La pomme d’Apple, si tentante à croquer

© CC BY-SA 3.0; auteur: Aleeexfernandez; wikicommons

Le témoignage oral est de retour, et nous ne savons plus faire avec. Mais il est urgent de nous y réhabituer et de nous donner les moyens scientifiques et techniques d’y faire face. C’est ce que démontre l’épisode emblématique de l’explication de l’origine du logo d’Apple, la fameuse pomme croquée. En effet, le philosophe Michel Serres, à l’oeuvre incontournable quant à la culture numérique, en donne une interprétation on ne peut plus nette dans un film du CNRS de Catherine Bernstein sur le mathématicien et cryptologue de génie Alan Turing, tourné en 2012. Pour Michel Serres, «ce logo, c’est toujours la pomme de Turing, il n’y a aucun doute là-dessus» (à la minute 26,21-24).

Pour mémoire, Turing est décédé d’une empoisonnement au cyanure – et l’article Wikipedia français n’en dit pas plus : selon un récit ou légende urbaine bien ancré, il se serait suicidé en croquant une pomme, cherchant à imiter le conte de Blanche-Neige qui l’avait marqué. Michel Serres dit adhérer à ce récit de la mort de Turing qu’on «raconte… et on a raison… et je crois que c’est vrai», souligne-t-il (à la minute 25,9-27). Via les éditions du Pommier, que je remercie chaleureusement, j’ai eu confirmation de Michel Serres lui-même qu’il avait entendu lors de ses années d’enseignement à la Silicon Valley l’explication de la mort de Turing comme étant à l’origine du logo d’Apple. Soit, mais ce qui est un récit oral, non attesté, se retrouve présenté dans ce film avec un poids d’autorité très fort, via un intellectuel reconnu qui conclut: «il n’y a aucun doute là-dessus».

La modernité avait fait de l’intellectuel un homme des livres. La culture digitale met en pleine lumière le discours oral de ceux et celles qui représentent le savoir. Dans la modernité, on a toujours été plus indulgent face à ce qui était dit par oral que par écrit : normal, on n’en gardait aucune archive. Les innombrables manières numériques d’enregistrer l’oralité repondèrent complètement ce rapport désormais, surtout dans le cadre d’un film labellisé par le CNRS. Le cas laisse au final songeur, car cette déclaration de Serres est contredite de manière frontale dans un ouvrage de Ian Watson, publié en 2012. Celui-ci raconte que le présentateur TV Stephen Fry rapporte dans une émission de la BBC – témoignage oral également – que Steve Jobs, fondateur d’Apple, a nié l’explication de la pomme de Turing comme origine du logo, s’exclamant «It isn’t true, but God we wish it were!», «ce n’est pas vrai, mais Dieu que nous voudrions que cela le fût!». Et Watson de commenter : «A chaque fois que je vois le logo d’Apple, je me rappelle la pensée de Turing, sans les découvertes duquel les produits d’Apple n’existeraient pas». [1]

Logo dessiné par Wayne, domaine public; wikicommons

Cette interprétation du logo n’a donc vraisemblablement pas été présente à son origine, mais elle appartient désormais fortement à l’histoire de sa réception. On court d’un témoignage oral à l’autre pour le discerner, tel l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours! En tous les cas, le premier logo d’Apple, dessiné par le troisième co-fondateur d’Apple, Ronald Gerald Wayne [2], représentait une pomme non croquée, celle de Newton sous son arbre: le registre cognitif était tout autre. Preuve est-elle donc faite que la culture digitale nous balade d’information en information sans qu’on ne puisse plus être sûr de rien, à l’ère de l’oralité à tout craint? J’aurais tendance à tirer une autre leçon de cette symbolique frutière vagabonde, qui appelerait une étude détaillée, on le voit bien.

En effet, j’ai été surprise de constater que l’historien d’Harvard Stephen Greenblatt vient de publier tout un livre sur l’histoire de la réception du récit d’Adam, Eve et du fameux fruit devenu pomme, sans mentionner une seule fois le monde informatique, la compagnie Apple, pas plus que la figure d’Alan Turing. Alors même que comme vous et moi, il doit avoir de nombreuses occasions quotidiennes d’apercevoir le logo d’Apple. Si l’on peut questionner l’enthousiasme sans doute trop spontanné de Michel Serres dans ce film de 2012, combien davantage ne peut-on pas légitimement s’interroger sur la dichotomie culturelle qui s’opère chez un historien qui ne relie pas le monde qui l’entoure à son sujet phare, et ce dans un livre.

Martin Vetterli, digitalswitzerland starting day, SwissTech Center, 02.10.17; © Claire Clivaz

En conclusion, il nous reste impérativement à intégrer le discours oral citable parmi nos sources régulières, à cultiver plus que jamais notre sens critique, et à relier tout le savoir millénaire de l’occident à la symbolique et au langage développés par la culture digitale. C’est ainsi que nous contribuerons, dans les sciences humaines, à construire la «confiance digitale», ou digital trust, si bien soulignée par le président de l’EPFL, Martin Vetterli, dans son discours lors de la journée inaugurale du projet multidisciplinaire digitalswitzerland, lundi dernier.

 

En hommage paradoxal et admiratif à l’écrivain suisse Philippe Rahmy, à qui l’on dit adieu aujourd’hui: il connaissait le poids des mots.

 

[1] Ian Watson, The Universal Machine. From the Dawn of Computing to Digital Consciousness, Springer Verlag, Heidelberg, 2012, Kindle edition l. 1339. Le co-fondateur d’Apple, Wozniak, dit n’avoir jamais demandé à Jobs la raison de ce choix: «Steve Jobs had just come back from one of his trips and we were driving along he said ‘I’ve got a great name: Apple Computer’. Maybe he worked in apple trees. I did’nt even ask. Maybe it had some other meaning to him» (Owen W. Linzmayer, Apple Confidential 2.0: The Definitive History of the World’s Most Colorful Compagny, 2004, p. 5).

[2] Linzmayer, Apple Confidential 2.0, p. 6.

Ces mots qu’il nous faut apprendre à mesurer

Donc, il va nous falloir apprendre à parler aux machines. Et de la bonne manière, comme le montre Google Home. Né en 2016, ce «majordome» est arrivé cet été sous nos latitudes. Bien sûr, cet assistant de maison n’est pas encore au top de sa forme, et reste incapable d’écrire la dissertation de votre rejeton, mais n’empêche. Outre le fait que l’objet pourrait à terme relever jusqu’à vos faits et gestes, Anouch Seydtaghia souligne, dans un article du Temps en août dernier, le plus inquiétant de l’appareil, à mon sens : «Un autre prix à payer sera la raréfaction massive des sources d’information. Lorsque vous effectuez une recherche classique sur Google, vous jetez peut-être un œil aux trois, voire aux cinq premiers résultats listés. Mais lorsque vous interrogerez, par la voix, votre HomePod ou votre Echo, a priori un seul résultat vous sera communiqué».

Diantre, il va falloir mûrement réfléchir son propos! Et dire que nous nous sentons déjà tellement menés, guidés par la sélection algorithmique googelienne. Cet épisode, peu réjouissant au demeurant, appartient au retour de plus en plus clair de l’oralité face à l’écrit, comme je l’ai illustré dans des blogs précédents. Heureusement, d’autres signes en sont plus intéressants, bien que non moins interrogeants. L’association des éditeurs américains, annonce un article du 12 septembre publié dans ActuaLitté, «donne le livre audio comme nouvelle tendance. Les revenus liés au téléchargement de ce format ont augmenté de 29,6% sur les quatre premiers mois de l’année, en regard de 2016. Et même de 34, 4% sur le mois d’avril».

Certes, les livres audio existent depuis des décennies, mais la culture digitale nous réhabitue drastiquement à l’oralité. L’écrit doit désormais composer avec ce paramètre. Même les textes de la Bible semblent désormais être appelés au succès de leur écoute orale tout autant – plus? – que de leur lecture silencieuse sous forme écrite. L’application YouVersion, téléchargée plus de 287 millions de fois et mettant à disposition la Bible en 1115 langues, permet de voir en temps réel, dans un pays donné, combien de versets ou chapitres du livre vénérable sont lus dans leur version écrite… ou écoutés en audio. A l’évidence, la Bible s’écoute beaucoup sur YouVersion, même tendance que celle observée plus largement dans l’édition américaine.

Amazon nous propose désormais le «livre» en version tablette, audiolivre, MP3 ou CD… et papier tout de même. Mais la percée est là: l’écriture,  désormais, s’écoute. A quand les versions audio performées des oeuvres littéraires, vendues avec leur version livresque? C’est une Odyssée qui s’annonce: écouter ces mots qui, précisément, ont été mûrement mesurés, avant qu’ils ne parviennent à nos oreilles. Ecouter le mot mesuré, et qui sait, apprendre en miroir à mesurer les nôtres.

 

 

Le vrai, le faux et le virtuel : la réalité online

Avouez-le: vous êtes nombreux à avoir passé une partie de vos vacances à observer sur FaceBook les occupations de vos connaissances, tel un jeu sans fin. Une enquête de 2016 indiquait que 22% des Suisses espionnaient leurs voisins à la jumelle ou à la caméra, alors pensez donc sur le net! Dans ce jeu de micro-observation, il n’est déjà pas simple de savoir ce qui est vrai ou faux, chacun s’appliquant de plus en plus à une mise en scène soignée de ses vacances, ou de son absence de trace de vacances. Badinage, a-t-on envie de dire, l’été est achevé. A moins que vous n’ayez expérimenté dans cette micro-activité combien il devient difficile d’évaluer les frontières entre vrai, faux et virtuel.

Sur un plus large plan, la question du discernement du réel sur le support de communication virtuel devient une nécessité vitale, comme nous le laisse entrevoir l’excellent article de Julie Rambal dans le Temps du 25 août dernier, «Enseigner les fake news aux enfants, nouvel enjeu de l’école». L’urgence est tout aussi forte pour les adultes : tel est le bref message de ce blog.

L’une des raisons qui conduit le monde virtuel à ébranler fortement notre rapport au réel me semble être le fait que nous sommes plongés, avec une rapidité dépassant notre capacité d’absorption, dans une dissociation entre les «mots et les choses», pour reprendre le titre du célèbre ouvrage de Michel Foucault. En témoigne cette scène à l’aéroport bondé de Genève, au passage de la douane: l’employée nous répète de présenter nos «cartes d’embarquement».

CC BY-SA 3.0; auteur: Mtcv

Je regarde autour de moi, et n’en vois pas une seule dans les mains tendues, loin à la ronde. Les feuilles de papier ou les iphone ont remplacé les cartes d’antan. Et pourtant, dans la queue, nous voici tous en porte-à-faux avec notre réel, à décrypter à travers un mot obsolète – les cartes d’embarquement – qu’on nous demande autre chose désormais. Nous avons les «choses», mais pas les mots. Nous ne savons plus nommer, et nous voilà plus démunis qu’Adam et Eve au premier matin.

C’est une fois encore notre difficulté à absorber la «matérialité digitale» qui s’exprime ici, alors que beaucoup d’entre nous persistent à assimiler culture digitale à un processus de «dématérialisation». Domestiquer les processus d’attestation du réel en ligne nous demandera d’arriver à apprivoiser la matérialité digitale. C’est dans ce lieu électronique que se passe une partie de notre existence, désormais, fût-elle virtuelle, et nous ne pouvons pas le fuir. Aussi je reformulerai cette affirmation de Julie Rambal, «plus alarmant, 39% préfèrent aujourd’hui s’informer sur Facebook et YouTube plutôt que sur un média traditionnel». L’alarme pourrait être inversée: que s’annonce une équipe de journalistes audacieux produisant une information de qualité via Youtube et Facebook, si c’est là que 39% des adolescents américains lisent l’info.

Quant à l’«éveil de l’esprit critique», présent comme objectif dans le Plan romand d’enseignement, il est à remettre au premier plan des formations pour adultes également. Yves Citton osait déjà écrire en 2010 qu’un bachelor académique généraliste en sciences humaines s’annonçait nécessaire, centré sur la compétence phare des Humanités: l’interprétation. Le défi de la lecture et interprétation des textes, images et sources sera au coeur d’une formation continue co-organisée cet automne par l’Unil et la HEP-Vaud, et dont les inscriptions sont ouvertes jusqu’au 1er septembre prochain.

Il en va, ultimément, de ce lent et incontournable processus collectif de discernement de la réalité, si bien décrit par le philosophe Charles S. Peirce, et commenté ainsi par Umberto Eco: «Il existe une pratique de la vérification qui se fonde sur le travail lent, collectif, public de ce que Charles Sanders Peirce appelait la Communauté. C’est grâce à la foi humaine dans le travail de cette communauté que nous pouvons dire, avec une certaine tranquillité, que le Constitutum Constantini était un faux, que la Terre tourne autour du soleil et que saint Thomas savait au moins qu’elle était ronde» [1].

 

[1] Umberto Eco, De la littérature, M. Bouzaher (trad.), Paris: B. Grasset, 2003, p. 379-380.

De l’encre aux pixels : la mue de l’écriture scientifique

C’est à Montréal que sont rassemblés du 8 au 11 août les chercheurs en Humanités Digitales (DH) du monde entier, pour le colloque annuel DH2017. Innovations et recherche de pointe sont au rendez-vous, et ce 10 août – ou cette orée du 11 août selon l’heure européenne – se conclut par la remise du prix Antonio Zampolli qui récompense tous les trois ans une réussite particulière de chercheurs en DH, à quel que stade de carrière que cela soit.

DH2017, Montréal, conférence du prix Zampolli, Nancy Ide © Claire Clivaz

Antonio Zampolli (1937-2003), linguiste italien, appartient aux pionniers qui ont lancé et créé la méthode principale d’encodage électronique des textes, le Text Encoding Initiative (TEI). Cette méthode reçoit précisément le prix Zampolli en ce 10 août : elle permet à un texte écrit sur support informatique de devenir interopérable dans une base de données, soit de pouvoir être relié à d’autres textes de recherche scientifique.

Ce soir à Montréal, nous fêtons donc la reconnaissance internationale de ce qui a changé dans l’écriture scientifique : le passage de l’encre aux pixels. Cet événement intervient alors même que le Fonds National Suisse vient de prendre un tournant décisif pour tous les domaines de recherche en publiant le 24 juin dernier son formulaire de gestion des données, data management plan, qui devra désormais accompagner toutes les soumissions de projet de recherche.

Cette innovation, qui peut paraître technique aux profanes, est un vrai séisme. En effet, elle postule que le lieu digital est désormais l’environnement naturel de l’écriture scientifique, en exil ou émancipée de l’encre et du papier. Mener un projet de recherche dans un environnement virtuel, sur une plateforme numérique, équivaut à faire de l’écriture une expérience flexible, évolutive, faite de pixels semblabes à des cellules nageant en éprouvette. Il faut prendre soin de cette écriture pixellisée, depuis sa production et sur la durée. Elle est vivante, dans son environnement virtuel.

Tous les acteurs de la production scientifique sont concernés par cette mue, et un dialogue intense doit continuer à être mené entre bibliothèques, chercheurs, institutions et éditeurs. En Suisse romande, ce dialogue est nécessaire en particulier avec les éditeurs scientifiques, dont l’auteure de ces lignes imagine sans peine les soucis et interrogations suscitées par cette transformation. Des éditeurs scientifiques tel Brill sont déjà en quête de nouveaux modèles, et des pistes existent.

Le passage de l’encre aux pixels demande un surcroît de travail à tout le monde : elle exige de la recherche sur la recherche et sur les modèles économiques viables. Tous les acteurs de la production de l’écriture scientifique ont besoin que leur institution ou leur entreprise leur accordent le temps nécessaire à accompagner ce tournant.

  • Pour découvrir le TEI: BURNARD, Lou. Qu’est-ce que la Text Encoding Initiative ? OpenEdition Press, 2015  books.openedition.org/oep/1237
  • Pour s’initier au TEI, module en ligne dans le cadre du projet Erasmus+ #dariahTeach, préparé par Susan Schreibman (teach.dariah.eu)

Ces corps d’outre-tombe qui traversent notre été

De la moustache du peintre Salvador Dalí à la natte tressée d’une Saviésanne d’autrefois, ce mois de juillet semble fait de corps anciens qui ressurgissent, qui de la tombe pour Dalí exhumé pour un test ADN, qui du glacier, pour le couple Dumoulin, disparu en montagne un 15 août 1942, et qui vient d’être retrouvé. Trois corps momifiés, conservés. On est surpris, troublés, questionnés par ces souvenirs du corps qui reviennent d’un lieu après la vie mais avant la décomposition, d’un no man’s land funèbre. Tous les trois suscitent une vive émotion.

© CC BY-SA 3.0; auteur: Lucie Marie

Lluis Peñuelas Reixach, secrétaire général de la fondation Gala-Salvador Dalí, raconte avec gravité que la moustache de Dalí est toujours bien posée à «10h10». Cette exhumation nous renvoie crûement à la responsabilité que nous exerçons toutes et tous via le corps, dont les traces n’en finiront pas de pouvoir parler. Bien sûr, on comprend la requête d’une recherche en paternité, mais nos pauvres restes n’en sont donc jamais quittes de risquer d’être touillés ou triturés ? Ne faut-il pas préférer l’incinération à l’inhumation, en finir avec tout fantasme d’Hibernatus, histoire qu’on ait droit à un vrai repos éternel ? Fichtre, ne vaut-il pas mieux fignoler notre page Facebook, en faire légataire une personne de confiance, et réduire nos restes à une petite poignée de cendres qui s’envole au vent ?

Il est certain que le choix de l’incinération évite à notre dépouille d’être encore sollicitée outre-tombe, mais il implique aussi de priver ceux qui restent de l’attachement qu’elle peut susciter. C’est tout un village et pas seulement une famille, qui est touché par le retour improbable mais toujours espéré du couple Dumoulin. Penser que l’incinération règle tout, c’est ne pas réaliser que nos corps morts demeurent signifiants pour ceux qui restent. Même les plus petits corps, comme le montre ce témoignage d’un couple sur le deuil périnatal. Ou encore ce fœtus reposant au milieu de quatre briques ocres qu’on peut voir au musée romain de Nyon, petite tombe d’autrefois résultant d’une fausse-couche ou d’un avortement, qu’importe: le foetus a été enterré. D’une voix mesurée, Edmond Pittet, responsable des Pompes funèbres générales, le rappelle : il faut «se souvenir que pour la famille, celui qui n’est plus reste une personne». Cet adage ne peut, à mes yeux, que nous conduire au lâcher prise sur notre dépouille à venir : c’est fondamentalement l’affaire des suivants.

Pour l’instant nous en faisons partie, et les corps d’outre-tombe réclament leur dû, nous invitent à la responsabilité et pas seulement à celle du test paternité. Voici un an, le journal de la RTS consacrait un Grand Format aux 500 corps de réfugiés sénégalais encastrés dans un navire qui a sombré au large de la Sicile. «Mais par quel corps on commence ?» s’écriait Francesco, pompier de Syracuse, au moment d’entamer la tâche impensable. Ainsi en va-t-il du corps, même mort, même depuis longtemps : il résiste et nous invite à affronter nos émotions. D’outre-tombe le corps nous apprend encore ce qu’être humain veut dire.

Le film “L’ordre divin” pour mettre en ordre notre mémoire collective

Cela fait donc 46 ans que la moitié de notre population a accordé à l’autre le droit de vote sur le plan national. C’est avec finesse, brio et humour que le film L’ordre divin raconte la mémoire de ces semaines incroyables de 1971, via le personnage de Nora, une femme d’un village suisse allemand, comme tant d’autres. Mais elle ose se confronter au discours social et ecclésial sur «l’ordre divin» qui serait assigné à la femme.

On ira voir ce film entre copines, en couple, avec sa mère, sa fille, seul(e). On en ressortira un peu silencieux, car à plus d’un moment, on ne sait pas toujours si on nous parle de 1971 ou de 2017. En effet, il y a encore fort à faire pour continuer à rendre paritaire les relations hommes-femmes en Suisse.

Par-delà la tarte à la crème de l’égalité salariale, on pensera au congé paternité qui tente une timide percée via une initiative raisonnable, et à l’attente sans doute encore longue de l’introduction de l’imposition individuelle, respectueuse de l’autonomie des parcours de vie. Et que dire du fait que la pillule contraceptive ne soit toujours pas remboursée par l’assurance maladie, alors qu’elle sert l’entier de la population, et non seulement la moitié. De même, l’Office Fédéral de la Santé a dû réclamer longtemps que «la vaccination contre les HPV [s’adresse] à tous les adolescents âgés de 11 à 14 ans». Jusqu’au 30 juin 2016, seules les jeunes filles peuvent se la voir rembourser, alors même que «70 à 80 % des femmes et des hommes sexuellement actifs sont infectés au moins une fois dans leur vie par ces virus». Voici un progrès dont on se réjouira, mais un intense travail d’information se révèle nécessaire.

C’est sur toutes ces questions que l’égalité doit continuer à être établie, pas à pas. Elle a aussi à faire sa place dans la mémoire historique : pour commémorer les 500 ans de la Réformation, l’Office protestant d’éditions chrétiennes (OPEC), éditeur des réformés romands, a publié un jeu pour enfants dès 10 ans composé exclusivement de figures masculines. Et pourtant Marie Dentière, réformatrice contemporaine de Calvin, a son nom gravé sur le mur des Réformateurs à Genève. Plusieurs théologiennes et femmes protestantes essaient de la faire sortir de l’ombre, telle la conteuse Isabelle Bovard.

Donner son plein espace aux voix des femmes est pourtant un facteur d’innovation culturelle et scientifique. La professeur Londa Schiebinger, qui a fondé à l’Université de Standford en 2005 l’institut d’innovations par le genre, a donné une conférence à l’Université de Genève le 30 juin dernier, où elle a livré en avant-première les résultats d’une enquête saisissante : plus une université fait place à l’innovation, plus elle tend à augmenter le nombre de femmes qui travaillent en son sein (voir 5min12 à 5min33 de l’interview). Les deux questions sont corollaires, sans qu’il ne soit encore possible d’établir de lien de cause à effet. C’est à ce point que nous en sommes : vivre la parité et développer une société innovante sont certainement des corollaires. A nous de tisser des liens de causalité entre ces deux dimensions.

Drapeaux noirs et pirates : Daech à la conquête de nos océans

Le témoignage d’un proche me l’apprend: sur le coup des 23h30 de Big Ben, il était impossible le 3 juin au soir d’envoyer un quelconque SMS ou de consulter un site depuis Londres. Les iPhones et autres natels étaient bloqués, confisqués, par quelque puissance supérieur dont les quidam n’ont pas douté qu’elle fût étatique.

Drapeau pirate; auteur wikinade; © CC BY-SA 3.0

Dans l’horreur d’une attaque terroriste, ce détail nous met en face de ce qui n’est vraiment plus un fantasme: nos appareils connectés sont susceptibles d’être à tout instant maîtrisés et contrôlés. Ce petit objet qui nous paraissait encore il y a peu allier déplacements libres et contacts infinis, n’est bientôt plus que notre matricule d’identification planétaire, qu’on imagine connecté jusque dans nos cercueils fermés.

Sur l’océan de nos surfs internet, le drapeau noir de Daech, honni, terrifiant, a remplacé celui qui
symbolisait la conquête de l’océan aqueux au 17ème siècle, le drapeau pirate. Sans fin le téléjournal nous parle de la guerre ailleurs, de la prise successive des villes d’un Orient lointain aux mains des hommes de Daech. Mais qui pourrait encore longtemps se mettre des oeillères et ne pas voir cette guerre de tranchées diffuse qui sillonne nos contrées?

Le parallélisme des drapeaux noirs pirates et djihadistes mérite qu’on s’y arrête: en comparant les drapeaux, je conduis simplement un cran plus loin le parallélisme que le théologien et éthicien protestant Olivier Abel a esquissé entre les abordages d’hier et d’aujourd’hui (Clivaz 2015). Comme il l’explique, «le temps des flibustiers est ouvert, et particulièrement dans les Caraïbes il fleurit entre 1630 et 1670. [D]ans les nouveaux mondes, tout est offert à profusion par la divine Providence. […] On n’est plus dans une économie du don et de l’échange, mais de la “prise”, que l’on retrouve jusque le titre d’un livre du philosophe hollandais Grotius, Le droit de prise. La tempête de l’histoire a brisé tous les liens» (Abel 2009a, 108). C’est ainsi, «sur l’océan il n’y a plus ni roi ni pape, on est seul avec Dieu, on a tout quitté. Obligés de vivre chaque jour sans être trop assuré du lendemain, on sait vite qu’il est impossible de s’approprier la mer, de la retenir entre ses doigts. Les individus cependant sont ainsi déliés pour contracter des alliances nouvelles, des libres alliances : le droit de partir est la condition du pouvoir de se lier. Et la grande question politique deviendra alors peu à peu “comment rester ensemble” alors qu’on peut toujours partir, se délier» (Abel 2009b, 114-115).  Au 17ème siècle, «parce que sur l’océan tout se délie,  il faut repenser les amarres, les attaches, les cordes, les nœuds, et les pactes» (Abel 2009a, 108).

Il n’y a pas grand chose à rajouter. L’océan, c’est la moindre parcelle de nos territoires. Il nous faut urgemment repenser «comment rester ensemble», repenser nos amarres, nos attaches, nos cordes, nos pactes. Et vite, car déjà ceux qui estiment savoir penser pour nous préparent de nouveaux liens obligés : Theresa May tente de se dédouaner en souhaitant «réguler le cyberspace», comme le commente sceptique un article de Wired du 6 juin.

Vous avez déjà tenté d’enfermer l’océan fait d’eau et de sel, vous? Vouloir mettre Internet sous chape s’apparenterait à la même naïveté. Commençons simplement par nous rendre compte que de nouveaux drapeaux noirs nous indiquent les pirates d’aujourd’hui, sans territoire, sans pacte, sans alliances fixes. Ce n’est qu’après avoir mesuré le dérisoire de nos petites barques, lémaniques ou autres, qu’une prise de conscience à large échelle pourra être à même de soutenir ceux et celles qui  oseront prendront le large pour tenir tête aux pirates. Et, in fine, repenser les pactes et les alliances, pour permettre des voyages aux risques mesurés sur les océans en ligne et sur la terre ferme.

Abel, Olivier. L’océan, le puritain, le pirate. Esprit 356 (2009a), p. 104-110.

Abel, Olivier. Essai sur la prise. Anthropologie de la flibuste et théologie radicale protestante. Esprit 356 (2009b), p. 111-123; http://olivierabel.fr/nuit-ethique-les-cultures-et-le-differend/pirates-puritains.php (consulté le 06.06.17).

Clivaz, Claire. En quête des couvertures et corpus. Quelques éclats d’humanités digitales. Dans Carayol Valerie & Morandi Franc (éd.), Le Tournant Numérique des Sciences Humaines et Sociales, Pessac, MSHA, 2015, p. 97-109.

Pourquoi le réveil sera rude

D’un ton badin, Isabelle Falconnier ponctue l’excellent 26minutes de ce soir en expliquant que rien ne distingue journalistes et écrivains, à part cette «toute petite différence» de la fiction. De tels propos la situe parmi celles et ceux qui, surfant d’un monde à l’autre, d’un écran à l’autre, considèrent qu’au fond tout est dans tout: les délimitations et les définitions, si elles n’ont jamais existé, ne comptent guère. Du coup, la fiction, on en fait son affaire.

Ce sentiment très général du «tout dans tout», cette perception affadie des différences entre réel et non réel, se retrouve jusque dans la mollesse des réactions de l’opinion publique à voir le Front National au deuxième tour de l’élection présidentielle française. Les quinze années écoulées nous ont-elles donc à ce point plongés dans la léthargie intellectuelle, immergés dans un monde à portée de clic, où la démocratie tolère des discours de plus en plus extrêmes ?

A n’en pas douter, le réveil de la génération «tout dans tout» sera rude, car limites et frontières sont en train de se redéployer pour dessiner des territoires qui risquent bien de nous quadriller. Alors que la signature sur le page de garde d’un livre dit encore une symbolique forte, la reconnaissance faciale et ses masques se développe à une vitesse impressionante, comme le montre les travaux de l’IDIAP à Martigny. Le monde numérique, après s’être saisi de nos empruntes digitales et les avoir silliconnées, se prépare à vouloir capter nos traits. Le délit de faciès, n’en doutons pas, va y trouver un élan revigoré. Attention désormais à ne pas regarder notre écran d’un air louche ! De fait, nous déléguons chaque jour davantage la délimitation entre réel et fiction aux langages numériques. Cette frontière ne s’efface donc pas, elle devient draconienne, alors même que nous ne la percevons guère.

Cours du palais de l’Elysée, Paris; © CC BY-SA 3.0; auteur: Chatsam

Ces quinze dernières années donc, nous avons tristement appris à tolérer de voir la violence s’exercer de manière exponentielle, violence verbale ou physique. Et nous ne réagissons plus ou presque : à n’en pas douter, le réveil sera rude. Reste la possibilité du discours qui nous redonne un instant le goûte de l’utopie, tel celui tenu par Etienne Cardiles, lors des obsèques de son compagnon, policier tué en fonction aux Champs-Elysées. Si justes et percutantes, ces quelques minutes ont néanmoins attisé la violence de certains : les délimitations portées par la haine de l’autre quadrillent notre société. Leur réalité dépasse la fiction.

Il est grand temps de sortir de notre léthargie pour entrer dans une veille de résistance, et œuvrer de manière décidée à la collaboration entre forces politiques de droite et de gauche, seul rempart possible aux dérives extrêmistes. Tel est mon vœu à la veille des élections cantonales vaudoises.

Marie Dentière et Pierre Viret. To be or not to be sur le mur des Réformateurs

Pierre Viret, Lausanne; CC BY-SA 1.0; auteur: Arnaud Gaillard

Pierre Viret (1509-1571), cela vous dit peut-être quelque chose : en montant les escaliers du marché de la Cathédrale de Lausanne, on aperçoit son bas-relief. Seul Réformateur né sur sol romand, il devrait être à l’honneur en cette année du 500ème anniversaire de la Réforme, mais tel un chaînon manquant toujours négligé, il peine à faire sa place.

Et pourtant, il remplissait les églises et on l’a surnommé le «sourire de la Réforme» ; on craignait la «foudre de Farel» et appréciait le «miel de Viret». Il affronta beaucoup de résistances, fut persécuté, poignardé et même empoisonné, sans perdre son côté amène. Mais il reste négligé dans notre mémoire de la Réforme en Romandie.

Si la Ville de Lausanne a récemment nettoyé la moitié du mur qui porte son nom, le Canton a reporté de poutzer sa demi, comme le signale avec humour un article du 8 décembre 2016 dans 24Heures. Quand il s’agit d’honorer d’une affiche les hommes de la Réforme pour une série de conférences à Rumine, on ira jusqu’à y faire figurer Luther en playmobile, mais pas de trace de Pierre Viret. Enfin et surtout, Genève n’a jamais gravé son nom sur le mur des Réformateurs, alors qu’une femme, Marie Dentière, y a pris place en 2002.

Marie Dentière (1495-1561), belge d’origine et active à Aigle puis à Genève au temps de la Réforme, émerge de manière de plus en plus assurée dans notre mémoire collective. Tout est à faire pour donner sa place à cette femme dont les écrits méritent de sortir de l’ombre. Vous n’avez qu’à vous rendre sur mariedentiere.ch pour la découvrir davantage.

Mur des Réformateurs, Genève, parc des Bastions. CC BY-SA 4.0; auteur: MHM55

Prieure catholique du couvent des Augustines à Tournai, en Flandres, elle sera acquise dès 1520 aux idées de la Réforme. Elle épouse d’abord Simon Robert, ancien prêtre devenu pasteur, puis en secondes noces Antoine Froment, bras droit de Farel. Grâce à Marguerite de Navarre, elle pourra mener une activité théologique importante et défendre la prédication des femmes. Calvin ne l’appréciait guère, évidemment. Elle se bat tant contre les inégalités sociales que de genre en écrivant en 1539 son Epitre tres Utile : «Jésus a-t-il dit : Allez, prêchez la bonne nouvelle aux sages et aux docteurs? N’a-t-il pas dit ‘à tous’? Avons-nous deux évangiles, l’un pour les hommes et l’autre pour les femmes? Un pour l’élite, l’autre pour la multitude?».

La voilà donc depuis 15 ans gravée sur le fameux mur du parc des Bastions. Reste à nos amis du bout du lac d’y ajouter encore un jour le nom du vaudois Pierre Viret!

NB: Des soirées de contes dans les caveaux vignerons dans la région de Morges rendent hommage ce printemps et cet automne à ces deux personnages, ainsi qu’à quatre autres Réformateurs. On boira à leur santé les bouteilles de la Cuvée de la Réforme, confectionnées à partir de raisins offerts par les vignerons de la région Morges-Aubonne.

Vous iriez au cinéma écouter l’Irlande yeux fermés ?

Depuis le 17 février dernier, le cinéma de Bellevaux à Lausanne accueille parfois une expérience déjà bien ancrée à Paris ou à Copenhague : le cinéma sonore. La salle est plongée dans la nuit, on finit par fermer les yeux, et on écoute ! C’est l’émission de RTS Espace 2 «Le labo», menée par David Collin, qui s’est lancée dans l’aventure avec une première séance où nous étions invités pendant 45 minutes à écouter dans l’obscurité “Aran, une autre histoire de vent” de Jean-Guy Coulange (2014).

Champs d’Inishmore dans les îles Aran en Irlande, août 2006. Auteur: Sebd; CC BY-SA 3.0

Loin des sollicitations visuelles constantes de notre culture contemporaine, cette expérience permet de se laisser emmener en balade en Irlande : c’est à vous de mettre des formes et des couleurs sur les sons. On en ressort tout reposé et transformé, m’a-t-il semblé. Du côté de Copenhague, les danois ont pris sérieusement goût à ce type d’expérience depuis 2013, au rythme d’une séance mensuelle : les places s’arrachent.

C’est également du Danemark, de l’université d’Aarhus, que nous vient le premier cours online en humanités numériques sur les Sound Studies, les «études sons», préparé par Jakob Kreutzfeldt : il sera inauguré ce jeudi 23 mars sur le campus de Dorigny, dans le cadre du lancement d’une plateforme d’enseignement en ligne en humanités numériques, #dariahTeach, née d’un partenariat stratégique Erasmus+ entre sept pays. Quatre vidéos en «études sons» sont d’ores et déjà disponibles sur la chaîne YouTube du projet.

Comme je l’ai déjà souligné dans deux blogs précédents, le retour de l’oralité et de l’attention à l’écoute me paraît être le corollaire de la culture digitale, qui mélange dans un tourbillon détonnant les images, les textes et les sons. Alors que textes et images pensent encore s’affronter frontalement dans un vis-à-vis millénaire, le son, les paroles et les musiques se faufilent allégrement en toutes circonstances sur le support numérique, et mènent de plus en plus le bal.

Même l’histoire antérieure aux enregistrements réclame le droit à être entendue, comme dans le site Virtual St. Paul’s Cathedral Project. Jouant entre le réel et le virtuel, ce site vous permet d’être un quidam du 17ème siècle, qui écoute des sermons donnés dans la cour de la cathédrale Saint-Paul de Londres. Vous pouvez vous déplacer dans la cour, tester les différents endroits, avec plus ou moins d’auditeurs présents. Sorte de cinéma pour les oreilles.

Le son, l’oralité, ne font que commencer à prendre leur revanche sur la culture imprimée qui les a tenus en bride pendant des décennies. L’oralité demande même à se dédouaner des règles de l’écrit, pour qu’on l’entende jusque dans les mots imprimés. Preuve en est le sujet du prochain congrès de l’association américaine pour le langage moderne (MLA) en 2018 à New York : He Said WHAAT??!! Editing Oral Texts for Print Publication («Il a dit QUOOI ??!! Editer des textes oraux pour la publication imprimée »).

Yeux fermés au cinéma sonore, yeux grand ouverts devant l’écran : l’oralité est de retour sur le devant de la scène. Place aux sons !