Trump et les relations internationales : pourquoi était-ce nécessaire de les bouleverser?

Ne devrait-on pas considérer Donald Trump comme un faiseur de paix, notamment avec la Corée du Nord? Trump a-t-il tenu ses promesses de campagne sur l’accord nucléaire avec l’Iran? Donald Trump n’est-il pas le nouveau pacificateur au Moyen-Orient entre l’Etat hébreu et les monarchies arabes du Golfe? Que pense Trump de notre pays la Suisse? Et Donald Trump n’a-t-il pas raison de secouer les pays européens pour qu’ils augmentent leurs contributions dans l’OTAN? Autant de pays et autant de questions. A deux jours d’un scrutin présidentiel hors norme, j’ai choisi de porter un regard personnel sur le premier mandat présidentiel de Trump, mettant l’accent sur ses relations avec quatre pays dont la Suisse et une organisation militaire. 

Trump et la Corée du Nord

Donald Trump restera dans l’histoire des Etats-Unis comme le premier Président à avoir rencontré de près le dirigeant suprême nord-coréen Kim Jong-un. Rappelez-vous, au début de son mandat, Trump était très hostile envers la Corée du Nord. En août 2017, il avait promis carrément “le feu et la fureur” si ce pays émettait encore des menaces contre les Etats-Unis. Pourtant, entre 2018 et 2019, les déclarations de guerre entre les leaders américain et nord-coréen vont se fondre pour laisser place à des discussions plus constructives. Durant cette période, Donald Trump et Kim Jong-un se rencontrent à trois reprises. Le 12 juin 2018 à Singapour, le 27 février 2019 à Hanoï et le 30 juin de la même année dans la Zone démilitarisée (DMZ) qui sépare les deux Corées. Les images sont fortes voire irréelles alors que Washington et Pyongyang se menaçaient mutuellement de destruction en 2017. Seule ombre au tableau pour le locataire de la Maison Blanche, il n’est pas parvenu à obtenir un accord signé par son homologue nord-coréen pour renoncer aux armes atomiques. Le 45ème Président des Etats-Unis se définit souvent comme “un génie” et à juste titre dans cet exemple. Il est l’ARTISAN du grand rapprochement entre son pays et la Corée du Nord.

Le Président américain Donald Trump aux côtés du leader nord-coréen Kim Jong-un, lors de leur première rencontre à Singapour en juin 2018. Image exceptionnelle pour deux nations qui se menaçaient de représailles en 2017. Photo : Intell News

Trump et l’Iran

Au printemps 2018, Donald Trump annonce que son pays va se retirer unilatéralement de l’accord nucléaire avec l’Iran. Un texte négocié en partie en Suisse, sur les rives du lac Léman. La Confédération suisse joue un rôle de messager entre Washington et Téhéran. Berne représente les intérêts américains en Iran et les intérêts iraniens aux Etats-Unis depuis 1980. Les sanctions contre la République islamique d’Iran seront “les plus dures de l’histoire”, a promis le Président américain. Il a annoncé qu’il s’attaquerait à toutes les entreprises internationales qui continueraient de commercer avec l’Iran. Les Etats-Unis ont le droit de ne pas souhaiter des échanges économiques avec l’Iran. Par contre, il est inacceptable qu’ils imposent au reste du monde de faire de même. Chaque pays doit choisir souverainement les relations qu’il veut avec un pays. L’objectif de Trump sur l’Iran est clair: étrangler le régime des mollahs, le forcer à renégocier un accord nucléaire et lui interdire de développer ses missiles balistiques. Le retrait des Etats-Unis de cet accord était une promesse de campagne. Promesse tenue! Une manière pour lui de montrer à sa base qu’il dit ce qu’il fait et qu’il fait ce qu’il dit.

Trump et Israël

Le 14 mai 2018, les Etats-Unis inaugurent leur ambassade dans la capitale israélienne. Le transfert de l’Ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem marque une véritable rupture avec le consensus international. En effet, la communauté internationale ne reconnaît aucune capitale définie à Israël. Ce geste, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou ne l’oubliera jamais. Autre dossier important tant pour Israël que les Etats-Unis, c’est celui des normalisations de relations entre l’Etat hébreu et les monarchies du Golfe. Après l’Egypte (1979) et la Jordanie (1994), les Emirats arabes unis et Bahreïn devenaient en septembre dernier deux nouveaux pays arabes à établir officiellement des relations avec Israël. Et dernièrement, c’est le Soudan qui a annoncé la création d’une relation diplomatique avec Jérusalem. D’autres nations arabes devraient suivre, notamment l’Arabie saoudite. Certes, Donald Trump a promis un plan de paix entre Israël et la Palestine pour résoudre ce vieux conflit. Mais au-delà de cette question complexe, les nations arabes se lassent de ce conflit et ont envie de s’associer à Israël pour faire barrage à l’influence grandissante de l’Iran. Donald Trump, avec ces accords de paix, est encore une fois un grand ARTISAN de la paix entre des nations qui hier se tapaient dessus.

Le Président américain Donald Trump, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et les Ministres des affaires étrangères des Emirats arabes unis et du Bahreïn réunis à la Maison Blanche pour des signatures d’accords historiques entre l’Etat hébreu et deux monarchies du Golfe, Washington, 15 septembre 2020. Photo : Israel Ministry of Foreign Affairs

Trump et la Suisse

Durant les huit ans de pouvoir de Barack Obama (2009-2017), celui-ci n’a jamais porté la Suisse dans son cœur. Il n’a jamais reçu un(e) Président(e) suisse à la Maison-Blanche ou même fait un déplacement officiel à Berne. Pourtant, il s’est rendu à plusieurs reprises en Europe. Dommage car la Suisse et les Etats-Unis partagent beaucoup de valeurs communes comme la démocratie libérale ou le fédéralisme. Seul fait marquant, Barack Obama a remercié en janvier 2016 le Gouvernement suisse pour son travail lors des négociations sur le nucléaire iranien. Mais même si je suis métisse, je ne le porte pas dans mon cœur. Barack Obama a été très dur envers la Suisse, mon pays d’accueil. Il nous a humilié et a mis fin à notre secret bancaire alors que l’Etat du Delaware est un paradis fiscal, le comble! Quant les deux otages suisses Max Göldi et Rachid Hamdani étaient retenus en Libye, les Etats-Unis comme l’Europe n’ont rien fait pour les sauver. Alors que ce sont quand même des puissances qui comptent sur la scène internationale. Par contre, son vice-Président Joe Biden a au moins fait plusieurs fois le déplacement en Suisse pour assister au Forum de Davos. Et sa femme Jill Biden s’est montrée très intéressée par le modèle d’apprentissage suisse. Une élection de Biden mardi prochain ne signifierait pas forcément une dégradation des relations Berne – Washington.

Sous la présidence Trump, les relations entre Berne et Washington se portent à merveille. Contrairement à son prédécesseur, Donald Trump est venu à deux reprises au Forum de Davos (2018 et 2020). En quatre ans, le Président Trump aura rencontré trois chefs d’Etat suisses : les socialistes Alain Berset et Simonetta Sommaruga à Davos en 2018 et en 2020 ainsi que l’UDC Ueli Maurer à la Maison Blanche en 2019. De plus, un accord de libre-échange Suisse – Etats-Unis est en pleine discussion. Enfin, Donald Trump apprécie le rôle important de notre pays pour son rôle de bons offices entre les deux ennemis jurés, les Etats-Unis et l’Iran. Trump aime la Suisse et la Suisse aime Trump. Profitons de ces bonnes relations pour avancer sur des sujets d’intérêts communs. Mérite à Trump d’être venu personnellement deux fois en Suisse et d’avoir invité un Président de la Confédération en exercice à la Maison Blanche pour une visite officielle.

Le Président américain Donald Trump reçoit son homologue suisse Ueli Maurer à la Maison Blanche. Au menu des discussions : l’Iran et un accord de libre-échange Suisse – Etats-Unis. Washington, 16 mai 2019. Photo : The White House
Au tour de la Présidente de la Confédération Simonetta Sommaruga d’accueillir son homologue américain au WEF de Davos. Les discussions ont porté à nouveau sur l’Iran et l’accord de libre-échange entre les deux pays. Davos, 21 janvier 2020. Photo : The White House

Trump et l’OTAN

En décembre 2019, le 70ème anniversaire de l’OTAN a été célébré à Londres en présence de plusieurs Présidents et Premiers ministres. Il existe des dissensions croissantes entre Washington et les capitales européennes en matière de défense. Dès son arrivée à la Maison Blanche, Donald Trump avait taxé l’OTAN d’obsolète avant de se raviser. Il exige à raison, et il l’a rappelé au sommet de Londres que les alliés paient leur part du gâteau et qu’au moins 2% de leur PIB soit consacré au budget de l’alliance. Les Européens ont promis des efforts dans les années à venir. Il est bon de se rappeler que cette demande américaine pour augmenter les dépenses militaires ne provient pas de l’administration Trump mais existait déjà sous l’ère Obama. Le ton et l’approche étaient simplement différents. La demande de Donald Trump est légitime et l’Europe, ce vieux continent qui dominait le monde autrefois, doit impérativement prendre ses responsabilités pour protéger ses citoyens et ses frontières. Sinon, le continent européen risque d’être menacé comme la France ces dernières semaines par le terrorisme islamiste.

 

Sebastian Kurz, un ami autrichien qui nous veut du bien

Après la visite officielle de la Présidente Simonetta Sommaruga à Vienne en début d’année, une impressionnante délégation du Conseil fédéral a accueilli avec honneurs militaires et hymnes nationaux le Chancelier autrichien Sebastian Kurz. Les deux pays ont fait le point sur la situation sanitaire, les relations entre la Suisse et l’UE ainsi que plusieurs dossiers internationaux. Cette visite souligne les relations diplomatiques exceptionnelles qu’entretiennent la Suisse et l’Autriche. Jean-Yves Le Drian, Ministre français des affaires étrangères, était attendu à Berne le même jour mais a dû annuler sa visite pour une raison inconnue.

Le jeune Chancelier fédéral de la République d’Autriche, Sebastian Kurz, a été accueilli vendredi à Berne pour une visite officielle. La Présidente de la Confédération, Simonetta Sommaruga, lui a déroulé le tapis rouge au domaine du Lohn. Il s’agit d’un des trois bâtiments prestigieux avec la Maison Béatrice de Watteville et l’hôtel Bellevue Palace que le Conseil fédéral utilise pour recevoir les chefs d’Etats et de Gouvernement. Durant les entretiens officiels entre les deux délégations, Simonetta Sommaruga et Sebastian Kurz ont abordé plusieurs sujets : la gestion de la crise sanitaire dans leur pays respectif, la protection des Alpes, les relations entre la Suisse et l’Autriche et entre la Suisse et l’Union européenne ainsi que quelques dossiers internationaux. Dommage que les deux dirigeants n’ont pas évoqué le fameux accord-cadre. Le soir, Sebastian Kurz a rencontré brièvement Gerhard Pfister, par ailleurs président de mon parti le PDC, dans les jardins de l’Ambassade autrichienne. Le Parti populaire autrichien (ÖVP) et le Parti démocrate-chrétien (PDC) sont proches puisque les deux partis ont une orientation chrétienne-démocrate et libérale-conservatrice.

La Présidente suisse Simonetta Sommaruga et le Chancelier autrichien Sebastian Kurz en pleine discussion au domaine du Lohn, lors de la visite officielle de ce dernier à Berne, le 18 septembre 2020.

De solides relations bilatérales entre Berne et Vienne

Les relations ente Berne et Vienne sont plus qu’excellentes. A l’image de la relation spéciale entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni, la Suisse aussi a sa relation spéciale avec l’Autriche. La récente visite du Chancelier Kurz en témoigne. Ce n’est pas moins de cinq Conseillers fédéraux qui étaient présents autour de la table. Outre évidemment la Présidente Sommaruga, Alain Berset, Karin Keller-Sutter, Ignazio Cassis et Ueli Maurer ont pu échanger avec la délégation autrichienne. La coopération économique entre les deux pays se chiffre à plus de 20 milliards d’euros selon le DFAE. On est en droit de se demander pourquoi Guy Parmelin, Ministre en charge de l’économie, n’était pas présent au Lohn. Probablement parce qu’il est membre de l’UDC et donc de facto, il est contre tout ce qui vient de l’UE. La visite de Sebastian Kurz en Suisse est un renvoi d’ascenseur. Simonetta Sommaruga s’était rendue en visite officielle en Autriche en début d’année. Elle y avait rencontrée le Chancelier conservateur Sebastian Kurz mais aussi son homologue, le Président écologiste Alexander van der Bellen. Une tradition de longue date veut que la ou le président(e) suisse en fonction effectue sa première visite dans la capitale autrichienne.

La Président suisse Simonetta Sommaruga est accueillie par son homologue autrichien Alexander van der Bellen au Palais Hofburg, Vienne, le 30 janvier 2020. Photo : compte Twitter officiel de la présidence autrichienne.

Une visite annule passée malheureusement inaperçue 

La capitale fédérale aurait dû vivre une intense journée diplomatique vendredi. En plus de la visite officielle du Chancelier fédéral autrichien, la Présidente Simonetta Sommaruga et le chef du DFAE Ignazio Cassis devaient s’entretenir avec le Ministre français de l’Europe et des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian. Sa visite avait été annoncée dans la presse mais pour une raison inconnue, il n’est pas venu à Berne. En faisant quelques recherches sur Google, je suis tombé sur un article de Bote der Urschweiz. Celui-ci nous apprend l’annulation de la visite de Le Drian en Suisse. Je suis surpris que les principaux médias romands n’ont pas évoqué ou cherché à comprendre le pourquoi du comment. A ce stade, je suppose une volonté de Berne comme de Paris de reprogrammer cette visite manquée. Aussi, j’espère une rencontre tout bientôt entre Simonetta Sommaruga et Emmanuel Macron à Berne ou à Paris.

Tunnel de base du Ceneri : un pont entre le Nord et le Sud de l’Europe

Après l’ouverture des tunnels du Lötschberg en 2007 et du Saint-Gothard en 2016, la Suisse a inauguré vendredi 4 septembre dernier un nouveau tunnel : le Ceneri. Il s’agit du dernier ouvrage à travers les Alpes qui doit transformer ces prochaines années le trafic ferroviaire entre le nord et le sud du continent européen. Même si aucun hauts représentants de l’UE ou des pays voisins de la Suisse n’ont fait le déplacement au Tessin, la Suisse, par sa position géographique, a une carte à jouer en matière de transports pour de futures négociations avec l’Union européenne.

La Suisse officielle a inauguré tout récemment le tunnel de base du Ceneri à Camorino (TI). Il s’agit du dernier ouvrage des NLFA (Nouvelles lignes ferroviaires à travers les Alpes) qui doit redessiner le trafic ferroviaire du nord au sud du continent européen. La Présidente de la Confédération Simonetta Sommaruga, accompagnée du Ministre des affaires étrangères Ignazio Cassis sont arrivés à bord d’un train en provenance de Berne. Le Président du Conseil d’Etat tessinois Norman Gobbi était lui aussi sur place pour cet événement national. C’est donc ensemble qu’ils ont inauguré ce nouveau tunnel de base. Je regrette l’absence d’invités de marque européens à cette journée historique non seulement pour la Suisse mais aussi pour l’Europe. Aucun des hauts représentants (chefs d’Etat et/ou de Gouvernement) de l’Union européenne, des Pays-Bas, de l’Allemagne et/ou de l’Italie n’étaient malheureusement présents à la cérémonie. Malgré une présidente suisse socialiste et plutôt pro-européenne cette année au pouvoir. Une occasion manquée pour la Suisse de montrer aux Européens sa politique de transports développée et qui profite aussi aux pays voisins.

 

Le Ceneri, un pont entre le nord et le sud de l’Europe

Après l’ouverture du tunnel du Lötschberg (cantons de Berne et du Valais) en 2007 et celui du Saint-Gothard (cantons d’Uri et du Tessin) en 2016, ce  nouveau tunnel construit dans le Canton du Tessin est la dernière oeuvre des NLFA. Il a plusieurs objectifs à long terme : transférer le trafic déjà chargé de la route au rail, continuer à protéger les Alpes ainsi que fluidifier la circulation sur un axe ferroviaire reliant Rotterdam aux Pays-Bas à Gênes en Italie.

Le Ceneri en chiffres

Long de 15,4 km, le tunnel du Ceneri qui culmine à 329 mètres au-dessus du niveau de la mer doit pouvoir accueillir jusqu’à 170 trains de marchandises et 180 trains de voyageurs par jour. Les NLFA ont coûté à ce jour quelque 22,6 milliards de francs suisses. Petit rappel historique : les Suisses avaient dit oui à 63,6% aux NLFA en 1992. Deux ans plus tard, les citoyens helvètes approuvaient l’initiative des Alpes à 52%. Celle-ci demandait un transfert de la route au rail des marchandises passant sur l’axe nord-sud de la Suisse pour protéger les régions alpines du trafic.

Une Suisse géographiquement au centre de l’Europe

Lors de cette inauguration, le Ministre des affaires étrangères Ignazio Cassis a déclaré que : “La Suisse est née et a grandi en faisant fructifier sa position géographique au cœur des Alpes, au centre de l’Europe. Avec cet ouvrage futuriste, nous marquons notre appartenance au continent européen, hier comme aujourd’hui, (…)”. Ignazio Cassis a eu raison de souligner que notre pays se trouve au centre de l’Europe. Cette politique de transports forte va servir les intérêts du Tessin, de la Suisse mais aussi des pays voisins de la Suisse. Les futurs présidents suisses ne devront pas hésiter à mettre ce dossier sur la table des discussions lors de rencontres bilatérales entre Berne et Bruxelles. Certes, la majorité des citoyens suisses ne veulent pas d’une adhésion de leur pays à l’UE mais ils sont prêts à “arranger” les Européens en votant les crédits et à faire leur part en ce qui concerne la construction et l’entretien des lignes ferroviaires. Nous avons rien à gagner d’une adhésion hormis une perte de souveraineté mais nous avons le devoir de défendre non par les intérêts de l’Union européenne mais les intérêts du continent européen. Nous sommes Suisses et Européens par nos valeurs, nos modes de vie, notre amour de la démocratie et de l’Etat de droit. La Suisse, par sa position géographique, se trouve au cœur du Vieux Continent, il nous faut donc des relations stables et de confiance avec notre premier partenaire commercial. Que cela plaise ou non aux extrémistes de gauche comme de droite!

Carte du continent européen. Photo : muck hole

 

Liban : une tragédie de plus pour un pays déjà à terre

Les deux explosions au port de Beyrouth qui ont détruit plusieurs quartiers de la capitale libanaise ont fait au moins une centaine de morts et plusieurs milliers de blessés, selon les derniers chiffres de la Croix-Rouge libanaise. Plusieurs pays, dont la France, ancienne puissance mandataire, ont envoyé de l’aide sur place. Dans un pays miné par les crises politiques, existe-t-il une solution pour sortir le pays de l’impasse? Et si le modèle helvétique, à travers le fonctionnement du Conseil fédéral, était transposable dans le système politique libanais?

Des centaines de morts, des milliers de blessés et de nombreuses personnes disparues : les Libanaises et les Libanais sont encore sous le choc. En cette fin d’après-midi du mardi 4 août dernier, deux explosions ont ravagé le port et plusieurs quartiers de la capitale libanaise. Les premières analyses ont conclu que l’origine du problème venait des près de 2’700 tonnes de nitrate d’ammonium stockées depuis six ans dans un entrepôt vétuste. Les images ou vidéos circulant sur les réseaux sociaux montraient une ville plongée malgré elle dans une sorte de chaos voire d’apocalypse. Quelques jours après ce terrible drame et faute de moyens mis en place par le Gouvernement libanais, plusieurs habitants ont pris les devants. Ils commençaient, seulement quelques heures après les deux explosions, à déblayer les rues et à accueillir ceux qui n’avaient plus de toit. Une manière de voir que les Libanais n’attendent plus rien de leurs dirigeants.

Enorme explosion au port de Beyrouth, Liban, jeudi 6 août 2020. Photo : Bedros Sakabedoyan

Aide internationale bienvenue

Plusieurs pays ont répondu présent pour apporter leur aide médicale, sanitaire ou encore logistique. Parmi ceux-ci, évidemment la France mais aussi la Russie, l’Iran, l’Arabie saoudite ou encore la Suisse. Berne a dépêché  sur place une “équipe de spécialistes composés d’ingénieurs civils et d’experts en logistique”. Un vrai élan de solidarité qu’on aimerait voir plus souvent. Le Président français Emmanuel Macron a été le premier chef d’Etat à se rendre sur place pour constater les dégâts. Il s’est également entretenu avec plusieurs responsables politiques en leur demandant un “profond changement”, dans un pays ruiné par les crises politique, économique et sociale ainsi que la corruption.

La France accusée d’ingérence dans les affaires internes du Liban

Avec cette visite sur le terrain, je conteste ceux qui disent que le Président Macron se permet de faire de l’ingérence dans les affaires intérieures du Liban. La France est l’ancienne puissance mandataire, c’est donc normal que les liens entre les deux pays soient très importants. Emmanuel Macron ne s’est pas comporté comme un nouveau colon mais plutôt comme un vrai Président, soucieux de voir un pays ami de la France s’enfoncer dans des crises à répétition. La déclaration du locataire de l’Elysée ne peut être plus claire : “pas de réformes, pas d’argent”. Aujourd’hui, plusieurs chefs d’Etat et de Gouvernement ainsi que des organisations internationales échangeront pour organiser et coordonner l’aide au Liban.

Emmanuel Macron recevant son homologue libanais Michel Aoun au Palais de l’Elysée, Paris, 25 septembre 2017. Photo : Présidence de la République française

Liban, de la richesse à la déliquescence

Le Liban, appelé autrefois la “Suisse du Moyen-Orient”, fait déjà face à une grave crise économique et à des années de corruption de l’élite politique. Le drame survenu mardi à Beyrouth est la goutte qui a fait déborder le vase. La population libanaise est en colère et n’espère plus un redressement économique du pays. L’automne passé, le Liban avait déjà connu des mouvements de protestation contre l’incapacité de la classe politique à redresser l’économie du pays. Selon le FMI, le Liban est aujourd’hui la 3ème dette mondiale derrière le Japon et la Grèce. La dette publique libanaise est estimée à plus de 86 milliards d’euros, soit 151% du PIB. Effarant! Alors, existe-t-il un modèle politique alternatif? Le modèle politique suisse, à travers la composition et le fonctionnement du Conseil fédéral, pourrait-il être transposable pour remplacer l’organisation actuelle du Gouvernement libanais?

Quel modèle politique dans le pays du Cèdre?

Le Liban est une république parlementaire, à l’image de l’Allemagne ou de l’Italie. C’est-à-dire que le rôle du Président de la République est essentiellement honorifique. Le poste dit “important” est celui du Président du Conseil des ministres, l’équivalent de Premier ministre dans d’autres pays. Le Liban se caractérise par un important pluralisme confessionnel, avec des chrétiens, des musulmans et une petite communauté juive. La répartition du pouvoir entre communautés religieuses a été définie ainsi : le chef de l’Etat est un chrétien maronite, le chef du Gouvernement est un sunnite et le Président du Parlement (système unicaméral) est un chiite. Le nouveau Gouvernement libanais, comme je l’imagine, serait basé sur le modèle du Conseil fédéral en Suisse. C’est-à-dire sept ou huit ministères contre dix-neuf aujourd’hui. Il devrait être composé de chrétiens et de musulmans sunnites et chiites. Le Gouvernement devrait travailler dans l’intérêt général du pays et non pour son propre égo. Les décisions devraient se prendre à l’unanimité. Plus de corruption et de clientélisme, on met une croix dessus. La durée de mandat d’un Président du Conseil des ministres ne devrait pas dépasser une année. Cela permettrait aux trois confessions religieuses principales d’occuper le poste de chef du Gouvernement à tour de rôle. Et donc il y aurait tous les trois ans des élections législatives. Je ne sais pas si cela marcherait au Liban, mais c’est une piste de réflexion pour proposer quelque chose de nouveau.

Alain Berset en visite présidentielle au Liban en 2018

La dernière visite présidentielle d’un chef d’Etat suisse au Liban remonte à 2018. Cette année-là, Alain Berset s’était rendu pendant deux jours dans le pays du Cèdre. Il s’était entretenu avec son homologue Michel Aoun et le Président du Conseil des ministres d’alors Saad Hariri. Les relations entre la Suisse et le Liban sont excellentes, fondées notamment sur des valeurs communes comme la défense de la démocratie, de l’Etat de droit ou encore de la langue française. A voir si la Confédération déroulera le tapis rouge pour le chef de l’Etat ou celui du Gouvernement cette année. Ce serait un juste renvoi d’ascenseur, deux ans après un accueil d’Etat pour la Suisse à Beyrouth.

Simonetta Sommaruga reçue pour une visite présidentielle en Ukraine

La Présidente suisse a honoré l’invitation reçue à Davos de son homologue ukrainien Volodymyr Zelenskyy. Après la Pologne et l’Autriche en janvier, cette visite présidentielle est le premier déplacement officiel à l’étranger depuis l’apparition du coronavirus sur le continent européen. Retour sur ces trois jours de visite intenses qui ont permis de montrer l’importance des relations Suisse – Ukraine.

Le Président de l’Ukraine, Volodymyr Zelenskyy, a accueilli avec les honneurs militaires à Kiev Simonetta Sommaruga, Présidente de la Confédération suisse. Il s’agissait de la première visite d’un président suisse en fonction dans “le grenier à blé de l’Europe”. Durant les entretiens officiels entre les deux chefs d’Etat au Palais Mariinsky, ils ont mis en avant le potentiel économique qu’offre l’Ukraine pour les entreprises helvétiques. La Suisse est aujourd’hui pour l’Ukraine le cinquième donateur et le cinquième investisseur privé. Simonetta Sommaruga s’est aussi réjoui de voir l’Ukraine œuvrer en faveur du respect de l’Etat de droit et de la lutte contre la corruption. Berne organisera d’ailleurs en 2022 une conférence sur les réformes lancées par les autorités ukrainiennes (gouvernance, santé, développement durable, économie, etc.). Nos entreprises sont prêtes à investir mais il leur faut une sécurité juridique garantie. Avant de s’entretenir avec le Premier ministre Denys Shmyhal ainsi qu’avec des représentants de la société civile, elle a tenu à rappeler et à juste titre le point de vue de la Suisse sur l’annexion de la Crimée. Celle-ci est une violation claire du droit international.

Sommaruga et Zelenskyy dans le Donbass

Au troisième et dernier jour de sa visite, la Présidente Sommaruga s’est rendue avec le Président Zelenskyy à l’est de l’Ukraine. Cette région est en proie à des violences depuis 2014, elles opposent le pouvoir central (Kiev) à des séparatistes pro-russes soutenus par Moscou. La Suisse, à travers la mission de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), participe activement à trouver une solution durable et acceptable par les deux parties en conflit. Simonetta Sommaruga tenait à “visiter” le Donbass pour voir de ses propres yeux la souffrance des habitants de cette partie du pays en guerre. Elle a également assisté à la livraison par un convoi suisse d’aide humanitaire de matériel pour le traitement de l’eau potable. Particulièrement important en ces temps de coronavirus. J’espère sincèrement que Kiev et Moscou ou Moscou et Kiev, principe de neutralité oblige, trouveront une solution sur le long terme à ce conflit qui a déjà fait 10’000 morts et 1,7 millions de déplacés.

Après la Russie en 2019, l’Ukraine en 2020

Les mauvaises langues diront que la Russie de Vladimir Poutine pourrait remettre en cause la neutralité helvétique. L’argument avancé : la visite présidentielle de Simonetta Sommaruga en Ukraine. Et que c’est vrai, il n’y a eu pour l’heure aucun échange téléphonique entre Berne et Moscou. Ces mêmes mauvaises langues oublient que la dernière rencontre bilatérale Suisse – Russie remonte à seulement huit mois. En novembre dernier, après des entretiens exceptionnels avec des “grands” chefs d’Etat (Jair Bolsonaro, Xi Jinping, Donald Trump, Shinzo Abe ou encore deux monarques du Golfe), Ueli Maurer avait terminé son année présidentielle en se rendant à Moscou. Il y avait rencontré le maître du Kremlin, Vladimir Poutine, et ensemble ils avaient parlé des échanges commerciaux mais aussi de l’engagement de la Suisse en faveur de la paix dans le Donbass. Ainsi, personne ne pourra remettre en cause le respect de la neutralité suisse par le Conseil fédéral. Maurer à Moscou en 2019, Sommaruga à Kiev cette année. A chaque présidente ou président suisse ses sensibilités et ses valeurs, non?

Le Président russe Vladimir Poutine a visité en compagnie du Conseiller fédéral Ueli Maurer le quartier général de la délégation suisse au JO d’hiver en Russie, Sotchi, 15 février 2014. Photo : Copyright: House of Switzerland

Quelle différence entre “visite d’Etat” et “visite présidentielle”?

Une présidente / un président suisse se rend-t-il en “visite d’Etat” ou en “visite présidentielle”? Peut-elle ou peut-il être reçu(e) en visite d’Etat? J’ai lu et entendu cette semaine dans la presse que par exemple “Simonetta Sommaruga effectuait une visite officielle en Ukraine”. Ce terme de “visite officielle” est faux, la Présidente suisse était bel et bien en visite présidentielle en Ukraine. Afin de comprendre le pourquoi du comment, je vous propose de lire ou relire la définition d’une visite d’Etat et/ou d’une visite présidentielle, selon les termes de la Confédération.

Comment la Suisse doit jongler entre la Chine et Hong Kong

L’inquiétude monte à Hong Kong, après l’adoption par les autorités chinoises d’une loi sur la sécurité nationale. Cette loi, entrée en vigueur le 1er juillet dernier, a déjà fait ses premiers effets avec l’interpellation de plusieurs opposants. Au nom des libertés et sans pour autant rompre les relations avec la Chine, la Suisse doit hausser le ton.

Le 1er juillet 1997, le Prince Charles de Galles, le Premier ministre Tony Blair et le dernier Gouverneur de l’ex-colonie britannique Chris Patten, rétrocédaient Hong Kong au Président chinois Jiang Zemin. La promesse faite à l’époque était de maintenir le système politique en place au moins jusqu’en 2047. Promesse manifestement non tenue puisqu’une nouvelle loi permet à la Chine de s’immiscer dans les affaires hongkongaises et d’emprisonner à vie n’importe quel Hongkongais qui défendrait la démocratie.

Cérémonie de rétrocession de Hong Kong à la Chine, Hong Kong, 1er juillet 1997. Photo : scannée à partir de “Post Impressions”, 2004, South China Morning Post Publishing Ltd, Hong Kong.

Que signifie cette loi pour Hong Kong?

Cette loi permet à l’Etat chinois de réprimer durement quatre sortes de crimes qui affaibliraient la sécurité de la Chine : “la subversion, le séparatisme, le terrorisme et les ingérences étrangères”. Par exemple, une citoyenne ou un citoyen de Hong Kong qui critiquerait le Gouvernement hongkongais et/ou chinois ou qui serait en faveur de l’indépendance de Hong Kong sera désormais puni. On parle de 10 ans d’emprisonnement jusqu’à la prison à vie. Avec cette loi, l’objectif principal de la Chine est d’étouffer purement et simplement tout mouvement de révolte. Que la Chine ait mis en place cette loi est une honte! Elle bafoue des valeurs (respect de l’Etat de droit, des minorités, de la liberté de la presse ou de la religion, etc.) chères aux Suisses, aux Européens et à d’autres pays démocratiques dans le monde. Dans le cas de Hong Kong, je suis attaché au respect de son autonomie et de ses libertés. Le principe “un pays, deux systèmes” doit prévaloir. La Suisse a tout intérêt à apporter son soutien aux citoyens de Hong Kong car ce territoire indépendant est la porte d’entrée pour les exportations de produits suisses vers la Chine continentale.

La Chine, premier client de la Suisse en Asie

Cette année, Berne et Pékin célèbrent 70 ans de relations bilatérales. Certes, la République populaire de Chine est notre principal partenaire commercial en Asie. Il faut poursuivre les relations économiques avec ce pays, il est juste indispensable dans l’économie mondiale. La principale organisation faîtière de l’économie helvétique, economiesuisse, rappelait en 2016 l’importance de la Chine pour les exportations suisses. La Chine “est aujourd’hui le troisième partenaire commercial de notre pays, derrière l’Union européenne et les Etats-Unis. Avec un volume des échanges commerciaux de plus de 21 milliards de francs, l’Empire du Milieu est le principal partenaire commercial de la Suisse en Asie”. La Suisse est d’ailleurs la seule nation européenne à disposer, depuis juillet 2014, d’un accord bilatéral de libre-échange avec la Chine.

La Présidente de la Confédération suisse Doris Leuthard et son homologue chinois Xi Jinping au WEF, Davos, 17 janvier 2017. Photo : Copyright by World Economic Forum / your name

Ne pas opposer “relations bilatérales” et “défense des libertés”

Tant mieux si les relations entre la Suisse et la Chine sont excellentes. Cependant, la Suisse ne doit pas s’asseoir sur la défense des libertés individuelles et de la démocratie. Bien au contraire. J’attends de Madame la Présidente de la Confédération suisse, Simonetta Sommaruga, un coup de téléphone ou un déplacement à Pékin (l’occasion de marquer 70 ans de relations avec cet immense pays) pour un entretien face à face avec son homologue Xi Jinping. Parler du développement des relations bilatérales ou de la défense du multilatéralisme, oui. Mais aussi et surtout je dirais de montrer que la Suisse attache une GRANDE importance au principe “un pays, deux systèmes” et de condamner fermement l’ingérence de Pékin dans les affaires de Hong Kong. Aussi, une intervention militaire de la Chine à Taïwan, si c’était le cas prochainement, devrait signifier pour moi la fin des relations avec Pékin. Pour comprendre un peu mieux les tensions entre la Chine et Taïwan, je vous recommande l’émission du 3 mars 2019 de la RTS et TV5 Monde, Géopolitis.