Méditation : quel rapport entre Descartes et nos pratiques contemporaines ? (Cogito#ergo sum)

Illustration : Nelly Damas pour Foliosophy

 

Si je ne méditais pas deux heures par jour, jamais je n’aurais pu écrire de livres comme Homo sapiens.” 

Yuval Noah Harari, 21 leçons pour le XXIe siècle 

Combien de lecteurs, à très bon droit épatés par Homo sapiens, « succès planétaire », « Bible de l’humanité », lecture de chevet des plus grands en passant par Steve Jobs et Obama, ont-ils embrayé sur la lecture de 21 leçons pour le XXIe siècle ? Combien parmi ces derniers sont-ils allés jusqu’au dernier chapitre, la 21e  leçon, intitulée “méditation” ? 

“(…) Depuis 2000 (…), nous apprend Harari, superman en culture générale,  surhomme en connaissances anthropologiques, philosophiques, politiques et as toutes catégories en capacité de synthèse, j’ai commencé à méditer deux heures par jour (…)  Sans la concentration et la clarté qu’apporte cette pratique, je n’aurais pas pu écrire des livres comme Homo sapiens ou Homo Deus” (YNH) 1

Une activité pour babas largués et ennuyeux emperruqués ? 

Je crois important d’entendre cette confession, que Yuval Noah Harari présente d’ailleurs comme telle2, conscient de prendre un risque d’image par ce plaidoyer, à la fois autobiographique et scientifique, de la pratique intense, quotidienne, d’une activité qui évoque, peut-être surtout pour nos imaginaires occidentauxtantôt les errances pailletées de nirvanas de pacotilles vendus par des gourous grands perdants de la marche économique du monde, tantôt les rêveries poussiéreuses de philosophes aussi emperruqués que vieillis, mi-religieux, mi-hallucinés, calfeutrés contre leur poêle. Un être quelque part entre le méditant illuminé baba, et le penseur casse-pied. Rien de très folichon. On mesure le courage de Harari. 

Le dénominateur commun de toutes les formes de méditation 

Entre l’Orient et l’Occident et tout autour de la planète, la méditation renvoie à une pratique mentale qui consiste en une attention portée sur un certain objet, que ce soit au niveau de la pensée, des émotions ou du corps. Il s’agit de penser intensément, de sentir intensément ou d’être intensément conscient, de faire le vide autour de l’objet de méditation. Les objets et les techniques, qui se comptent sans doute par centaines, ont ce cœur commun. 

Quand le père du rationalisme médite 

René Descartes fut l’un de ces méditants, et non des moindres. N’est-on pas interpellé à l’idée que le mathématicien inventeur des coordonnées (abscisses et ordonnées) qui portent son nom, père de la géométrie analytique, penseur rationaliste par définition, ait commis un célébrissime ouvrage intitulé “Méditations métaphysiques”, ajoutant, par l’adjectif, une couche supplémentaire d’improbable mysticisme ? 

Comme les grandes œuvres symphoniques, les Méditations métaphysiques ouvrent sur un ensemble de mesures qu’on reconnaîtrait entre mille. Qu’on réécoute sans se lasser. Descartes a une belle plume. Précise, rigoureuse, dense, imagée. Il ne vise rien moins que la découverte de la vérité, la nature de Dieu et celle de l’âme humaine, ou, traduit dans une terminologie plus conforme à notre XXIe siècle, le rapport de l’esprit humain avec ce qui « est », avec ce qui donne sens à ce qui est. Bien sûr, Descartes est déiste, ou croyant, comme on voudra, à moins que ses serments répétés en l’assurance de l’existence d’un Dieu créateur conforme aux canons ne soit une ruse pour penser sans être inquiété par le clergé. Après tout, Descartes, à peu près en même temps que  Galilée, en était arrivé à la conclusion que le géocentrisme était une erreur. Déniaisé par le sort réservé à l’illustre physicien, il renoncera à la publication de ses propres conclusions, renforçant la formule qui signe tout son travail : ”Larvatus prodeo”, j’avance masqué. Car son Dieu pourrait ne pas être du tout celui des théologiens, mais une instance qui rend compte de l’univers et de tout ce qui existe, et la nature, dans son acception métaphysique, de l’Etre. Rien que ceux qui réfléchissent ne puissent entendre aujourd’hui. Harari en témoigne lui aussi :  

“Le monde académique m’a équipé d’outils très puissants pour déconstruire tous les mythes que les humains ont créés, mais il ne m’a fourni aucune réponse satisfaisante en ce qui concerne les grandes questions de l’existence”. (YNH)

Descartes était lui-même dans un sérieux moment de remise en question, convaincu de la nécessité, sans attendre Derrida, de déconstruire les mythes qui minaient le savoir de son temps : 

“Il y a déjà quelque temps que je me suis aperçu que, dès mes premières années, j’avais reçu quantité de fausses opinions pour véritables”. (Méditation première)

Le doute méthodique pour comprendre qui nous sommes

Et Descartes de mettre en branle la puissante machine du doute méthodique, entendez “du doute comme méthode de travail”. Descartes est tout sauf un sceptique. Sur combien de copies d’élèves ai-je dû préciser, dans la marge de leurs dissertations, face à un péremptoire “Descartes doute de tout”, un non moins assuré : Descartes ne doute pas. Il passe en revue les modes par lesquels l’esprit humain connaît en disqualifiant, momentanément, ceux qui ne sont pas absolument et à coup sûr toujours certains.

Écoutons René, aujourd’hui un peu malaimé après qu’Antonio Damasio a fait fortune en montrant son erreur.4 

  1. 1er cercle de certitude : tout ce que j’ai appris, je l’ai appris de mes sens. Or, je sais que les sens peuvent tromper. (Chacun connaît les illusions d’optique). Donc, les sens ne peuvent assurer un fondement certain de la connaissance. Si bien que, dans ma méthode, je fais comme si mes sens n’existaient pas. 
  1. 2e cercle de certitude : le fait que je suis bien “moi”, dans le lieu où je suis présentement, “assis près du feu, vêtu d’une robe de chambre…”  (Il ne faisait pas chaud dans les chaumières et les sources de chauffage n’étaient pas dissimulées dans le sol ou réglées à distance). Certitude puissante, en effet : ” Comment est-ce que je pourrais nier que ces mains et ce corps soient à moi ?”. Et pourtant… il m’est arrivé, en rêve, de sentir que j’étais autre que je ne suis avec le même sentiment d’assurance. De même, certains insensés se croient, à l’état de veille, autres qu’ils ne le sont. Qui pourrait m’assurer que ce n’est pas mon cas ? Dans le doute, j’exclus donc, dit à peu près Descartes, le sentiment de mon être-là comme certitude. 
  1. 3e cercle de certitude : qu’en est-il donc de ces objets qui sont dans notre pensée et servent, sinon de cadre de perception, déjà disqualifié dans notre cheminement (exit par conséquent la physique, l’astronomie, la médecine), mais de cadre de compréhension telles que la notion de grandeur, de quantité, de nombre, au sens mathématique :”(…) que je veille ou que je dorme, deux et trois joints ensemble formeront toujours le nombre de cinq. Descartes pourrait s’en tenir à cette conviction forte. C’est compter sans son sérieux méthodique : puisque parmi les idées qui lui ont été inculquées en figure une qui lui fait penser qu’il existe une transcendance omnipotente et que, de cette omnipotence, rien ne l’assure qu’elle ne puisse faire en sorte que nous nous trompions chaque fois que nous sommes certains de quelque choseil voit que la certitude n’est pas complète. Mais Descartes ne peut – les curés veillent – même à titre méthodologique, envisager un dieu trompeur. Qu’à cela ne tienne. C’est un malin génie qu’il conçoit, un être qui nous trompe alors même que nous sommes investis de toute certitude y compris de celle des mathématiques.  

Je supposerai donc qu’il y a, non point un vrai Dieu, qui est la souveraine source de vérité, mais un certain mauvais génie (…). Je penserai que le ciel, l’air, la terre, les couleurs, les figures, les sons et toutes les choses extérieures que nous voyons ne sont que des illusions et des tromperies (…) Je me considérerai moi-même comme n’ayant point de mains, point d’yeux, point de chair, point de sang, comme n’ayant aucun sens, mais croyant faussement avoir toutes ces choses. Je demeurerai obstinément attaché à cette pensée ; et si, par ce moyen, il n’est pas en mon pouvoir de parvenir à la connaissance d’aucune vérité, à tout le moins il est en ma puissance de suspendre mon jugement.” (Première méditation)

La méditation comme fenêtre d’observation de l’esprit 

Que reste-t-il, dans cette réduction où s’éteignent, dans un doute croissant, hyperbolique “pénible et laborieux” concède Descartes, véritable écrivain comme on vient de le voir, les certitudes dont nous tissons notre moi, notre monde, notre compréhension de son fonctionnement ? Avant d’y venir, avant de plonger bravement dans l’explication du cogito # ergo sum, ce qui frappe, c’est la similitude avec ce qui est à l’œuvre dans l’expérience de Harari et de la plupart des méditants de ce siècle : ce mouvement qui consiste à considérer ce qui fait le fonctionnement de notre esprit, à prendre conscience des objets qui l’occupent, à observer, comme de l’extérieur, les mouvements de l’esprit, le bouillonnement des pensées rebelles qui l’assaillent sans son consentement : 

“Si vous essayez d’avoir une observation objective de vos sensations, la première chose qui vous frappe, c’est de constater à quel point l’esprit est sauvage et impatient.” (YNH)5

Cogito ergo sum 

La butée sur laquelle le doute méthodique cesse, le fond contre lequel le plongeur philosophe amorce sa remontée, c’est la conscience qu’il se passe quelque chose d’absolument incontestable au moment où nous doutons : étant CONSCIENT de douter, je SAIS que je SUIS CONSCIENT et je sais que je SUIS, que mon existence est réelle, au moins au moment où je suis conscient que je doute, ou que je suis conscient que je sens, conscient que je veux, que j’affirme, que je nie. Et cette certitude-là, personne, même pas le malin génie, ne peut me l’enlever.  

Tentez l’exercice dans votre chambre, éteignez les unes après les autres les certitudes dont vous êtes généralement construits : le processus est imparable… et est assez comparable à cette indubitable réalité qui nous fait sentir que, quoi que nous soyons, nous le sommes dans le mouvement ininterrompu de notre respiration à partir duquel tout le reste s’organise, à commencer par le sentiment d’être ici et maintenant. 

N’essayez pas de faire quoi que ce soit (…) N’essayez pas de contrôler votre respiration ou de respirer d’une manière particulière. Contentez-vous d’observer la réalité du moment présent, quelle qu’elle puisse être.6 (Le maître de méditation à Harari) 

Les liens corps/esprit : une thématique pour le XXIe siècle 

On forcerait par trop la comparaison en allant au-delà. Il est vrai que Descartes, et c’est l’erreur qu’on lui attribue communémentfait du corps et de l’esprit deux entités résolument distinctes, sans s’embarrasser à expliquer comme corps et esprit fonctionnent de concert, même s’il a pressenti qu’il était un peu court sur la question et deviné qu’un immense travail demeurait à faire sur l’interface corps/esprit :

La nature m’enseigne aussi par ces sentiments de douleur, de faim, de soif, etc, que je ne suis pas seulement logé dans mon corps, ainsi qu’un pilote en son navire, mais outre cela, que je lui suis conjoint très étroitement et tellement confondu et mêlé, que je compose un seul tout avec lui”, (Méditation sixième) 

C’est que corps et esprit fonctionnent ensemble, nous le savons aujourd’hui sans avoir encore complètement intégré dans nos vies l’idée et ses conséquences. Il arrive qu’un pincement de cœur ou un tiraillement du ventre nous indiquent qu’une pensée triste ou une angoisse sont en passe de surgir dans notre esprit et nous n’ignorons plus que nos entrailles sont tapissées de neurones. 

La technique de Vipassana est fondée sur l’idée que le flot de notre esprit est étroitement lié aux sensations corporelles. Entre moi et le monde, il y a toujours les sensations du corps. Je ne réagis jamais aux événements du monde extérieur. Je réagis toujours aux sensations de mon propre corps. Quand la sensation est déplaisante, je réagis avec aversion. Quand la sensation est plaisante, j’en réclame davantage.” (YNH) 7

Les pensées, les sentiments et les sensations, même chez Descartes, sont constitutives de ce que je suis au monde : Mais qu’est-ce que donc que je suis ? Une chose qui pense. Qu’est-ce qu’une chose qui pense ? C’est-à-dire une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent.” (Méditation troisième) 

Occupé à faire le ménage dans la jungle des superstitions et faux savoirs, Descartes a commencé une salutaire table rase, débutée à la Renaissance, qui a trouvé son plein souffle avec les penseurs du XVIIe puis avec les encyclopédistes. Une autre époque, une autre latitude auraient fait surgir d’autres questions et auraient incité Descartes à investiguer autrement sa naissante intuition du lien entre le corps et l’esprit. Mais pris dans un schéma de compréhension, d’ailleurs précurseur pour son époque, qui n’invitait pas à aller dans ce sens, mort trop jeune, occupé sur presque tous les fronts de la science et de la pensée de la première moitié du XVIIe siècle, il ne l’a pas fait. 

Si les conditions et les années lui avaient été données pour comprendre en quoi notre esprit n’est pas “au corps comme le pilote l’est à son navire”c’est-à-dire comme une instance de commandement qui meut la marionnette mécanique de notre enveloppe matérielle, notre présent aurait été autre. 

Je ne doute pas alors que la méditation, métaphysique ou autre, serait entrée dans nos pratiques quotidiennes, dans nos recherches scientifiques, dans la formation donnée aux élèves, comme le seul lieu où l’esprit peut être attentif à lui-même. La méditation demeure en effet à ce jour la seule pratique où l’observation de l’esprit, dans sa manifestation, peut se faire indépendamment de nos recherches sur le cerveau. 8

 

◊◊◊

 

1.(…) Since (…) 2000, I began meditating two hours every day (…) Without the focus  and clarity of this practice, I could not have written Homo sapiens or Homo Deus 

2.“Having criticised so many stories, religions and ideologies, it is only fair that I put myself in the firing line too…” (YNH : 21 leçons)

3.“The academic world provided me with powerful tolls to deconstruct all the myths humans ever create, but it didn’t offer satisfying answer to the big questions of life. (YNH : 21 leçons)

4. Antonio Damasio : “L’erreur de Descartes

5. “If you try to objectively observe your sensations, the first thing you’ll notice is how wild and impatient the mind is.” 

6.Dont’ do anything (…) Don’t try to control the  breath or to breathe in any particular way. Just observe the reality of the present moment, whatever it may be. (YNH : 21 leçons)

7.The technique of Vipassana is based on the insight that the flow of mind is closely interlinked with body sensations. Between me and the world, there are always body sensations. I never react to events in the outside world. I always react to the sensations in my own body. When the sensation is unpleasant, I react with aversion. When the sensation is pleasant, I react with cravings for more”. (YNH : 21 leçons)

8.Meditation is any method for direct observation of one’s own mind”. YNH 

“Meditation is a tool for observing the mind directly.” NYH 

Marie-Claude Sawerschel

Marie-Claude Sawerschel

Après une carrière consacrée à l’éducation et à l’enseignement, Marie-Claude Sawerschel veut conjuguer la réflexion sur l’humain et les trésors de la philosophie. Parce que la philosophie est soluble dans les sciences, la politique, les arts, l’entreprise, le sport, dans la vie sous toutes ses formes et qu’elle n’est pas réservée aux seuls spécialistes.

4 réponses à “Méditation : quel rapport entre Descartes et nos pratiques contemporaines ? (Cogito#ergo sum)

  1. Magnifique texte sur la méditation ! Où l’on renoue le corps avec l’esprit, où se rapprochent l’Orient et l’Occident, où les penseurs actuels rejoignent les anciens, où l’on apprend même à méditer. Ainsi de ce conseil du maître de méditation à Harari :
    “N’essayez pas de faire quoi que ce soit (…) N’essayez pas de contrôler votre respiration ou de respirer d’une manière particulière. Contentez-vous d’observer la réalité du moment présent, quelle qu’elle puisse être.”

  2. Merci pour ce très intéressant exposé. Jusqu’ici, je n’avais lu que des extraits des livres de Harari, et ne suis donc pas qualifié pour les critiquer ou les juger. En revanche, je dois bien constater que plus j’avance dans ma lecture, plus j’ai de la peine à voir où l’auteur veut en venir. Fait-il vraiment oeuvre d’historien? Si son érudition et sa capacité de synthèse ne sont pas en cause, à sa lecture, sans doute très stimulante, on ne retire pas moins l’impression qu’il assène au fond des lieux-communs, comme lorsqu’il évoque l’avenir sombre que nous promet l’hégémonie du “Big Data” ou celui d’un “homo sapiens” devenu “homo Deus” malgré lui.

    Aux problèmes bien réels que pose le progrès technologique, que propose-t-il comme solutions? Aucune, sinon ses deux heures quotidiennes de méditation bouddhique, sorte de “cogitus interruptus” à la sauce vegane, dont le but ne serait pas de nous permettre de nous déconnecter et de faire une salutaire remise des compteurs à zéro, mais de créer en réalité un vide dans les esprits – la “tabula rasa” n’est-elle pas la première démarche de tout démagogue? – pour mieux les faire adhérer à ses propres vues. Pourtant il est encore incapable de formuler celles-ci avec clarté – sinon par quelques tours de haute voltige cérébrale, à la portée de n’importe quel journaliste un peu doué. L’effet de manchettes cache pourtant mal la vacuité du propos.

    Quant aux possibilités offertes par les nouvelles technologies, il n’en dit rien, sinon pour affirmer qu’en faisant disparaître les emplois, elles sont en passe de créer une sous-classes d’individus inemployables. Autre cliché discutable, que démentent les faits: chaque jour, si elle fait disparaître les plus routiniers – qui s’en plaindra, d’ailleurs? – l’informatique crée de nouveaux emplois. On peut en discuter la méthode, le fait est pourtant qu’à elle seule, Amazon en a déjà créé plus de 350’000.

    Alors, Harari, historien ou idéologue? Plus je le lis, plus j’ai doutes quant à ses buts et ne crois pas être le seul à cet égard, à constater le nombre croissant des critiques qui, d’abord prises de court par le succès fulgurant de ce superman du marketing éditorial, le rattrapent vite et dénoncent en lui un apôtre du libéralisme. Entre autres, je relève celles-ci:

    * « Sapiens », décryptage d’un succès planétaire – Tout est fiction, reste le marché”, “Le Monde diplomatique”, janvier 2019, page 23 (https://www.monde-diplomatique.fr/2019/01/PIEILLER/59436).
    * “Sapiens de Yuval Noah Harari : l’idéologie déguisée en vulgarisation”, Mediapart, 15 juin 2019 (https://blogs.mediapart.fr/stephane-soulet/blog/150619/sapiens-de-yuval-noah-harari-lideologie-deguisee-en-vulgarisation).
    * “Homo Sapiens et Homo Deus : La nouvelle bible de l’humanité ?” Le Figaro, 8 septembre 2017 (https://www.lefigaro.fr/livres/2017/09/08/03005-20170908ARTFIG00004–homo-sapiens-et-homo-deus-la-nouvelle-bible-de-l-humanite.php).
    * Sciences Connexions, “Critique du livre Sapiens de Yuval Noah Harari”, François Provencher (https://sciencesconnexions.com/2019/03/09/critique-du-livre-sapiens-de-yuval-noah-harari/).

    On connaît aussi le véritable tollé qu’a soulevé la publication de l’édition russe des “Leçons”, dont l’auteur a supprimé, non sans complaisance, les passages critiques sur le régime du président Poutine. Voir, à ce sujet, l’article “Yuval Noah Harari” de Wikipedia et en particulier les références suivantes:

    * Brennan, David, “Author Yuval Noah Harari Under Fire for Removing Putin Criticism From Russian Translation of New Book”. Newsweek (23 juillet 2019.
    * “Yuval Noah Harari Lets Russians Delete Putin’s Lies From Translation of His Book”. Haaretz (23 juillet 2019.
    * Bershidsky, Leonid (24 July 2019). “Putin Gets Stronger When Creators Censor Themselves”. Moscow Times (24 juillet 2019).
    Slyomovics, Nettanel (24 July 2019). “Yuval Noah Harari’s Problem Is Much More Serious Than Self-censorship”. Haaretz (24 juillet 2019).

    On le voit, les prétendues “leçons” de Harari sont loin de faire l’unanimité. Mais à une époque ou les donneurs de leçons et les faux prophètes prolifèrent comme des cancrelats, quand l’avis des experts (pensons aux débats sur le changement climatique) est de plus en plus ignoré ou déformé, quoi de surprenant?

    Le fait qu’il soit encensé par un Mark Zuckerberg et un Bill Gates (sans parler de Barack Obama et, nul doute, par une pléthore de dociles moutons de Panurge à leur suite) est-il un critère scientifique sérieux?

    Ou alors Descartes, ancien élève des Jésuites et lecteur assidu des “Exercices spirituels” de Saint Ignace de Loyola, dont il se serait inspiré pour écrire ses six “Méditations”, ne serait-il pas aujourd’hui consultant chez Google ou Amazon, spécialiste du “Big Data” et de l’intelligence artificielle?

    A chacun son malin génie, après tout…

    1. Un grand merci pour votre réaction soignée, fouillée et très spirituelle.
      Un Descartes consultant chez Amazon de nos jours n’est pas à exclure, pour peu qu’une fiction historique (ce que je ne me prive pas de faire dans mon post) ait un sens quelconque. Après tout, il l’a bien été chez la reine de Suède, dont il a payé les exigences fort cher.
      Le “cogitus interruptus”, que vous évoquez joliment et que nous connaissons tous quand, proches de notre moment “eurêka” dans une réflexion particulièrement trapue, nous sommes interrompus par un débile ” est-ce que je peux te déranger une seconde, s’il te plaît ?”, qui réalise ce qu’il demande dans l’acte même de demander et tue la révélation dans l’oeuf, me ravit. J’en aurais sans doute fait quelque chose dans mon texte si j’y avais pensé.
      Votre bibliographie critique est également très intéressante et utile.

      Vous attendez beaucoup de Harari, beaucoup plus que je n’ai pensé à le faire, moi qui n’ai même pas pu commencer la lecture d’Homo Deus qui n’est somme toute que le développement des pages, largement suffisantes, consacrées au rapport de l’homme au religieux dans Homo Sapiens. Tous mes amis qui connaissent les textes de ce penseur sont unanimes dans l’évaluation très mitigée de ce deuxième : une idée tirée sur plus de 300 pages s’assimile à du racket de temps pour les lecteurs finalement floués. Le Netflix de la pensée. Mais en l’occurrence une idée qui mérite d’être énoncée : le dieu comme prolongement de notre besoin de récit et comme incarnation de notre potentiel spéculatif. Vingt pages auraient suffi me direz-vous peut-être. En effet : elles sont dans Homo sapiens.

      Je ne suis pas historienne, mais je ne pense effectivement pas que YNH fasse œuvre d’historien dans ses textes, ou pas uniquement. C’est ce mélange entre histoire, philosophie, anthropologie et assertions prédictives qui fait la particularité des textes grand public de Harari (j’avoue ignorer s’il y en a d’autres). Le succès de cette pensée “au carrefour” de plusieurs disciplines, qui ne peut que rebuter les spécialistes puisqu’elle fait nécessairement fi des exigences méthodologiques de chacune, a un public. Et rien n’indique qu’il est inéduqué. Le tam-tam médiatique n’a fait que suivre un succès qui n’a pas d’ailleurs pas été immédiat.

      Bénéficier de la pensée de quelqu’un qui, à partir d’une largeur de vue hors du commun, tente une synthèse qui dépasse les champs disciplinaires, me semble d’un grand intérêt, parce que c’est ce que nous tentons en permanence de faire. Ainsi l’exige notre besoin de sens, qui est à la fois besoin de sécurité, intellectuelle et physique, et besoin de guide pour l’action. Ce pourrait être la définition du gourou (vous évoquez l’idée) que je suis loin de retrouver chez Harari. Le gourou n’est-il d’ailleurs jamais rien d’autre que celui que les autres acceptent de suivre peut-être aveuglément, mais en tout cas de leur plein gré ? Une idée de Hegel qui visait lui aussi une pensée synthétique, c’est le moins qu’on puisse dire, qui n’a rien solutionné de manière générale non plus, dont on peut se demander ce qu’il cherchait au fond, dont le concept de dialectique, notamment dans l’histoire, est loin d’avoir convaincu et qui demeure pourtant un outil reconnaissable, utile et assez souvent opérant, même si je regrette qu’on en fasse un usage inconsidéré en éducation.

      Harari propose-t-il ses deux heures de méditation comme remède universel à nos maux ? Je l’aurai décidément très mal lu si c’est le cas. C’est précisément sa discrétion à cet endroit qui a motivé mon texte. Ma surprise au XXIe chapitre de 21 leçons a été totale, et Harari parle d’une pratique qui a un intérêt pour lui mais dont il ne peut pas dire qu’elle fait sens pour tous : “I am very aware that the quirks of my gene, neurons, personal history and dharma are not shared by everyone. But it is perhaps good that readers should at least know which hue colour the glasses through which I see the world, thereby distorting my vision and my writing”. Une précaution qui me paraît attester de la conscience que Harari a de la subjectivité qui accompagne sa pensée de bout en bout. Je connais pas mal de philosophes (et pas que) qui pourraient en prendre de la graine.

      Le fait d’être lu et conseillé par des hordes de lecteurs dont certains mondialement reconnus est-il un critère de scientificité ? Evidemment non. Ce que j’ai voulu mettre en évidence, c’est l’écart qu’il y a entre un Harari porté aux nues (à tort ou à raison) par des lecteurs qui n’évoquent pas du tout la pratique quotidienne de méditation que Harari juge pourtant fondamentale pour qu’on comprenne les lunettes par lesquelles, à titre personnel, il voit le monde.

  3. Merci à vous d’avoir pris la peine de répondre de manière aussi complète à mon commentaire, qui ne le méritait pas. Je comprends mieux votre perception des textes de YNH, dont j’attends en effet peut-être trop, faute de l’avoir assez lu (mais à qui il a été beaucoup donné, n’est-il pas beaucoup demandé?) Ceci d’autant plus que, comme vous, je crois à l’intérêt d’une vision globale (ou disait autrefois “encyclopédique”, aujourd’hui, on parle plutôt d’inter- ou de pluridisciplinarité) entre divers domaines d’études.

    Mais je doute qu’une entreprise aussi englobante que celle qu’ambitionne cet auteur, qui ferait de lui, comme historien, le parent contemporain d’un H. G. Wells, d’un Will Durant ou, sur la chute des civilisations, d’un Arnold Toynbee, se justifie aujourd’hui. En effet, si c’est pour répondre au manque de repères, devenu lieu-commun de l'”Angstzuständen” de nos contemporains, comme l’a dit très justement un enseignant romand à propos des élèves qui se plaignent d’un tel manque, en fait de repères, on peut répondre qu’ils n’en ont que trop.

    Si, comme ancien enseignant d’histoire, j’avais dû faire lire à mes élèves les oeuvres d’YNH, je n’aurais pas refusé de le faire, mais à condition qu’ils s’exercent d’abord à distinguer le travail de l’historien de celui de l’idéologue, voire du propagandiste. Ensuite, il aurait été possible d’envisager des thématiques plus globales. Comme vous aussi, je suis convaincu que ses textes s’adressent à un public éduqué et que leur succès médiatique plus tardif est dû au tam-tam tribal (pour reprendre l’expression de Marshall MacLuhan). Mais du tam-tam tribal à la fabrique du consensus, comme Chomsky appelait la presse (j’en suis d’autant plus convaincu que le journalisme a été mon premier métier), il n’y a qu’un pas et à prendre les idées d’YNH pour parole d’évangile (ou d’Upanishad, ou de ce qu’on voudra), il n’y a qu’un pas.

    La subjectivité d’YNH – j’apprécie à cet égard son langage très nuancé quand il en parle, et que vous citez (“…readers should at least know which hue colour the glasses through which I see the world”) – n’est pas en cause (Descartes l’a-t-il d’ailleurs exclue de ses “Méditations” qui, pour métaphysiques, ne visaient pas moins la physique d’Aristote, si l’on en croit sa lettre du 28 janvier 1641 à Mersenne: « Je vous dirai, entre nous, que ces six méditations contiennent tous les fondements de ma physique. Mais il ne faut pas le dire, s’il vous plaît ; car ceux qui favorisent Aristote feraient peut-être plus de difficulté de les approuver ; et j’espère que ceux qui les liront s’accoutumeront insensiblement à mes principes, et en reconnaîtront la vérité avant que de s’apercevoir qu’ils détruisent ceux d’Aristote »).

    Mais si Descartes sait exprimer aisément des idées qu’il conçoit clairement, peut-on en dire autant d’YNH, pour qui le brillant du style semble plutôt servir le but contraire?

    Une chose est sûre: la polémique qu’il suscite n’est pas prête de s’éteindre. J’espère avoir le plaisir de vous lire encore, à ce sujet comme à d’autres.

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