Parlons d’un sujet qui fâche…l’expérimentation animale

Une chose me frappe pendant cette pandémie. Les tests sur les animaux ne sont plus tabous.

Des singes ont été infectés par le Covid pour évaluer leur immunité. Cela ne semble émouvoir personne alors que nous voterons prochainement à nouveau en Suisse sur une initiative contre l’expérimentation animale.

Soyons honnêtes, au cours du développement d’un médicament ou d’un vaccin, on procède à des tests sur les animaux.

Idem pour évaluer le risque des substances chimiques, que ce soit pour l’homme, ou pour les espèces de l’environnement.

Il existe certes des modèles, qui permettent de faire des prédictions quant à la toxicité ou l’écotoxicité d’une substance, mais ils ne permettent que de faire un tri. Les effets des polluants ne se laissent pas si facilement décrire.

D’ailleurs c’est un des reproche fait régulièrement aux tests d’écotoxicité effectués lors des procédures de mise sur le marché des substances chimiques. Ces tests ne sont pas assez réalistes et ne reflètent pas l’exposition “réelle”, à long-terme des espèces vivantes.

Cette absence de réalisme a été particulièrement critiquée dans le cas des pesticides néonicotinoïdes et de leurs effets sur les abeilles. Les tests actuels étant des tests très courts, ils ne reflétent pas les effets d’une exposition à des faibles doses sur le long-terme.

Pour protéger les espèces de l’environnement, il est donc nécessaire de faire des tests d’écotoxicité sur des espèces de laboratoire.

Il n’y a cependant aucun plaisir à faire des expériences avec des animaux. C’est important de le souligner.

A la fin de ma thèse, j’ai remercié les centaines de daphnies, un microcrustacé, que j’avais exposées à un pesticide.

Ces tests d’écotoxicité ne sont cependant pas faits dans n’importe quelles conditions.

La Loi suisse sur la protection animale est la plus stricte au monde. Elle s’appuie sur les 3R (en anglais: Replacement, Reduction, Refinement), soit substituer avec des modèles si possible, réduire le nombre d’animaux testés et améliorer les conditions de tests.

Les photos montrant des souris ou des grenouilles écartelées datent d’une autre époque. De tels tests ne se font plus chez nous.

Nous travaillons actuellement avec des Xénopes, des grenouilles d’Afrique du Sud, qui sont communément utilisées au laboratoire.

En Suisse, la plupart des amphibiens sont sur liste rouge. Différents facteurs sont pointés du doigt pour expliquer cette diminution des espèces, dont les pesticides.

Les tests sur les Xénopes servent donc à comprendre le risque que ces substances peuvent présenter pour les amphibiens.

En parallèle de l’écriture du projet de recherche, nous avons écrit une demande “éthique” auprès du Service vétérinaire cantonal pour effectuer ces tests. C’est la procédure normale en Suisse. L’acceptation de cette demande nous a pris 6 mois.

D’abord il faut remplir un formulaire très détaillé sur les tests envisagés. Ce formulaire doit être examiné par le vétérinaire cantonal et par une commission d’éthique.

Ceux-ci relèvent les points qui posent problèmes. Nous devons les argumenter ou changer le protocole.

C’est une longue procédure, très stricte, mais nécessaire pour bien encadrer la recherche.

Certains points me posent toutefois question.

D’abord, la réglementation suisse ne concerne que les vertébrés. Au laboratoire, vous pouvez tester sans problèmes des algues, des plantes, des microcrustacés comme les daphnies ou des abeilles.

L’idée derrière est que ces organismes n’ont pas de système nerveux, donc ne souffrent pas.

Mais est-ce bien vrai?

Le test d’évitement sur les vers-de-terre nous interroge à ce propos. Lorsque vous mettez ces vers en présence de deux compartiments, l’un pollué, l’autre pas, ils choisissent de se réfugier dans celui qui ne l’est pas.

N’est-ce pas une indication qu’ils repèrent le danger et donc la souffrance potentielle?

D’ailleurs les décapodes, comme les poulpes, viennent d’être ajoutés à la liste des espèces concernées par la loi en Suisse. Et au fur et à mesure des connaissances, d’autres espèces s’y ajouteront encore.

Chez nous, au laboratoire, nous avons ainsi adopté les “mêmes règles” pour toutes les espèces, à tous les stades de vie.

Rappelons-le, tester des espèces vivantes n’est pas un plaisir. Mais c’est nécessaire pour évaluer le risque des substances chimiques de manière “réaliste”. Donc nous le faisons avec le plus de respect possible pour le vivant.

Un autre point me semble important. Tous les pays ne sont pas aussi strictes que la Suisse.

La tendance est donc, pour certains industriels, mais également pour certains chercheurs, à délocaliser les tests. Est-ce dont vers cela que nous voulons tendre? Ne plus faire d’expériences chez nous pour les faire ailleurs où on ne les voit pas?

La mise sur le marché des substances chimiques et leur surveillance nécessite malheureusement de faire des tests sur les organismes vivants. Leur “sacrifice” est nécessaire pour protéger notre santé et la biosphère.

Les alternatives seraient de ne pas faire de tests, et donc de mettre sur le marché des substances potentiellement dangereuses, ou d’interdire toutes les substances chimiques. Ce qui n’est pas envisageable actuellement.

Les écotoxicologues doivent donc trouver un difficile équilibre entre assurer au mieux le bien-être des animaux de laboratoire et effectuer des tests représentatifs pour protéger les animaux dans l’environnement.

Un casse-tête.

 

La recherche…en virtuel

La semaine passée j’étais en conférence à Dublin.

Je vous rassure…virtuellement.

Car tout se fait virtuellement en ce moment, même les travaux pratiques que nous donnons aux étudiants…ce qui est assez étrange quand on sait que pour la pratique il faut toucher, manipuler, etc.

Mais revenons à cette conférence. Il s’agissait de la réunion annuelle de la branche européenne de la SETAC (Society of Environmental Toxicology and Chemistry).

Il y a environ 1500 participants, 8 sessions parallèles de présentations orales et plus de 1000 posters.

Je m’y rends tous les 4 ans, ce qui correspond à peu près à la durée d’un doctorat…c’est-à-dire à la régénération des idées de recherche. En effet, si on s’y rend tous les ans, on ne voit pas beaucoup de nouvelles idées apparaître.

La science est un long fleuve tranquille avec des “mainstreams”, courants majeurs, qui ne varient que très lentement.

Ainsi il y a quelques années, la mode était aux effets des mélanges de substances chimiques. Maintenant ces sont les méthodes OMICS qui ont la cote. Elles regroupent des analyses de nouvelle génération telles que protéomique (étude de l’ensemble des protéines d’un organisme) ou encore génomique.

Par contre, toujours peu de recherche sur les amphibiens ou les reptiles, dont beaucoup d’espèces sont sur liste rouge. Et qui mériteraient d’être plus étudiés.

Je consacrerai un jour un post aux phénomènes de mode dans la recherche, modes qui ne sont pas toujours en lien avec les sujets qui devraient être traités en priorité.

Donc pour la première fois, cette conférence était virtuelle.

Les organisateurs ont fait un travail considérable en mettant tout en ligne, et une certaine interactivité a été recrée par des sessions en lignes de 45 minutes.

Dans l’une d’elle nous étions 122. Difficile pour les modérateurs de gérer la session: certaines personnes parlent sans y être invitées, ou un dialogue se crée dans le “chat” en parallèle.

Mais globalement, ça n’a pas trop mal fonctionné. Et j’ai quand même réussi à me mettre à jour sur certaines méthodes ou à voir certaines études intéressantes.

J’en ai sélectionné trois que je voulais vous présenter.

La première étude a été réalisée au Canada. Samantha Athey s’est intéressée aux fibres issues de nos jeans et qui sont rejetées dans les eaux.

En effet, la plupart d’entre nous portons ou avons porté des jeans. Il s’en vend 450 millions de paires aux USA chaque année. Baggy, cigarette, slim, le jeans fait partie de la garde-robe de chacun.

Or les jeans perdent des fibres lors des lavages. Celles-ci peuvent être synthétiques ou naturelles, mais surtout sont chargées de beaucoup de produits chimiques comme des colorants (indigo) ou des retardateurs de flamme (et bien oui, il ne faudrait pas que les jeans prennent feu).

Samantha est allée chercher ces fibres dans des eaux usées de stations d’épurations, dans des sédiments et dans des estomacs de poissons, ceci proche de Toronto mais aussi dans l’Océan Arctique.

Et elle a trouvé des fibres de denim partout. Ils représentent 40% des fibres retrouvées dans les poissons et près de 40% de celles trouvées dans les sédiments.

Elle conclut en disant que chaque canadien (et certainement chaque Suisse) rejette 12.5 millions de fibres indigo dans les eaux chaque année. Ce qui est une source de pollution non négligeable, même si on ne connaît pas encore les effets de ces fibres et des substances qu’elles contiennent sur l’environnement.

Nul doute qu’après avoir lu ce poster, on regarde ses jeans différemment.

Une autre étude m’a paru également très intéressante et surtout innovante. Katherine Pedersen s’est penchée sur les effets conjoints de substances chimiques et d’organismes pathogènes chez les insectes.

Pourquoi c’est innovant?

Parce que les chercheurs restent souvent cantonnés à leur domaine. On va regarder les effets des substances chimiques ensemble ou des pathogènes ensemble. Mais rarement on croise les stresseurs.

L’hypothèse est que l’un des stresseurs (les substances chimiques ) va rendre l’organisme plus sensible à l’autre stresseur (les pathogènes).

Katherine a ré-analysé 70 publications sur les insectes avec des modèles de mélanges, et elle a montré que dans la plupart des cas, les deux stresseurs agissent de manière synergiques. C’est à dire que l’exposition à l’un amplifie bien l’effet de l’autre.

Cette étude vient donc renforcer l’idée que ce sont bien les stresseurs multiples qui posent problème, par exemple dans la disparition des abeilles, ou plus généralement dans la baisse de la biodiversité mondiale.

Par stresseurs multiples on entend les substances chimiques, mais également les changements de température ou les stress hydriques liés aux changements climatiques, les pathogènes, etc… Stresseurs qui devraient être considérés conjointement.

Enfin la dernière étude dont je voulais vous parler porte un nom évocateur “Silent Amazon”.

Andreu Rico a recherché 40 substances chimiques le long du fleuve Amazone au Brésil.

Et déjà là, je lui tire mon chapeau.

En effet, bien au chaud dans nos laboratoires en Suisse, nous oublions parfois que la recherche dans certaines régions du monde peut être difficile, en raison des conditions locales de terrains, mais aussi en raison des conditions géo-politiques.

Il est donc rare de voir une étude aussi poussée sur ce fleuve.

Sur les 40 substances recherchées, Andreu a trouvé beaucoup de substances psychotropes (licites et illicites) et de médicaments. Et il y a certainement bien d’autres molécules dans l’Amazone car il n’en a cherché que 40.

Par modélisation, il a montré que les substances détectées présentaient un risque pour 60 à 70% des espèces, ceci surtout en aval des villes. Doù le titre choisi.

Sa prochaine étape est de faire le lien avec la biodiversité dans le fleuve.

 

En résumé, cette conférence à Dublin, bien que virtuelle, a été intéressante.

Mais il manquait les “vraie” interactions, les cafés/thés/bières partagés, qui sont souvent la source de nos idées dans la recherche.

 

Références:

Athey, S.N. et al. 2020. The global environmental footprint of indigo denim microfibers. Poster. SETAC Europe 30th. Dublin. 3-7 May 2020.

Pedersen, K.E. et al. 2020. Quantifying synergistic interactions between pathogens and
chemicals on mortality in invertebrates? Poster. SETAC Europe 30th. Dublin. 3-7 May 2020.

Rico, A. et al. 2020. Silent Amazon. Presence and risks of anthropogenic contaminants in the Amazon River. Poster. SETAC Europe 30th. Dublin. 3-7 May 2020.

 

 

Communiquer sur le risque des substances chimiques au temps du Covid-19

Ce post sera un peu différent de mes posts habituels. Il résume mes réflexions pendant cette période particulière que nous impose la lutte contre le Covid-19.

En effet, si il y a encore quelques mois, nombres d’articles de presse ou de journaux spécialisés parlaient de pollution environnementale et de ses conséquences sur l’homme et la biodiversité, vous avez certainement constaté, comme moi, que les propos actuels focalisent quasi-exclusivement sur le Covid-19.

Or la pollution n’a pas diminué. On détecte toujours des pesticides, cosmétiques et médicaments dans les eaux de surface. Des perturbateurs hormonaux sont toujours présents dans les plastiques, et des additifs, comme le dioxyde de titane, sont toujours sur la sellette concernant le danger qu’ils représentent pour notre santé, particulièrement celles de nos enfants.

Mais ce n’est plus une priorité.

Comment, donc, continuer à parler du risque que présentent ces substances pour l’environnement et pour l’homme, alors que l’attention du public et du politique est focalisée ailleurs? Avec des inquiétudes liées à sa santé, celle de ses proches, mais également liées aux incertitudes économiques de l’après confinement.

Est-ce que mon propos va sembler déplacé? Comme lorsque j’ai mentionné l’utilisation des désinfectants dans les rues en Chine et ailleurs, qui me semble poser plus de problèmes qu’elle n’en résout.

Ou est-ce que mes propos sur les effets des substances chimiques vont paraître futiles comparés aux effets du Covid-19?

Et surtout comment continuer à convaincre qu’il faut agir.

On l’a lu, le président américain a décidé de suspendre les contrôles environnementaux (pollution de l’air, pollution de l’eau) pendant la pandémie et au delà.

Nous ne sommes pas aux USA, mais de nombreuses personnes s’inquiètent que la reprise économique se fasse au détriment de l’environnement. Le Monde soulignait ainsi que de fortes pressions s’exercent à Bruxelles pour réduire les ambitions du Green Deal européen sur le climat, les transports ou l’agriculture.

Prenons l’exemple des plastiques. Depuis quelques années, nous nous émouvons des continents de plastiques que l’on trouve dans les océans. Au point que de nombreux pays ont interdits les plastiques jetables. De mêmes certaines villes suisses les ont bannis comme Neuchâtel ou Genève. Le “Zéro déchets” est en vogue et on ne compte plus livres et blogs sur le sujet.

Qu’en reste-t-il après deux mois de pandémie?

Le plastique jetable revient en force. Près de 30% de production en plus pour les emballages selon un article de Futura Planète. Et avec le jetable reviennent également les décharges sauvages.

Peut-être en avez-vous fait l’expérience d’ailleurs?

J’ai pour ma part commandé un repas par internet, pour soutenir les restaurants locaux (et aussi parce que j’en avais un peu marre de cuisiner midi et soir). Tout est arrivé sur-emballé. J’ai rempli la moitié de ma poubelle en un soir.

Exit donc la question des déchets plastiques.

Redeviendra-t-elle d’actualité après la pandémie. Je l’espère. Mais rien n’est gagné!

Autre exemple, la question des médicaments dans les eaux.

Mon premier post fût sur la qualité de l’eau potable au robinet. En effet, ces dernières années, de nombreuses études ont montré qu’on y détectait des résidus de pesticides et de médicaments.

Même si, sur la base des connaissances actuelles, des effets sur la santé ne sont pas attendus à ces concentrations-là, il est questionnant, voir inquiétant pour beaucoup de personnes, que notre eau ne soit pas pure.

Avec la pandémie actuelle, de nombreux médicaments ont été utilisés, à l’hôpital, mais aussi chez les particuliers. Parfois de nouveaux médicaments comme la chloroquine qui est utilisée normalement contre le paludisme.

De même des produits désinfectants ont été utilisés par le personnel soignant, mais également dans les magasins et à la maison, ce qui n’est pas habituel. Et cette tendance va perdurer avec le dé-confinement.

Attention, je ne remets pas en cause que l’on doive se protéger et soigner les malades!

Cependant est-ce que l’on retrouve ces médicaments et certains biocides désinfectants dans les eaux usées? Et en quantité plus importante que d’habitude? Comme pendant la période hivernale où les antibiotiques sont plus présents?

Il n’y a pour l’instant pas d’études sur le sujet. La recherche est à l’arrêt. Et d’aucuns diront que cela n’est pas une priorité.

Cependant les médicaments se retrouvent ensuite, dans nos eaux de surface. Avec des effets potentiels sur la faune et la flore, et sur la qualité de l’eau de pompage pour l’eau potable.

En Suisse, nous avons fait le choix d’équiper nos stations d’épurations pour traiter les substances chimiques. Ce choix a un coût, certes, qui a souvent été débattu. Mais au vu de la situation actuelle, il semble judicieux d’avancer dans cette direction.

Pour moi, il est clair que l’exposition à de nombreuses de substances chimiques fait courir un risque à l’être humain et à l’environnement. Je pense l’avoir mis en évidence dans mes différents posts.

Mais c’est un risque à long-terme. Les effets sont observés après plusieurs années, comme la baisse de la fertilité, la puberté précoce, certains cancers ou maladies dégénératives ou encore l’obésité. Le lien de cause à effet est donc très difficile à démontrer, d’autant que les substances chimiques sont certainement un des facteurs jouant un rôle dans ces pathologies.

Cependant beaucoup de ces maladies sont des facteurs aggravants pour le Covid-19, comme l’obésité.

Il me paraît donc crucial de continuer à se préoccuper des substances chimiques qui nous entourent, et de continuer à en parler.

Et surtout de continuer à agir pour réduire notre exposition et celle de l’environnement.

 

La pollution de l’air, facteur aggravant du coronavirus?

Mi-mars, des chercheurs italiens de la société italienne de médecine environnementale, de l’Université de Bologne et de celle de Bari, ont émis l’hypothèse que la pollution de l’air jouait un rôle prépondérant dans la pandémie de coronavirus, et notamment sur son impact en Italie.

En effet, si on regarde les cartes, la diffusion du virus et sa mortalité sont très différents d’une région à l’autre.

Ces chercheurs ont donc cherché des liens, notamment avec le taux de particules fines dans l’atmosphère.

Les particules fines, on les connaît. Ce sont celles qui nous obligent à rouler moins vite en fin d’hiver ou en été, lorsqu’il n’y a que peu de vent. Ce sont aussi elles qui créent le smog que l’on voit sur les photos en Chine.

Elles sont émises par des sources diverses et variées. Cela va des fumées industrielles à la combustion automobile, en passant par la fumée de cigarette, ou même à la cuisson dans sa cuisine. Une grande partie d’entre elles sont notamment émises par les chauffages des maisons.

Les particules fines, PM pour Particulate Matter, sont classées en fonction de leur taille. Les PM2.5 par exemple ont un diamètre inférieur à 2.5micromètres.

Plus ces particules sont petites, plus elles peuvent s’engager loin dans le système pulmonaire.

Or suivant le type de particules, c’est-à-dire leur source d’émission, elles peuvent être plus ou moins toxiques.

Ainsi les Hydrocarbures aromatiques polycycliques ou PAHs. Cette famille de molécules est issue des processus de la combustion du charbon, du pétrole ou du gaz. Une fois émis, les PAHs persistent longtemps dans l’environnement.

Certains membres de cette famille, tel le benzo(a)pyrène, sont très toxiques, cancérigènes et mutagènes.

Donc sachant que ces molécules pénètrent très loin dans le système pulmonaire, on peut imaginer le risque à long-terme d’y être exposés. Idem pour d’autres particules fines.

Des chercheurs allemands se sont d’ailleurs penchés sur cette question et ont publié une étude début mars sur le sujet. Utilisant des modèles, ils ont ainsi estimé que la pollution de l’air par les particules fines entraînait une mortalité prématurée de 8.8 millions d’habitants par an.

C’est considérable!

Certes, on ne meurt pas forcément directement de la pollution. Mais notre exposition chronique au particules créée une inflammation permanente du système pulmonaire.

Dans son dossier sur l’inflammation en février 2018, le magazine Science & Vie, se pose d’ailleurs la question si l’inflammation chronique dans le corps n’était pas la mère de toutes les maladies modernes.

En effet, une inflammation chronique engendrerait diabète, cancer, infarctus et AVC ainsi que maladies neuro-dégénératives.

En somme, une grande partie des maladies modernes.

C’est là que les chercheurs italiens ont fait le lien avec le coronavirus, son taux de mortalité et sa diffusion.

Selon eux ce sont ces même maladies qui sont des facteurs aggravants dans les cas où le coronavirus a été mortel. Donc les régions où la pollution de l’air est plus importante sont plus susceptibles de se trouver avec des cas graves liés au coronavirus.

Autre point, comme pour le virus SRAS, il semblerait que les particules soient des autoroutes pour la diffusion du virus. Une autre raison qui expliquerait que certaines régions soient plus touchées que d’autres.

Si ces hypothèses sont vérifiées avec d’autres études, il sera donc vraiment crucial que des actions concrètes soient prises pour lutter contre la pollution de l’air.

Certes en Suisse il existe déjà des lois, notamment sur les émissions des fumées par les industries. Mais on a aussi vu l’échec des législations sur les émissions par les voitures avec le dieselgate.

Cette crise passée, il sera donc urgent de se préoccuper de cette pollution qui nous entoure et que nous respirons tous les jours.

Article du Monde du 30 mars 2020 sur le même sujet.

 

Références:

Lelieveld et al. 2020. Loss of life expectancy from air pollution compared to other risk factors: a worldwide perspective. Cardiovascular Research.

Setti et al. 2019. Relazione circa l’effetto dell’inquinamento da particolato atmosferico e la diffusione di virus nella popolazione. Position paper.

Une solution pire que le problème?

Ce papier m’a été inspiré par une vidéo en lien avec le coronavirus. On y voit un homme avec un masque, dans une sorte de tunnel, sous une pluie de “désinfectant”.

Plus globalement, les médias nous montrent quotidiennement des armées de personnes en habits de protection avec des sprays pour désinfecter les rues, ou même des camions qui projettent ces mêmes désinfectants dans de grosses fumées blanches.

Qu’on soit bien d’accord. Je ne critique pas le fait de prendre des mesures d’hygiènes supplémentaires en temps de pandémie. C’est même crucial.

Mais là, est-ce que ce n’est pas un peu trop? Et n’y a-t-il pas des risques à sprayer dans l’environnement de telles quantités de désinfectants?

Mais d’abord que contiennent ces désinfectants?

Mystère.

Certains parlent d’eau de javel, donc du chlore, dilué. D’autres de superoxydants. Ainsi le produit D7, supposément utilisé dans des hôpitaux de la province de Hubei (Business Insider), tue 99.9999% des bactéries selon leur site internet, notamment de nombreux pathogènes. Il s’attaque également aux virus.

Cependant, on sait maintenant que les bactéries font de la résistance. On sait aussi qu’il y a de bonnes bactéries, notamment dans l’intestin qui est reconnu comme notre deuxième cerveau. Il abrite toute une flore, dont des virus et des bactéries, dont l’équilibre est essentiel pour lutter contre certaines maladies.

Je reviens donc à notre tunnel de lavage et aux camions enfumant les rues de désinfectants. Et je me demande si une utilisation si intensive de produits toxiques ne va pas avoir des conséquences à long-terme plus graves que le virus lui-même.

Je n’ai pas la réponse. Peut-être certains d’entre vous en savent plus que moi?

Ces questionnements m’ont cependant rappelé un cas où la solution fût certainement plus dommageable que le problème.

Je dis “certainement” car dans ce cas, il n’y a pas eu de suivi biologique qui donne une réponse claire.

Certains d’entre vous se rappelleront certainement de la catastrophe pétrolière de 2010 dans le Golf du Mexique. Une plateforme pétrolière, Deepwater Horizon, de la compagnie pétrolière BP, exploite le pétrole issu du forage le plus profond jamais percé.

Le 20 avril 2010 elle explose, tuant 11 personnes. La marée noire qui en résulte est gigantesque. On estime à près de 5 millions de barils le pétrole qui s’échappe dans la mer.

Or le Golf du Mexique est un écosystème particulier car en partie fermé. Les dommages attendus sur l’écosystème seront conséquents.

C’est une catastrophe économique pour BP, mais surtout une catastrophe en terme d’image.

Une solution serait d’utiliser des dispersants. Ces composés, qui permettent de fractionner le pétrole en fines goutelettes, sont souvent utilisés dans les catastrophes pétrolières.

Une hypothèse est que le pétrole fractionné serait plus vite dégradé. Et surtout il ne reste pas en surface, permettant d’éviter les marées noires qui ont un très fort impact sur l’écologie, mais également un fort impact visuel sur le public. Les oiseaux englués dans du pétrole noir, cela frappe les esprits.

2 millions de galons (soit près de 8 millions de litres) de dispersant Corexit sont ainsi déversés dans le Golf du Mexique.

Malheureusement, un article publié en 2013 montre que le mélange Corexit/pétrole est 52 fois plus toxique que le pétrole seul, ceci sur une espèce de rotifères. Laissant supposer que cela puisse être le cas pour d’autres espèces.

L’histoire s’arrête là.

A ma connaissance, il n’y a pas eu d’étude sur l’impact environnemental de cette catastrophe. Ni d’autres études sur la toxicité conjointe du Corexit et du pétrole.

Mon hypothèse, pour expliquer cet effet de mélange, est qu’en fractionnant le pétrole, les composés deviennent plus disponibles, et donc plus toxiques, pour le vivant.

En février dernier, Allison Rose Levy, une journaliste américaine, revient sur cette affaire. Avec un titre très parlant: “The Deepwater Horizon oil spill was a cover-up, not a cleanup” (la marée noire du Deepwater Horizon était une dissimulation, pas un nettoyage).

Il est intéressant de lire comment les décisions, très pragmatiques, d’utiliser ce dispersant ont été prises. Sous un gouvernement pourtant démocrate et se déclarant concerné par les questions environnementales.

Mais je me suis beaucoup éloignée des désinfectants.

Pour moi cependant la question reste la même. Est-il judicieux de disperser dans l’environnement d’énormes quantités de substances dont les effets sur le vivant à long-terme ne sont pas connues?

Je n’ai pas de réponse. C’est certainement du cas par cas, en fonction des risques à court-terme.

Mais sachant que ce type d’évènements va se reproduire, il serait important de monitorer les conséquences environnementales des solutions mises en œuvre.

 

Mise à jour, 30 avril 2020

Depuis ce post, le Graie, en France, a mis en lignes ces vidéos pour rappeler le risque que représente la désinfection des rues.

Et un article sur les conséquences dramatiques de la désinfection de plages en Espagne.

 

Référence:

Roberto Rico-Martínez, Terry W. Snell, Tonya L. Shearer. Synergistic toxicity of Macondo crude oil and dispersant Corexit 9500A® to the Brachionus plicatilis species complex (Rotifera). Environmental Pollution, 2013; 173: 5 DOI: 10.1016/j.envpol.2012.09.024

 

 

 

 

 

 

Des insecticides en avion

Cette anecdote est arrivée à une amie. Et peut-être l’avez vous vécue vous-même.

Vous vous asseyez dans l’avion, attendant le décollage. Vous observez alors que le personnel de bord passe à côté de vous avec des petites bonbonnes et spray quelque chose dans l’allée, en dessus des têtes.

Lorsque vous vous renseignez, le steward ou l’hôtesse vous dit que ce n’est rien.

En fait, après enquête, il s’agit d’insecticides.

Les pays asiatiques et l’Australie, notamment, demandent aux compagnies aériennes de vaporiser des insecticides dans les avions qui s’y rendent. Ceci pour éviter le “débarquement” d’hôtes indésirables dans ces régions.

C’est maintenant connu, les moustiques, par exemple, voyagent volontiers en avion. Parfois porteurs de maladies, ils peuvent infecter des personnes très loin de la région endémique. Il existe ainsi un “Paludisme d’aéroport”. En France, en 40 ans, 30 cas ont été déclarés (chiffres 2009).

Donc les avions sont désinfectés, de même que les passagers.

Mais que contiennent ces sprays?

Il s’agit principalement de phénothrine et de perméthrine, tous deux de la famille des pyréthrinoïde. Ces insecticides agissent sur le système nerveux des insectes. Remplaçant les organophosphates, très toxiques pour les humains, ils sont plus sélectifs…

…mais restent très efficaces. Suivant la publicité, la mortalité [des moustiques] est totale en 3 minutes!

Notons que ces insecticides sont aussi utilisés contre les poux ou dans les produits antiparasitaires pour les animaux.

Pas de risques donc pour notre santé en prenant l’avion?

C’est difficile à dire. Certainement qu’une exposition occasionnelle n’est pas trop grave.

Mais la question peut se poser pour les personnes qui prennent régulièrement l’avion et surtout pour le personnel naviguant.

Ainsi SAgE pesticides, du gouvernement canadien, considère que les effets aigus pour la perméthrine sont modérés, mais que les effets à long-terme, résultant d’une exposition chronique, sont extrêmement élevés. En laboratoire, sur des souris et des rats, des signes cliniques comme “surexitabilité, tremblements, effets sur le poids corporel et celui du foie” ont été observés.

Sachant que ces insecticides sont neurotoxiques, des effets à long terme sur le système nerveux, en cas d’exposition prolongée, pourraient donc être observés chez l’homme.

Il n’y a moins de données sur la phénothrine car elle n’est pas enregistrée comme pesticide, mais les mêmes constatations s’appliquent certainement.

Rappelons que la maladie de Parkinson, une maladie neurodégénérative, a été reconnue comme maladie professionnelle pour les agriculteurs en France en 2013. En 2018, une autre étude montrait que les riverains de zones agricoles étaient également plus sujets à cette maladie.

Le personnel naviguant respirant régulièrement ces substances pourrait-il aussi être touché?

C’est ce que pense Brett Vollus, steward pendant 27 ans, atteint à 52 ans de la maladie de Parkinson. Il a attaqué la compagnie aérienne australienne Quantas en 2013, mettant en avant le risque que présentent les insecticides pulvérisés dans les avions pour le développement de cette maladie.

Je n’ai pas réussi à trouver où en était l’affaire, ni si une jugement avait été rendu.

A l’heure où les différentes maladies se propagent de par le monde en bateau ou en avion, il est certainement important de limiter les vecteurs comme les moustiques.

Cependant, au vu des risques que présentent les pesticides, et surtout les insecticides, des études à long-terme sur la santé des personnes exposées régulièrement dans les avions me paraîtraient indispensables.

A ma connaissance, il n’y en a pas.

 

Références:

Queyriaux et al. 2009. Paludisme d’aéroport. Airport malaria. La Presse Médicale 38: 1106-1109.

 

Faire parler l’ADN de l’environnement

9Je vous ai passablement parlé jusqu’à maintenant du risque des substances chimiques pour l’environnement. Or l’évaluation du risque c’est une prédiction.

On utilise des modèles, souvent simples, parfois même simplistes, pour tenter de déterminer les effets des cocktails de polluants sur les écosystèmes. Mais que s’y passe-t-il réellement dans ces écosystèmes? Est-ce que les espèces sont vraiment impactées par ces polluants? Ou au contraire nos modèles sont-ils trop protecteurs?

Il est très difficile de répondre à cette question. Une des raisons est qu’il est fastidieux d’identifier les espèces présentes dans un écosystème.

Prenons le cas de l’identification des poissons dans une rivière. On peut procéder sur la base des relevés de pêche, tout en sachant qu’il y aura un biais, les pêcheurs ne retenant que les poissons qui peuvent être consommés.

On peut aussi faire ce que l’on appelle un pêche électrique ou électropêche. Concrètement, il s’agit de mettre un courant électrique dans une rivière, ce qui va étourdir le poisson et le faire remonter à la surface. Il pourra ainsi être analysé, pesé, etc…avant d’être remis dans la rivière.

Ce type de pêche permet de faire un état de la faune piscicole d’un cours d’eau. Mais depuis quelques années, cette pratique est discutée, car même si le poisson n’est pas tué, il peut être blessé par la manipulation.

Donc, en plus d’être complexe, l’identification des espèces peut être dommageables pour celles-ci. Ce n’est pas idéal.

Depuis une dizaine d’années, une nouvelle technique a fait son apparition dans la trousse à outil des chercheurs: l’ADN environnemental.

Cette technique part du principe que la vie laisse des traces où elle passe. Par l’analyse du milieu (par exemple de l’eau d’une rivière), il est possible de remonter aux espèces qui y circulent. Un peu comme nous-mêmes, laissons des empreintes là où nous passons (cheveux, peau, etc.).

Connaissant l’ADN des espèces potentiellement présentes dans un écosystème, il est donc possible d’évaluer leur présence ou leur absence. Et de mettre ces résultats en lien avec la pollution, plus ou moins importante, d’un milieu.

Le projet que j’aimerais vous présenter utilise ce type d’approche, soit la recherche de l’ADN environnemental. Il a été mené par un consortium de chercheurs franco-suisses, et coordonné par l’INRA de Thonon pour la partie française et par l‘Université de Genève pour la partie suisse.

Ce projet a pour étude la pollution du Léman et, entre autre, son impact sur les communautés de périphyton. Le périphyton, c’est un mélange d’algues, de champignons et de bactéries qui vivent en symbiose.

Vous connaissez cette communauté d’organismes, c’est la pellicule glissante que vous trouvez sur les cailloux dans les cours d’eau.

Le périphyton joue un grand rôle pour les écosystèmes. Il sert de nourriture aux macroinvertébrés ou à certains poissons. Il peut aussi filtrer l’eau et la dépolluer. Il est donc essentiel dans un système lacustre comme le Léman.

Or le type d’organismes présents dans le périphyton, le type d’algues notamment, est un indicateur de la qualité de l’eau. Il est donc possible d’évaluer la qualité de l’eau des bords du Léman en prélevant cette communauté tout autour du lac.

Cependant, comme expliqué plus haut, il est très fastidieux de déterminer toutes les espèces d’algues présentes dans un échantillon, et jusqu’à présent, une telle détermination n’avait été menée que pour quelques sites autour du lac.

Dans le projet Synaqua, les chercheurs ont utilisé l’ADN pour faciliter leur travail et donc évaluer plus de sites.

Très concrètement, ils ont séquencé l’ADN des échantillons prélevés, et comparé les résultats avec leurs bases de données pour déterminer les espèces présentes. Dans cette base de données se trouvait aussi la sensibilité de ces espèces aux polluants comme le phosphore ou l’azote.

La présence ou l’absence des différentes espèces d’algues dans la communauté a donc permis de classer les sites autour du lac en trois catégories de pollution: bonne qualité écologique, qualité écologique moyenne et qualité écologique dégradée.

La carte du pourtour du lac est la suivante:

(Source des images, Synaqua, INRA Thonon).

On pouvait s’y attendre, les zones où la qualité écologique est la plus dégradée se situent proches des zones les plus urbanisées. Des zones où se rejettent notamment des effluents de stations d’épuration ou de déversoirs d’orage, C’est le cas autour de la Baie de Vidy au sud de Lausanne, qui ressort en rouge.

Certes, cet outil n’est pas encore adapté pour des pollutions avec des pesticides et des médicaments. Mais ces méthodes sont amenées à se développer rapidement.

Elles pourront donc très certainement être utilisées dans un proche avenir pour affiner et valider les évaluations de risque.

 

A écouter, l’émission CQFD du 22 janvier avec la Dr Bouchez.

 

Références:

Projet SYNAQUA: https://www6.inrae.fr/synaqua/

Poulet N, Basilico L. 2017. L’ADN environnemental pour l’étude de la biodiversité. Etat de l’art et perspectives pour la gestion. Agence française pour la biodiversité. www.documentation.eauetbiodiversite.fr

Autour de l’autorisation et de l’interdiction des pesticides.

Le chlorothalonil, un fongicide, sera interdit dès le 1er janvier 2020. Le chlorpyriphos et le chlorpyriphos-méthyl l’ont été en juin 2019, même si il y a actuellement un recours de différentes entreprises. Le chloroprophame, un autre fongicide, va certainement être interdit en Europe.

Y a-t-il donc quelque chose qui cloche dans le processus d’homologation des pesticides? Pourquoi ces pesticides se trouvaient-ils sur le marché?

La question m’a été posée plusieurs fois.

Et la réponse est complexe.

D’abord, la plupart de ces substances sont de “vieilles” molécules. Elles ont été mises sur le marché dès les années 1960/70, soit bien avant les premières procédures d’homologation, qui datent des années 1990. Il n’y avait à cette époque pas de réelle prise en compte des effets toxiques, co-latéraux, des pesticides.

Le risque que présente ces substances a bien sûr été ré-évalué depuis. Mais la procédure de ré-évaluation n’est pas accessible pour les chercheurs et ils ne peuvent pas se prononcer sur la question.

Prenons le cas de l’herbicide atrazine, utilisé pendant de nombreuses années sur les cultures de maïs. Il a été retiré du marché européen en 2003. Une discussion a également eu lieu en Suisse, mais ni les scientifiques, ni le public, n’ont eu accès aux arguments pour et contre l’interdiction.

En 2002, le Conseil Fédéral répondait à une interpellation de  Giosué Galli Remo qui demandait son interdiction, qu’ “une interdiction totale de l’atrazine, comme en Allemagne, ne s’impose pas actuellement, ni pour des raisons de santé des personnes, ni pour des raisons d’écotoxicité. Il faut préciser aussi que les pesticides qui seraient utilisés en remplacement ne diffèrent pas beaucoup de l’atrazine, ni en termes de toxicité, ni en terme d’évolution dans l’environnement. A cela s’ajoute aussi qu’ils ne sont plus aussi facilement détectables dans l’environnement que l’atrazine.

En 2006, le Conseil Fédéral répondait à une motion de Josef Zisyadis qui demandait également son interdiction, que “la réévaluation de l’atrazine suit la procédure régulière en tenant compte entre autres des expertises européennes et devra aboutir avant deux ans à une décision concernant son utilisation dans les produits phytosanitaires“.

Cette substance a finalement été interdite en Suisse en 2012.

Ce manque de transparence, également décrié pour l’homologation elle-même, est problématique. Il ne permet pas un débat ouvert autour de la question du risque toxicologique et écotoxicologique des vieilles substances chimiques.

Mais il faut aussi savoir que même quand ce débat a lieu, il est souvent très difficile de retirer une substance qui est déjà sur le marché. On voit les controverses générées par l’herbicide glyphosate ou l’additif bisphenol-A.

Un autre point important est l’accumulation de connaissances avec le temps. Souvent, plus une substance est étudiée, plus on découvre son potentiel toxique. C’est le cas du glyphosate qui a été classé en 2015 comme potentiellement cancérogène par le CIRC (Centre International de Recherche sur le Cancer, agence de l’OMS), alors qu’il est utilisé depuis les années 1970.

Dans le cas du chlorothalonil, il s’agit d’un autre problème. C’est l’un de ces produits de dégradation, régulièrement détecté dans l’eau potable, qui a mené à son interdiction. Or les produits de dégradation font rarement l’objet de tests spécifiques dans la procédure homologation.

On le voit avec ces exemples, nous sommes en train de faire le tri dans un héritage qui date de ce que l’on appelé la révolution verte. Après la deuxième guerre mondiale, les techniques agricoles ont été révolutionnées notamment avec l’utilisation de plus en plus importante d’engrais et de substances phytosanitaires.

Il a fallu attendre des lanceurs d’alerte comme Rachel Carson pour que les risques soient pris en compte, ce qui a mené au législations régulant la mise sur le marché des pesticides dès les années 90.

Mais même à cette époque, le problème n’était pas encore connu. C’est avec les avancées faites par les méthodes d’échantillonnages et les méthodes d’analyses chimiques que l’on a pu mettre en évidence, dès les années 2000, l’ampleur de la pollution de l’environnement par les pesticides.

Dès ce moment, on aurait pu et dû faire le tri. Mais comme je l’ai mentionné plus haut, il est malheureusement très difficile de retirer une substance du marché. Les controverses autour de la toxicité humaine et environnementale peuvent durer des années avant une prise de décision.

Il semble cependant qu’actuellement le contexte politique soit plus favorable à l’interdiction de pesticides problématiques.

Mais est-ce que les procédures d’homologation, mises en place dès les années 1990, ont diminué le risque de trouver des pesticides problématiques sur le marché?

Il n’existe pas de statistiques sur le sujet. Mais certainement qu’elles ont joué un rôle de garde-fou, car le nombre de nouvelles substances a été fortement réduit. Au point que certains ont parlé de frein à l’innovation.

Cependant, même les substances “nouvelles” peuvent poser problème, comme les néonicotinoïdes mis en cause dans la disparition des abeilles.

Ce sont des molécules qui passent au travers du filet.

Car la procédure d’homologation est standardisée et focalise sur un nombre de tests restreints. Pour l’écotoxicité aquatique, une à deux espèces d’algues sont testées, une espèce de microcrustacés et une ou deux espèces de poissons. C’est sur cette base que l’on évalue le risque pour les centaines d’espèces des lacs et cours d’eau. Les chances sont donc grandes de “louper” quelque chose.

Tous ces exemples montrent que la procédure d’homologation des pesticides n’est pas idéale. Et le manque de transparence qui l’entoure n’est pas le moindre des problèmes.

Et pourtant, malgré tous ces biais, comme déjà mentionné, cette procédure joue certainement un rôle important pour limiter le nombre de substances problématiques sur le marché.

Dans d’autres domaines, où les réglementations sont plus faibles voire inexistantes, le flou règne. Surfactants, cosmétiques, colorants, additifs, nous les utilisons quotidiennement sans connaître, le plus souvent, ni le risque pour la santé, ni celui sur l’environnement.

Ainsi le dioxyde de titane, un additif utilisé dans l’alimentation (E171) est suspecté de créer des lésions au niveau de l’intestin, lésions qui pourrait conduire à des cancers comme le soulignait le Monde en 2017 déjà. L’émission A Bon Entendeur y a consacré un excellent reportage début décembre 2019.

Le dioxyde de titane a été classé comme cancérigène probable par le CIRC en 2006 déjà.  Les enfants y sont particulièrement exposés car il est présent dans les bonbons et dans les dentifrices, qu’ils avalent le plus souvent au lieu de les recracher. La France va l’interdire dès 2020 comme additif.

Or je n’entends aucun débat en Suisse à ce sujet.

A mon sens, les discussions qui ont lieu actuellement autour de l’utilisation des pesticides sont cruciales. Et il est réjouissant de voir que des substances particulièrement problématiques sont enfin interdites. Et que les procédures de mise sur le marché sont questionnées.

Mais il ne faut pas oublier que les pesticides ne sont que la pointe de l’iceberg. Ces discussions peuvent avoir lieu car se sont les substances pour lesquelles on a le plus de données de toxicité et d’écotoxicité, et ce sont également les plus réglementées.

Il est donc crucial que l’exemple des pesticides puisse amener à réfléchir à la procédure d’autorisation de toutes les autres substances chimiques et aux critères d’interdiction quand c’est nécessaire.

 

 

Du poison au paradis

Au cours des 150 dernières années, la plupart des cours d’eau de Suisse ont été canalisés et de nombreux sites naturels ont disparus.

En effet, si nous avons toujours eu besoin d’eau pour vivre, cette dernière peut également présenter un danger lors des inondations. Pour cette raison, mais aussi pour créer de l’énergie ou pour construire, les populations ont cherché à modifier le tracé naturel des cours d’eau. De nombreuses rivières ont ainsi été canalisées ou mises sous tuyau.

Cette modification du tracé des rivières n’a pas été sans conséquences sur l’écologie aquatique. En effet, les cours d’eau qui étaient des mosaïques d’habitats (zones rapides, calmes, gravillons, sédiments fins, etc…) sont devenus des canaux longitudinaux monotones.

Par exemple des poissons comme la truite, qui ont besoin d’un lit de gravier pour pondre, peuvent difficilement se reproduire dans un canal. De même les larves d’insectes, qui se cachent dans les fonds de rivière, ne réussissent pas à s’implanter dans ce même canal.

En 1998, la sonnette d’alarme était tirée. Plusieurs indicateurs montraient que les populations de poissons étaient menacées en Suisse. Les relevés indiquaient une diminution des prises de truites allant jusqu’à 50 % depuis les années 1980, l’habitat dégradé et la pollution étant des facteurs causals robustes.

Entre 1997 et 2008, l’état de 65’000 km du réseau hydrologique suisse a été évalué par l’Office fédérale de l’environnement. La Figure 1 présente l’état de la situation en 2009. Les graphiques montrent que plus de 75% du réseau d’eau en zone urbaine est très affecté, artificiel ou souterrain. Difficile pour la biologie de faire sa place.

 

Figure 1: Etat hydromorphologique des rivières en Suisse par zones en 2009 : (a) urbaine, (b) agricole et (c) autre. I = naturelle (bleu), II = peu affectée (vert), III = très affecté (jaune), IV = artificiel (rouge) et V = souterraine (magenta). Source : (Office fédéral de l’environnement 2009).

Sur la base de ce constat et suite à la modification de la Loi sur la protection des eaux en 2011, le gouvernement suisse a prévu la restauration de 4’000 km de rivière d’ici 2090. La renaturation implique le rétablissement des fonctions naturelles et la restauration de l’habitat pour obtenir une faune et une flore diversifiées. 307 km de rivières avaient déjà été renaturés en 2014.

Mais la restauration est un travail colossal et très coûteux.

De plus, rendre à la rivière sa place implique de prendre du terrain sur le milieu urbain, ou sur les terres agricoles, ce qui n’est pas toujours très simple.

S’y ajoute un autre problème, mis en évidence récemment par des chercheurs allemands dans leur article “Poison au paradis”. Ces auteurs montrent que le succès des renaturations n’est peut-être pas toujours au rendez-vous, ceci au vu de la pollution chimique de l’eau, et surtout des sédiments, dans les zones renaturées.

En effet, les activités humaines dans les bassins versants des cours d’eau génèrent une pollution diffuse dans la rivière. Le ruissellement sur les routes en milieu urbain entraîne des métaux issus de l’abrasion des véhicules, du mobilier urbain ou des toitures, vers les grilles d’égouts, puis vers les cours d’eau. Il entraîne également des pesticides utilisés dans les jardins, et bien d’autres polluants. En zone agricole, des pesticides, toujours, sont également emmenés jusque dans les rivières lors des pluies.

Or cette pollution est rarement mesurée avant une renaturation. Les évaluations des corrections des cours d’eau tendent à se concentrer sur les modifications de l’écomorphologie, soit du lit du cours d’eau.

Les chercheurs se sont donc penchés sur le cas de la rivière Nidda, en Allemagne. Cette rivière a un bassin versant de 2000 km2, avec une importante pression agricole et industrielle. Ils ont comparé la toxicité de l’eau et des sédiments prélevés dans une zone renaturée, avec celle d’échantillons pris dans une zone peu impactée en amont de la rivière. Ils ont ainsi montré, en laboratoire, que les organismes biologiques étaient fortement impactés par les échantillons provenant de la zone renaturée, alors qu’ils ne l’étaient que peu par ceux provenant de la zone en amont.

Pour les auteurs allemands, la pollution est un facteur de stress persistant pour le cours d’eau, ce qui peut limiter la récupération de la biologie dans les zones renaturées.

Si on veut donner une chance aux écosystèmes des rivières, il semble donc important de re-créer des habitats, mais également d’assainir le bassin versant. Cela passe donc par une réflexion sur les mesures qui peuvent être prises pour limiter les rejets vers les eaux

Sinon, il y a de fortes chances que la biologie ne se réapproprie pas des zones qui, bien que paraissant naturelles, restent toxiques.

 

Références:

Brettschneider, DJ, Misovic A, Schulte-Oehlmann U, Oetken M & Oehlmann J. 2019. Poison in paradise: increase of toxic effects in restored sections of two rivers jeopardizes the success of hydromorphological restoration measures. Environmental Sciences Europe. 31:36.

Office fédéral de l’environnement (OFEV). 2009. Ecomorphologie des cours d’eau suisses: Etat du lit des berges et des rives. Résultats des relevés écomorphologiques (avril 2009). Confédéderation suisse, Berne.

Les pesticides dans nos ménages

Le 7 octobre 2019 un rapport de l’ANSES* sur l’utilisation des pesticides dans les ménages est sorti sans vraiment être relayé du côté suisse.

Pourtant ce rapport est extrêmement intéressant à plus d’un titre.

L’étude, appelée Pesti’home, a été réalisée en 2014 sur un échantillon représentatif de quelques 1500 ménages français. Elle visait à comprendre l’usage des pesticides dans le quotidien des Français.

Il en ressort que plus de 75% des ménages ont utilisé au moins un pesticide dans l’année précédent le sondage.

Dans 84% des cas, il s’agit d’insecticides contre les insectes volants ou rampants, contre les puces/tiques pour les animaux domestiques ou contre les poux. La moitié des sondés en utilisent au moins 3 fois par an.

Environ 20% des foyers utilisent des herbicides et fongicides dans les espaces extérieurs (jardins, balcon) et ceci plus de 2 fois par an.

Enfin les répulsifs anti-moustiques sont utilisés 6 fois par an par la moitié des ménages et plus de 25 fois par un quart des ménages français.

Ce qui m’a particulièrement interpellée, c’est que l’ANSES relève que les précautions d’emploi lié à l’utilisation de ces substances toxiques ne sont pas assez connues et suivies.

Par exemple “environ un tiers des ménages ne lit jamais les indications des emballages des anti-acariens et anti-rongeurs et un quart d’entre eux ne les lit jamais pour les produits contre les insectes volants et rampants“**.

Tout aussi problématique, l’enquête montre que la majorité des utilisateurs ne savait pas comment se débarrasser des pesticides. “60% des ménages jettent leurs produits inutilisés à la poubelle et seulement 31% les déposent à la déchetterie“.

Et plus grave, “plus d’un quart des ménages avaient dans leur stock au moins un produit de protection des plantes interdit à la vente.”

Je ne pense pas que ce constat serait très différent en Suisse, comme le montrait un reportage du TJ en mai 2019.

Moins de la moitié des personnes interrogées dans ce reportage savaient que l’application des pesticides était interdite en Suisse sur les terrasses, les parkings ou les toitures.

Et pourtant, l’utilisation de pesticides dans les ménages n’est pas inoffensive. Ni pour notre santé, ni pour l’environnement.

Prenons le cas des insecticides que l’on utilise pour les plantes d’intérieur. Certains contiennent de la cypermethrine, un insecticide qui agit sur le système nerveux des insectes. Bien que moins toxiques pour l’homme que leur prédécesseurs les organophosphates, les pyrethrinoïdes n’en restent pas moins des substances pesticides auxquelles notre exposition devrait être limitée.

De plus, la cypermethrine est très toxique pour les microcrustacés et les amphibiens. Verser le reste de son récipient dans l’évier peut avoir des conséquences désastreuses sur le milieu aquatique. Et au bout de la chaîne sur l’eau potable.

D’autre produits pour plantes d’ornements contiennent des néonicotinoïdes comme l’acétamipride. Cette famille de substances est actuellement controversée pour leur effets sur les pollinisateurs. Et l’acétamipride est interdit en France depuis 2018. Mais pas en Suisse…

Spayer ses plantes d’appartement contre les cochenilles ou autres araignées n’est donc pas anodin!

Or ces produits insecticides sont en vente libre. Et aucune formation n’est demandée au quidam qui veut les utiliser.

Au vu des risques pour la santé et l’environnement, je trouve ça grave!

Pour le jardinage également, ces produits sont en vente libre. Or qui n’a pas envie de récolter de beaux fruits et légumes après avoir passé tant de temps à les bichonner.

Une étude que nous avions menée avec des étudiants en 2006 dans différents jardins communaux nous avait inquiétée. Nombre de personnes interrogées ne savait pas ce qu’elles utilisaient comme pesticides, et surtout, ne lisaient pas les mode d’emploi.

Or, il est très facile de surdoser un produit. Ceux-ci doivent souvent être dilués avant emploi, mais la dilution elle-même nécessite le matériel adéquat et quelques efforts de calculs.

Cette surdose peut empoisonner les sols, les eaux (en milieu urbain, les eaux de pluies rejoignent vite les rivières) ou même sa propre santé. En effet, on s’y expose lorsqu’on les applique (souvent sans masque et sans gants) et lorsque on mange ses fruits et légumes.

Je pense pour ma part que les pesticides ne sont ni nécessaires sur nos plantes d’intérieur, ni dans nos potagers. Certes, ils peuvent permettre un meilleur rendement, mais au prix de la pollution de l’air que nous respirons à l’intérieur comme à l’extérieur, de la pollution de nos eaux ou de nos sols.

Un mot encore sur les anti-moustiques***. La plupart contiennent du DEET, une substance qui agit comme répulsif et non comme insecticide. Pour l’instant, elle ne semble pas très toxique pour la santé et l’environnement, mais on a très peu de données à disposition. Il est cependant recommandé de l’éviter sur les enfants.

Il existe également des anti-moustiques avec de réels insecticides. C’est le cas de certains diffuseurs qui contiennent des pyrethrinoïdes dont j’ai mentionné les effets plus haut. Sachant qu’ils diffusent toute la nuit, il faut bien réfléchir avant de les utiliser.

 

 

* ANSES: Agence nationale de sécurité sanitaire, de l’alimentation, de l’environnement et du travail en France

** Toutes les citations sont issues de l’actualité du 07.10.19 publié par l’ANSES.

*** Voir l’article de Que Choisir: Antimoustiques