au niveau de la pensée politique ?

Homme à la forte personnalité, Celestini a donné un style à son équipe, qui adhère à la philosophie du jeu qu’il propose, bien qu’elle peine souvent à en dévoiler les finalités dès qu’il s’agit d’alerter un tant soit peu le gardien de l’autre équipe. Il n’empêche : tous les commentateurs s’accordent à reconnaître à la méthode Celestini un indiscutable panache. Or, au-delà du bien-fondé de ses motivations, n’est-ce pas aussi ce que l’on peut apercevoir dans la geste guevarienne ? Un panache qui s’arrêtait souvent au seuil d’une réalité que le guérillero d’origine argentine s’intéressait peu à dompter…

Imprégné de son modèle, le coach du LS, un révolutionnaire du football dans son genre, ne serait-il pas enclin à reproduire certains travers de son modèle dès lors qu’il doit rendre concret les plans stratégiques qu’il a dessinés pour son équipe ? N’aurait-il pas tendance à privilégier, inconsciemment, le panache au détriment de sa matérialisation dans ce qui fait tout de même l’essence du football : les buts qu’il faut marquer… L’intention pure, le dogme dont on ne peut dévier (un reproche que certains spécialistes lui ont adressé) n’auraient-ils pas pris le dessus, reléguant l’efficacité au rang d’une vague idéologie, éculée, un peu « réac » sur les bords ?

Du haut de notre incompétence, nous nous permettrons un conseil à Fabio Celestini. Si sa source d’inspiration première doit rester le panache, choix qui nous est fort sympathique, pourquoi ne se tournerait-il pas vers d’autres modèles qui ont su allier cette qualité avec cette malheureusement nécessaire efficacité ? Pensons à de Gaulle organisant la résistance en juin 1940 avant de s’emparer du pouvoir tel un condottiere démocratique… Ou à Churchill qui, après avoir rejoint les tranchées belges au lendemain désastre de Gallipoli dont il avait été en partie responsable, revient au 10 de Downing Street en 1939 pour prendre la tête du combat contre Hitler… Et si  l’ambiance révolutionnaire des Caraïbes lui chaut davantage, on lui recommandera Fidel Castro : on ne peut lui dénier un savoir-faire certain en matière d’efficacité… Le football et la politique ont plus de liens qu’on ne le pense…

La vague dite “populiste” serait-elle sur le point de refluer?

Pas rares sont les observateurs de vie politique suisse ou internationale à se demander publiquement si les revers récents enregistrés par des formations politiques ornées, à tort ou à raison, du qualificatif honni de « populiste » ne marquaient pas un point d’inflexion majeur dans l’histoire politique récente. N’annonceraient-ils pas pas un déclin de ces mouvements et le retour en grâce de politiciens dits raisonnables, dont Emmanuel Macron serait le parangon actuel ? Il est vrai que la liste des défaites par ces partis s’additionne depuis le début de l’année 2017. L’apothéose populiste qu’a représentée l’élection de Donald Trump n’aurait-il été que le sommet de la vague « anti-tout » ?

C’est d’abord Gert Widers qui, aux Pays-bas, a échoué à conquérir la première place, alors que les sondages lui prédisaient une progression importante. Puis, en France, Marine Le Pen a explosé en vol au cours d’un débat pathétique contre Macron, démontrant tout ce qui la sépare du pouvoir qu’elle prétend pouvoir incarner. Désormais Marions Maréchal- Le Pen attend son heure en embuscade. En Grande-Bretagne, les débats aigres autour du Brexit, qui ont marginalisé le UKIP de Nigel Farrage, ne tendent-ils pas un piège peut-être fatal à la nouvelle première ministre Theresa May ? Et L’Autrichien Norbert Höfert ne s’est-il pas fracassé contre les portes du palais présidentiel ?

En Allemagne enfin, l’Alternative für Deutschland (AfD), née sur le flanc droit de la CDU, semble s’effondrer : alors qu’elle flirtait avec les 12-15% d’intentions de vote il ya peu et se préparait à une entrée triomphale au Bundestag, lors des élections de septembre prochain, elle a trébuché pitoyablement lors des dernières élections régionales, en Sarre, au Schleswig-Holstein et en Rhénanie-Palatinat. Elle n’a récolté qu’entre 6 et 7% des voix, son érosion profitant à la CDU. Et d’aucuns sont allés à insérer dans le même tableau certaines contre-perfomances de l’UDC lors de récentes votations fédérales.

Comment faut-il interpréter ces tendances, il est vrai surprenantes et brutales ? Apercevoir dans ces indiscutables échecs un retour vers une forme de « normalisation » de la vie politique paraît bien exagéré. Plusieurs raisons expliquent ce scpeticisme. Ces résultats sanctionnent certes les partis dits « populistes » classés dans une sorte de « nouvelle extrême droite ». Mais qu’en est-il de leurs homologues de gauche ? Ce qui les différencie de leurs adversaires de l’autre extrême, c’est qu’ils sont restés éloignés du pouvoir et qu’ils n’ont pas pu démontrer leur inaptitude aux responsabilités politiques. Mais cela va-t-il durer ?

Mélenchon reste évidemment un formidable bateleur politique. Mais même là où le pouvoir leur tendait les bras, ils se sont vu confrontés à ce qui attend traditionnellement ces partis : comment se monter à la hauteur de le tâche sans perdre l’hypocrite espoir de ne pas se « salir les mains » au contact des réalités du pouvoir ? En Grèce, Syriza s’est transformé en un parti social-démocrate de substitution à la place d’un PASOK discrédité. Quant à Podemos, il se perd en querelles internes sur une possible alliance avec le PSOE… et se complaire dans un discours jusqu’au boutiste qui séduit avant de lasser. Comment va-t-il évoluer dans un paysage politique espagnol ravagé par les scandales ? Et en Angleterre , alors que Thersa May s’empêtre dans des contradiction périlleuses à propos du Brexit, celui qui pourrait la remplacer au 10 de Downing Street n’est autre que Jeremy Corbyn, la nouvelle idole des populistes de gauche !

Deuxième raison qui oblige à examiner avec précaution la situation des partis dits « populistes » de droite : ce sont souvent des circonstances particulières qui les ont amenés à échouer devant les portes du pouvoir. Aux Pays-Bas, on oublie que Wilders est un homme seul, soucieux de préserver son indépendance au point de travailler sans parti…  Il est difficile d’apparaître « gouvernemental » dans ces conditions. Et ces partis sont exposé aux divisions, comme c’est si souvent le cas dans les partis extrêmes, vu leur structure de conduite fondée sur le rejet tous azimuts des institutions en place plutôt que sur le sérieux de leurs propositions.

En Allemagne, leur chute résulte de la division entre les « modérés » et une frange du parti qui n’hésite pas à s’acoquiner avec une authentique extrême droite guère éloignée d’un certain néo-nazisme. Et qu’en sera-t-il en Italie, qui ne compte pas moins deux partis populistes ayant le vent en poupe ? Car à côté de l’inclassable mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo, toujours redoutable malgré ses déboires à la mairie de Rome, s’agite la Ligue du Nord derrière son nouveau leader Matteo Salvini. Il a réussi un tour de force rare dans ce type de parti : il a su succéder au chef historique du mouvement Umberto Bossi et à donner une nouvelle vie à ce parti qui essaime maintenant même en Italie du Sud… En général, les transitions sont désastreuses chez les populistes… Et en Autriche, le FPÖ demeure aux portes du pouvoir.

Une dernière raisons invite à la prudence. Certains attribuent le déclin des partis populistes à un regain de dynamisme de l’économie européenne. Voilà l’erreur à ne pas commettre ! Le succès des populistes de droite et de gauche n’est pas dû aux seules réalités économiques. Le ferment de leur aura ressortit à d’autres motivations, qui convergent souvent vers un ressentiment puissant, à l’origine d’une conviction de déclassement. C’est cette impression d’être abandonnés par une économie mondialisée et numérisée qui nourrit un désespoir profond. A laquelle il faut ajouter aussi la crainte de voir certaines valeurs trop longtemps méprisées, comme l’idée nationale. Un cocktail toujours aussi puissant est ainsi mitonné : le rejet de la nation lié à la certitude que les politiques sociales négligent les habitants « locaux », au profit d’un égalitarisme multiculturel vers lequel la gauche préfère se tourner. Avec des libéraux souvent déstabilisés… Les élites de tous les partis doivent reconnaître leurs faiblesses et y répondre sous peine de donner un nouvel élan à des partis aujourd’hui, en effet, en difficulté.

Le Parti socialiste français: un laboratoire riche d’enseignements

Beaucoup a déjà été dit sur le caractère crucial des élections françaises et allemandes qui vont se succéder à quelques mois de distance. Vers quel type d’alternance se dirige-t-on en France ? Le SPD a-t-il une chance de renverser l’omnipotence apparente d’Angela Merkel ? Ou devra-t-on encore se satisfaire d’une nouvelle « grande coalition » outre-Rhin ? Quels gains les droites extrêmes de ces deux pays obtiendront-elles ? Au-delà de ces questionnements décisifs, il est intéressant de s’interroger sur le devenir des frontières traditionnelles qui balisent le champ politique des démocraties occidentales.

Alors que l’Allemagne semble se tourner vers la résurrection d’un affrontement « classique » entre la CDU et des sociaux-démocrates ragaillardis par l’entrée en lice de Martin Schulz, c’est la France qui offre les territoire le plus propice à des expérimentations inédites. On ne s’arrêtera pas sur les droites hexagonales, dont on soupçonne déjà l’état de décrépitude au soir du 7 mai 2017 si Fillon ne parvient pas à redresser la barre de sa barque brinquebalante. Focalisons-nous plutôt sur la gauche, au visage plus surprenant depuis l’émergence, en son sein, de l’énigmatique figure d’Emmanuel Macron.

La présence aux portes du pouvoir d’un homme issu des rangs du PS « hollandien », mais courant sous des couleurs prétendument neuves, est souvent interprétée comme la preuve de la mort clinique de ce parti. Est-ce si sûr ? Se réclamant d’un centrisme avéré, Macron entend assurément brouiller le clivage habituel gauche-droite. Lui qu’on aurait pu un temps rattaché au radicalisme « historique », ratisse désormais ses soutiens parmi les « barons » socialistes. Une cohorte en soi hétérogène dûment encadrée par Jacques Attali, quelques libéraux égarés, l’ancien communiste Robert Hue, le démocrate-chrétien François Bayrou et l’ « anarcho-écologiste » Daniel Cohn-Bendit : un singulier attelage qui laisse perplexe…

De quoi le « macronisme » est-il dès lors le nom, demandera-t-on en paraphrasant la question qu’agitait le philosophe marxiste Alain Badiou à l’ère du « sarkozysme » triomphant ? Un centre  réinventé et autonome par rapport à une droite et à un gauche trop stéréotypées ? Un mixage obéissant à l’air du temps voué à un syncrétisme politique multicolore… et qui expliquerait l’indiscutable engouement qu’il provoque chez les jeunes ? Ou Macron ne consacrerait-il que l’avènement d’une gauche socialiste clairement bicéphale dont il s’apprêterait à prendre la tête de l’un des embranchements ? L’embranchement que l’on appelle en France « social-démocrate » ou parfois « social-libéral ».

Pour notre part, nous penchons pour cette dernière hypothèse. Il serait évidemment possible de gloser sur son ambition de constituer ex nihilo un centre enfin advenu qu’il incarnerait paré des allures messianiques qu’il arbore volontiers. Nous continuons cependant à penser que ce centre ne peut exister dans sa volonté de transcender les idéologies sans s’y subordonner. Il ne sera jamais que le lieu où se rencontrent et se coordonnent des gauche  de droite appelées de travailler ensemble.

Bien qu’il tente de s’en défendre, à travers un discours à vocation rassembleuse, Macron, en dépit de ses propres contradictions, est en train de construire une approche du socialisme français en déshérence depuis les déboires de Dominique Strauss-Kahn. Nous avons toujours pensé que le seul coup de génie dont François Hollande s’est fait l’auteur durant son quinquennat fut d’associer dans le même cabinet Macron, l’énarque conscient de la nécessité d’une économie ouverte et dynamique,  et Manuel Valls, le réformiste garant de la majesté de l’Etat. Dommage qu’il n’ait su gérer ce duo…

Or à qui l’ancien Premier ministre a-t-il fini par prêter allégeance ? A l’homme avec lequel on le croyait en guerre… Mais ces deux personnages sont mus par un même objectif, qui dépasse la rigueur étatique et la modernité économique : ils veulent tous deux éviter que le PS ne se transforme en un simple parti de protestation aspiré par le destin peu glorieux du Labour de James Corbyn. Un tel parti, ils le savent, deviendrait le jouet des machinations d’une gauche extrême, qui a renoué avec un anticapitalisme viscéral à connotation écolo-romantique et que symbolisent aussi Jean-Luc Mélenchon en France, Podemos en Espagne et Syriza en Grèce.

Dans ce sens, si la situation du PS n’est guère différente de celle qui attend des Républicains au terme des « présidentielles », son horizon semble paradoxalement plus clair. Campé sur un pilier « social-démocrate », avec Macron et Valls, et un pilier « gauchisant » derrière Benoît Hamon, rempart contre l’extrême-gauche, il est en ordre de bataille. Mais avec en embuscade Macron ambitionnant de réunifier le PS en tant que chef d’un « vrai » socialisme de gouvernement, qui aurait avalé les moins « gauchisants » des partisans de Hamon. Il n’ose toutefois l’avouer de peur de décourager tous ceux qui croient encore qu’il est différent…

Quand le dopage ne sera qu’un incident de l’histoire…

Même Usain Bolt… Alors que la star du sprint semblait voler au-dessus des soupçons comme ses souliers ailés le transportaient sur les pistes cendrées à des vitesse supersoniques, voilà que le spectre du dopage l’absorbe à son tour. Celui qui avait émis le souhait de se reconvertir comme footballeur au Borussia Dortmund risque de se voir dépouillé de ses innombrable trophées conquis sur les stades du monde entier. Il s’est d’ailleurs déjà vu retiré l’un d’eux, après le verdict rendu à l’encotre de l’un de ses compères de relais. Un légende serait-elle en train d’exploser ?

Lance Armstrong, les révélations sur le dopage systématique et ordonné par les instances dirigeantes dans les ex-RDA et ex-URSS, l’impressionnante liste des vainqueurs du Tour de France détrônés, sans parler de cette armada d’athlètes et d’haltérophiles expédiés dans les oubliettes de la gloire sportive pour avoir usé et abusé d’amphétamines diverses et autres anabolisants… Entre rubriques sportives, pages politiques et faits divers, bon clients de la scène médiatique, les affaires de dopage sont devenues l’un des serpents de mer de l’actualité, décrochant les cris de révolte des uns et les protestations de vertu souvent hypocrites des autres.

Mais ces événements pourraient-ils prochainement rejoindre les livres d’histoire ? Il est de bon ton aujourd’hui de proclamer son indignation face à la tricherie pratiquée par un un si grand nombre de sportifs. Mais comment juger d’une amélioration indue du corps humain lancé dans les affres de la compétition sportive tandis que l’on disserte sans vergogne sur l’homme « augmenté » et le transhumanisme ? La question est-elle encore de savoir si chercher à prolonger des dons naturels par des artifices techniques est illicite lorsque l’on imagine les contours d’un statut juridique inédit pour les robots, perçus désormais comme des « quasi-humains » ?

Car on n’en est plus à lutter contre les déficiences du corps humain à l’aide de vulgaires adjuvants chimiques. D’aucuns entendent appliquer à la lettre la prophétie émise par Condorcet dans son Esquisse d’un tableau des progrès de l’esprit humain qu’il rédigea en 1795 peu avant de mourir poursuivi par les sbires de Robespierre. Le marquis mathématicien ouvrait dans son écrit des perspectives infinies au perfectionnement de l’humanité et, s’il excluait l’éventualité de l’immortalité, n’en annonçait pas moins un renforcement constant des capacités humaines et, grâce à la créativité scientifique, une prolongation siginificative de la vie.

Le Belge Gilbert Hottois, par exemple, s’appuie sur Condorcet pour souhaiter ce progrès qui protégerait l’homme  des avanies sanitaires de l’existence et, en éliminant les inconvénients physiques dus au seul hasard, consacrerait une égalité authentique entre les êtres. A ses yeux, ce ne serait que l’aboutissement logique d’un transhumanisme bien compris.  Avec les progrès des techniques numériques couplées à celles de l’intelligence artificielle, il est de plus en plus difficile de supposer des limites possibles au progrès médical. Chez Google, Ray Kurzweil, avec son Université de la singularité, travaille d’arrache-pied sur ces questions. Quelles conséquences ce phénomène aura-t-il sur le sport, surtout de compétition ?

L’obsolescence du problème du dopage semble ainsi programmée, au même titre que celle de la maladie ou du handicap physique. Ne sera-t-il dès lors pas légitime de déployer toutes les stratégies imaginables afin de développer des performances jugées insuffisantes ? Ne sera-ce pas le lot commun d’une humanité entièrement convertie au corps parfait, utopie dans laquelle le « jeunisme » du moment avait inoculé des ambitions sans cesse répétées et que la science « algorithmique » est en train de métamorphoser en vérité absolue ?

De nombreuses disciplines se sont emparées du problème du transhumanisme : juristes, philosophes, éthiciens, médecins, en contact permanent avec la « pâte » humaine, sont confrontés souvent dans leur quotidien à ces questions. Le monde politique semble plus emprunté, à l’instar du monde sportif . Le regroupement de ces deux univers dans le même déni n’est pas étonnant : le sport, contrairement à ce que beaucoup croient encore, n’est qu’un avatar du politique et ce dernier, constructeur de ce qui doit entourer notre avenir en termes d’infrastructures et d’institutions, si prompt à raisonner selon des schémas planificateurs, peine à se projeter dans le futur, a fortiori quand l’humain risque de revêtir une physionomie, physique et mentale, nouvelle.

Il ne s’agit pas de banaliser le dopage ni d’en sous-estimer les effets délétères, tant sur la santé des sportifs que sur l’image du sport, dont les vertus sociales sont indiscutées. Mais le sport de compétition, de par la rémanence d’une société de divertissment dont le numérique amplifiera encore l’omnipotence, est directement interpellé. Il doit se saisir du problème quitte à revoir ses modes de fonctionnement.

Les faits dits alternatifs menacent-ils la démocratie?

Le « fait alternatif » a fait une entrée fracassante dans le lexique politique moderne par la grâce d’une très imaginative conseillère de Donald Trump. Sa déclaration a immédiatement suscité une grande émotion et, depuis, on ne cesse de crier à la manipulation érigée en règle de manipulation et au mensonge transformé en « pensée politique » ! Les réseaux sociaux sont évidemment convoqués à la barre. Ne sont-ils pas les premiers responsables de cette frénésie de fausses nouvelles, désormais le pain quotidien d’un monde de l’information qui aurait déserté les médias traditionnels ? Quelle hypocrisie !

On feint de découvrir que les faits qui alimentent naturellement la vie politique et médiatique peuvent être falsifiés, tronqués, tordus selon les intentions de celui qui les expose, voire, ô diabolique engence, brandis comme des vérités d’évangile condamnant ceux qui ne les croient pas à la plus infâme disgrâce ! On ne s’en était donc pas aperçu avant que Trump ne recourt à cette si discourtoise technique ? Rien que pour cela, que l’on aime ou non le président américain, comme le suggérait Marie-Hélène Miauton dans l’une de ses récentes chroniques, nous devrions tous lui en être éminemment reconnaissants ! Ou ne devrions-nous pas plutôt nous demander comment nous avons sombré dans un telle naïveté…

Pourquoi cette révélation a-t-elle déclenché une telle réprobation ? Parce que le faux consensus « social-libéral » qui nous environne, des deux côtés de l’Atlantique, aurait à ce point anesthésié les âmes pures de nos contemporains ? On dit le monde politique et médiatique en crise : en serait-ce la preuve définitive ? Comme pour le populisme, celui qui argue de faits que l’on estime biaisés, c’est forcément l’autre ! Est-ce une excuse ? Bien sûr que non mais cet impertinent constat devrait nous inciter à examiner la redoutable question du dépistage des faits alternatifs et autre « fake news » avec un brin d’esprit critique…

En réalité, les « faits alternatifs » polluent le discours intellectuel depuis un demi-siècle au moins… si ce n’est pas plus ! Tout fait, tout événement peut être soumis à des interprétations différentes : certaines peuvent s’avérer plus ou moins proches de la vérité mais la prudence s’impose toujours. Juristes, historiens et journalistes se trouvent en première ligne : leur métier n’obéit-il pas à la terrible exigence de courir après la « juste » interprétation des phénomènes soumis à leur sagace réflexion ? N’ont-ils pas vocation à chasser les explications hâtives, les torsions indues, les manipulations perverses ? Les mots sont leur outil de travail : c’est à travers eux qu’il scrutent le présent et le passé, c’est avec eux qu’il doivent convaincre ou expliquer, ce sont eux qu’il vont utiliser pour fabriquer leurs messages… dans l’attente des critiques que leurs confrères/adversaires ne manqueront pas, selon les cas, de leur adresser !

Ce constat, non pas désabusé mais seulement réaliste, ne doit pas inciter à un relativisme généralisé. Mais au contraire à réveiller les des esprits ankylosés par le vocabulaire aseptisé et compassé qui s’est installé comme la norme du discours politique. Les mots possèdent un sens ! L’histoire dite « critique » des années 60 et 70 a sa part de responsabilité. Mais pas seulement. La politique se nourrit d’histoire et sait adapter les faits à ses besoins. C’est normal. Dès lors, chaque camp aura tendance à reprocher son contradicteur de mythifier les événements auxquels il se rattache. L’historien a pour mission de séparer le bon grain de l’ivraie, de replacer les événements dans leur perspective, de les critiquer, dans le sens scientifique du terme. La corporation s’est-elle toujours astreinte à ce travail ? Les débats récents en Suisse permettent d’en douter…

Il est de coutume d’appeler à la rescousse Orwell dès lors que l’on s’insurge contre les mensonges qui s’insinuent partout sous le couvert d’une « autre » vérité… Nouvel abus qui dénote l’inculture prévalant aujourd’hui ! Orwell éclaire les caractéristiques du totalitarisme : parmi elles, la perpétuelle réécriture de l’histoire comme signe de la maîtrise d’un passé remanié pour justifier les pires excès… Un exercice auquel beaucoup d’historiens, de juristes et de journalistes se sont abandonnés, au gré de leurs intérêts. Si la « fausse nouvelle » semble si prisée, c’est peut-être aussi parce que les vestales du verbe ont peut-être parfois failli… Et faut-il voir dans cette dérive la source de ce que l’on appelle le « politiquement correct », si on comprend cette formule comme la « réforme » langagière porteuse de l’idéologie des années 70 et que d’aucune aiment vilipender ? Quoi qu’il en soit, les métiers du discours sont interpellés : à eux de faire leur autocritique afin de restituer au mot sa majesté… et espérons son magistère. Losque les mots perdent leur signification, tous les abus sont permis : voilà le message d’Orwell ! Et il concerne tout le monde…

Égalité et égalitarisme: gare à la confusion!

Intéressant débat que celui qu’a déclenché ma chronique parue dans Le Temps du 16 janvier dernier et intitulée « les effets pervers de l’égalitarisme ».

Dans Le Courrier du 26 janvier, Romain Felli s’insurgeait contre l’idée de hisser Tocqueville comme une référence en ce début de XXIème siècle, alors que les inégalités battent de nombreux records. Et l’auteur de dénoncer dans l’aristocrate normand un simple porte-parole des classes possédantes de son époque, obtuses à toute ouverture à l’endroit des défavorisés. Il repère surtout dans le théoricien de la jeune démocratie américaine, et dans le sillage du pas toujours très nuancé Domenico Losurdo,  le représentant d’un libéralisme confiné dans un vision inexorablement raciste du monde. Pour lui, Tocqueville n’est qu’ « un inégalitaire conséquent ».

Dans Le Temps du 22 février, avec Thomas Piketty et Jean-Jacques Rousseau en appui, Guillaume Chenevière se révolte à son tour contre l’idée que l’on puisse étiqueter le XXIème siècle d’ « égalitariste ». Pour lui, comme pour Romain Felli, l’océan d’inégalités dans lequel baignerait notre société empêche résolument toute accusation contre une égalité qui, comme l’actualité le démontrerait à l’envi, loin d’être conquérante, subirait de nombreuses attaques . Pire à ses yeux, le discours égalitaire d’aujourd’hui, pour être bienvenu, nous « ferait perdre de vue l’égalité générale, celle qui nous concerne tous ».

Je prends note de ces deux critiques. Je crois cependant qu’elles reposent sur un confusion entre « égalité » et « égalitarisme ». La question de l’égalité économique fait l’objet de vives discussions, que Piketty au su hisser à un très haut niveau de sophistication mathématique et statistique, non sans s’attirer un certain nombre d’adversaires, peu convaincus par sa méthodologie. On ne peut nier que la concentration de fortunes exorbitantes dans les mains de magnats du numérique ou de quelques managers aux compétences pas toujours avérées pose des problèmes non négligeables.

Mais il convient aussi de se poser une question. Comme l’a rappelé récemment, et après bien d’autres, le philosophe conservateur anglais Roger Scruton dans son De l’urgence d’être conservateur (L’Artilleur, 2016 pour la version française), cette critique de l’inégalité économique ne tomberait-elle pas dans le piège de considéer le jeu économique comme un jeu à somme nulle ? Or, dans le mouvement constant que le capitalisme imprime à la vie économique, l’enrichissement des uns ne se déduit pas automatiquement de l’appauvrissement des autres.

Scruton, qui n’est pas un ultralibéral déjanté mais se montre au contraire très critique à l’égard des dysfonctionnements du libéralisme, souligne une réalité que l’on a tendance à oublier : l’égalité sociale se nourrit des dividendes que seule peut produire une liberté qui n’a de sens qu’arrimée à son volet économique. L’inégalité peut être ainsi perçue comme un facteur de concurrence visant à l’amélioration des conditions générales de la société, avec l’aide éventuelle  de l’Etat, appelé à intervenir sous des conditions précises pour atténuer certains effets de la liberté, comme l’estiment les libéraux… qui ne sont pas tous libertariens.

Mais le principal problème que dévoile l’argumentaire de mes contradicteurs est ailleurs. Car l’égalité que je redoute ne se loge pas seulement dans les légitimes corrections qu’il sied d’imposer à une liberté économique dont on a appris, depuis la fin du XIXème siècle, à canaliser plus ou moins bien les potentiels débordements. Il s’agit plutôt de fustiger celle qui, sous le nom d’égalitarisme, se réinvente continuellement dans un volonté de débusquer tout ce qui pourait susciter une inégalité, de quelque nature qu’elle soit. C’est cette quête de l’inégalité comme moteur de la vie politique et sociale qui me semble porter en elle un danger pour la liberté, à commencer par celle d’expression.

Cet égalitarisme s’apparente à la quête de l’ égalité comme fin en soi, et en lui risque de germer ce fameux « politiquement correct » dont on perçoit enfin les possibles dérives, malgré la définiton floue qui l’enrobe souvent. Il ne vise plus à corriger les injustices économiques ou celles issues de préjugés inadmissibles fondés sur la race ou le sexe par exemple, mais comme un relativisme fixé comme un indépassable « horizon d’attente », pour reprendre une formule popularisée par l’historien Reinhart Koselleck. En se braquant sur la seule inégalité économique, MM. Felli et Chenevière me semblent faire bon marché de l’égalitarisme comme finalité politique. Gates ou Zuckerberg, symboles de la puissance du capitalisme moderne, se sont toujours revendiqués comme les agents d’une humanité plus juste, plus égale… dans le droit fil de l’esprit des années 60 dont ils sont issus. Cette ironie de l’histoire peut faire sourire mais elle devrait à tout le moins faire réfléchir… Sociaux-démocrates et libéraux sont interpellés : l’égalitarisme peut nuire aux deux…