L’enseignement de l’informatique à l’école

Illustration : Nelly Damas pour Foliosophy

On attend de l’école qu’elle rende deux services : qu’elle transmette la culture, les connaissances et les compétences fondamentales reconnues et, plus nettement depuis le début du 20e siècle, qu’elle prépare les futurs adultes à un monde en changement. 

Premier rôle de l’école : transmettre les fondamentaux

La première exigence, dont on comprend aisément les composantes (lire, écrire, compter, étudier les langages ainsi que les différentes disciplines élaborées au fil du temps) souffre aujourd’hui d’une inflation qui devrait nous obliger à procéder à des choix idéologiques, politiques, philosophiques de ce que nous estimons être les fondamentaux, sauf à accepter le risque, bien réel, d’un morcellement des savoirs, pulvérisés jusqu’au non-sens : il y a des limites au nombre d’heures d’apprentissage des élèves, des limites au nombre de disciplines enseignées si on tient à défendre un cursus suffisamment approfondi pour former véritablement, c’est-à-dire pour donner une véritable forme à l’esprit et à la personnalité des élèves. Passé une certaine quantité de sujets et de matières, le papillonnage et la superficialité sont inévitables, l’approximation reine, et l’ennui des élèves – qui pourrait s’en étonner ? – souverain. 

Deuxième rôle de l’école : préparer au monde qui change

La deuxième exigence de la formation, celle de la préparation des élèves à un monde en mutation, outre qu’elle butte sur la première difficulté énoncée, parce qu’elle charge encore davantage la barque dont la perspective même d’un allégement fait frémir (comment se mettre d’accord sur ce qui est à garder et ce qui est à jeter ? Il n’y a pas de Marie Kondo de l’éducation) oblige l’école à inverser sa perspective : elle doit sortir de la logique de transmission de ce qui est connu (de ce que l’institution a toujours su gérer, de ce que les professeurs maîtrisent, de ce pour quoi ils ont été formés) pour se montrer plus prospective, plus inventive, plus visionnaire. 

En clair, l’école, installée dans la tradition, devrait assurer la transmission de ce qui ne change pas et, en avance sur son temps, augurer des savoirs nouveaux, assortis des pédagogies adéquates. 

Les possibilités de bagarres entre ces deux pôles sont innombrables et permettent à ceux qui considèrent que ce n’est “pas le rôle de l’école” de suivre les modes/préparer à la nouveauté/préparer les élèves au monde professionnel/faire d’eux la main d’œuvre docile d’un capitalisme aveugle et, de l’autre côté, permettent à ceux qui dénoncent le passéisme d’une école qui n’a connu aucune modernisation depuis qu’elle existe (contrairement à l’hôpital, à l’usine, à la prison), d’en découdre jusqu’à plus soif. Il suffit d’écouter, aux prises, les nostalgiques d’anciens internats réputés et les conspués pédago(go)gues pour constater que le débat, déjà à ce stade, peut ne pas avoir de fin. 

Le numérique à l’école fait débat 

L’avènement de l’informatique, la numérisation galopante de nos sociétés et le bouleversement épistémologique et sociétal qui en découlent viennent ébranler plus avant l’équilibre fragile que l’institution scolaire a réussi, tant bien que mal, à maintenir, au fil du temps, entre l’enseignement des savoirs fondamentaux et l’ouverture au monde contemporain. L’école à distance forcée par un virus et improvisée des derniers mois en est un épisode. Et les nostalgiques d’une formation humaniste de s’époumoner à répéter que ce n’est pas le rôle de l’école d’introduire l’informatique dans les classes – déjà que les élèves passent l’essentiel de leur temps libre (ou pas libre) sur les écrans – tandis que les tenants d’une école qui préparerait au monde de demain déplorent le retard pris dans la maîtrise des fondamentaux de l’ère numérique par les élèves, compétences incontournables dans le monde d’aujourd’hui. 

Comment l’école doit-elle prendre en compte l’ère du numérique ? Qu’est-ce qui, de la science informatique doit-être enseigné ? Quels outils de la prodigieuse panoplie mise à disposition sont susceptibles de ré-interroger la pédagogie ? Quelle est l’envergure du changement de paradigme (pour une fois qu’on peut sans abus employer cette expression) dans nos manières de vivre, de penser, d’organiser, d’agir ? Quelle place donner à ce triple socle – science, panoplie d’outils, changement épistémique – de l’informatique dans nos écoles ? 

L’avènement des métiers à tisser et de la machine à vapeur a bouleversé les modes de production et ouvert l’industrialisation, celle de l’électricité a accéléré nos vies. L’ère de l’informatique, elle, enrichit la réalité à laquelle nous étions accoutumés (la réalité augmentée), bouleverse la logique scientifique (la corrélation, par le biais du big data, détrône partiellement le sacro-saint rapport de cause à effet), la progression des possibilités des machines commence à leur appartenir (apprentissage profond ou deep learning). L’informatique est venue s’immiscer dans toutes les disciplines, gommant partiellement leurs frontières, mettant en cause la légitimité des silos disciplinaires. 

Or, ce qui frappe dans la plupart des débats sur ce que l’école doit faire de l’informatique est que ceux et celles qui sont invités sur les plateaux de télévision passent sans crier gare d’une des dimensions de l’informatique à une autre, obscurcissant le débat : dire que l’évolution de la société exige qu’on forme les élèves à l’informatique ne légitime pas, par soi, l’achat de milliers de tablettes numériques, pas plus que la défense des humanités, des langues anciennes et de la culture qui leur est attachée n’implique in petto que l’école doive exclure les écrans. Les postures et les arguments sont glissants, meubles, changeants, au sein d’un même débat, semblant souvent reporter sine die toute possibilité de prémisses partagées sans lesquelles aucun débat n’est pourtant envisageable. 

Se demander comment introduire l’informatique (et laquelle) à l’école, c’est demander ce que l’école doit être, c’est se demander ce qu’elle est essentiellement. 

Créer une communauté scientifique et pédagogique

Ce qui ne devrait pas être ignoré, ce qui devrait être réalisé dans les meilleurs délais, puisque l’informatique transforme la société dans son ensemble et sous toutes les latitudes, devrait consister, enfin, à établir une communauté scientifique et pédagogique qui rende possible la réflexion et le partage sur ces questions : comment aborde-t-on l’informatique en Angleterre ? A quel âge en Suède ? Son enseignement traverse-t-il toutes les disciplines en Corée ? Tous les enseignants reçoivent-ils une formation de base au Japon ? Sont-ils tous au fait des possibilités de l’informatique dans leurs disciplines ? Juge-t-on pédagogique de conserver le modèle d’enseignement par disciplines en Finlande ? Où en est la Belgique sur ces questions aujourd’hui ? Pourquoi le canton de Berne a-t-il banni Linux des écoles ? Que le gymnase de la Broye soit cité depuis plus de dix ans comme la référence unique en la matière dans nos régions laisse pour le moins songeur. 

Des groupes de réflexion interdisciplinaires, inter-facultaires, inter-institutionnels doivent se mettre en place et remuer les questions à poser : faut-il sensibiliser à l’algorithmique dès le plus jeune âge ? Mettre des tablettes entre les petites mains ? Pourquoi entre des plus grandes ? En quoi l’apprentissage d’une langue étrangère peut-il être facilité par les outils numériques ? Jusqu’où la lecture de texte sur écran fait-elle sens ?  Y a-t-il un âge après lequel il devient impossible d’apprendre certains éléments essentiels ? Y a-t-il une épistémologie nouvelle due à l’émergence de l’informatique ? Les humanités numériques peuvent-elles proposer plus que la numérisation des textes anciens et des œuvres d’art ? Les sciences humaines peuvent-elles connaître un renouveau grâce à l’informatique ? Pourquoi les parents des élèves des écoles de la Silicon Valley préconisent-ils l’absence totale d’écrans dans les petites classes ? Comment guider les plus jeunes vers l’utilisation intelligente de l’informatique au-delà d’une utilisation souvent essentiellement divertissante si ce n’est abrutissante ? En quoi l’informatique rend-elle plus autonome ? Est-il encore sensé de ne mettre que 24 élèves dans des salles où un cours est donné de manière exclusivement frontale alors que l’enseignement par des personnalités au talent oratoire de premier ordre pourrait, par l’entremise de cours en ligne, ne pas être réservé à une poignée de collégiens privilégiés ? Comment utiliser les canaux de concertation entre les cantons et la Confédération pour assurer le va-et-vient pédagogique et démocratique et faire avancer sans renoncer à l’essentiel ? 

L’école, c’est avant tout les enseignants

Une autre étape sur laquelle de nombreuses instances demeurent étonnamment muettes concerne la formation des enseignants. Fait-on vraiment mine d’ignorer que l’école, c’est d’abord et avant tout son corps enseignant ? Or, s’il est vrai que l’informatique a une incidence sur toutes les disciplines et sur le fonctionnement de la société, pourquoi continuer à considérer qu’elle est une discipline pour elle-même et que seuls des enseignants spécialisés (des maîtres d’informatique, nécessairement recrutés parmi les mathématiciens et les enseignants de science) doivent ouvrir à cet enseignement ? Ne pas se saisir de cette question en premier lieu c’est, à coup sûr, prendre des décennies de retard, mettre la charrue avant les bœufs. L’enseignement universitaire, qui forme les futurs enseignants dans leurs disciplines puis les mêmes dans leur cursus pédagogique, doit apporter des réponses à cette question, assumer cette responsabilité, faire le job. S’il y a un bout par lequel commencer, dans ce cercle permanent des enseignants et des enseignés, c’est par les premiers. 

On saura ensuite s’il faut acheter des tablettes numériques dans les petites classes et combien, batailler pour connaître le nombre d’heures d’enseignement qui seraient effectivement nécessaires dans le secondaire supérieur, et se pencher sur la confection des programmes qu’on espère ne pas seulement constituer ceux d’une discipline scientifique supplémentaire… 

Le coronavirus nous rappelle que l’utilitarisme est un système moral

Illustration : Nelly Damas pour Foliosophy

Un malentendu terminologique

Prenez le mot “utilitariste”. 

Glissez-le dans n’importe quelle phrase.  

Y a-t-il un espoir que, dans son acception courante, le mot évoque quoi que ce soit de positif ?  

Voyons : 

” Il a une vision très utilitariste de la situation.” 

Ce qu’on tire comme impression d’une telle déclaration est que, ou bien le “il” dont il est question reste au ras des pâquerettes (et dans le meilleur des cas, “utilitariste” pourrait presque voisiner le “pragmatique”, terme mieux loti dans nos jugements), ou bien

on parle d’un manipulateur qui ne recule devant rien pour préserver son intérêt, pousser son avantage, augmenter son profit. Une posture éminemment immorale qu’on ressent comme très éloignée de toute disposition pour la solidarité et les préoccupations humanistes ou environnementales.  

Dans son acception courante, celui qui a une vision “utilitariste”, ne fait qu’”utiliser” les choses, la nature, les gens et ce qu’il vise n’est “utile” qu’à lui-même. Le terme ouvre un champ sémantique dans lequel on est sûr de retrouver, main dans la main, le néo-libéralisme et le capitalisme destructeur.  

Les efforts pour sortir de la crise du coronavirus sont là pour nous rappeler que l’utilitarisme est un système moral

Manifestement, le terme, mal compris depuis ses origines, n’a pas été très bien choisi. Ce serait dommage toutefois d’ignorer qu’il a été forgé pour désigner un système moral. D’ailleurs, la variété des efforts pour sortir de la crise du coronavirus est là pour nous le rappeler. 

“Quoi qu’il en coûte” : un idéalisme moral ?

Lorsqu’on dit que ce qui importe avant tout “c’est la vie des citoyens, on se tient dans un modèle qui est celui d’un idéalisme moral. « Quoi qu’il en coûte », dirait notre voisin président, nous sauverons toutes les vies possibles. Puisque chacun d’entre nous peut vouloir défendre l’idée que “sauver des vies” devienne le guide de notre action, nous sauverons toutes les vies que nous pourrons sauver, quoi qu’il advienne. On en comprend toute la force et on adhère à l’argument : si nous devions créer un monde idéal, nous ne pourrions pas vouloir que perdre des vies devienne une règle. 

Cet idéalisme moral, incarné superlativement par Kant et son impératif catégorique, est entré en compétition, au fil des semaines de confinement, avec un autre système moral, l’utilitarisme, injustement décrié. 

L’utilitarisme ou le bonheur du plus grand nombre

Le terme “Utilitarianism” a été utilisé pour la première fois par Jeremy Bentham vers 1800, dans son “Introduction aux principes de morale et de législation”, ouvrage qui a sonné le coup d’envoi de la réforme du droit anglais. “Un penseur subversif, critique, qui a donné une voix à ceux qui estimaient les institutions du pays inadaptées aux besoins de la population et qui n’osaient pas le dire” dira de lui, John Stuart Mill, son successeur dans l’élaboration raisonnée de la philosophie utilitariste. Le terme “utilitarisme” a toujours connu une réception difficile de la part du public. Il était pourtant fondé sur l’idée que le plaisir et le déplaisir que nous éprouvons dans nos vies sont les meilleurs indicateurs de ce qui est bon pour nous et nous rend heureux. ”Le plus grand bonheur du plus grand nombre” devient donc, dès Bentham, le critère du modèle utilitariste. Il n’est pas “idéaliste” au sens où il ne considère pas que l’action morale doit se conformer à un idéal de conscience. Il est conséquentialiste, au sens où viser le bonheur maximum du plus grand nombre ne peut être que le fruit d’un calcul entre les avantages et les inconvénients, à soupeser, pour parvenir au résultat visé, soit le maximum de bonheur pour le maximum de personnes possible.  

Calculer le bonheur

Ce concept de “felicific calculus” n’est sans doute pas pour rien dans les attaques portées contre Bentham, pour une part identique à celles qu’un Epicure, utilitariste avant l’heure, avait eu à supporter. Si le plaisir et l’absence de douleur sont les critères du bonheur, c’est-à-dire de la moralité, on a affaire là à une philosophie pour les porcs, jugeaient les détracteurs, une philosophie pour ceux qui jamais ne s’élèveront au-dessus des “plaisirs vils et bas comme ceux de la chair”. C’est juger un peu vite la pensée d’Epicure et celle de Bentham, laquelle prend en compte le bonheur de la collectivité. De toute façon, il n’est jamais question, selon lui, que de bonheur dans nos actions, malgré l’arsenal des arguments moraux et des stratégies d’auto-justification que nous sommes capables d’inventer pour masquer nos appétits. Les pages de son Introduction sont, à cet égard, d’une drôlerie qui pourrait inspirer les humoristes contemporains pour leur one on stage. Qu’on en juge : 

L’un dit qu’il possède un moyen tout prêt de savoir ce qui est bien (right) et ce qui est mal (wrong), et l’appelle son “sens moral”. Il se met alors tranquillement à l’ouvrage et nous informe que telle chose est bonne et telle autre mauvaise. Pourquoi ? “ Parce que mon sens moral me le dit”.”

Un autre se présente qui modifie l’expression en abandonnant “moral” pour le remplacer par “commun” (…) le procédé est supérieur au précédent. Un sens moral étant quelque chose de nouveau, un homme peut passer un certain temps à le chercher sans succès (…). Mais un sens commun est aussi vieux que la création (…)

Il en est un troisième qui, pour ce qui est d’un sens moral, est bien incapable d’en percevoir l’existence. Mais il est sûr d’être en possession d’un entendement, qui fera aussi bien l’affaire (…) Et si l’entendement de certains diffère du sien sur tel ou tel point, tant pis pour eux, leur entendement est forcément défectueux ou corrompu.”

Suit le cortège des autres concepts flous, selon Bentham, pour juger de ce qui est bien ou mal comme “la règle immuable et éternelle du bien, l’ordre véritable des choses, la loi de la nature, la loi de la raison, la justice naturelle, etc.” 

Le calcul “félicifique” de Bentham se réalise selon des critères, au nombre de sept, qui prennent en compte :  

La durée : un plaisir long et durable est plus utile (=rend plus heureux) qu’un plaisir passager

L’intensité : un plaisir intense est plus utile (=rend plus heureux) qu’un plaisir de faible intensité

La certitude : un plaisir est plus utile (=rend plus heureux) si on est sûr qu’il se réalisera

La proximité : un plaisir immédiat est plus utile qu’un plaisir qui se réalisera à long terme

L‘étendue : un plaisir vécu à plusieurs est plus utile qu’un plaisir vécu seul

La fécondité : un plaisir qui en entraîne d’autres est plus utile qu’un plaisir simple

La pureté : un plaisir qui n’entraîne pas de souffrances ultérieures est plus utile qu’un plaisir qui risque d’en amener

On notera à cette occasion que les comités d’éthique contemporains travaillent selon des dispositifs méthodologiques utilitaristes similaires, à partir de critères, évolutifs, qui permettent d’évaluer ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. 

John Stuart Mill ou l’affinage de la théorie utilitariste

Le philosophe John Stuart Mill, dans deux ouvrages successifs, devra consentir à un travail conséquent pour tempérer la vision, très critiquée et un peu brute de décoffrage de son aîné, et fonder un utilitarisme plus en phase avec ce que notre psychologie ordonne en termes de hiérarchisation des valeurs. Il renforcera l’idée que le fondement de la morale utilitariste est le principe d’utilité, c’est-à-dire celui du plus grand bonheur pour le maximum de personnes possible. Il définira, par “bonheur”, le plaisir et l’absence de douleur et, par “malheur”, la douleur et la privation de plaisir. Il se montrera en revanche beaucoup plus fin que Bentham, notamment en évacuant le critère de proximité de la liste, considérant que nous sommes en droit de juger certains plaisirs tellement au-dessus de tous les autres qu’il est justifié de renoncer à quantité de plaisirs immédiats pour les atteindre.  

L’utilitarisme devra écoper, à côté de l’accusation de constituer une philosophie pour les porcs, bon nombre d’objections, parfois contradictoires, dont celle-ci, assez sérieuse: calculer les avantages et les inconvénients est trop compliqué, on ne sait pas où arrêter le calcul dans une réalité où tout n’est qu’enchaînement de causes et de conséquences. 

Entre idéalisme et utilitarisme, nos coeurs balancent

Et de fait, ni l’utilitarisme ni l’idéalisme moral, ne détiennent, chacun de leur côté, le mot de la fin ni ne constituent, à eux seuls, la réponse absolue à nos choix moraux. C’est bien pour cette raison qu’on passe régulièrement et sans crier gare de l’un à l’autre avec la même conviction. Je vais revenir au coronavirus, mais prenons le temps d’une micro-pause avec deux petits exercices de pensée. 

Expérience de pensée n’1 

Vous êtes chauffeur d’un tramway. Vous êtes en train de rouler et vous vous apercevez soudain que, sur la voie, cinq cheminots sont en activité, sur le trajet que vous allez suivre. Ils ne vous ont pas entendu arriver et nul doute que, si vous n’agissez pas (mais il est trop tard pour freiner), vous allez implacablement tuer ces cinq travailleurs. Couvert de sueur, vous vous avisez soudain qu’une petite voie d’évitement vous permettrait in extremis d’épargner les cinq malheureux. Malchance ! Un cheminot, mais un seul, s’y trouve aussi. Quelle décision prenez-vous ? 

La plupart des personnes interrogées répondent que, tant qu’à faire, puisqu’on doit être cause de quelque chose, autant être la cause du moindre mal. Virage toute, donc, sur la voie du cheminot unique. On comprend le calcul, utilitariste dans ce cas, et on pourrait en tirer alors une règle comme celle de : “Mieux vaut un mort plutôt que cinq”. 

Expérience de pensée n’2 

Vous êtes maintenant médecin aux urgences où viennent d’être admis cinq patients dont l’état requiert de toute urgence une transplantation d’organe. Qui un cœur, qui un rein, etc. Leur vie est en jeu. Vous êtes au désespoir, ne disposant pas des organes dans les délais qui s’imposent, mais vous vous avisez soudain qu’un quidam, en parfaite santé et venu pour un contrôle médical simple, s’est (imprudemment) endormi dans la salle d’attente. Nul doute que l’application de la règle énoncée dans le premier exercice (“Mieux vaut un mort plutôt que cinq”) serait la solution à votre problème de pénurie d’organes. 

Que constate-t-on pourtant ? Qu’observez-vous dans votre for intérieur si vous vous vous êtes projeté dans l’exercice ? Comme la majorité des gens interrogés, le même panel que tout à l’heure, vous sentez une puissante indignation s’élever à cette idée. Le calcul n’est pas possible dans ce cas, parce que prélever les organes du patient endormi s’assimilerait à un meurtre, ce à quoi vous ne pouvez consentir parce que la vie est sacrée. Retour à l’idéalisme moral. 

Pour se faire plaisir sur ces questions : Michael Sandel : What the right thing to do, I ? Cours donné à Harward

 

La sortie du confinement sera-t-elle idéaliste ou utilitariste ?

Lorsque l’Economiste titre “A grim calculus” dans son édition du début du mois d’avril, lorsque les voix s’élèvent de partout, après trois semaines de confinement, pour dire qu’on craint que “le remède ne soit pire que le mal”, on donne le signal que l’idéalisme moral (la santé des citoyens prime sur tout le reste) est mis à l’épreuve dans la durée, que même si un consensus idéal ne peut qu’être partagé sur la question, son application stricte génère des conséquences qui ne permettront peut-être même plus de réaliser ce vœu puisque, comme certains le disent franco : “l’économie, c’est aussi des vies”. Retour à l’utilitarisme pour estimer les risques pour nos entreprises, le nombre d’emplois perdus, les dégâts dus à la violence domestique, au développement de dépressions dans le confinement, à la possibilité, dans la reprise, d’amorcer une politique plus tournée vers le développement durable, de maintenir les bénéfices environnementaux manifestés pendant le confinement sans retourner à l’âge des cavernes, pour citer quelques-unes des données à faire tenir dans les équations. 

En fait, même si les deux systèmes moraux reposent sur des présupposés différents (et convergent parfois tellement puissamment qu’on a du mal à voir en quoi, au bout du compte, ils s’opposent), c’est sur ces deux pieds que nous n’arrêtons pas de cheminer, dans nos vies personnelles et dans nos politiques.

Une sortie réussie du confinement sera celle qui aura réussi à marier Mill et Kant, qui réussira à obéir à ce que nous appelons nos valeurs tout en se montrant capable d’évaluer les conséquences de nos choix pour l’avenir le plus désirable. 

Pour un maximum de personnes possible. 

“Je me demande comment la philosophie peut aider dans ce genre de situation”

Illustration : Nelly Damas pour Foliosophy

Céline 

Une connaissance lointaine, très estimée, me demande, après avoir gentiment pris des nouvelles sur la manière dont je me confine :

“Je me demandais à cette occasion comment la philosophie pouvait aider dans ce genre de situation”. 

Mon premier réflexe, un peu contrit, est de penser que, dans la marée des infos, des leçons données, des avis partagés et des peurs déballées, on ne voit pas bien comment on peut, sans arrogance et sans redite, parler dans la cacophonie (bien naturelle) ambiante. Et que d’ailleurs, prendre la parole pour dire que tout le monde cause, c’est ajouter du bruit sans explication. Que taxer toutes ces opinions de bruit, c’est de l’arrogance qui ne sert à personne. Que prétendre donner des explications, sans être médecin ou économiste, de l’arrogance encore. Les réseaux bruissent de ceux qui expliquent et de ceux qui font des commentaires sur ceux qui expliquent. Les réseaux servent à ça, me direz-vous. Je le sais puisque je les pratique.   

Entre ceux qui nous expliquent : 

  • D’où vient le coronavirus ;    
  • Des projections sur son développement ;  
  • De la comparaison avec les pandémies passées ;  
  • De ce que COVID-19 augure des pandémies à venir ;  
  • De quel message biblique ou mystique il est porteur ; 
  • De l’expression de nos peurs, et de nos élans de solidarité à peu près jamais incompatibles avec nos réflexes de survie totalement égocentrés ;  
  • Des prédictions sur les effets économiques, ou comment, à l’aplatissement de la courbe de l’épidémie doit correspondre également un aplatissement de la courbe du crash économique ;
  • Du calcul inlassablement repris, heure après heure, des inconvénients (abyssaux) de la situation actuelle et de ses avantages (pour le répit que notre confinement quasi-généralisé offre à la planète, pour la prise de recul sur le fonctionnement habituel de la marche du monde que ce pas de côté nous invite à faire) ;  

On a le sentiment d’être dans une marmite qui bout. Une marmite dans laquelle, sans recette préalable connue, une armée de magiciens en herbe ont jeté des plantes dans les vertus desquelles ils croient dur comme fer. Reste à savoir si la soupe sera comestible et si chacun y sera invité.  

C’est flippant, mais fascinant aussi, ce retournement, ce grand retournement de toutes nos certitudes. 

C’est fou le nombre de questions que cette situation pose. Fou, tout ce qu’elle met à nu. Fou les contradictions qu’elle charrie. C’est flippant, mais fascinant aussi, ce retournement, ce grand retournement de toutes nos certitudes. 

Il y a le retournement du terme “confiner”, d’abord. Jusqu’à il y a quelques courtes semaines, il était synonyme d’une passivité frileuse, craintive. On l’utilisait surtout abstraitement, pour indiquer un repli qui n’aurait pas dû être. Puis a surgi le “confinement”, qui a réveillé un mot très ancien, réservé depuis à la catégorie très choisie de prisonniers qu’on isole des autres (les doublement reclus en somme). Et nous l’avons entendu un peu différemment. Nous l’avons entendu brusquement, sous les injonctions plus ou moins radicales des gouvernements, comme une action dont nous devons devenir les maîtres, comme une action qui signe notre responsabilité, comme une épreuve, à la fois individuelle et collective. Et nous sentons que nous n’avons pas le choix de ne pas être à la hauteur. En quelques jours, malgré notre stupéfaction sans cesse renouvelée, le confinement est devenu central et… naturel. 

C’est ça, la première découverte : voir à quelle vitesse nous prenons acte et agissons en conséquence.

Oubliée la surpuissante “force des habitudes”, devenu facilissime le “lâcher-prise” pour lequel on a dépensé beaucoup avant ; inéluctablement ébranlé le credo collectif suivant lequel certains changements sont to-ta-le-ment-impossibles,  puisqu’ils sont devenus brusquement ab-so-lu-ment-im-pé-ra-tifs ! 

De ce constat naît un double sentiment : 1. Tout ce qu’on croyait indéboulonnable, tant au niveau individuel que mondial, peut être pulvérisé en un instant. 2. Nous sommes capables d’assumer de grands, de très grands changements. 

La seconde découverte, c’est de voir émerger brusquement toutes sortes d’informations sur “notre monde d’avant”, qu’on ignorait, ou dont on ne s’était pas vraiment avisé.

Le coût des salaires a délocalisé la production de biens devenus de première nécessité (comme les masques) et il ne semble pas si facile de redevenir autonomes lorsque c’est nécessaire. On apprend qu’on songe à “fermer la bourse “ parce qu’elle chute trop vite alors qu’on n’a jamais pensé la fermer parce qu’elle monte trop. On apprend que les avions volaient à vide pour réserver leurs créneaux, on apprend que l’industrie pharmaceutique suisse cherche plus qu’elle ne produit, on redécouvre le jésuitisme de certaines assurances qui refusent de payer pour une pandémie des entreprises assurées contre les épidémies (nuance)… Les ficelles de notre monde d’avant sont brusquement visibles. On s’étonne un peu de ce que tout ne tenait qu’à un fil.  

La troisième prise de conscience presque corporelle, c’est la découverte de l’interdépendance 

Entre les petits faits de nos vies et les grands mouvements de l’économie, nos petits bobos et les grandes thèses, entre la vitesse à laquelle le papier de toilettes disparaît des rayons et la modélisation de la propagation, entre nos gags partagés sur les réseaux pour rigoler de la situation et l’incertitude à peu près totale sur la manière dont notre planète, voire notre humanité même dirait Harari, sortiront de cette épreuve, nous ne savons plus comment composer le puzzle dans lequel, désormais, il n’y a plus de pièces si petites qu’elles n’aient à y trouver une place. 

Alors, la philosophie dans tout ça ?  

Elle n’est pas la chloroquine miracle du pèrRaoult. Quelle serait d’ailleurs la forme du miracle qu’on attendrait ? Une guérison totale de tous et une éradication complète du coronavirus ? En attendant quoi ? Le prochain virus ? Pour continuer exactement comme avant ? 

La consolation comme exercice philosophique

Il est un exercice philosophique, apparu dans l’antiquité et dont on trouve des traces jusqu’au XVIIe avant qu’il soit définitivement laissé aux théologiens puis aux psychologues, celui de la consolation. Ce sont les Stoïciens qui l’ont initié, soucieux de donner une réponse rationnelle à la situation de l’homme et à la marge de manœuvre véritable qui est la sienne. Lucrèce, Sénèque et Cicéron ont rédigé des lettres destinées à des personnes réelles, affligées par les pires tourments que l’espèce humaine connaisse : la perte d’un être cher (les consolations portant sur la perte d’un enfant sont nombreuses, émouvantes, puissantes), une maladie grave, la perte de ses biens…

La consolation peut également prendre la forme de dialogues ou de poèmes, mais la structure profonde est récurrente : on donne quittance à la souffrance par l’évocation des différentes émotions pour montrer à l’affligé qu’il est compris et l’inviter à entrer dans une démarche rationnelle par laquelle il reconnaîtra, pour relativiser ses maux, la finitude de sa destinée, la force de la nature ou celle des décrets de Dieu, c’est selon. Certaines consolations de l’Antiquité sont d’une modernité qui dépassent celles du XVIIe. N’omettons pas l’étonnante “Consolation de la philosophie”, rédigé en prison par Boèce en 524 après J.-C., alors qu’il attendait sa mise à mort, accusé qu’il était de trahison. C’est la philosophie elle-même, personnifiée, qui vient lui rendre visite. 

La consolation, par le recours à la rationalité qu’elle offre pour apaiser un vécu de grande émotion, est utile et nécessaire à celui qui est pris dans une situation où il n’a d’autre choix que l’acceptation de son sort.

Par l’exercice de la rationalité, une acceptation active est possible, laquelle écarte la prostration victimaire. 

Il y a dans cet exercice discret, en apparence impuissant, toutes les composantes d’un héroïsme admirable. 

Cet exemple peut nous servir. Notre peur face à l’inconnu, notre chagrin pour la perte de nos aînés proches, la prise de conscience de notre vulnérabilité, elle aussi porteuse de sens, peuvent y trouver un soulagement et la lecture de Sénèque lui-même ne sera pas du temps perdu. Je n’ai pas trouvé, en revanche, dans la littérature religieuse ou philosophique, de consolation collective liée à un épisode épidémique. Sans doute parce que le chagrin est toujours une affaire individuelle, même si l’émotion peut être partagée. 

Chagrin individuel et défi collectif

Mais ce à quoi nous devons essentiellement faire face en ce moment, au-delà de notre souci pour nous-même, est une épreuve collective, qui teste notre sens de la solidarité sociale, notre sentiment d’appartenance au genre humain, notre esprit de système élevé aux exigences de la planète entière. 

Il y a bien des années, le commandant Cousteau craignait notre effondrement si nous ne comprenions pas que nous devons respecter l’océan, parce que la vie entière en dépend. Il y a près de six ans maintenant, Bill Gates avertissait que ce qui nous menacerait désormais, ce ne serait pas les missiles, mais les microbes. Boris Cyrulnik prédit qu’après le coronavirus, il y aura des changements profonds, que c’est la règle après une crise majeure, et que nous avons les moyens d’être résilients. Plus orienté philosophie politique, Sloterdijk nous annonce que le système occidental va se révéler aussi autoritaire que celui de la Chine, comme on peut en voir selon lui les prémisses dans la manifestation d’une exagération maternante et celle d’une déresponsabilisation générale. Mouchards portables et voisins délateurs. 

Yuval Noah Harari, quant à lui, affirme que nous allons faire face à deux choix particulièrement importants : le premier entre la surveillance totalitaire et le renforcement du sens citoyen, le second entre l’isolement nationaliste et la solidarité globale. 

J’aime ce programme. Chacun d’entre nous n’ignorait pas que la complexité du système rendait pratiquement vaine chacune de nos actions individuelles. Nous venons de voir que le système est complexe, soit, que ceux que nous croyions aux commandes travaillent avec pas mal de désarroi à concevoir des solutions qu’ils espèrent fructueuses. En clair, ils “cherchent” eux aussi en espérant que l’effet de levier que leur confère leur statut permettra de trouver une issue. Mais nous savons aussi, sans lyrisme aucun, qu’ensemble nous avons un grand pouvoir, que nous pouvons pour une part définir ce qu’il adviendra de la suite, choisir le renforcement du sens citoyen et la solidarité globale plutôt que le contraire. Parce que le contraire, à coup sûr, jamais n’intimidera les virus à venir. Pour le collectif aussi, l’existence précède l’essence quand il s’agit de faire des choix qui engagent.

Les réseaux bruissent de ceux qui expliquent et de ceux qui font des commentaires sur ceux qui expliquent. Rien de plus normal. Chacun sent les fondements d’un vieux monde devenus incertains et les possibles, sur lesquels nous avons tous le regard posé, s’ouvrir. 

J’espère qu’on s’en souviendra avant que les avions ne se remettent à zébrer le ciel toutes les deux minutes, que la pollution de l’air ne soit à nouveau perçue par les satellites, qu’elle ne reprenne sa mise à mort des 5000 habitants annuels dans notre pays, avant que notre frénésie de consommation n’enclenche à nouveau le mécanisme d’épuisement de la planète, avant que… 

Méditation : quel rapport entre Descartes et nos pratiques contemporaines ? (Cogito#ergo sum)

Illustration : Nelly Damas pour Foliosophy

 

Si je ne méditais pas deux heures par jour, jamais je n’aurais pu écrire de livres comme Homo sapiens.” 

Yuval Noah Harari, 21 leçons pour le XXIe siècle 

Combien de lecteurs, à très bon droit épatés par Homo sapiens, « succès planétaire », « Bible de l’humanité », lecture de chevet des plus grands en passant par Steve Jobs et Obama, ont-ils embrayé sur la lecture de 21 leçons pour le XXIe siècle ? Combien parmi ces derniers sont-ils allés jusqu’au dernier chapitre, la 21e  leçon, intitulée “méditation” ? 

“(…) Depuis 2000 (…), nous apprend Harari, superman en culture générale,  surhomme en connaissances anthropologiques, philosophiques, politiques et as toutes catégories en capacité de synthèse, j’ai commencé à méditer deux heures par jour (…)  Sans la concentration et la clarté qu’apporte cette pratique, je n’aurais pas pu écrire des livres comme Homo sapiens ou Homo Deus” (YNH) 1

Une activité pour babas largués et ennuyeux emperruqués ? 

Je crois important d’entendre cette confession, que Yuval Noah Harari présente d’ailleurs comme telle2, conscient de prendre un risque d’image par ce plaidoyer, à la fois autobiographique et scientifique, de la pratique intense, quotidienne, d’une activité qui évoque, peut-être surtout pour nos imaginaires occidentauxtantôt les errances pailletées de nirvanas de pacotilles vendus par des gourous grands perdants de la marche économique du monde, tantôt les rêveries poussiéreuses de philosophes aussi emperruqués que vieillis, mi-religieux, mi-hallucinés, calfeutrés contre leur poêle. Un être quelque part entre le méditant illuminé baba, et le penseur casse-pied. Rien de très folichon. On mesure le courage de Harari. 

Le dénominateur commun de toutes les formes de méditation 

Entre l’Orient et l’Occident et tout autour de la planète, la méditation renvoie à une pratique mentale qui consiste en une attention portée sur un certain objet, que ce soit au niveau de la pensée, des émotions ou du corps. Il s’agit de penser intensément, de sentir intensément ou d’être intensément conscient, de faire le vide autour de l’objet de méditation. Les objets et les techniques, qui se comptent sans doute par centaines, ont ce cœur commun. 

Quand le père du rationalisme médite 

René Descartes fut l’un de ces méditants, et non des moindres. N’est-on pas interpellé à l’idée que le mathématicien inventeur des coordonnées (abscisses et ordonnées) qui portent son nom, père de la géométrie analytique, penseur rationaliste par définition, ait commis un célébrissime ouvrage intitulé “Méditations métaphysiques”, ajoutant, par l’adjectif, une couche supplémentaire d’improbable mysticisme ? 

Comme les grandes œuvres symphoniques, les Méditations métaphysiques ouvrent sur un ensemble de mesures qu’on reconnaîtrait entre mille. Qu’on réécoute sans se lasser. Descartes a une belle plume. Précise, rigoureuse, dense, imagée. Il ne vise rien moins que la découverte de la vérité, la nature de Dieu et celle de l’âme humaine, ou, traduit dans une terminologie plus conforme à notre XXIe siècle, le rapport de l’esprit humain avec ce qui « est », avec ce qui donne sens à ce qui est. Bien sûr, Descartes est déiste, ou croyant, comme on voudra, à moins que ses serments répétés en l’assurance de l’existence d’un Dieu créateur conforme aux canons ne soit une ruse pour penser sans être inquiété par le clergé. Après tout, Descartes, à peu près en même temps que  Galilée, en était arrivé à la conclusion que le géocentrisme était une erreur. Déniaisé par le sort réservé à l’illustre physicien, il renoncera à la publication de ses propres conclusions, renforçant la formule qui signe tout son travail : ”Larvatus prodeo”, j’avance masqué. Car son Dieu pourrait ne pas être du tout celui des théologiens, mais une instance qui rend compte de l’univers et de tout ce qui existe, et la nature, dans son acception métaphysique, de l’Etre. Rien que ceux qui réfléchissent ne puissent entendre aujourd’hui. Harari en témoigne lui aussi :  

“Le monde académique m’a équipé d’outils très puissants pour déconstruire tous les mythes que les humains ont créés, mais il ne m’a fourni aucune réponse satisfaisante en ce qui concerne les grandes questions de l’existence”. (YNH)

Descartes était lui-même dans un sérieux moment de remise en question, convaincu de la nécessité, sans attendre Derrida, de déconstruire les mythes qui minaient le savoir de son temps : 

“Il y a déjà quelque temps que je me suis aperçu que, dès mes premières années, j’avais reçu quantité de fausses opinions pour véritables”. (Méditation première)

Le doute méthodique pour comprendre qui nous sommes

Et Descartes de mettre en branle la puissante machine du doute méthodique, entendez “du doute comme méthode de travail”. Descartes est tout sauf un sceptique. Sur combien de copies d’élèves ai-je dû préciser, dans la marge de leurs dissertations, face à un péremptoire “Descartes doute de tout”, un non moins assuré : Descartes ne doute pas. Il passe en revue les modes par lesquels l’esprit humain connaît en disqualifiant, momentanément, ceux qui ne sont pas absolument et à coup sûr toujours certains.

Écoutons René, aujourd’hui un peu malaimé après qu’Antonio Damasio a fait fortune en montrant son erreur.4 

  1. 1er cercle de certitude : tout ce que j’ai appris, je l’ai appris de mes sens. Or, je sais que les sens peuvent tromper. (Chacun connaît les illusions d’optique). Donc, les sens ne peuvent assurer un fondement certain de la connaissance. Si bien que, dans ma méthode, je fais comme si mes sens n’existaient pas. 
  1. 2e cercle de certitude : le fait que je suis bien “moi”, dans le lieu où je suis présentement, “assis près du feu, vêtu d’une robe de chambre…”  (Il ne faisait pas chaud dans les chaumières et les sources de chauffage n’étaient pas dissimulées dans le sol ou réglées à distance). Certitude puissante, en effet : ” Comment est-ce que je pourrais nier que ces mains et ce corps soient à moi ?”. Et pourtant… il m’est arrivé, en rêve, de sentir que j’étais autre que je ne suis avec le même sentiment d’assurance. De même, certains insensés se croient, à l’état de veille, autres qu’ils ne le sont. Qui pourrait m’assurer que ce n’est pas mon cas ? Dans le doute, j’exclus donc, dit à peu près Descartes, le sentiment de mon être-là comme certitude. 
  1. 3e cercle de certitude : qu’en est-il donc de ces objets qui sont dans notre pensée et servent, sinon de cadre de perception, déjà disqualifié dans notre cheminement (exit par conséquent la physique, l’astronomie, la médecine), mais de cadre de compréhension telles que la notion de grandeur, de quantité, de nombre, au sens mathématique :”(…) que je veille ou que je dorme, deux et trois joints ensemble formeront toujours le nombre de cinq. Descartes pourrait s’en tenir à cette conviction forte. C’est compter sans son sérieux méthodique : puisque parmi les idées qui lui ont été inculquées en figure une qui lui fait penser qu’il existe une transcendance omnipotente et que, de cette omnipotence, rien ne l’assure qu’elle ne puisse faire en sorte que nous nous trompions chaque fois que nous sommes certains de quelque choseil voit que la certitude n’est pas complète. Mais Descartes ne peut – les curés veillent – même à titre méthodologique, envisager un dieu trompeur. Qu’à cela ne tienne. C’est un malin génie qu’il conçoit, un être qui nous trompe alors même que nous sommes investis de toute certitude y compris de celle des mathématiques.  

Je supposerai donc qu’il y a, non point un vrai Dieu, qui est la souveraine source de vérité, mais un certain mauvais génie (…). Je penserai que le ciel, l’air, la terre, les couleurs, les figures, les sons et toutes les choses extérieures que nous voyons ne sont que des illusions et des tromperies (…) Je me considérerai moi-même comme n’ayant point de mains, point d’yeux, point de chair, point de sang, comme n’ayant aucun sens, mais croyant faussement avoir toutes ces choses. Je demeurerai obstinément attaché à cette pensée ; et si, par ce moyen, il n’est pas en mon pouvoir de parvenir à la connaissance d’aucune vérité, à tout le moins il est en ma puissance de suspendre mon jugement.” (Première méditation)

La méditation comme fenêtre d’observation de l’esprit 

Que reste-t-il, dans cette réduction où s’éteignent, dans un doute croissant, hyperbolique “pénible et laborieux” concède Descartes, véritable écrivain comme on vient de le voir, les certitudes dont nous tissons notre moi, notre monde, notre compréhension de son fonctionnement ? Avant d’y venir, avant de plonger bravement dans l’explication du cogito # ergo sum, ce qui frappe, c’est la similitude avec ce qui est à l’œuvre dans l’expérience de Harari et de la plupart des méditants de ce siècle : ce mouvement qui consiste à considérer ce qui fait le fonctionnement de notre esprit, à prendre conscience des objets qui l’occupent, à observer, comme de l’extérieur, les mouvements de l’esprit, le bouillonnement des pensées rebelles qui l’assaillent sans son consentement : 

“Si vous essayez d’avoir une observation objective de vos sensations, la première chose qui vous frappe, c’est de constater à quel point l’esprit est sauvage et impatient.” (YNH)5

Cogito ergo sum 

La butée sur laquelle le doute méthodique cesse, le fond contre lequel le plongeur philosophe amorce sa remontée, c’est la conscience qu’il se passe quelque chose d’absolument incontestable au moment où nous doutons : étant CONSCIENT de douter, je SAIS que je SUIS CONSCIENT et je sais que je SUIS, que mon existence est réelle, au moins au moment où je suis conscient que je doute, ou que je suis conscient que je sens, conscient que je veux, que j’affirme, que je nie. Et cette certitude-là, personne, même pas le malin génie, ne peut me l’enlever.  

Tentez l’exercice dans votre chambre, éteignez les unes après les autres les certitudes dont vous êtes généralement construits : le processus est imparable… et est assez comparable à cette indubitable réalité qui nous fait sentir que, quoi que nous soyons, nous le sommes dans le mouvement ininterrompu de notre respiration à partir duquel tout le reste s’organise, à commencer par le sentiment d’être ici et maintenant. 

N’essayez pas de faire quoi que ce soit (…) N’essayez pas de contrôler votre respiration ou de respirer d’une manière particulière. Contentez-vous d’observer la réalité du moment présent, quelle qu’elle puisse être.6 (Le maître de méditation à Harari) 

Les liens corps/esprit : une thématique pour le XXIe siècle 

On forcerait par trop la comparaison en allant au-delà. Il est vrai que Descartes, et c’est l’erreur qu’on lui attribue communémentfait du corps et de l’esprit deux entités résolument distinctes, sans s’embarrasser à expliquer comme corps et esprit fonctionnent de concert, même s’il a pressenti qu’il était un peu court sur la question et deviné qu’un immense travail demeurait à faire sur l’interface corps/esprit :

La nature m’enseigne aussi par ces sentiments de douleur, de faim, de soif, etc, que je ne suis pas seulement logé dans mon corps, ainsi qu’un pilote en son navire, mais outre cela, que je lui suis conjoint très étroitement et tellement confondu et mêlé, que je compose un seul tout avec lui”, (Méditation sixième) 

C’est que corps et esprit fonctionnent ensemble, nous le savons aujourd’hui sans avoir encore complètement intégré dans nos vies l’idée et ses conséquences. Il arrive qu’un pincement de cœur ou un tiraillement du ventre nous indiquent qu’une pensée triste ou une angoisse sont en passe de surgir dans notre esprit et nous n’ignorons plus que nos entrailles sont tapissées de neurones. 

La technique de Vipassana est fondée sur l’idée que le flot de notre esprit est étroitement lié aux sensations corporelles. Entre moi et le monde, il y a toujours les sensations du corps. Je ne réagis jamais aux événements du monde extérieur. Je réagis toujours aux sensations de mon propre corps. Quand la sensation est déplaisante, je réagis avec aversion. Quand la sensation est plaisante, j’en réclame davantage.” (YNH) 7

Les pensées, les sentiments et les sensations, même chez Descartes, sont constitutives de ce que je suis au monde : Mais qu’est-ce que donc que je suis ? Une chose qui pense. Qu’est-ce qu’une chose qui pense ? C’est-à-dire une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent.” (Méditation troisième) 

Occupé à faire le ménage dans la jungle des superstitions et faux savoirs, Descartes a commencé une salutaire table rase, débutée à la Renaissance, qui a trouvé son plein souffle avec les penseurs du XVIIe puis avec les encyclopédistes. Une autre époque, une autre latitude auraient fait surgir d’autres questions et auraient incité Descartes à investiguer autrement sa naissante intuition du lien entre le corps et l’esprit. Mais pris dans un schéma de compréhension, d’ailleurs précurseur pour son époque, qui n’invitait pas à aller dans ce sens, mort trop jeune, occupé sur presque tous les fronts de la science et de la pensée de la première moitié du XVIIe siècle, il ne l’a pas fait. 

Si les conditions et les années lui avaient été données pour comprendre en quoi notre esprit n’est pas “au corps comme le pilote l’est à son navire”c’est-à-dire comme une instance de commandement qui meut la marionnette mécanique de notre enveloppe matérielle, notre présent aurait été autre. 

Je ne doute pas alors que la méditation, métaphysique ou autre, serait entrée dans nos pratiques quotidiennes, dans nos recherches scientifiques, dans la formation donnée aux élèves, comme le seul lieu où l’esprit peut être attentif à lui-même. La méditation demeure en effet à ce jour la seule pratique où l’observation de l’esprit, dans sa manifestation, peut se faire indépendamment de nos recherches sur le cerveau. 8

 

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1.(…) Since (…) 2000, I began meditating two hours every day (…) Without the focus  and clarity of this practice, I could not have written Homo sapiens or Homo Deus 

2.“Having criticised so many stories, religions and ideologies, it is only fair that I put myself in the firing line too…” (YNH : 21 leçons)

3.“The academic world provided me with powerful tolls to deconstruct all the myths humans ever create, but it didn’t offer satisfying answer to the big questions of life. (YNH : 21 leçons)

4. Antonio Damasio : “L’erreur de Descartes

5. “If you try to objectively observe your sensations, the first thing you’ll notice is how wild and impatient the mind is.” 

6.Dont’ do anything (…) Don’t try to control the  breath or to breathe in any particular way. Just observe the reality of the present moment, whatever it may be. (YNH : 21 leçons)

7.The technique of Vipassana is based on the insight that the flow of mind is closely interlinked with body sensations. Between me and the world, there are always body sensations. I never react to events in the outside world. I always react to the sensations in my own body. When the sensation is unpleasant, I react with aversion. When the sensation is pleasant, I react with cravings for more”. (YNH : 21 leçons)

8.Meditation is any method for direct observation of one’s own mind”. YNH 

“Meditation is a tool for observing the mind directly.” NYH 

Pollution de l’air et mesures sanitaires : cessons de nous tromper de cible

Illustration : Nelly Damas pour Foliosophy

Une réunion professionnelle m’envoie à Chêne-Bougeries, et, fidèle à quelques principes, c’est en transports publics que je me déplace, en tram que j’en reviens. Arrêt Grange-Falquet : une étroite bande de bitume sur laquelle les usagers du tram 12 attendent la desserte. Le tram semble coincé quelque part, cinq rames ont passé dans l’autre sens, aucune dans le sens de la ville, on se demande comment font les véhicules en queue de course, amalgamés au terminus, mais la question n’est pas là, la circulation genevoise, qui coince régulièrement les véhicules publics dans ses rets, interdit qu’on tempête contre l’organisation des TPG.

Non, ce qui m’interpelle, pendant ces plus de vingt minutes à attendre au milieu des voitures qui vous frôlent les mollets, à une heure de pointe scolaire où les élèves sortent de partout, en hordes joyeuses, et viennent se poster sur la bande étroite qui rétrécit sous leur poussée, c’est ce que nous avons à respirer dans ce laps de temps, le conseil d’Etat ayant recommandé de renoncer aux exercices physiques extérieurs en raison d’un pic de pollution.

Les plus exposés sont les tout petits, dans leurs poussettes

Les plus exposés sont les tout petits, dans leurs poussettes, nombreux eux aussi à cette heure, accompagnés d’adultes qui sont à coup sûr des grands-parents réquisitionnés au quotidien pour prêter main forte à la sortie de la garderie. Leurs yeux captivés par une circulation pourtant vide de sens et d’intérêt feraient presque oublier ce qu’on ne voit pas, ce qu’on peut minimiser ou carrément nier, c’est le taux de particules fines, de CO2, d’oxyde d’azote, de monoxyde et de dioxyde d’azote, de gaz nitreux et d’ozone, tous nuisibles à la santé et à l’environnement comme l’ATE (Association Transport et Environnement) ne manque pas de le rappeler. On y apprend au passage que plusieurs stations de mesures en Suisse n’ont encore jamais montré une teneur inférieure à la valeur limite pour la moyenne annuelle depuis le début des mesures et je précise que les caractères gras ne sont pas de mon fait.

5000 décès en Suisse chaque année provoqués par la pollution de l’air

Les alertes lancées par nos autorités sur les comportements à adopter en périodes de pollution marquée, parfois en nette contradiction avec les taux annoncés dans un célèbre journal local, sont nécessaires. Mais comme disent les philosophes de notre tradition, elles ne sont pas suffisantes * : ce à quoi les politiques doivent s’attaquer aujourd’hui, c’est à la pollution elle-même et à ses causes, toutes générées par nos activités humaines. Considérer la nocivité de l’air comme le résultat de phénomènes dont les causes  ne sont pas de notre ressort, à l’instar des catastrophes naturelles, c’est simplement cautionner un mode de vie qui tue. Qu’une célèbre association d’automobilistes vienne rappeler que les autorités ne peuvent déclencher un dispositif de restriction de la circulation que si le seuil de 100 à 150 µg/m3 (prononcez “microgrammes par mètre cube) de particules fines est atteint dans au moins trois stations de mesure sur au moins deux cantons, c’est sans doute rappeler le droit, mais c’est négliger ce qu’une exposition journalière, même légèrement en-dessous du seuil limite, génère à terme sur la santé. Chacun son rôle direz-vous, mais tant qu’à rappeler quelque chose, évoquons, en passant, les 5000 décès annuels en Suisse indubitablement dus à la pollution de l’air…

Cessons de nous tromper de cible

Je me plairais à imaginer que la génération à naître, lorsqu’elle sera devenue adulte, soit sidérée à l’idée qu’on ait pu recommander à la population de rester chez elle pour permettre aux voitures polluantes de circuler sans entraves. Qui d’entre nous n’est pas choqué à l’idée qu’on ait pu, pendant si longtemps, obliger les non-fumeurs à respirer l’air vicié par la fumée de cigarettes dans les espaces publics ?

Qui prétendra que le fait de recommander aux habitants de ne pas sortir de chez eux en cas de pic de pollution est une condition suffisante pour qu’ils restent en bonne santé ou même qu’ils ne tombent pas malades ? Qui oserait assurer que, relativement à la santé des habitants, le fait de ne déclencher le dispositif de protection des habitants qu’à partir des taux cités, est une condition nécessaire à la santé des habitants ? Dans l’un et l’autre cas, on considère que la circulation routière est première dans l’ordre des priorités et que le comportement des habitants en est la variable d’ajustement.

La seule condition, à la fois nécessaire et suffisante, pour préserver la santé des habitants en matière de pollution atmosphérique, est de combattre cette dernière pour la diminuer drastiquement au quotidien ou en éteindre l’origine.

Prenons soin de nos petits, de leurs petites narines avides de vie : tirons les conséquences de nos observations, joignons l’acte à la parole et cessons de confondre les cibles.

 

 * Dans le langage courant, si je dis qu’une chose est nécessaire, c’est qu’on ne pourrait s’en passer qu’avec des dégâts. Si une chose est suffisante, cela signifie qu’on peut s’en contenter. Si ce n’est pas suffisant, c’est que ça n’est pas assez. 

En logique formelle (issue des mathématiques), une condition suffisante est une condition qui, à elle seule, peut aboutir à un résultat donné, mais qu’elle n’est pas seule à pouvoir générer. Quand je dis :  

S’il pleut, le sol est mouillé.” 

Le fait de pleuvoir, s’il est avéré, suffit à mouiller le sol. Mais ce dernier pourrait être mouillé pour de tout autres raisons. Le fait de pleuvoir est donc une condition suffisante pour que le sol soit mouillé

La même phrase : 

S’il pleut, le sol est mouillé.” 

Si la deuxième proposition n’est pas vraie, par exemple, c’est-à-dire si le sol n’est pas mouillé, il n’est pas possible qu’il ait plu.  Le fait de ne pas être mouillé pour le sol est donc une condition nécessaire au fait qu’il ne pleut pas. 

Dans le dialogue suivant : 

  • Il a réussi son examen théorique de conduite ? 
  • Ben… sûrement, puisqu’il a son permis. 

Le fait de détenir un permis de conduire est un état de fait qui permet de savoir que l’examen théorique a nécessairement été obtenu. Le fait de détenir le permis de conduire est une condition nécessaire pour le fait d’avoir réussi son examen de conduite. Mais pas une condition suffisante, puisqu’il ne suffit pas d’avoir réussi son examen théorique pour obtenir le permis : il faut également réussir l’examen pratique.