Penser la terreur, quinze ans plus tard

La philosophe new-yorkaise Giovanna Borradori réussira un coup de génie pour penser et dire le «9/11», les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. Elle saisit l’occasion d’interviewer rapidement à New-York ses collègues Jacques Derrida et Jürgen Habermas, lors de rencontres déjà agendées auparavant, et en fait un ouvrage publié en 2003. Philosophy in a time of terror – Philosophie pour un temps de terreur – est resté mon regard de référence sur ces événements, précisément parce que les trois voix qui y discutent le font avec leurs émotions, sans chercher à rejoindre un impossible espace neutre, mais sans cesser non plus de penser, à chaque instant.

Oeuvre d'art sur le 9/11 (12.04.03); auteur: Robert Schnitzler; CC BY-SA 3.0, wikicommons
Oeuvre d’art sur le 9/11 (12.04.03); auteur: Robert Schnitzler; CC BY-SA 3.0, wikicommons

D’abord cette remarque aussi simple que judicieuse d’Habermas: l’ampleur de l’événement se mesure au fait que chacun se souvient de ce qu’il faisait à ce moment-là (p. 26). Cela fonctionne-t-il pour vous? Beaucoup de personnes m’ont confirmé se souvenir absolument du cadre et de l’instant où ils ont appris la nouvelle. J’étais occupée pour ma part à aller chercher deux de mes enfants à l’école, la troisième en poussette. Dans la rue ensoleillée d’un paisible bourg vaudois, j’ai rencontré un garçon d’une dizaine d’années qui courait en criant la nouvelle de l’attentat. Nous étions presque dix heures plus tard. C’était un autre temps, un autre monde, tout allait plus lentement: on le réalise à voir, dans le flash spécial de la TSR, une assistante amener une feuille de papier après l’autre, sans doute avec les dernières infos, au journaliste Xavier Colin. Pas d’écran virtuel devant lui, juste du papier.

Absorbée dans mes tâches familiales, je n’ai découvert les images des attentats que le lendemain, je crois. Peut-être ce décalage né de ma vie concrète avait-il contribué à me faire sentir d’entrée en opposition à cette autre déclaration d’Habermas: «Le 11 septembre pourrait peut-être être appelé le premier événement historique mondial au sens strict: l’impact, l’explosion et le lent écroulement […] ont littéralement pris place devant ‘le témoignage oculaire universel’ (the universal eyewitness) d’un public global» (p. 28). De fait, cette impression très «fin de millénaire» d’une télévision qui se fait oeil universel a très vite été reconfigurée par l’avènement des réseaux sociaux, démultipliant les points de vue, et donnant à voir ce qu’on ne voyait pas. Nous n’en étions pas encore là en 2001.

Reste en deuxième partie d’ouvrage l’appel passionné de Jaques Derrida à l’hospitalité  inconditionnelle plutôt qu’à la tolérance, dont on a fait des maisons, précise-t-il (p. 128). Quinze ans plus tard, il faut continuer à oser lever le regard vers le sommet des tours et vers l’hospitalité inconditionnelle. Même si depuis 2001, et au cours des quinze dernières années, toutes les conditions ont été réunies pour que nous ayons de quoi écrire un deuxième tome, qu’on pourrait nommer Theology in a time of terror. Des volontaires pour les interviews?

Renverser son point de vue sur le monde? Une question de temps

Un article récent de la RTS a rappelé un projet mené par la Haute Ecole des Arts de Berne (HKB) en 2012-2013, «View points. The World in Perspective». Dans ce projet, un site simple mais efficace vous permet de choisir une entrée pour vous entraîner à voir le monde autrement qu’avec l’Europe au centre. On se prend vite au jeu de ces mondes qu’on peut faire varier à l’infini, sauvegarder sur son ordinateur ou partager sur Facebook.

http://worldmapgenerator.com, projet HKB
http://worldmapgenerator.com, projet HKB

A faire le monde autrement, on pourrait espérer libérer nos esprits des limites imposées par la cartographie occidentale moderne, qui a créé des «positions sans identité» selon les termes de Gayatri Chakravorty Spivak [1]. Daniel Rosenberg and Anthony Gratton ont fait une critique similaire des chronologies qui, depuis 250 ans à peine, ont formaté nos représentations du temps et de l’histoire [2]. La culture digitale, avec sa diversité d’instruments souvent ludiques, va-t-elle permettre l’émergence de la diversité des mondes, ou tout au moins de la diversité de nos représentations du monde?

A lire l’enthousiaste compte-rendu par Carole Kouassi de l’invention d’un «téléphone sans fil, sans carte SIM et plus important encore, sans crédit» par Simon Petrus, Namibien de 19 ans, on se prend presque à croire qu’avec peu de choses, on pourrait renverser jusqu’à l’égalité des chances dans ce monde, qui sait. L’annonce de cette invention m’a rappelé qu’en 2008, un jeune Texan, Zacary Brown, avait gagné 20’000$ de la fondation Rockefeller pour construire un prototype de routeur solaire sans fil, dans le cadre d’un challenge InnoCentive, à destination d’une région en Inde. Le projet avait enthousiasmé Michael Nielsen qui y consacrait tout un passage dans son ouvrage Reinventing Discovery [3]. Que s’est-il passé depuis? Zacary Brown a fait ce à quoi il s’était engagé, et créé deux prototypes de routeurs solaires sans fil, prêts à être testés. Mais je n’ai pas trouvé plus d’information passé ce stade. L’outil a-t-il été efficace? Et si oui, où est la firme qui s’en est emparée et a recouvert les bidonvilles, d’Inde ou d’ailleurs, du précieux instrument? On attend de voir, tout comme pour ce téléphone sans crédit ni opérateur. Le point de vue occidento-centré, qu’il soit cartographique ou économique, ne laisse pas si aisément que cela renverser. A moins que nous n’ayons d’autre raisons plus impératives que les cartes de l’HKB pour devoir nous rendre compte que la culture occidentale n’est plus le centre du monde.

[1] Haring Yan et Gayatri Chakravorty Spivak, “Position without Iden­tity: An Interview with Gayatri Chakravorty Spivak”, Positions: East Asia Cultures Critique 15 (2007/2), pp. 429­448; ici p. 430-431.

[2] Daniel Rosenberg et Anthony Grafton, Cartographies of Time. A His­tory of the Timeline, New York, Princeton Architectural Press, 2010; notamment p. 14.

[3] Michael Nielsen, Reinventing Discovery: the New Era of Networked Science, Princeton, N.J.: Princeton University Press, 2012; kindle 320-355.

Automatisation, subalternes et for intérieur

Dans le flou des informations diverses nous arrivant de Rio, le Washington Post signale “qu’il utilisera des robots pour écrire des récits sur les Jeux Olympiques”. Et ce depuis le 6 août, devenu D-day de l’automatisation journalistique olympique. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes: les “journalistes humains” (on se réjouit de la précision) pourront “travailler à des tâches plus intéressantes et complexes”, alors que se rédigent des comptes-rendus automatiques de scores et résultats. Et le responsable des projets digitaux du journal d’affirmer qu’on ne cherche pas à remplacer les reporters, mais “à les libérer”.

Reviennent alors en tête de nombreux récits de science-fiction, à commencer par le célèbre Littératron de Roger Escarpit (1964) qui racontait, déjà, la machine à écrire des textes. Ironie des situations, un véritable Littératron sera créé au début de notre millénaire par Isabelle Audras et Jean-Gabriel Ganascia, sous la forme analytique d’un logiciel textuel prompt à “extraire automatiquement des motifs syntaxiques à partir de textes écrits en langage naturel”. Le chercheur français m’a attesté de vive voix ne pas avoir consciemment repris le nom du Littératron d’Escarpit. De quoi donner envie de relire le roman, pour nous interroger sur la manière dont une culture peut tous nous imprégner, plus ou moins consciemment.

Gayatri Chakravorty Spivak au Goldsmiths College; CC BY-SA 3.0; auteur: Shih-Lun Chang
Gayatri Chakravorty Spivak au Goldsmiths College; CC BY-SA 3.0; auteur: Shih-Lun Chang

Dans le Littératron (le roman donc) domine la critique féroce des élites quelles qu’elles soient, littéraires, militaires, économiques ou académiques. Je ne crois pas que l’automatisation provoque d’elle-même une somnolence intellectuelle qui conduirait de facto à devenir des “subalternes”, selon le terme mis en scène par Antonio Gramsci. L’auteure indienne Gayatri Chakravorty Spivak, faisant mémoire de Gramsci et Jacques Derrida, nous invite à cultiver une “familiarité critique”, une critical intimacy, avec ce à quoi nous voulons précisément résister.

On nous veut “heureux humains” libérés par l’automatisation? Qu’à cela ne tienne: à nous de cultiver une familiarité critique à ces conditions, au sein-même de ce nouveau bonheur concocté pour nous. En rendant robuste ce qui nous constitue à l’intime: le for intérieur.

 

 

«Mais par quel corps on commence ?». Des carnages en parallèle

«Mais par quel corps on commence ?» s’écrie Francesco, pompier de Syracuse, au moment d’entamer la tâche impensable. Avec son collègue il doit commencer à collecter les restes des 500 corps sénégalais encastrés dans un navire qui a sombré au large de la Sicile, et que les autorités italiennes ont décidé de remonter des eaux. Le Grand Format RTS du 22 juillet nous explique que les motivations sont multiples à l’origine d’une telle opération, menée sur 12 jours, 24 heures sur 24, et qui a déjà coûté dix millions : la scientifique de service nous fait bien comprendre l’importance de ce qui va être une base de donnée unique au monde. Mais la douleur des familles motivent les gestes de la plupart.

La RTS a eu le courage de glisser au début du reportage deux photos des corps dans le navire, prises par un anonyme : vous les voyez, et votre cerveau immédiatement croit voir des images couleur de Nuit et Brouillard (1956). Cette impression, aussi fulgurante que violente, est confirmée peu après par les commentaires des pompiers qui comparent ce qu’ils ont découvert aux charniers des camps de concentration.

Max Slevogt: Einfahrt in den Hafen von Syrakus, 1914, domaine public
Max Slevogt: Arrivée dans le port de Syracuse, 1914, domaine public, wikicommons

Dans cet été de plus en plus rouge, il est sans doute urgent de se demander «par quels corps on commence», car cette question relie de manière incisive nos divers désarrois suscités par des charniers résultants de folies meurtrières disjointes : charniers des vaisseaux naufragés, charniers des attentats terroristes, ou des folies meurtrières individuelles, ou encore charniers des violences militaires. Dans notre mémoire collective, les amas de corps sur sol européen commencent à s’entasser, à s’inscruster, au risque de nous faire oublier les monceaux des dépouilles de ceux qui rêvaient d’y venir, dans cette Europe. Alors qu’il est encore impossible de commencer à comprendre ce qui nous arrive, en Europe et au seuil de l’Europe, je saisis la question de Francesco comme une invitation urgente à ne détourner les yeux d’aucun de ces carnages en parallèle, jusqu’aux tréfonds de la câle du navire sénégalais. C’est là que les pompiers de Syracuse ont commencé pour nous.

Vous avez dit «dématérialisation»? Diagnostic d’une panne culturelle

Soupir. Un article du Temps, par ailleurs probant, associe une fois encore la culture digitale et le cloud à la dématérialisation: «Pour les «digital natives», la voiture n’est plus synonyme de liberté et dans leur Cloud les suivent, aux quatre coins du monde, leurs objets dématérialisés» (Aïna Skjellaug, 25.06.16). Cette association est si courante, si envahissante, qu’elle n’est plus un refrain, mais une rengaine usée.

© CC BY 2.0: auteur: Yoichi Ochiai / University of Tsukuba, DNG
© CC BY 2.0: auteur: Yoichi Ochiai / University of Tsukuba, DNG

Les meilleurs s’y vouent: l’Ecole Nationale des Chartres offre une formation continue intitulée «Dématérialisation et fiabilité numérique», liant cette impression de sortie de la matérialité à un sentiment de défiance. Du côté des universités suisses, on a fait une étude sur la «dématérialisation des diplômes» (2014) – entendez leur numérisation – qui elle-même s’appuie sur une évaluation juridique intitulée «Dématérialisation et archivage probant. Des documents électroniques dans le contexte juridique suisse» (2011). Et même la jeune association francophone en Humanités Digitales, Humanistica, estime que son assemblée 2016, qui a regroupé des membres principalement présents online, a fait une «expérience originale de dématérialisation»!

Pendant pas mal de temps, j’ai usé moi aussi de ce vocable, et à voir ce raz-de-marée «dématérialisant», il est peut-être totalement illusoire de vouloir attirer l’attention sur ce que les anglo-saxons qualifieraient si adéquatement de misconception, un «concevoir fallacieux». En effet, rien ne nous assigne plus à la résidence du matériel que la digitalité: qui ne s’est pas escrimé à faire mettre ses données sur un site? qui n’a pas constaté que c’est le jour où on est inscrit dans le système informatique qu’on est entré dans l’entreprise? et que dire des études biologiques qui commencent à montrer que l’usage du smartphone interagit avec notre cerveau, pour le meilleur ou le pire ? Sans oublier, bien sûr, l’impact écologique de ce beau monde numérique.

Câble, carbonne, électricité: c’est en fait une hyper-matérialité que nous fuyons à chaque fois que nous la qualifions de «dématérialisée». Tel ce cloud qui de manière paradoxale nous fait situer au ciel ce qui conditionne si drastiquement notre vie terrestre. Osons un diagnostic: nous faisons ici l’expérience d’une panne culturelle. D’une impossibilité à voir et à penser cette matérialité différente dans laquelle nous baignons désormais. Où on peut même toucher des images, des hologrammes.

Cette panne culturelle va sans doute encore durer, d’ici qu’on arrive à la reconnaître et à l’apprivoiser. L’un de ses ressorts importants me paraît être la provocation faite à nos corps mêmes par les nouvelles technologies. S’il est encore charmant de pouvoir toucher du bout du doigt une fée en hologramme, «nous nous bouchons les oreilles et nous nous voilons les yeux», comme chantait Brel, lorsqu’il s’agit de faire face à cette nouvelle matérialité en cours de réalisation: le projet du génome humain synthétique. Sortir de la panne culturelle cristallisée par le terme de «dématérialisation» impliquera de faire face à cette matérialité synthétique qui projette de s’inviter coeur même de notre code humain. Un nouveau chapitre s’ouvre: «Des matérialisations».

 

En complément, à lire/écouter/parcourir, un eTalk: Claire Clivaz, «Mais où est le corps? L’Homme augmenté comme lieu des Humanities Digitales», dans Philippe Bornet, Claire Clivaz, Nicole Durisch Gauthier et Étienne Honoré (éd.), L’Homme Augmenté, Lausanne: VITAL-DH/Swiss Institute of Bioinformatics, 2015, http://etalk2.vital-it.ch/?dir=Clivaz; 34min13

Vidéo de démonstration d’un eTalk (2min27).

«Il n’y a plus ni homme, ni femme» (1er s. ap. JC) : commémorer la fragilité du 1er juillet 1996

La date de 1981, je la connaissais bien : l’inscription dans la loi suisse de l’égalité entre hommes et femmes. Mais ce n’est qu’à l’occasion des manifestations prévues pour ce mardi 14 juin à l’Université de Lausanne que j’ai réalisé que cette loi n’était entrée en vigueur que 15 ans plus tard, le 1er juillet 1996. Cette toute petite vingtaine d’années me paraît aujourd’hui d’une fragilité déconcertante. Car rien ne semble acquis d’un rapport harmonieux entre les genres, quels qu’ils soient.

Domaine public; auteur: Mutxamel (wikicommons)
Domaine public; auteur: Mutxamel (wikicommons)

L’impensable, en effet, se produit. On a appris le 5 juin dernier que le Synode luthérien de Lettonie avait décidé de mettre fin à l’ordination des femmes pasteurs, inaugurée dans cette Eglise en 1975. De fait, 30 Eglises luthériennes sur 145 ont aboli la possibilité d’ordonner des femmes pasteurs, apprend-t-on dans un article de Protestinter qui précise qu’à l’occasion de la discussion en Lettonie, des théologiennes ont «été violemment insultées par des pasteurs sur leur site web, si bien que les commentaires ont dû être désactivés». Du côté de Bâle, on a failli accepter qu’on ne serre plus la main d’une femme en raison de son genre. Et nous tremblons de la tuerie de ce week-end dans une discothèque gay d’Orlando sous revendication d’extrêmisme religieux. Oppression des femmes et des minorités sexuelles se nourrissent souvent des mêmes discours.

Et pourtant dans ma mémoire culturelle résonnent avec obstination ces mots bibliques, sous le style de l’apôtre Paul qui plus est: «en Christ, il n’y a plus ni homme, ni femme» (Lettres aux Galates 3,28). Des femmes courageuses s’inspireront de cette parole jusqu’au 4ème siècle pour former une église minoritaire avec des femmes prêtres et évêques, raconte – courroucé – le père de l’Eglise Epiphane (voir son ouvrage Panarion 2,1-3). Mais l’évêque luthérien de Lettonie avance en 2016 d’autres passages du même apôtre Paul pour interdire aux femmes la prise de parole ministérielle. Le religieux entretient de mémoire millénaire des relations bien souvent désolantes avec les questions de genre, encore que certaines avancées demeurent possibles, comme le rite pour couples partenariés voté à la quasi unanimité par le Synode de l’Eglise évangélique réformée vaudoise en 2012 et 2013.

Si tout est à repenser et à fonder sur de nouvelles bases dans les rapports de genre, c’est qu’il aura fallu deux générations pour prendre la pleine mesure des transformations provoquées par ce tournant décisif : l’invention de la pillule contraceptive dans les années 50. La possibilité de dissocier la sexualité de la procréation, et de pouvoir envisager la vie de couple sans enfants, redistribuent les cartes des rapports entre individus. Jusqu’à l’imposition individuelle qu’on commence enfin à discuter. L’heure est à l’alliance entre individus autonomes pour vivre le couple : c’est de là que pourra peut-être naître la complète mise en oeuvre de l’égalité. Ce n’est que depuis le 1er juillet 1996 que les filles naissent vraiment libres et autonomes dans notre pays, sans encore qu’on leur garantisse un salaire égal à conditions égales. Elève Helvétie, contrôle d’études genre 2016 : se donne de la peine et en a.

Internet avec ou sans majuscule, ou nos fantasmes d’omniprésence

Le 1er juin dernier, l’Associated Press Stylebook, «bible grammaticale et linguistique pour les journalistes américains», a fait perdre sa majuscule à Internet. Tout l’intérêt de cette évolution orthographique est d’observer les différentes raisons qui sont avancées pour s’y opposer ou la motiver. Bob Waymann, expert chez Google, rappelle que la majuscule permettait de le différencier des autres sortes d’internet, mais l’usage est désuet justement.

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Deux galaxies de l’univers primitif. European Southern Observatory (ESO) CC BY 4.0, wikicommons

Dans le camp des pour, Thomas Kent, éditeur de l’Associated Press, s’enthousiasme dans le New York Times du fait qu’internet, pour les jeunes, serait «comme l’eau». Inquiétante comparaison qui ne semble pas concevoir une seconde qu’on puisse être privé de l’un ou de l’autre. Pour l’éditeur, la majuscule impliquait aussi qu’on perçoive internet comme «un lieu physique avec un nom propre», alors qu’il n’y a pas «beaucoup de personnes qui le voient encore ainsi». Si pour Kent la perte de la majuscule à internet en dit l’omniprésence jusqu’à sa capacité fantastmée de se dédouanner des limites des lieux physiques, il y a de quoi rester songeur.

Et ce d’autant plus que des arguments de toute-puissance peuvent aussi bien se retrouver sous la plume de ceux qui défendent une majuscule à l’Internet, tel Paul Matthias qui disait dans un interview en 2015 qu’«Internet désigne plusieurs réseaux comme l’Univers désigne plusieurs galaxies. Dans ce cas, pourquoi retirer l’article ? On devrait écrire – et dire – “l’Internet” et doubler la majuscule d’un déterminant». Et Matthias de conclure : « C’est drôle, il n’y a qu’un mot en français où l’on utilise une majuscule et pas de déterminant sans que ce soit véritablement un nom propre : c’est “Dieu”».

Décidément, la culture française ne se remet pas du choix de traduction de computer en «ordinateur» par le professeur de Sorbonne Jacques Perret, justifié théologiquement, voire cléricalement dans cette lettre au président d’IBM en 1955: «Que diriez-vous d’ordinateur? C’est un mot correctement formé, qui se trouve même dans le Littré comme adjectif désignant Dieu qui met de l’ordre dans le monde. Un mot de ce genre a l’avantage de donner aisément un verbe ordiner, un nom d’action ordination».

Pourquoi les chinois foncent sur la reconnaissance vocale

Rien de nouveau sous le soleil, pourrait-on penser à lire le titre de ce blog. On le sait, les chinois font tout très vite (et moins bien, espère-t-on toujours secrètement), alors pourquoi pas aussi la reconnaissance vocale!

En décembre dernier, la célèbre MIT Technology Review proclamait en tous cas que Baidu, compagnie leader en recherche sur l’Internet en Chine, avait développé «un système vocal qui peut reconnaître le discours anglais et mandarin mieux que les personnes, dans certains cas». Le nouveau système repose entièrement sur la capacité d’apprentissage en profondeur de la machine (“deep learning”) : elle a appris à reconnaître les mots en écoutant des milliers d’heures de transcriptions audio, comme un petit enfant, a-t-on envie d’ajouter.

Mais l’intriguant de cette course en avant repose sur ce qui la motive: les innombrables sinogrammes du mandarin sont impossibles à transmettre rapidement sur clavier, et les chinois rechignent à utiliser le système phonétique d’équivalence entre les caractères latins et le mandarin. Culture digitale aidant, l’oralité se fait ici plus efficace que l’écrit, si elle débouche sur une reconnaissance vocale effective.

Il conviendrait de prendre le temps de mesurer les implications gargantuesques d’un temps où l’oral pourrait sérieusement reprendre la main sur l’écrit, en provocant un renversement de l’équation pouvoir-savoir au sein de populations qu’on nomme “illettrées”. Verra-t-on un jour à nouveau en occident, comme dans l’Antiquité et jusqu’au 18ème siècle, une proportion plus importante de lecteurs que de personnes sachant lire et écrire ? La question se fait chaque jour moins farfelue.

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Stèle syriaco-chinoise, Baghdad, 781; domaine public; auteur du dessin: Henri Havret, 1895; wikicommons

Mais l’enthousiasme de Baidu nous campe en premier lieu dans le face à face Orient-Occident, comme l’explique avec enthousiasme Andrew Ng, brillant chercheur de Stanford aujourd’hui directeur scientifique de l’entreprise chinoise: «historiquement, on a vu le chinois et l’anglais comme deux langages totalement différentes… les algorithmes d’apprentissage sont maintenant si généraux que vous pouvez simplement apprendre». Aux racines de ce développement se trouve donc l’espoir un peu fou de surmonter l’hétérogène des cultures. Cet espoir a toujours existé, comme le montre cette stèle érigée en 781 par un patriarche chrétien syriaque à Bagdad, étudiée avec ardeur à l’Université de Nimègue: elle met en vis-à-vis caractères syriaques et chinois. On a toujours rêvé d’équivalence, on a toujours voulu mettre son identité dans les mots de celle de l’autre. Rien de nouveau sous le soleil, donc si ce n’est que la stèle avait au fond un solide avenir devant elle, celui qu’accorde la pierre.

 

Le Temps de Lausanne

Place de la Palud ©cclivaz

Faut-il un jour d’avril ensoleillé repasser par la place lausannoise de la Palud, et puis voir l’horloge interpellant les passants pour avoir l’impression que «l’esprit ne meurt pas», comme le chantait le poète local Gilles. Fragrances d’enfance: il fallait tirer sur la main de l’adulte à temps pour ne rater le passage des petits personnages à l’horloge de la Palud, à l’heure pile!

©cclivaz

Pourtant, sur un rayon de librairie, devant les volumes alignés de Jacques Chessex, la théologienne que je suis ne peut s’empêcher de percevoir l’ère du changement: quel est l’écrivain du cru qui pourrait encore choisir autant de titres à références bibliques pour ses romans, sans craindre d’être incompris. Ou qui seulement aurait l’idée de les employer: «Jonas», «Le Désir de Dieu», «L’économie du Ciel», «L’Eternel sentit une odeur agréable»… Impressionnant à les lire à la suite.

Sur les ondes de la 1ère, un journaliste rappelait le matin même ces mots de Gilles, toujours: «Lausanne, une belle paysanne qui a fait ses humanités». Aussitôt je me mets en quête de la référence, déformation académique oblige, pour constater que la liste de tous les vertiges, Google, nous montre qu’on attribue ces mots tantôt à Gilles, tantôt à Ramuz: la mémoire locale les embrasse d’un même souvenir heureux. Impossible de trouver le texte en ligne, mais heureusement Youtube nous livre les accords d’une chanson tout autant enjouée qu’oubliée, «Lausanne»: écoutez-la!

Le chant se conclut ainsi: «Le marché sur la Riponne, puis l’Université, et puis la cloche qui sonne, voilà notre cité. Car le charme de Lausanne, c’est qu’elle est en vérité, une belle paysanne qui fait ses humanités. Sonne donc, pour l’école le grand branle-bas … mais l’esprit ne meurt pas». Parler des «humanités», par-delà les sciences humaines, est revenu aujourd’hui à la mode via les «humanités digitales», que j’aurai l’occasion de commenter sur ce blog. Des humanités à faire, donc, au rythme d’une ville qui change quand bien même l’esprit demeure.

L’adage de «Lausanne la belle paysanne» avait notamment été utilisé en 1964, par le syndic de Montreux d’alors, R. Juri, lors de son allocution de bienvenue dans la cérémonie d’ouverture de l’Assemblée générale de la Confédération européenne de l’agriculture, la CEA (p. 11): «On prétend même que tout Vaudois, quelle que soit sa profession actuelle, a des attaches plus ou moins lointaines avec la terre. Le membre vaudois de notre gouvernement fédéral est un ancien viticulteur. Quant à la ville de Lausanne, chef-lieu de notre canton et siège de l’Exposition nationale, elle a été définie par un poète et homme d’esprit comme “une belle paysanne qui a fait ses humanités”. C’est dire que les problèmes que vous allez débattre à l’échelon européen sont aussi nos problèmes. Nous savons que de leur solution dépend, dans une large mesure, l’évolution future d’un pays tel que le nôtre».

Qu’est-ce qui a changé de fait? Il suffit, dans ces phrases, de remplacer l’allusion au conseiller fédéral Paul Chaudet à Guy Parmelin, et R. Juri par Laurent Wehrli, et le tour est joué, car la phrase conclusive sur notre lien à l’Europe vaut exactement à l’identique en 2016. A l’heure des humanités à faire, à refaire, c’est le moment favorable pour Lausanne, dans sa capacité à innover et à faire durer, elle dont la «main gauche tient la vigne, la main du coeur». Depuis une année, signe des temps, le Temps est à Lausanne: c’est le temps de Lausanne!