Entretien avec Hugo Duminil-Copin, médaille Fields 2022

 

Un échange sur les mathématiques, leur apprentissage et leur statut épistémologique

 

Grâce à lui, notre université brille maintenant au firmament au niveau mondial.

Yves Flückiger, recteur de l’Université de Genève à propos de Hugo Duminil Copin, médaillé Fields 2022 lors du Dies Academicus du 14 octobre 2022

 

Marie-Claude Sawerschel (mcs) : Je ne crois pas nécessaire de te présenter, Hugo : ton nom a fait le tour de la planète le 5 juillet 2022 lorsque tu as reçu la prestigieuse médaille Fields pour tes travaux sur les transitions de phase, par lesquels tu expliques comment on peut modéliser les situations dans lesquelles un système ou un matériau change d’état. On imagine mal le nombre d’applications possibles grâce à tes travaux.

Tous ceux qui t’ont entendu parler ne peuvent qu’être frappés par ton extraordinaire dynamisme et la rapidité hors pair de ton intelligence. Mais surtout, tu irradies la joie quand tu parles des mathématiques et tu insistes toujours pour rappeler que l’imagination et la créativité jouent un rôle primordial dans ta pratique.

Alors, deux types de questions me sont venues à l’esprit en t’écoutant, l’une relative au statut épistémologique des mathématiques (C’est quoi, au fond, le type de connaissance que les mathématiques construisent ?), l’autre à l’enseignement des mathématiques. Je propose que nous commencions par cette dernière.

 

L’apprentissage des mathématiques : une difficulté mythique

Hugo Duminil-Copin (HDC) : (Sourire amusé) : D’accord. J’ai des idées là-dessus, bien sûr. Mais je précise que je ne suis pas enseignant et que je ne connais pas grand-chose sur la manière dont les enseignements s’implémentent. Mais les questions d’enseignement des mathématiques m’intéressent beaucoup.

mcs : Tu fais volontiers des allusions humoristiques sur la difficulté des mathématiques pour les élèves, les étudiants et le public en général au début de tes conférences, allusions que tout le monde comprend au quart de tour. C’est le signe d’un lieu commun qui a une gigantesque part de vérité.

A ce propos, je repense à ces deux collégiens qui, dans le bus tôt le matin, révisaient vite fait avant une épreuve qui les attendait : 

L’un, désignant des lignes absconses griffonnées sur une page : comment tu passes de ça à ça ? 

L’autre : Tu prends cette formule. (Il la montre) 

L’un : Ah bon ! Pourquoi ?  

L’autre : J’sais pas, mais l’prof y fait comme ça, pis ça marche. 

Une autre histoire encore, que j’adore tant elle en dit long sur la difficulté à conjuguer les formes de la rationalité et la nature du sens pour chacun de nous. Un collègue de maths déboule, dépité, à la salle des maîtres après un cours, s’épanche au milieu des collègues que nous sommes : 

“J’arrive au début du cours et j’annonce aux élèves que je vais leur démontrer le théorème (…) Alors, j’entends un élève qui, du fond de la classe me lance :

– Pas la peine, M’sieur : on vous croit.” 

 J’ai connu des personnes excellemment formées qui rêvaient encore, des décennies après leur bac ou leur maturité qu’elles devaient repasser l’examen oral de démonstration de théorèmes. Je ne vois pas d’autre discipline scolaire qui ait ce statut terrifiant. Pourquoi, à ton avis ? Pourquoi les mathématiques constituent-elles un tel écueil pour tant de personnes ? 

HDC : Encore une fois, je n’ai aucune expertise autre que mon expérience personnelle de pratique des mathématiques et d’enseignement à l’université, donc je ne peux que faire des parallèles à prendre avec des pincettes car certaines choses ne sont peut-être pas du tout adaptées à l’École. À mon sens, les directives données aux enseignants favorisent la pratique d’un formalisme mathématique alors qu’on gagnerait à laisser les élèves expérimenter, à les faire travailler en groupes pour formuler des hypothèses, jouer avec les problèmes.  Les moteurs principaux en mathématique sont la curiosité et la créativité. Ces facultés ne sont pas stimulées par le simple fait d’appliquer des formules et de faire du formalisme mathématique.

 

« La curiosité et la créativité ne sont pas stimulées par le simple fait d’appliquer des formules et de faire du formalisme mathématique. »

 

Idéalement, il faudrait plutôt que les élèves aient l’occasion de travailler sur des problèmes, d’envisager des solutions, de faire preuve d’inventivité, et pourquoi pas même parfois de penser dans un espace de jeu mathématique. Mais cela requiert du temps, des moyens, qui ne sont pas toujours donnés à nos enseignants.

En plus, il faut dire qu’il y a des difficultés particulières pour le prof de maths, que je vois à mon niveau et qui à mon avis peuvent se retrouver aussi chez les enseignants du primaire et secondaire.

D’abord, je n’ai pas conscience d’enseigner quelque chose de compliqué. C’est un biais naturel qui vient du fait qu’une fois assimilé, le savoir mathématique semble infiniment simple. C’est d’ailleurs le signe que le concept, l’idée, le théorème, a été proprement compris. Je dois donc toujours faire attention à me rappeler que la personne à qui j’enseigne n’a, par définition, pas encore acquis le savoir complètement. Ce phénomène est vrai dans n’importe quel enseignement, mais il prend une dimension immense lorsque l’on parle de mathématiques, car l’apprentissage requiert un long processus d’appropriation, qui passe par un dépassement de soi, de ses limites. L’élève est donc particulièrement fragile et sensible à ce décalage entre l’aisance des personnes qui ont déjà compris, et la difficulté qu’il peut rencontrer dans l’apprentissage. Ajouter à cela les fantasmes selon lesquels on naît doué ou non en maths, et on obtient un cocktail explosif.

 

Différence d’aptitude entre les genres : un regrettable a priori

J’en profite pour faire une digression. Les personnes les plus impactées par ce type de préjugés sont les jeunes filles et les personnes issues de milieux défavorisés. C’est vraiment triste qu’elles paient le prix fort de cette vision bien trop partagée et totalement erronée des mathématiques et de leur apprentissage. Je souhaite donc fortement insister sur le fait qu’il n’existe aucune bosse des maths, au même titre qu’il n’existe aucun avantage pour les hommes vis-à-vis des femmes. Comme toutes les formes de savoir, le travail et la pratique est ce qui permet à quelqu’un de réussir en mathématique. Si un ou une élève est bon en travaillant dur, c’est parfait. N’allons pas détruire sa confiance en soulignant que son voisin ou sa voisine est plus « doué », car il ou elle semble y arriver en travaillant moins. Trop d’enfants sont découragés à tort et j’entends trop souvent des gens me dire qu’ils étaient mauvais en mathématiques, alors qu’après une brève discussion, je me rends compte qu’ils n’étaient absolument pas en échec avec les mathématiques, mais seulement qu’il existait des élèves meilleurs qu’eux dans leur classe.

 

« Je souhaite fortement insister sur le fait qu’il n’existe aucune bosse des maths.»

 

Pour revenir à l’appropriation, on tombe sur une deuxième difficulté de l’enseignement mathématique : contrairement à beaucoup d’autres disciplines, on ne fait pas beaucoup appel à la mémoire. Ça peut être déconcertant. L’essentiel tient dans une certaine manière d’aborder les problèmes et cette approche peut être très personnelle. Certains font des détours étonnants pour arriver à des résultats qu’on obtiendrait facilement par une voie beaucoup plus rapide. Est-ce que c’est faux pour autant ? Non, car il n’y a pas une seule manière de résoudre un problème. On ne fait pas assez attention à cette dimension des maths et l’on apprend trop souvent une manière imposée de parvenir à un résultat.

En fait, contrairement à ce que l’on pourrait croire de prime abord, les mathématiques gagnent à être apprises de façon plus individualisée, car chaque personne a sa propre intuition, qui mérite d’être encouragée le plus possible.

mcs: Est-ce que la formation initiale et continue des maîtres ne devrait pas se faire un peu plus dans la proximité des facultés spécifiques, pour que l’interaction entre universitaires, chercheurs et enseignants soit permanente ?

HDC : Oui, bien sûr. Cela dit, l’université de Genève, dans le cadre de Sciences scope offre des activités de découvertes en sciences et en maths pour les classes. Ces activités sont très prisées par les enseignants et elles ont énormément de succès. On espère seulement qu’elles pourront durer. La question financière est toujours une inconnue. Dans le contexte actuel où l’espace informationnel se cloisonne et se fragmente de plus en plus, il est important que l’université favorise l’interaction entre collègues de tous horizons et qu’elle assure la transmission aux plus jeunes, quelles que soient leurs conditions.

mcs : J’en reviens à ton propre parcours, pour essayer de comprendre ce qui fait qu’on se met à aimer les mathématiques. Tu parles régulièrement des mathématiques comme d’un « espace de jeu”, ce qui doit faire rêver pas mal d’élèves. Tu dis : pour faire des maths, il faut un cerveau et une ou deux personnes avec lesquelles réfléchir. Comment faire pour qu’un maximum d’élèves goûtent aux plaisirs du jeu ? Toi-même, l’as-tu toujours eu ?

HDC : je ne m’en souviens pas vraiment, mais comme on me pose souvent la question depuis que j’ai eu la médaille Fields (sourire), j’ai demandé à mon père quel enfant j’étais. Il semble que j’aie toujours été curieux de tout et que j’avais besoin d’arriver à une réponse qui apaise le cerveau.  C’est peut-être pour ça que j’ai choisi d’étudier les mathématiques plutôt que la physique qui était une option possible : parce qu’il y a des moments où les maths apportent une espèce de sérénité, un grand sentiment de sécurité.

 

« Il y a des moments où les maths apportent une espèce de sérénité, un grand sentiment de sécurité. »

 

mcs : Tu veux parler de ce sentiment qui nous remplit quand, comme dans la résolution d’un problème de logique, on trouve brusquement la solution et qu’on est sûrs, indépendamment de toute évaluation ou confirmation extérieures, que c’est juste ?

HDC : Oui, c’est ça.

 

Apprendre les mathématiques : c’est quoi ?

mcs : Au fond, “apprendre les mathématiques, c’est quoi ?

HDC : À mon avis, l’enseignement des mathématiques comportent trois aspects différents qui se complètent. Faire des mathématiques, c’est d’abord apprendre à calculer. J’entends “calculer” au sens large, c’est-à-dire “dompter les nombres, apprendre à jongler avec eux. Apprendre les produits en croix, les multiplications. Ce travail s’assimile un peu, sur le plan de la langue, à éviter une espèce de dyslexie des nombres ou en tout cas un illettrisme mathématique. C’est apprendre à “lire” les nombres en fait.

Faire des mathématiques, c’est, en second lieu, l’équivalent lettré de l’écriture elle-même, c’est-à-dire produire des raisonnements : apprentissage de la logique, apprentissage de ce qui est une preuve, de ce qui n’en est pas une. C’est évidemment quelque chose de très utile pour le citoyen de pouvoir discerner un raisonnement logique rigoureux et de ce qui n’en relève pas.

La troisième dimension de l’apprentissage des mathématiques, et c’est à mon sens un point parfois négligé de l’enseignement, ce sont les mathématiques conçues comme culture : place des mathématiques dans l’histoire, place des mathématiques dans la société. Il y a des enseignants qui le font, comme Estelle Kollar, la “Wonderwomaths”, qui produit des vidéos sur TikTok et qui a toujours le souci de replacer les connaissances mathématiques dans un contexte historique, pour montrer à quel moment ces connaissances ont pris place dans l’histoire, ce qu’elles ont créé, quels ont été les progrès sociaux et sociétaux qui en ont découlé. Cette dimension des mathématiques me paraît importante également parce qu’elle est de nature à rassurer les gens qui pensent que les mathématiques sont quelque chose de très difficile. Par exemple, il y a moins de 200 ans, la notion de nombre négatif était une notion comprise par à peu près personne dans la population en général, ça n’était pas du tout quelque chose de naturel. C’était un peu comme si on parlait maintenant de nombres imaginaires aux gens de la rue : les gens se diraient : “Mais c’est complètement hors sol, totalement déconnecté de ma vie !”

Mais aujourd’hui, la notion de “nombre négatif” est devenue totalement naturelle. Quand on parle du solde d’un compte en banque, on comprend très facilement ce que signifie un nombre négatif…

mcs : Ou un thermomètre…

HDC : Oui, exactement. Il y a de nombreux exemples d’utilisation de ces nombres négatifs. Il y a une foule de connaissances qu’on apprend à nos enfants qui, à une époque pas si reculée de notre histoire, étaient complètement inconnues. Ces connaissances, sans qu’on s’en aperçoive, ont changé peu à peu toutes nos représentations. Les notions de x,y,z, les variables muettes comme on les appelle, n’existaient pas au moyen-âge,

mcs : Il a fallu attendre Descartes ?

HDC : Oui et Viète. Il y a des tonnes d’exemples de ce qu’on demande à nos jeunes de manipuler qui étaient totalement inconnus il n’y a pas si longtemps.

Les sept ponts de Königsberg

J’aime beaucoup, par exemple, le problème des “sept ponts de Königsberg”, qui est l’un des premiers problèmes de la théorie des graphes. C’est un problème que Leonhard Euler a résolu à son époque, il y a trois cents ans. On peut travailler ce problème avec des collégiens par exemple, intéressés par les questions mathématiques. Je donne cet exercice dans mes exposés “grand public”. Il se présente sous la forme d’un plan de ville avec ses sept ponts, et la question consiste à se demander s’il existe un chemin qui permette de se promener dans cette ville en passant par tous les ponts exactement une fois. En fait, il se trouve qu’il n’en existe pas.

Les gens trouvent souvent assez facilement la preuve qu’en effet ce trajet n’existe pas et ils considèrent que l’exercice n’est pas aussi compliqué que ça, somme toute. Et ce que j’aime leur dire, c’est que Euler, le grand Euler, un des plus grands mathématiciens de tous les temps, a longuement planché dessus et que 100 ans de recherches mathématiques ont été nécessaires pour trouver la solution qui est aujourd’hui à la portée de qui a fait un peu de mathématiques.

C’est assez fascinant de constater que le bain conceptuel dans lequel on baigne aujourd’hui a un niveau qui n’était pas naturel même pour les grands mathématiciens d’époques antérieures.

mcs : Est-ce qu’un collégien aujourd’hui est équipé pour comprendre cette démonstration ou bien est-ce qu’avec le bagage mathématique dont il dispose, il est capable d’effectuer la démonstration par lui-même ?

HDC : Un élève de maths avancées du collège est parfaitement capable d’en faire la démonstration, parce que les élèves connaissent un peu de combinatoire et parce que le formalisme logique enseigné est beaucoup plus rigoureux aujourd’hui.

Par ailleurs, nous sommes sans cesse, par tout ce que nous voyons autour de nous (et Internet a accéléré les choses), en contact avec ce que l’on appelle des graphes. Ces « rencontres conceptuelles » permanentes préparent nos cerveaux à aborder les problèmes avec un niveau de complexité qui était complètement absent des siècles précédents, où les mathématiciens devaient tout construire par eux-mêmes.

Nous maîtrisons aujourd’hui sans nous en rendre compte des notions qui n’étaient pas naturelles du tout pour ceux qui nous ont précédés.

 

« Nous maîtrisons aujourd’hui sans nous en rendre compte des notions qui n’étaient pas naturelles du tout pour ceux qui nous ont précédés. »

 

mcs : C’est fascinant. Nous avons en effet peu à l’esprit que ce qui nous paraît naturel est le fruit d’un long travail des générations précédentes. Nous n’avons pas vraiment conscience du fait que nos enfants comprennent aisément des notions qui étaient inaccessibles aux plus grands cerveaux de l’histoire.

HDC : Oui et il y a, dans ce registre, un mathématicien que je recommande vivement. Il s’agit de David Bessis. Ses interventions médiatiques sont excellentes. Il s’intéresse à la capacité d’abstraction, de représentation, d’intuition.  Il a écrit un ouvrage, intitulé “Mathematica” qui mérite le détour. Il soutient l’idée qu’on progresse dans notre intuition. Il montre que ce qui nous paraît trivial n’est souvent que le signe de la maîtrise d’un processus dont on a oublié l’effort de construction.

mcs : Si je te comprends bien, cette dimension du progrès collectif, progrès épistémologique qui a des conséquences sur le plan social et sociétal mériterait d’être enseigné en tant que tel. Je souscris mille fois à cette idée.

HDC : Oui ! L’enseignement de l’épistémologie des sciences permettrait de raccrocher ceux qui seraient peut-être moins intéressés par le côté utilitaire des mathématiques. La dimension historique de nos progrès épistémologiques est loin d’être négligeable.

mcs : Oui, c’est important pour mieux comprendre l’évolution de ce que nous sommes en tant qu’humains. Du point de vue pédagogique, le fait d’aborder les sciences et les mathématiques par ce biais-là crée par ailleurs une émotion qui favorise l’apprentissage parce qu’elle donne du sens, d’un autre point de vue, à ce qui est appris. Cette transversalité manque dans les apprentissages, et pas seulement en sciences.

HDC : Si on regarde ce qui se passe avec la chimie, la physique ou la biologie, on a plus facilement en tête les progrès techniques associés.  C’est évidemment beaucoup plus difficile en mathématiques, alors que ces progrès sont aussi importants. Il y a un grand travail de reconnexion à faire aux mathématiques vues comme bien commun.

 

Les mathématiques : un savoir à nul autre pareil ?

mcs : Le fait que ce soit plus difficile avec les mathématiques en raison de leur grand niveau d’abstraction et parce que les changements qu’elles induisent ne sont pas aussi apparents que des découvertes en physique ou en chimie nous amène au deuxième sujet sur lequel j’aimerais beaucoup t’entendre, celui du statut épistémologique des mathématiques, sur le type de connaissances que les mathématiques construisent.

Vous, mathématiciens, lorsque vous formulez des hypothèses, on peut considérer que vous inventez, en quelque sorte. Mais curieusement lorsque vous trouvez un résultat, une équation, on n’a pas l’impression que c’est une invention que vous faites, mais quelque chose comme une découverte. Alors ma question est la suivante : est-ce que ce que vous trouvez – quelque chose comme une loi de la nature cachée aux yeux des mortels – est objectivement dans la nature, comme indépendamment de nous ou est-ce que vous avez simplement élaboré quelque chose que notre cerveau, aussi loin qu’il est capable, permet d’élaborer ?

HDC : Oui. Je pense qu’on a affaire à un type de connaissances bien particulier, qui peut se construire sans recours à l’expérience ni à la préoccupation d’une application quelconque.

Les mathématiciens se divisent en deux groupes : le premier, nettement majoritaire, se range dans ta première catégorie : les mathématiciens et mathématiciennes découvrent quelque chose qui existe indépendamment d’eux. Mais moi, je me range plutôt dans la deuxième catégorie, très minoritaire, qui considère que, somme toute, nos axiomatiques sont assez imparfaites et qu’elles rendent plutôt compte de ce que nous sommes capables de faire. Il est vrai que certains résultats sont si fondamentaux que l’on peut clairement penser que n’importe quelle créature intelligente serait naturellement menée à développer des mathématiques les incluant, mais il reste toute une autre partie des mathématiques où je pense que la sensibilité humaine joue un rôle primordial. En plus, je n’aime pas réduire les mathématiques aux résultats et leurs preuves. Je pense personnellement que le processus qui mène à une solution est tout aussi important que la solution elle-même, et ce cheminement est éminemment subjectif.

mcs : Il y a tout une tradition de penseurs, de philosophes et mathématiciens, pour défendre l’idée que les mathématiques constituent une catégorie complètement à part dans la connaissance. Kant, par exemple, qui est un représentant emblématique de cette tradition et qui a beaucoup été suivi, construit sa Critique de la Raison pure sur l’idée que la plupart des sciences expérimentales avancent par confrontation au réel : elles s’élaborent en ajoutant de la compréhension (elles sont “synthétiques” dans le vocabulaire de Kant) après avoir été en contact avec le monde par le biais de nos capacités de perceptions, nos capacités empiriques. La chimie ou la physique sont par conséquent pour Kant des “connaissances synthétiques a posteriori”, c’est-à-dire qu’elles se forment après qu’on a rencontré le réel et qu’on est défié par une certaine forme de résistance que le réel nous oppose. On a pu découvrir la pénicilline en oubliant une boîte de pétri quelque part, par exemple, nous obligeant à nous demander ce qu’était ce truc-là, parce qu’il a provoqué notre étonnement.

A l’inverse, les mathématiques constituent pour lui un type de connaissance qui ajoute de la compréhension sans avoir besoin du réel. Il y voit le seul exemple de “connaissance synthétique a priori”, ce qui fait des mathématiques une maîtresse absolue, à nulle autre pareille dans le panorama de nos connaissances. Est-ce qu’il n’y a pas dans l’histoire des mathématiques de nombreux exemples de théorèmes qui ne trouvent leur justification empirique qu’après coup ? Quel est ton avis là-dessus ?

HDC : C’est vrai, ça arrive. Mais les mathématiques sont similaires aux sciences expérimentales aussi dans la mesure où elles génèrent elles-mêmes des situations où notre étonnement est éveillé. L’étonnement ne vient peut-être pas de quelque chose d’extérieur aux mathématiques, en effet, mais il y a quand même ce processus de compréhension de quelque chose qui est “donné” qui est déjà là. C’est assez rare que les mathématiques s’auto-entretiennent de manière quasi automatique. Il y a toujours cet étonnement éveillé par ce que les mathématiques ont généré précédemment, et cet émerveillement pour ce qui existe déjà est le départ d’une nouvelle découverte.

Évidemment, la vraie question est de savoir ce qu’on appelle la réalité elle-même, ou la nature. Est-ce que ce qui est produit par les mathématiques est en dehors de ce réel, de cette réalité qu’on rencontre ? Est-ce que les mathématiques comme connaissances sont vraiment distinctes de la nature ?

Personnellement, je ne vois pas de distinction forte entre ces types de connaissances, entre les mathématiques ou la physique. Pour moi, les mathématiques sont, comme la physique, des lois de la nature…

Les mathématiques créent un monde qui existe, qui a ses objets, qui a ses propriétés. C’est comme un “monde parallèle”, mais qui a aussi son existence. Ce n’est pas juste un langage, pas juste une logique. Et ce monde, il se trouve que, dans son existence, il n’est quand même pas si loin de celui dans lequel on vit. Il y est connecté. Il permet de se raccrocher de temps en temps à ce réel (empirique), de se reconnecter au monde de la physique, par exemple.

mcs : “Reconnexion au réel “ parce que, ce qu’on a découvert dans ce monde parallèle, “ça marche” ?

HDC : Est-ce que ça marche parce que c’est un fruit de notre capacité de raisonnement en tant qu’humain, et que c’est cette capacité qui nous permet de décrire le monde ou est-ce que c’est quelque chose de plus profond, ancré dans les lois de l’univers et que justement on découvre, mais qui serait quand même en dehors de l’humain ? Je ne sais pas.

J’en reviens à cette catégorie de personnes qui pensent que les mathématiques existent indépendamment de l’humain. Un argument très fort dans cette direction est que certaines lois mathématiques correspondent si bien au fonctionnement de notre réalité que ce serait étonnant d’imaginer que ces lois n’y sont pas inscrites.

J’adore donner cet exemple de l’abeille, qui reste toutefois à vérifier. Il semble que l’abeille fonctionne en 3D, pas en 4D : elle n’a pas trois dimensions spatiales et une dimension temporelle. Elle a deux dimensions spatiales et une dimension temporelle. Donc la profondeur, pour elle, c’est simplement un temps. Si on demandait à une abeille de décrire le monde, la notion de la 3e dimension spatiale ne lui viendrait pas.

C’est donc peut-être présomptueux de notre part d’imaginer que ce qu’on comprend du réel est vraiment universel. Il est vrai que l’on challenge de nous-mêmes notre représentation de trois dimensions spatiales de l’univers avec la théorie des cordes par exemple. Mais d’un certain point de vue, qu’est-ce qui nous permet vraiment de penser que ce qu’on prouve à travers notre système de pensée est universel ?

 

« Qu’est-ce qui nous permet vraiment de penser que ce qu’on prouve à travers notre système de pensée est universel ? »

 

mcs : Ça n’est pas parce que, par définition, il est impossible de penser ce qui est en dehors de notre système de pensée que nous pouvons avoir la prétention d’avoir fait le tour de la question…

HDC : Je suis essentiellement d’accord que les nombres premiers, c’est fondamental, et que d’autres civilisations ou d’autres espèces puissent y avoir accès, mais, à travers des exemples, on ne couvre pas l’entièreté des mathématiques, donc cela me semble un débat extrêmement difficile à trancher.

mcs : C’est même possible que ce débat soit complètement vain…

HDC : Oui !!!!

mcsJ’aime ton adjectif de “présomptueux”. Il y a effectivement toute une tradition de la pensée qui fait de l’humain un être radicalement différent de tout le reste de la création. Je le crois faux. Il me semble que nous sommes, comme n’importe quelle créature, “équipés” pour comprendre et effectuer un certain nombre de tâches. En tant qu’humains, nous sommes incapables de nous indiquer la distance d’un chant de colza par une danse, par exemple.

Le réel est plus grand que ce que la tradition nous en dit et cette prétendue suprématie n’est peut-être bien que la représentation d’un autre temps. D’ailleurs, chez Kant non plus nous n’avons pas accès à la chose en soi. Nous avons accès à la chose par le biais de notre représentation.

HDC : Je suis bien d’accord avec ça. Et souvent les scientifiques n’aident pas beaucoup non plus sur ces questions. Ils sont souvent assez péremptoires dans leur façon de donner une valeur universelle à ce qu’ils produisent, surtout en raison, notamment, du caractère prédictif de leurs découvertes. On est parfois capables de prédire comment un phénomène se comporte alors qu’il faut attendre des dizaines ou des centaines d’années pour prouver expérimentalement que c’est bien comme ça que ça se passe. C’est vraiment spectaculaire. Mais est-ce que ça n’est pas simplement le signe que l’humain est capable de trouver des règles simples et naturelles ? Ce n’est pas tellement étonnant que l’univers fonctionne selon des règles et que, de temps en temps, l’humain tombe dessus.

Sans compter qu’il y a toujours ce qu’on appelle le “biais cognitif” qui fait qu’on se souvient surtout de ce qui a marché.

Mais quand j’avance dans ma compréhension, je suis toujours amené à aller plus loin, à me poser de nouvelles questions. Par exemple entre les mathématiques et la physique, il y a toujours comme une espèce de stimulation commune. Heureusement ! C’est ce qui nous permet d’avancer. Quand une équation mathématique fonctionne en physique, le mathématicien est poussé à aller plus loin dans sa compréhension mathématique, offrant ainsi des hypothèses qui vont permettre aux physiciens d’aller plus loin. C’est ce va et vient, comme une course de voitures qui se dépassent l’une l’autre en permanence, qui mène aux grands développements.

mcs : Le savoir génère le savoir et plus on en sait, plus les champs de ce qui est à savoir s’ouvrent., dans une course à laquelle toutes les sciences participent de concert.

HDC : Oui, c’est un non-sens de considérer qu’il y a la pratique d’un côté et la théorie de l’autre. On voit que l’une ne marche pas sans l’autre. Même au sein des mathématiques, c’est ce qui se passe : on développe un nouvel outil pour comprendre quelque chose et cet outil dépasse le problème lui-même, dépasse l’utilité, le champ d’action, l’intérêt, la beauté du problème pour lequel on a développé cet outil.

Ce nouvel outil provoque de nouveaux problèmes pour lesquels il faut de nouveaux outils. Il n’y a pas d’adéquation parfaite entre l’outil et le problème qu’il est censé résoudre. C’est ce qui permet d’avancer. C’est une dimension importante du progrès scientifique à laquelle la science actuelle doit faire attention : l’exigence faite aux chercheurs en matière de publications scientifiques pousse à la surenchère. Qui dit surenchère en matière de publications dit réduction de la profondeur, de la réflexion, de la preuve.  On risque de faire le “minimum syndical”, ce qui fera peu avancer la science.

 

« Il n’y a pas d’adéquation parfaite entre l’outil et le problème qu’il est censé résoudre. C’est ce qui permet d’avancer. »

 

Le 5e postulat d’Euclide : un casse-tête pour 2000 ans de mathématiciens

mcs : Lors de ta prise de parole lors du Dies Academicus d’octobre 2022, tu as joliment parlé de ce fameux 5e postulat d’Euclide sur lequel 21 siècles de chercheurs, de mathématiciens et de penseurs se sont cassé la tête pour finir par démontrer, au XIXe siècle, qu’on ne pouvait pas le prouver à partir des autres, ouvrant ainsi sur ce nouveau domaine que sont les géométries non euclidiennes. Tu as parlé du vertige que tu ressens à l’idée de cette formidable chaîne de fourmis, de mathématiciens et mathématiciennes parfois inconnus, qui ont contribué à faire avancer les mathématiques, que tu conçois comme l’archétype du développement de la connaissance.

Cet exemple était un moment très fort, de la cérémonie, qui unissait des générations de chercheurs et ce que nous sommes tous devenus au XXIe siècle.

HDC : (rires) Merci ! J’aime cette accumulation de petits pas. On a trop tendance à mettre en valeur les héros de la recherche alors que c’est l’apport cumulé de tous qui permet aux “sauts” plus visibles d’avoir lieu.

D’ailleurs, pour en revenir à la cérémonie, c’était vraiment très sympa, ce Dies Academicus, très intéressant.

mcsC’est une cérémonie que j’aime beaucoup. C’est un moment que je trouve important symboliquement. C’est un pont entre la cité qui accueille et honore les scientifiques qui ont travaillé pour les humains que nous sommes et pour enrichir cette aventure collective. C’est très profondément émouvant.

HDC : Oui, c’est exactement ce que tu décris.

mcs: Alors, ce 5e postulat ?

HDC : Ce 5e postulat montre toute la fragilité du savoir humain, mais aussi ce qui en fait la richesse. On y voit toute la ténacité d’une communauté, d’une société, de générations qui s’attellent à résoudre un problème qui survit à la mort des chercheurs. On a mis deux mille ans pour montrer que le 5e postulat d’Euclide ne pouvait pas être démontré, et que, du coup, si on s’affranchit de ce postulat (puisqu’il est indémontrable) on découvre toutes sortes d’autres géométries, tout à fait raisonnables et qui décrivent notre monde, contre toute attente : le monde suit une géométrie non-euclidienne.

mcs : On a découvert les géométries non-euclidiennes en prouvant que le 5e postulat d’Euclide était indémontrable et qu’il y avait toutes les raisons de ne pas s’y soumettre, c’est ça ? C’est totalement fascinant !

HDC : Oui, ça a permis toute la compréhension du monde qu’Einstein a développée.

Ça montre la relativité de notre compréhension et la beauté des choses abstraites ! On pourrait penser que c’est “bidon” de passer son temps à essayer de montrer qu’un postulat ne peut être prouvé à partir des autres axiomes d’Euclide. Mais c’est cette réflexion même qui a permis de faire évoluer notre compréhension du monde.

Aujourd’hui, pour des chercheurs, les géométries non-euclidiennes sont tout à fait naturelles.

mcs : Ce qu’Euclide ne pouvait pas savoir…

HDC : Oui ! Et pourtant, c’était là, sous ses yeux ! Les Grecs savaient que la terre était ronde. La rotondité de la terre permet de violer le 5e postulat.

Le 5e postulat d’Euclide se prête joliment à l’enseignement. C’est un exemple concret où l’exigence d’axiomatique a des résultats spectaculaires sur notre compréhension du monde. L’enseignement peut se saisir de ces exemples pour réfléchir à la valeur des mathématiques dans un panorama historique.

 

Le marché des crédits carbone est-il la version contemporaine du Commerce des Indulgences ? 

« L’absolution pour celui qui abuse d’une jeune fille est taxée de six carlins » nous apprend Le Livre des Taxes de la Chancellerie romaine, qui fixait, avant la Contre-Réforme, si l’on en croit la tradition, le tarif des indulgences. « L’absolution pour un prêtre concubinaire est taxée à sept carlins » tandis que celui qui aura consommé des laitages en des temps défendus s’acquittera de six tournois, etc. » nous explique encore Le Livre des taxes.

Être au clair sur ce que valait ce « carlin », d’or ou d’argent émis pour la première fois par Charles Ier d’Anjou en 1278, est une mission impossible, puisqu’il prenait différentes valeurs suivant le royaume dans lequel il s’échangeait. Mais qu’il ait valu une fortune ou des clopinettes importe peu. L’essentiel réside dans le fait qu’il était possible, moyennant finance, d’être dispensé de la pénitence prévue par l’Église pour être amendé d’un péché qu’on avait commis, un peu à l’instar des jours-amende qui permettent de convertir une peine temporelle en une pénitence moins gourmande en temps contraint. La liste des péchés, comme l’histoire du christianisme en témoigne, était bien fournie et à chacun d’eux correspondait, au gré du temps et des évêchés, une peine bien définie pour faire pénitence. A défaut d’absolution (prérogative de Dieu seul – don’t ask…-), le pénitent bénéficiait alors d’une indulgence (au sens premier de « pardon ») obtenue en contrepartie d’un acte de piété comme le pèlerinage, la prière, la mortification ou le don qui s’est, au fil du temps, transformé en un véritable commerce lucratif, le commerce des indulgences (au sens second de « lettres à vendre ou à acheter »), vigoureusement dénoncé par Martin Luther dans ses 95 propositions, coup d’envoi de la Réforme :

« Ils prêchent des inventions humaines, ceux qui prétendent qu’aussitôt que l’argent résonne dans leur caisse, l’âme s’envole du Purgatoire.» (Luther, 27e proposition)

Geoffrey Chaucer (1340-1400), l’auteur des célèbres Contes de Canterbury, consacre un conte entier aux indulgences, Le Conte du Pardonneur, dans lequel un prêtre traverse la contrée pour vendre ses indulgences :

« J’ai des reliques et des pardons dans mon sac,
aussi beaux qu’homme d’Angleterre,
qui me furent donnés par la main du pape.
Si quelqu’un de vous, par dévotion,
veut faire offrande et avoir mon absolution,
qu’il avance aussitôt et s’agenouille ici
et humblement reçoive mon pardon ;
ou encore prenez des pardons en route,
tout neufs et tout frais, au sortir de chaque village, pourvu que vous offriez toujours de nouveaux et de nouveaux
nobles d’or et des sols qui soient bons et de poids
.»

Geoffrey Chaucer, Canterbury’s tales, The Pardoner’s Tale

Voltaire se moque lui aussi de cette pratique, avec l’esprit qu’on lui connaît, dans l’article Expiations de son Dictionnaire philosophique et conclut placidement :

« Ce qui est très certain, c’est que jamais ces taxes (Les indulgences) ne furent autorisées par aucun concile ; que c’était un abus énorme inventé par l’avarice, et respecté par ceux qui avaient intérêt à ne le pas abolir. Les vendeurs et les acheteurs y trouvaient également leur compte : ainsi, presque personne ne réclama, jusqu’aux troubles de la réformation. Il faut avouer qu’une connaissance bien exacte de toutes ces taxes servirait beaucoup à l’histoire de l’esprit humain. » 

Si le terme d’’indulgences’ est surtout attaché aux dérives du XVIe siècle, elles n’en continuent pas moins d’indiquer au fidèle, aujourd’hui encore, toutes les possibilités de s’amender en prouvant sa volonté de pénitence par des actes méritoires, comme s’abstenir de tabac ou d’alcool pendant un jour, par exemple. Un étonnant document (étonnant pour les non-initiés s’entend), daté du 22 octobre 2020, signé par le Pénitencier majeur Mauro Piacenza, indiquait récemment aux fidèles comment gérer leurs actes de contrition pendant la période du COVID.

Après tout, n’importe quelle maladie a son remède et n’importe quel remède a sa posologie.

L’idée de pénitence et les actes de contrition qui l’accompagnent sont probablement aussi vieux que l’humanité. Pas question ici de tourner en dérision une « mécanique rédemptrice » qui se tient à mi-chemin entre le domaine juridique (la pénitence vue comme une punition devant la Justice divine, comme dette à payer) et le domaine médical (la pénitence considérée comme purge, comme guérison d’une faiblesse de la volonté, d’une propension aux mauvaises habitudes). Après tout, n’importe quelle maladie a son remède et n’importe quel remède a sa posologie. Sans compter que, sans ce commerce, la Basilique Saint-Pierre n’aurait pas vu le jour.

L’indulgence est un amendement qui a valeur de compensation. La question est de savoir en quoi cette compensation, au-delà de la prise de conscience qui l’accompagne et qui légitime peut-être bien l’essentiel de la démarche, a du sens lorsque le rapport de cause à effet est, pour le moins, ténu.

Le principe de compensation carbone envisagé aux accords de Kyoto et plus sérieusement mis en œuvre depuis ceux de Paris n’a pas non plus échappé aux accusations d’hypocrisie éthique et il continue de faire l’objet d’attaques régulières. Le débat, tout particulièrement dans le monde anglo-saxon, a été vif sur la similarité entre l’achat de « crédits carbone » et le « commerce des indulgences au moyen-âge ». Le débat est d’ailleurs largement favorisé par le fait que le terme de « Indulgence » est employé tel quel pour désigner, sans aucun glissement métaphorique, le mécanisme de compensation des émissions dans le domaine anglophone. (Richard Conniff: Carbon Offsets, the indispensable indulgence) 

Le principe de compensation carbone envisagé aux accords de Kyoto et plus sérieusement mis en œuvre depuis ceux de Paris n’a pas non plus échappé aux accusations d’hypocrisie éthique.

Si les indulgences religieuses, dans le meilleur des cas, pouvaient nourrir une prise de conscience et initier un changement de comportement véritable, il est certain qu’elles ont largement permis de se dédouaner hypocritement d’actions nocives sans que ne soit enclenchée aucune modification d’attitude. Ainsi, si l’efficacité des indulgences monnayées est difficile à estimer et franchement égale à zéro pour ce qui était de se sortir rapidement du purgatoire (d’ailleurs inventé pour la cohérence du dispositif), l’efficacité réelle de l’achat de crédits de compensation carbone est absolument cruciale. Il en va de la confiance des investisseurs et de celle des défenseurs du climat à l’endroit de cet outil tant financier qu’écologique. Il ne peut plus être aujourd’hui seulement question de foi.

En clair, les compensations carbone sont-elles efficaces ou sont-elles simplement un moyen d’apaiser notre « culpabilité carbone », ce sentiment de honte si bien illustré par le « flygskam » suédois ?

Les compensations carbone sont-elles efficaces ou sont-elles simplement un moyen d’apaiser notre « culpabilité carbone », ce sentiment de honte si bien illustré par le « flygskam » suédois ?

Pour qui aurait manqué une messe de cette liturgie renouvelée, le principe de la compensation carbone consiste à permettre à des gouvernements, à des entreprises, voire à des particuliers de « compenser » leurs émissions de gaz à effet de serre en « achetant » des crédits carbone, soit sous la forme de diminutions d’émissions à des partenaires qui seraient parvenus à abaisser les leurs, soit en investissant dans un projet de production d’énergies renouvelables, par exemple.

Le marché de la compensation offre grosso modo deux types de produits : le marché dit réglementé, comme celui qui est en vigueur dans l’Union européenne et qui fonctionne selon un système d’échanges de quotas d’émissions grâce auquel les industries et les entreprises peuvent maintenir leurs niveaux d’émissions sous un certain plafond imposé par les gouvernements. Ce marché aurait permis de dégager 48 milliards de dollars en 2019, réinvestis pour l’essentiel dans la transition climatique. Le second produit est celui du marché non réglementé qui fonctionne sur une base volontaire de la part des acquéreurs. Il dégage une manne nettement plus faible, quoiqu’en constante augmentation.

Les biais induits par les dispositifs de compensation n’ont pas manqué et ils sont loin, malgré les efforts, d’être tous résolus. La première difficulté est celle dite du « double comptage » (Péché de gourmandise ?) où se trouvent comptabilisés à la fois les crédits achetés et les crédits vendus. Le second est celui de la transparence, particulièrement délicate à certifier  dans le cas des « compensations d’évitement » qui consistent à payer, par exemple, pour éviter qu’une forêt ne soit détruite (comment prouver que le projet de destruction n’était pas un subterfuge pour augmenter ses crédits ?) (Péché d’avarice ?). Un autre problème est celui de l’équité : comment éviter de transformer le principe de l’achat carbone en un nouveau colonialisme, vert celui-ci ? (Péché d’égoïsme, de vol ?) Un autre encore, celui de la fiabilité : comment s’assurer que les fonds investis dans les projets contribuent véritablement à réduire les émissions de gaz à effets de serre de manière durable ? (Péché de paresse ?)

Le commerce de la compensation contemporaine a eu besoin de son pénitencier majeur, de son « pardonneur », un rôle endossé par plusieurs instances qui viennent attester (« comme par la main du pape » aurait peut-être dit Chaucer) de la fiabilité des produits, de l’efficacité de l’engagement, de l’efficience de l’acte de contrition : l’OCDE a défini des normes et des lignes directrices, le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) a établi des critères pour la qualité et la transparence des projets, Le Carbon Trust ou le Gold Standard, deux organisations indépendantes, valident et certifient la qualité des projets, pour ne citer que celles-ci.

Le commerce de la compensation contemporaine a eu besoin de son pénitencier majeur, de son « pardonneur. »

Le paradis à gagner est terrestre cette fois-ci. Notre purgatoire, plus réel à chaque épisode caniculaire et à chaque hiver aux températures dangereusement printanières. Les « indulgences » environnementales peuvent constituer un outil transitoire crédible pour peu qu’elles ne soient pas laissées aux marchands du temple, aux projets bonimenteurs, à l’éthique limitée au seul marketing.

Mais la rédemption ne sera complète que si les actes de pénitence s’accompagnent d’une prise de conscience individuelle véritable, d’un engagement fondé sur la connaissance la plus exacte possible du degré de nocivité de nos comportements et des efforts à fournir pour en finir avec les péchés mortels.

Ainsi soit-il.

 

♦ Cydney Posner (2022): Is buying a carbon offset like buying a medieval indulgence ?

https://cooleypubco.com/2022/06/27/carbon-offset-medieval-indulgence/

♦ Richard Conniff (2008): Carbon offsets: the Indispensable Indulgence

https://e360.yale.edu/features/carbon_offsets_the_indispensable_indulgence

♦ Steffen Dalsgaard (2020): Tales of Carbon Offsets: Between Experiments and Indulgences?

https://pure.itu.dk/ws/portalfiles/portal/86249175/Tales_of_Carbon_Offsets_final_for_web.pdf

♦ Tarif des indulgences

https://elettres.com/tarif-des-indulgences/

♦ Voltaire : Dictionnaire philosophique, Expiation

https://fr.wikisource.org/wiki/Dictionnaire_philosophique/Garnier_(1878)/Expiation

♦ Chaucer : Le Pardonneur

https://fr.wikisource.org/wiki/Les_Contes_de_Canterbury/Conte_du_pardonneur

♦ Décret COVID

https://www.vatican.va/roman_curia/tribunals/apost_penit/documents/rc_trib_appen_pro_20201022_decreto-indulgenze_fr.html

 

 

 Illustration : Réformes : l’ubris des indulgences

Lettre de rémission contresignée par dix cardinaux de Rome pour l’église paroissiale Sankt Maria à Altshausen au Nord du lac de Constance, ancienne résidence de l’ordre Teutonique et la confrérie de Saint Sébastien. Les cardinaux accordent chacun 100 jours (au total 1000 jours) de rémissions de péchés pour tous les croyants qui, les jours désignés, se rendent à l’Église et contribuent par leurs œuvres pieuses à sa construction et son équipement. De quoi rassembler une belle somme !

Publié le 29 octobre 2017 par Bernard UMBRECHT

 https://www.lesauterhin.eu/reformes-lubris-des-indulgences/

 

Sempé-ternel et autres effets de système

 

Tel est pris 

Dans le dernier numéro hors-série de Philosophie Magazine consacré à Sempé, plusieurs penseurs et philosophes ont été invités à commenter un dessin de ce génial humoriste à partir de leur domaine d’activité. Exercice difficile à réussir : décoder des dessins aussi synthétiques que ceux de Sempé qui brossent, en quelques traits, la condition de l’homme minuscule dans la complexité du monde ou l’infini de l’univers, est une gageure où on évite avec peine le ridicule. Ceux qui se lancent à expliquer une plaisanterie ou un bon mot parce qu’ils ont peur que leurs auditeurs n’en aient pas saisi tout le sel ne font pas autre chose. 

Il y a de bons commentaires dans ce numéro, toutefois, de ceux qui ajoutent vraiment quelque chose au dessin ou le font aller un peu ailleurs, le mettent largement en perspective et établissent des liens qui n’allaient pas de soi. En fait, il est toujours question de plus-value. 

L’un de ces commentaires est plus particulièrement savoureux, non parce qu’il serait nettement trivial ou franchement bon, mais parce qu’il est “auto-dénonçant” sans le savoir. Le comité de rédaction a confié à Boris Cyrulnik le soin de commenter un dessin où deux petits bonhommes très sempéens, modestes cyclistes, viennent de s’arrêter au bord de la mer sur laquelle un somptueux soleil se couche. On s’attend à ce que leur admiration porte sur ce phénomène époustouflant de la nature. Mais ce sont les yachts luxueux amarrés sous leurs yeux que leur fascination décrit : ”C’est si beau, que dans ces moments-là, un seul mot peut venir à l’esprit : “pognon”. 

Et Boris Cyrulnik de se lancer dans un commentaire (pas sans pertinence d’ailleurs) sur la notion de valeur, celle qu’on fabrique et qui alimente la ségrégation sociale (“Produire du cher permet de se faire croire qu’on a accès à une beauté réservée aux initiés”) versus celle qu’on méprise ou qu’on néglige parce qu’elle appartient à tout le monde (la beauté d’un coucher de soleil). 

Rares sont parmi les lecteurs du journal ceux qui n’auraient pas pu écrire un tel commentaire, car il repose sur un quasi-cliché de la notion de valeur. Mais il a été écrit par Cyrulnik, un nom, presque une marque, de luxe pourrait-on dire, si bien que le lecteur est prié de le considérer comme plus pertinent que s’il provenait d’un simple quidam : ” quand le (tee-shirt) est sans intérêt, la marque, en désignant un prix élevé provoque un sentiment d’exception.” 

Remède : se souvenir qu’il est illusoire de décrire un système avec la prétention de s’en abstraire. 

 

Le péché, la névrose et l’exclusion du jeu social : la chaîne ininterrompue de notre recherche de sens

Dans ce même numéro, le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron, sur un dessin de Sempé toujours, se risque à une hypothèse sur l’encadrement  sociétal de notre psyché. “Pendant les seize siècles de domination de la pensée chrétienne sur l’Occident”, notre sentiment de culpabilité avait le péché pour objet. La liste en était longue : orgueil, envie, impureté… et le prêtre était le médiateur qui nous permettait d’accéder à la rédemption. Au XXe siècle, la culpabilité se simplifie pour devenir “névrose“, (le névrosé étant celui qui est incapable de travailler et incapable de jouir). Dans ce contexte, on paie le psychanalyste pour accéder à la jouissance. Aujourd’hui, avec notre société de consommation triomphante, notre culpabilité serait de ne pas parvenir à travailler pour jouir des biens proposés à la consommation ou de ne pas correspondre à un idéal promu par les réseaux sociaux (beau, lisse, jeune, énergique, dynamique…, la liste est longue elle aussi) c’est-à-dire d’être exclu du jeu social. Les cosmétiques, psychotropes, opérations de relooking, sessions de fitness  et autres chirurgies esthétiques ont le coach comme figure médiatrice.

Remède : essayer de deviner quelle figure médiatrice émergera des appels à la sobriété que nous entendons de toutes parts.

 

Un homme averti n’en vaut pas toujours deux 

Les TPG, qui nous proposent des trajets via leur application (comment ne pas rater votre train à Cornavin quand vous prenez le bus à Hermance) nous lâchent (pas si rarement que ça), au beau milieu de notre parcours avec la sobre information : « Veuillez tenir compte du retard prévu à Rive ». En tenir compte ! Comment ? Trop tard pour agir, trop tard pour sauter du véhicule et courir à la gare. En tenir compte comme les Stoïciens, peut-être, pour dire que, à ce stade, “ça ne dépend plus de nous” et tenter de renouer avec une sérénité qu’on essaiera de ne pas confondre avec de la passivité (pigeon, va !). Qu’en dirait Spinoza, si ce n’est que les TPG, par l’impuissance dans laquelle ils nous mettent, nous diminuent dans notre puissance d’agir ?  

Remède : ne pas croire.

 

La surprise peut-elle jaillir d’un cliché ? 

Je trouve les romans policiers ou les thrillers dans lesquels l’enquêteur vedette a des problèmes d’addiction très fatigants. 

Il est alcoolique, cocaïnomane ou insomniaque. On voit arriver d’avance le double enjeu : la lutte contre le mal externe (les malfrats à démasquer) et le mal interne (l’addiction, les démons intérieurs) à surmonter. De la part de l’auteur, c’est comme s’accorder un jeu de cartes de valeur supérieure à ce qui peut advenir dans l’existence. Sans compter que, comme il s’agit d’un quasi-lieu commun, en plantant le portrait de son héros en difficulté, l’auteur atteste d’entrée son manque d’imagination. On me vend du vent : la promesse d’une surprise à partir de conditions initiales pipées. Et on devine arriver ces moments d’ennui absolus où le détective remplit à ras bord son verre de bourbon, où l’inspectrice qui a avalé trop de somnifères (le lecteur ou le spectateur a été averti de la dose à ne pas dépasser), ne se réveillera pas à temps le lendemain pour être à pied d’oeuvre sur une nouvelle scène de crime… 

Rien à voir, me semble-t-il (mais je ne vois pas exactement pourquoi) avec les films de genre où une poursuite de véhicules avec des crashs à la clé, une démonstration de kung-fu, ou le désamorçage d’une bombe à la dernière seconde, doivent survenir à chaque épisode. 

Remède : commencer par la 4e de couverture

 

Des dreadlocks aux burritos : liberté et appropriation culturelle

Illustration: Nelly Damas pour Foliosophy

“If we want mature responses to social movements, we must first consider the points-of-view of those doing the protesting.”

Axel Honneth

 

 

 

 

 

 

Dialogue avec Till Burckhardt, économiste spécialisé dans les questions en lien avec la diversité des langues, trésorier du Parti vert’libéral genevois et membre du Comité du PVL Lab, le laboratoire politique ouvert.

 

 

MCS : Les sujets sociétaux à controverse ne manquent pas aujourd’hui. On a même l’impression d’assister à une lame de fond qui ébranle un grand nombre de nos socles normatifs : si la question de l’égalité de genres, par exemple, est admise depuis longtemps (et même s’il lui reste une belle marge de progression), celle du langage inclusif divise. De même, notre cercle éthique, grâce auquel nous prenions soin de nos proches d’abord puis des humains dans leur ensemble, s’est élargi à d’autres espèces avec l’assentiment du plus grand nombre, mais l’antispécisme divise. On est tous conscients – autre exemple – du fait que certaines figures historiques, immortalisées sur nos places en raison du caractère de modèle qu’on leur reconnaissait alors, seraient aujourd’hui déférées devant les tribunaux pour violation des droits de l’homme (pardon : “humains”), mais le déboulonnage des statues fait polémique.  Une psychanalyste venue récemment présenter à l’Université de Genève son ouvrage en faveur de transitions de genres mesurées a vu sa conférence interrompue par des manifestants qui lui ont dit ne pas avoir lu son bouquin.  Plus récemment chez nous, c’est le groupe Lauwarm qui s’est vu sommé d’interrompre son concert composé de chansons bernoises, de reggae, de pop et de “World music” (un nouveau concept en passe d’être proscrit ?) à la brasserie La Lorraine à Berne au motif qu’un musicien, blanc, portait des dreadlocks, un attribut dont les origines ne sont pas les mêmes que la pierre d’Unspunnen. Nature du délit ? “Appropriation culturelle”. 

“Notre cercle éthique, grâce auquel nous prenions soin de nos proches d’abord puis des humains dans leur ensemble, s’est élargi à d’autres espèces avec l’assentiment du plus grand nombre, mais l’antispécisme divise.” (MCS)

Il nous arrive assez régulièrement, toi et moi, de ne pas être à l’unisson sur certaines de ces questions, raison pour laquelle j’aimerais beaucoup que nous y réfléchissions ensemble. Les postures de condamnation (émanant des deux bords) nourrissent des polémiques dont les effets outrepassent en violence ce dont il est question et nous figent, les uns et les autres, dans des certitudes qui se durcissent au fil des mois. Il me semble qu’il est temps de se souvenir du conseil de Spinoza, qu’il a lui-même suivi pendant toute son existence : “Ne pas se moquer, ne pas se lamenter, ne pas détester, mais comprendre”. 

“Ne pas se moquer, ne pas se lamenter, ne pas détester, mais comprendre”.

Baruch Spinoza 

J’aurais deux questions pour démarrer. La première consiste à te demander si tu vois un fond commun à tous les exemples que j’évoque ici. La seconde porte sur le concept d’”appropriation culturelle”, qui a déjà une longue carrière outre-Atlantique, mais qui est arrivé plus récemment sur notre continent. Les exemples de censure liés à ce motif ces vingt ou trente dernières années me semblent faire appel, sous un même concept, à des phénomènes de nature très différente :  il est tantôt question de vol d’oeuvres ou le pillage de sites, tantôt d’emprunts culturels par lesquels toutes nos cultures évoluent et se transforment. Entre ces deux pôles, il y a une sacrée différence ! 

“Entre le vol d’oeuvres ou le pillage de sites et l’emprunt culturel, il y a une sacrée différence !” (MCS)

TB : J’aime la citation de Spinoza. La volonté de comprendre – ou de mieux comprendre – devrait laisser le bénéfice du doute avant de passer au stade de l’indignation. Un fond commun à tous ces exemples ? La quête de progrès social et la volonté de reconnaître les défaillances de la société libérale. Ces critiques nous bousculent parce qu’elles mettent en évidence des dysfonctionnements d’un système dans lequel on croit. Or, il est nécessaire d’entendre ces critiques si l’on souhaite que le libéralisme tienne sa promesse : la liberté et l’égalité en dignité, en droits et en opportunités.

“Un fond commun à tous ces exemples ? La quête de progrès social et la volonté de reconnaître les défaillances de la société libérale.” (TB)

Par rapport à ta deuxième question : le débat sur l’”appropriation culturelle” a aussi une longue carrière dans la société francophone européenne sans qu’on ne s’en rende compte. Pensons à Dupond et Dupont et leur penchant pour les tenues folkloriques ou à Louis de Funès dans Rabbi Jacob. Or, les lignes rouges sont floues et fluctuantes.

Le mouvement “black lives matter” nous a obligés à nous interroger sur notre relation avec l’esclavagisme et le système colonial d’une part, et à nous intéresser aux disparités de traitement que des personnes “noires de peau” vivent au quotidien dans nos villes et dans nos campagnes. Il ne s’agit dans ce sens pas de l’importation d’une clé de lecture américaine, mais plutôt de la reconnaissance de la pertinence de cette clé de lecture pour comprendre notre société.

“Il ne s’agit dans ce sens pas de l’importation d’une clé de lecture américaine, mais plutôt de la reconnaissance de la pertinence de cette clé de lecture pour comprendre notre société.” (TB)

Rappelons enfin que la Brasserie Lorraine est une coopérative alternative autogérée, depuis des décennies, un lieu de rencontre de la contre-culture bernoise, mais aussi de dialogue de terrain avec des personnes issues de l’immigration extraeuropéenne. Je pars du principe que s’ils ont décidé de se distancer d’un look qui a longtemps été de quelque sorte leur marque de fabrique, cela doit être l’aboutissement d’un long cheminement réfléchi. Au bout du compte, cela peut susciter mon intérêt intellectuel, mais cela me concerne finalement autant qu’un débat sur les uniformes de la Compagnie des Vieux-Grenadiers ou sur le port de la cravate au Cercle de la Terrasse : des microcosmes privés que je peux trouver fascinants sans pour autant pouvoir m’y identifier dans la moindre mesure. 

En tant qu’ancienne directrice du Collège de Saussure tu dois avoir vu passer beaucoup de dreadlocks et peu d’uniformes et de cravates au fil des années. Je te renvoie la balle : Où se situent les limites de l’approprié et de l’appropriable dans les salles de classe ? Débardeurs, hijabs, hotpants, t-shirt de la honte, kilt, turbans, tabliers, burqas ? La balle est dans ton camp !

MCS : J’empoigne ta dernière question avant d’en revenir au concept d’appropriation culturelle. J’ai vu passer pas mal de looks, dans ma carrière d’enseignante et de directrice, en effet. Le seul souvenir que j’aie où une intervention a paru nécessaire concernait un groupe de jeunes hommes arborant des tenues clairement  empruntées à l’extrême droite : pantalons de para enserrés dans des bottes de combat, tee-shirts moulants dans le pantalon, ceinturons et gros pendentifs aux effigies de groupes d’extrême-droite, voire nazis. La nécessité d’intervenir s’est fait sentir, non pas parce que ces étudiants s’”appropriaient” des signes extérieurs, mais parce que l’ensemble de la collectivité, à commencer par leurs camarades, vivaient cette manifestation comme une menace concrète, physique, impression d’ailleurs confortée par des tracts retrouvés à certains endroits du collège qui ne laissaient aucune ambiguïté sur l’état d’esprit des membres du groupe en question. La dynamique me semble donc être autre que celle que nous invoquons dans la question de l’appropriation culturelle et des dreadlocks sur cheveux blonds, lesquels ne sont jamais apparus comme une “menace” pour la collectivité. Dans l’exemple que je cite, il  n’y avait pas besoin d’être “hyper-sensibles” pour prendre conscience que faire preuve de compréhension ou de tolérance dans ce cas aurait été une erreur.

Sur la question de l’appropriation culturelle, je ne me suis pas très bien fait comprendre en parlant de la différence de développement entre les Etats-Unis et l’Europe sur cette question. Qu’il y ait eu, au sens premier, appropriation culturelle depuis bien longtemps, depuis toujours, depuis que les cultures se croisent, échangent leurs biens, leurs pratiques musicales, leurs étoffes, tous les artefacts possibles et imaginables à commencer par leurs idées, est bien clair. Je vois d’ailleurs mal ce que nous serions sans cette dynamique toujours à l’oeuvre. Et c’est bien une partie du problème comme le montrent les réactions des internautes sur cette question des dreads en rivalisant d’exemples sur les mouvements musicaux, littéraires, picturaux précisément nés de ces emprunts, liés à notre humanité même.

Ce que je visais dans ce décalage temporel entre les deux rives de l’Atlantique, c’était le deuxième sens d’appropriation culturelle entendue comme l’utilisation d’éléments d’une culture par les membres d’une autre culture jugée dominante ou néocoloniale et qui serait, pour cette raison même, nécessairement irrespectueuse. C’est à Boston qu’une exposition de kimonos a été annulée sous la pression de protestataires qui dénonçaient à la fois une appropriation culturelle et un enfermement des ressortissants japonais dans les stéréotypes, alors que des voix, au Japon, se faisaient entendre pour se réjouir qu’une telle exposition permette de mieux rapprocher les cultures. C’est bien dans une université canadienne que des cours de yoga ont été interdits parce que leur pratique sous ces latitudes enlevait le caractère spirituel à cette discipline millénaire. On ne peut nier cette perte, évidemment, ce qui ne signifie pas qu’une pratique du yoga occidentalisée soit irrespectueuse. C’est d’ailleurs le moine Vivekananda, disciple de Râmakrishna qui, en 1896, a publié une interprétation du yoga sûtra à l’usage des Occidentaux. En Europe les affaires de ce genre se sont multipliées aussi, comme en 2017 où Chanel a été accusé de manquer de respect à la culture aborigène en créant un boomerang de luxe (je sais, ça ne s’invente pas).

La question centrale est sans doute celle du respect comme aurait dit Kant, ou de la reconnaissance comme dit Axel Honneth. Et c’est là que les choses se corsent. A quoi se mesure le respect ou son manque ? A l’intention de celui qui agit ? Dans ce cas un philosophe comme Kant peut nous être utile, puisque selon lui seule une  bonne volonté peut être dite intrinsèquement bonne. En effet des qualités indiscutables comme la “modération dans les affections et les passions, la maîtrise de soi, la puissance de calme réflexion (…) peuvent devenir extrêment mauvaises sans le principe de bonne volonté : le sang-froid d’un scélérat ne le rend pas seulement beaucoup plus dangereux; il le rend aussi immédiatement à nos yeux plus détestable encore que nous l’eussions jugé sans cela”.  (Kant : Fondements de la métaphysique des moeurs, 1e section)

Donc dans l’hypothèse où le respect se mesure par la nature de la volonté de celui qui agit, on ne pourrait probablement pas imputer au chanteur de Lauwarm d’avoir manqué de respect (car comment être sûrs, vraiment sûrs au bout du compte de la volonté absolument bonne de quiconque à commencer par la sienne ?). Les deux Américaines sommées de fermer leur échoppe de Burritos à Portland au motif qu’elles n’étaient pas Mexicaines, ne parlaient pas espagnol et avaient induit la recette en observant – parfois derrière les vitres des restaurants mexicains- la confection de cette spécialité, avaient-elles une volonté “mauvaise” parce qu’elles avaient lancé un business sans véritablement être initiées par des cuisiniers et des cuisinières mexicaines à cette fabrication ? etc.

On a l’impression, dans les différentes affaires qui secouent nos réseaux sur cette question d’appropriation culturelle que le respect ne se mesure pas du tout à l’intention de celui qui agit mais au sentiment de quiconque se sentirait touché, blessé, importuné par une action. Quand je dis “quiconque”, je dois préciser “quelqu’un qui pourrait revendiquer la légitimité du ressenti de l’offense parce qu’il appartiendrait à une communauté, un milieu, une culture qui a fait l’objet d’un emprunt” (car c’est bien d’emprunt qu’il s’agit la plupart du temps, pas d’appropriation au sens strict). La difficulté que je vois, et qui explique pas mal de réactions négatives, c’est, d’abord, le caractère essentialisant des attributs culturels ou genrés notamment, qui interdirait toute discussion (et mettrait Flaubert une deuxième fois à l’index : “Madame Bovary, c’est moi”). de la part de ceux qui ne sont pas porteurs de ces attributs. C’est, ensuite, le fait que la norme, la règle (ou la loi), le fonctionnement du collectif, se fondent sur le ressenti de qui aurait légitimité, par ses origines, son sexe, sa culture, ses ascendants, son expérience, son milieu social, à se sentir blessé ou seul autorisé à avoir recours aux éléments de ladite culture. Il y a là comme un renversement de la responsabilité émotionnelle : peu importe mon intention, ce qui compte, c’est le ressenti de l’autre qui va servir à classer mon acte et, potentiellement, à priver toute une collectivité, par exemple, d’un concert auquel personne n’était obligé d’assister en fin de compte. “Nous tenons à nous excuser auprès de toutes les personnes chez qui le concert a provoqué des sentiments négatifs”. Pas sûr que les gens en question étaient des rastafaris eux-mêmes, le rastafarisme étant par ailleurs issu du christianisme, mais là n’est pas la question.

“Il y a là comme un renversement de la responsabilité émotionnelle : peu importe mon intention, ce qui compte, c’est le ressenti de l’autre qui va servir à classer mon acte et, potentiellement, à priver toute une collectivité, par exemple, d’un concert auquel personne n’était obligé d’assister en fin de compte.” (MCS)

TB: Il est évident – en tout cas pour moi – que la culture est un concept fluide et que les interdépendances sont omniprésentes et souhaitables. La question est de savoir dans quel contexte et à quelles conditions on s’approprie des attributs culturels. Si certaines conditions sont remplies, cela peut s’avérer problématique, notamment lorsque l’on tire profit d’un rapport de force bancal, que l’on utilise dans un sens de moquerie ou que l’on ne reconnaît pas le caractère solennel ou rituel d’une pratique.

“L’appropriation culturelle est problématique lorsque l’on tire profit d’un rapport de force bancal, que l’on utilise dans un sens de moquerie ou que l’on ne reconnaît pas le caractère solennel ou rituel d’une pratique.” (TB)

Les cas de figure que tu énumères sont d’ailleurs présentés de manière un peu déformée. Une vérification des faits serait toujours utile. Un événement d’un sponsor japonais autour d’un tableau de Monet représentant un kimono n’est pas la même chose qu’une exposition de kimonos ayant une valeur culturelle en tant que tels, et un cours adapté à des personnes en situation de handicap proposé à titre bénévole à travers une association étudiante n’est pas comparable à un cours de yoga dans le cadre du programme institutionnel d’une université. 

Pour revenir au cas de notre chère Brasserie Lorraine – la Brass’ pour les intimes : depuis 40 ans, ils sont parmi les lieux de discussion de la contreculture et de la convergence des luttes. Dans le microcosme de la gauche alternative ils ont une certaine légitimité pour fixer et à questionner certains codes du militantisme qui leur est propre.

Le fait qu’ils considèrent que dans le contexte politique actuel les dreadlocks ne devraient plus être utilisés comme symbole de militantisme par des personnes qui ne sont pas directement concernées par le racisme me paraît intéressant. Il serait curieux de voir comment vont réagir les prochaines volées de jeunes engagés face à ce changement de paradigmes. 

Sur le point « personne n’était obligée d’y assister », j’aurais quelques réserves. D’une part il s’agissait d’un groupe de remplacement, et il est possible que le public venu pour voir le groupe initialement à l’affiche attirait un autre genre de public. Par ailleurs, la Brass’ fait partie des établissements bernois les plus intransigeants en termes d’adhésion aux idéologies militantes du moment. Un groupe qui se produit là-bas y va en connaissance de cause : il sera scruté de manière particulièrement exigeante par un public qui embrasse de manière décomplexée toutes les tendances que tu as énumérées au début de nos échanges. 

On peut apporter un regard critique à ces formes de militantisme et refuser de se les approprier – ce qui en toute évidence n’est pas attendu de nous. En revanche, il faut reconnaître qu’une partie des combats menés par ces milieux rejoignent des causes qu’on peut embrasser à travers un cheminement fondé sur le principe d’un libéralisme universaliste, humaniste et écologiste. Pensons à la nécessité de revoir les procédés de production et les habitudes de consommation, y compris dans le domaine agricole. Pensons à la quête d’un traitement égal entre tous les modes de vie. Pensons à la volonté de dépasser nos frontières nationales et continentales pour définir la justice sociale. Pensons à la pertinence d’une démarche scientifique pour définir l’urgence de certains enjeux politiques.

Depuis leur scission des Verts, les Vert’libéraux se sont distingués par la capacité de briser certains dogmes et reconnaître l’urgence de certaines causes de portée mondiale face à un parti parfois renfermé sur une grille d’analyse très locale en termes d’écologie. Par la suite, ils ont réussi à se positionner comme force progressiste en embrassant des causes décriées comme « sociétales » par leurs détracteurs, comme les droits économiques individuels des femmes, le libre choix des modes de vie, le bien-être animal et la capacité de se projeter dans une dimension européenne et mondiale et pour trouver des solutions négociées à ces échelles – en sortant des paradigmes d’une lutte des classes à l’échelle nationale et des « solutions locales pour un désordre global ». 

Le fait que des mouvements contestataires utilisent des méthodes contestées et contestables pour donner de la visibilité à ces causes et que d’autres partis commencent à se les  approprier dans la foulée ne devrait surtout pas remettre en question notre engagement pour ces causes. Derrière le « wokisme » se cachent certaines causes que les Vert’libéraux ont su identifier avant la lettre sur la base d’une démarche scientifique et qui maintenant sont portées de manière dérangeante et militante par d’autres acteurs.

“Le fait que des mouvements contestataires utilisent des méthodes contestées et contestables pour donner de la visibilité à ces causes et que d’autres partis commencent à se les  approprier dans la foulée ne devrait surtout pas remettre en question notre engagement pour ces causes.” (TB)

MCS : Merci tout d’abord pour le rappel à l’ordre sur la vérification des informations et des sources. Wikipédia tire parfois trop court. Cela étant, j’observe que, pour ce qui concerne l’événement hebdomadaire contesté autour du kimono, il s’agissait de se vêtir comme le modèle du tableau “la Japonaise”, de Monet, qui se trouve être une jeune femme blonde comme on en trouve peu au Japon. Mais là, n’est pas l’essentiel, même si la précision importe.

Tu dis : “Si certaines conditions sont remplies, cela peut s’avérer problématique, notamment lorsque l’on tire profit d’un rapport de force bancal, que l’on utilise dans un sens de moquerie ou que l’on ne reconnaît pas le caractère solennel ou rituel d’une pratique.” Ces critères du caractère inacceptable de l’emprunt culturel nous permettent d’entrer dans le vif du sujet. Ils sont, me semble-t-il, des déclinaisons possibles du manque de respect que j’évoquais précédemment. Ces critères me paraissent en tant que tels éminemment recevables, mais j’ai des doutes, d’une part sur la facilité d’établir cette démarcation dans de nombreux cas pratiques, et d’autre part sur ce que l’observation de ces éléments peut impliquer en termes de liberté d’expression.

Reprenons le tableau de la Japonaise et de la proposition faite aux visiteurs d’endosser, une fois par semaine, le même kimono que porte le modèle européen dans la représentation de Monet. Le musée ou les visiteurs tirent-ils profit d’un rapport de force bancal ? Se moquent-ils ? (J’admets qu’ils s’amusent). Sans doute, ce faisant, méconnaissent-ils la signification véritable, le rituel du porter du vêtement, dans quel sens les pans se recouvrent et pourquoi, etc. mais peut-être alors s’agirait-il de songer à décrocher le tableau de Monet lui-même qui n’en savait peut-être pas davantage, non plus que son modèle. J’ai fait l’acquisition de kimonos lors d’un voyage au Japon, parce que je trouve l’habit fascinant dans sa conception, somptueusement beau dans sa confection et qu’il me plonge, lorsque je le contemple ou le touche, dans un ravissement qu’évidemment aucun autre vêtement ne peut me procurer. L’expérience est esthétique, elle est imprégnée de la reconnaissance de la qualité de ce qui a permis son émergence. Je ne me suis d’ailleurs pas vu refuser l’achat de ces pièces au Japon dans des magasins tenus par des Japonais qui savent exactement de quoi il en retourne autour d’un kimono. On peut même acquérir, sur place, des modèles ultra bon marché, dont l’intérêt n’a rien de culturel ni d’esthétique, mais qui sont simplement destinés aux soirées déguisées, pour les touristes essentiellement.

 

 

J’en viens à l’exemple de La Brass’, comme tu me l’apprends si joliment. J’ignorais que le groupe était un groupe de remplacement que les spectateurs ne souhaitaient pas initialement aller écouter. Et alors ? Une option possible aurait consisté, pour les spectateurs importunés, à quitter la salle et à demander le remboursement, non ? Mais s’’il faut admettre, comme, tu le dis, que “ la Brass’ fait partie des établissements bernois les plus intransigeants en termes d’adhésion aux idéologies militantes du moment.” alors peut-être doit-on considérer qu’on a affaire à quelque chose comme un club privé, à l’instar du Club de la Terrasse et du port obligatoire de la cravate, auquel cas, il n’est même pas utile d’en parler. 

“Peut-être doit-on considérer qu’on a affaire à quelque chose comme un club privé, à l’instar du Club de la Terrasse et du port obligatoire de la cravate, auquel cas, il n’est même pas utile d’en parler. ” (MCS)

Cela dit, je suis d’accord avec l’idée qu’il ne faut pas confondre certaines formes de militantisme avec l’engagement pour un changement qui nous apparaît nécessaire. Mais je ne suis pas bien sûre que les formes de militantisme qui font réagir ne sont déployées que pour faire réagir ou éveiller la conscience sur un problème. J’aimerais t’entendre sur la question de l’essentialisation et du renversement émotionnel que je décrivais plus haut. Je ne pense pas qu’on puisse les écarter d’un revers de main sous prétexte que certaines formes de militantisme sont simplement destinées à “éveiller les consciences”. Elles me semblent souvent être le carnet de route d’une nouvelle normativité qui n’a pas grand chose à voir avec l’idée de liberté.

TB : Sur les questions de fond, il me semble que nous sommes d’accord. L’emprunt culturel est admissible – dans le respect des sensibilités et peut-être du bon goût. Ce qui nous distingue est probablement à qui nous souhaitons laisser le bénéfice du doute lorsqu’il n’est pas clair si une ligne a été franchie. Moi, je tends à être compréhensif par rapport aux institutions qui sont peut-être allées trop loin dans leur volonté de protéger la dignité des êtres humains – en particulier envers les personnes issues de groupes historiquement discriminés ou marginalisés. Toi, tu sembles être plus sensible à la liberté d’expression et la liberté artistique et être plus exigeante par rapport à la pertinence de certaines revendications. Si l’on se tient à l’adage selon lequel la liberté des uns s’arrête là où commence celles des autres, on peut considérer qu’une telle dialectique est nécessaire pour garantir les droits fondamentaux.

Leçon de nos choses

Illustration: Nelly Damas pour Foliosophy
Tout le monde ou presque aujourd’hui connaît la Japonaise Marie Kondo, rendue célèbre, et sans nul doute riche, par l’ouvrage qu’elle a écrit sur le rangement et les conseils qu’elle donne pour ne pas finir noyés dans les choses que nous accumulons.
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Ce qui apparaît initialement comme une préoccupation platement domestique – que les grands esprits peuvent donc ignorer – se révèle, lorsque on s’y arrête, un remue-ménage format XXL de notre psychisme. Car on ne s’entoure pas d’objets, de choses, impunément ni sans raison secrète. Retrouver des affaires alors qu’on les avait oubliées, se demander pourquoi on ne s’en est jamais défait, consentir à s’en séparer en se demandant si ça nous apporte ou non de la joie est un exercice plus difficile qu’on le croit parce qu’il nous révèle nos attachements profonds et ces manies dissimulés à nous-mêmes. Dans cette activité brusquement consciente de détachement, on opère quelque chose comme un dédoublement de soi qui permet de se voir de l’extérieur, de dédoubler notre « je », condition de toute pensée comme l’a montré Hannah Arendt : penser, c’est activer le dialogue du “deux en un” (les deux voix qui sont en moi, celle qui vit et celle qui est capable de se voir en train de vivre). “Il faut toujours deux tons, au minimum, pour produire un son harmonieux”. (H. Arendt, Considérations morales). Passer par la médiation des choses, de nos choses, pour activer cette conscience est un exercice aussi simple que déboussolant. Pour le dire plus simplement, il y a le moi qui amasse  – et on amasse toujours beaucoup plus qu’on ne croit – et celui qui découvre qu’il vit dans un moi qui amasse.
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Ce qui apparaît initialement comme une préoccupation platement domestique se révèle un remue-ménage format XXL de notre psychisme.
Signe de ce dédoublement : la stupéfaction éprouvée par tous ceux qui appliquent la méthode Kondo, laquelle implique le rassemblement, en un seul endroit, de tous les objets d’une même catégorie (les vêtements, puis les livres, puis les accessoires de cuisine, puis de bureau, etc.) : « Oh, mon dieu ! Je ne savais pas que je possédais tout ça ». Consternation, embarras, gêne : « Qui suis-je, moi qui génère des traces de mon existence aussi disproportionnées ? », “Quel effet aurait sur moi la perception de toutes ces possessions si elles étaient celles de quelqu’un d’autre ?”  Car c’est bien tout à coup quelqu’un d’autre que soi que les protagonistes, confrontés à la sanction de leur existence réelle chosifiée, découvrent : des collines de vêtements amassés, des quintaux de livres non lus, d’objets utilitaires à double, à triple, par dizaines, en tous genres et disséminés dans toutes les pièces de l’appartement. De quoi suis-je atteint pour amener, dans mon antre, de nouveaux objets chaque fois que j’en ai besoin, n’accordant que peu de temps pour gérer, apprécier, valoriser et reconnaître ce que je possède déjà ?
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« Qui suis-je, moi qui génère des traces de mon existence aussi disproportionnées ? »
Je est un autre.
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Ajuster ses besoins à ses possessions de manière régulière, consciente, “joyeuse” (le mot d’ordre de la méthode Kondo), est une des façons de vivre conscient et de faire un peu reculer la véracité de l’assertion freudienne, prise, pour le coup, au sens propre : « Le moi n’est pas maître en sa maison ». Devenir un peu plus conscient de la manière dont on occupe l’espace et comment on s’y organise est une excellente façon de comprendre un peu mieux qui on est, de devenir un peu mieux maître en sa maison. En d’autres mots : “moins dupe”.
Marie Kondo est l’auteur de plusieurs ouvrages pratiques. Elle a également produit des émissions dans lesquelles elle montre le travail qu’elle effectue chez des particuliers, noyés et malheureux dans le chaos de leurs possessions qui – c’est une constante – reflète un certain chaos dans leur vie. Le dressing foutoir et la cuisine chaotique comme symptômes de soi.
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M’émeuvent et m’interpellent à chaque fois ces moments où, après avoir visité la maison ou l’appartement à soigner (une thérapie du propriétaire par procuration), Marie Kondo invite chacun à « bénir la maison et l’espace », non pas comme un rituel religieux avec crucifix et encensoir, mais recueilli en soi-même, focalisé sur cet espace présent en permanence sous nos yeux et nos pas, mais sans cesse néantisé par notre indifférence. On s’étonne à chaque fois de constater comment, après un instant de surprise à l’invite (surprise que chaque occidental comprendra), chacun, très rapidement, semble considérer la proposition comme, somme toute, parfaitement fondée et de se plonger naturellement dans la conscience du lieu où notre quotidien se déroule et qui constitue, par conséquent, comme une seconde peau.
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Une spiritualité du quotidien. C’est peut-être ce que nous devons développer pour opérer en nous les changements plus vastes que nous savons nécessaires sur notre planète aujourd’hui.
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Il y a quelque chose à chercher dans le rapport aux vêtements comme révélateur de ce que notre personne dit, se dit, nous dit. Comment on les achète, sous quelle pulsion, impulsion, parce qu’on a besoin de quelque chose, pour être quelqu’un d’autre, pour se magnifier, compléter son identité, multiplier les possibilités d’être, si on achète les copies quasi conformes de ceux qu’on a déjà, comment on les porte, combien de fois avant de s’en débarrasser, si on s’en débarrasse, si on les porte, comment on les choisit le matin, pourquoi on ne peut pas s’en défaire, dans quelle mesure un argument comme « ça peut toujours servir » est invoqué, si les vêtements sont devenus des quasi-personnes, des clones partiels de nous-mêmes et que s’en défaire est un peu comme perdre de sa substance…

 

On n’acquiert pas des vêtements parce qu’on ne peut pas se promener nu ou parce qu’il faut se protéger du froid, car il n’en faudrait pas beaucoup pour remplir cette fonction. Si on en a davantage, si un nouveau vêtement n’apparaît jamais comme un vêtement en trop “dont on n’a pas besoin”, c’est qu’il ne ressemble à aucun autre qu’on possède déjà et que, ce faisant, c’est un possible, une possibilité d’être qu’on s’offre.

 

Et de me demander comment se vivent les ressortissants de communauté où le vêtement, comme au Guatemala, au bord du lac de Tikal, vêtus chaque matin à peu près à l’identique, dans un vêtement qui est un costume d’appartenance à une communauté.

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Le consumérisme, c’est le contraire du rêve. Ou plutôt : c’est la logique du marché qui rêve à ma place.
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Différence entre un achat aléatoire, qui donne l’impression d’acquérir quelque chose de plus qui vient alourdir la masse des objets possédés, et l’achat d’un objet (vêtement, appareil, accessoire) qui donne l’impression de la rencontre parfaite parce qu’il permettra de se débarrasser de beaucoup d’autres objets, comme un achat qui efface le superflu.
Derrière le pragmatique, il y a du psychologique.
Derrière le psychologique, il y a du métaphysique.

Le besoin de sécurité se paie cash

 

Un de mes proches revient d’un déplacement professionnel à Singapour où il a donné un cours sur le framing à un panel de professionnels venus d’Asie et du reste du monde. Il m’appelle gentiment pour échanger sur cette expérience, qui n’est pas la première, mais qui vient une nouvelle fois confirmer pour lui, de manière cinglante, à son retour, ce que nous sommes en train de devenir en Europe et en Suisse. 

Notre échange téléphonique m’inspire deux constats : 

  1. Notre force est notre faiblesse.
  2. On ne voit mieux ce qu’on est qu’en sortant de soi. C’est encore une fois le « deux en un » de Socrate revisité par Arendt : « penser, c’est faire dialoguer deux « je » en soi-même pour créer une harmonie ». J’ajouterais : pour enclencher une dynamique consciente. 

Qu’on me comprenne bien : il ne s’agit pas d’établir des comparaisons, de vanter le dynamisme, la jeunesse et l’esprit entrepreneurial de l’Asie vs le conformisme et l’attentisme de l’Europe, son besoin de sécurité, sa crainte de perdre du terrain, son sentiment de culpabilité (généralisé), les obstacles toujours pressentis avant même que l’action ne soit engagée, cette forme d’ « apathie rationnelle » qui peut à l’occasion être un bon plan pour peu qu’on n’en abuse pas. 

Mais voilà. Quand même. 

« C’est toujours quand je reviens d’Asie que je suis frappé, ici en Suisse, me dit-il, par notre sens de l’ordre, de la sécurité, de la précaution. Ce sont éminemment de grandes qualités qui ont fait de notre pays et de notre vieux continent un espace où il fait bon vivre : on sent une société qui a progressé, qui a mûri jusqu’à être capable d’assurer à tous une vie décente. Il suffit par exemple de mettre un pied à Genève ou à Zürich pour comprendre que le filet social est large et solide ». 

« C’est formidable, bien sûr, mais ce confort et cette sécurité ont un prix : ils se paient cash par une forme d’immobilisme, de crainte de l’échec, d’anticipation excessive sur les risques possibles et les échecs pressentis. On s’arrête avant de commencer, par peur de perdre ce qu’on a. On vit ici sur le motif de la préservation des acquis sur fond de conscience des échéances environnementales qui nous menacent et nous paralysent. Ajoutons à ça la guerre en Ukraine et on a un cocktail lourd à digérer de négativités qui se bousculent dans nos têtes et dans les médias (je lui fais remarquer que c’est la même chose) : l’emploi qui marque le pas, le pouvoir d’achat qui s’essouffle, le coût de l’énergie qui prend l’ascenseur, notre culpabilité à l’endroit d’un environnement qu’on détruit, notre peur de la guerre, notre besoin de sécurité, les jeunes qui, après le COVID et laissés, dans le contexte frileux actuel, sans perspective, ne vont pas bien. » 

« Là où l’Asie donne l’impression d’avancer sur le mode du relationnel et du potentiel, la Suisse fonctionne sur la notion de système et sur l’esprit de transaction, parce que nous avons longuement construit nos institutions, les modèles sur lesquels nous vivons. Nous avons un respect du système qui nous donne faussement l’impression que tout est en ordre et que ça pourra continuer comme ça, alors qu’à situation nouvelle, il y a nécessité d’un décentrement ». 

Il y a peut-être chez nous comme une forme d’apathie liée à la dénonciation et à la déploration qui peu à peu nous enserre dans des filets invisibles. C’est comme une espèce de matrice qu’on ne voit que quand on en sort un moment et qu’on y revient après avoir été baigné dans une autre atmosphère, invisible elle aussi mais qui produit d’autres rapports entre les gens, d’autres pensées dans les têtes. Le philosophe et sinologue François Jullien décortique brillamment et patiemment, tout au long de ses livres, les bienfaits vitaux de ce qu’il nomme « l’écart », cet écart entre les civilisations et entre les langues qui nous oblige, lorsque l’on passe d’une langue (pour lui le chinois) à une autre ou d’une culture à une autre, à penser avec des concepts inexistants dans notre langue habituelle. Cet arrachement à soi ou à sa culture permet d’activer l’”autre nous-même”, celui qui est tout à coup capable de voir que le moi habituel pense ce qu’il pense et éprouve ce qu’il éprouve parce qu’il est contraint de recourir aux concepts, aux termes et à la grammaire qui structurent sa pensée, parce qu’il est dans un bain civilisationnel qu’il prend pour la vérité. Cette prise de conscience permet une « dé-coïncidence », nous dit Jullien, « ce descellement laissant paraître – défaisant de l’intérieur tout ordre qui, s’instaurant se fige – des ressources qu’on n’imaginait pas ». 

« Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde» disait Wittgenstein, plus pessimiste, dans  son Tractatus Logico philosophicus (Die Grenzen meiner Sprache bedeuten die Grenzen meiner Welt TPP 5.6)

Mais loin de nous laisser affligés, avec les bras ballants de la défaite, cette assertion nous donne une piste à suivre. Si ce que nous avons atteint n’est pas garanti pour toujours (« On croyait la paix définitivement installée en Europe, mais avec l’Ukraine, on voit que… »), nous pouvons saisir à bras le corps les problèmes qui occupent nos têtes et nos journaux. Les questions environnementales polluent nos actions, nos pensées, fabriquent dans nos têtes des freins qui entravent notre action ? 

Ayons le courage, l’entrain, le dynamisme et la foi de nous engager vers un changement actif. 

Tout de suite. 

Ukraine : sommes-nous capables de progrès moral ?

 

Illustration: Nelly Damas pour Foliosophy

 

Que devons-nous penser de la notion de progrès moral ?

Alexis Philonenko, introduction à Kant : Fondements de la métaphysique des moeurs

 

Nul État ne doit se permettre, dans une guerre avec un autre, des hostilités qui rendraient impossible, au retour de la paix, la confiance réciproque, comme, par exemple, l’emploi d’assassins (percussores), d’empoisonneurs (venefici), la violation d’une capitulation, l’excitation à la trahison (perduellio) dans l’État auquel il fait la guerre, etc…

Kant : Vers une Paix perpétuelle

 

Ukraine

Des bombes et des tonnes de mots

« La guerre d’Ukraine en direct et en continu », annoncent les médias.

Une téléréalité dont les scénaristes ignorent le dénouement.

Ce suivi en direct est hallucinant. Quand on dispose de moyens aussi sophistiqués, pour suivre en “live”, “comme si on y était”, comment se fait-il qu’on ne dispose pas des moyens, juridiques et politiques, pour faire cesser l’horreur ?

C’est le même scandale que lorsqu’on se tient au chevet d’un mourant avec qui on peut encore parler, avec qui on peut esquisser la suite, “quand il ne sera plus là”, dans la plus grande des connivences et en confiance, alors qu’on ne peut absolument rien faire pour le retenir.

Quel abîme entre ce que nous savons, ce que nous comprenons, et ce que nous pouvons !

L’Occident est responsable de la guerre en Ukraine.

L’Occident n’est pas responsable de la guerre.

 

Vladimir Poutine est fou.

Vladimir Poutine n’est pas fou.

 

C’est la faute de l’OTAN.

L‘OTAN est notre bouclier.

 

L’armée russe s’épuise.

Une guerre nucléaire est à craindre.

 

La Suisse est neutre.

La Suisse ne peut pas rester neutre.

La Suisse peut se joindre aux sanctions tout en respectant son principe de neutralité.

 

Les sanctions d’Occident sont nécessaires.

Vladimir Poutine se moque des sanctions.

Les sanctions de l’Occident se retourneront contre l’Occident.

 

La dépendance énergétique de l’Europe à la Russie mettra notre continent à genoux.

Le problème de notre dépendance énergétique à la Russie peut facilement être dépassé.

 

Nous devons épauler la résistance ukrainienne pour rétablir la paix et accomplir la justice.

Nous ne pouvons pas entrer en guerre contre la Russie de peur de provoquer un « tsunami » militaire.

Et sur la Place Neuve, lors de la deuxième manifestation en soutien aux Ukrainiens, plus nettement que quelques jours auparavant, sur la Place des Nations :

 

Ceux qui réclament le désarmement, le nôtre aussi, coupable de toutes les escalades,

Et ceux qui réclament un réarmement, seul à même de nous protéger.

 

Ils sont tous pour la paix.

Très majoritairement de gauche, mais ça n’importe pas ici.

Insensibles au malheur d’autrui

A propos de cette interrogation sans cesse réactivée, après un conflit : les gens savaient-ils ce qui se passait ? Faisaient-ils mine de ne pas savoir ? Comment ont-ils pu demeurer muets s’ils savaient ? Pourquoi ont-ils fait si peu pour “empêcher le pire” ?

Vercors l’a dit mieux que quiconque :

« Est-ce que cela ne vous a jamais tourmenté ? Quand, dans les jours heureux, allongé au soleil sur le sable chaud, ou bien devant un chapon qu’arrosait un solide bourgogne, ou encore dans l’animation d’une de ces palabres stimulantes et libres autour d’un «noir» fleurant le bon café, il vous arrivait de penser que ces simples joies n’étaient pas choses si naturelles. Et que vous vous obligiez à penser à des populations aux Indes ou ailleurs, mourant du choléra. Ou à des Chinois du Centre succombant à la famine par villages ; ou à d’autres que les Nippons massacraient, ou torturaient, pour les envoyer finir leurs jours dans le foyer d’une locomotive.

Est-ce que cela ne vous tourmentait pas, de ne pouvoir leur donner plus qu’une pensée – était-ce même une pensée ? Etait-ce plus qu’une imagination vague ? Fantasmagorie bien moins consistante que cette douce chaleur du soleil, le parfum du bourgogne, l’excitation de la controverse. Et pourtant cela existait quelque part, vous le saviez, vous en aviez même des preuves : des récits indubitables, des photographies. Vous le saviez et il vous arrivait de faire des efforts pour ressentir quelque chose de plus qu’une révolte cérébrale, des efforts pour « partager ». Ils étaient vains. Vous vous sentiez enfermé dans votre peau comme dans un wagon plombé. Impossible d’en sortir.

Cela vous tourmentait parfois et vous vous cherchiez des excuses. « Trop loin », pensiez-vous. Que seulement ces choses se fussent passées en Europe ! Elles y sont venues : d’abord en Espagne, à nos frontières. Et elles ont occupé votre esprit davantage. Votre cœur aussi. Mais quant à « ressentir », quant à « partager »…. Le parfum de votre chocolat, le matin, le goût du croissant frais, comme ils avaient plus de présence… »

Vercors, Le Songe, 1943*

Mais nous ne sommes pas insensibles à la guerre en Ukraine. Nous ne faisons pas rien, bien sûr. Nous donnons. De l’argent, des produits de première nécessité. Nous accueillons. Surtout les femmes et les enfants qui ont pu quitter leur patrie à temps. Nous sanctionnons. Enfin, pas tout. L’envahisseur en chef et lesdits oligarques russes, ceux qui ont pu s’acheter le pays bradé par un Poutine qui le croyait sien. Enfin peut-être pas tous les oligarques.

Ce faisant, accomplissons-nous vraiment tout ce que nous pouvons ou nous plaisons-nous, comme s’en amusait Chappatte le 22 mars dernier, à nous complaire de notre générosité ?

Covid

Chappatte, le Temps, 22 mars 2022

A moins que nous n’exorcisions aussi ce que nous appréhendons de voir arriver plus près de nous encore.

Un peu de tout cela sans doute.

Pas moyen de le savoir vraiment, même pour soi-même. Nos motivations profondes, intrinsèques, ne nous sont-elles pas, au fond, toujours un peu dissimulées ? Comme dans une galerie, où le train fantôme que nous sommes à nous-mêmes voit se succéder, trop vite pour la comprendre, une suite de tableaux sans liens entre eux. Qu’est-ce qui exactement me pousse à aider ?

Penseur incontournable des questions morales, Kant le disait à sa manière en 1785 déjà :

« En fait, il est absolument impossible d’établir par expérience avec une entière certitude un seul cas où la maxime d’une action d’ailleurs conforme au devoir ait uniquement reposé sur des principes moraux et sur la représentation du devoir. Car il arrive parfois sans doute qu’avec le plus pénétrant examen de nous-mêmes nous ne trouvons absolument rien qui, en dehors du principe moral du devoir, ait pu être assez puissant pour nous pousser à telle ou telle bonne action et à tel grand sacrifice ; mais de là on ne peut nullement concéder avec certitude que réellement ce ne soit point une secrète impulsion de l’amour propre qui, sous le simple mirage de cette idée, ait été la vraie cause déterminante de la volonté ; c’est que nous nous flattons volontiers en nous attribuant faussement un principe de détermination plus noble ; mais en réalité nous ne pouvons jamais, même par l’examen le plus rigoureux, pénétrer entièrement jusqu’aux mobiles secrets ; parce qu’il s’agit de valeur morale, l’essentiel n’est point dans les actions, que l’on voit, mais dans ces principes intérieurs des actions, que l’on ne voit pas. »

Kant : Fondements de la métaphysique des moeurs

John Stuart Mill, le grand penseur de l’utilitarisme, s’amusait de cette distinction, à son sens tirée par les cheveux, d’une valeur morale, impossible à démontrer et surtout estimée sans considération pour le résultat de l’action : pourvu que l’action aboutisse à une augmentation du bonheur pour le plus grand nombre, qu’importe l’intention profonde, le résultat seul compte.

La politique doit « plier le genou devant le droit » et « ne peut faire aucun pas sans rendre d’abord hommage à la morale.

Kant : Vers une Paix perpétuelle

Dix ans plus tard, en 1795, année où les traités de Bâle et de La Haye rompaient la première coalition de 1793, formée de plusieurs Etats européens contre la France révolutionnaire, et actaient, par cette deuxième coalition, la paix avec la France révolutionnaire victorieuse, Kant publiait, à 70 ans, le premier texte à être traduit en français : “ Vers une Paix perpétuelle. Esquisse philosophique” (Zum ewigen Frieden, ein philosophischer Entwurf). Son propos était, précisément, de mettre en place les principes juridiques pour une Paix durable.

Les étapes argumentatives de son projet, qui connut un extraordinaire succès de librairie à sa parution, sont frappées au coin du bon sens :

Un traité de paix n’est pas suffisant si l’on se réserve, en le concluant, le droit de déclarer une guerre future :

Nul traité de paix ne peut être considéré comme tel, si l’on s’y réserve secrètement quelque sujet de recommencer la guerre.

Aucun Etat indépendant ne peut être acquis par un autre de quelque façon que ce soit :

Un Etat n’est pas en effet un bien : c’est une société d’hommes à laquelle ne peut commander et dont ne peut disposer personne, si ce n’est elle-même.

Les armées permanentes doivent entièrement disparaître avec le temps :

car, paraissant toujours prêtes pour le combat, elle menacent incessamment les autres puissances de la guerre, et elles excitent les Etats à se surpasser les uns les autres par les quantités de leurs troupes.

Aucun Etat ne peut s’immiscer de force dans la Constitution et le gouvernement d’un autre Etat.

Aucun État, en guerre avec un autre ne doit se permettre des hostilités de nature à rendre impossible la confiance réciproque lors de la paix future :

Il faut qu’il reste encore, au milieu de la guerre, quelque confiance dans les sentiments de l’ennemi; autrement, il n’y aurait plus de traité de paix possible.

Pour envisager ce projet de paix perpétuelle, Kant considérait que la seule constitution, qui dérive de l’idée du contrat originaire sur laquelle doit être fondée toute législation juridique, est la constitution républicaine, laquelle repose sur le principe politique de la séparation du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif, en ce sens qu’elle se fonde :

  • sur le principe de liberté des membres d’une société,
  • sur la soumission de tous, comme sujets, à une législation unique et commune,
  • sur la loi de l’égalité de tous les sujets, comme citoyens.

Le despotisme, sans cesse renaissant -est-il utile de le préciser ? -, étant le “gouvernement où le chef de l’Etat exécute arbitrairement les lois qu’il s’est données à lui-même, et où, par conséquent, il substitue sa volonté particulière à la volonté publique.” (Vers une Paix perpétuelle)

 Kant, simplet ?

“La question n’est plus de savoir si la paix perpétuelle est quelque chose de réel… mais nous devons agir comme si la chose qui peut-être ne sera pas devait être.”

Kant, 1797

Cet équilibre entre les Nations fondé sur la souveraineté des Etats et la liberté de ses membres n’a pas manqué de déclencher les sarcasmes d’un Rousseau qui, à la suite de Leibniz et de bien d’autres commentateurs, n’aura pas de mots assez durs pour condamner ce qu’il appelait “l’absurdité” du projet kantien :

« Quoique le projet fut très sage, les moyens de l’exécuter se sentaient de la simplicité de l’auteur. Il s’imaginait bonnement qu’il ne fallait qu’assembler un congrès, y proposer des articles, qu’on les allait signer et que tout serait fait ; il voyait assez bien l’effet des choses quand elles seraient établies, mais il jugeait comme un enfant des moyens de les établir ».

La naïveté de Kant était-elle telle que Rousseau le prétendait ou ce dernier s’est-il montré lecteur un peu pressé ?

La question n’est pas de savoir comment on peut améliorer moralement les hommes, mais comment on peut se servir des mécanismes de la nature pour diriger de telle façon l’antagonisme de leurs dipositions hostiles, que tous les individus qui composent un peuple s’obligent eux-mêmes et entre eux à se soumettre à des lois de contrainte, et établissent ainsi un état pacifique où les lois sont en vigueur.

Kant : Projet pour une Paix perpétuelle

La nature garantit la paix perpétuelle par le mécanisme même des penchants naturels; et, quoique cette garantie ne soit pas suffisante pour qu’on en puisse prédire (théorétiquement) l’avènement, elle suffit au point de vue pratique (c’est-à-dire ce qui pose les lois de ce qui doit arriver quand bien même cela n’arriverait jamais (Kant : Fondements de la Métaphysique des moeurs), et elle nous fait un devoir de tendre vers ce but (qui n’est pas purement chimérique).

Kant : Projet pour une Paix perpétuelle

 

La paix comme horizon vers lequel tendre inlassablement.

Inlassablement.

 

 

 

 

 

 

Le songe » est rédigé en 1943 mais la publication sera différée pour épargner les familles encore ignorantes du sort des leurs.
Il été publié pour la première fois dans la revue “Traits” en Suisse, au début de 1944, puis dans le premier numéro non clandestin des “Lettres Françaises”, en septembre 1944.
C’est le témoignage d’un ami déporté à Oranienbourg et miraculeusement libéré qui le pousse à écrire.

 

 

 

Ubuntu et droits politiques

Illustration : Nelly Damas pour Foliosophy

Recueillir des signatures dans la rue pour une initiative ou un référendum est un exercice que je recommande à tout citoyen. Il y a une beauté (j’ai réfléchi au terme) à constater en acte, sur son temps libre, les pieds gelés, que notre démocratie peut tenir à ce petit geste élémentaire qui consiste à aborder un passant pour lui demander s’il est d’accord avec telle ou telle idée et lui proposer de la soutenir. 

Que cet embryon d’association puisse constituer un levier de changement dans un pays tout entier est un joyau politique que nous devons chérir, cultiver, protéger. 

Et pratiquer.

♠♠♠

Il y a le passant fermé qui ne vous voit pas, qui se protège pour ne pas entrer en matière (Le Suisse est un être plutôt discret, pas facilement enclin à la discussion de rue, état de fait qui rend d’autant plus fascinant notre système de démocratie directe) et qui ne tourne même pas la tête en entendant le son de votre voix. 

Il y a la passante qui vous dit qu’elle est pressée, qu’elle n’a pas le temps. 

Il y a la passante accorte qui se dit très intéressée, mais qui n’a pas le droit de vote. 

Il y a la retraitée qui se dit contre votre initiative, qui vous raconte sa vie pour vous expliquer les raisons de son désaccord, qui signe enfin, reconnaissant que votre projet serait une solution pour empêcher que ce qu’elle a vécu d’abominable puisse se reproduire pour les nouvelles générations. 

Il y a celui qui vous dit que “ça ne l’intéresse pas” (comme si l’essentiel était là). 

Il y a celle qui s’arrête pour en débattre, hésitante (pendant que vous calculez le nombre de signatures potentielles perdues  en enregistrant malgré vous le nombre de piétons qui se sont faufilés à vos côtés) et qui finit par vous dire qu’elle va y réfléchir. 

Il y a celui qui ne sait pas ce qu’est un référendum, qui trouve le dispositif magnifique lorsque vous le lui expliquez et qui s’indigne illico alors qu’en général les lois puissent être votées sans que les citoyens soient consultés. 

Il y a ceux qui pensent devoir consulter leur employeur avant de signer, comme si leur emploi en dépendait. 

Il y a celui à qui on doit apprendre que sa signature n’est pas valable. 

Il y a celui qui vous propose d’autres sujets d’initiatives (il en a à l’esprit une liste longue comme le bras). 

Il y a celle qui cherche du regard l’approbation de son mari avant de signer. 

Il y a celui qui, par principe, ne signe jamais rien dans la rue. 

Il y a celui qui en a entendu parler et qui est très content d’avoir l’occasion de signer. 

Il y a celui qui essaie de vous faire croire qu’il ira regarder sur le site internet pour s’informer plus en profondeur. 

Il y a celle qui a un témoignage à vous faire, lequel vous donne à comprendre mieux encore l’importance de ce que vous êtes en train de faire signer. 

Il y a tous ceux qui ne savent pas qu’en signant une initiative, ils ne sont pas en train de décider la mise en application de ladite. 

Il y a celui qui vous demande de quelle obédience vous êtes et qui signe (ou pas) pour cette raison seule. 

Il y a ceux qui vous disent qu’ils ne sont pas personnellement concernés par le sujet, mais qui signent quand même. Ou pas. 

Il y a celui qui vous dit qu’il a déjà signé. 

Il y a celle qui ne se souvient pas si elle a déjà signé. 

 Il y a celui qui vous demande d’entrée si vous allez lui demander de l’argent et qui signe ensuite les yeux fermés quand il sait que ce n’est pas le cas. 

Il y a celui qui vous dit qu’il n’est pas du tout d’accord avec le projet mais qui signe immédiatement par solidarité parce qu’il a, par le passé, lui aussi recueilli des signatures dans la rue et qu’il sait à quel point ça peut être ingrat. 

Il y ceux qui vous remercient de vous geler dans le froid pour un sujet aussi important. 

Il y a celle qui se retourne encore une fois après avoir signé et vous souhaite “bonne chance” avec un grand sourire. 

♠♠♠ 

Au fil des heures et des jours, je me dis que notre système de démocratie directe exemplifie les thèses UBUNTU des Bantous : je suis ce que je suis parce que nous sommes. Ou « Je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes tous » Si les signatures se succèdent rapidement, je sens mon pays changer. Si les passants se renfrognent et ignorent ma présence, je sens que je dois abandonner le rêve que j’avais.  

La première forme d’initiative populaire en Suisse remonte à 1793 et c‘est le canton de Vaud qui connaît le premier, en 1845, le principe de l’initiative populaire qui donne alors à 8 000 citoyens la possibilité de faire soumettre au peuple “toute proposition”. 

C’était il y a longtemps. Mais pas tant que ça. Les modifications apportées au sytème des intitiatives et des référendums ont été nombreuses depuis. Ces structures changeront encore. Elles ne datent pas de Moïse et ne sont pas garanties jusqu’à la fin des temps.

Ayons de l’intérêt pour elles.

Pratiquons-les.

Protégeons-les.

Tu es parce que nous sommes.

Folios : le décryptage, une cause à tout prix et la statue déboulonnée

 

Du décryptage

Le mot “décryptage” est employé par les médias de plus en plus fréquemment et pour des usages toujours plus variés : Arte “décrypte” et enquête, la RTS promet le “décryptage” de la situation par untel…le ”décryptage” de la question en fin d’émission… J’ignore depuis quand le terme est entré aussi abusivement dans le langage courant, comme synonyme abâtardi de, en gros, “on en parle”. 

Par cet usage nouveau, on impose comme une double torsion au terme. 

On s’en prévaut orgueilleusement d’abord. Orgueilleusement parce que le mot “décryptage” désigne bien plus qu’une simple explication. Car en réalité, dans la plupart des mini reportages proposés par les médias, il n’est en fait même pas question d’analyse, mais simplement d’illustration. 

Le décryptage,

c’est la reconstruction d’un texte original à partir d’un message chiffré dont on ne possède pas la clé,

c’est l’analyse approfondie d’un document pour en déceler le sens ou profond,

c’est la tâche complexe de découvrir un code gardé secret. 

Dans tous les cas, il est question de la découverte d’un sens caché qui échappe à celui qui n’a pas le code pour traduire les phénomènes donnés à la perception. Dans le décryptage, il est question de trouver la “clé de lecture”. 

Mesurer le fossé entre ce qui nous est donné à comprendre dans ces émissions et le sens du mot, c’est comprendre en quoi la prétention à un terme aussi puissant prête à sourire. Un peu de bouffissure pour faire sérieux. Quelque chose du domaine de l’inflation. 

La deuxième distorsion imposée au mot “décryptage” découle de la première. Parce qu’on le revendique avec une fatuité qu’on veut faire passer pour de la rigueur, on vide le mot de son sens. On lui enlève sa profondeur, son importance, l’extraordinaire perspicacité, la ténacité, la puissance de pénétration qu’il faut pour “décrypter”. 

A ce tarif, on est Champollion ou Turing à peu de frais. 

Le langage s’use, on le sait. L’usage patine les mots, en émousse les reliefs. L’informatique omniprésente est évidemment pour beaucoup dans le glissement de l’usage du “décryptage”. L’esprit du complot, qui présuppose par définition quelque chose de caché “derrière tout ça”, y puise une énergie toute particulière. 

 

La faute à pas de chance

Quand, pour expliquer la cause d’une affection, un médecin dit : « C’est la faute à pas de chance », je ne peux m’empêcher d’y voir à la fois les limites de notre connaissance en même temps que le signe d’un manque de curiosité. 

Mais peut-être que le besoin de trouver une raison à tout et à n’importe quel prix est précisément ce qui fait le lit du complotisme. 

 

La double face du déboulonnage des statues

A propos du déboulonnage de statue, une des branches de la “cancel culture” : 

L’opposition n’est pas à établir, d’une part, entre les tenants du déboulonnage des figures historiques qui ont participé autrefois à des actions ou qui ont exercé des activités qu’on juge aujourd’hui répréhensibles et, d’autre part, ceux qui considèrent que la mémoire est un devoir et qu’on ne peut, en outre, pas juger les actions passées à l’aune de la morale actuelle.  Ce n’est pas entre ces deux pôles qu’a lieu le vrai débat. Il me semble que serait éclairante la distinction entre mémoire et célébration, qui est le véritable enjeu du débat : pourquoi, à certaines époques, a-t-on érigé sur les places et devant les monuments, des figures de personnes devenues, parfois par cette érection même, célèbres ? Si l’installation d’une statue a correspondu à la volonté de voir célébrée une figure comme particulièrement édifiante pour la collectivité (d’où l’édification), il n’y a pas vraiment de surprise que l’édification passée pose un problème présent si la figure n’est plus jugée édifiante. 

Peut-être doit-elle alors entrer au musée. 

D’histoire ou d’anthropologie. 

 

CO22 : la hâte est mauvaise conseillère

Illustration : Nelly Damas pour Foliosophy

Le Grand Conseil genevois traitera jeudi 10 novembre en urgence le projet de réforme du cycle d’orientation significativement nommé “CO22”. 

Je dis “significativement”, car tout est précipitation et hâte dans cette affaire, pour un modèle qui devrait entrer en vigueur dans 9 mois. 

On semble très pressé au DIP de réformer le cycle d’orientation actuel, celui de Charles Beer qui a été le fruit, dans son élaboration, de retouches, d’amendements et de concessions de tous ordres qui ont taillé un costume que personne n’a pu vraiment enfiler. Que le cycle actuel ne donne pas satisfaction, ou, à tout le moins, qu’on puisse songer à l’améliorer, ne peut être contesté par personne. 

Qu’on ait posé le bon constat sur les raisons des dérives successives du modèle actuel qui ont fait qu’il a cessé d’orienter, en revanche, est plus discutable: les élèves, au fil du temps, se sont retrouvés en nombre toujours plus grand dans le regroupement 3, à savoir la filière pré-gymnasiale réputée être la filière la plus exigeante scolairement parlant. Cette propension à porter vers les filières à forte scolarisation un nombre d’élèves toujours plus important est-elle le simple effet de la structure actuelle du CO ? J’en doute pour ma part très fortement. Ce mouvement d’aspiration des élèves dans les classes pré-gymnasiales a été observé dans tous les modèles du cycle d’orientation, avec un effet de dévaluation de la formation qui avait d’ailleurs poussé, en son temps, le monde professionnel à introduire des examens d’entrée en apprentissage, ce dont on se serait facilement passé dans un système plus fiable. 

C’est ce que la tête du DIP déplore : le fait qu’un nombre croissant d’élèves occupent les filières les plus scolaires. C’est là le signe que le CO n’oriente plus. 

Mais ce n’est pas le seul travers que le DIP dénonce dans le cycle de Charles. Les élèves des classes socio-économiques défavorisées n’ont pas le même accès que les autres aux filières dites fortes. C’est là le signe que le CO n’assure pas l’égalité des chances. 

Diminuer le nombre d’élèves dans les filières fortes et augmenter dans ces mêmes filières le nombre d’élèves issus de classes socio-économiques faibles ne sera pas une mince affaire, mais on comprend bien l’idée générale : former plus solidement, orienter de manière plus crédible, et donner à chacun sa chance.

La mixité comme panacée

Pour ce faire, on promeut la mixité (les forts tirent les faibles qui ne se sentent pas faibles puisqu’ils sont avec les forts), mais pas n’importe laquelle : une mixité intégrée. 

C’est fou alors, de voir comment le concept même de mixité déclenche la bagarre. Comme si la notion de mixité, à partir d’un certain degré scolaire, était un marqueur idéologique qui vous place sur l’échiquier politique.

Je crois cette lutte binaire très stérile. 

Le plus fort souvenir que je conserve de mes petites classes, voici des lustres, c’est Olivier, un grand de 3e, qui m’apprend à coudre alors que je suis en première primaire. C’est aussi le fait que je commence, à l’insu de tout le monde, d’apprendre l’allemand en suivant ce que font les sixièmes alors que je suis en quatrième et que j’ai fini le travail que l’instituteur a donné aux élèves de mon degré. C’était l’immense force des petites écoles de campagne contraintes de rassembler des cohortes d’élèves d’âges différents dans des mêmes salles de classe. De la mixité inter-degrés intégrée en somme. Mais les instits de l’époque n’avaient aucune idée que ce qu’ils faisaient porterait un nom plus tard. 

Cette forme de mixité avait un cadre bien particulier. Des conditions de possibilités qui ne rendaient pas contre-productive la différenciation faite entre les élèves. D’abord et par-dessus tout : l’horloge ne venait pas rompre toutes les 45 ou 90 minutes l’activité en cours. Les enseignants, comme en primaire aujourd’hui, avaient tout loisir de mettre le temps au service des élèves plutôt que l’inverse, comme dans l’organisation du CO actuel et dans celui qui est prévu. 

La mixité intégrée au sein d’une classe limitée par l’horloge ? Je l’ai exercée en tant qu’enseignante, il y a pas mal d’années, dans une classe du CO de générale (les moins scolarisés, oui, dans un système encore anté-anté pénultième) où l’hétérogénéité des élèves était saisissante. L’idée était que chacun soit nourri, mais qu’on collabore quand même, qu’on s’entraide sans être freiné ni abandonné à son sort. 

Une gageure et une galère. 

A cause du manque de formation sur la gestion de la mixité ? Non. Essentiellement à cause du temps imparti qui ne permettait pas d’assurer que je puisse agir avec chaque élève pendant le cours, pour garantir qu’ils aient tous eu les bonnes incitations au bon moment, pour veiller à ce qu’ils n’aient pas été simplement en train d’attendre la fin de l’heure pour passer à autre chose. 

CO22 nous promet une formation des maîtres à cette forme de mixité. On ne nous dit pas de quoi elle sera faite ni comment elle réussira à déjouer le piège diabolique du carcan horaire, parce qu’elle est encore à mettre sur pied. 

Je crois pour ma part une certaine mixité formidable pour les élèves, comme pour chacun d’entre nous. Mixité de genres, mixité de cultures, mixité intergénérationnelle. On n’apprend jamais mieux et plus qu’avec ceux qui sont différents. Mais je crois que celle que vise CO22  occasionnera des résultats décevants tout en soumettant les enseignants à des acrobaties épuisantes. 

Comment se déroulera l’évaluation dans ces classes intégrées ? Il faut y réfléchir encore, les travaux sont encore en cours, mais il est clair qu’”on ne pourra pas se contenter de deux barèmes distincts”.

Les travaux sur ces questions essentielles sont fort avancés comme on le voit. 

La hâte est mauvaise conseillère. Elle est particulièrement inquiétante dans un registre éducatif qui concerne des milliers d’élèves. 

Pourquoi tant de précipitation ? Est-il capital pour un conseiller d’Etat en charge du DIP de planter son drapeau sur l’île du CO avant son départ ? 

La formation des maîtres, la différenciation pédagogique et l’évaluation afférente ne sont pas des détails pratiques faciles à résoudre une fois le principe posé. C’est même par là qu’il s’agirait de commencer avant de poser la structure organisationnelle. 

Me restent deux observations à faire. Je suis saisie, à la lecture des déclarations des décideurs du Département, à la lecture de la greffe de toutes les auditions en commissions dont ils ont été l’objet, de la vision binaire posée sur les élèves, même si je sais que le langage oral tend à renforcer l’effet de cristallisation : les “bons élèves”, les “mauvais élèves”, les “forts”, les “faibles”, ceux qui ont des compétences particulières (= les bons qui peuvent effectuer leurs trois années de CO en deux), et les “fragiles”, les “vulnérables”. CO22 mettra en place une structure destinée à gommer les effets de catalogage des élèves qu’il dénonce, mais en partant du même étiquetage, c’est-à-dire d’une vision nécessairement non renouvelée, puisque les concepts font l’idée.  

Le simple fait qu’on puisse parler d’élèves “scolaires” et d’élèves “peu scolaires” au sein de l’école, c’est-à-dire de l’institution scolaire, montre de manière on ne peut plus patente que l’école n’est pas faite pour tous. 

La dernière observation est mineure. Mais les lapsus, qu’ils soient de personnes ou de systèmes, se présentent toujours un peu sur la pointe des pieds, évidents et discrets à la fois : Le Temps du jour, qui réserve un article à CO22, place dans la bouche de la Conseillère d’Etat une citation à propos du parcours raccourci (pour les élèves aux compétences particulières) qui est en réalité celle d’un enseignant syndicaliste de la FAMCO : “ Sortir les meilleurs est incohérent. Car cela alimente l’idée que la mixité est mauvaise pour les bons élèves”. Madame la Conseillère l’aurait sans doute dit, avant que d’occuper son poste actuel et d’être pressée par le temps. Mais CO22 est déjà, avant que d’être complètement pensé, frappé des maux de son prédécesseur, une cotte qu’on veut taillée sur mesure pour chacun et qui risque de ne convenir à pas grand monde. 

Aujourd’hui, Madame la Conseillère dit qu’elle s’opposera à un éventuel amendement de la gauche qui veut remettre en question le parcours en deux ans : “Je m’y opposerai, car on doit s’occuper de tous les élèves, y compris des meilleurs”. 

Ouf ! On a eu peur. Peur que les “meilleurs” soient oubliés, peur que les “meilleurs” ne soient plus identifiés comme les meilleurs. La vision binaire est sauve et l’avenir est ouvert. 

Puissent les parlementaires se montrer résistants à ce branle-bas affolé.