L’introuvable centre de la Suisse

 

La réussite initiale de Macron, suivie d’une chute tout aussi spectaculaire et inattendue, conforte un dogme de la politique française : l’impossibilité d’un centre. Auparavant ce pays s’est gouverné à la pagaie, un coup à gauche, un coup à droite, selon le principe d’alternance. La composition d’un gouvernement rassemblant hommes et femmes (à parité !) de droite et de gauche représentait une tentative de sortir de cette alternance. En revanche, la Suisse se conduit depuis longtemps à la rame selon la concordance, par impulsions simultanées à gauche et à droite qui définissent un sillage à peu près droit, faute de barreur (premier ministre) et de gouvernail (président).
L’alternance engendre un parlement bipartisan, ainsi que la Chambre des communes de Westminster le concrétise : des bancs sont disposés des deux côtés de la salle, les députés du gouvernement à la droite du Speaker, tandis que ceux de l’opposition sont installés à sa gauche. On ne peut mieux matérialiser l’analogie entre la vie parlementaire anglaise et un match de football, ce jeu de gentlemen joué souvent par des brutes.
En 2015, notre Conseil national s’est décentré : 101 conseillers pour la droite (PLR, UDC) avec une majorité absolue, 55 à gauche (PS, Verts), le petit reste (PDC, PVL, PBD, PEV) se réclamant plus ou moins du centre soit 44. Mais qu’est-ce que ce centre ? Les partis centristes seraient voués à l’insignifiance s’ils ne faisaient que soutenir alternativement des projets de gauche ou de droite. De ce point de vue, des germes d’identité basés sur la religion (PEV), la famille (PDC) ou l’environnement (PVL) ne suffisent pas.
Comme les programmes des partis centristes sont non coordonnés, le centre manque de de cohésion et donc de permanence. Il lui faudrait fidéliser un électorat. Puisque les couches sociales défavorisées du pays sont soutenues par le la gauche, tandis que les privilégiés sont défendus par la droite, il reste la classe moyenne. Mais ne serait-elle pas aussi mal définie que le centre lui-même ?
Essayons. La classe moyenne est composée de ces travailleurs qui paient tous leurs impôts, qui ne bénéficient d’aucune aide des pouvoirs publics, qui ne comptent pas leurs heures supplémentaires, qui se forment en permanence de crainte du chômage, qui voient en récompense leur pouvoir d’achat érodé chaque année. La charge des prélèvements obligatoires des Suisses est beaucoup plus élevée que l’on ne croit. En moyenne, 55% du revenu d’une personne adulte va à l’Etat sous forme d’impôts, cotisations pour les assurances sociales et prélèvements obligatoires. Le pire est constitué par ces prélèvements imposés par tête sans aucun rapport avec le revenu : assurance maladie et redevance TV. La TVA est aussi un instrument vicieux : elle taxe la consommation et donc les plus défavorisés dont tout le revenu est dépensé mois après mois.

Comment sortir de ce cercle vicieux avant que ces travailleurs consciencieux et compétents ne se découragent ? Plusieurs partis du centre, sans définir un programme commun, se rejoignent sur une série d’objectifs : ne pas laisser de dettes à la génération suivante; les forts soutiennent les faibles pourvu que ceux-ci ne se complaisent pas dans la dépendance ; transition vers une économie non-nucléaire; investissement dans l’avenir, une formation scolaire, professionnelle et supérieure exigeante, une recherche capable d’affronter la compétition internationale ; des infrastructures relevant les défis du futur. On devrait ajouter un slogan : moins de prélèvements obligatoires !

En fin de compte, le rôle spécifique du centre est l’invention de solutions équilibrées. Le jeu politique normal est le lieu d’affrontement de propositions extrêmes, tandis que le travail centriste tend à privilégier les solutions qui rassemblent. Cette construction de consensus prend du temps, elle est souvent peu spectaculaire mais elle constitue la force et l’identité de la démocratie suisse. Ainsi la Suisse ne peut se gouverner qu’au centre. Pourvu que celui-ci existe.

Jacques Neirynck

Jacques Neirynck

Jacques Neirynck est ingénieur, ancien conseiller national PDC et député au Grand Conseil vaudois, professeur honoraire de l'École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), d'origine belge, de nationalité française et naturalisé suisse. Il exerce la profession d'écrivain.

4 réponses à “L’introuvable centre de la Suisse

  1. Comme disait Bouddha , il faut écarter les comportements ou solutions extrémistes. Entre le centre gauche et le centre droit, les solutions restent acceptables un peu à la manière de bouger le curseur de la solidarité plus ou moins haut. Mais dès que les décisions virent trop à droite ou trop à gauche, le système se déstabilise et les tensions apparaissent.
    Le paradoxe de l’humain est qu’il tire sa force du groupe mais cherche toujours à préserver sa liberté individuelle et ce n’est pas prêt de changer .
    C’est autant valable pour le patron qui s’enrichit grâce au travail de ses employés et veut en même temps payer le moins d’impôts possible, que les “gilets jaunes” qui veulent plus d’aide de l’Etat tout en restant attaché à leur voiture individuelle sacrée .
    La question gauche-droite devient périmée dans un monde globalisé au profit de l’optimisation selon des critères plus techniques , mais quand on la mesure à trop court terme , le choix de diminuer la solidarité l’emporte sur une réflexion à plus long terme avec les couts sociaux et environnementaux .
    C’est ainsi que la société évolue de crise en crise ou même de guerre en guerre sans garder en mémoire les erreurs passées !

  2. J’allais voter “vert libéral”, mais j’ai vu qu’ils recommandaient, NON au mitage.
    Alors je vais voter au centre… vert (tout court)
    🙂

    1. Remarquez, du centre ou des ailes, c’est assez amusant de voir la séparation fictive des pouvoirs dans le cas Maudet (je l’aime bien, ce gars de courage, c’est un vrai lion politique, et qui n’a pas pêché… dans l’eau saumâtre du politically correct?).

      P.S. Sans parler du fédéralisme de la PLR Frau Peta Gössi (et pourtant je suis pro-femme)
      Mais le PLR, c’est un peu devenu la succursale de l’UDC.
      Donc, les trumpistes machisto-suisses à l’égal de la genferei et qui mettent une femme comme alibi (ou aïoli), bon les vaudois…, pas mieux.

      Un bon élève, dans la classe CH, une des démocraties citée de par le monde?

  3. L’aile “gauche” du PDC, c’est un peu comme les guirlandes de Noel, on ne les voit qu’au mois de decembre et pour le reste de l’annee, elle est rangee dans des cartons. On la sort en periode electorale, et apres on l’oublie vite.
    Parfois elle sert d’allibi social quand, entre deux elections il faut faire bonne figure. En gros ce n’est qu’un gadget. Le Centre est du cote de la majorite… toujours! Il sert a savoir d’ou vient le vent. Plus qu’un gadget, c’est une girouette.

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