“Il n’y a qu’à”

Plus que les sondages et les meilleures analyses de l’opinion publique, les lettres de lecteurs publiées dans les quotidiens révèlent la réalité de la politique. A titre d’exemple, une lettre publiée récemment par 24 Heures propose une méthode inédite pour pallier les difficultés de l’AVS. On peut déjà se réjouir qu’un citoyen moyen ait fini par réaliser que l’avenir lointain de cette pension est précaire, du fait de la prolongation de l’espérance de vie et du déficit des naissances. Mais le remède qu’il propose laisse pantois.

Selon lui, il suffirait de  multiplier les radars le long des autoroutes pour pénaliser les chauffards et affecter les amendes au soutien de l’AVS. «Il n’y a qu’à» faire cela pour résoudre le problème. Si c’était aussi facile, il y a longtemps que cela aurait été fait. Mais  la lettre du lecteur cible les décideurs politiques. Pour ce citoyen, ils sont stupides, incompétents voire complices. Telle est la redoutable visée du «il n’y a qu’à»: jeter la suspicion sur les institutions, rabaisser les élus, les décrire comme démunis du bon sens du citoyen normal.

Bien évidemment, ce n’est pas une solution parce que le pactole des amendes se compte en millions et le déficit de l’AVS en milliards. De plus les amendes ne sont pas édictées pour être perçues, mais pour dissuader les contrevenants et, dès lors, pour dégager une recette décroissante à la mesure de leur efficacité. Si l’on pose un radar tous les kilomètres, ils ne rapportent plus rien.

Cette lettre dévoile le véritable paradoxe du débat sur l’AVS: la seule solution définitive ne peut même pas être évoquée. La thèse actuelle du Conseil fédéral relève aussi du «il n’y a qu’à», à savoir augmenter la TVA parce que c’est une forme de prélèvement obligatoire considérée comme indolore. C’est ne pas prendre en considération que les retraités dépensent pour leur subsistance la totalité de leur pension et que leur pouvoir d’achat diminue donc avec une hausse de la TVA. C’est reprendre d’une main ce que l’on donne de l’autre et préserver les apparences. C’est en fait diminuer les pensions. Mais c’est bien la seule solution politiquement acceptable.

 Depuis la création de l’AVS, l’espérance de vie à 65 ans a doublé. On peut s’en réjouir mais on doit aussi en tirer les conséquences. Il y a trois paramètres: les cotisations, les pensions et la durée du travail. On a augmenté les cotisations en utilisant le moyen détourné de la TVA. On a réduit les pensions par le même artifice On a utilisé les deux premiers, on n’a  surtout pas touché au troisième par crainte d’un échec programmé devant le peuple. Il faudrait réussir à lui expliquer que la politique ne peut fonctionner à base de «il n’y a qu’à». C’est un équilibre précaire entre les recettes provenant de douloureux prélèvements obligatoires et les nécessaires dépenses sociales, toujours plus sollicitées. Un politicien n’est pas un magicien doté d’une baguette appelée «il n’y a qu’à». S l’on ne veut ni réduire les pensions, ni augmenter les cotisations, il ne reste qu’à accroître la durée de la vie active Or le parti qui oserait le proposer perdrait des sièges à la prochaine élection. Donc personne n’en parle.

Jacques Neirynck

Jacques Neirynck

Jacques Neirynck est ingénieur, ancien conseiller national PDC et député au Grand Conseil vaudois, professeur honoraire de l'École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), d'origine belge, de nationalité française et naturalisé suisse. Il exerce la profession d'écrivain.

3 réponses à ““Il n’y a qu’à”

  1. Augmenter la durée de la vie active est vraisemblablement la seule solution. Par contre il est très important d’avoir des mesures d’accompagnement. Comme vous le savez sûrement, passé un certain age il est très difficile de garder ou de trouver un nouveau travail. Oui, tout le monde s’accorde à le dire qu’avec le temps on gagne en expérience, par contre les entreprises voient surtout des personnes moins productives, plus difficiles à conditioner et réfractaires aux changements. Sans mesures efficaces ces personnes seront toujours à la charge de l’état mais au travers de l’assurance chômage ou de l’aide sociale.

  2. Une solution serait de formuler la problématique autrement: au lieu de parler d’une augmentation de l’age de la retraite, parlons plutôt de fixer le ratio d’actif par retraité. Il y a aujourd’hui en Suisse environ 4.1 millions d’actifs (équivalent temps plein), et 1.5 millions de récipiendaires de l’AVS. Je suis persuadé que si on pose comme principe que ce ratio doit être égal, par exemple, à 3 (c’est à dire qu’il doit y avoir 3 actifs pour un retraité), avec comme variable d’ajustement l’age de départ à la retraite, le peuple serait beaucoup plus réceptif, car au lieu de voter sur le fait de travailler plus tard, ce que personne ne veut, on leur demande d’inscrire un principe de bon sens dans la constitution: il faut suffisamment de gens qui travaillent pour financer la retraite de ceux qui ne le font plus. Cette mesure permettrait de pérenniser le système sur la durée, puisqu’il s’adaptera en fonction de l’a capacité de la nation. Les plus vieux, (et donc les plus vulnérables) resteraient par ailleurs toujours couverts.

  3. Si l’on veut que le ratio entre actifs et retraités reste élevé, il faudra accepter davantage d’immigrés et que la Suisse vise les 10 millions d’habitants, ce qui va encore peser sur les besoins d’infrastructures…
    On peut aussi préparer les jeunes à entrer plus tôt dans le monde du travail au lieu de vouloir faire travailler les seniors 1 ou 2 ans de plus.
    En commençant l’école à 4 ans, les apprentissages pourraient démarrer à 14 ans pour une vie active vers 18 ans , ainsi que les premiers diplômés universitaires à 22 ans.
    Si on exige une activité d’au moins 45 ans, les universitaires seuls devraient travailler au delà de 65 ans pour obtenir une rente complète.

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