« Plus jamais ça ! » … mais comment : mieux vaut-il prévenir ou guérir ? Ou de la permanence du débat gauche-droite…

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’unanimité ne règne guère dès qu’il s’agit d’estimer, de soupeser, d’évaluer les conséquences plus ou moins immédiates de l’après-crise. Les experts s’entredéchirent, quelle que soit leur discipline. Inflation ou déflation ? Deuxième vague ou pas ? Faut-il déconfiner plus généreusement ou non ? Un point semble toutefois unir observateurs et citoyens : il est nécessaire de tout entreprendre pour que « cela » ne se reproduise pas, que l’on ne soit plus obligé de mettre la planète à l’arrêt parce que circule dans la nature un sournois voyageur. Certes… mais comment faire ?

Les injonctions prospèrent : il faut mieux anticiper, prévenir, savoir actionner le principe de précaution au bon moment, dans un souci louable de mieux planifier contraintes économiques et engagements sanitaires. Mais tout le monde comprend-il la même chose lorsque jaillissent ces termes ? Que cachent-ils en réalité ? Sous le choc de l’émotion intense provoquée par la crise tout le monde semble d’accord pour dénoncer les manquements des Etats, si imprévoyants, apparemment si inconscients au moment d’effectuer certains choix budgétaires qui se paient cash aujourd’hui. Mais sonne l’heure des remèdes et le consensus s’effrite. Car que signifient dans la pratique démocratique « anticiper », « prévenir », « précaution », « planification » ?

Il faut cesser de se voiler la face, avec ou sans un masque FF2… Nos esprits « postmodernes » paraissent fondamentalement allergiques à toute mesure en apparence liberticide. Même un dépistage de nature technologique est dénoncé comme intrinsèquement attentatoire aux libertés fondamentales. Mais jusqu’à quel point l’anticipation et la prévention ne recèlent pas des périls similaires ! Loin de moi l’intention de vouloir minimiser de telles opérations, qui relèvent de l’action anticipatoire et préventive normale de la part des autorités et des services publics, au contraire. Mais il faut aussi se demander ce que ces actes impliquent lorsqu’il semble judicieux de les psalmodier mécaniquement.

Est-il réellement possible d’anticiper ou prévenir sans engager des investissements colossaux dans tes intubateurs ou des masques de protection qui ne serviront peut-être pas ? C’est la redoutable tâche du politique de faire le départ entre les demandes et les attentes des uns et des autres. Mais surtout, sans contourne la souveraine autonomie individuelle ? Faut-il dès lors mieux accepter le risque, par nature omniprésent dans nos sociétés sophistiquées, où la mobilité individuelle, motorisée ou non, peut en effet devenir parfois frénétique ? En d’autres termes, s’il est préférable en soi de « prévenir », il vaut peut-être mieux se contenter de « guérir », au nom d’une rationnelle allocation des ressources et d’un respect de la liberté individuelle, que l’on sait en danger dès qu’une planification de la vie publique se fait trop intense.

Les questions que la crise du covid-19 fait ressurgir atteste ainsi l’immanence de l’antagonisme gauche-droite, quoi qu’en disent celles et ceux qui prophétisent à intervalles réguliers la mort de ce clivage, jugé obsolète. Certes l’opposition classique gauche-droite tourne surtout, de nos jours et après avoir souvent muté dans l’histoire, autour du dilemme liberté-égalité, qui hante le débat politique au quotidien. Mais elle s’adosse aussi à un autre conflit, qui en est dérivé et que l’on peut résumer dans le binôme prévention/répression. La droite, dans sa dimension libérale, affirme un primat de la liberté qui incite au « laisser faire », quitte à intervenir, voire sanctionner, dans un second temps, au cas où un accident surviendrait, où des débordements seraient constatés.

La gauche cultive un autre rapport à la liberté, qu’elle subordonne volontiers à l’organisation sociale voire à une plus ou moins forte planification principielle, au nom d’une égalité prioritaire. Dans ce sens, la prévention joue un rôle central, dans la mesure où elle permet de scruter les besoins sociaux, de les anticiper peut-être, d’empêcher qu’un problème n’apparaisse, même s’il faut écorner la liberté pure et dure de chacun. Cette dualité prévention/répression peut paraître caricaturale sous cet énoncé sommaire. Mais je crois qu’elle a un fond de vérité, qui illustrent les approches différentes du phénomène « liberté » existant dans nos sociétés démocratiques.

Il n’y a pas le lieu de décréter ici si la prévention doit primer la répression ou le contraire. Le travail démocratique doit en fait s’évertuer à dénicher le bon équilibre entre les deux, dans la pleine conscience que chacun d’eux entraînera un certain type de conséquences qu’il siéra d’avoir à l’esprit, au risque de se heurter à de douloureuses déconvenues. La prévention a tout prix va sans doute recevoir un carburant nouveau dans l’ambiance du moment ; c’est sans doute légitime. Mais il serait erroné de croire qu’elle a réponse à tout, qu’elle n’a pas aussi des inconvénients : la société moderne n’aime pas le risque, mais sans lui elle s’arrête. La nature y trouve sans doute son profit ; pour l’humanité, c’est encore à prouver.

Le coronavirus : triomphe des « boomers », de Bakounine ou de la mondialisation ?

Au-delà de l’angoisse qui étreint chacun de nous quant aux conséquences économiques de la crise sanitaire que nous traversons, un indiscutable malaise se faufile dans les interstices d’un corps social en apparence uni dans le dantesque combat contre le virus, mais qui se lézarde comme l’a montré publié le sondage publié par Le Temps le 2 mai dernier. Mais ce malaise est en réalité protéiforme : sans doute le débat du moment se condense-t-il sur le duel entre le sauvetage de l’économie et le primat de la santé publique, un antagonisme que nombreux sont celles et ceux souhaitent, à juste titre, dépasser. Mais des questions affleurent que nous refoulons malgré tout, car nous les savons indélicates. Elles macèrent pourtant dans un coin oublié de l’esprit du temps…

Comment s’est cristallisée cette quasi unanimité à l’égard des mesures qui ont été prises de par le monde ? Oui, s’est-on rapidement persuadé, il était impératif de faire une sorte d’ « arrêt sur image », de tout arrêter, de mettre l’économie-monde moderne sur « off »… Les alternatives tournaient autour d’éventuelles nuances dans les modalités d’application, entre le confinement total à l’italienne et le confinement relatif à la suédoise. Ou était-on à ce point convaincu que l’expérience de la décroissance devait être tentée qu’il devenait jouissif de se laisser happer sans résistance par une frénésie destructrice ?

Ou ces folles semaines illustrent-elles la vengeance des « boomers », cette catégorie d’individus, à laquelle appartient l’auteur de ces lignes, composée des natifs de la période allant de l’après-guerre au seuil des années 70 ? Cette catégorie qu’il est devenu commun de moquer par la chance qu’elle aurait eue de naître après la guerre et qui aurait tiré ses confortables retraites d’une croissance économique qu’elle n’aurait fait qu’accompagner … Mais elle est maculée d’une autre tare bien plus grave aux yeux des plus jeunes, nous dit-on : pour consolider sa prospérité, cette génération aurait irrémédiablement pillé les ressources naturelles et donc condamné l’avenir de ses propres rejetons.

Les « boomers » auraient-ils ainsi aperçu dans la pandémie pour le moyen de se forger un combat aussi titanesque que générationnel, transcendant les catégories historiques, au-delà de l’imaginable ? La pandémie hisserait ainsi ceux qui doivent y faire face au rang de héros… à l’instar de ceux qui ont porté le fardeau de la guerre et ceux qui devront porter la lutte contre la présumée inexorable dégradation des conditions de vie sur la planète. Bien sûr nullement explicite, cette jouissance herculéenne se calfeutrerait-elle néanmoins dans le subconscient de ces « boomers » ridiculisés à longueur de talk-shows ?

Ou alors, nourri par les angoisses face à l’avenir rappelées plus haut, notre monde se serait-il alangui dans l’espérance chère à l’anarchiste russe Michel Bakounine de tout détruire pour tout recommencer ? Il ne rêvait la société nouvelle que dans une reconstruction complète, à travers sa libre spontanéité, à l’abri de toute autorité… Le futur apparaissant définitivement bouché par une crise écologique insoluble, la tentation n’aurait-elle pas été grande d’oser un fantasmagorique nouveau départ sur des bases économiquement certes anéanties, mais épurées des miasmes d’une modernité mondialisée dont on pressentait la désastreuse issue mais sans savoir comment y échapper ? Alors on se console dans un chaos que l’on s’enivre de croire réparateur…

Les historiens de la seconde moitié du XXIe siècle apporteront peut-être des bribes de réponse à ces interrogations. Deux enseignements se détachent néanmoins, pour l’instant. D’abord, la pandémie peut en effet être assimilée à une maladie de la mondialisation : tout circule toujours plus vite, plus loin, plus longtemps ; les maladies aussi… On constate ensuite que l’être humain, façonné par un demi-siècle de liberté sur et pour lui-même, se retrouve plus que jamais face à ses irréfragables contradictions : santé publique et liberté individuelle, on l’a dit, mais aussi liberté et égalité, risque zéro et prospérité, sécurité et progrès technologique, exploitation immédiate des biens de ce monde et nécessité d’anticiper les périls. Voilà les questions dont l’ampleur va gonfler dans les mêmes proportions que la dette publique et que, comme d’habitude, on tentera d’évacuer. On stigmatisera naïvement le monde politique qui n’avait pas de réponse aux questions que l’on refuse pourtant de poser dans des formes vidées, pour une fois, de toute hypocrisie…

Au jeu des scénarios de l’après convid-19: des “possibles” pour dépasser l’impossible

Le déconfinement a n’avais pas encore commencé que déjà d’innombrables spéculations circulaient sur l’ « après »… Les scénarios sculptant ce que pourrait être le monde sorti cabossé de l’expérience traumatisante de ce foudroyant coronavirus foisonnent. Prêtons-nous à l’exercice… Voici donc onze esquisses de « possibles » postapocalyptiques, nourris des nombreuses réflexions publiées en particulier dans Le Temps…

  • La Grande Dépression

On pense que la chute économique sera suivie d’une repise plus ou moins rapide proposant une courbe en forme de U. Mais la courbe en L, avec une chute brutale sans perspective de reprise rapide est aussi envisagée, surtout si le prix de l’énergie remonte brusquement. Les dégâts sont calamiteux pour de nombreuses catégories de la population. Valait-il le coup de faire autant de sacrifices sanitaires ? La solidarité, notamment intergénérationnelle, a bien fonctionné, mais la lassitude guette. Certes nous avons évité un engorgement fatal des hôpitaux, mais le taux de mortalité est resté globalement faible. Il s’agit pourtant de reconstruire une planète, dont les moteurs économiques ont été ravagés. La relance de l’économie prime désormais tout : comment l’actionner ? L’écologie en sera la première victime et même le souci sanitaire tend à s’estomper. Si la mondialisation n’est pas contestée en soi, tant y échapper paraît difficile dans tous les cas de figure, la tendance est néanmoins au repli et la mobilité transfrontalière et internationale baisse de fait. Face à la crise sociale, tous les regards se braquent sur l’Etat, le grand sauveur, mais les attentes risquent d’être déçues si des résultats probants ne peuvent être enregistrés rapidement. Et fera-t-on encore confiance aux gouvernements démocratiques de type occidental ou va-t-on rêver d’une reprise en mains plus ferme ? La Corée du Sud ou Taiwan seront suggérés comme modèles mais leur culture est-elle compatible avec la nôtre ? Ou les populismes de droite vont-ils profiter de la situation en faisant croire qu’eux seuls ont la poigne suffisante pour résoudre les problèmes ?

  • Le serment d’Esculape permanent

La crise l’a montré, il n’y a pas de vraie liberté si la santé n’est pas garantie. C’est clair, seul un drame sanitaire peut justifier que la planète s’arrête, avec l’approbation de l’écrasante majorité de la population. Désormais, c’est le secteur central de la société et il justifie tous les investissements publics. D’ailleurs la quête d’une santé publique plus efficiente n’est-elle pas liée à l’aspiration contemporaine à un environnement naturel plus sain et à des modes de vie assagis ? Dans ce cadre, le numérique, avec toutes les potentialités qu’il renferme, est essentiel mais doit se subordonner aux exigences d’une santé publique prioritaire. L’économie peut sans doute profiter d’un secteur de la santé largement soutenu par les pouvoirs publics. Mais d’un autre côté, surtout si le « tout à la santé » se traduit par plus d’investissements publics plutôt que par un renforcement de la responsabilité individuelle, l’Etat social ne va-t-il pas finir par exploser ? Dans ce scénario, la santé apparaît assurément comme une valeur philosophique plus que comme un bien, selon la distinction proposée par André Comte-Sponville. Hissé au rang de véritable droit humain, le souci sanitaire ne risque-t-il cependant pas de se retourner contre la démocratie en soutenant, implicitement, une sorte de dictature de la santé, elle-même nourrie par le rapport au corps nouveau inauguré depuis les années 70 ? Dépendante malgré tout du numérique, la santé ne va-t-elle pas se mettre en porte-à-faux avec lui lorsqu’il s’agira de trancher une question controversée comme celle de la 5G ? Et aura-t-on envie de payer pour ceux qui ne prennent pas soin de leur santé, pourtant décrétée valeur cette sacro-sainte ?

  • Le Grand Renoncement

Qu’on se l’avoue ou non, la crise reflète l’état de la planète et symbolise le désir d’ « arrêt sur image » dont nombre de personnes rêvent en réalité. La crise apparaît ainsi comme l’occasion unique de redémarrer sur des bases entièrement nouvelles. Dans ce sens, la crise ne fait qu’amplifier un malaise ancien que l’ « effet Greta Thunberg »  n’a fait que catalyser en 2019 : trop de dysfonctionnements s’étaient accumulés depuis une vingtaine d’années… Cette société nouvelle, plus solidaire, plus intégrative, plus participative, plus écologique, moins matérialiste, est enfin à portée de main si l’on sait, et ose, opérer les bons choix maintenant. C’est par un changement radical des modes de vie, encouragé par l’Etat, qu’une vie plus humaine, consciente des vrais désirs de chacun, peut advenir. Loin du « toujours plus » ayant prévalu jusqu’ici, ce changement, porté par l’alliance entre la santé et l’écologie, doit prendre ses distances de l’effervescence numérique, certes utile, mais aussi vectrice de problèmes à long terme que l’on ne peut négliger, comme la 5 G ou les OGM. L’idée du RBI fait à nouveau florès. Si la mondialisation, car elle peut rapprocher les peuples par le commerce, n’est pas forcément mauvaise en soi, elle sera ainsi mieux encadrée et la production locale sera privilégiée, dans tous les domaines. La démocratie se réalisera ainsi d’elle-même, du moins dans l’idéal. Car comment une vie sociale ainsi redéfinie se comportera-t-elle au premier signe de dissonance ? L’idéal libertaire proclamé ne risque-t-il pas de se transformer en une sorte de dictature, au mieux, de la bien-pensance ? Et cette santé magnifiée comme voie royale vers une vraie écologie sociale ne risque-t-elle pas d’entrer en conflit, chez certains, avec une liberté individuelle par exemple rétive aux vaccins ?

  • Le Léviathan bienveillant

L’Etat s’est imposé comme la référence incontournable durant la crise, soutenu par le sérieux de son administration. Il a fait un usage large, mais reconnu comme sage, des quasi « pleins pouvoirs » qui lui ont été octroyés. Mais, comme l’exemple suisse l’a montré tant en 1918 qu’en 1945, il peine à s’en dessaisir et estime que lui seul peut déterminer le moment où ils ne seront plus nécessaires. Il se sent d’autant plus habilité à les conserver que la population semble s’être habituée à la réconfortante mainmise de l’Etat sur la vie sociale et économique. Mais cette omniprésence étatique est lourde de menaces. Les libertés, mais aussi la démocratie, sont entamées et le coûts financiers d’un Etat pouvant décider pour tout deviennent faramineux. La recherche d’un équilibre est toutefois délicate car la peur du virus ne s’évapore pas. Ce sentiment conforte l’Etat dans sa conviction de devoir rester au centre du jeu le plus longtemps possible d’autant que, si les pressions réclamant son désengagement hors de la sphère économique augmentent, celles demandant qu’il n’oriente les fonds publics que vers des investissements « porteurs d’avenir » croissent aussi. Et n’est-il pas le seul à pouvoir vraiment anticiper, prévenir les périls, mettre en œuvre le principe de précaution ? L’idée d’un nouveau Plan Marshall fuse de partout… Mais si l’Etat, enserré dans des frontières ni fermées ni grand ouvertes se moule dans une fonction d’investisseur, n’outrepasse-t-il pas ses fonctions… et ses capacités ? Ne va-t-il pas encourager la peur du risque ? La crise a toutefois démontré la qualité de son action et la confiance envers les partis qui l’administrent pourrait en sortir améliorée. Mais des investissements oiseux et son incapacité à maîtriser les finances publiques ne risquent-ils pas de donner un second souffle aux partis populistes de gauche et de droite, à l’affût  des erreurs de la « technocratie » ?

  • Les Années folles

La crise économique est brutale mais la reprise l’est tout autant, portée par des prix de l’énergie qui s’effondrent. C’est la reprise en forme de V qui s’est réalisée et qui nous propulse dans un cas de figure un peu similaire à l’après-première Guerre mondiale. A un effondrement causé par la guerre avait succédé une flambée économique électrisée par le désir obsédant d’effacer le traumatisme de la guerre. Mais cette période faste s’effaça brusquement pour laisser la place au chaos engendré par la crise des années 30 et aux conséquences politiques que l’on connaît. Un cas de figure semblable peut-il se reproduire ? Il n’est pas exclu que, malgré le peur d’une seconde vague de la pandémie qui pourrait freiner les contacts sociaux, malgré les appels à une société nouvelle qui ne se laisserait plus séduire par une consommation et un hédonisme désinhibés, une furieuse envie de « rattraper » le temps perdu s’empare de la population. Mus par un sentiment d’angoisse à l’idée qu’ils auraient pu tout perdre, les gens voudront retrouver leurs habitudes et se retrouver, dans une sociabilité mise entre parenthèses pendant des semaines. Ils envahiront magasins et restaurants dès que cela leur sera permis. Un sentiment de fuite en avant s’empare même des populations… Mais un telle reprise sera-t-elle suffisamment durable pour éponger les pertes colossales enregistrées pendant la crise ? Comment réinstiller les autres problématiques, comme l’écologie, mais aussi les règles de prudence sanitaire, dans des esprits obnubilés par l’irrépressible besoin de s’extirper du traumatisme pandémique ? L’Etat social et le système financier seront-ils assez solides pour éviter une crise économique stimulée par une euphorie sans doute éphémère et peut-être incapable de compenser les dégâts antérieurs ? Et la démocratie, contrairement aux années 30, saura-t-elle cette fois résister même si elle semble mieux armée aujourd’hui qu’il y a un siècle ?

  • Le paradigme scientifique

Depuis plusieurs décennies, la science a pris une forte emprise sur nos existences et tend à organiser tant la gestion du collectif que nos destins individuels. La crise a amplifié ce mouvement en adoubant la science de toutes les vertus. C’est d’elle qu’on attend les médicaments et les vaccins qui nous débarrasseront de ce virus si intrusif. C’est par elle, et ses conquêtes notamment dans l’espace numérique, nous avons pu continuer à travailler et à nous divertir, en l’absence de vie sociale et professionnelle dans des lieux communs. La science l’a démontré : elle a réponse à tout. Plus que jamais l’alliage entre techniques médicales et technologies numériques sont les balises de notre quotidien. L’écologie va suivre à son tour : c’est la science qui viendra à bout des effets dramatiques du réchauffement climatique. L’économie, de son côté, devrait profiter de cet engouement autour de l’innovation, ferment traditionnel de la croissance, et réalimenter des finances publiques anémiées par la gestion de la crise. Mais y a-t-il encore une place pour la liberté individuelle dans une société à ce point quadrillée par les algorithmes et les expériences effectuées en laboratoire ? Autre question : qu’adviendra-t-il si santé et numérique divorcent, aimantés par des intérêts divergents ? L’Etat verra-t-il son rôle d’arbitre affermi, mais avec la tentation peut-être de se sentir indispensable à la gestion des défis du futur.

  • La mondialisation ébréchée

Tous les experts le répètent : la mondialisation ne devrait pas faire les frais de la crise. Ses avantages sont trop puissants pour qu’on puisse y renoncer et les interdépendances entre Etats, entre économies nationales, trop nombreuses pour revenir en arrière. Un sentiment se propage toutefois, exprimant le besoin de se retrouver dans un espace plus préhensible, plus « humain », plus écologique. L’espoir d’un encouragement à consommer les production locales, loin du futile auquel notre modernité nous avait habitués, se double d’une volonté de rapatrier certaines industries nécessaires au fonctionnement de la société. Le cas des industries liées à la santé vient à l’esprit, mais ce souci de relocalisation pourrait s’étendre à d’autres secteurs industriels, militaires par exemple. Dans ce cas, la logique de la mondialisation, fondée sur la libre-échange et la mobilité des biens, des capitaux, des personnes et des services, pourrait en effet être réfrénée. Le protectionnisme est à l’ordre du jour. Mais de quel poids pèseront ces intentions face au prix d’un tel changement de cap ? Ne plus subordonner la prospérité nationale à la croissance économique qu’a dynamisée l’échange libre des marchandises pourrait durablement pénaliser les finances publiques. Privé de revenus, l’Etat ne tient plus ses promesses, ouvrant la voie à des rancœurs susceptibles d’activer de relents populistes, sinon extrémistes. Paradoxalement, après avoir « profité » d’une mondialisation que d’aucuns jugeaient débridée, ils pourraient bénéficier d’un repli qui assécherait les caisses d’un Etat déjà affaibli par les coûts de la crise.

  • Le triomphe numérique

Beaucoup l’affirment déjà : le numérique est le grand triomphateur de la crise. Le numérique couvre toutes les activités humaines et toutes les sciences lui empruntent leurs outils de travail. Sans les technologies numériques, pas de travail de distance possible, pas de consommation, pas de loisirs autres que la télévision… et pas d’apéritifs même virtuels. S’il était nécessaire de le rappeler, la vie quotidienne est de plus en plus dépendante du numérique et cette tendance ne s’inversera pas. C’est particulièrement vrai dans un monde où les gens, traumatisés par la crise et anxieux à l’idée de renouer avec leur vie d’avant comme si de rien n’était, continueront à recourir à des instruments dont ils sont su apprécier la fiabilité, dans la mesure où un désastre énergétique ne s’est pas ajouté au désastre sanitaire. Même le secteur sanitaire doit avouer sa subordination au numérique. La puissance des géants du numérique se voit renforcée et pose une fois de plus la question de l’usage des données personnelles. La liberté individuelle prisonnière de la captation des données de chacun à fins commerciales étant fort entamée, la démocratie peut-elle résister alors que l’essor du numérique n’entraîne pas a priori la prospérité des autres banches de l’économie, exposées au péril de la suppression d’emplois, qui plus est dans un contexte encore endommagé par les dégâts de la crise ? Le numérique apparaît comme la garantie d’un confort reconstruit… et tant pis s’il faut « tracer » des individus. Et l’écologie semble aussi figurer parmi les bénéficiaires du numérique qui pourrait faire baisser les déplacements en tous genres. Mais celle-là pourrait-elle entrer en compétition avec celui-ci, à moins que la majorité, désormais convaincue, n’adhère sans barguigner aux bienfaits de la 5G.

  • Un retour au « presque » normal

La situation se détend très progressivement, les autorités craignant une seconde vague. Mais un sentiment tenace hante les esprits : une peur latente que la pandémie reprenne, que tout contact avec autrui se transforme en une course vers la mort, que l’économie reste durablement altérée, que la situation internationale s’embrase. Mais il est l’heure aussi de faire le bilan : le monde médical, de par la popularité qu’il a acquise aux heures chaudes de la crise, obtient des avantages, qui s’ajoutent à la facture finale du sauvetage de l’économie. Et la liste des quémandeurs s’allonge… Mais n’en a-t-on pas trop fait ? La reprise est lente, car nombre de partenaires de la Suisse n’ont récupéré que lentement leur rythme de croisière. La courbe économique épouse celle d’un U dont la base s’allonge. Autre sentiment diffus : le besoin d’Etat est toujours là, mais aussi l’inquiétude que nos libertés, au nom de la santé, soient comprimées pour longtemps. L’hygiénisme ambiant va-t-il dicter sa loi ? La contradiction guette… On s’était tous promis, au faîte de la crise, de penser le monde différemment, en pleine conscience de nos fragilités. Mais que reste-t-il de ces belles intentions alors que la « normale » reprend ses droits si chaotiquement et que tout le monde est encore un peu groggy ? Tous les secteurs n’aspirent qu’à effacer au plus vite les pertes subies de par la crise, mais le réchauffement climatique peut-il attendre ? L’Etat doit-il prendre la direction des opérations ? Tous s’écharpent sur cette question…

  • Un monde déstabilisé

Tout le monde jure que la mondialisation, non seulement ne va pas diminuer, mais ne le doit pas. Le désastre économique provoqué par la crise sanitaire n’en serait que démultiplié. Mais le cœur y est-il encore vraiment ? Les yeux braqués sur les indicateurs pandémiques, mais aussi sur leurs intérêts tant économiques que politiques, les gouvernements se plaisent certes à disserter sur les bienfaits de la coopération internationale mais, in petto, beaucoup pensent qu’il faut réapprendre à fermer les frontières pour se protéger. Ce sentiment se diffuse dans les populations, qui au nom de la sécurité politique et sanitaire, qui au nom d’une nature qu’il faut préserver de la frénésie capitaliste. On ne jure que par l’anticipation, mais tout le monde a peur de tout le monde. Les organisations internationales, comme l’OMS, sont discréditées, mais celles à vocation supranationale, comme l’Union européenne, n’inspirent guère plus de confiance. Une passion de l’autarcie de répand en même temps que l’on devine que chaque pays, dans une situation telle que celle qui vient d’être vécue, ne peut s’en sortir seul. Mais  la voie pour de nouvelles formes de collaborations patine. Dans ce climat où règnent défiance et désorientation, le danger de guerre n’a jamais été aussi grand, les droits humains malmenés : les virus informatiques téléguidés pourraient se substituer aux virus biologiques… Une paralysie informatique, jointe à une black-out par exemple, aurait  des conséquences incommensurables. A moins qu’une recrudescence terroriste, revigorée par l’arrêt subit de la marche du monde, ne ressoude les puissances entre elles ?

Le théorème de Tocqueville

Ouf… on s’en est sorti. Un sentiment de soulagement s’empare de la population. Le choc a été violent, la planète a été paralysée des semaines durant, la facture sera éhontément salée… Mais l’impression de renouer avec une vie plus ou moins normale l’emporte. On devra certes modifier ses habitudes, mais on se persuade qu’il ne s’agit que d’un mauvais moment à passer. La vie reprend ses droits, avec ses bons et moins bons côtés. Car l’heure des règlements de compte semble être venue. Pourquoi avons-nous été incapables d’anticiper la crise ? Pourquoi personne n’a-t-il osé émettre l’hypothèse que le parti communiste chinois ne nous disait peut-être pas toute la vérité ? Les systèmes de santé ont-ils réellement été négligés ces dernières années ou, au contraire, ont-ils remarquablement bien tenu au milieu d’une crise qui n’était pas imprévisible, mais qu’il ne paraissait pas inhumain de ne pas vouloir reconnaître ? Pourtant Tocqueville nous avait averti : les sociétés démocratiques ne se soucient des périls qu’au moment où ils frappent à notre porte… Mais les querelles vont bon train, entre ceux qui entendent profiter de la crise pour aligner leurs revendications, ceux qui, sous l’euphémisme du « retour du politique », exigent l’intervention de l’Etat pour tout, ceux qui au nom de la liberté fuient toute innovation scientifique supposément intrusive, ceux qui ne jurent que par le laisser faire… Alors que la pragmatisme et l’humilité face au désastre devraient dominer, les désaccords se multiplient, plombant la reprise économique qui n’aurait pu s’épanouir que sur un arrière-fond plus consensuel.

***

Une chose paraît certaine à ce stade : tous les partis politiques pourront se convaincre qu’ils ont raison de penser ce qu’ils pensent, que seules leurs solutions demeurent pertinentes face au monceau de problèmes que la crise a peut-être révélés… avant d’en créer de nouveaux. Tous estimeront pouvoir répondre aux question touchant à nos dépendances, psychologiques, économiques et géopolitiques, à la finitude du monde, à nos fragilités. Les synthèses seront pourtant compliquées, car l’avenir plus ou moins proche sinuera sans doute entre ces mini-scénarios ici suggérés. Mais son élaboration passera assurément par une approche pragmatique que seul peut guider le consensus démocratique.

 

Le coronavirus et la Chine. Le révélateur d’un système

Le coronavirus, Xi et Lyssenko

Bien que les circonstances d’émergence du coronavirus qui bouleverse notre quotidien soient encore floues, il semble qu’il ait pris naissance dans un marché de Wuhan. Il est en revanche maintenant établi que le régime chinois a tenté de cacher l’effroyable réalité à sa propre population d’abord, et au reste du monde ensuite. Avec les conséquences que l’on sait. Les médecins qui avaient deviné la dangerosité du nouveau bacille furent accusés de dispenser de sordides rumeurs à même de détruire la fameuse « harmonie » dont le gouvernement  nourrit sa propagande.

Non content d’avoir nié l’évidence, le régime communiste s’est ensuite empressé de manipuler les chiffres pour faire croire qu’il avait organisé avec héroïsme résistance à l’envahissant enzyme, alors que les recherches journalistiques tendent à démontrer que le nombre de victimes est bien plus élevé que celui qui a été annoncé. Bref, le mensonge règne en maître, qui nous renvoie à ce cher M. Lyssenko, vénéré par Staline et ses sbires et qui avait décrété que la génétique était une science « bourgeoise »… Xi a inventé la variante arithmétique de l’instrumentalisation des faits scientifiques à fins idéologiques.

Un système pétri de contradictions

Ces faits ne peuvent qu’inciter l’observateur à fouiller un peu les soubassements de ce régime chinois qui a subi, il est vrai, tant de modifications depuis la mort de Mao en 1976. Se plonger dans l’excellent guide qu’est Le système politique chinois. Un nouvel équilibre autoritaire de Jean-Pierre Cabestan permet de mieux de saisir la réalité d’un pouvoir chinois qui navigue entre immobilisme gouvernemental et sens de l’adaptation stupéfiant. Publiée par les Presses de SciencePo, il date certes de 2014. Il ne tient ainsi pas compte de l’évolution récente de la Chine de Xi. Il la qualifie encore d’autoritaire alors que la restauration du culte de la personnalité et l’instauration du fameux « crédit social » accréditent sa dérive totalitaire (il a davantage insisté sur son caractère dictatorial depuis lors).

Il n’empêche que le livre de Cabestan offre au lecteur une immersion fascinante dans un système en apparence monolithique et pourtant pétri de contradictions. Triant entre les influences extraites de la doxa léniniste, le modèle singapourien, un confucianisme réduit à sa vocation présumée à l’obéissance et une culture bureaucratique ancrée dans la tradition mandarinale, l’auteur rappelle, sans surprise, que le Parti communiste chinois (PCC) ne s’est jamais départi du pouvoir total qu’il exerce sur la société chinoise. Mais il ajoute que l’on ne saurait, pour saisir la réalité chinoise, se limiter à une sorte d’identification du pays à un parti au pouvoir certes unique, mais sculpté tout d’un bloc. Car le PCC revêt plusieurs visages qui épousent les multiples facettes du « chaos organisé » chinois, d’un système, paradoxalement, à la fois rigide, souple et globalement bien accepté par la population.

Une profonde opacité organisationnelle

La Constitution de 1982 n’a en rien changé la nature du pouvoir chinois. Malgré ses apparences légalistes, le pouvoir politique est entièrement subordonné aux volontés du PCC, que l’auteur qualifie à juste titre de Parti-Etat. La séparation des pouvoirs est bien entendu inconnue, le règlement prévaut sur la loi et l’administration, tentaculaire, n’est que le bras prolongé du parti. Il en ressort un système foncièrement opaque, car tout se décide dans les arcanes d’un parti qui ne divulgue rien de son fonctionnement réel ni de ses ressources, et complexe puisque, nominalement, on n’assiste pas à un dédoublement des bureaucraties mais à entassement des compétences administratives et partisanes.

Ce processus de sédimentation, selon Cabestan, se retrouve dans les statuts du Parti, qui intègrent les axes d’action impulsés par chaque nouveau secrétaire général-président sans pour autant éliminer ou reformuler les précédents. Il se dégage ainsi l’image d’un parti omnipotent toujours en train de réadapter sa doctrine, qui n’a d’ailleurs de communiste que le nom, sans attenter aux fondements du régime. Bâti sur la confusion entre le parti et gouvernement, le Parti-Etat s’offre ainsi un souplesse qui lui a permis de justifier les nombreuses réformes économiques sans ouvrir la porte à des réformes politiques dignes de ce nom. Il est voué, pragmatiquement et non sans d’évidents succès à la clé, à la gestion de la croissance économique mais sans contrepouvoir,

L’agilité du colosse

Soumis à une autorité qui concentre la présidence de l’Etat, la direction du Parti et le commandement suprême de l’armée dans les mêmes mains (bien que cela ne fût pas toujours le cas), le Parti-Etat fait ainsi preuve d’une étonnante plasticité, fonctionnant comme un parti « attrape-tout », selon une terminologie politologique classique pour désigner un parti concentré sur sa seule mission gouvernementale : il catalyse, sous la conduite de dirigeants de type patricien, carrières et prébendes, en tant qu’organisateur d’une société ayant substitué à la foi idéologique la passion nationaliste et consumériste. Et, hypercentralisé, l’Etat se découvre en réalité avec des provinces pouvant jouer leur partition, au gré des d’influences et d’intérêts, en fonction aussi d’une efficacité dépendant de l’intrication plus ou moins réussie entre organes administratifs et politiques du PCC. Un PCC qui tente de jouer avec son système compartimenté pour maintenir son équilibre. Faut-il ajouter les conflits entre clans ? En partie selon l’auteur car les frontières de groupes, au sein du pouvoir, sont très mobiles : les mouvements dans l’ombre sont constants…

Malgré les apparences, le Parti  se remet ainsi en cause continuellement. Actionnant d’importantes réformes, inventant un droit de propriété communiste, focalisé sur une harmonie que la réalité quotidienne dément, il cherche par tous les moyens à intégrer dans sa sphère d’influence les « nouvelles » couches sociales dont l’essor économique a favorisé l’expansion. Mais il est entraîné dans une course folle. Car tout élément susceptible de perturber l’équilibre qu’il sait nécessaire à sa légitimité doit est immédiatement réprimé, au risque de créer une appel d’air déstabilisateur. Le PCC parvient alors à justifier ce besoin de stabilité présumé dont aurait besoin la Chine entière pour assurer la sienne, et donc la pérennité de son pouvoir. Mais la gestion de cette stabilité exige prudence : il fustige la corruption, dont il connaît les effets catastrophiques, mais la poursuivra parfois en fonction de ses intérêts politiques du moment. Idem avec cette autonomie relative qu’il laisse aux provinces, mais qu’il matera avec force si elle « dérive »… D’où enfin les innombrables marchandages qui scandent la vie politique et administrative du pays.

La parole au peuple

Même s’il n’est pas dupe des ébauches de réformes politiques introduites dans la structure politique rigide du Parti-Etat, Cabestan montre néanmoins que le PCC, dans sa soif de ne pas perdre le contrôle sur le pays, est ainsi parvenu à dresser des écrans crypto-(ou pseudo)-démocratiques, derrière lesquels se joue une comédie démocratique certes verrouillée par le Parti, mais articulée sur une absorption par divers moyens des soubresauts en provenance du corps social. On ne peut ignorer totalement les sentiments des élites économiques, indispensables à abonne fortune du régime. Le PCC refuse toute idée de société « civile », qui laisserait croire qu’il n’incarne pas la société chinoise dans sa totalité. Mais si les autres partis politique ne font que de la figuration, des mécanismes d’élection plus ou moins ouverte (élections à « nombre inégal ») sont néanmoins, parfois, engagés, aux échelons inférieurs. Mais Cabestan le rappelle : la surveillance du PCC est telle que toute velléité d’ouverture est systématiquement suivie d’une réaction de fermeture, parfois violente.

Mais dans sa remarquable plasticité, dans son sens de l’adaptation à toutes épreuves, le PCC, réajustant ses modes de gouvernement en fonction de l’évolution économique inaugurée dans les années 90, a compris qu’il devait tendre l’oreille aux plaintes de plus en plus nombreuses. Il a introduit des processus de méditation et même des comités de propriétaires, innovation assez comique dans un pays qui se dit communiste… Il a même créé des assemblées consultatives appelées à faire remonter remontrances et suggestions, quand bien même il demeure de toute façon maître de leur traitement. Et, à côté d’ONG à la vie difficile si elles ne sont pas autorisées, internet offre un espace capable de former un espace public de substitution, car tout le réseau, selon Cabestan, ne peut être surveillé…

Le royaume des illusions

Ces interstices creusés dans l’armature solide du Parti-Etat ne peuvent leurrer, l’auteur le reconnaît. Tout tourne autour du PCC et tout est mis en œuvre pour que rien ne change. Le Parti-Etat se sait fragile et, dans sa bonne logique marxiste qu’il n’a sur ce point pas répudiée, est convaincu que tout espace de liberté est périlleux. Les médias le rappellent souvent à raison : le destin de Gorbatchev reste la hantise de dirigeants chinois. La corruption gangrenante, le népotisme, ces innombrables cercles rivaux au sein de la galaxie du pouvoir du Parti-Etat, le clientélisme, tous ces vices sont balayés par le régime, qui préfère « jongler » avec toute ces quilles dans une quête d’équilibre presque funambulesque !

Et l’avenir s’annonce sombre, en tout cas pour ceux qui aspirent à un peu de liberté pour la Chine. La « méthode » de Xi Jimping vise à combler tous les espaces qui subsisteraient et l’affaire du coronavirus ne va assurément pas l’inciter à appréhender les choses différemment, malgré les dégâts qu’elle a causés. Les crises sociales, comme Cabestan l’a exposé dans ses ouvrages plus récents, ne sont pas encore en mesure de lui nuire, lui qui s’échine apparemment à repolitiser un système qui avait adossé sa résilience à une forme de dépolitisation dédiée à la gestion. Et comme l’expliquait Frédéric Koller dans un récent éditorial du Temps, obsédé par ses ambitions hégémoniques, Xi ne cherchera qu’à matelasser son pouvoir. Le « crédit social » pourrait bien étrangler l’ébauche de « société civile » en voie de formation… On peut ajouter que le changement ne peut percer qu’à travers les luttes internes au régime, possiblement propices à une redistribution des cartes, même éphémère. Mais ce sera aux Chinois de jouer pour que cet éphémère dure…

 

Le coronavirus: du monde d’avant au monde d’après… et un amas de questions ouvertes

Eclairer la crise pour préparer la suite

Dans son livre Le monde d’hier. Souvenirs d’un Européen, publié en 1943 mais qu’il avait achevé l’année précédente juste avant de se donner la mort, Stefan Zweig s’interroge sur les raisons qui ont parsemé le laborieux chemin ayant abouti au désastre de la Seconde Guerre mondiale et à la Shoah. Comment le monde, se demande l’écrivain viennois, a -t-il pu en quelque sorte s’absenter de lui-même, pour laisser tout l’espace à Hitler et le convaincre ainsi de la légitimité de ses pulsions destructrices ? Comment des peuples entiers ont-ils pu s’aveugler pareillement sur une réalité politique dont la dimension mortifère aurait dû paraître évidente ?

Il est trop tôt pour dire s’il sera un jour indiqué d’apprendre à lire l’histoire de ce dernier demi-siècle à la lumière des conséquences, encore floues, de la crise déclenchée par le coronavirus. Sans doute sera-t-il intéressant de dépister les étapes qui pourraient expliquer, non pas pourquoi l’épidémie est survenue car le phénomène était en soi déjà considéré comme plausible par des analystes attentifs, mais comment elle a pu entraîner un arrêt presque entier du monde pendant plusieurs semaines. Peut-être se travail aidera-t-il à éclairer la situation que l’on a vécu en ce printemps 2020, mais c’est déjà l’après qui hante déjà les consciences. La crise n’est en effet pas encore entrée dans la catégorie des mauvais souvenirs qu’affleurent déjà d’innombrables réflexions sur l’après-crise… Si, bien sûr, aucune tendance nette ne se dessine, on devine en revanche les grandes questions qui vont occuper durablement le débat public de ces prochaines années.

Une mondialisation corrigée ?

Les pronostics vont déjà bon train sur l’avenir de la mondialisation, où les espérances des uns se heurtent aux angoisses des autres. Le mouvement ne peut pas être arrêté et c’est sans doute mieux ainsi, comme plusieurs experts l’on affirmé. N’en déplaise à certains, les avantages d’une économie de marché, basée sur la liberté de mouvement des personnes, des capitaux et des marchandises, possède des avantages auxquels peu voudront renoncer. Se pose maintenant la question de savoir si des correctifs pourront lui être apportés. Une nouveau rôle va-t-il être imparti aux frontières, invitées non à rétablir des barrières plus ou moins hermétiques, mais à mieux ciseler leur fonction de filtrage ou de frein lorsqu’un incident survient quelque part ? L’Union européenne devra-t-elle interpréter ses dogmes fondamentaux avec plus de souplesse ? En est-elle capable ?

Peut-être s’inquiétera-t-on de ce monde si interdépendant : les uns en appelleront à une nouvelle solidarité entre les peuples, les autres en déduiront pragmatiquement l’inévitabilité des échanges qu’il faudra au mieux coordonner davantage. La relocalisation de la production de certains types de biens, psalmodiée par beaucoup, est-elle envisageable ? Dans certains domaines peut-être : la « renationalisation » de certaines industries sera étudiée mais les débats seront vifs dès lorsqu’il s’agira de déterminer lesquelles doivent impérativement être installées en Europe, voire dans chaque pays. Cela dépendra beaucoup des modes, on peut le craindre : lorsque le danger se sera évaporé, on trouvera à nouveau plus simple de se délester d’industries d’une utilité apparemment peu immédiate. L’exemple des masques de protection est typique : tout était prévu dès 2003, mais l’actualité fut ensuite accaparée par d’autres soucis (la résolution de la crise de 2008/2009) et leur production fut laissée en Chine. Nos dépendances, dans tous les sens du terme, seront néanmoins interrogées.

L’évidence étatique… mais jusqu’à quel point ?

La question de l’utilité présumée des prestations étatiques est redoutable et ne va plus quitter l’agenda. L’Etat a prouvé sa nécessité, c’est entendu ; personne n’en avait douté d’ailleurs…. Mais doit-il tout anticiper et donc entretenir tous les services et industries qu’il serait peut-être utile de rapatrier un jour en prévision d’une éventuelle crise, guerre ou pandémie ? Le débat est récurrent pour l’armée, subitement investie d’un rôle inédit qui démontre que ce qui paraît inutile un jour peut s’avérer indispensable le lendemain. La future campagne sur les avions de combat portera-t-elle les stigmates du printemps 2020 ? Et faudra-t-il en quelque sorte « militariser » (ou « nationaliser ») d’autres secteurs de l’action étatique, par exemple rouvrir des centres hospitaliers alors que la tendance était plutôt de les fusionner, voire d’en éliminer certains de la carte sanitaire ?

L’Etat, comme administrateur du bien public, fournisseurs de services communs, garant des équilibres sociaux, sera assurément le grand « vainqueur » de la crise. Mais pour combien de temps et à quel prix ? L’utilité d’un Etat qui fonctionne a certes été démontrée et on peut se féliciter de son efficace réactivité. Mais cela lui donne-t-il tous les droits ou, en tout cas, une préemption de respectabilité pour le futur ? On pourra aussi suggérer que si l’Etat fédéral, associé aux Etats cantonaux, s’est montré à la hauteur des enjeux du moment, c’est aussi parce qu’il a été contraint de se concentrer sur ses tâches dans un esprit de bonne gestion et dans un usage scrupuleux des deniers publics. Une prudence qui permettra peut-être à note pays de se remettre un peu moins mal que d’autres… Il est en tout cas certain que le débat sur le rôle et la surface de l’Etat aura reçu un nouveau carburant à travers la présente crise sanitaire. Un débat qu’attiseront les revendications diverses qui surgiront de la part des métiers engagés au front durant la crise… et d’autres, soyons-en certains.

Un nouveau départ : une utopie ?

La question de la nature de l’Etat ne constituera qu’une partie d’un débat plus large sur la nature même de la société de demain. Un débat d’ailleurs largement entamé depuis quelques années à travers les inquiétudes provoquées par le réchauffement climatique. Des voix se font déjà entendre : le retour à la normale, que tous espèrent, désespèrent au contraire d’autres qui attendent l’assomption d’un monde nouveau, écologiquement sain, qu’ils languissaient de le voir advenir par les voies démocratiques usuelles. La crise deviendrait la planche de salut du monde. Les dégâts économiques seront toutefois tellement importants que leurs espoirs ne s’apparentent-il pas à une utopie ? Si ces voix trouvent un réel écho, par quel canal pourront-elles imposer une sorte de « nouveau départ » à une société dont le virus n’aurait fait que hâter une paralysie inexorable ? Cela pose la question de l’avenir de nos institutions, nous y reviendrons.

Mais la crise sociale, liée aux inégalités et aux mouvements migratoires, et que d’aucuns prédisaient comme imminente avant l’éclatement de la crise du coronavirus, risque aussi d’estomper l’intensité de la crise écologique. Conjoindre les deux phénomènes sous la houlette de l’Etat, comme le souhaitent nombre de personnes déjà, sera délicat. L’Etat s’est toujours montré piètre investisseur, la crise ne va pas le transformer en cador du business. Ou une nouvel état d’esprit va-t-il émerger, nourri par une demande de « plus d’Etat » ? L’Etat aurait sans doute besoin de se méfier de l’amour qui lui sera subitement prodigué, mais le pourra-t-il ? Il risque d’être étouffant… Les Etats nationaux ont fait leurs preuves ; ils devront surtout inventer de nouveaux modes coopération (même s’il est trop tôt pour affirmer que les mécanismes actuels ont réellement failli), avec ou sans une Union européenne plus efficace. Ce dernier point renvoie à une question posée plus haut : elle devra repenser ses modes d’action en évitant le piège qui lui tendrait l’illusion que toute solution passerait par une extension de ses pouvoirs.

La science au pinacle ?

Un autre « vainqueur » probable de la crise : la science, dont certains chantent le retour en grâce. Mais ce constat doit être nuancé. La science serait-elle enfin de nouveau reconnue comme un phare pour nos sociétés sécularisées et désorientées (depuis longtemps) ? Et le redeviendrait-elle contre ou grâce à l’Etat ? N’oublions pas d’abord que les scientifiques ont parfois contribué à se discréditer en épousant des discours idéologiques qui ont pu nuire à son message. Mais la question portant sur la science elle-même est plus importante. Or qui dit science dit aussi technologie… Le rapport entre science et Cité pourrait être scruté à nouveaux frais. Mais quelles technologies la « victoire » de la science englobe-t-elle ? Toutes seront-elles réhabilitées ? Il est néanmoins clair que la science s’est imposée au cœur du débat public : c’est vers elle que l’on se tourne pour avoir des réponses à nos questions, on sait que c’est par elle que nous retrouverons (peut-être) un vie normale. Les adversaires du vaccin en seront pour leurs frais, espérons pour un moment…

Toutes les technologies risquent de ne pas être logées à la même enseigne. La « victoire » de la science a en effet un autre visage, magique pour les uns, sombre pour d’autres : l’omniprésence, guère surprenante en fait, des technologies numériques. La planète est à l’arrêt et le répercussions économiques seront gigantesques. Mais la situation aurait été encore pire sans les multiples fonctionnalités offertes par le numérique, de toutes les formes de travail à distance à une sociabilité plus ou moins sauvegardée malgré le confinement, en passant par la mise à disposition de loisirs et d’activités qui empêcheront peut-être d’alourdir le bilan de la grippe mortelle par un inventaire de dépressions fatales. En même temps, comme avant la crise, les applications salvatrices du numérique seront mises en miroir avec les missions qui lui sont confiées et qui risquent, d’après certains, d’entailler gravement les libertés publiques. Alain Berset a déjà rompu, avec raison, une lance en faveur du dossier électronique du patient. Mais le numérique pour tracer les groupes ou les malades tente de plus en plus de gens.

Pourra-t-on renoncer à ces services au nom d’une protection de données à privilégier, mais au détriment de la survie de l’économie qui, rappelons-le, ne se limite pas aux légitimes profits des entrepreneurs ? La peur pour les libertés s’insinue dans les esprits mais qu’ont à proposer leurs avocats ? Acceptera-t-on une surveillance quelconque pour pouvoir contenir le virus tout en restant libre de ses mouvements ? Le débat sur les limites de l’exercice sera dantesque… Que faire de ces données personnelles qui vont voyager dans l’atmosphère aussi librement que les virus ? Les Occidentaux auront-ils le courage d’admettre que les solutions expérimentées en Corée du Sud ou à Taiwan, deux pays qui ont l’habitude de devoir faire face à de périlleuses épidémies, sont des plus intéressantes… ou auront-ils l’imagination de suggérer une autre voie ?

La démocratie au pied du mur

Reste la question de la démocratie. Toute crise majeure, guerre ou pandémie met forcément à mal les idées démocratiques. Les pleins pouvoirs dont sont dotés les gouvernements rendent en apparence inutiles les institutions, de plus accusées d’agir avec une excessive lenteur. Le besoin d’autorité fait tout à coup à nouveau recette. Il devrait être relativement aisé de plaider la cause des démocratie de type européen face à la Chine ou la Hongrie… Mais le péril ne réside-t-il pas plutôt dans les critiques adressées aux démocraties modernes par ses propres enfants ? La question climatique avait déjà posé le problème… Contre l’impéritie démocratique, le temps n’est-il pas venu de confier les décisions à ceux qui seraient les annonciateurs de la « vérité », même si l’Etat de droit doit en souffrir, gémissaient certains ? Attitude surprenante dans l’ambiance plutôt « anti-élites » que l’on connaît de nos jours… mais est-on encore à une contradiction près ?

On sait depuis les analyses de Tocqueville que les démocraties réagissent toujours avec décalage aux désastres qui les frappent. Les démocraties survivent aux grands drames, mais elles ont besoin d’un temps de réaction hélas long. Les démocraties aiment la paix, où la liberté de chacun peut d’épanouir. Tous leurs efforts sont concentrés sur le commerce, la consommation, les loisirs. Dès lors, lorsque l’inattendu, douloureux, meurtrier, surgit, elles sont prises au dépourvu, car les gens ne sont tout simplement pas prêts aux sacrifices que l’heure grave exige. Elles se ressaisissent lentement, mais efficacement. Ce sera sans aucun doute à nouveau le cas cette fois, mais il faudra l’expliquer, convaincre, lutter peut-être. On redoutait une « dictature » écologique, une « dictature » sanitaire ne serait guère mieux… Le péril n’est pas que théorique. On a vu que la présumée dictature des marchés financiers pouvait être balayée par la nécessité sanitaire : ce n’est pas pour la remplacer par une autre ! Sans oublier qu’il sera à coup sûr nécessaire de rappeler aux gouvernements qu’ils devront au plus vite restituer à ses légitimes propriétaires les pouvoirs à eux confiés, et que le droit d’urgence n’a de sens que s’il est limité dans le temps… En Suisse, après les deux guerres mondiales, la « normalisation » institutionnelle fut plus lente à réaliser que la « normalisation » économique…

Le coronavirus et la métaphore du somnambule

A en croire certains commentaires, la crise que nous traversons posséderait quelque chose de fatal, de logique, d’inévitable, d’immatériellement programmé. Pour certains, la Terre-Mère se rebellerait contre les atteintes qu’elle subirait depuis trop longtemps ou rejetterait sous forme de virus les ondes qui l’agresseraient de par la multiplication des réseaux électriques autour du globe. D’autres, dans le registre de la collapsologie, décèlent dans la présente crise les inéluctables prolégomènes de la Chute finale. Les articles s’accumulent scrutant les symptômes de modernité celés derrière le virus. Partout flotte un parfum d’inexorable fuite en avant qui aurait en réalité démarré voici des décennies : nous payerions le prix de note inconscience. Dans Domaine public du 30 mars 2020 (DP 2279), plus modérée, Carole Lambelet évoque l’aboutissement d’une course devenue « incontrôlable ».

Nous peinons à partager ces avis empreints d’un déterminisme gênant. Après coup, il est aisé de reconstituer rationnellement le parcours terrible emprunté par les crises et d’y deviner une sorte de logique immanente. Et il est encore plus facile attribuer mécaniquement les désordres du moment à des constructions plus ou moins scientifiques comme chez ceux qui en profitent pour régler leurs comptes avec la 5G, le péril climatique ou à je ne sais quoi d’autre. Il n’empêche que l’on peut être frappé par la coïncidence de cette survenance « coronavirienne » avec une kyrielle d’autres crises de plus en plus aiguës. Un sentiment étrange se répand en effet, comme si on devait s’attendre à quelque chose… Avec la chroniqueuse de Domaine public cette fois, j’aurais plutôt vu le désastre se profiler derrière un virus informatique ou un black-out électrique… Mais ce fut une bactérie mal intentionnée…

Il est vrai que depuis quelques années, une effervescence un peu folle semble s’être emparée du monde. Avec ce sentiment diffus d’avancer mécaniquement, presque comme des somnambules dont le réveil subit pourrait rompre un équilibre toujours fragile. En 2014, l’historien Christopher Clark avait recouru à cette métaphore pour décrire l’état du monde à la veille de l’éclatement de la Grande Guerre, cent ans auparavant. L’image est frappante : pour lui, les Etats avançaient vers la guerre tels des « somnambules », qui se défiaient des lois de la pesanteur se persuadant qu’ils ne trébucheraient jamais … jusqu’au jour où ils tombèrent dans le vide ! Il prit d’ailleurs ce terme pour titre de son livre qui défraya la chronique, car il avait tendance à relativiser la responsabilité  allemande dans le déclenchement des opérations.

En réalité, depuis  plusieurs années planent sur nos têtes trois « mutations » que l’on sait majeures : le réchauffement climatique bien sûr, mais aussi l’expansion numérique, de par les changements profonds que les technologies de l’information vont imposer à nos modes de vie et de travailler, et la crise démographique, liée à un vieillissement de la population qui ne touche plus que l’Europe. Or, plus ou moins directement, les errements du covid-19 font écho à ces trois phénomènes : si le lien avec le réchauffement reste à prouver, il s’agit bien d’un événement naturel qui brise subitement tous nos processus coutumiers, alors que le numérique nous oblige à repenser nos fonctionnements quotidiens, en empêchant une paralysie absolue du monde, et que les aînés figurent parmi les cibles privilégiées de l’infernale grippe.

Et il est vrai que l’arrière-fond de ces mutations en cours ne lasse pas d’inquiéter, depuis pas mal de temps. Une sorte d’instabilité généralisée semble servir d’unique boussole à notre temps présent. Il est évidemment tentant d’incriminer l’évolution du capitalisme, et donc du néolibéralisme. Sans excuser leurs débordements, se focaliser sur leur évolution occulte malheureusement d’autres dysfonctionnements que la crise actuelle aura au moins eu le mérite de mettre en évidence. Car la crise joue plus le rôle d’un exhausteur de cette instabilité « funambulesque » que de point d’arrivée d’une suite de réactions en chaîne. Sans doute le capitalisme alimenté par une mobilité individuelle jusqu’ici sans limite a fini par tourné comme une toupie folle. Mais cette mobilité n’est pas inédite et prolonge l’accélération de la vie dont le sociologue allemand Hartmut Rosa a observée en détail le développement.

N’est-ce pas l’ensemble de nos sociétés qui était devenu fou ? On s’était bercé dans l’illusion que vivre à crédit, tant sur le plan financier qu’écologique, serait possible, éternellement. Grave erreur. Tandis que l’on voyait poindre les signes d’une récession angoissante, que dire de cette instabilité politique chronique dans nombre de démocraties ? Plus un pays qui n’est pas clivé, qui ne se distingue pas par sa quasi-ingouvernabilité, qui ne se voit pas dans l’impossibilité de faire sortir un dialogue constructif entre ses diverses composantes politiques. On peut accuser les populismes, certes. Mais il faut à nouveau élargir la focale. Que dire également de cette frénésie individualiste et égalitaire, qui lézarde les rapports sociaux autant que les délires capitalistes et consommateurs ou les pulsions populistes ? Se sentir obsessionnellement discriminé parce que quelqu’un, sur un réseau social, s’en est pris, sans même nous viser directement peut-être, à un aspect de notre « individualité » qui transcenderait tout ne renforce pas la cohésion sociale. Prendre du recul semble insultant, alors on continue de courir frénétiquement… Là, oui, la course est devenue incontrôlable.

Comprendre notre actualité, nos immenses fragilités que l’on avait de façon incompréhensible tant sous-estimées, pour tenter de préparer demain, demandera une analyse globale, qui ne choisisse pas ses portes d’entrée seulement en fonction des présupposés idéologiques des uns et des autres. Même si la libre expression de ce derniers fait naturellement, et heureusement, partie du jeu. Croire que l’arrêt sur image que vit le monde permettra une sorte de mise à plat, de point de départ pour repartir d’un pas nouveau est toutefois utopique. A la crise succédera probablement une phase euphorique, guidée par un besoin de rattrapage, puis arrivera le moment où il faudra réparer les dégâts. Car la question n’est plus de savoir si la récession est imminente ou non, elle est là et pour durer, même si l’économie se ressaisira… pour les entreprises qui auront survécu. Il y aura sans doute de grands changements, assurément, mais difficiles à déterminer, tant notre vulnérabilité est apparue au grand jour, presque par effraction… Les réponses aux question d’hier qu’aujourd’hui a « sublimées » seront peut-être surprenantes.

 

L’après-coronavirus: le retour des Années folles?

La fin de la pandémie n’est pas pour demain mais l’on pense déjà à l’après-coronavirus… L’esprit humain est ainsi fait, il ne peut s’empêcher de se projeter dans l’avenir, alors même que l’on nage encore en pleine catastrophe… Mais le monde qui sortira plus ou moins péniblement des événements que nous vivons hante déjà notre quotidien, chacun y apercevant ou l’espoir d’un renouveau post-apocalyptique, ou l’enfoncement fatal dans des abysses monstrueux…

Par le passé, les périodes ayant laissé un profond traumatisme ont été suivies d’une période d’intense soulagement, encline parfois à une certaine euphorie. Ainsi en alla-t-il de la République thermidorienne qui succéda à la Terreur en 1794. La peur avait disparu. Le retour à la vie se manifesta sous la forme d’une exubérance que symbolisèrent muscadins et élégantes, les visages d’une société qui se relâche, qui réapprend la légèreté, qui découvre la joie presque enfantine d’avoir survécu à la sanglante épuration orchestrée par Robespierre et ses sbires.

La fin de la Première Guerre mondiale, bien qu’obscurcie par la terrible grippe espagnole (déjà…), céda vite la place à un sentiment de résurrection, après l’angoisse quotidienne qui se matérialisait dans la liste toujours plus allongée des morts au front. A peine la crise économique, consécutive aux dérèglements profonds que provoqua le conflit, fut-elle épongée que débutèrent les Années folles… Délire collectif sur un fond de culture américaine amenée par les soldats venus du Nouveau monde pour colmater les brèches causées dans les effectifs anglo-français, et un objectif unique assiégeait les esprits : oublier !

Oublier les massacres, la famine en certains lieux, l’hydre révolutionnaire, une horreur de quatre années et qui ne devraient durer que six mois… Oublier peut-être des fissures déjà perceptible avant la guerre et qui,  pourtant, se creusèrent encore plus après 1918. L’art, toujours à l’affût du ressenti qui, sous ses coloris d’avant-garde, traduit en réalité l’état de la psyché collective… Les surréalistes et les expressionnistes subvertissent la réalité dans sa démesure inconsciente, et tordent les modes d’expression habituels pour mieux en dénoncer l’absurdité. Cette absurdité qui a conduit au drame d’août 14… Ils labourent le cassures d’avant pour les recomposer dans le chaos d’après.

L’humain décharné de Schiele se moule dans l’obésité vulgaire de Grosz, en même temps que la chatoyante mais fantasmagorique volupté de Klimt bascule dans l’inconnu morbide et disloqué de Fritz Lang. Le rêve trituré par les surréalistes s’évertue à repenser l’univers agonisant que les armes éteintes ont oublié d’achever… mais ne fait que sublimer l’au-delà romantique comme pour conjurer la froide raison qui aurait présidé au déchiquètement permanent de l’humanité. En inventant mais sans réinventer, en recréant sans créer. On veut aller par-delà le réel, mais partout on butte sur des impasses, pendant que la société croit se réincarner en se déhanchant sous les susurrements de Josephine Baker ou dans les cabarets déjantés et faussement joyeux de Berlin. Parenthèse naïvement onirique que 1929, puis les années 30, clôtureront brutalement…

Le coronavirus va durablement marquer les esprits autant que les portemonnaies. Que sera l’immédiat après-coronavirus ? Une folle débauche consumériste, car il faut oublier, à tout prix, le monde en suspension duquel on sort et dans lequel on s’était pris à croire qu’il reflétait une société plus humaine… alors qu’il n’était que vide ? Ou une crise sociale majeure, qui, de fait, n’exclut même pas la frénésie noctambule que nous fera fuir un chez-soi devenu prison ? 1918, en Suisse, accoucha d’une grève traumatisante… 118 ans plus tard, d’aucuns voyaient dans le confinement un ressourcement obligatoire et salutaire pour un renouveau scellé dans une modération reconquise.

Que nenni : il faudra dépenser, pour oublier, pour réapprendre la vie, pour réactualiser la prééminence prométhéenne de l’Humain sur les abjectes bactéries qui vont se nicher sur les poignées de porte, dans nos bisous complices, dans nos éternuements libérateurs. Et nous le ferons avec joie, presque avec abnégation, car la bonne conscience sera pour nous : il faudra réanimer une économie sous respirations artificielle, comme les malades du convid-19… Il faudra consommer pour vivre car la consommation, c’est la vie, quoi qu’on en pense. Il faudra consommer car il faudra apurer les comptes, créer de la valeur marchande dans l’espoir d’esquiver le spectre de l’inflation. Le monde apprendra-t-il de ce printemps pourri ? Peut-être pas, car il faut oublier, s’offrir une « folie » que l’on a jamais tant aimée…

Les Années folles trébuchèrent sur une prospérité d’opérette. Le peuple finit par retrouver son unité, non sous les atours d’une solidarité factice mais pire, sous les vociférations des dictateurs… Ceux qui organisèrent l’après-Seconde Guerre mondiale ne tombèrent pas dans le piège, conçurent une parade brillante aux dérives totalitaires et posèrent très rapidement les fondements de l’Etat providence moderne. La pandémie nous obligera-t-elle à repenser nos structures libérale et providentielles actuelles ?

Le retour de l’autorité: un effet collatéral du coronavirus?

La crise du coronavirus a révélé un phénomène déjà perceptible depuis quelques temps mais qui explose tout à coup avec une force qui étonne néanmoins : le besoin d’autorité. Certes les populismes, de droite ou de gauche, aguillés sur des leaders plus ou moins charismatiques, se nourrissent de ce besoin depuis quelques années. Fustigeant la conduite soi-disant en liquéfaction des démocraties occidentales, ils en appellent à chaque occasion à un esprit de décision qui nous ferait défaut.

Et certains de ce leaders n’hésitent pas à louer des régimes ouvertement autoritaires (voire plus…), alors que nombre de citoyens occidentaux, désorientés, semblent envier parfois l’efficacité présumée de ces pays, préservés des procédures et débats lancinants qui paralyseraient les fonctionnements de nos Etats. Et, de fait, les gouvernements occidentaux piégés dans l’ineffable désastre causé par le covid-19, comme l’ont relevé maints observateurs, redécouvrent les joies du discours martial : plus ils prennent des mesures liberticides, pus ils voient  leur cote monter dans les sondages !

Ce regain d’intérêt pour l’idée d’autorité, même dans nos « vieilles » démocraties » ne sera-t-il qu’un feux de paille, au-delà des pays qui trouvent dans la crise une nouvelle justification pour leurs douteux choix politiques ? C’est l’un des enjeux de l’après-coronavirus… Car, depuis presque un demi-siècle, nos sociétés occidentales sont en réalité biberonnées à un anti-autoritarisme des plus absolus. C’est le constat que fait dans un ouvrage paru l’an dernier le philosophe belge Alain Eraly  (Une démocratie sans autorité, Editions Érès, Toulouse, 2019).

Pour le regretter. Non que l’auteur émarge à la catégorie des thuriféraires endiablés de l’autorité, mais il la replace dans sa réalité et dans sa nécessité pour toute société qui espère fonctionner de façon correcte. A ce titre, les derniers mots de son ouvrage condensent son message : « Le bien public n’est pas quelque chose qui se choisit ou non, il est assurément quelque chose qui se discute, mais une fois établi, il doit s’imposer à la collectivité. L’autorité est ce pouvoir d’imposition ». L’auteur de marteler sa conviction : l’autorité ne signifie pas l’absence de liberté !

Alain Eraly définit l’autorité comme « l’incarnation d’une communauté et l’exercice public d’un pouvoir ». Dans ce sens, l’autorité n’est pas un simple pouvoir légitime, il est au contraire « la légitimité qu’une personne tire de la position d’exception qu’elle occupe, du rôle, du pouvoir normatif et de la responsabilité qu’elle assume dans la vie collective ». Tandis que nos sociétés ont toutes succombé au culte d’une autonomie individuelle infinie, elles sont en réalité confrontées à un étrange paradoxe : si l’autorité et les pouvoirs institués s’affaissent partout, l’Etat connaît une extension prodigieuse et les revendications à son égard se multiplient.

Et les conflits identitaires de toutes sortes ne contribuent pas moins à « saper l’imaginaire d’une communauté ». Or, selon Eraly c’est la conscience de former une collectivité qui permet à une autorité de s’installer et de travailler pour tous. Cette conscience ne peut émerge qu’avec un pouvoir légitime, dont le message est audible pour le plus grand nombre. Pourtant, « notre modernité finit par s’apparenter à une immense machine à ronger le crédit, la stature, l’image du pouvoir ». Il en résulte un désintérêt généralisé envers tout détenteur d’un pouvoir, que symbolise l’abstention électorale. Et ce désintérêt mute souvent en défiance et en rancœur, aggravant le rejet du pouvoir dès qu’il tente de s’affirmer.

Pour Alain Eraly, le déclin de l’autorité, consécutif au refus de toute idée de verticalité, emprunte cinq voies. On assiste d’abord une crise de l’incarnation de l’autorité, qu’illustre la crise des Eglises et des autorités dites « traditionnelles » (rituels compris), en tant que le collectif est désormais ressenti comme une menace pour la liberté individuelle. Surgit alors une crise de l’autodétermination qui, au lieu de se profiler comme « le contrôle du peuple sur la puissance de l’Etat », ouvre la porte à l’hypertrophie du pouvoir de l’individu sur lui et son environnement, au sens large du terme.

Troisième chemin : la crise de l’individualisme qui, corolaire de l’autonomie absolutisée, se concentre en une quête éperdue d’égalité d’où émerge une « hystérisation » de la communauté, comme substitut d’un collectif capable de dépasser les caractéristiques individuelles de chacun au nom d’intérêts supérieurs. Il s’ensuit un droit moral à avoir raison, source de la quatrième voie sur laquelle navigue cette autorité en perdition : la dilution de la vérité dans l’espace public. Désincarnée, voire invisible, la vérité n’est plus endossée et se laisse dès lors triturée dans tous les sens. Le savoir ne fait plus autorité sauf s‘il peut être subordonné à l’intangible autonomie individuelle.

Cinquième axe du déclin de l’autorité : son remplacement par une domination impersonnelle, liée au marché ou aux géants du numérique. Or l’autorité a justement pour vocation de résister aux dominations non identifiables et qui minent le vivre-ensemble. La domination perce lorsque l’autorité ne peut plus être canalisée selon un ordonnancement précis et scrupuleux des responsabilités. Une fois de plus, l’autorité ne signifie pas absence de liberté ou de démocratie, mais les dominations protéiformes peuvent en revanche déboucher sur un autoritarisme malfaisant s’il n’existe aucun moyen de les endiguer ou de les contrôler.

Alain Eraly, je l’ai dit, ne rejette pas l’idée de résistance à l’autorité. Elle a bien sûr du bon et toute autorité doit être examinée attentivement, car elle peut être tentée de déborder ses cadres naturels. Mais il s’insurge contre le procès systématique qui lui est intenté. Y a-t-il des solutions ? L’auteur en écarte six, toutes renvoyées à leur inutilité, à leurs défaillances pratiques ou à leur dépendance, dans les faits, à l’égard de mécanismes hiérarchiques en rien altérés.

Il s’agit du contrat, dont d’aucuns louent la flexibilité face à la loi, jugée rigide et, de ce fait, trop autoritaire ; de la médiation, qui oscille entre verticalité et horizontalité des rapports sociaux ; du charisme, qui « dissout la conscience de la subordination » ; du travail « libéré », dans la mesure où, à travers les cercles de qualité ou autres instruments, les hiérarchies ne disparaissent pas vraiment ; de la participation citoyenne, idéalisation hypocrite de la déligitimation d’un pouvoir prétendument mieux réparti ; et enfin des mouvements citoyens qui réduisent la politique au seul acte de résistance.

Mais que propose en définitive l’auteur ? Après avoir bien montré l’évolution de l’autorité et sa nécessité, il se limite à demander une réforme de la démocratie représentative… non sans classer la démocratie directe parmi les outils de démocratie participative, et donc dans les pistes qu’il ne serait pas heureux d’explorer. Reconfigurer l’idée parlementaire suffira-t-elle donc ? On peut en douter.

Quoi qu’il en soit, peut-être la crise du coronavirus aura-t-elle le mérite de relancer la réflexion sur la question de l’autorité. Entre les louanges qui lui sont adressées aujourd’hui et sa nécessaire critique, comme il se doit en démocratie, un juste équilibre pourra-t-il être élaboré, où se conjoindraient l’évidence de l’autorité et son contrôle symétrique ? Alors on pourra dire que la crise aura réellement permis la reconstruction d’un collectif maître de lui-même, sourd aux séductions éphémères d’une autorité trop forte et, en même temps, conscient d’une autorité qui n’est pas en soi le bourreau de la liberté et de la démocratie. Cette dernière consiste au contraire dans la gestion d’une autorité réduite à sa part utile au bien commun.

Dans ce sens, nous pensons au contraire d’Alain Eraly que la démocratie semi-directe à la mode helvétique constitue un puissant instrument de re-légitimation du pouvoir et donc de l’autorité. Comme le montre la gestion de la crise du coronavirus par le Conseil fédéral : la démocratie directe suisse accepte des solutions liberticides et n’est pas incompatible avec de larges pouvoirs accordés au gouvernement, en cas de nécessité.

 

Le coronavirus: un appel à l’autoritarisme? L’avis de Tocqueville

Au milieu des temps troublés que nous traversons, une sorte de désir d’autorité semble circuler dans la population aussi insidieusement que le virus qui nous obsède. Il est évident qu’une pandémie, comme la guerre, exige une direction unifiée des opérations au risque d’aggraver le chaos que la situation va créer d’elle-même. Mais ce besoin logique d’autorité se double d’un étonnante nostalgie de régimes qui sauraient ne pas s’embarrasser de procédures lourdes et lentes, alors que la situation nécessiterait rapidité et esprit de décision. D’un appel légitime à des mesures puissantes, on glisse doucement vers le souhait d’une autorité bien visible…

Qui s’acharne contre le fédéralisme comme facteur présumé de lenteur, qui s’offusque d’une mise en œuvre trop progressive des mesures de contrainte, qui va même jusqu’à louer l’efficacité « chinoise »… Stupéfiant aveuglement lorsque l’on se souvient que l’ampleur de la pandémie résulte notamment de l’art du mensonge et du secret si savamment cultivé par les dirigeants de Pékin… et de l’impéritie qui règne dans la gestion des marchés d’animaux vivants dans l’Empire du Milieu !

Mais c’est un fait, indubitable : les démocraties réagissent avec une lenteur désarmante face au péril… tout en rêvant de mesures tranchées et impératives ! En 1914, le conseiller national et rédacteur de la Gazette de Lausanne Edouard Secrétan pestait déjà contre le désespérante inclination de ses concitoyens, lorsque l’heure du danger a sonné, à évincer la démocratie au profit d’une dictature qu’ils ne pourraient s’empêcher d’admirer, si naïvement. Un penseur illustre du XIXe siècle avait déjà réfléchi sur l’attitude des démocraties confrontées à des situations exceptionnelles : l’aristocrate normand Alexis de Tocqueville.

Dans le second volume de sa Démocratie en Amérique, publié en 1835, il examine le comportement des démocraties propulsées dans un état de guerre. La comparaison vaut évidemment pour la guerre « sanitaire » dans laquelle nous sommes désormais plongés. Et son constat est accablant. Les sociétés démocratiques, fascinées par la recherche du bien-être de leurs habitants, se désintéressent, en temps de paix, des questions militaires. Tous leurs efforts sont concentrés sur l’industrie et le commerce : c’est vers eux que filent toutes leurs ressources financières et intellectuelles. Le domaine militaire est laissé à l’abandon ou confié à des gens qui n’auraient pas trouvé leur place dans la société « productive »….

Ce n’est donc pas elles qui vont déclarer la guerre à un autre Etat. Elles devront toujours subir les provocations d’Etats autoritaires qui, eux, ne vivent que par et pour la guerre, jusqu’à, peut-être l’inéluctable. Et si celui-ci survient, les démocraties y seront catapultées dans un état d’impréparation redoutable. C’est ce qui s’est passé en 1914 et en 1939 en des heures dramatiques que Tocqueville avait décrites un siècle auparavant… Le résultat est toujours le même et le futur éphémère ministre des affaires étrangères français l’avait analysé avec perspicacité : les démocraties commencent toujours par perdre. De nouveau, 1914 et 1939 confirment hélas le diagnostic.

Les choses ne changeront que progressivement. Une fois le dos au mur et le premier choc passé, les démocraties vont se ressaisir, se réorganiser, déployer leur formidable énergie vers que ce qui est devenu le nouvel objectif politique et social, plus précieux que tout : la victoire contre l’ennemi. Et elles réussiront, prophétise Tocqueville, avec une préscience que l’histoire valdera ! Grâce à leur amour de la liberté, à l’initiative individuelle qui les caractérise, les sociétés démocratiques sauront renverser un sort contraire.

L’après-coronavirus ressemblera sans doute aux périodes sombres que notre continent à traversées. Oui, nos démocraties occidentales ont répondu avec une apparemment déprimante mollesse aux premiers assauts de l’infâme bestiole. Mais comment auraient réagi les gens si les autorités politiques, en Suisse ou ailleurs, avaient proclamé beaucoup plus vite l’état de siège ? Avec rejet, se hasardera-t-on à pronostiquer… Nous vaincrons cependant le coronavirus, apprendrons de nos erreurs, saurons réadapter nos processus décisionnels face à des événements aussi extraordinaires. En ayant tenté de préserver la douce vie démocratique jusqu’au dernier moment avant d’agiter le tocsin, et en faisant tout pour la restaurer après !

Pendant ce temps, la Chine s’enfoncera dans sa logique totalitaire, dévoilant jour après jour son angoissante fragilité… Sa solidité n’est-elle pas fondée sur un consumérisme effréné, destiné à détourner les esprits des turpitudes du régime communiste ? Un regret cependant : nous avons oublié que Taiwan et la Corée du Sud sont elles aussi des démocraties qui fonctionnent bien : nous aurions pu observer plus attentivement leur combat contre le virus.

Démocratie et coronavirus: le dilemme des temps de guerre

Lors de chaque crise majeure revient invariablement la question rituelle : la conduite des opérations exigée par les circonstances est-elle compatible avec une vie démocratique normale et, si oui, jusqu’à quel point ? Que ce soit en France ou à Genève, à propos de leurs élections municipales respectives, la question est lancinante : doit-on suspendre le scrutin ou la démocratie doit-elle braver le péril ? En Suisse, la perspective de la votation cruciale du 17 mai agite les esprits. Il est beaucoup fait référence ces jours à une situation digne d’une période de guerre. Viola Amherd ou Emmanuel Macron n’ont cessé de le répéter, à juste titre. Et la pandémie actuelle renvoie inévitablement à la grippe espagnole de 1918. Mais quel sort fut réservé à la démocratie helvétique entre 1914 et 1918 ?

Lorsque sonne le tocsin de la mobilisation générale en août 1914, belligérants et neutres sont persuadés que la guerre sera courte. Il faudra attendre les désillusions des âpres batailles du printemps suivant pour réaliser que le confit durera longtemps. En Suisse, où l’ « union sacrée », pour reprendre le terme forgé en France, le « Burgfrieden » des germanophones, règne, des élections fédérales sont prévues en octobre 1914. Bien que la mauvaise humeur soit grande envers les radicaux qui monopolisent les centres du pouvoir fédéral, un accord est toutefois scellé : les élections auront lieu mais sans campagne, dans une sorte d’acceptation du statu quo.

Sauf dans trois cantons : Uri, Tessin et Genève, où les récentes querelles liées à la Convention du Gothard ont laissé des traces. Cette convention prévoyait des avantages non négligeables en faveur des Italiens et des Allemands, lésés par la nationalisation du tunnel, sur le réseau ferroviaire suisse. Le Conseil fédéral a fait pression sur les Chambres pour leur arracher leur accord. La pilule passe mal dans les cantons fédéralistes romands, même chez les radicaux, inféodés au gouvernement. A Genève, deux conseillers nationaux radicaux qui avaient suivi la décision du parti national seront sanctionnés et ne seront pas réélus…

Mais si les élections ont lieu, et il en sera de même pour celles de 1917 (les législatures duraient alors trois ans), qu’en est-il de la démocratie directe ? Depuis le début de la guerre, le Conseil fédéral a été nanti des pleins pouvoirs et peut légiférer dans une grande quiétude, intervenant à tour de bras dans la vie économique du pays. Il publiera plus des milliers d’ordonnances entre 1914 et 1921. Les Chambres ont vu leurs prérogatives fortement restreintes et n’exercent qu’un contrôle distant sur l’activité du gouvernement. De cette réalité découlera l’impression, très largement partagée en Suisse latine, que le pouvoir civil a de fait abdiqué devant le pouvoir militaire. Circonstance aggravante : le commandement militaire est connu pour sa germanophilie exacerbée. Romands et Tessinois sont inquiets. Le Suisse se retrouvera à plusieurs reprises au bord de l’implosion.

Mais le contexte guerrier du temps expulse-t-il l’acte démocratique dans les limbes de la poésie ? Le peuple est convoqué aux urnes 25 octobre 1914 pour donner son avis sur un sujet peu polémique : l’adoption d’une justice administrative, largement adoptée. La question surgit véritablement en décembre 1914, alors qu’arrive sur le pupitre des Chambres un projet de fixation des tarifs voyageurs des CFF. Le fait que le Parlement se soit volontairement amputé de ses pouvoirs de contrôle empêche-t-il le peuple de se prononcer sur les questions fondamentales ? Le rédacteur en chef de la Gazette de Lausanne et conseiller national Edouard Secrétan ne cache pas sa colère : nos institutions ne peuvent-elles fonctionner qu’en temps de paix ? Au moindre danger, cet édifice s’effondrera-t-il « comme une façade sans consistance » ? Il ne sera pas écouté. Le Conseil national tenu par les radicaux valide le « passage en force » souhaité par les autorités.

La question rebondit l’année suivante alors que la guerre devient un gouffre financier. Comment renflouer les caisses publiques ? L’idée d’un impôt fédéral, à la fois direct et progressif mais provisoire, s’impose. Les socialistes y voient une première étape vers un impôt fédéral permanent et les autres y souscrivent par devoir patriotique. Le Conseil fédéral pourrait légalement esquiver le verdict populaire. Bien que certains chefs radicaux le poussent à faire preuve d’autorité, il rechigne pourtant à contourner les voies démocratiques. Le sujet est à ses yeux trop important pour ne puiser sa légitimité que dans les pleins pouvoirs. C’est bien joué de sa part. Sa foi dans la sagesse populaire sera récompensée et l’impôt sera accepté, le 6 juin 1915, par 94,3% des voix…

Le peuple aura encore l’occasion de s’exprimer à trois reprises. La guerre s’enlise, les finances s’enfoncent. En novembre 1916, les socialistes, qui réclament toujours une impôt fédéral permanent, lancent une initiative demandant son inscription dans la Constitution. Le Conseil fédéral, conscient qu’il a besoin de nouvelles sources de revenus, préfère opter pour un droit de timbre, qui sera accepté de peu par le peuple le 13 mai 1917. L’ambiance s’assombrit sur la Suisse, coincée entre des puissances en guerre et les récriminations envers le Conseil fédéral, toujours accusé de se laisser dicter sa politique par l’Etat-major de l’armée, s’accumulent. L’initiative socialiste sera refusée le 26 juin 1918, mais à une courte majorité et trois cantons l’ont acceptée. En 1918, la pauvreté et la disette sont à l’ordre du jour dans le pays. Néanmoins, son caractère définitif et antifédéraliste lui a été fatal.

Le peuple s’exprimera une dernière fois avant la fin des hostilités, le 13 octobre 1918, sur la représentation proportionnelle. Serpent de mer de la politique suisse depuis le début du siècle, elle est ardemment réclamée par les partis opposés aux radicaux, qui s’accrochent au système majoritaire, qui leur garantir leur prééminence au Conseil national. Deux fois déjà, il l’ont emporté. Un nouveau projet a pu être ajourné au début de la guerre, in extremis. Mais les radicaux, arrimés à un strict respect de pleins pouvoirs de plus en plus impopulaires, ne peuvent plus reculer. Comme prévu, la proportionnelle est acceptée. Les premières élections selon ce système auraient dû avoir lieu en octobre 1920. Mais la grève générale de 1918 bouscule les agendas. Parmi les concessions faites par le Conseil fédéral figure un avancement d’une année des premières élections à la proportionnelles. Et de nouveau comme prévu, en 1919, les radicaux seront les grands perdants de l’opération, leur hégémonie sur la vie politique suisse touche à son terme…

Nous sommes aujourd’hui dans une guerre sanitaire et non militaire. Les virus n’ont que faire de la neutralité… Le report de la votation du 17 mai au moins de juin, par exemple, n’apparaîtrait pas foncièrement scandaleux…