La Suisse et son combat contre l’obscurantisme

Le 17 mai je suis allée à l’Assemblée Générale d’Exit et j’ai été fière de voir que le suicide de bilan des personnes âgées est un concept qu’autant la présidence d’Exit que l’ensemble de ses adhérents ont adopté à l’unanimité.

Bel exemple d’un peuple éclairé et humaniste.

Pendant ce temps, un médecin dont le courage, l’intègrité et la bienveillance ne font aucun doute est accusé de meurtre par un procureur intégriste du canton de Bâle. Il s’agit du Dr Erika Preisig, présidente de l’ association Lifecircle et de la fondation Eternal Spirit à Bâle.

Cette accusation ne repose sur rien, si ce n’est la mauvaise foi du procureur.

(lire l’article de Arnaud Robert, paru hier dans “le Temps” Erika Preisig, missionnaire de la mort digne)

Je connais Erika depuis dix ans et je ne sais pas ce que nous aurions fait en France sans son aide. Combien de patients atteints de maladies graves et incurables ont bénéficié d’ une aide qui leur était refusée en France !!!

J’ai encore le souvenir de Nicole Boucheton, que j’ ai dû accompagner à Bâle en urgence en août 2014. Elle risquait une occlusion intestinale, due à un cancer du rectum métastasé.

En France, on lui proposait une colostomie et un anus artificiel ! Grande militante de l’ADMD, dont elle était la vice-présidente, elle refusait de vivre une situation – à ses yeux – indigne.

Erika n’a pas hésité à bouleverser son emploi du temps pour la prendre en urgence.

Je l’ai accompagnée à Bâle avec son mari et sa soeur. Elle est morte en plaisantant, le sourire aux lèvres. Tout comme Louis Bériot, le 15 avril 2019.

J’ai fait la connaissance de Louis et de sa femme Domi, tout de suite après son diagnostic le 14 février. Il était sans appel : cancer du pancréas en phase terminale. Jean-Luc Romero, président de l’ADMD France, me l’a confié. Je n’ai pas hésité à appeler Erika (qui n’aime pas qu’on l’appelle) et les ai mis en contact.

Erika a compris la gravité de la situation et deux mois après leur premier contact, il a pu mourir à Bâle, sans souffrir, en plaisantant avec sa femme et ses enfants.

Louis était un homme de lettres, journaliste, écrivain.

Un homme plein de charme et d’élégance.

J’ai regretté de ne pas l’avoir connu plus tôt.

Reste Domi, sa femme, avec laquelle je me suis liée tout de suite car partageant les mêmes valeurs et la même éducation.

Autant Nicole, Jean- Luc, Louis, Domi et moi-même aimons – ou avons aimé – la vie avec passion. En même temps, nous ne dramatisons pas la mort. Elle est inévitable. Nous militons pour que tout le monde – pas seulement les Suisses – ait accès à une fin de vie apaisée et à une mort douce.

Pour le moment, c’ est Erika qui aide les Français à partir comme ils le souhaitent.

J’ai accompagné des dizaines de personnes avec elle et chaque fois – je dis bien chaque fois – elle s’est assurée de la faculté de discernement ainsi que de la lucidité des patients qu’elle a accompagnés.

L’accuser du contraire est le fait d’un procureur intégriste dont la mauvaise foi cherche à plonger la Suisse dans l’obscurantisme.

Impossible !

Les Suisses ont la chance de pouvoir choisir leurs lois grâce au référendum d’initiative populaire.

Ce n’est malheureusement pas le cas en France.
Jacqueline Jencquel

Le conseil des évêques suisses a voulu faire interdire mon blog

Le conseil des évêques suisses a voulu faire interdire mon blog sous prétexte qu’il incite au suicide. Il a même attaqué le «Temps» devant le Conseil suisse de la presse, et le journal a gagné, au nom de la liberté de la presse. Voici la réaction de Elke Baezner, qui a été présidente de Exit et présidente de la DGHS (association allemande pour le droit à une mort digne).

>> A lire: La Commission de bioéthique de la Conférence des évêques suisses contre «Le Temps»

A hurler!

On peut décrire les pires crimes dans les moindres détails, on peut étaler des histoires et des images détaillées de sexe sans retenue, chaque soir à la TV, on nous sert du «sexe et du crime» durant des heures, à vomir, on ne punit pas les producteurs de films pornographiques et pire, de la pornographie avec des enfants, tout juste ceux qui les distribuent, sans jamais faire le rapport entre ces images et l’incitation à commettre ces crimes dans la réalité. Et on n’ a encore jamais lu une seule phrase de protestation des églises, toutes religions confondues, et surtout pas des Catholiques, contre ces horreurs! Une disproportion éhontée.

Mais les mêmes représentants de l’Eglise Catholique osent parler de «banalisation et incitation au suicide assisté», du «risque d’ imitation», d’utiliser le terme d’«euthanasie active» contre toute vérité. Ils prétendent que l’ avis d’ une personne saine d’esprit, capable de discernement et suffisamment âgée pour savoir de quoi elle parle, qui explique calmement ses raisons de raccourcir sa fin de vie pour des raisons qui lui sont propres, sans mettre en danger quiconque, ne compte moins que le leur.

Nous ne sommes plus, aujourd’hui, des sujets des églises! Il est scandaleux que la Conférence des Evêques suisses, CES,ose prétendre que ces quelques lignes sérieuses dans un journal sérieux, «Le Temps», sans images, que ce texte devrait être supprimé et le journal blâmé, en invoquant la déontologie journalistique.

Luttant activement depuis plus de 30 ans pour le droit à l’ autodétermination de toute personne capable de discernement et consciente de sa responsabilité, mais souffrant d’une maladie incurable et/ou de polypathologies de plus en plus lourdes, correctement informé de son état et des options de traitement, j’exige, nous exigeons de décider seuls de la fin de nos vies avec des méthodes qui ne mettent personne d’ autre en danger. Je proteste de toutes mes forces contre cette inégalité de traitement de la part des Eglises et de certains hommes politiques. Heureusement que Le Conseil de la Presse a remis les pendules à l’heure.

Par Elke Baezner

Le suicide de bilan de personnes âgées

Je voudrais préciser que c’ est une cause pour laquelle certains de nous militent en Suisse . Pas tout le monde n’ est d’ accord sur ce qu’est un suicide de bilan . Ni à partir de quand on peut être considéré assez âgé pour faire ce bilan .

Je voudrais répondre à ces deux questions : l’ âge , en premier lieu . Si on divise la vie en quatre saisons , l’ hiver serait à partir de 75 ans ( si on imagine une vie de 100 ans ) et sachant que le printemps ne reviendra pas , on n’ a pas forcément envie de vivre l’ hiver de sa vie , avec son cortège de souffrances et de privations . Le bilan , on doit le faire pendant qu’on a encore sa lucidité et sa capacité de discernement . Plus on avance en hiver , plus les nuages viennent brouiller notre esprit . Donc , ce suicide de bilan , on ne peut le faire que si on a l’ esprit clair et qu’on a atteint l’ hiver de sa vie . C’ est un choix légitime et même si la plupart d’ entre nous en font un autre , je voudrais le défendre ce choix , qui est le mien : partir au bon moment après avoir vécu le printemps , l’ été , l’ automne et le début de l’ hiver . Je suis un arbre dépouillé de ses feuilles, qui ne repousseront pas . Que faut- il encore attendre ? Que je m’ effondre sous un vent glacial  ou que je puisse encore faire mes adieux , digne et debout ? Voilà l’ explication pour le suicide de bilan d’ une personne âgée . C’ est assez simple, au fond . La vie n’ est pas une obligation et si elle cesse d’ être active et multicolore , à quoi bon vouloir absolument la prolonger ? Un suicide violent est terrible pour les proches . Pourquoi leur infliger un tel spectacle ? Je ne fais pas de prosélytisme . Je parle pour moi et pour tous ceux qui pensent comme moi , mais n’ osent pas le dire car nous vivons dans une société qui préfère la vieillesse et la maladie à la mort . Pourquoi pas ? Nous sommes libres de nos choix . Je n’ aime pas être malade . Je n’ aime pas être vieille . Etre morte ? Je le serai quoi que je fasse . Autant sauter les étapes de la maladie et de l’ extrême vieillesse . Ma décision , mon choix , mon bilan .

Interview du Dr Jérome Sobel

J’ai interviewé Jérome Sobel il y a 5 ans, en 2013.

Quelles sont les nouvelles de la Suisse ? Que pense-t-il de la situation en France ? Les réponses de notre ami…

Jérôme Sobel est assez optimiste. Il pense qu’une fois que nous aurons brisé le tabou, nous pourrons enfin parler de la mort comme d’un événement normal que l’on peut anticiper avec sérénité tant que l’on est encore lucide et capable de discernement.

Les Suisses ont brisé ce tabou et avancent à petits pas vers une plus grande auto-détermination des patients et une compréhension de plus en plus résolue de la part des médecins.

Il existe encore en Suisse des médecins qui s’opposent au suicide assisté ; mais il y en a de plus en plus qui acceptent de faire l’ordonnance pour un produit létal. L’accompagnement n’est plus un problème ni dans les hôpitaux ni dans les maisons de retraite.

En France, nous n’osons parler que de grands malades en phase terminale de maladies incurables, de « longues » maladies, et n’avons même pas la permission de les aider à mourir, à ne plus souffrir, à échapper à l’agonie et la déchéance qui précèdent toute fin. On peut les laisser mourir « sans obstination déraisonnable », dans le cas où le médecin accepte d’appliquer la loi du 22 avril 2005. On peut accélérer la survenance de leur mort en les privant de nourriture et d’hydratation. Mais on ne peut pas, lorsque la fin de vie est là, que le diagnostic de mort imminente a été posé, déclencher intentionnellement la fin d’une vie qui n’est plus de la survie, de manière humaine et rapide. Quelle hypocrisie !

Le docteur Sobel me confirme qu’un quart des personnes qui ont demandé un suicide assisté en 2013 sont des personnes atteintes des polypathologies invalidantes de la vieillesse. Des personnes arrivées au bout de leur chemin et qui ne veulent plus des souffrances du grand-âge, inapaisables.

En France, il faut vivre avec l’arthrose, il faut vivre avec la polyarthrite, il faut vivre avec l’incontinence, la surdité, la cécité. Vivre avec la volonté de ne plus vivre parce que le corps et l’esprit ne répondent plus. Ce ne sont certes pas, prises séparément, des affections graves et invalidantes. Mais ces affections sont les signes évidents et définitifs d’une vie de souffrances, de peines…

Jérôme me confirme également que les personnes qui font cette demande ne sont pas des personnes abandonnées de leurs proches. Parfois – rarement – cela peut arriver. Il y a alors une réponse psychologique, voire psychiatrique, qui est donnée à ces demandes. Dans la majorité des cas, les personnes qui font ces demandes, toujours graves, toujours murement réfléchies, sont des personnes entourées, qui aiment et sont aimées, qui ont une vie sociale riche, dévorent passionnément la vie mais ne veulent pas la subir lorsqu’elles l’ont dirigée.

En France, plutôt que d’écouter la seule personne concernée, c’est-à-dire le citoyen, le patient, le malade, la femme ou l’homme, ce sont les autres qui décident : le professeur de médecine, l’homme d’église, la famille, parfois pétrie de mauvaises intentions. Mais quelle absurdité ! Quel manque de respect ! Quelle lâcheté devant la seule certitude de notre vie qu’est notre finitude !

La médecine fait de plus en plus de progrès pour prolonger la durée de la vie. Parfois au détriment de la dignité, souvent au détriment de la liberté. Mais si on préfère la qualité de vie à la quantité de vie, on ne peut pas le dire. C’est tabou. Il faut subir ce principe : la vie serait sacrée…

L’ADMD Suisse Romande compte 18.500 membres, soit 1% de la population helvétique. 10% ont moins de 50 ans, 60% entre 50 et 75 ans et 30% plus de 75 ans.

Si 1% de la population française adhérait à notre ADMD, nous devrions avoir 650.000 adhérents.

Si nous pouvions aider et accompagner comme en Suisse, si nos compatriotes étaient plus attentifs à l’intérêt général, nous les aurions, ces 650.000 adhérents.

Mais nous n’avons pas encore brisé le tabou, voilà le grand problème. On ne dit pas la vérité aux patients atteints de maladies neurodégénératives (Alzheimer, Parkinson, Charcot etc). En Suisse, on ne leur ment ni sur le déroulement de leur maladie ni sur le pronostic – toujours fatal. Lorsqu’on sait que l’on est atteint d’une d’une telle maladie, on sait qu’il y aura une porte de sortie tant que l’on sera lucide et capable de discernement. Tant que l’on sera capable de communiquer avec nos amis, de reconnaître les membres de notre famille. Et c’est le patient qui décide, et pas les médecins ni les proches. La médecine doit être au service des patients et pas le contraire. Les proches ne doivent pas faire preuve d’égoïsme et accepter le départ de ceux qu’ils aiment.

En Suisse – n’en déplaise à nos détracteurs – comme dans les pays du Benelux qui ont légalisé l’euthanasie, les critères pour accéder à une aide active à mourir sont très rigoureux : il faut une lettre manuscrite du patient qui explique sa situation et une attestation du médecin traitant. Ce médecin traitant peut aussi faire l’ordonnance lui-même pour le produit létal et, s’il le désire, accompagner son patient jusqu’à la fin. S’il ne le désire pas, ce sont les accompagnants, formés, de l’association qui prennent le relai.

La méthode suisse est humaine et respectueuse de chacun. Des malades, bien sûr, mais également des soignants.

Le docteur Sobel décrit les quatre saisons de la vie et puis, en souriant, me dit : « Lorsque l’hiver arrive et que l’on sait qu’il n’y aura plus de printemps, on n’a peut-être pas envie d’avoir trop froid. »

Certains d’entre nous veulent vivre leur hiver jusqu’au bout en ayant même très froid. C’est très respectable. Mais d’autres, entre 1 et 2% de la population, préfèrent partir avant d’être frigorifiés. C’est tout aussi respectable. Ce doit devenir une liberté. Même s’il s’agit de l’ultime.

L’article 8 de la Convention européenne des Droits de l’Homme, s’il est respecté, garantit cette ultime liberté pour chacun de ses citoyens. Cependant, cette liberté ne peut être exercée sans aide.

Il existe un produit qui permet de partir en douceur et sans souffrir. Les médecins suisses peuvent le prescrire. Ils ne sont pas obligés de le faire. Ils agissent en leur âme et conscience.

A quand cette possibilité pour les médecins français ? Ce ne sera jamais une obligation pour quiconque, bien évidemment. Il faut simplement briser le tabou en France : désacraliser la vie et dédramatiser la mort. C’est ce qu’ont fait les Suisses depuis longtemps déjà.

Jacqueline Jencquel,

Lettre à Agnes Buzyn, ministre français de la Santé.

Je prie mes lecteurs de m’excuser si je ne m’exprime plus beaucoup dans ce blog. Je recommencerai en mars. Je suis en train d’écrire un livre. Il serait inutile de répéter la même chose dans un blog et dans un livre.

Cependant, je voudrais répondre à Madame Agnès Buzyn, ministre de la Santé en France, qui se satisfait de la loi actuelle, dite Claeys-Léonetti pour une population qui dans sa grande majorité demande un changement (sondage Ifop : 90% des Français demandent que la législation en France change).

Madame Buzyn n’a probablement jamais accompagné des patients en fin de vie et ne semble pas non plus être informée sur la législation belge ni sur ce qui se pratique en Suisse : le respect de la volonté du patient.

Comment se satisfaire d’une loi qui ne met pas le patient au coeur de sa décision, lorsque le moment arrive – lors du diagnostic d’une maladie incurable – ou lorsque toutes ses ressources émotionnelles et/ou économiques sont épuisées et qu’il est contraint de quitter son domicile pour finir sa vie dans un Ehpad (EMS en Suisse).

Madame Buzyn, ces choix sont parfaitement entendus et encadrés en Belgique comme en Suisse.

Une personne éclairée, lucide et capable de discernement peut faire le choix de mourir plutôt que d’être internée de force dans un hôpital ou dans un Ehpad (EMS).

Non, il ne suffit pas de dire trois fois de suite qu’on veut mourir pour être aidé par un médecin belge ou suisse. C’est réducteur et méprisant de votre part d’affirmer des choses que vous n’avez pas l’ air de connaître.

Madame Buzyn, voilà 10 ans que j’accompagne des patients qui font appel à l’ADMD lorsqu’ils se trouvent dans des situations de détresse médicale ou psychologique. Il s’agit souvent de personnes âgées et seules qui ont besoin d’être rassurées.

Elles le sont lorsqu’elles savent qu’elles auront une porte de sortie. Pour le moment, la porte de sortie ne peut pas être en France. Est-ce juste d’obliger des personnes gravement malades et/ou très âgées de devoir s’exiler pour mourir ?

La loi en France : il faut avoir un pronostic vital engagé à court terme pour avoir accès à la sédation profonde et continue jusqu’à la mort. Donc, il faut être mourant pour avoir le droit de mourir un peu plus vite. Quelle hypocrisie et quelle cruauté !!

Madame Buzyn, vous pouvez rassurer vos amis des labos et des Ehpads. Ils ne perdront pas de clients si la loi change. L’instinct de survie est très fort et très peu d’entre nous font le choix de mourir, même dans les cas les plus extrêmes.

Il faut simplement que ce choix existe. Il rassure. Qui êtes-vous pour refuser ce droit à vos concitoyens ?  On vous nomme ministre de la Santé. C’ est une responsabilité énorme qui vous incombe. Il faut la prendre au sérieux. Les soins palliatifs doivent être accessibles à tout le monde, pas seulement à 20% de la population. Le personnel des Ehpads et des hôpitaux mieux formé et mieux rémunéré . C’est urgent.

Chaque anesthésiste – réanimateur sait endormir un patient. Il n’ est pas obligé de le réanimer. Vous le savez très bien. Donc, cette sédation profonde et continue est inutile. Si un patient fait le choix de mourir et si ses arguments sont justifiés et reconnus par une équipe médicale, rien ne s’oppose à une anesthésie générale sans réanimation. Il faut simplement décriminaliser les médecins qui écoutent leur conscience plutôt que d’obéir à une loi obsolète et cruelle.

Réfléchissez, Madame Buzyn, et parlez à des interlocuteurs qui connaissent le terrain. Quand avez-vous accompagné un patient pour la dernière fois ? Comment peut-on légiférer sur un tel sujet sans le connaître ?

Je n’ai rien à ajouter sauf qu’il vaut mieux penser que croire. Et aussi que la théorie n’est rien sans la pratique.

Jacqueline Jencquel

Vie privée, vie publique

En commençant à écrire ce blog, j’écrivais pour les lecteurs du Temps.

Et aussi pour me faire plaisir en m’exprimant sur des sujets qui sont universels : vie, mort et amour.

Je me suis soudainement retrouvée dans un tourbillon médiatique que j’aurais pu refuser. Je m’y suis prêtée en me disant qu’il fallait surfer la vague et relancer le débat sur la vieillesse et le regard que chacun de nous lui porte : la sienne et celle des autres.

La mort douce ou la lente agonie ? Une vie hédoniste ou une vie axée sur le devoir ?

J’ai lancé plusieurs débats mais j’ai été piégée par l’intérêt des journalistes pour mon choix personnel, que je n’avais fait qu’évoquer dans mon blog.

L’impression que je donne : une femme encore belle (à 75 ans ???) veut mourir avant de perdre sa beauté !!!!  Si cela avait été ma motivation principale, je serais morte bien avant.

À la fin de l’ été (50 ans) et pas au début de l’hiver (75 ans).

Une femme de mon âge n’est ni belle ni en pleine santé. Je ne voulais pas m’étendre sur mes différentes pathologies, car elles ne regardent que mon médecin et moi.

J’ai passé de nombreuses années à militer pour un changement de législation en France.

Je voulais également changer le regard que l’on a sur les vieux en étant délibérément provocatrice et moqueuse. Très surprise par les réactions (d‘ hommes surtout) me proposant leurs services (sexuels) et les critiques acerbes de personnes (âgées le plus souvent) me reprochant de penser encore au sexe !!! Comme si en parler n‘était réservé qu‘aux jeunes !!! Quand sortirons-nous des clichés et du « politiquement correct » ?

Parler de la mort ne veut pas dire qu‘on va aussitôt mourir. Parler de sexe ne veut pas dire qu‘on passe son temps dans des clubs échangistes !!!

Nous sommes des êtres sexués et mortels. Donc rien de plus normal que d‘évoquer ces deux sujets, pulsion de vie (Eros) et pulsion de mort (Thanatos).

Nous vivons et pendant ce temps, si nous avons de la chance et le goût de vivre, nous aimons. Puis un beau jour, nous mourons. Autant que cela se passe en douceur, sans trop de souffrance. La vieillesse peut être un moment de sagesse et de transmission. Elle peut aussi être une source de souffrances diverses. À chacun de décider quand la somme des souffrances est plus grande que la somme des plaisirs. Voilà mon unique propos et il n‘engage que moi.

J’ai heurté des sensibilités et je m’en excuse. Mais ce sont des sujets sur lesquels on pourrait débattre sans aigreur ni amertume. Des sujets qui nous concernent tous. J‘ espère pouvoir continuer à échanger des idées avec les lecteurs du Temps que je remercie pour cet espace de liberté.

Narcissime et égoïsme

Depuis que j’ai commencé à tenir ce blog – idée d’un ami journaliste – j’y prends du plaisir malgré les critiques de certains lecteurs (surtout après l’interview parue dans Le Temps la semaine dernière).

On me reproche d‘être égoïste et de ne pas penser à la tristesse de mes proches. N‘est-ce pas plus égoïste d‘être à leur charge ? De les obliger à s‘occuper de moi alors qu‘ils ont des vies à eux ? Moi j’ai vécu. Maintenant, c‘est leur tour. Tant qu‘on est autonome et actif, on reste un interlocuteur intéressant pour ses proches. Lorsqu‘on ne fait plus rien et que l’on n‘est plus autonome, on devient un poids pour ses enfants – ou pour la société. Quand on a de l‘argent, on peut s‘offrir des infirmières et/ou des gens de compagnie. On peut entretenir des « escorts » ou des « gigolos ». 

Mais enfin, est-ce encore la vie ? Pour certains, oui. Pour d‘autres, non. Je ne porte aucun jugement. À chacun sa vie, à chacun sa vieillesse, à chacun sa mort.

En outre, être égoïste n‘est pas un défaut. Quand on sait se faire plaisir à soi, on est joyeux et on donne plus et mieux à son entourage.

Narcissique ? C‘est se mettre en scène pour impressionner les autres.

Je pense que nous le sommes tous un peu. De là à être amoureux de l‘image qu‘on projette, il y a un fossé immense. Je me trouve quelconque et mon histoire n‘a d‘intérêt que si d‘autres que moi s‘y reconnaissent. Si j‘incite les autres à réfléchir sur la vie, l‘ amour et la mort en leur proposant des résolutions qui sortent un peu des chemins battus, ce n‘est pas par narcissisme. Plutôt par solidarité. Si j‘ai trouvé une solution pour moi, je pourrais la garder secrète – comme me le suggèrent certains – ou la partager.

On m‘a aussi traitée d‘indécente. « Tu vieillis et tu meurs. Rien de plus normal. Pourquoi en parler ? »

Si j‘en ai parlé dans mon blog, je ne m‘attendais pas à une telle couverture médiatique.

Du coup, j‘en profite pour inciter tous ceux qui me lisent et sont plutôt d‘accord avec mes propos, à faire pression sur les législateurs français pour qu‘ils soient plus sensibles à la volonté des citoyens de France, ceux qui croupissent dans des hôpitaux ou des mouroirs. Pas tous ne veulent mourir – loin de là – mais simplement savoir qu‘ils le pourront lorsqu‘ils le voudront. Pourquoi est-ce possible en Suisse et en Belgique ? En France, on est encore obligé de s‘ exiler pour avoir accès à une mort rapide et douce. C‘est absurde. Les femmes peuvent mettre leurs enfants au monde sans souffrir, grâce à la péridurale. Ce n‘était pas prévu dans la Bible (tu enfanteras dans la douleur).

On est anesthésié avant une opération. On a le droit de choisir la date de l‘opération. On n‘a pas droit à l‘anesthésie avant de mourir. Pourquoi pas ? Car la date de la mort, on ne peut pas la choisir. Il y a quelques années, on ne savait pas si on allait mettre au monde un petit garçon ou une petite fille. Aujourd’hui, certains parents préfèrent ne pas le savoir. D’autres veulent peindre la chambre en bleu ou en rose. Ils préfèrent faire connaissance avec leur petit Nicolas ou leur petite Marie dès que possible. La mort est inévitable. Un moment qui peut être intense et beau. Ou bien la grande faucheuse au visage hideux qui vient nous arracher à la vie quand nous ne l’attendons pas et ne sommes pas prêts.

Mais nous pouvons choisir si nous voulons. Il suffit de décriminaliser les médecins prêts à nous aider. Aucun médecin n’y est obligé. Infliger à nos proches le spectacle d’un suicide violent est absurde et cruel pour tout le monde : celui qui meurt (ou qui se rate et se retrouve aux urgences) ainsi que pour ses proches.

J’écris dans un journal suisse mais francophone, en espérant que nos législateurs le liront depuis l’hexagone. Depuis 2005, on s’en remet à Jean Léonetti pour tout ce qui a trait à la fin de vie en France. C’est un opposant farouche au suicide assisté… pourquoi ne pas écouter la volonté populaire en passant au référendum, comme en Suisse ?

L’enfance

Je suis née en 1943 – pendant la deuxième guerre mondiale – à Tientsin (aujourd’hui Tian-Djin) au Nord de la Chine, la quatrième plus grande ville du pays, à 120 km de Pékin.

La Chine était pratiquement colonisée par des puissances européennes – puis pendant la guerre, par le Japon.

C’est ce qu’on appelait la Chine des concessions. Nous vivions dans la concession française et mon père était avocat. Nous avions une grande maison et du personnel de maison chinois. Les Japonais nous considéraient comme des alliés des Allemands et, ainsi, ne nous confisquèrent pas nos biens. Nos amis anglais et américains furent envoyés au “country club“ transformé en camp de concentration. On pouvait leur rendre visite quand on voulait et leur apporter à manger. Les expats européens étaient tous amis entre eux et la guerre n’y changea rien. Les Allemands hissaient la croix gammée sur leurs maisons et les Britanniques, le Union Jack. Tous continuaient à jouer au bridge et au golf ensemble. Les femmes tricotaient des chaussettes pour leurs soldats au front – même si ce n’était pas le même front.

En 1945, les japonais anéantis rentrèrent chez eux et Mao Tse Toung commença à rassembler ses troupes pour faire la révolution et expulser tous les étrangers. Il était alors inspiré et conseillé par les Russes. Tchang Kai Chek, qui défendait les intérêts des Occidentaux, fut vaincu en 1949, après d’âpres batailles. Il faut savoir que l’âge moyen de mortalité pour un Chinois à l’ époque était 29 ans. Ils étaient traités comme des esclaves dans leur propre pays. Il n’est donc en rien surprenant qu’ils se soient révoltés.

Nous étions planqués dans la cave du consulat de France. Je jouais avec les autres enfants, inconsciente de la bataille qui se jouait. Le bruit des canons ne me faisait pas peur. Maman me lisait des contes de fée et me parlait de la Russie. J’avais la nationalité française, mais ne parlais que le russe, l’ anglais et le chinois.

Un jour, de jeunes soldats faméliques nous sortirent de la cave avec des baïonnettes. Mao avait gagné et nous, il fallait qu’on parte tout de suite sans rien emporter. Les Français avaient l’option d’aller en Indochine. Un paquebot nous attendait dans les eaux internationales. Jusque là, il fallait ramer. Donc, les hommes ramaient et les femmes pleuraient.

Moi, je ne comprenais pas grand chose. Mon grand-père agitait un mouchoir sur le rivage. On ne l’avait pas laissé partir. Il avait été professeur de marxisme-léninisme à Moscou et était citoyen soviétique, donc allié des Chinois. Il fallait qu’il reste pour enseigner le Marxisme aux jeunes Chinois.

Puis nous arrivâmes à Saïgon. Il faisait très chaud. Nous étions entassés à quatre dans une petite chambre. Mes parents, mon petit frère et moi.

Mon père devait gagner l’argent nécessaire pour nous permettre de rentrer en France. Il lui a fallu un an. Il fut nommé conseiller juridique du Haut Commissaire. Maman s’occupait de son bébé et moi j’ étais livrée à moi-même, enfermée la plupart du temps, car les Vietnamiens faisaient la guerre aux Français et il était dangereux de sortir.

Jusque là, j’avais été une petite fille joyeuse et confiante dans la vie. A Saïgon, tout a changé.

J’avais six ans. Une nounou qui parlait chinois venait me garder quand mes parents sortaient. Elle m’expliqua que si le ciel grondait – les orages tropicaux – c’était parce que je n’étais pas sage.

J’ai commencé à voir des hommes sans jambes ou sans bras – militaires blessés pendant la guerre d’Indochine – et j’entendais dire « heureusement qu’ils ne sont pas morts ».

J’ai voulu savoir ce qu’était la mort.

Maman m’a expliqué que tout le monde mourait et qu’on ne souffrait plus. Donc la mort me paraissait un moindre mal.

A Saigon, j’ ai perdu ma confiance inébranlable en ma mère.

Un jour, elle m’emmena chez un chirurgien pour me faire enlever les végétations (la mode pour tous les enfants, à l’ époque).

Elle me dit que ce n’était rien et que je n’aurais pas mal. Pas d’anesthésie. Un masque à gaz qui me faisait voir des monstres, des tigres qui rugissaient, en même temps qu’une douleur lancinante dans tout le visage. C’était horrible.

Je ne comprenais pas pourquoi ma mère m’avait fait subir un truc pareil sans me prévenir. Je crois que je ne lui ai jamais pardonné. Saïgon a marqué pour moi la fin de l’innocence.

Sagesse

Vivre en étant conscient de l‘éphémère, c‘est apprendre à se détacher tout en étant présent.

Savoir donner sans rien attendre en retour.

Ne pas se sentir obligé de faire ce que font les autres.

Je n’aime pas les voyages en groupe, donc je voyage seule.

Je ne fais pas de tourisme, mais je sais m’imprégner d’un lieu en y flânant. Je m‘imprègne aussi de quelques personnes. Lorsque je me trouve bien dans un endroit ou avec une personne, je ne m‘en lasse jamais.

La plupart du temps, je préfère la solitude avec un feu de cheminée en hiver, un jardin parfumé en été.

Je fuis la foule et les dîners en ville.

J‘ai toujours vénéré Eros – la beauté – sans craindre Thanatos – la mort.

Le spectacle de la souffrance me désespère.

Je sais bien qu‘on ne peut échapper ni à la laideur ni à la souffrance.

Je fais de mon mieux pour aider quand je peux et me détourner quand il n‘y a rien à faire.

Les plus beaux métiers – à mes yeux – sont les médecins – qui réparent les humains et les architectes d‘intérieur – qui réparent les lieux.

Viennent ensuite les artisans, les jardiniers, les professeurs (ceux qui écoutent leurs élèves).

Je ne fais pas que bavarder. Je réfléchis sur ce qui donne du sens à la vie. Je ne peux le faire qu’en me basant sur ce que j‘ai vécu. « Que m‘importe de lire que le sable des plages est chaud. Je veux que mes pieds nus le sentent » ( André Gide ).

J‘ai toujours été intransigeante. J‘ai en horreur la banlieue dans laquelle j‘ai passé une partie de mon enfance. Adoré les parfums de la Provence : la lavande, le thym, le jasmin.

A 18 ans, j‘ai quitté la banlieue parisienne pour une chambre de bonne dans l‘Ile Saint Louis. Etudié à la Sorbonne (pas ce que je voulais, car pas assez d‘argent) et travaillé pour subvenir à mes besoins. Babysitter (pour la chambre de bonne) guide touristique ou serveuse (pour manger). Même à l‘époque je ne portais que des jeans.

Plus tard, grâce à mon mari, j‘ ai eu les moyens de m‘acheter de belles robes de designers et de jolies chaussures… Ce fut toute une époque de vie mondaine – et en même temps de maman.

Les plus grands moments de bonheur, ce sont mes trois fils qui me les ont donnés. Je n‘oublierai jamais les virées à Saint Tropez, le ski nautique dans les Caraïbes et puis… Gstaad, la neige, les fleurs, les vaches suisses. Nous étions complices et amis. J‘étais tellement fière d‘eux. En revanche, moi, je les faisais mourir de honte quand j‘engueulais un vendeur pas assez attentif ou que j‘imitais un rire idiot ou une voix vulgaire dans un restaurant.

Une vie remplie de moments marrants (le plus souvent) de souffrance (inévitable) aussi.

Mais voilà : le bilan est bon et je me prépare à partir. Il vaut mieux y penser en amont pour ne pas se laisser surprendre. On prépare tellement de moments importants : les baptêmes, les mariages, les diplômes… pourquoi pas la mort ? Pourquoi vouloir absolument laisser un moment aussi important de nos vies au hasard ?

C‘est vrai que Thanatos peut apparaître à n‘importe quel moment, même sans rendez-vous.

Cependant, si on lui a permis de nous accompagner pendant le trajet (laissant place à Eros, si celui-ci nous enveloppait dans ses bras) on le connaît et on ne le craint pas.

Eros vient et repart. Thanatos est toujours présent. Mieux vaut en faire un ami !

Fête nationale suisse.

C‘est aujourd’hui et je pense avec tendresse à ce pays dans lequel j‘ai passé tellement de vacances avec mes enfants, lorsqu‘ils étaient petits.

Nous vivions au Venezuela, et depuis 1985, nous sommes venus passer nos vacances d‘hiver et d‘été dans l‘Oberland bernois. Aujourd‘hui, les enfants envolés, nous sommes devenus résidents en Suisse – mon mari et moi – car nous n‘arrivions pas à nous mettre d‘accord sur l‘endroit où nous allions passer nos dernières années. En effet, il est allemand et ses racines sont à Hambourg.

Moi je n‘ai de racines nulle part, sauf que j‘aime Paris et l‘Oberland bernois.

La Suisse semblait être un bon compromis. Chacun de nous bouge beaucoup, mais le dénominateur commun, c‘est la Suisse. Pas pour des raisons fiscales. La Suisse n‘est plus un paradis fiscal.

Simplement parce que nous aimons le pragmatisme des habitants et la beauté des paysages. Dans mon cas particulier, parce que je pourrai mourir quand je le déciderai et qu‘on ne m‘obligera ni à finir mes jours dans un hôpital ni dans une maison de retraite ni chez moi, entourée d‘ infirmières.

La Suisse ne célèbre pas sa fête nationale en déployant des chars et des tanks. On ne sait même pas qui est le président de la Suisse. En tout cas, ce n‘est pas un monarque.

Et pourtant, ce petit pays est bien géré. Tout fonctionne. Tout est nickel. Les hôpitaux, les transports, les écoles, les rues et même les forêts et les prairies.

Le Venezuela est un pays tropical. Il n‘y a pas de saisons. Passer Noël dans la neige était magique pour nos enfants.

Et les parfums de l‘herbe et des fleurs en été !!! Les enfants pouvaient faire des randos, du vélo et du parapente en toute liberté.

Aujourd’hui j’aime passer le printemps et l’automne à Paris, l’hiver et l’été en Suisse.

Le temps passe vite. J’essaie de le remplir avec des instants chargés de sens.

Rien ne me pèse plus que de le perdre (le temps).

J’ai rencontré une dame dans l’Oberland bernois, entourée de lamas, d’ânes, de lapins et de chiens (8 chiens) et un magnifique chat.

Cette dame est tétraplégique. Elle ne peut même pas se moucher toute seule . Pourtant, son sourire est magnifique. Elle a l’air heureuse. Nous n’avons pas beaucoup parlé. Nous venions de faire connaissance par hasard. Je me promenais dans la forêt et suis tombée nez à nez avec un lama. J’étais (sans le savoir) dans la propriété de cette dame.

Je la reverrai certainement. Elle m’a dit de la prévenir quand je reviens pour qu’on déjeune ensemble .

Donc, ce sera pour bientôt.