“Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ?” Quand la pandémie questionne le système scolaire : développer les talents.

Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ?

Le confinement comme révélateur…

Marie-Claude Sawerschel : Après une carrière de bonheur passée dans l’éducation, j’ai eu envie, par Foliosophy, de laisser une place majeure à la philosophie, pour favoriser le dialogue entre les savoirs, comprendre ce que nous faisons là, imaginer ensemble comment faire mieux, réconcilier le corps et l’esprit, l’espace et la pensée. J’éprouve une vraie joie à partager dans ces billets, avec la lumineuse Chantal Vander Vorst, les deux passions qui auront parcouru mon existence.

Chantal Vander Vorst : Faire bouger le monde est la vision de mon entreprise, au travers de la formation, de l’accompagnement, et des arts martiaux. La mise en mouvement me passionne et le questionnement tout autant. Ces billets commencés lors du confinement avec Marie-Claude sont une source de réflexion et un moment de partage magique, que nous sommes heureuses de diffuser.

 

Marie-Claude Sawerschel : Un autre lièvre que la fermeture des écoles au printemps a levé concerne le rapport intime que chaque élève entretient avec l’école, et permet de se demander en quoi, précisément l’école est bonne pour chacun d’eux. En temps normal, comme tu le disais dans le billet précédent, l’institution a tendance à catégoriser les élèves en bons, moyens, mauvais et à créer des filières “mieux adaptées” à chacun pour que les moyens et les mauvais puissent aussi redevenir les “bons” quelque part, selon un schéma à peu près toujours identique et des enseignements somme toute, et malgré ce qu’on veut bien dire, assez similaires. En bref, où qu’ils soient, les élèves doivent “faire le programme” (ça aussi, c’est tout un programme !), simplement adapté au niveau dans lequel l’école comme système a classé les élèves. En clair, on fait comme si tous les élèves étaient identiques dans leur manière d’aborder le monde et donc dans leur manière d’apprendre, avec cette seule différence que certains sont “meilleurs” que d’autres. Et l’école se dédouane en créant des filières adaptées, en mettant en œuvre des “appuis” et du “soutien” pour “les plus fragiles”, ce qui lui évite de se demander si elle n’a pas en partie fabriqué ces catégories.

 

“Tout ne convient pas à tous. Il ne faut pas juger autrui d’après soi.”

 

L’oiseau de mer

Or, comme le disait, il y a 23 siècles déjà, Tchouang Tseu, un sage taoïste dont il nous reste pas mal d’écrits, « Tout ne convient pas à tous. Il ne faut pas juger autrui d’après soi. » Et de raconter cette histoire de l’oiseau de mer qui s’abattit aux portes d’une capitale. « Le phénomène étant extraordinaire, le gouverneur pensa que c’était peut-être un être transcendant, qui visitait sa principauté. Il alla donc en personne quérir l’oiseau, et le porta au temple de ses ancêtres, où il lui donna une fête. On lui offrit le grand sacrifice, un bœuf, un bouc et un porc. Cependant l’oiseau, les yeux hagards et l’air navré, ne toucha pas au hachis, ne goûta pas au vin. Au bout de trois jours, il mourut de faim et de soif. (…) C’est que le gouverneur, jugeant des goûts de l’oiseau d’après les siens propres, l’avait traité comme il se traitait lui-même, et non comme on traite un oiseau. À l’oiseau de mer, il faut de l’espace, des forêts et des plaines, des fleuves et des lacs, des poissons pour sa nourriture, la liberté de voler à sa manière et de percher où il lui plaît. (…) La nature des êtres étant diverse, leurs goûts ne sont pas les mêmes. Même entre hommes, il y a des différences, ce qui plaît aux uns ne plaisant pas aux autres. »

Cette parabole vise à rendre sensibles les différences profondes entre les êtres, fussent-ils de même espèce. Un signe de ces différences dans le sujet qui nous occupe est la manière dont les enfants et les jeunes ont vécu la suspension des cours en salle de classe avec tout ce qui va avec, comme le couperet régulier de l’évaluation. Certains se languissent de retrouver le challenge des notes ou la régularité tranquille des fiches à trous qu’on remplit. D’autres ont enfin respiré, libérés du stress que provoque le fait de devoir étudier, assis derrière un pupitre, au même rythme que tous les copains, des disciplines le plus souvent bien fermées les unes aux autres. Qu’est-ce que les neuro-sciences ont à nous dire sur ces différences psychologiques qui révèlent sans aucun doute des modes cognitifs différents ?

 

« Révéler et nourrir les motivations primaires ou bio-types permet d’agir dans le plaisir, d’être moins stressé et plus résilient par la réserve d’énergie positive qu’ils apportent. »

 

Chantal Vander Vorst : Cela nous amène à aborder le thème passionnant de la motivation. Dans son sens premier, le mot “motivation” invite à une mise en mouvement, un élan spontané et naturel.

Qu’est-ce qui nous pousse à agir ? Les travaux de l’Institut de Médecine Environnementale à Paris offrent une vision intéressante à ce sujet, par la distinction faite entre la motivation primaire et la motivation secondaire. De quoi s’agit-il ?

Les bio-types

La motivation primaire, ou dynamique primaire, ou bio-type, se développerait dans les premiers mois de vie, permettant de procurer une énergie vitale au nouveau-né. Elle se développerait à partir de nos stratégies de survie instinctive par un mécanisme épigénétique. Cette science étudie les modifications transmissibles et réversibles de l’expression des gènes ne s’accompagnant pas de changements de la séquence de base de l’ADN. Selon J. De Rosnay (“La symphonie du vivant”), les 5 facteurs ayant une influence sur l’expression ou la non-expression de certains gènes sont :

La gestion du stress

Le plaisir dans la vie

La nutrition équilibrée

Des relations épanouissantes

Le mouvement par la marche
ou le sport

Révéler et nourrir les motivations primaires ou bio-types permet d’agir dans le plaisir, d’être moins stressé et plus résilient par la réserve d’énergie positive qu’ils apportent. Tenir compte des bio-types dans l’acte relationnel permet également des relations plus harmonieuses.

Ce thème me semble donc capital d’un point de vue tant épigénétique, que de l’épanouissement et de la réussite.

Huit dynamiques primaires ou bio-types ont ainsi été identifiés, tous sources de motivation extrêmement profonde. Le ressenti, lorsque ces sources sont activées et nourries : plaisir, proactivité, énergie, joie, un élan spontané et naturel, le désir d’avancer. Il semblerait que nous ayons toutes et tous de un à trois bio-types prépondérants, et donc, nous avons toutes et tous un potentiel de motivation gigantesque.

Les huit bio-types identifiés sont les suivants :

 

Se ressourcer, Se motiver

« Il faut, je dois »

Une seconde source de motivation, dans le sens “mise en mouvement” se développe ensuite par l’éducation, les expériences de vie, l’image sociale, les normes et forment les motivations dites secondaires. Elles nous servent à nous adapter socialement et nous pouvons les reconnaître aisément par un langage intérieur : « Il faut, je dois ». Il s’agit progressivement de tendances conditionnées, dont nous ne sommes plus toujours conscients. Ces motivations secondaires peuvent donc étouffer, voire entrer en conflit avec les motivations primaires.

MCS : Cette hypothèse de deux types de motivation est très intéressante. Les enseignants, dont j’ai été pendant plusieurs décennies, butent sur ce facteur d’une manière permanente. Comprendre de quoi la motivation est faite, quelle est sa composition, en repérer l’absence, en trouver la cause, fait l’objet de discussions constantes dans les salles des maîtres et lors des conseils d’école. « Il a perdu sa motivation », dit-on d’un élève morose au fond de la classe dont les résultats piquent du nez. « Il faut que je me remotive » dit l’élève l’œil éteint sans trop y croire lui-même et sans savoir comment s’y prendre. La notion de “motivation” est souvent, pour nous enseignants, comme une boîte noire dont on connaît l’existence, dont on parle abondamment lors d’un “crash scolaire”, sans savoir comment l’ouvrir. On devine, par ton modèle explicatif, que le manque de motivation d’un élève n’est pas d’abord à attribuer à un défaut intrinsèque dont il est porteur (“le paresseux”), ni nécessairement aux difficultés de son environnement (« il vit seul avec sa mère »), mais qu’il tient aussi au conflit latent qui se joue entre les deux types de motivation. Est-ce qu’un élève “perd sa motivation” lorsque sa motivation primaire, par laquelle s’exercent ses talents et se construit son identité particulière, n’est pas suffisamment nourrie ?

CVV : L’élève ne perd pas sa motivation intrinsèque, ses bio-types : ils seront bien présents à l’intérieur de lui. Ils sont probablement enfouis et pas assez nourris ou stimulés. Les motivations secondaires prendront dans ce cas de plus en plus de place, jusqu’à ce que l’élève se perde parfois.

L’explication vient de plusieurs facteurs :

Les motivations primaires ou bio-types font “moins de bruit” à l’intérieur de nous que les motivations secondaires. Ils sont moins conscients, plus discrets que les normes, le conformisme et les conditionnements sociaux.

Le système scolaire renforce en grande partie les motivations secondaires, par un système de notation, par un certain conformisme dans les styles d’apprentissages. Ce qui s’explique aisément car nous avons toutes et tous des tendances conditionnées, et, rappelons-le, le Mode Mental Automatique prend beaucoup de place dans notre être.

Le refoulement de la notion de plaisir, ou peut-être une construction de nos systèmes encore trop basée sur la notion de devoir.

Lorsque l’on analyse le système scolaire dans sa globalité, il me semble qu’il a été créé par des personnes ayant principalement les bio-types suivants :

□ Novateur : l’importance de la compréhension, de la logique

□ Gestionnaire : l’importance de la structure, de l’organisation

□ Compétiteur : l’importance du défi, du fait de se surpasser

Cela donne lieu a un système scolaire prônant la réflexion, l’intellectuel, la compréhension, la structure (prise de notes, raisonnement structuré), et le fait de donner le meilleur de soi-même, de se dépasser, voire d’exceller.

Qu’en est-il dans ce cas des enfants ayant par exemple des bio-types tels que : philosophe et animateur ? Pour le philosophe, il s’agit donc d’un enfant qui aime vivre à son rythme, regarder la nature par la fenêtre, et pour le côté animateur : bouger, rire, s’amuser, faire des blagues ? Le côté philosophe pourra être jugé : “paresseux”, et le côté “animateur”, sera régulièrement jugé : “hyperactif”.

Un bahut pour chacun

MCS : J’ai dans mes connaissances proches, le cas d’une jeune femme qui a été scolarisée, jusque vers l’âge de 12 ans, dans un établissement de l’école Steiner, laquelle fait des miracles pour les élèves de profils “philosophe”, “animateur”, “solidaire” et “participatif”. C’était bien sûr pour favoriser au mieux le développement complet de ses talents et ne pas brimer sa personnalité que ses parents l’avaient scolarisée dans une école de ce type. Personne n’avait compris que, en réalité, elle s’y ennuyait comme un rat mort et qu’elle a commencé à revivre lorsqu’elle a été scolarisée à l’école publique pour renouer avec les filières de sélection qui commencent à la pré-adolescence. « J’hallucinais le jour où je suis arrivée à l’école publique », me racontait-elle des années plus tard, l’œil encore tout vif de bonheur à ce souvenir. « Dès le premier matin, on a eu un test chronométré avec une note à la fin : le rêve ! ». Manifestement elle était, ce qui s’est largement révélé par la suite, une personne de type novateur et compétiteur (et probablement gestionnaire aussi !) pour reprendre ta terminologie.

« Il s’agit alors parfois de faire de véritables fouilles archéologiques pour retrouver les sources d’énergie. »

Entrer dans la compréhension des personnes par les motivations primaires ou bio-types pourrait nous permettre de cesser d’opposer les écoles de pédagogies différentes comme des lieux où s’opposent des vérités sur l’éducation qui ont à se combattre. Elles sont en réalité des lieux éducatifs pensés par certains types de profils pour les élèves de certains profils, sans qu’on s’en soit vraiment avisé.

Depuis que nous avons commencé à publier ces billets, je rencontre de plus en plus de personnes, la plupart ayant fort bien “réussi dans la vie”, pour employer l’expression consacrée, me raconter combien leurs années d’école ont été cauchemardesques. “J’ai 200 ans”, me dit cet ingénieur, supérieurement intelligent et vif d’esprit. “J’ai 200 ans parce que j’ai passé ma scolarité à essayer de deviner combien de minutes avaient passé depuis la dernière fois où j’avais regardé ma montre”. “J’étais le cancre, me dit cet autre coach influent, éjecté des meilleures filières que j’ai rejointes, plus tard, quand j’ai découvert mes talents de communicateur”. La corrélation entre les résultats scolaires et la réussite professionnelle par la suite n’est pas aussi forte qu’on pourrait le croire. Je me suis laissé dire, mais il faudrait vérifier l’information, qu’il n’y a aucune corrélation entre les bons résultats des étudiants de l’EPFL et ce que certains deviennent ensuite, comme innovateurs reconnus : ces derniers ne faisaient pas partie des meilleurs étudiants qui, eux, viennent, renouveler le corps professoral. Les cas que je cite sont des histoires qui ont bien fini. Mais pour quelques-unes de cet acabit, combien d’adultes abîmés à jamais dans l’estime qu’ils ont d’eux-mêmes ?

« L’éducation doit viser au plein épanouissement de la personnalité
humaine (…) »

CVV : L’impact de la suprématie des motivations secondaires est le suivant. A l’âge adulte, la notion de “devoir”, deviendra dans ce cas plus grande que celles de motivation, d’envie, de désir et de plaisir. Il arrive donc que les motivations primaires soient refoulées, ou non-exprimées, ou non nourries. Le vécu dans ce cas est du stress, une perte de sens, un manque d’énergie et de vitalité, du cynisme. Et à l’extrême, c’est ce que l’on appelle une “dépression molle”. La dépression molle se marque par un manque d’énergie, une non-envie, un manque de désir, un manque d’élan. Tout semble “bofffff”. De l’ennui dans la vie. La personne fonctionnera, se lèvera le matin, et errera à la recherche de quelque chose de non-conscient, ignorant qu’elle regorge de ressources, de motivation profonde, et que celle-ci est bien présente, mais enfouie et non-nourrie. Il s’agit alors parfois de faire de véritables fouilles archéologiques pour retrouver les sources d’énergie. Les conséquences à l’âge adulte peuvent être extrêmement importantes : stress, sensation de manque de repères, manque de sens, fatigue, sensation de ne pas savoir par où aller, de ne pas se connaître.

MCS : Nous le disions tout à l’heure à propos des écoles animées, apparemment, par des visions pédagogiques différentes. En réalité, elles sont complémentaires en ce sens que certaines sont plus adaptées que d’autres à certains profils d’élèves. Il est bon que cette complémentarité existe, mais c’est largement insuffisant. Le progrès mériterait de se faire au niveau de l’école publique qui, par définition, accueille tous les élèves, sans discrimination, se plaît-on à ajouter de nos jours, parce que l’école se doit d’être inclusive. La première partie de l’alinéa 2 de l’article 26 de la déclaration des droits de l’homme dit en substance :

« L’éducation doit viser au plein épanouissement de la personnalité humaine (…) »

Fort bien. On se plairait à imaginer que cet appétit pour l’inclusion aille jusqu’au cœur de ce qui fait la reconnaissance des motivations primaires des élèves, qui constituent le socle de leur personnalité vraie. Dans cette perspective, rendre les enseignants et les parents attentifs à ces dimensions de la personne que sont les bio-types et leurs énergies, ou plus simplement quelle est la personnalité des élèves, serait un minimum.

Mise en pratique

CVV : La connaissance et la prise en compte des bio-types est incontestablement un plus dans l’apprentissage. Bien entendu, ce n’est pas toujours facile, car nous avons nos propres bio-types, et nos propres intolérances par rapport à d’autres dynamiques.

Un exercice que je propose régulièrement en formation, pour se familiariser est le suivant :

« Expliquer de façon motivante les mathématiques selon les 8 bio-types ».

 

L’énergie des bio-types

Ce n’est pas si facile : l’exercice nécessite de sortir de nos propres tendances conditionnées, et l’activation du Mode Mental Adaptatif permettant le recul et l’ouverture.

Nous proposons aux lecteurs de ce billet de faire cet exercice, et de nous envoyer leurs propositions. C’est un très bon moyen de se familiariser avec la notion de bio-type !

Il s’agit d’un chemin de développement personnel et de prise de conscience pour les enseignants, les parents et les enfants, pour que l’alchimie de la motivation profonde puisse s’exprimer.

Chaque bio-type a donc un énorme potentiel : un potentiel d’apprentissage et un potentiel de transmission. Par exemple : l’enfant ayant un bio-type “participatif” aura énormément de satisfaction à apprendre aux autres enfants le plaisir du lien, de l’échange, de la rencontre, de l’affection. Un enfant ayant un bio-type “animateur”, pourra apprendre aux autres enfants le plaisir de la créativité, de l’humour, du décalage, … Il s’agit de considérer notre nature biologique telle qu’elle est, la cueillir, la révéler, et la nourrir tout simplement. Et tous les bio-types pourront apprendre toute matière, le tout étant d’entrer par le bon canal.

MCS : Tu ouvres là, par le potentiel d’apprentissage et le potentiel de transmission, un nouveau champ passionnant, tant il est vrai que nous ne comprenons bien que ce que nous transmettons. J’espère que nous y reviendrons plus tard. En attendant, j’aimerais revenir sur cette opposition entre joie et devoir.

Malgré des progrès indéniables dans la prise en compte de la psychologie des élèves, la pédagogie est encore largement marquée par le sceau du “devoir”. Un élève est quelqu’un qu’on élève, précisément, qu’on prend d’un état pour le conduire vers un état supérieur et on conçoit qu’il puisse y avoir une part de forçage, de contrainte, d’obligation dans cette affaire. A l’école obligatoire, « on n’est pas là pour s’amuser » entend-on souvent. Mais il me semble qu’il y a une drôle de méprise entre une situation de divertissement sans ambition et ce que quelqu’un comme Spinoza appelle la joie. Dans l’Ethique, il nous est donné à comprendre que tous les êtres, et pas seulement les élèves ni les humains, sont ainsi faits qu’ils visent à “persévérer dans leur être”, qu’ils visent à “augmenter leur puissance d’agir”. Il en va ainsi d’une forêt qui pousse, d’un chevreau qui fait l’effort de se tenir sur ses pattes, d’un humain qui “veut devenir ce qu’il est”, pour reprendre une expression un peu new age. Lorsque cette puissance d’agir est favorisée, l’être connaît la joie. Lorsqu’elle est diminuée, en revanche, il fait l’expérience de la tristesse. Dans la joie spinoziste, il ne s’agit pas d’être béat en permanence, mais de sentir qu’on progresse dans la nature de ce qu’on est. Dans leur dimension symbolique, les cérémonies de fin d’études viennent sacraliser le fait que les élèves ont persévéré dans ce qu’ils sont et, comme tous ceux qui l’ont vécu le savent, le sentiment collectif lors des remises de diplômes est de l’ordre d’une joie profonde qui est due, pour les élèves, à ce qu’ils ont accédé à cet état souhaité et, pour ceux qui les encadrent, enseignants ou directeurs, qu’ils ont rendu cet état possible, persévérant ainsi eux aussi dans l’être de ce qu’ils ont choisi de devenir. Le développement de la motivation primaire me paraît être une traduction du conatus spinoziste, comme il nomme cet “effort pour persévérer dans son être”. Et cet effort n’a rien de pénible ni de contraignant qui brimerait quoi que ce soit qui conduise à la joie. Tout au contraire.

« Ayez le courage de suivre votre cœur et votre intuition. Eux savent déjà ce que vous voulez devenir. Tout le reste est secondaire. »

A l’inverse, il y a des situations que l’école ne sacralise pas, comme celles des élèves laissés pour compte dans l’intégralité de leur cursus, celles des élèves qui garderont de leur parcours scolaire un sentiment de tristesse ineffable parce qu’ils n’ont pas persévéré dans leur être, parce qu’ils ont été empêchés dans leur puissance d’agir.

CVV : Oui, ce sont des élèves qui auront essayé de se sur-adapter pour être intégrés et ne pas risquer une exclusion sociale. Ce mécanisme de sur-adaptation est fréquent, jusqu’à étouffer les bio-types.

J’aime beaucoup la phrase de Steve Jobs : « Ayez le courage de suivre votre cœur et votre intuition. Eux savent déjà ce que vous voulez devenir. Tout le reste est secondaire ».

La reconnaissance des bio-types n’est pas si compliquée, elle peut s’apprendre. En voici quelques ingrédients :

La reconnaissance physique, l’identification des signes comportementaux : lorsqu’une personne parle d’activités nourrissant l’un ou l’autre de ses bio-types, cela se voit : le regard pétille, son visage est ouvert, joyeux, lumineux, rayonnant. Son corps incarne aussi tout entier cette énergie par la détente, l’enthousiasme, le désir ;

L’observation des activités favorites et spontanées : la nature humaine est bien faite, et il suffit d’observer. Chez les enfants, les bio-types ne sont pas encore “envahis” par les personnalités secondaires (conditionnements, conformismes sociaux, …). Leurs bio-types s’expriment donc naturellement ;

Le questionnement ouvrant permet de révéler les bio-types, de les laisser s’exprimer. Ce questionnement peut revêtir les formes suivantes :

  •  Qu’aimes-tu faire par plaisir, quel que soit le résultat ?
  • Qu’est ce qui comptes vraiment pour toi ?
  • Qu’est-ce que tu aimes vraiment ?
  • Que te dit ton intuition ?
  • Des vacances, un hobby, un travail, une vie de rêve, pour toi c’est quoi ?

« Si un haut fonctionnaire de l’OCDE se met à parler comme un philosophe taoïste, toutes les raisons d’espérer sont permises ! »

MCS : Je crois qu’il y a des raisons d’avoir de l’espoir que nous puissions évoluer dans la reconnaissance des différences cognitives entre les bio-types. Dans une interview publiée le 28 mai 2020, un quotidien suisse romand, Heidi.News, donnait la parole à Andreas Schleicher, directeur de l’éducation et des compétences à l’OCDE. Ce dernier, au détour du bilan qu’il effectuait sur la réactivité des systèmes éducatifs pendant la crise du coronavirus, pointant le retard de la Suisse dans l’enseignement du numérique, en profitait pour montrer que la marge de progression dépassait largement la question informatique. Je cite ses propos :

En matière d’enseignement, une même approche pour tous ne convient pas. Des élèves différents apprennent différemment. C’était déjà le cas en classe et l’école à distance l’a montré de manière encore plus flagrante. J’espère que cette crise sera l’occasion d’adopter une vision de l’enseignement plus personnalisée et de mettre en place de nouvelles méthodes pour mieux soutenir les élèves. Dans ce processus, la technologie et les possibilités qu’elle offre devraient jouer un rôle central.

J’espère également que la crise permettra de sortir de la logique de marchandisation dans laquelle de nombreux pays, dont la Suisse, se sont enfermés. Au cours des 15 dernières années, les élèves sont devenus des consommateurs, les parents, des clients et le système scolaire, un fournisseur. Il y a désormais beaucoup de distance entre l’école et la société. Nous devons impérativement améliorer ces interactions. »

Si un haut fonctionnaire de l’OCDE se met à parler comme un philosophe taoïste, toutes les raisons d’espérer sont permises !

CVV : Oui, tout est dit !

 

 

Foliosophy

Marie-Claude Sawerschel

blogs.letemps.ch/
marie-claude-sawerschel/

www.foliosophy.com

[email protected]

Detox&Grow!

Chantal Vander Vorst

www.detoxandgrow.com

[email protected]

Aristote, gardien de but

Illustration : Nelly Damas pour Foliosophy

“Le football est un jeu simple : 22 hommes courent après un ballon pendant 90 minutes et, à la fin, ce sont les Allemands qui gagnent.”

Gary Lineker, avant-centre anglais, à la fin du match de demi-finale de la coupe du monde 1990 que la Deutsche Fußballnationalmannschaft a remportée aux tirs au but. 

Si on veut soutenir l’idée que la philosophie est capable de parler de tout, elle doit par moments savoir passer un examen, un test de contrôle en quelque sorte, pour éprouver la solidité des concepts comme on teste la résistance des matériaux. Dans ce cas, autant être sérieux et choisir un sujet qu’on imagine aux antipodes, un sujet qui semble n’avoir aucune intersection avec elle.  

Par exemple : le football. 

Comme beaucoup de téléspectateurs, je grossis un peu artificiellement les rangs des inconditionnels tous les quatre ans, lorsque les championnats du monde convertissent ce sport en drame planétaire. Les enjeux d’un ballon tiré dans les filets ou dévié par le poteau sont alors tels qu’ils enflamment les rues, la presse, les réseaux comme aucun autre sport n’est capable de le faire. Ce serait de la mauvaise foi, alors, de persister à prétendre que le football consiste à courir après un ballon (activité peu glorieuse), et son spectacle à regarder ceux qui lui courent après (no comment).  

Aristote, gardien de but  

Ce qui domine dans les périodes où les championnats de football balaient tous les sujets d’actualité, c’est la dimension dramatique de ce sport, ultra emblématique parmi tous ceux où les joueurs s’affrontent directement. 

Emprunté au grec “drama” – une action chargée de conséquences – le drame a été largement théorisé 350 ans avant J.-C. par Aristote, dans sa Poétique. Philosophe grec de l’Antiquité, Aristote est à ranger dans le top 5 des penseurs fondateurs de notre monde occidental, tant son œuvre a permis de planter les bases d’à peu près toutes les sciences connues. Aristote Madiani, ex-attaquant du RC de Lens et Aristote Nkaka, milieu défensif de Santander, comme des milliers d’autres, doivent leur prénom à cet homonyme célébrissime, qui a tout pensé et mis pas mal de clarté dans nos méthodes. 

La notion de drame est parfaitement adaptée au football qui est avant toute chose un spectacle, avec ses règles (les lois du football, au nombre de 17 comme chacun ne le sait pas), ses acteurs, sa dramaturgie. Evidemment – sauf en cas de match truqué – les joueurs ne sont pas des acteurs au sens où il y aurait un script ou un scénario préalables. Un match s’assimile davantage à une impro où les joueurs doivent faire preuve d’imagination et d’inventivité à partir des aléas du jeu et des schémas tactiques (théoriquement au nombre de 4, en gros) décidés par l’entraîneur. Et cette simple conjugaison entre les contraintes (les lois, les rôles de chacun -arrière, avant-centre, etc.) et l’imprévu qui préside à la réalisation suffit à faire du football un spectacle tragique, d’autant plus puissant qu’il est vécu plutôt que joué. Du tragique pas pour semblant. 

Le tragique est à peu près partout dans un match où les joueurs s’engagent franchement, où ils assurent un tempo qui tient les spectateurs en haleine, quand ils assurent un jeu qui livre des moments de pure maîtrise technique et de brusques réussites qui viennent consacrer des actions inventives ou courageuses. Tragique parce qu’il y a de belles victoires autour de passes réussies qui signent, en même temps, un désastre pour l’équipe adverse. 

Peur, pitié et catharsis 

Gary Lineker, talentueux avant-centre anglais, à qui on doit la citation d’introduction du présent article, résume d’un flegme teinté d’un humour tout britannique la douloureuse conclusion du match de demi-finale de la coupe du monde 1990 contre la Deutschefussballnationalmannschaft. L’Allemagne ouvre le score à la 60e minute. Gary Lineker arrache l’égalité à la 80e. Le match, qui se termine sur 1-1 et participe en l’occurrence de la logique des éliminations, entame alors l’étape des tirs au but, procédé brutal où le tireur, seul face au gardien de l’équipe adverse, a une chance, une seule, de rassembler au bout de sa Nike Mercurial ou de son Adidas Predator – des noms tout empreints d’héroïsme antique qui annoncent le programme – la quintessence d’heures interminables d’entraînement pour maîtriser le ballon et feinter le gardien. La solitude du gardien de but avant le penalty n’a d’égal, me semble-t-il, que celle du tireur sur lequel tous les yeux sont rivés et que personne ne peut aider. Les tirs des équipes s’enchaînent, fructueux au premier tour d’alternance, ainsi qu’au second, puis au troisième. Chaque fois que les Anglais marquent, leurs supporters triomphent et l’anxiété des supporters allemands montent d’un cran, crainte brusquement, vocalement déchargée lorsque leur équipe égalise. C’est à Stuart Pearce de tirer le ballon anglais du 4e tour, talentueusement (pour les supporters allemands), catastrophiquement (pour les supporters anglais) arrêté par Bodo Illgner, gardien de la Mannschaft qui signe ainsi la victoire. La succession, rapide, des émotions, contrastées et intenses, n’a pas d’égal dans nos existences, mais nous reconnaissons chacun de ces sentiments, dans la tête et les tripes, pour les vivre dans nos vies, comme une gamme en-dessous. C’est ce qu’entend Aristote, grand théoricien de la catharsis, la purgation de l’âme par le vécu des émotions fortes, lorsqu’il dit : 

La tragédie est la représentation d’une action grave et sérieuse, complète et d’une certaine étendue (…) qui, au moyen de la pitié et de la peur effectue la purgation des vécus émotionnels de cette nature(Poétique, 1449b/2767) 

Tous les amoureux de séries policières, de thrillers et d’autres intrigues connaissent cette succession d’inquiétude (de terreur) et de soulagement (de triomphe). Mais là où la série télévisée, comme la tragédie antique, vise à imiter les actions pour susciter les émotions, le football crée les conditions d’émotions véritables, d’émotions véritablement tragiques. Sont refusés aux grands comme aux petits matches la tranquille certitude que les héros, à la fin, s’en tireront. Cette incertitude est l’essence même du jeu.  

La composition d’une tragédie et les ingrédients d’un bon match 

1. L’agencement des faits ou toute une vie en deux mi-temps 

Bien des matchs tirent une part de l’intérêt qu’on leur porte au fait que des stars figurent dans la liste des joueurs. Mais ce qui surpasse cet intérêt, me semble-t-il, est ce que la composition de l’équipe promet en termes d’action :

“car la tragédie est représentation non pas de personnes, mais d’une action, c’est-à-dire d’une vie (…)” (Poétique, 1449b/2768) 

Comment le jeu se construit, comment les joueurs collaborent, comment ils anticipent, comment ils donnent soudain de la valeur à un espace vide (ou s’en créent un) là où une action décisive va se nouer, comment la chance vient récompenser les efforts ou l’ingéniosité d’une équipe ou comment elle vient au contraire, cruellement, la terrasser, constituent autant d’exemples d’agencement des faits, pour parler comme Aristote.  

Puisque le football est un sport d’équipe, ce qui est le plus remarquable à observer, c’est évidemment ce qui se passe à ce niveau, au niveau de l’équipe où les intelligences, non pas collectives, mais mises en contact, sont bien plus que la somme de chacune en ce qu’elles permettent de faire émerger un jeu, de rendre possible l’invraisemblable, le but incroyable mais néanmoins totalement explicable après coup. Il faut voir là la raison pour laquelle on adore se passer les ralentis en boucle, pour mieux goûter, encore et encore, les moments où l’inouï prend naissance. Le travail de l’équipe, la cohérence de son jeu et la cohésion de ses joueurs constituent en effet les fondements fascinants de ce qu’est un bon jeu : même sans en connaître le mot, nous avons tous conscience de ce phénomène de la propriété dite émergente d’un système qui fait que les propriétés de chacun des éléments pris isolément ne parviennent pas à expliquer comment le composé de ces éléments peut avoir l’activité qu’on lui connaît. En clair et pour prendre un exemple illustratif, l’hydrogène, qui compose l’essentiel du soleil, est un élément hautement inflammable et l’oxygène est également connu pour avoir la propriété d’alimenter un incendie. Mais les deux éléments combinés sous un certain rapport, miraculeusement, éteignent le feu. L’eau (H2O) a donc une propriété émergente que ni l’hydrogène ni l’oxygène ne possèdent en propre. C’est ce qui fascine et qui est si visible dans ce sport collectif qu’est le foot, dans un match où les joueurs sont vraiment engagés, propulsés par la gagne, ce fait qu’un but n’aurait jamais pu être marqué par aucun des joueurs, pas même les stars, si la composition des passes, rusées et patientes, n’avaient pas concouru collectivement à cet événement qui marque comme un changement de nature : le filet qui, impitoyablement et triomphalement se gonfle comme un animal rugissant. 

2. La durée : les tragédies doivent se battre contre la clepsydre 

Le seul agencement des faits manquerait toutefois son but si la durée d’un match n’était pas connue d’avance. Les tragédies doivent se battre contre la clepsydre(Poétique, 1450b/2770), dit joliment Aristote, ce qu’on traduirait aujourd’hui par “le match se joue contre la montre”. La limite de temps augmente le défi, accroît les enjeux, sublime les victoires. La limite adéquate de la durée d’une tragédie est celle qui permet le renversement de fortune, le passage du bonheur au malheur ou du malheur au bonheur, à travers une série d’événements qui se succèdent selon la vraisemblance ou la nécessité” (Poétique, 1450b/2770). “Combien de temps avant la fin de la mi-temps ? Non, ils ne vont pas y arriver” ou “si, si, un miracle est encore possible, une explosion de bonheur, un but dans les 15 dernières secondes, ça s’est vu… 

3. Le retournement de situations ou comment l’émotion est d’autant plus forte qu’elle se produit contre notre attente   

“(…) la représentation n’a pas seulement pour sujet une action complète ; elle doit aussi être celle d’événements qui suscitent peur et pitié, ce qui a lieu d’autant plus fortement quand ils se produisent contre notre attente, tout en découlant les uns des autres.”(Poétique, 1551b/2772) 

Qui niera qu’un match dont le score évolue selon la progression : 1-2 ; 3-2 ; pour finir par un 3-4, génère, en l’espace de 90 minutes, le maximum d’alternances d’émotions contrastées, de retournement de situations entre le bonheur qui se dessine et le malheur qui menace ?  

Les retournements spectaculaires sont mémorisés sur internet comme les hauts faits d’une épopée antique. Celui de la victoire de la France contre l’Angleterre, pendant l’EURO 2004 à Lisbonne en est un croustillant exemple. Menée par 1-0 jusqu’à la 89e minute, Zidane égalise sur un coup franc époustouflant, puis offre le match, comme on dit dans le jargon, sur un penalty transformé en but par le même héros. Commentaire de l’UEFA, sur sa vidéo des hauts faits postée sur YouTube :  

“Watch the action from a dramatic group stage encounter in Lisbon as two goals in added time by Zinédine Zidane earned France an unlikely win.”

Nul doute qu’il y ait une poétique du football. Elle relève, pendant le jeu d’abord, du drame et de la tragédie. Dans le souvenir qu’on en garde ensuite et surtout dans le récit qu’on en fait, cette poétique du football observe les règles de l’épopée, du récit des actions marquantes des héros. J’ignore si les étudiants de littérature ou de philosophie assistent régulièrement à des matches de football pendant leurs études et en lien avec elles.  J’ai pour ma part longtemps ignoré qu’Aristote, footballeur intégral, entraîneur et tacticien sans le savoir et surtout avant l’heure, nous offrait une illustration complète et vivante de ses thèses tous les week-ends de championnats.   

Peut-être les œuvres complètes d’Aristote deviendront-elles la lecture de chevet d’un nouveau lectorat. J’invite à prévoir d’entrée de jeu un solide temps additionnel pour traverser les 2923 pages de son œuvre qui sont parvenues jusqu’à nous… 

 

Source : Aristote, Œuvres complètes, sous la direction de Pierre Pellegrin, Flammarion 2014 

 

 

 

 

“L’hôtellerie suisse fait tout pour qu’on la fuie”  

Illustration : Nelly Damas pour Foliosophy

 

On s’en fout, on n’est pas d’ici, on s’en va demain » 

Marguerite Yourcenar citée par Henri Joly 

 

Une amie revient d’un très joli voyage à travers la Suisse, le COVID offrant aux Helvètes que nous sommes l’occasion de redécouvrir le pays comme les voyageurs anglais du XVIIe. Elle embouche son récit aussi sec – elle qui est une dure à cuire, tout juste le contraire d’une mollassonne qui ferait des chichis pour rien – par ce constat sans appel :

« Si l’hôtellerie suisse a des problèmes, faudra pas qu’elle vienne se plaindre. Elle fait vraiment tout pour qu’on la fuie ». 

Je m’en voudrais de cautionner une telle généralisation, ne serait-ce que pour éviter de me créer des ennemis groupés, d’autant plus efficaces qu’ils auraient une cible commune. Je connais, comme tout le monde, quantité de restaurants et d’hôtels dans lesquels on est bien accueillis, très bien accueillis, même. Pas plus tard qu’il y a quelques jours, l’accueil parfait d’un petit restaurant carougeois sans aucune prétention m’a fait vivre l’exact inverse de ce que dénonce cette amie déçue. Que les patrons et les patronnes, les directeurs et directrices d’hôtel, dont le souci premier est le bien-être du client, que les cuisiniers qui soignent aux petits oignons des plats dont on se pourlèche, que les serveurs et les serveurs qui courent sans relâche couvant d’un œil circulaire tous les clients qui leur sont confiés me pardonnent et ne prennent pas pour eux les lignes qui vont suivre. Mais, comme pour tout, c’est l’écart entre l’excellence et la nullité qui est le plus éclairant, le plus instructif en matière, en l’occurrence, de ce qu’est un accueil de qualité et pourquoi il importe. 

“C’est l’écart entre l’excellence et la nullité qui est le plus éclairant, le plus instructif en matière de ce qu’est un accueil de qualité et pourquoi il importe. “

Les utilisateurs des sites internet d’appréciation, à l’instar de Tripadvisor, savent rendre compte avec une grande précision des indicateurs qui permettent d’expliquer qu’ils ont, ou non, été satisfaits. Le moment de l’accueil, de l’arrivée au restaurant, est crucial : quelqu’un vous attend-il ? De quelle manière ? Est-ce que ça paraît naturel ou est-ce qu’on commence par vous demander d’attendre là, derrière un panneau d’avertissement qui vous interdit d’aller plus loin sans qu’on vienne vous chercher, convive non pas désiré mais toléré et placé dans une antichambre, comme un quémandeur qui doit comprendre qu’on lui fait une faveur ? 

L’accueil importe parce qu’il est ce qui favorise la rencontre. L’entrée au restaurant n’est pas une simple variante de l’achat d’un plat à l’emporter. On entre dans un restaurant pour se nourrir, certes, dans un hôtel pour y dormir, naturellement, mais pour vivre un moment particulier aussi, pour être quelqu’un d’autre dans un lieu et une ambiance donnés, pour goûter des plats qui font que je suis ce que je suis dans un contexte et un temps spécifiques. C’est dire l’importance de l’accueil qui plante le cadre de ce vécu. Fait-on preuve d’hospitalité alors, en vous présentant la carte, en vous proposant une boisson, en vous apportant illico une carafe d’eau, comme au voyageur auquel on ouvre les bras ou vous abandonne-t-on à votre sort pendant vingt minutes, comme si vous étiez entré par hasard ou par désœuvrement ? Pourquoi doit-on si souvent héler le serveur pour que commence le processus du repas (consultation de la carte, commande, etc.) ? 

Le tempo du service a également son importance : on ne veut attendre ni trop, ni trop peu. Il y a un rythme selon lequel les plats doivent être présentés, le temps de jouir du commencement de satiété du plat précédent, mais pas d’avoir commencé à le digérer, le temps d’échanger avec son convive, mais pas de voir la conversation languir parce que la conscience du plat attendu commence à calculer le temps d’attente, excessif. Il y a un temps aussi pour rester devant son assiette vide qu’on ne doit pas vous retirer dès la dernière bouchée avalée (l’assiette n’est pas une gamelle), mais qu’on ne peut non plus vous laisser sous le nez le temps que vous en voyiez les reliefs sécher et se racornir (l’assiette n’est pas une poubelle). Le serveur qui vient vous libérer de votre plat vide depuis plus de trois quarts d’heure en vous demandant si « tout s’est bien passé » cherche des claques, hypothèque le pourboire espéré. Accueillir, c’est aussi « cueillir ». Il faut savoir le faire au bon moment.  

“Le serveur qui vient vous libérer de votre plat vide depuis plus de trois quarts d’heure en vous demandant si « tout s’est bien passé » cherche des claques, hypothèque le pourboire espéré.“

Je passe sur le cadre qui tient pour beaucoup dans le choix du lieu, ainsi que sur celui de la cuisine puisqu’il y a de l’excellence aussi bien dans le raffiné que dans le rustique. Crucial clairement, à cet égard, comme tant d’internautes le rappellent : le rapport qualité-prix, puisque l’accueil dans un restaurant ou dans un hôtel est une hospitalité monnayée. L’accueil n’est pas strictement de l’hospitalité, au sens où cette dernière désigne aussi bien (1) l’action de recevoir et d’héberger quelqu’un chez soi, par charité, par générosité, par amitié, que (2) la bienveillance, la cordialité dans la manière d’accueillir et de traiter ses hôtes ou encore (3) l’asile accordé par un pays à quelqu’un, à un groupe. Mais on aurait tort de les dissocier totalement sous prétexte que l’hospitalité, à ses origines, repose sur le don et la gratuité. Ce qui est commun dans les deux situations, dans l’accueil et dans l’hospitalité, c’est le fait que, comme hôte ou comme client, j’arrive dans un restaurant ou un hôtel comme un étranger (xenos)  et que j’apprécierais d’y être traité comme un natif, comme celui qu’on attendait. C’est tout le sens de l’hospitalité antique, qui remonte à bien avant Homère, encore largement pratiquée par les pays du Moyen-Orient : 

« Il serait impie, étranger, de mépriser un hôte, fût-il moindre que toi : car les mendiants, les étrangers, viennent de Zeus ». 

 Homère, Odyssée, XIV, 56-58, vers 208 

Tout un programme qui inaugure avec grandeur le concept marketing d’”expérience client”, qu’à tort on imagine récente. 

Bienveillance et cordialité sont les qualités recherchées auprès de la serveuse, du serveur, du maître d’hôtel (de la maîtresse d’hôtel ??), vertus qui manifestent que, dès l’entrée dans l’établissement et tout au long du repas ou du séjour, on vous « veut du bien, du fond du cœur ». Un sourire, de l’affabilité, un regard, yeux dans les yeux (le contact visuel à rechercher ne vaut pas que dans le cadre de la sécurité routière), souvent même, la reconnaissance par le nom : je donne le mien et je connais celui de qui m’accueille, agrafé sur sa poitrine ou parce qu’il l’énonce, « Hi, I’m Nancy, annonce aimablement celle qui nous donne réellement l’hospitalité, est notre hôtesse et nous accompagne tout au long d’une soirée passée dans un mémorable restaurant de Boston qui semble ignorer qu’existent des troquets dans lesquels la fonction du serveur se résume à apporter les plats et à débarrasser la table. L’affabilité n’est-elle pas alors un peu artificielle comme lorsque l’employé du Starbucks vous demande votre prénom avec une amabilité toute autoritaire à la commande de votre  latte venti ? Pas vraiment, non. Sans doute pas complètement authentique non plus puisque l’accueil est fruit d’un protocole, avatar contemporain du rituel sacré par lequel le voyageur accueilli était invité à un repas : il semble que, dans l’Antiquité, l’invité qui avait atteint le foyer de la maison, qui avait été admis à s’en approcher, ne pouvait plus être considéré tout à fait comme un étranger. Mais, protocole bien incarné ou authenticité véritable, qu’importe : mieux vaut l’affabilité que la froideur, l’amabilité que la morgue, le souci du client que l’indifférence oublieuse à son égard. Il n’y a pas d’hospitalité là où se tapit l’hostilité. 

 “Il n’y a pas d’hospitalité là où se tapit l’hostilité.”

Dans l’idéal, le maître d’hôtel, le serveur, le préposé de la réception sont les figures du proxène, cette espèce d’agent consulaire qui, dans les cités grecques de l’Antiquité, était l’hôte, le mandataire de tous les voyageurs citoyens d’une république étrangère qui lui avait confié cet office. Criton, après la condamnation à mort de Socrate, proposa à ce dernier de fuir Athènes pour échapper à son sort en l’assurant qu’il connaissait à l’étranger des proxènes, ces hôtes qui lui auraient garanti accueil et surtout sécurité dans son exil, ce que le philosophe refusa d’envisager comme on le sait, se résolvant à boire la ciguë par « respect des Lois » puisque la stabilité d’une cité résidait entièrement, selon lui, dans le respect que les citoyens vouaient à ses lois. Ces agents qui accueillaient l’étranger, ceux dont la fonction consistait à être là « pour les étrangers », ceux qui s’entremettaient entre l’étranger et le pays ou le territoire qui l’hébergeaient étaient fondamentaux pour éviter que le voyageur hors de sa patrie ne puisse être considéré comme quelqu’un qu’on pouvait réduire en esclavage. Le terme proxénète, on le devine, a la même étymologie qui, suivant un humour discutable, provient d’un verbe qui signifie « aider », « secourir ». 

L’hôtellerie suisse fait-elle tout ce qu’il faut pour qu’on la fuie ? Pas toujours, bien sûr. Pas partout. Mais certains restaurants et certains hôtels semblent avoir inversé le sens de l’hospitalité et on vous y reçoit en vous « mettant au pas », en vous faisant comprendre que, là, ce sont les règles de la maison qui prévalent et que vous devrez vous y conformer pour être admis. Le personnel affairé ou feignant de l’être commence par vous laisser planté à l’entrée, occupé qu’il est à des activités indéfinissables ou à des conciliabules internes. Le maître d’hôtel ou celui qui en tient lieu viendra vous chercher quand il le jugera bon, quand son organisation le permettra, vous accompagnera à votre table sans daigner vous regarder ni proférer une parole. L’étranger que vous êtes est sommé de faire des efforts pour s’intégrer, sommé de se débrouiller pour comprendre les codes non explicités de ce coin de terre d’accueil, une terre qu’on s’ingénie à lui faire comprendre qu’elle n’est pas la sienne. 

“L’étranger que vous êtes est sommé de faire des efforts pour s’intégrer, sommé de se débrouiller pour comprendre les codes non explicités de ce coin de terre d’accueil, une terre qu’on s’ingénie à lui faire comprendre qu’elle n’est pas la sienne.”

La pandémie a aggravé la situation, on le sait, et les chiffres montrent qu’aujourd’hui le secteur de l’hôtellerie et de la restauration ont enregistré un recul de 32% à 67% en fonction des régions. On comprend dès lors que le réengagement de personnel une fois le confinement levé n’ait pas pu suivre, par endroits, les besoins d’une clientèle de retour. Mais on ne doit pas s’étonner non plus si le client, parqué dans un coin à attendre un service sans explications et sans sourires, invité ensuite à honorer une facture qui lui confirme que son identité se résumait à son apport au tiroir-caisse, décide de passer son tour pour une prochaine fois. 

“On ne doit pas s’étonner si le client, parqué dans un coin à attendre un service sans explications et sans sourires, invité ensuite à honorer une facture qui lui confirme que son identité se résumait à son apport au tiroir-caisse, décide de passer son tour pour une prochaine fois.” 

C’est dommage, évidemment, comme une rencontre qui n’a pas eu lieu, alors que l’hôtellerie est une industrie qui, par étymologie, œuvre à la susciter, à l’aménager, à réunir les conditions de sa possibilité, pour faire momentanément d’un lieu un peu de celui qui y entre, un lieu dont le voyageur rêvait mais qui dépasse et anticipe ses espérances, pour qu’il n’oublie pas, ait envie de revenir, en parle ensuite comme d’un « quelque part » qui a été un moment le sien, que jamais il n’a eu envie de fuir en disant, comme le père de Marguerite Yourcenar, qui rappelait ce souvenir : « On s’en fout, on n’est pas d’ici, on s’en va demain ».

Quand la pandémie questionne le système scolaire (1) : Les modes mentaux

Quand la pandémie questionne le système scolaire : nos modes mentaux.

Faire bouger le monde ! n°1

Marie-Claude Sawerschel : Après une carrière de bonheur passée dans l’éducation, j’ai eu envie, par Foliosophy, de laisser une place majeure à la philosophie, pour favoriser le dialogue entre les savoirs, comprendre ce que nous faisons là, imaginer ensemble comment faire mieux, réconcilier le corps et l’esprit, l’espace et la pensée. J’éprouve une vraie joie à partager dans ces billets, avec la lumineuse Chantal Vander Vorst, les deux passions qui auront parcouru mon existence.

Chantal Vander Vorst : Faire bouger le monde est la vision de mon entreprise, au travers de la formation, de l’accompagnement, et des arts martiaux. La mise en mouvement me passionne et le questionnement tout autant. Ces billets commencés lors du confinement avec Marie-Claude sont une source de réflexion et un moment de partage magique, que nous sommes heureuses de diffuser.

Marie-Claude Sawerschel : La fermeture des écoles pour cause de pandémie, un peu partout dans le monde, a eu un effet révélateur sur un grand nombre des dimensions de l’école et avant tout sur la place et la valeur accordées au système d’évaluation en période normale et de certification en fin d’études.

Je prends pour exemple ce qui se passe en France, avec la décision de supprimer les examens de baccalauréat. Le bachot, en France, c’est peu dire que c’est une institution. C’est un rite de passage fort, qui met les lycéens et leur famille pendant des mois sur les charbons ardents depuis des générations, ce qui a fait dire au magazine Elle : «On ne verra plus le bachot comme on l’a connu. Le coronavirus aura eu la peau de ce fétiche français».

«On ne verra plus le bachot comme on l’a connu. Le coronavirus aura eu la peau de ce fétiche français».

En Belgique comme en Suisse, certains responsables du système éducatif ont prêché pour la suppression des examens finaux pour préserver “l’égalité (ou l’équité) de traitement”. Et il se passe quelque chose de tout à fait saisissant, à mon sens : alors que le formalisme de l’examen était jusqu’ici incontournable (et générateur autant de valeur que de stress), on assure (et on pense nous rassurer ! Ce serait là un autre thème) en disant aujourd’hui que «tout est sous contrôle, on a déjà fait les ¾ de l’année, donc on peut parfaitement se dispenser des examens finaux parce qu’on sait que nos élèves ont “des compétences”». C’est un peu comme si on disait : «La formalisation par la certification est ultra importante, c’est pour cela qu’on l’a faite jusqu’ici, mais en fait, en ce moment, ça n’est pas important du tout parce qu’on peut déjà donner toutes les garanties sur le niveau de nos élèves, mais on s’empressera de retourner à ce formalisme dès que la pandémie sera passée».

On a l’impression, en conclusion de tout ce flou rhétorique, que l’évaluation et la certification sont importantes aux yeux de la société, à l’instar des “dogmes imaginaires” de Noah Yuval Harari, certes, mais manifestement pas uniquement pour mesurer le niveau des élèves. Alors, à quoi est-elle servent-elles ?

Chantal Vander Vorst : Pour répondre à cela, il nous faut voyager au cœur de l’humain, car la signification que l’on porte à l’évaluation et à la certification dépend de la paire de lunettes choisie.

Les modes mentaux

Ce voyage au cœur de l’humain nous permettra de comprendre notre fonctionnement cérébral, et au besoin… de se remonter à l’endroit, voire, de remonter le système scolaire à l’endroit ! Selon l’Approche NeuroCognitive et Comportementale développée par l’Institut de Médecine Environnementale à Paris, nous avons toutes et tous deux façons d’appréhender les situations, ces deux façons étant sous-tendues par des structures cérébrales différentes :

L’une, Automatique, adaptée aux situations routinières, simples et connues, telles : s’habiller, se laver, effectuer une tâche habituelle, … Elle contient un grand nombre d’informations et les norme, les catégorise. Elle va donc analyser en comparant de façon binaire.

L’autre, Adaptative ou Pré­frontale, parfaite pour aborder de façon optimale les situations difficiles, complexes et inconnues, telles : gérer un nouveau projet, faire face à un changement, avoir une vue globale sur une problématique … Elle permet une remise en question, elle ne norme pas, elle cherche et propose.

Notre hypothèse est que le Mode Mental Automatique prend souvent, trop souvent la main, car il est plus rapide et plus “bruyant” que le Mode Mental Adaptatif. Concrètement, cela signifie que nous avons tendance à d’abord nous raccrocher à ce que nous connaissons, à ce qui nous est familier, à notre bibliothèque d’expériences.

Nous pourrions illustrer cela par une image : nous avons deux chaises dans notre cerveau. En principe, l’une est prévue pour le Mode Mental Automatique, et l’autre pour le Mode Mental Adaptatif. Mais… le Mode Mental Automatique a tendance à s’asseoir sur les deux chaises, à se référer immédiatement à des normes, des schémas connus et simples. Par exemple, l’enseignement prévu à l’école est très souvent “automatisé”, dans le sens où les matières, la pédagogie et l’aménagement de l’espace sont presque toujours les mêmes que ceux que l’on voyait il y a plus de 50 ans, alors que le monde évolue en permanence. L’école semble donc décalée et non adaptée aux réalités actuelles.

La réussite et l’échec

L’évaluation et la certification, vues par le Mode Mental Automatique, servent à “normer” et à catégoriser, et elles donnent donc naissance aux “bons élèves”, aux “moins bons élèves”, aux “mauvais élèves”, et aux notions de réussite et d’échec.

Cette même évaluation/certification, lorsqu’elle est vue par le Mode Mental Adaptatif, sert à se questionner, à avancer, à révéler. Est-ce vraiment cette vision qui est actuellement présente dans les systèmes d’enseignements ? Beaucoup trop peu à mon sens.

La suppression de l’évaluation et de la certification à l’heure actuelle, en pleine crise de coronavirus, semble émaner du Mode Mental Automatique, qui lâche temporairement ce qu’il ne peut de toute façon plus contrôler.

MCS: Si je te comprends bien, ces modes mentaux, automatique et adaptatif, sont à l’œuvre aussi bien dans les cerveaux des individus que dans l’esprit collectif. Cette distinction rend assez bien compte, je trouve, de l’espèce de hâte et de banalisation étonnantes qu’on voit à l’œuvre dans l’annonce des mesures de simplification, de suppression de l’évaluation qui tranchent si fort avec le cérémoniel collectif qui préside habituellement à la promotion dans un degré supérieur. Je parie que pas mal de décideurs, sous les prises de paroles qui se veulent apaisantes, sentent le caractère délicat de cette passe. Ils doivent jouer le rôle d’illusionnistes qui font disparaître un foulard pour faire réapparaître un lapin, devant un public qui aimerait quand même bien découvrir le truc ! Et pour faire un peu mieux passer la manœuvre, comme l’abracadabra du magicien qui trouble la vigilance du spectateur, ils emploient de manière récurrente l’adjectif “pragmatique”, pour justifier la solution ad hoc trouvée à la situation exceptionnelle, pour mettre en évidence son caractère à la fois inventif et terrien, pour lui redonner, malgré son caractère unique, une certaine “normalité”, permettant de banaliser le “manque” occasionné par la suppression des examens. Pour reprendre ta distinction : comme on ne peut plus être en mode automatique, alors, un bref instant, on se met en mode adaptatif tout en conservant le vocabulaire du mode automatique : «Ça va bien comme ça… Pour cette fois, ça ira très bien… Quelques semaines manquées dans un cursus scolaire, ce n’est pas grand-chose… On est déjà sûrs que nos élèves ont les compétences requises, etc.»

Assurer ou rassurer

Cela dit, est-ce qu’on aurait réellement pu attendre autre chose en situation de crise ? Les Départements de l’éducation, de l’instruction, quels que soient les noms qu’on leur donne, sont des institutions dont le mérite réside pour une bonne part dans la stabilité qu’elles assurent. Elles rassurent aussi, donc, comme si le mode automatique des institutions pouvait calmer nos inquiétudes. Il y a quelque chose d’un peu infantile dans notre rapport à l’institution, vu sous cet angle.

Est-ce que tu ne penses pas que, parce que nous venons de vivre collectivement cette espèce de désacralisation de l’évaluation (je laisse pour l’instant de côté la dimension de rite de passage liée aux examens finaux), nous savons aujourd’hui qu’il est peut-être possible de faire autrement ou, du moins, de réinterroger les raisons d’être de l’évaluation conçue comme un dispositif destiné à identifier les élèves en leur donnant une certaine valeur ? Et, nécessairement, si on touche à cette clé de voûte que sont les notes, c’est l’école elle-même qu’on requestionne. Est-ce que, puisque nous avons entrevu la lumière, un moment contraints de passer en mode adaptatif, nous n’allons pas avoir envie de chercher de ce côté-là ?

CVV: Oui effectivement, je pense qu’un chemin de réflexion est en cours chez de nombreuses personnes, dans leur for intérieur. Ce chemin pose la question du sens, du sens de l’école, et par extension, du sens que l’on souhaite donner à sa vie.

Plusieurs personnes me relatent actuellement le fait d’être soulagées : soulagées de ne plus être dans un rythme effréné, soulagées de pouvoir simplement être chez soi.

La mécanique du changement

Cette situation pose aussi la question du changement. Qu’est-ce que le changement, et comment change-t-on, comment se met-on en mouvement ? La partie automatique du cerveau est entre autres extrêmement sensible à l’image sociale : que va-t-on penser de moi si je fais telle ou telle chose ? Au centre de ce dispositif se trouve une peur viscérale de l’exclusion par rapport au groupe.

Et le changement est possible lorsque certaines personnes chan­gent leurs habitudes, et que, par mimétisme, d’autres suivent. Un mouvement individuel peut devenir collectif lorsque le Mode Mental Automatique ne se sent ni menacé, ni jugé.

Il serait dommage de s’arrêter en si bon chemin, et il est certainement plus que temps de remettre en question fondamentalement ce système pour revenir au sens premier de tout enseignement : aider à grandir et à révéler les talents.

L’heure du Mode Mental Adaptatif a sonné, écoutons-le !

Foliosophy

Marie-Claude Sawerschel
blogs.letemps.ch/marie-claude-sawerschel/
www.foliosophy.com
[email protected]

Detox&Grow!

Chantal Vander Vorst
www.detoxandgrow.com
[email protected]

 

 

L’enseignement de l’informatique à l’école

Illustration : Nelly Damas pour Foliosophy

On attend de l’école qu’elle rende deux services : qu’elle transmette la culture, les connaissances et les compétences fondamentales reconnues et, plus nettement depuis le début du 20e siècle, qu’elle prépare les futurs adultes à un monde en changement. 

Premier rôle de l’école : transmettre les fondamentaux

La première exigence, dont on comprend aisément les composantes (lire, écrire, compter, étudier les langages ainsi que les différentes disciplines élaborées au fil du temps) souffre aujourd’hui d’une inflation qui devrait nous obliger à procéder à des choix idéologiques, politiques, philosophiques de ce que nous estimons être les fondamentaux, sauf à accepter le risque, bien réel, d’un morcellement des savoirs, pulvérisés jusqu’au non-sens : il y a des limites au nombre d’heures d’apprentissage des élèves, des limites au nombre de disciplines enseignées si on tient à défendre un cursus suffisamment approfondi pour former véritablement, c’est-à-dire pour donner une véritable forme à l’esprit et à la personnalité des élèves. Passé une certaine quantité de sujets et de matières, le papillonnage et la superficialité sont inévitables, l’approximation reine, et l’ennui des élèves – qui pourrait s’en étonner ? – souverain. 

Deuxième rôle de l’école : préparer au monde qui change

La deuxième exigence de la formation, celle de la préparation des élèves à un monde en mutation, outre qu’elle butte sur la première difficulté énoncée, parce qu’elle charge encore davantage la barque dont la perspective même d’un allégement fait frémir (comment se mettre d’accord sur ce qui est à garder et ce qui est à jeter ? Il n’y a pas de Marie Kondo de l’éducation) oblige l’école à inverser sa perspective : elle doit sortir de la logique de transmission de ce qui est connu (de ce que l’institution a toujours su gérer, de ce que les professeurs maîtrisent, de ce pour quoi ils ont été formés) pour se montrer plus prospective, plus inventive, plus visionnaire. 

En clair, l’école, installée dans la tradition, devrait assurer la transmission de ce qui ne change pas et, en avance sur son temps, augurer des savoirs nouveaux, assortis des pédagogies adéquates. 

Les possibilités de bagarres entre ces deux pôles sont innombrables et permettent à ceux qui considèrent que ce n’est “pas le rôle de l’école” de suivre les modes/préparer à la nouveauté/préparer les élèves au monde professionnel/faire d’eux la main d’œuvre docile d’un capitalisme aveugle et, de l’autre côté, permettent à ceux qui dénoncent le passéisme d’une école qui n’a connu aucune modernisation depuis qu’elle existe (contrairement à l’hôpital, à l’usine, à la prison), d’en découdre jusqu’à plus soif. Il suffit d’écouter, aux prises, les nostalgiques d’anciens internats réputés et les conspués pédago(go)gues pour constater que le débat, déjà à ce stade, peut ne pas avoir de fin. 

Le numérique à l’école fait débat 

L’avènement de l’informatique, la numérisation galopante de nos sociétés et le bouleversement épistémologique et sociétal qui en découlent viennent ébranler plus avant l’équilibre fragile que l’institution scolaire a réussi, tant bien que mal, à maintenir, au fil du temps, entre l’enseignement des savoirs fondamentaux et l’ouverture au monde contemporain. L’école à distance forcée par un virus et improvisée des derniers mois en est un épisode. Et les nostalgiques d’une formation humaniste de s’époumoner à répéter que ce n’est pas le rôle de l’école d’introduire l’informatique dans les classes – déjà que les élèves passent l’essentiel de leur temps libre (ou pas libre) sur les écrans – tandis que les tenants d’une école qui préparerait au monde de demain déplorent le retard pris dans la maîtrise des fondamentaux de l’ère numérique par les élèves, compétences incontournables dans le monde d’aujourd’hui. 

Comment l’école doit-elle prendre en compte l’ère du numérique ? Qu’est-ce qui, de la science informatique doit-être enseigné ? Quels outils de la prodigieuse panoplie mise à disposition sont susceptibles de ré-interroger la pédagogie ? Quelle est l’envergure du changement de paradigme (pour une fois qu’on peut sans abus employer cette expression) dans nos manières de vivre, de penser, d’organiser, d’agir ? Quelle place donner à ce triple socle – science, panoplie d’outils, changement épistémique – de l’informatique dans nos écoles ? 

L’avènement des métiers à tisser et de la machine à vapeur a bouleversé les modes de production et ouvert l’industrialisation, celle de l’électricité a accéléré nos vies. L’ère de l’informatique, elle, enrichit la réalité à laquelle nous étions accoutumés (la réalité augmentée), bouleverse la logique scientifique (la corrélation, par le biais du big data, détrône partiellement le sacro-saint rapport de cause à effet), la progression des possibilités des machines commence à leur appartenir (apprentissage profond ou deep learning). L’informatique est venue s’immiscer dans toutes les disciplines, gommant partiellement leurs frontières, mettant en cause la légitimité des silos disciplinaires. 

Or, ce qui frappe dans la plupart des débats sur ce que l’école doit faire de l’informatique est que ceux et celles qui sont invités sur les plateaux de télévision passent sans crier gare d’une des dimensions de l’informatique à une autre, obscurcissant le débat : dire que l’évolution de la société exige qu’on forme les élèves à l’informatique ne légitime pas, par soi, l’achat de milliers de tablettes numériques, pas plus que la défense des humanités, des langues anciennes et de la culture qui leur est attachée n’implique in petto que l’école doive exclure les écrans. Les postures et les arguments sont glissants, meubles, changeants, au sein d’un même débat, semblant souvent reporter sine die toute possibilité de prémisses partagées sans lesquelles aucun débat n’est pourtant envisageable. 

Se demander comment introduire l’informatique (et laquelle) à l’école, c’est demander ce que l’école doit être, c’est se demander ce qu’elle est essentiellement. 

Créer une communauté scientifique et pédagogique

Ce qui ne devrait pas être ignoré, ce qui devrait être réalisé dans les meilleurs délais, puisque l’informatique transforme la société dans son ensemble et sous toutes les latitudes, devrait consister, enfin, à établir une communauté scientifique et pédagogique qui rende possible la réflexion et le partage sur ces questions : comment aborde-t-on l’informatique en Angleterre ? A quel âge en Suède ? Son enseignement traverse-t-il toutes les disciplines en Corée ? Tous les enseignants reçoivent-ils une formation de base au Japon ? Sont-ils tous au fait des possibilités de l’informatique dans leurs disciplines ? Juge-t-on pédagogique de conserver le modèle d’enseignement par disciplines en Finlande ? Où en est la Belgique sur ces questions aujourd’hui ? Pourquoi le canton de Berne a-t-il banni Linux des écoles ? Que le gymnase de la Broye soit cité depuis plus de dix ans comme la référence unique en la matière dans nos régions laisse pour le moins songeur. 

Des groupes de réflexion interdisciplinaires, inter-facultaires, inter-institutionnels doivent se mettre en place et remuer les questions à poser : faut-il sensibiliser à l’algorithmique dès le plus jeune âge ? Mettre des tablettes entre les petites mains ? Pourquoi entre des plus grandes ? En quoi l’apprentissage d’une langue étrangère peut-il être facilité par les outils numériques ? Jusqu’où la lecture de texte sur écran fait-elle sens ?  Y a-t-il un âge après lequel il devient impossible d’apprendre certains éléments essentiels ? Y a-t-il une épistémologie nouvelle due à l’émergence de l’informatique ? Les humanités numériques peuvent-elles proposer plus que la numérisation des textes anciens et des œuvres d’art ? Les sciences humaines peuvent-elles connaître un renouveau grâce à l’informatique ? Pourquoi les parents des élèves des écoles de la Silicon Valley préconisent-ils l’absence totale d’écrans dans les petites classes ? Comment guider les plus jeunes vers l’utilisation intelligente de l’informatique au-delà d’une utilisation souvent essentiellement divertissante si ce n’est abrutissante ? En quoi l’informatique rend-elle plus autonome ? Est-il encore sensé de ne mettre que 24 élèves dans des salles où un cours est donné de manière exclusivement frontale alors que l’enseignement par des personnalités au talent oratoire de premier ordre pourrait, par l’entremise de cours en ligne, ne pas être réservé à une poignée de collégiens privilégiés ? Comment utiliser les canaux de concertation entre les cantons et la Confédération pour assurer le va-et-vient pédagogique et démocratique et faire avancer sans renoncer à l’essentiel ? 

L’école, c’est avant tout les enseignants

Une autre étape sur laquelle de nombreuses instances demeurent étonnamment muettes concerne la formation des enseignants. Fait-on vraiment mine d’ignorer que l’école, c’est d’abord et avant tout son corps enseignant ? Or, s’il est vrai que l’informatique a une incidence sur toutes les disciplines et sur le fonctionnement de la société, pourquoi continuer à considérer qu’elle est une discipline pour elle-même et que seuls des enseignants spécialisés (des maîtres d’informatique, nécessairement recrutés parmi les mathématiciens et les enseignants de science) doivent ouvrir à cet enseignement ? Ne pas se saisir de cette question en premier lieu c’est, à coup sûr, prendre des décennies de retard, mettre la charrue avant les bœufs. L’enseignement universitaire, qui forme les futurs enseignants dans leurs disciplines puis les mêmes dans leur cursus pédagogique, doit apporter des réponses à cette question, assumer cette responsabilité, faire le job. S’il y a un bout par lequel commencer, dans ce cercle permanent des enseignants et des enseignés, c’est par les premiers. 

On saura ensuite s’il faut acheter des tablettes numériques dans les petites classes et combien, batailler pour connaître le nombre d’heures d’enseignement qui seraient effectivement nécessaires dans le secondaire supérieur, et se pencher sur la confection des programmes qu’on espère ne pas seulement constituer ceux d’une discipline scientifique supplémentaire… 

Le coronavirus nous rappelle que l’utilitarisme est un système moral

Illustration : Nelly Damas pour Foliosophy

Un malentendu terminologique

Prenez le mot “utilitariste”. 

Glissez-le dans n’importe quelle phrase.  

Y a-t-il un espoir que, dans son acception courante, le mot évoque quoi que ce soit de positif ?  

Voyons : 

” Il a une vision très utilitariste de la situation.” 

Ce qu’on tire comme impression d’une telle déclaration est que, ou bien le “il” dont il est question reste au ras des pâquerettes (et dans le meilleur des cas, “utilitariste” pourrait presque voisiner le “pragmatique”, terme mieux loti dans nos jugements), ou bien

on parle d’un manipulateur qui ne recule devant rien pour préserver son intérêt, pousser son avantage, augmenter son profit. Une posture éminemment immorale qu’on ressent comme très éloignée de toute disposition pour la solidarité et les préoccupations humanistes ou environnementales.  

Dans son acception courante, celui qui a une vision “utilitariste”, ne fait qu’”utiliser” les choses, la nature, les gens et ce qu’il vise n’est “utile” qu’à lui-même. Le terme ouvre un champ sémantique dans lequel on est sûr de retrouver, main dans la main, le néo-libéralisme et le capitalisme destructeur.  

Les efforts pour sortir de la crise du coronavirus sont là pour nous rappeler que l’utilitarisme est un système moral

Manifestement, le terme, mal compris depuis ses origines, n’a pas été très bien choisi. Ce serait dommage toutefois d’ignorer qu’il a été forgé pour désigner un système moral. D’ailleurs, la variété des efforts pour sortir de la crise du coronavirus est là pour nous le rappeler. 

“Quoi qu’il en coûte” : un idéalisme moral ?

Lorsqu’on dit que ce qui importe avant tout “c’est la vie des citoyens, on se tient dans un modèle qui est celui d’un idéalisme moral. « Quoi qu’il en coûte », dirait notre voisin président, nous sauverons toutes les vies possibles. Puisque chacun d’entre nous peut vouloir défendre l’idée que “sauver des vies” devienne le guide de notre action, nous sauverons toutes les vies que nous pourrons sauver, quoi qu’il advienne. On en comprend toute la force et on adhère à l’argument : si nous devions créer un monde idéal, nous ne pourrions pas vouloir que perdre des vies devienne une règle. 

Cet idéalisme moral, incarné superlativement par Kant et son impératif catégorique, est entré en compétition, au fil des semaines de confinement, avec un autre système moral, l’utilitarisme, injustement décrié. 

L’utilitarisme ou le bonheur du plus grand nombre

Le terme “Utilitarianism” a été utilisé pour la première fois par Jeremy Bentham vers 1800, dans son “Introduction aux principes de morale et de législation”, ouvrage qui a sonné le coup d’envoi de la réforme du droit anglais. “Un penseur subversif, critique, qui a donné une voix à ceux qui estimaient les institutions du pays inadaptées aux besoins de la population et qui n’osaient pas le dire” dira de lui, John Stuart Mill, son successeur dans l’élaboration raisonnée de la philosophie utilitariste. Le terme “utilitarisme” a toujours connu une réception difficile de la part du public. Il était pourtant fondé sur l’idée que le plaisir et le déplaisir que nous éprouvons dans nos vies sont les meilleurs indicateurs de ce qui est bon pour nous et nous rend heureux. ”Le plus grand bonheur du plus grand nombre” devient donc, dès Bentham, le critère du modèle utilitariste. Il n’est pas “idéaliste” au sens où il ne considère pas que l’action morale doit se conformer à un idéal de conscience. Il est conséquentialiste, au sens où viser le bonheur maximum du plus grand nombre ne peut être que le fruit d’un calcul entre les avantages et les inconvénients, à soupeser, pour parvenir au résultat visé, soit le maximum de bonheur pour le maximum de personnes possible.  

Calculer le bonheur

Ce concept de “felicific calculus” n’est sans doute pas pour rien dans les attaques portées contre Bentham, pour une part identique à celles qu’un Epicure, utilitariste avant l’heure, avait eu à supporter. Si le plaisir et l’absence de douleur sont les critères du bonheur, c’est-à-dire de la moralité, on a affaire là à une philosophie pour les porcs, jugeaient les détracteurs, une philosophie pour ceux qui jamais ne s’élèveront au-dessus des “plaisirs vils et bas comme ceux de la chair”. C’est juger un peu vite la pensée d’Epicure et celle de Bentham, laquelle prend en compte le bonheur de la collectivité. De toute façon, il n’est jamais question, selon lui, que de bonheur dans nos actions, malgré l’arsenal des arguments moraux et des stratégies d’auto-justification que nous sommes capables d’inventer pour masquer nos appétits. Les pages de son Introduction sont, à cet égard, d’une drôlerie qui pourrait inspirer les humoristes contemporains pour leur one on stage. Qu’on en juge : 

L’un dit qu’il possède un moyen tout prêt de savoir ce qui est bien (right) et ce qui est mal (wrong), et l’appelle son “sens moral”. Il se met alors tranquillement à l’ouvrage et nous informe que telle chose est bonne et telle autre mauvaise. Pourquoi ? “ Parce que mon sens moral me le dit”.”

Un autre se présente qui modifie l’expression en abandonnant “moral” pour le remplacer par “commun” (…) le procédé est supérieur au précédent. Un sens moral étant quelque chose de nouveau, un homme peut passer un certain temps à le chercher sans succès (…). Mais un sens commun est aussi vieux que la création (…)

Il en est un troisième qui, pour ce qui est d’un sens moral, est bien incapable d’en percevoir l’existence. Mais il est sûr d’être en possession d’un entendement, qui fera aussi bien l’affaire (…) Et si l’entendement de certains diffère du sien sur tel ou tel point, tant pis pour eux, leur entendement est forcément défectueux ou corrompu.”

Suit le cortège des autres concepts flous, selon Bentham, pour juger de ce qui est bien ou mal comme “la règle immuable et éternelle du bien, l’ordre véritable des choses, la loi de la nature, la loi de la raison, la justice naturelle, etc.” 

Le calcul “félicifique” de Bentham se réalise selon des critères, au nombre de sept, qui prennent en compte :  

La durée : un plaisir long et durable est plus utile (=rend plus heureux) qu’un plaisir passager

L’intensité : un plaisir intense est plus utile (=rend plus heureux) qu’un plaisir de faible intensité

La certitude : un plaisir est plus utile (=rend plus heureux) si on est sûr qu’il se réalisera

La proximité : un plaisir immédiat est plus utile qu’un plaisir qui se réalisera à long terme

L‘étendue : un plaisir vécu à plusieurs est plus utile qu’un plaisir vécu seul

La fécondité : un plaisir qui en entraîne d’autres est plus utile qu’un plaisir simple

La pureté : un plaisir qui n’entraîne pas de souffrances ultérieures est plus utile qu’un plaisir qui risque d’en amener

On notera à cette occasion que les comités d’éthique contemporains travaillent selon des dispositifs méthodologiques utilitaristes similaires, à partir de critères, évolutifs, qui permettent d’évaluer ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. 

John Stuart Mill ou l’affinage de la théorie utilitariste

Le philosophe John Stuart Mill, dans deux ouvrages successifs, devra consentir à un travail conséquent pour tempérer la vision, très critiquée et un peu brute de décoffrage de son aîné, et fonder un utilitarisme plus en phase avec ce que notre psychologie ordonne en termes de hiérarchisation des valeurs. Il renforcera l’idée que le fondement de la morale utilitariste est le principe d’utilité, c’est-à-dire celui du plus grand bonheur pour le maximum de personnes possible. Il définira, par “bonheur”, le plaisir et l’absence de douleur et, par “malheur”, la douleur et la privation de plaisir. Il se montrera en revanche beaucoup plus fin que Bentham, notamment en évacuant le critère de proximité de la liste, considérant que nous sommes en droit de juger certains plaisirs tellement au-dessus de tous les autres qu’il est justifié de renoncer à quantité de plaisirs immédiats pour les atteindre.  

L’utilitarisme devra écoper, à côté de l’accusation de constituer une philosophie pour les porcs, bon nombre d’objections, parfois contradictoires, dont celle-ci, assez sérieuse: calculer les avantages et les inconvénients est trop compliqué, on ne sait pas où arrêter le calcul dans une réalité où tout n’est qu’enchaînement de causes et de conséquences. 

Entre idéalisme et utilitarisme, nos coeurs balancent

Et de fait, ni l’utilitarisme ni l’idéalisme moral, ne détiennent, chacun de leur côté, le mot de la fin ni ne constituent, à eux seuls, la réponse absolue à nos choix moraux. C’est bien pour cette raison qu’on passe régulièrement et sans crier gare de l’un à l’autre avec la même conviction. Je vais revenir au coronavirus, mais prenons le temps d’une micro-pause avec deux petits exercices de pensée. 

Expérience de pensée n’1 

Vous êtes chauffeur d’un tramway. Vous êtes en train de rouler et vous vous apercevez soudain que, sur la voie, cinq cheminots sont en activité, sur le trajet que vous allez suivre. Ils ne vous ont pas entendu arriver et nul doute que, si vous n’agissez pas (mais il est trop tard pour freiner), vous allez implacablement tuer ces cinq travailleurs. Couvert de sueur, vous vous avisez soudain qu’une petite voie d’évitement vous permettrait in extremis d’épargner les cinq malheureux. Malchance ! Un cheminot, mais un seul, s’y trouve aussi. Quelle décision prenez-vous ? 

La plupart des personnes interrogées répondent que, tant qu’à faire, puisqu’on doit être cause de quelque chose, autant être la cause du moindre mal. Virage toute, donc, sur la voie du cheminot unique. On comprend le calcul, utilitariste dans ce cas, et on pourrait en tirer alors une règle comme celle de : “Mieux vaut un mort plutôt que cinq”. 

Expérience de pensée n’2 

Vous êtes maintenant médecin aux urgences où viennent d’être admis cinq patients dont l’état requiert de toute urgence une transplantation d’organe. Qui un cœur, qui un rein, etc. Leur vie est en jeu. Vous êtes au désespoir, ne disposant pas des organes dans les délais qui s’imposent, mais vous vous avisez soudain qu’un quidam, en parfaite santé et venu pour un contrôle médical simple, s’est (imprudemment) endormi dans la salle d’attente. Nul doute que l’application de la règle énoncée dans le premier exercice (“Mieux vaut un mort plutôt que cinq”) serait la solution à votre problème de pénurie d’organes. 

Que constate-t-on pourtant ? Qu’observez-vous dans votre for intérieur si vous vous vous êtes projeté dans l’exercice ? Comme la majorité des gens interrogés, le même panel que tout à l’heure, vous sentez une puissante indignation s’élever à cette idée. Le calcul n’est pas possible dans ce cas, parce que prélever les organes du patient endormi s’assimilerait à un meurtre, ce à quoi vous ne pouvez consentir parce que la vie est sacrée. Retour à l’idéalisme moral. 

Pour se faire plaisir sur ces questions : Michael Sandel : What the right thing to do, I ? Cours donné à Harward

 

La sortie du confinement sera-t-elle idéaliste ou utilitariste ?

Lorsque l’Economiste titre “A grim calculus” dans son édition du début du mois d’avril, lorsque les voix s’élèvent de partout, après trois semaines de confinement, pour dire qu’on craint que “le remède ne soit pire que le mal”, on donne le signal que l’idéalisme moral (la santé des citoyens prime sur tout le reste) est mis à l’épreuve dans la durée, que même si un consensus idéal ne peut qu’être partagé sur la question, son application stricte génère des conséquences qui ne permettront peut-être même plus de réaliser ce vœu puisque, comme certains le disent franco : “l’économie, c’est aussi des vies”. Retour à l’utilitarisme pour estimer les risques pour nos entreprises, le nombre d’emplois perdus, les dégâts dus à la violence domestique, au développement de dépressions dans le confinement, à la possibilité, dans la reprise, d’amorcer une politique plus tournée vers le développement durable, de maintenir les bénéfices environnementaux manifestés pendant le confinement sans retourner à l’âge des cavernes, pour citer quelques-unes des données à faire tenir dans les équations. 

En fait, même si les deux systèmes moraux reposent sur des présupposés différents (et convergent parfois tellement puissamment qu’on a du mal à voir en quoi, au bout du compte, ils s’opposent), c’est sur ces deux pieds que nous n’arrêtons pas de cheminer, dans nos vies personnelles et dans nos politiques.

Une sortie réussie du confinement sera celle qui aura réussi à marier Mill et Kant, qui réussira à obéir à ce que nous appelons nos valeurs tout en se montrant capable d’évaluer les conséquences de nos choix pour l’avenir le plus désirable. 

Pour un maximum de personnes possible. 

“Je me demande comment la philosophie peut aider dans ce genre de situation”

Illustration : Nelly Damas pour Foliosophy

Céline 

Une connaissance lointaine, très estimée, me demande, après avoir gentiment pris des nouvelles sur la manière dont je me confine :

“Je me demandais à cette occasion comment la philosophie pouvait aider dans ce genre de situation”. 

Mon premier réflexe, un peu contrit, est de penser que, dans la marée des infos, des leçons données, des avis partagés et des peurs déballées, on ne voit pas bien comment on peut, sans arrogance et sans redite, parler dans la cacophonie (bien naturelle) ambiante. Et que d’ailleurs, prendre la parole pour dire que tout le monde cause, c’est ajouter du bruit sans explication. Que taxer toutes ces opinions de bruit, c’est de l’arrogance qui ne sert à personne. Que prétendre donner des explications, sans être médecin ou économiste, de l’arrogance encore. Les réseaux bruissent de ceux qui expliquent et de ceux qui font des commentaires sur ceux qui expliquent. Les réseaux servent à ça, me direz-vous. Je le sais puisque je les pratique.   

Entre ceux qui nous expliquent : 

  • D’où vient le coronavirus ;    
  • Des projections sur son développement ;  
  • De la comparaison avec les pandémies passées ;  
  • De ce que COVID-19 augure des pandémies à venir ;  
  • De quel message biblique ou mystique il est porteur ; 
  • De l’expression de nos peurs, et de nos élans de solidarité à peu près jamais incompatibles avec nos réflexes de survie totalement égocentrés ;  
  • Des prédictions sur les effets économiques, ou comment, à l’aplatissement de la courbe de l’épidémie doit correspondre également un aplatissement de la courbe du crash économique ;
  • Du calcul inlassablement repris, heure après heure, des inconvénients (abyssaux) de la situation actuelle et de ses avantages (pour le répit que notre confinement quasi-généralisé offre à la planète, pour la prise de recul sur le fonctionnement habituel de la marche du monde que ce pas de côté nous invite à faire) ;  

On a le sentiment d’être dans une marmite qui bout. Une marmite dans laquelle, sans recette préalable connue, une armée de magiciens en herbe ont jeté des plantes dans les vertus desquelles ils croient dur comme fer. Reste à savoir si la soupe sera comestible et si chacun y sera invité.  

C’est flippant, mais fascinant aussi, ce retournement, ce grand retournement de toutes nos certitudes. 

C’est fou le nombre de questions que cette situation pose. Fou, tout ce qu’elle met à nu. Fou les contradictions qu’elle charrie. C’est flippant, mais fascinant aussi, ce retournement, ce grand retournement de toutes nos certitudes. 

Il y a le retournement du terme “confiner”, d’abord. Jusqu’à il y a quelques courtes semaines, il était synonyme d’une passivité frileuse, craintive. On l’utilisait surtout abstraitement, pour indiquer un repli qui n’aurait pas dû être. Puis a surgi le “confinement”, qui a réveillé un mot très ancien, réservé depuis à la catégorie très choisie de prisonniers qu’on isole des autres (les doublement reclus en somme). Et nous l’avons entendu un peu différemment. Nous l’avons entendu brusquement, sous les injonctions plus ou moins radicales des gouvernements, comme une action dont nous devons devenir les maîtres, comme une action qui signe notre responsabilité, comme une épreuve, à la fois individuelle et collective. Et nous sentons que nous n’avons pas le choix de ne pas être à la hauteur. En quelques jours, malgré notre stupéfaction sans cesse renouvelée, le confinement est devenu central et… naturel. 

C’est ça, la première découverte : voir à quelle vitesse nous prenons acte et agissons en conséquence.

Oubliée la surpuissante “force des habitudes”, devenu facilissime le “lâcher-prise” pour lequel on a dépensé beaucoup avant ; inéluctablement ébranlé le credo collectif suivant lequel certains changements sont to-ta-le-ment-impossibles,  puisqu’ils sont devenus brusquement ab-so-lu-ment-im-pé-ra-tifs ! 

De ce constat naît un double sentiment : 1. Tout ce qu’on croyait indéboulonnable, tant au niveau individuel que mondial, peut être pulvérisé en un instant. 2. Nous sommes capables d’assumer de grands, de très grands changements. 

La seconde découverte, c’est de voir émerger brusquement toutes sortes d’informations sur “notre monde d’avant”, qu’on ignorait, ou dont on ne s’était pas vraiment avisé.

Le coût des salaires a délocalisé la production de biens devenus de première nécessité (comme les masques) et il ne semble pas si facile de redevenir autonomes lorsque c’est nécessaire. On apprend qu’on songe à “fermer la bourse “ parce qu’elle chute trop vite alors qu’on n’a jamais pensé la fermer parce qu’elle monte trop. On apprend que les avions volaient à vide pour réserver leurs créneaux, on apprend que l’industrie pharmaceutique suisse cherche plus qu’elle ne produit, on redécouvre le jésuitisme de certaines assurances qui refusent de payer pour une pandémie des entreprises assurées contre les épidémies (nuance)… Les ficelles de notre monde d’avant sont brusquement visibles. On s’étonne un peu de ce que tout ne tenait qu’à un fil.  

La troisième prise de conscience presque corporelle, c’est la découverte de l’interdépendance 

Entre les petits faits de nos vies et les grands mouvements de l’économie, nos petits bobos et les grandes thèses, entre la vitesse à laquelle le papier de toilettes disparaît des rayons et la modélisation de la propagation, entre nos gags partagés sur les réseaux pour rigoler de la situation et l’incertitude à peu près totale sur la manière dont notre planète, voire notre humanité même dirait Harari, sortiront de cette épreuve, nous ne savons plus comment composer le puzzle dans lequel, désormais, il n’y a plus de pièces si petites qu’elles n’aient à y trouver une place. 

Alors, la philosophie dans tout ça ?  

Elle n’est pas la chloroquine miracle du pèrRaoult. Quelle serait d’ailleurs la forme du miracle qu’on attendrait ? Une guérison totale de tous et une éradication complète du coronavirus ? En attendant quoi ? Le prochain virus ? Pour continuer exactement comme avant ? 

La consolation comme exercice philosophique

Il est un exercice philosophique, apparu dans l’antiquité et dont on trouve des traces jusqu’au XVIIe avant qu’il soit définitivement laissé aux théologiens puis aux psychologues, celui de la consolation. Ce sont les Stoïciens qui l’ont initié, soucieux de donner une réponse rationnelle à la situation de l’homme et à la marge de manœuvre véritable qui est la sienne. Lucrèce, Sénèque et Cicéron ont rédigé des lettres destinées à des personnes réelles, affligées par les pires tourments que l’espèce humaine connaisse : la perte d’un être cher (les consolations portant sur la perte d’un enfant sont nombreuses, émouvantes, puissantes), une maladie grave, la perte de ses biens…

La consolation peut également prendre la forme de dialogues ou de poèmes, mais la structure profonde est récurrente : on donne quittance à la souffrance par l’évocation des différentes émotions pour montrer à l’affligé qu’il est compris et l’inviter à entrer dans une démarche rationnelle par laquelle il reconnaîtra, pour relativiser ses maux, la finitude de sa destinée, la force de la nature ou celle des décrets de Dieu, c’est selon. Certaines consolations de l’Antiquité sont d’une modernité qui dépassent celles du XVIIe. N’omettons pas l’étonnante “Consolation de la philosophie”, rédigé en prison par Boèce en 524 après J.-C., alors qu’il attendait sa mise à mort, accusé qu’il était de trahison. C’est la philosophie elle-même, personnifiée, qui vient lui rendre visite. 

La consolation, par le recours à la rationalité qu’elle offre pour apaiser un vécu de grande émotion, est utile et nécessaire à celui qui est pris dans une situation où il n’a d’autre choix que l’acceptation de son sort.

Par l’exercice de la rationalité, une acceptation active est possible, laquelle écarte la prostration victimaire. 

Il y a dans cet exercice discret, en apparence impuissant, toutes les composantes d’un héroïsme admirable. 

Cet exemple peut nous servir. Notre peur face à l’inconnu, notre chagrin pour la perte de nos aînés proches, la prise de conscience de notre vulnérabilité, elle aussi porteuse de sens, peuvent y trouver un soulagement et la lecture de Sénèque lui-même ne sera pas du temps perdu. Je n’ai pas trouvé, en revanche, dans la littérature religieuse ou philosophique, de consolation collective liée à un épisode épidémique. Sans doute parce que le chagrin est toujours une affaire individuelle, même si l’émotion peut être partagée. 

Chagrin individuel et défi collectif

Mais ce à quoi nous devons essentiellement faire face en ce moment, au-delà de notre souci pour nous-même, est une épreuve collective, qui teste notre sens de la solidarité sociale, notre sentiment d’appartenance au genre humain, notre esprit de système élevé aux exigences de la planète entière. 

Il y a bien des années, le commandant Cousteau craignait notre effondrement si nous ne comprenions pas que nous devons respecter l’océan, parce que la vie entière en dépend. Il y a près de six ans maintenant, Bill Gates avertissait que ce qui nous menacerait désormais, ce ne serait pas les missiles, mais les microbes. Boris Cyrulnik prédit qu’après le coronavirus, il y aura des changements profonds, que c’est la règle après une crise majeure, et que nous avons les moyens d’être résilients. Plus orienté philosophie politique, Sloterdijk nous annonce que le système occidental va se révéler aussi autoritaire que celui de la Chine, comme on peut en voir selon lui les prémisses dans la manifestation d’une exagération maternante et celle d’une déresponsabilisation générale. Mouchards portables et voisins délateurs. 

Yuval Noah Harari, quant à lui, affirme que nous allons faire face à deux choix particulièrement importants : le premier entre la surveillance totalitaire et le renforcement du sens citoyen, le second entre l’isolement nationaliste et la solidarité globale. 

J’aime ce programme. Chacun d’entre nous n’ignorait pas que la complexité du système rendait pratiquement vaine chacune de nos actions individuelles. Nous venons de voir que le système est complexe, soit, que ceux que nous croyions aux commandes travaillent avec pas mal de désarroi à concevoir des solutions qu’ils espèrent fructueuses. En clair, ils “cherchent” eux aussi en espérant que l’effet de levier que leur confère leur statut permettra de trouver une issue. Mais nous savons aussi, sans lyrisme aucun, qu’ensemble nous avons un grand pouvoir, que nous pouvons pour une part définir ce qu’il adviendra de la suite, choisir le renforcement du sens citoyen et la solidarité globale plutôt que le contraire. Parce que le contraire, à coup sûr, jamais n’intimidera les virus à venir. Pour le collectif aussi, l’existence précède l’essence quand il s’agit de faire des choix qui engagent.

Les réseaux bruissent de ceux qui expliquent et de ceux qui font des commentaires sur ceux qui expliquent. Rien de plus normal. Chacun sent les fondements d’un vieux monde devenus incertains et les possibles, sur lesquels nous avons tous le regard posé, s’ouvrir. 

J’espère qu’on s’en souviendra avant que les avions ne se remettent à zébrer le ciel toutes les deux minutes, que la pollution de l’air ne soit à nouveau perçue par les satellites, qu’elle ne reprenne sa mise à mort des 5000 habitants annuels dans notre pays, avant que notre frénésie de consommation n’enclenche à nouveau le mécanisme d’épuisement de la planète, avant que… 

Méditation : quel rapport entre Descartes et nos pratiques contemporaines ? (Cogito#ergo sum)

Illustration : Nelly Damas pour Foliosophy

 

Si je ne méditais pas deux heures par jour, jamais je n’aurais pu écrire de livres comme Homo sapiens.” 

Yuval Noah Harari, 21 leçons pour le XXIe siècle 

Combien de lecteurs, à très bon droit épatés par Homo sapiens, « succès planétaire », « Bible de l’humanité », lecture de chevet des plus grands en passant par Steve Jobs et Obama, ont-ils embrayé sur la lecture de 21 leçons pour le XXIe siècle ? Combien parmi ces derniers sont-ils allés jusqu’au dernier chapitre, la 21e  leçon, intitulée “méditation” ? 

“(…) Depuis 2000 (…), nous apprend Harari, superman en culture générale,  surhomme en connaissances anthropologiques, philosophiques, politiques et as toutes catégories en capacité de synthèse, j’ai commencé à méditer deux heures par jour (…)  Sans la concentration et la clarté qu’apporte cette pratique, je n’aurais pas pu écrire des livres comme Homo sapiens ou Homo Deus” (YNH) 1

Une activité pour babas largués et ennuyeux emperruqués ? 

Je crois important d’entendre cette confession, que Yuval Noah Harari présente d’ailleurs comme telle2, conscient de prendre un risque d’image par ce plaidoyer, à la fois autobiographique et scientifique, de la pratique intense, quotidienne, d’une activité qui évoque, peut-être surtout pour nos imaginaires occidentauxtantôt les errances pailletées de nirvanas de pacotilles vendus par des gourous grands perdants de la marche économique du monde, tantôt les rêveries poussiéreuses de philosophes aussi emperruqués que vieillis, mi-religieux, mi-hallucinés, calfeutrés contre leur poêle. Un être quelque part entre le méditant illuminé baba, et le penseur casse-pied. Rien de très folichon. On mesure le courage de Harari. 

Le dénominateur commun de toutes les formes de méditation 

Entre l’Orient et l’Occident et tout autour de la planète, la méditation renvoie à une pratique mentale qui consiste en une attention portée sur un certain objet, que ce soit au niveau de la pensée, des émotions ou du corps. Il s’agit de penser intensément, de sentir intensément ou d’être intensément conscient, de faire le vide autour de l’objet de méditation. Les objets et les techniques, qui se comptent sans doute par centaines, ont ce cœur commun. 

Quand le père du rationalisme médite 

René Descartes fut l’un de ces méditants, et non des moindres. N’est-on pas interpellé à l’idée que le mathématicien inventeur des coordonnées (abscisses et ordonnées) qui portent son nom, père de la géométrie analytique, penseur rationaliste par définition, ait commis un célébrissime ouvrage intitulé “Méditations métaphysiques”, ajoutant, par l’adjectif, une couche supplémentaire d’improbable mysticisme ? 

Comme les grandes œuvres symphoniques, les Méditations métaphysiques ouvrent sur un ensemble de mesures qu’on reconnaîtrait entre mille. Qu’on réécoute sans se lasser. Descartes a une belle plume. Précise, rigoureuse, dense, imagée. Il ne vise rien moins que la découverte de la vérité, la nature de Dieu et celle de l’âme humaine, ou, traduit dans une terminologie plus conforme à notre XXIe siècle, le rapport de l’esprit humain avec ce qui « est », avec ce qui donne sens à ce qui est. Bien sûr, Descartes est déiste, ou croyant, comme on voudra, à moins que ses serments répétés en l’assurance de l’existence d’un Dieu créateur conforme aux canons ne soit une ruse pour penser sans être inquiété par le clergé. Après tout, Descartes, à peu près en même temps que  Galilée, en était arrivé à la conclusion que le géocentrisme était une erreur. Déniaisé par le sort réservé à l’illustre physicien, il renoncera à la publication de ses propres conclusions, renforçant la formule qui signe tout son travail : ”Larvatus prodeo”, j’avance masqué. Car son Dieu pourrait ne pas être du tout celui des théologiens, mais une instance qui rend compte de l’univers et de tout ce qui existe, et la nature, dans son acception métaphysique, de l’Etre. Rien que ceux qui réfléchissent ne puissent entendre aujourd’hui. Harari en témoigne lui aussi :  

“Le monde académique m’a équipé d’outils très puissants pour déconstruire tous les mythes que les humains ont créés, mais il ne m’a fourni aucune réponse satisfaisante en ce qui concerne les grandes questions de l’existence”. (YNH)

Descartes était lui-même dans un sérieux moment de remise en question, convaincu de la nécessité, sans attendre Derrida, de déconstruire les mythes qui minaient le savoir de son temps : 

“Il y a déjà quelque temps que je me suis aperçu que, dès mes premières années, j’avais reçu quantité de fausses opinions pour véritables”. (Méditation première)

Le doute méthodique pour comprendre qui nous sommes

Et Descartes de mettre en branle la puissante machine du doute méthodique, entendez “du doute comme méthode de travail”. Descartes est tout sauf un sceptique. Sur combien de copies d’élèves ai-je dû préciser, dans la marge de leurs dissertations, face à un péremptoire “Descartes doute de tout”, un non moins assuré : Descartes ne doute pas. Il passe en revue les modes par lesquels l’esprit humain connaît en disqualifiant, momentanément, ceux qui ne sont pas absolument et à coup sûr toujours certains.

Écoutons René, aujourd’hui un peu malaimé après qu’Antonio Damasio a fait fortune en montrant son erreur.4 

  1. 1er cercle de certitude : tout ce que j’ai appris, je l’ai appris de mes sens. Or, je sais que les sens peuvent tromper. (Chacun connaît les illusions d’optique). Donc, les sens ne peuvent assurer un fondement certain de la connaissance. Si bien que, dans ma méthode, je fais comme si mes sens n’existaient pas. 
  1. 2e cercle de certitude : le fait que je suis bien “moi”, dans le lieu où je suis présentement, “assis près du feu, vêtu d’une robe de chambre…”  (Il ne faisait pas chaud dans les chaumières et les sources de chauffage n’étaient pas dissimulées dans le sol ou réglées à distance). Certitude puissante, en effet : ” Comment est-ce que je pourrais nier que ces mains et ce corps soient à moi ?”. Et pourtant… il m’est arrivé, en rêve, de sentir que j’étais autre que je ne suis avec le même sentiment d’assurance. De même, certains insensés se croient, à l’état de veille, autres qu’ils ne le sont. Qui pourrait m’assurer que ce n’est pas mon cas ? Dans le doute, j’exclus donc, dit à peu près Descartes, le sentiment de mon être-là comme certitude. 
  1. 3e cercle de certitude : qu’en est-il donc de ces objets qui sont dans notre pensée et servent, sinon de cadre de perception, déjà disqualifié dans notre cheminement (exit par conséquent la physique, l’astronomie, la médecine), mais de cadre de compréhension telles que la notion de grandeur, de quantité, de nombre, au sens mathématique :”(…) que je veille ou que je dorme, deux et trois joints ensemble formeront toujours le nombre de cinq. Descartes pourrait s’en tenir à cette conviction forte. C’est compter sans son sérieux méthodique : puisque parmi les idées qui lui ont été inculquées en figure une qui lui fait penser qu’il existe une transcendance omnipotente et que, de cette omnipotence, rien ne l’assure qu’elle ne puisse faire en sorte que nous nous trompions chaque fois que nous sommes certains de quelque choseil voit que la certitude n’est pas complète. Mais Descartes ne peut – les curés veillent – même à titre méthodologique, envisager un dieu trompeur. Qu’à cela ne tienne. C’est un malin génie qu’il conçoit, un être qui nous trompe alors même que nous sommes investis de toute certitude y compris de celle des mathématiques.  

Je supposerai donc qu’il y a, non point un vrai Dieu, qui est la souveraine source de vérité, mais un certain mauvais génie (…). Je penserai que le ciel, l’air, la terre, les couleurs, les figures, les sons et toutes les choses extérieures que nous voyons ne sont que des illusions et des tromperies (…) Je me considérerai moi-même comme n’ayant point de mains, point d’yeux, point de chair, point de sang, comme n’ayant aucun sens, mais croyant faussement avoir toutes ces choses. Je demeurerai obstinément attaché à cette pensée ; et si, par ce moyen, il n’est pas en mon pouvoir de parvenir à la connaissance d’aucune vérité, à tout le moins il est en ma puissance de suspendre mon jugement.” (Première méditation)

La méditation comme fenêtre d’observation de l’esprit 

Que reste-t-il, dans cette réduction où s’éteignent, dans un doute croissant, hyperbolique “pénible et laborieux” concède Descartes, véritable écrivain comme on vient de le voir, les certitudes dont nous tissons notre moi, notre monde, notre compréhension de son fonctionnement ? Avant d’y venir, avant de plonger bravement dans l’explication du cogito # ergo sum, ce qui frappe, c’est la similitude avec ce qui est à l’œuvre dans l’expérience de Harari et de la plupart des méditants de ce siècle : ce mouvement qui consiste à considérer ce qui fait le fonctionnement de notre esprit, à prendre conscience des objets qui l’occupent, à observer, comme de l’extérieur, les mouvements de l’esprit, le bouillonnement des pensées rebelles qui l’assaillent sans son consentement : 

“Si vous essayez d’avoir une observation objective de vos sensations, la première chose qui vous frappe, c’est de constater à quel point l’esprit est sauvage et impatient.” (YNH)5

Cogito ergo sum 

La butée sur laquelle le doute méthodique cesse, le fond contre lequel le plongeur philosophe amorce sa remontée, c’est la conscience qu’il se passe quelque chose d’absolument incontestable au moment où nous doutons : étant CONSCIENT de douter, je SAIS que je SUIS CONSCIENT et je sais que je SUIS, que mon existence est réelle, au moins au moment où je suis conscient que je doute, ou que je suis conscient que je sens, conscient que je veux, que j’affirme, que je nie. Et cette certitude-là, personne, même pas le malin génie, ne peut me l’enlever.  

Tentez l’exercice dans votre chambre, éteignez les unes après les autres les certitudes dont vous êtes généralement construits : le processus est imparable… et est assez comparable à cette indubitable réalité qui nous fait sentir que, quoi que nous soyons, nous le sommes dans le mouvement ininterrompu de notre respiration à partir duquel tout le reste s’organise, à commencer par le sentiment d’être ici et maintenant. 

N’essayez pas de faire quoi que ce soit (…) N’essayez pas de contrôler votre respiration ou de respirer d’une manière particulière. Contentez-vous d’observer la réalité du moment présent, quelle qu’elle puisse être.6 (Le maître de méditation à Harari) 

Les liens corps/esprit : une thématique pour le XXIe siècle 

On forcerait par trop la comparaison en allant au-delà. Il est vrai que Descartes, et c’est l’erreur qu’on lui attribue communémentfait du corps et de l’esprit deux entités résolument distinctes, sans s’embarrasser à expliquer comme corps et esprit fonctionnent de concert, même s’il a pressenti qu’il était un peu court sur la question et deviné qu’un immense travail demeurait à faire sur l’interface corps/esprit :

La nature m’enseigne aussi par ces sentiments de douleur, de faim, de soif, etc, que je ne suis pas seulement logé dans mon corps, ainsi qu’un pilote en son navire, mais outre cela, que je lui suis conjoint très étroitement et tellement confondu et mêlé, que je compose un seul tout avec lui”, (Méditation sixième) 

C’est que corps et esprit fonctionnent ensemble, nous le savons aujourd’hui sans avoir encore complètement intégré dans nos vies l’idée et ses conséquences. Il arrive qu’un pincement de cœur ou un tiraillement du ventre nous indiquent qu’une pensée triste ou une angoisse sont en passe de surgir dans notre esprit et nous n’ignorons plus que nos entrailles sont tapissées de neurones. 

La technique de Vipassana est fondée sur l’idée que le flot de notre esprit est étroitement lié aux sensations corporelles. Entre moi et le monde, il y a toujours les sensations du corps. Je ne réagis jamais aux événements du monde extérieur. Je réagis toujours aux sensations de mon propre corps. Quand la sensation est déplaisante, je réagis avec aversion. Quand la sensation est plaisante, j’en réclame davantage.” (YNH) 7

Les pensées, les sentiments et les sensations, même chez Descartes, sont constitutives de ce que je suis au monde : Mais qu’est-ce que donc que je suis ? Une chose qui pense. Qu’est-ce qu’une chose qui pense ? C’est-à-dire une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent.” (Méditation troisième) 

Occupé à faire le ménage dans la jungle des superstitions et faux savoirs, Descartes a commencé une salutaire table rase, débutée à la Renaissance, qui a trouvé son plein souffle avec les penseurs du XVIIe puis avec les encyclopédistes. Une autre époque, une autre latitude auraient fait surgir d’autres questions et auraient incité Descartes à investiguer autrement sa naissante intuition du lien entre le corps et l’esprit. Mais pris dans un schéma de compréhension, d’ailleurs précurseur pour son époque, qui n’invitait pas à aller dans ce sens, mort trop jeune, occupé sur presque tous les fronts de la science et de la pensée de la première moitié du XVIIe siècle, il ne l’a pas fait. 

Si les conditions et les années lui avaient été données pour comprendre en quoi notre esprit n’est pas “au corps comme le pilote l’est à son navire”c’est-à-dire comme une instance de commandement qui meut la marionnette mécanique de notre enveloppe matérielle, notre présent aurait été autre. 

Je ne doute pas alors que la méditation, métaphysique ou autre, serait entrée dans nos pratiques quotidiennes, dans nos recherches scientifiques, dans la formation donnée aux élèves, comme le seul lieu où l’esprit peut être attentif à lui-même. La méditation demeure en effet à ce jour la seule pratique où l’observation de l’esprit, dans sa manifestation, peut se faire indépendamment de nos recherches sur le cerveau. 8

 

◊◊◊

 

1.(…) Since (…) 2000, I began meditating two hours every day (…) Without the focus  and clarity of this practice, I could not have written Homo sapiens or Homo Deus 

2.“Having criticised so many stories, religions and ideologies, it is only fair that I put myself in the firing line too…” (YNH : 21 leçons)

3.“The academic world provided me with powerful tolls to deconstruct all the myths humans ever create, but it didn’t offer satisfying answer to the big questions of life. (YNH : 21 leçons)

4. Antonio Damasio : “L’erreur de Descartes

5. “If you try to objectively observe your sensations, the first thing you’ll notice is how wild and impatient the mind is.” 

6.Dont’ do anything (…) Don’t try to control the  breath or to breathe in any particular way. Just observe the reality of the present moment, whatever it may be. (YNH : 21 leçons)

7.The technique of Vipassana is based on the insight that the flow of mind is closely interlinked with body sensations. Between me and the world, there are always body sensations. I never react to events in the outside world. I always react to the sensations in my own body. When the sensation is unpleasant, I react with aversion. When the sensation is pleasant, I react with cravings for more”. (YNH : 21 leçons)

8.Meditation is any method for direct observation of one’s own mind”. YNH 

“Meditation is a tool for observing the mind directly.” NYH 

Pollution de l’air et mesures sanitaires : cessons de nous tromper de cible

Illustration : Nelly Damas pour Foliosophy

Une réunion professionnelle m’envoie à Chêne-Bougeries, et, fidèle à quelques principes, c’est en transports publics que je me déplace, en tram que j’en reviens. Arrêt Grange-Falquet : une étroite bande de bitume sur laquelle les usagers du tram 12 attendent la desserte. Le tram semble coincé quelque part, cinq rames ont passé dans l’autre sens, aucune dans le sens de la ville, on se demande comment font les véhicules en queue de course, amalgamés au terminus, mais la question n’est pas là, la circulation genevoise, qui coince régulièrement les véhicules publics dans ses rets, interdit qu’on tempête contre l’organisation des TPG.

Non, ce qui m’interpelle, pendant ces plus de vingt minutes à attendre au milieu des voitures qui vous frôlent les mollets, à une heure de pointe scolaire où les élèves sortent de partout, en hordes joyeuses, et viennent se poster sur la bande étroite qui rétrécit sous leur poussée, c’est ce que nous avons à respirer dans ce laps de temps, le conseil d’Etat ayant recommandé de renoncer aux exercices physiques extérieurs en raison d’un pic de pollution.

Les plus exposés sont les tout petits, dans leurs poussettes

Les plus exposés sont les tout petits, dans leurs poussettes, nombreux eux aussi à cette heure, accompagnés d’adultes qui sont à coup sûr des grands-parents réquisitionnés au quotidien pour prêter main forte à la sortie de la garderie. Leurs yeux captivés par une circulation pourtant vide de sens et d’intérêt feraient presque oublier ce qu’on ne voit pas, ce qu’on peut minimiser ou carrément nier, c’est le taux de particules fines, de CO2, d’oxyde d’azote, de monoxyde et de dioxyde d’azote, de gaz nitreux et d’ozone, tous nuisibles à la santé et à l’environnement comme l’ATE (Association Transport et Environnement) ne manque pas de le rappeler. On y apprend au passage que plusieurs stations de mesures en Suisse n’ont encore jamais montré une teneur inférieure à la valeur limite pour la moyenne annuelle depuis le début des mesures et je précise que les caractères gras ne sont pas de mon fait.

5000 décès en Suisse chaque année provoqués par la pollution de l’air

Les alertes lancées par nos autorités sur les comportements à adopter en périodes de pollution marquée, parfois en nette contradiction avec les taux annoncés dans un célèbre journal local, sont nécessaires. Mais comme disent les philosophes de notre tradition, elles ne sont pas suffisantes * : ce à quoi les politiques doivent s’attaquer aujourd’hui, c’est à la pollution elle-même et à ses causes, toutes générées par nos activités humaines. Considérer la nocivité de l’air comme le résultat de phénomènes dont les causes  ne sont pas de notre ressort, à l’instar des catastrophes naturelles, c’est simplement cautionner un mode de vie qui tue. Qu’une célèbre association d’automobilistes vienne rappeler que les autorités ne peuvent déclencher un dispositif de restriction de la circulation que si le seuil de 100 à 150 µg/m3 (prononcez “microgrammes par mètre cube) de particules fines est atteint dans au moins trois stations de mesure sur au moins deux cantons, c’est sans doute rappeler le droit, mais c’est négliger ce qu’une exposition journalière, même légèrement en-dessous du seuil limite, génère à terme sur la santé. Chacun son rôle direz-vous, mais tant qu’à rappeler quelque chose, évoquons, en passant, les 5000 décès annuels en Suisse indubitablement dus à la pollution de l’air…

Cessons de nous tromper de cible

Je me plairais à imaginer que la génération à naître, lorsqu’elle sera devenue adulte, soit sidérée à l’idée qu’on ait pu recommander à la population de rester chez elle pour permettre aux voitures polluantes de circuler sans entraves. Qui d’entre nous n’est pas choqué à l’idée qu’on ait pu, pendant si longtemps, obliger les non-fumeurs à respirer l’air vicié par la fumée de cigarettes dans les espaces publics ?

Qui prétendra que le fait de recommander aux habitants de ne pas sortir de chez eux en cas de pic de pollution est une condition suffisante pour qu’ils restent en bonne santé ou même qu’ils ne tombent pas malades ? Qui oserait assurer que, relativement à la santé des habitants, le fait de ne déclencher le dispositif de protection des habitants qu’à partir des taux cités, est une condition nécessaire à la santé des habitants ? Dans l’un et l’autre cas, on considère que la circulation routière est première dans l’ordre des priorités et que le comportement des habitants en est la variable d’ajustement.

La seule condition, à la fois nécessaire et suffisante, pour préserver la santé des habitants en matière de pollution atmosphérique, est de combattre cette dernière pour la diminuer drastiquement au quotidien ou en éteindre l’origine.

Prenons soin de nos petits, de leurs petites narines avides de vie : tirons les conséquences de nos observations, joignons l’acte à la parole et cessons de confondre les cibles.

 

 * Dans le langage courant, si je dis qu’une chose est nécessaire, c’est qu’on ne pourrait s’en passer qu’avec des dégâts. Si une chose est suffisante, cela signifie qu’on peut s’en contenter. Si ce n’est pas suffisant, c’est que ça n’est pas assez. 

En logique formelle (issue des mathématiques), une condition suffisante est une condition qui, à elle seule, peut aboutir à un résultat donné, mais qu’elle n’est pas seule à pouvoir générer. Quand je dis :  

S’il pleut, le sol est mouillé.” 

Le fait de pleuvoir, s’il est avéré, suffit à mouiller le sol. Mais ce dernier pourrait être mouillé pour de tout autres raisons. Le fait de pleuvoir est donc une condition suffisante pour que le sol soit mouillé

La même phrase : 

S’il pleut, le sol est mouillé.” 

Si la deuxième proposition n’est pas vraie, par exemple, c’est-à-dire si le sol n’est pas mouillé, il n’est pas possible qu’il ait plu.  Le fait de ne pas être mouillé pour le sol est donc une condition nécessaire au fait qu’il ne pleut pas. 

Dans le dialogue suivant : 

  • Il a réussi son examen théorique de conduite ? 
  • Ben… sûrement, puisqu’il a son permis. 

Le fait de détenir un permis de conduire est un état de fait qui permet de savoir que l’examen théorique a nécessairement été obtenu. Le fait de détenir le permis de conduire est une condition nécessaire pour le fait d’avoir réussi son examen de conduite. Mais pas une condition suffisante, puisqu’il ne suffit pas d’avoir réussi son examen théorique pour obtenir le permis : il faut également réussir l’examen pratique.