Une désinfection sans risque?

La désinfection des mains fait partie des gestes barrières dans la protection contre la pandémie actuelle. Le but n’est pas ici de remettre en cause ce principe que j’applique moi-même chez nous lors de chaque maladie (gastro, grippe ou autre).

Par contre j’aimerais discuter des désinfectants qui peuvent être utilisés. Et des risques que certains peuvent poser.

Mais d’abord à quoi cela sert-il d’en utiliser?

Un désinfectant sert à détruire les pathogènes: virus et bactéries principalement.

De loin, les bactéries sont les plus difficiles à éliminer. Elles sont capables de développer tout une série de mécanismes pour s’adapter et devenir résistantes à une ou plusieurs substances chimiques. Et donc avec le temps, ces substances ne sont plus efficaces.

C’est le problème de plus en plus d’antiobiotiques. De nombreuses bactéries sont devenues multi-résistantes et il n’y a plus beaucoup de médicaments qui peuvent venir à bout de certaines souches d’Escherichia coli ou de staphylocoque doré. L’OMS parle de l’entrée dans une ère post-antibiotiques.

Les désinfectants utilisés pour combattre les bactéries doivent donc contenir des substances chimiques très efficaces, voir il doivent les combiner.

Pour éliminer un virus, tel que le Covid 19, c’est plus simple. Il s’agit de dissoudre la couche de graisse qui le protège. Ce pourquoi un bon lavage des mains avec un savon gras est suffisant. L’alcool est également efficace.

Malheureusement, les désinfectants que l’on trouve sur le marché ne sont pas dédiés uniquement à la lutte contre les virus. Ils contiennent donc fréquemment des substances très puissantes dont les effets sur l’homme et sur l’environnement ne sont pas anodins. Surtout si ils sont utilisés très fréquemment comme actuellement.

Voici deux exemples.

Prenons d’abord la familles des sels d’ammoniums quaternaires. Ils sont beaucoup utilisés comme tensioactifs, mais également comme biocides désinfectants.

Certaines molécules contiennent du chlore, comme le chlorure de benzalkonium (ADBCA). Bactéricide, il a également une activité spermicide, ce qui fait qu’il est utilisé dans certaines crèmes contraceptives.

Un petit tour dans les commerces environnants m’a montré que beaucoup de désinfectants proposés à l’entrée des magasins contiennent du chlorure de didecyldimethylammonium (DDAC), un autre de ces sels, toujours chloré.

Or les sels d’ammoniums quaternaires sont sous la loupe des chercheurs depuis quelques années déjà. On les soupçonne fortement d’être des perturbateurs hormonaux. En 2014, des chercheurs de Virigina Tech montrent que la fertilité des souris est affectée par l’ADBCA et le DDCA. Trois ans plus tard, la même équipe montre que ces substances provoquent des malformations chez les bébés souris.

C’est inquiétant. D’autant que leur utilisation augmente. C’était déjà le cas avant la pandémie, puisque les sels d’ammoniums quaternaires ont remplacé, dans les cosmétiques, une autre substance problématique, le triclosan (nous y reviendrons).

Mais ces sels sont encore beaucoup plus utilisés depuis mars 2020.

Une étude menée en 2020 par l’Université de l’Indiana aux Etats-Unis a analysé la poussière d’appartements dans lequels une désinfection plus ou moins poussée était effectuée. La quantité de sels d’ammoniums quaternaires était proportionnelle à leur utilisation. Avec une médiane de 1300 ng/g de poussière (somme de 18 sels communément utilisés). Les plus hautes concentrations se trouvant dans les appartements “les plus désinfectés”.

Or la poussière est une voie non négligeable d’exposition chez l’homme. Notamment pour les petits enfants qui sont souvent au niveau du sol.

Autre molécule. Je vous ai parlé plus haut d’un autre biocide, le triclosan. Il s’agit d’un organochloré, comme le DDT qui a fait l’objet du livre de Rachel Carson et qui a conduit aux premières réglementations sur les pesticides.

En  2017, le Temps titrait sur les dangers du triclosan. Perturbateur endocrinien, il est également mis en cause dans les cas d’inflammation du côlon pouvant déboucher sur des cancers.

Alors que son usage était en diminution, le triclosan est revenu en force avec la pandémie. Certains produits contiennent jusqu’à 10mg/ml de triclosan, mais ils devraient être réservés à un usage médical.

C’est d’ailleurs un des problème. Des produits à usages médicaux se retrouvent à être utilisés au quotidien par tout un chacun. Qui n’est pas forcément au fait des risques que ces substances peuvent poser pour la santé.

Et l’environnement dans tout cela?

Toutes les substances que nous appliquons sur la peau ou sur les surfaces finiront dans l’air ou dans l’eau. Il serait donc intéressant de monitorer le triclosan ou les sels d’ammoniums quaternaires dans les eaux usées pour voir si leurs concentrations ont augmenté depuis les derniers mois.

Pour l’instant je n’ai pas vu d’études dans ce sens.

En terme de risque, ces substances présentent les mêmes dangers pour les espèces de l’environnement, notamment les vertébrés, que pour la santé humaine. S’agissant de perturbateurs hormonaux, ils peuvent avoir des effets sur la fertilité.

Alors que faire? D’un côté on nous recommande fortement de nous désinfecter les mains fréquemment, et d’un autre côté, beaucoup de produits désinfectants contiennent des substances qui ne sont pas sans danger pour la santé et l’environnement, à long-terme.

Personnellement, j’ai choisi de me laver les main avec un savon gras simple si c’est possible. Si ce n’est pas possible, j’ai toujours un flacon de désinfectant simple, à base d’alcool, que j’utilise lorsque je dois désinfecter mes mains ou celles de mon fils.

Je pense cependant qu’il faudrait des règles beaucoup plus claires sur les désinfectants à usage régulier, notamment pour ceux qui sont utilisés dans les écoles et dans les crèches.

Des désinfectants sans substances problématiques existent. Ils devraient être privilégiés dans les lieux qui accueillent des personnes sensibles comme les enfants. Il en va pour moi de leur santé à long-terme.

Et l’environnement s’en portera également mieux.

 

Référence:

Zheng G. 2020. Indoor exposure to desinfecting chemicals during the Covid-19 pandemic. Remote SETAC Conference USA.

 

 

 

 

 

Nathalie Chèvre

Nathalie Chèvre

Nathalie Chèvre est maître d'enseignement et de recherche à l'Université de Lausanne. Ecotoxicologue, elle travaille depuis plus de 15 ans sur le risque que présentent les substances chimiques (pesticides, médicaments,...) pour l'environnement.

8 réponses à “Une désinfection sans risque?

  1. Je ne comprends pas cette mise en garde à propos du “chlore”, s’agissant de l’anion chlorure, quasiment ubiquitaire dans l’alimentation. Cf. le chlorure de sodium, NaCl, autrement dit le sel de cuisine, dont l’abus est certes nocif, mais plutôt à cause de l’excès du cation sodium. Parler d’un produit “chloré” s’agissant de substances où le chlore figure en tant qu’anion chlorure et pas comme atome lié par une liaison covalente me paraît un abus de langage.

    1. Oui vous avez raison. Ma terminologie pourrait être modifiée. Dans notre domaine, nous utilisons communément le terme de “substances chlorées” pour les organochlorés, les PCBs, etc… qui sont des substances très persistantes, toxiques et bioaccumulables.
      Mais toutes les substances contenant du chlore, comme le chlorure de sodium que vous citez, ne sont pas toxiques.

  2. Bonjour,

    Bon, j’ai lu votre article.
    Peut-être bien que vous avez raison, je n’ai pas les connaissances pour en juger.
    Par contre, en cette période pas toujours évidente, je trouve que ce genre d’article n’aide en rien.

    Les “antitout” et “Covidiot” s’emparent de ce genre d’article pour asseoir leurs croyance.

    Mais en fait, quel choix avons-nous ?

    Trouver du désinfectant pour les mains “Bio”

    Ne pas utiliser de désinfectant

    Utiliser celui qu’on trouve, qui n’est pas parfait, mais qui a le mérite de m’aider à lutter contre ce virus.

    Je pense que mon choix est vite fait !

    Proposer un contenu qui dénigre quelque chose, c’est bien. Apporter une solution au problème, c’est mieux.
    Vous avez écrit : “Des désinfectants sans substances problématiques existent”
    J’aurai préféré : ” ces marques là, vendues ici et là, ne contiennent pas de produits nocifs”

    Une belle journée à vous

    1. Cher Monsieur, j’entends vos arguments et je comprends bien la confusion qui règne actuellement. Je n’ai pas conseillé de ne pas se désinfecter, et j’ai proposé des pistes de solutions dans la limite de ce que je peux écrire dans ce blog (je ne peux pas faire de publicité). Par exemple, il est effectivement possible de choisir un produit ne contenant pas les substances décrites (dans la liste des ingrédients inscrits sur le produit). Ces désinfectants sont généralement à base d’alcool. Cependant, le consommateur ne peut effectivement pas tout faire. Il serait donc important que les organes de protections des consommateurs se penchent sur ces produits et donnent des conseils plus ciblés. De même, que des décisions soient prises pour les écoles. Car si les perturbateurs hormonaux ont quelques effets sur nous les adultes, c’est surtout les enfants qui y sont sensibles. Et il me paraît urgent de s’en préoccuper.

    2. Cet article aide oui, car on ne sort pas d’une crise en en provoquant une autre! Il est bon de savoir que l’usage de désinfectants est nocif pour l’environnement et de se le rappeler. Au moins pensera-t-on à ne pas le gaspiller. Notre vigilance et notre responsabilité peuvent au moins s’exercer là.

    3. Un petit cube de savon de Marseille dans un petit sachet transportable et une bouteille d eau. C’est plus efficace plus propre et moins nocif pour la santé et pour la biodiversité.

  3. Bonjour !
    Merci pour ces informations très intéressantes.
    Avez-vous une recette maison à conseiller ? C’est plutôt compliqué de regarder les compositions, sans parler du fait que partout où on nous oblige à en utiliser je ne suis pas sûre que le contenant correspondent au contenu… Merci d’avance et bon dimanche ,

    1. Bonjour,

      je ne connais malheureusement pas de recette “maison”. Vous pouvez vous renseigner en pharmacie. Normalement ils ont des formules maison. Sinon pour les endroits où on est obligés d’en utiliser, j’ai toujours le mien sur moi. J’utilise celui-là.

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