La face cachée de Staten Island

«Bonne chance». C’est ce qu’un ami américain m’a dit quand je lui ai fait part de mes plans du weekend: explorer à fond Staten Island. Probablement parce qu’il est un démocrate convaincu et que l’île, qui représente l’un des cinq arrondissements de New York, est un repaire de trumpistes: en 2016, New York a voté à 79% en faveur de Hillary Clinton, et seule Staten Island s’est laissée séduire par Donald Trump (95612 voix contre 67561). Mais il n’y a pas que ça. Staten Island souffre d’une image qu’elle ne mérite pas.

Bien sûr, il y a des coins glauques, où des gens trompent l’ennuient en allant, la mine triste, en hoodie et pantalon de training chercher un bagel étouffe belle-mère ou un egg sandwich dégoulinant au Deli du coin. L’île renvoie aussi à Fresh Kills, cette immense décharge à ciel ouvert qui avait notamment accueilli les débris du 11-septembre, et dont la production de méthane a été la plus importante du monde. Mais l’île a ses petits bijoux. Comme la balade sous le pont Verrazano. A sa gauche, un étonnant fort historique. A droite, une jolie balade au bord de mer, vers South Beach. Et Fresh Kills d’ailleurs, a entamé une mue symbolique: la décharge polluante a été fermée pour faire place, dès 2036, à un nouveau poumon vert de New York, qui a l’ambition d’être trois fois plus grand que Central Park.

Lire aussi: Fresh Kills, un parc sur les débris du 11-septembre

Le ferry gratuit depuis Manhattan attire souvent des touristes ravis de pouvoir s’approcher de la Statue de la Liberté, sans payer. Et qui, à peine le pied posé sur Staten Island, le reprennent dans l’autre sens. Erreur. Le coeur de l’île est aussi intéressant. La ville historique de Richmond vous transporte par exemple à mille lieux de l’agitation de Manhattan. Et surtout 350 ans en arrière. Avec ses petites maisons en bois bien typiques, restaurées par la Société historique du coin.

Quatre jours après ma balade sur Staten Island, une photo dans le New York Times a attiré mon attention. On y voit une rue, de grands arbres et ces typiques maisons en bois. Une de ces rues si paisibles où je me suis promenée, me disant que décidément Staten Island ne méritait pas d’être boudée. Mais il y avait un détail sur la photo: la banderole jaune de la police «Crime scene». Cette rue, dans le quartier aisé de Todt Hill, avec des maisons qui valent 4 millions de dollars, c’est en fait celle où Francesco Cali, un parrain de la mafia, venait d’être tué devant son domicile, le corps criblé de balles. «Franky Boy», 53 ans, était le chef du clan Gambino, l’une des grandes familles mafieuses de New York. Le clan a longtemps été considéré comme le plus puissant des Etats-Unis, jusqu’à la condamnation à perpétuité, en 1992, du parrain John Gotti, mort en prison dix ans plus tard. Depuis, on disait la mafia sur le déclin, en raison notamment de la mainmise des cartels mexicains sur le trafic de drogue. Plusieurs règlements compte sanglants entre clans ont néanmoins eu lieu des dernières années.

Un homme a été arrêté pour l’assassinat de Francesco Cali. Ses mobiles sont encore peu clairs. Le dernier assassinat d’un parrain du clan Gambino remontait à 1985, avec Paul Castellano, tué en plein coeur de Manhattan, à la sortie d’un steak house. Lui aussi vivait à Staten Island. Pas bien loin d’ailleurs de la Longfellow Avenue, où Francis Ford Coppola a tourné des scènes du Parrain (2007). «Franky Boy», lui, était réputé pour sa vie discrète, dans un quartier discret… sur une île discrète. Ce crime rappelle de façon brutale une autre face cachée de Staten Island: avec le quartier de Howard Beach (Queens), près de l’aéroport de JFK, elle fait partie des deux lieux les plus prisés par la mafia new-yorkaise.

Lenny et les gangs de Chicago

On a tendance à se moquer des journalistes qui citent des chauffeurs de taxis dans leurs reportages. Trop facile, trop évident. Mais n’ayez crainte: ceci est une chronique. Alors, oui, je vais vous parler de Lenny (prénom fictif), un chauffeur Uber en l’occurence. Car notre conversation a pris des allures plutôt surréalistes. Du moins pour moi.

C’était récemment, à Chicago. Je m’y étais déplacée pour deux sujets, l’un autour du médecin légiste qui a découvert le syndrome de l’Encéphalopathie traumatique chronique chez les joueurs de football américain, et l’autre sur la manière dont Chicago tente de se débarrasser de son étiquette de «capitale du crime». La première rencontre faite, je réfléchissais à mon deuxième sujet, calmement assise à la place du mort, dans mon Uber pool. Mes deux co-passagers à l’arrière étaient silencieux. Enfin, pas tout à fait: l’un s’est mis à ronfler bruyamment. Mais peu importe.

Le chauffeur, Lenny, écoutait Spike Lee à la radio. Quand le réalisateur-activiste s’est mis à dénoncer des icônes blacks qui portent sans sourciller des marques n’employant que des Blancs comme designers et mannequins, Lenny s’est mis à s’enflammer. Et à ponctuer chacune des phrases de son idole par un «Yeaaaah» appuyé. Ces jours, Spike Lee a notamment Gucci et Prada dans le viseur, deux marques prises en pleine polémique «Blackface». Gucci, par exemple, a dû s’excuser pour avoir  commercialisé une sorte de pull montant jusqu’à la moitié du visage, avec de grosses lèvres rouges au niveau de la bouche. La communauté noire n’a pas vraiment apprécié.

Lenny s’est lancé dans un long monologue très «Black Lives Matter». «Spike Lee a raison! Boycottons ces Blancs qui n’emploient pas de Noirs! Pas vrai?». Derrière, les passagers ne bronchaient pas. Je me suis sentie toute désignée pour lui faire la conversation: le silence est parfois gênant. Je l’ai lancé sur le thème de la sécurité à Chicago. Toujours aussi loquace, le chauffeur avait beaucoup à dire sur les armes, les brutalités policières et les violences des gangs, très présents dans certains quartiers de la ville. Sans le moindre filtre. Je n’en demandais pas autant. En voici un extrait:

Lui, de but en blanc: Moi je ne fais pas partie d’un gang. Même si j’ai bien sûr plusieurs membres de la famille et pas mal d’amis qui sont membres.

Moi: Ah (désolée, j’étais un peu prise de court par ce drôle d’aveu. Que dire de plus?).

Lui: Tout est pourri ici. Des flics, généralement des Blancs, tirent sur des membres de gangs désarmés, même quand ils ne font rien, quand ils se promènent innocemment dans la rue.

Moi: Hum.

Lui: Et puis en même temps, la justice fonctionne mal, les enquêtes policières sont bâclées. Un gars de mon quartier, un mauvais type, va par exemple bientôt sortir de prison après avoir purgé une peine pour meurtre…

Moi: Aha. Hum.

Lui: … Mais, dans le quartier, on sait tous qui il est vraiment. Il n’a pas tué qu’une seule personne. Il en a tué douze.

C’était la fin de notre conversation. Je suis arrivée devant mon hôtel. Celui avec le sticker «Interdiction d’entrer avec une arme» collé sur la porte d’entrée, auquel je ne prête même plus attention.

Homme ou femme? «Vous pouvez choisir de mettre X»

Unspecified (indéfini) ou undisclosed (confidentiel). Voilà, quitte à devoir entrer dans une case, ce qu’il sera théoriquement aussi possible de cocher, à partir du 1er juin, en réservant un billet d’avion sur une compagnie américaine. Plus besoin de révéler uniquement si l’on est de sexe masculin ou féminin. «Les compagnies aériennes américaines chérissent la diversité et l’inclusion aussi bien pour leurs employés que pour les passagers, et nous faisons des efforts chaque jour pour répondre aux besoins de tous les clients»: le lobby Airlines for America (A4A) justifie ainsi sa décision.

Des toilettes «all gender»

Dans les villes américaines progressistes, les toilettes ont déjà souvent fait le pas. Les restrooms all gender fleurissent. New York propose par ailleurs aussi de nouvelles options dans des documents officiels. J’en ai moi-même fait l’expérience cette semaine, en remplissant un formulaire pour obtenir ma carte d’identité new-yorkaise. Femme ou homme? A l’endroit de la fameuse case pour spécifier mon genre, on me propose deux autres options: «Vous pouvez choisir de mettre X pour désigner un sexe qui n’est ni masculin ni féminin. Vous pouvez également choisir de ne pas désigner votre sexe en sélectionnant: non désigné».

Fou? Autre actualité: le mois dernier, Pierre Davis, née avec des attributs masculins mais désormais femme, est devenue la première designer transgenre de la Fashion Week new-yorkaise. Mais ces exemples d’ouverture et de tolérance ne sont pas légion. En 2018, 26 personnes transgenres ont été tuées aux Etats-unis, selon Human Rights Campaign. Et la Cour suprême, dans un dossier qui a connu moult rebondissements, a donné raison à Donald Trump qui s’oppose à l’engagement de nouveaux transgenres dans l’armée.

Une personne déclarée «neutre»

Le cas de Jamie Shupe est par ailleurs troublant. Il/elle a été la première personne aux Etats-Unis à avoir été reconnue comme administrativement «neutre» ou «non binaire». C’était le 10 juin 2016, grâce à un juge de l’Oregon. Né homme, l’ancien sergent à l’armée s’est assez tôt senti plutôt femme, mais n’a pu affirmer sa nouvelle identité qu’après avoir quitté la carrière militaire. Pour finalement se rendre compte qu’il/elle ne voulait s’identifier à aucun des deux genres. Ni homme, ni femme, un peu des deux ou aucun des deux. Mais Jamie Shupe n’en est pas resté(e) là. Le 26 janvier, il/elle fait savoir sur son site internet, qu’il/elle ne veut plus être considéré(e) comme «neutre» et qu’IL compte reprendre son identité sexuelle originelle.

Jamie Shupe se définit désormais lui-même comme un «ex transgenre» et un «ancien individu non binaire». Un statut qu’il est le seul à avoir. Et qui ne figure encore dans aucun formulaire.

Les métros new-yorkais ont du chien

Désormais, tous les samedis, notre correspondante aux Etats-Unis nous raconte une tranche de vie américaine, l’un de ces instantanés qui résument un pays. A retrouver les samedis, à 10 heures, sur www.letemps.ch

 

On y trouve de tout. Entre le gars qui vend ses parfums à moitié périmés et asperge les femmes d’un wagon entier dans l’espoir de vendre sa camelote, les jeunes qui improvisent quelques mouvements de hip-hop, le père de famille toxico qui espère grappiller des sous ou la foldingue qui avertit, les yeux exorbités, que la fin du monde approche et qu’il vaut mieux être en paix avec Jésus, il se passe toujours quelque chose dans les métros new-yorkais. Même quand il ne s’y passe rien.

Le boom des «emotional pets»

La diversité des gens est fascinante. Les coupes de cheveux, les attitudes, les regards, aussi. Non, vraiment: les habitués ont beau pester contre les retards, les longs trajets ou les travaux qui chamboulent les lignes pendant les week-ends, passer des heures dans les subways est presque devenu un hobby pour moi. Ce concentré de vie(s) est idéal pour trouver de l’inspiration. D’ailleurs, les métros ne sont pas uniquement remplis de gentils cinglés, de paumés ou de pendulaires passifs, écouteurs aux oreilles et gros gobelet de café à la main. Ils sont aussi truffés de gens particulièrement créatifs. Et les plus imaginatifs ne sont pas toujours ceux qu’on croit. Ce sont souvent des propriétaires de chien.

Dinde, opossum ou araignée

Aux Etats-Unis, les animaux sont rois. On frise d’ailleurs souvent l’irrationnel: le boom des emotional pets engendre des abus. Sous prétexte que votre animal est d’un immense soutien psychologique, vous pouvez l’emmener assez facilement avec vous dans l’avion, et en plus gratuitement. Invoquez des troubles psys, une profonde tristesse, et hop, votre cochon préféré, celui censé vous apaiser, s’envole avec vous. Quand ce n’est pas une dinde, un opossum ou une araignée – aucun de ces exemples n’est fictif.

Lire aussi: Chéri, il y a un cochon dans l’avion

Des harnais sur le ventre

Mais revenons à nos métros new-yorkais. Pour éviter qu’ils ne se transforment en arche de Noé, les règles ont été durcies. Depuis 2017, les animaux, exceptés ceux qui ont une noble mission comme les chiens policiers, sont interdits. Sauf s’ils tiennent dans une cage ou un sac. Et c’est là où l’inventivité des New-Yorkais relève du génie: ils prennent cette petite phrase à la lettre. La taille des besaces cache-chiens n’étant pas spécifiée, ils n’hésitent pas à porter leurs amis à quatre pattes dans des sacs à dos ou sur le ventre, comme des bébés. L’autre jour, un gros bouledogue français, la langue bien pendante, avait même l’air de trouver plutôt drôle d’être, dans son harnais, collé contre sa patronne.

Sur les réseaux sociaux, des photos cocasses circulent. La palme de la malice revient à cet homme, avec un grand sac bleu Ikea à l’épaule, dans lequel il a réussi à enfiler son… immense husky. Si le tout nouveau Musée du chien qui vient d’ouvrir à Manhattan est en mal d’expositions originales, au-delà de la rétrospective des chiens de Hollywood et des chiens de présidents, il pourra, assurément, trouver de l’inspiration dans les métros. On vous l’avait dit: on y trouve vraiment de tout.

Guerre de Donald Trump contre les médias: nouveau coup de sabre

Ainsi donc, Donald Trump, en guerre contre les «Fake News» depuis le début de son mandat, vient de décider de supprimer le briefing quotidien à la Maison-Blanche destiné aux journalistes. Fini. Touché, coulé. «Bye bye», comme dirait le président lui-même.

Son argument: la majorité des journalistes sont «malhonnêtes» à son égard, plus besoin du coup de les abreuver d’informations venant de la Maison-Blanche.

Ce point presse, qui n’était d’ailleurs plus quotidien depuis un moment – le dernier remonte au 18 décembre -, est une tradition solidement ancrée depuis des décennies et  retransmis en direct à la télévision depuis la célèbre salle de presse de la «West Wing», rappelle l’AFP. C’est généralement le ou la porte-parole qui se présentait aux médias, parfois accompagné de membres de l’administration.

«La raison pour laquelle Sarah Sanders (la porte-parole de la Maison-Blanche, ndlr) ne va plus au podium est que la presse la traite de façon très impolie et que la couverture est biaisée, en particulier de la part de certains membres de la presse», a tweeté mardi Donald Trump. «Je lui ai dit de ne pas se donner la peine de continuer, le message passe quoi qu’il arrive! La plupart des médias ne nous couvriront jamais de façon honnête, d’où le terme de Fake News!».

«Ne pas se donner la peine de continuer»: est-ce véritablement un clap de fin? Quoiqu’il en soit, dans une Maison-Blanche sous chaos permanent à en croire les récits de plusieurs personnes qui y ont travaillé, Donald Trump a depuis longtemps fait son choix: Twitter. Pour court-circuiter les journalistes, atteindre directement sa base électorale et, en passant, asséner plusieurs coups aux médias. Sans filtre, direct.

Un des derniers épisodes de cette guerre présidentielle contre les médias, nous vous le racontions ici: Jim Acosta, le correspondant de CNN à la Maison-Blanche, s’était fait (temporairement) retirer son accréditation pour avoir été un peu trop insistant avec ses questions.

Donald Trump n’a visiblement pas l’intention d’enterrer la hache de guerre, alors même que la campagne présidentielle 2020 est bien lancée. Autre argument pour mettre fin au briefing quotidien qu’il juge inutile: il répond encore – brièvement – aux journalistes depuis la pelouse de la Maison-Blanche avant de s’envoler à bord de son hélicoptère pour des voyages officiels. La dernière fois, d’ailleurs, c’était pour prononcer cette phrase plutôt surprenante pour un président: «Non, je n’ai pas travaillé pour les Russes».

Donald Trump, en tout cas, réussit, il faut l’admettre, une prouesse: même en boycottant les médias, ces derniers ne parlent que de lui, réagissant souvent à chacun de ses tweets.

Dans une excellente Opinion publiée récemment dans le New York Times et intitulée «Les médias seront-ils de nouveau les complices de Donald Trump en 2020?», Frank Bruni, écrit: «Trump nous torture. Volontairement, oui; je fais allusion à la façon dont il n’arrête pas de se moquer de nous à sa manière. Et aux choix difficiles que lui, plus que ses prédécesseurs à la Maison-Blanche, nous oblige à faire. Sa demande de temps d’antenne à la télévision mardi soir (une allusion à son discours à la Nation sur le shutdown et l’impasse à propos du mur qu’il veut construire entre les Etats-Unis et le Mexique, ndlr) en était un parfait exemple: nous avons dû mettre dans la balance une demande qui avait des précédents et un président qui n’est pas à la hauteur lorsqu’il s’agit de vérité. Nous avons dû nous battre – et trouver un moyen pour y résister – contre son talent de nous utiliser comme récipients de propagande».

Pendant son discours télévisé, plusieurs grands médias se sont effectivement attelés, en direct, à faire du fact-checking, et vérifier chacune de ses assertions. Pour les remettre dans leur contexte, les nuancer ou parfois même prouver qu’elles sont fausses. Du jamais vu.

Mais Frank Bruni laisse surtout entendre qu’il faudrait s’écarter de ses tweets et prendre du recul pour mieux enquêter sur ce qui le mérite vraiment. «Nous n’avons qu’à nous sevrer de ses expectorations Twitter, qui sont un carburant si facile et divertissant pour parler – ou, plutôt, exploser – des gens», dit-il, tout en confirmant avoir lui-même goûté aux tweets.

A méditer. 

En attendant, je viens de réagir à un tweet de Donald Trump.

La guerre de Trump contre les médias n’a pas de limites (même pas une vidéo trafiquée)

Donald Trump a sorti l’artillerie lourde. Dans sa guerre contre les médias – qu’il qualifie ouvertement d’«ennemis du peuple» -, dans son effort constant de décrédibiliser les journalistes qu’il va jusqu’à rendre coupables du climat de violence politique que traversent les Etats-Unis, le président américain a franchi un pas de plus mercredi. Lors d’une hallucinante conférence de presse, il s’en est violemment pris au correspondant de CNN à la Maison Blanche, Jim Acosta, en le traitant d’«impoli» et de «terrible», après un échange houleux portant sur la caravane des migrants. Ce reporter s’est ensuite fait retirer son accréditation à la Maison Blanche. Mais ce n’est pas tout: la porte-parole Sarah Sanders a divulgué une vidéo retravaillée par le site conspirationniste Infowars, pour faire croire que le journaliste avait osé porter la main sur une collaboratrice de la Maison Blanche.

Reprenons. Mercredi, lors d’une conférence de presse qui tourne au vinaigre, Jim Acosta garde son micro pour poser des questions au président. Il refuse de se faire clouer le bec. Jeudi, il est déclaré non grata à la Maison Blanche. Son accréditation de journaliste a été suspendue «jusqu’à nouvel ordre». Il l’a annoncé lui-même sur son compte Twitter. La version de la Maison Blanche: Jim Acosta s’est montré trop insistant, il n’a pas voulu rendre le micro à une membre de l’équipe de la Maison Blanche venue le lui retirer et aurait même touché la collaboratrice. «Le président Trump croit en une presse libre (…) Nous ne tolérerons cependant jamais qu’un reporter pose sa main sur une jeune femme essayant simplement de faire son travail de stagiaire à la Maison Blanche», a tweeté Sarah Sanders, la porte-parole de Trump.

La version de Jim Acosta: «Ceci est un mensonge». La version de CNN:  «Dans son explication, la porte-parole Sarah Sanders a menti. Elle a fourni des accusations frauduleuses et cité un événement qui ne s’est jamais passé». La chaîne dénonce la suspension de l’accréditation de son journaliste et évoque une «menace pour notre démocratie». Très vite, l’Association des journalistes accrédités à la Maison Blanche monte elle aussi au créneau pour condamner ce qu’elle considère comme une réaction «disproportionnée» et «inacceptable». 

Mais ce n’est pas tout. La Maison Blanche, en l’occurrence Sarah Sanders, qui en est la porte-parole officielle, diffuse une vidéo de la séquence, pour prouver que Jim Acosta s’en est bien pris à la collaboratrice. Très vite, des internautes et journalistes s’aperçoivent que la vidéo est truquée. Il s’agit d’un montage fait par des gens liés à Infowars, un site proche de l’alt-right et banni notamment de YouTube et d’autres réseaux sociaux. 

Que la Maison-Blanche tente de faire passer Jim Acosta pour un personnage agressif envers les femmes est lamentable. Mais qu’elle divulgue ensuite une vidéo retravaillée par un groupe plus que trouble l’est bien davantage. Tout a été fait – y compris l’augmentation de la vitesse – pour faire croire que le reporter a eu un geste violent envers la jeune femme. Regardez bien la vraie vidéo. La collaboratrice de la Maison Blanche tente à trois reprises de lui arracher son micro. Déterminé à répondre à Trump et à exercer son travail de journaliste, Jim Acosta, connu pour son caractère frondeur et un peu showman  – il n’a d’ailleurs pas que des amis dans la profession – lui résiste. Forcément, à un moment donné, leurs bras se touchent. Mais bien que dans un état d’excitation pour réagir aux attaques de Trump et obtenir des réponses, Jim Acosta s’excuse auprès d’elle. Ce son n’apparaît bien évidemment pas dans la vidéo truquée.

Cette histoire de bras est surtout là pour cacher le vrai problème: aux Etats-Unis, la liberté de la presse est mise à mal. Et elle l’est essentiellement en raison des attaques constantes du président. En affirmant vouloir supprimer le droit du sol, pourtant protégé par le Deuxième amendement, Trump avait déjà démontré qu’il semblait peu se soucier de la Constitution américaine. Ou alors – accordons-lui le bénéfice du doute – qu’il semble du moins peu se soucier de ce qu’elle contient. Faut-il lui rappeler que la liberté de la presse figure clairement dans le Premier amendement? Voici d’ailleurs ce que stipule le texte: «Le Congrès n’adoptera aucune loi relative à l’établissement d’une religion, ou à l’interdiction de son libre exercice; ou pour limiter la liberté d’expression, de la presse ou le droit des citoyens de se réunir pacifiquement ou d’adresser au Gouvernement des pétitions pour obtenir réparations des torts subis.»

Donald Trump et Jim Acosta n’en s’ont pas à leurs premiers échanges vifs. Le président s’en est aussi pris mercredi à une journaliste noire, dont il qualifié une question de «raciste» – elle l’interrogeait sur sa rhétorique nationaliste -, et a agressé verbalement d’autres confrères. Quant aux mots «Fake news» régulièrement balancés sur son compte Twitter pour qualifier les médias, on ne les compte même plus tellement ils sont nombreux. Jim Acosta est d’ailleurs le tout premier à en avoir été affublé. Menacé, il a été vu récemment à des meetings accompagné d’un garde du corps. C’est préoccupant.

Qui veut verser de l’argent à Michael Cohen?

Alors que Michael Cohen, l’ex-avocat de Donald Trump, fait de plus en plus vaciller le président des Etats-Unis, voilà que son propre avocat, Lanny Davis, se lance dans une récolte de fonds en son nom. Oui, vous avez bien lu: une RECOLTE DE FONDS.

Résumons: Michael Cohen (photo: Getty Images), coriace avocat dit le «pitbull», celui qui jusqu’à il y a peu assurait être prêt à «prendre une balle pour Donald Trump», a longtemps brassé des centaines de milliers de dollars. C’est lui qui a fait des virements de 130 000 et 150 000 dollars à une actrice porno, Stormy Daniels, ainsi qu’à une Playmate, pendant la campagne présidentielle de 2016, afin qu’elles cessent de se répandre en détails sur leur supposée liaison avec Donald Trump. Des montants que le président a par la suite admis avoir remboursés.

Mardi, l’homme qui porte des vestes en cuir d’autruche à 15 000 dollars, celui qui se royaume dans de luxueux appartements de Manhattan, le roi des stratégies d’intimidation pour attaquer ses adversaires et défendre ses clients, est passé à table. Il a plaidé coupable pour des infractions bancaires et fiscales et admet avoir violé des règles de financement électoral, «à la demande du candidat Trump». Sur ce dernier point, il accuse ni plus ni moins Donald Trump de délit.

C’est ce Michael Cohen là qui cherche aujourd’hui des bonnes âmes pour lui verser de l’argent… afin qu’il puisse payer ses frais d’avocat. Regardez plutôt ce tweet de Lanny Davis, le principal intéressé:

Oui, Michael Cohen veut tout déballer, et pourrait révéler des informations intéressantes pour le procureur spécial Robert Mueller en charge de l’enquête sur l’ingérence russe dans la présidentielle de 2016 et l’éventuelle collusion avec l’équipe de Trump. Oui, il est bien déterminé à «dire toute la vérité». Mais cela a un prix: 500 000 dollars. En cliquant sur le site de Go Fund Me que Lanny Davis glisse discrètement, en passant, à la fin de son tweet, au nom d’un «Michael Cohen Truth Fund» créé le 21 août, on s’aperçoit que plus de 2400 personnes ont déjà eu pitié de Michael Cohen. Ainsi va l’Amérique.

La punk attitude de Melania Trump

Melania Trump était presque portée disparue ces derniers temps, la voilà qui a fait une apparition très remarquée, jeudi. Depuis, tout le monde ne parle plus que de ça: de sa veste kaki Zara à 39 dollars, avec l’inscription: «Je m’en fiche complètement, et vous?». Erreur crasse? Provocation choquante? Stratégie diabolique pour détourner l’attention des drames de migrants aux frontières? Ou plutôt violent pied de nez à son mari, empêtré dans des soupçons de relations extraconjugales? Et si Melania cherchait à assumer un côté rebelle, punk? Deux jours plus tard, les théories les plus folles continuent de faire surface. Mais ne cherchez pas: les interprétations sont multiples et seule la First Lady sait vraiment ce que lui est passé par la tête. Du moins, on l’espère.

Elle se sait scrutée à chacun de ses déplacements, son accoutrement – comme ses talons aiguilles pour aller voir des victimes d’ouragan au Texas – faisant l’objet de nombreux commentaires. Lors d’un voyage en Sicile, elle avait par exemple créé la polémique en portant une veste Dolce e Gabbana à 51 000 euros. Donc la théorie du malheureux «hasard», personne n’y croit. C’est bien le contexte qui choque particulièrement: elle a porté cette veste au moment d’embarquer pour le Texas, où elle devait visiter un centre pour enfants clandestins. Ceci, alors que son mari, conspué pour sa politique barbare de séparation des familles entrées illégalement aux Etats-Unis, a dû faire volte-face. En se rendant à la frontière, Melania avait donc pour mission d’offrir un peu de compassion. Feintée? Probablement pas. De l’aveu du président américain lui-même, Melania aurait pesé dans sa décision de ne plus séparer les familles. Elle s’est publiquement distancée de ces pratiques, en appelant à gouverner les Etats-Unis «avec le coeur».

Mais alors pourquoi cette veste, qui a été jusqu’à éclipser la raison de son voyage, même si elle a pris soin de ne pas la porter pendant la visite du centre? Etait-ce une manière de relativiser ce qui pouvait apparaître comme une opposition frontale à la politique de son mari? Ou plutôt une réponse aux médias qui ont osé qualifier son déplacement de «surréaliste», et qui récemment se sont adonnés à toutes sortes de théories pour expliquer son «absence» de la scène publique? La porte-parole de Melania Trump assure qu’il n’y a pas de «message caché». Donald Trump, lui, – il l’a dit sur Twitter – évoque un pied de nez aux «fake news». A propos de quoi? Il ne le précise pas. «Melania a appris à quel point ils sont malhonnêtes et elle n’en a vraiment plus rien à faire», a posté le président. Sa femme a dû apprécier que son mari parle en son nom…

Quelle que soit sa motivation, le choix de la veste reste cruel, juge le Washington Post: Zara a dû présenter des excuses et payer des amendes pour avoir fait travailler des enfants en Amérique du Sud. Citée par l’AFP, Jeanne Zaino, professeure de sciences politiques au Iona College de New York, estime surtout que Melania Trump a cherché à revendiquer son indépendance, face aux médias et à l’opinion publique. Une manière de dire: «Vous pouvez penser ce que vous voulez, je sais ce que je fais», et de montrer que ce déplacement au Texas, c’est elle qui l’a voulu. Elle a d’ailleurs remis sa veste à son retour à Washington, alors que ses conseillers ont certainement dû lui dire que les réseaux sociaux commençaient à sérieusement s’emballer. Sans, apparemment se soucier, du lien qui pouvait être fait avec les enfants placés dans des sortes de cages.

«Elle est plus proche des Premières dames des séries télé comme «House of Cards» que des Premières dames traditionnelles américaines… Elle est vraiment fascinante», précise, toujours à l’AFP, Jeanne Zaino. Ce que pense Melania Trump de toute cette polémique vestimentaire? Elle s’en fiche probablement complètement. Et vous?

Aux Etats-Unis, la provocation par les armes

Des fusils d’assaut AR-15 disponibles en libre-service à Chicago? Plutôt que d’y décrocher son vélo, on y prend son semi-automatique. Et advienne que pourra. Les images de ces fusils à crosse bleue sur bornes, dans un pays où les armes à feu font des ravages et où le président pense qu’il serait utile d’armer les enseignants, sont frénétiquement partagées sur les réseaux sociaux. Ah oui, juste une précision: il ne s’agit pour l’instant que d’une installation artistique, avec des fusils fictifs.  Le «Metro Gun Share Program» émane notamment du Brady Center, une association qui lutte contre la violence armée. Mais avouez que vous y avez cru pendant quelques secondes. D’ailleurs, en janvier 2015, le journal satirique The Onion y avait déjà songé

La provocation par les armes, un autre y a pensé: le comédien Donald Glover, alias Childish Gambino quand il se présente sous ses traits de rappeur. Lui aussi dénonce la facilité avec laquelle les Américains peuvent s’acheter des armes, au nom du sacro-saint Deuxième amendement de la Constitution. Son clip «This is America» fait fureur.

Donald Glover s’y contorsionne, en singeant l’Amérique raciste, violente et consumériste. Childish Gambino y montre ses talents de danseur dont certaines poses renvoient à une caricature du personnage de Jim Crow, qui a donné son nom aux règlements racistes promulgués entre 1876 et 1964 dans certains Etats du Sud. Comme le «Jumping Jim Crow» – un Blanc qui s’est noirci le visage pour imiter un esclave -, il se dandine,  se déplace comme une marionnette, roule les yeux et exagère son sourire. Les clichés du Blanc qui se moque du Noir. 

Surtout, dans son clip, Donald Glover recourt à deux reprises à une arme de guerre. Il tire d’abord sur un homme encagoulé. Puis, dézingue un choeur de gospel. Une allusion à la tuerie dans l’église méthodiste de Charleston du 17 juin 2015. Les symboles sont si nombreux, que les médias américains n’en finissent plus d’interpréter la vidéo.

Donald Glover est devenu un peu l’anti Kanye West, ce rappeur qui ne cache pas soutenir Donald Trump. Et qui a déclenché une polémique il y a quelques jours en tenant des propos obscènes concernant l’esclavage (il a parlé de «choix»).  «Bien sûr, je sais que les esclaves n’ont pas été enchaînés et embarqués sur des bateaux de leur propre chef. Je voulais dire que le fait d’être restés dans cet état alors que nous étions plus nombreux signifie que nous étions mentalement esclaves», a-t-il tenté de se justifier sur Twitter. Il lui reste toutefois un point commun avec Childish Gambino: lui aussi se dit anti-armes. Kanye West s’est du moins montré à Washington lors de la grande marche organisée par les jeunes rescapés de la fusillade Parkland.

James Comey et ses six détracteurs à pancartes à New York

Mercredi soir, James Comey, le patron du FBI limogé par Donald Trump, était à New York pour une étape de son marathon de la vengeance, dans la libraire Barnes and Noble, à Union Square. Il était attendu pour parler de son livre A Higher Loyalty: Truth, Lies, and Leadership (Mensonges et vérités, pour l’édition française), lui qui vient de comparer le président américain à un «chef mafieux», «menteur» et «égocentrique». Le 4e étage était bloqué pour l’occasion, pour des raisons de sécurité, et ne pouvaient y accéder que ceux qui avaient obtenu des heures plus tôt un petit bracelet en faisant la queue pour acheter le livre. Mais le spectacle était surtout dehors. Une poignée de supporters de Donald Trump anti-Comey était venus faire un peu d’animation, sous la surveillance de policiers trois fois plus nombreux qu’eux.

Il y avait une petite femme silencieuse, un bonnet rouge «USA» sur le crâne, avec une pancarte «Women for Trump», un gaillard bien plus bavard, qui secouait un immense drapeau «Trump 2020», un vieux Monsieur avec une affiche «Jail Comey». Puis deux femmes sont arrivées, hurlant des propos incompréhensibles, mêlant le «traître Comey» à des histoires de pédophilie et de trafics d’enfants. «Lucifer se chargera de tout. Dieu est au-dessus de nous, ne l’oubliez pas!», tonne l’une d’elle. Une autre femme les a rejoint, affichant fièrement le logo de la NRA, le lobby des armes.

Parmi ces manifestants, que les policiers ont très vite contenus en les encerclant de barricades, un homme se démarquait. Un jeune gars aux allures de faux nabab qui se croit irrésistible, chaussures pointues et lunettes mangeant la moitié de son visage. Accroché à son selfie stick, il commentait la petite manifestation en se pavanant et espérant qu’on l’observe. C’est Jovanni Val, dit «Jovi Val», dont le compte Twitter a été suspendu. Jovi Val s’est notamment répandu en juillet sur les réseaux sociaux après avoir été agressé lors d’une fête organisée par Milo Yiannopoulos, exhubérant repésentant de l’Alt-right, qui a été rédacteur du site d’extrême droite Breitbart News, la plateforme du controversé Steve Bannon.

Ces trumpistes-là avaient tout prévu pour faire parler d’eux et divulguer rapidement des bribes de leur mobilisation sur les réseaux sociaux. Certains ont joué la provocation et ont eu quelques échanges vifs avec les passants. Une vieille dame distinguée passe devant eux en leur faisant un immense doigt d’honneur. «Ils sont si peu nombreux! J’ai presque pitié d’eux, je devrais rejoindre leur groupe avec une pancarte «A bas les Noirs!», ironise une avocate afro-américaine. «Ces gens sont payés pour faire ça…», glisse une retraitée. Elle lève les yeux au ciel.

Amusés et moqueurs: c’était bien l’attitude des New-Yorkais qui passaient à ce moment-là du côté de Union Square. Il faut dire que ce petit groupe parqué comme du bétail derrière des barrières donnait une curieuse impression. Surtout, les New-Yorkais sont peu sensibles à leurs agitations: près de 95% ont voté en faveur de Hillary Clinton le 8 novembre 2016. «Non, mais regardez-les! Ne sont-ils pas risibles?», lance une jeune femme, qui s’est arrêtée quelques minutes pour les observer. Comme d’autres, elle s’est crue au spectacle. Il ne manquait que le pop-corn.

Payés ou pas, pendant que ces anti-Comey s’égosillaient dehors à coups de «Lock him up!» sous l’oeil impassible des policiers, l’ex-patron du FBI est parvenu à entrer discrètement dans la librairie. Par une porte de secours.