Pourquoi le réveil sera rude

D’un ton badin, Isabelle Falconnier ponctue l’excellent 26minutes de ce soir en expliquant que rien ne distingue journalistes et écrivains, à part cette «toute petite différence» de la fiction. De tels propos la situe parmi celles et ceux qui, surfant d’un monde à l’autre, d’un écran à l’autre, considèrent qu’au fond tout est dans tout: les délimitations et les définitions, si elles n’ont jamais existé, ne comptent guère. Du coup, la fiction, on en fait son affaire.

Ce sentiment très général du «tout dans tout», cette perception affadie des différences entre réel et non réel, se retrouve jusque dans la mollesse des réactions de l’opinion publique à voir le Front National au deuxième tour de l’élection présidentielle française. Les quinze années écoulées nous ont-elles donc à ce point plongés dans la léthargie intellectuelle, immergés dans un monde à portée de clic, où la démocratie tolère des discours de plus en plus extrêmes ?

A n’en pas douter, le réveil de la génération «tout dans tout» sera rude, car limites et frontières sont en train de se redéployer pour dessiner des territoires qui risquent bien de nous quadriller. Alors que la signature sur le page de garde d’un livre dit encore une symbolique forte, la reconnaissance faciale et ses masques se développe à une vitesse impressionante, comme le montre les travaux de l’IDIAP à Martigny. Le monde numérique, après s’être saisi de nos empruntes digitales et les avoir silliconnées, se prépare à vouloir capter nos traits. Le délit de faciès, n’en doutons pas, va y trouver un élan revigoré. Attention désormais à ne pas regarder notre écran d’un air louche ! De fait, nous déléguons chaque jour davantage la délimitation entre réel et fiction aux langages numériques. Cette frontière ne s’efface donc pas, elle devient draconienne, alors même que nous ne la percevons guère.

Cours du palais de l’Elysée, Paris; © CC BY-SA 3.0; auteur: Chatsam

Ces quinze dernières années donc, nous avons tristement appris à tolérer de voir la violence s’exercer de manière exponentielle, violence verbale ou physique. Et nous ne réagissons plus ou presque : à n’en pas douter, le réveil sera rude. Reste la possibilité du discours qui nous redonne un instant le goûte de l’utopie, tel celui tenu par Etienne Cardiles, lors des obsèques de son compagnon, policier tué en fonction aux Champs-Elysées. Si justes et percutantes, ces quelques minutes ont néanmoins attisé la violence de certains : les délimitations portées par la haine de l’autre quadrillent notre société. Leur réalité dépasse la fiction.

Il est grand temps de sortir de notre léthargie pour entrer dans une veille de résistance, et œuvrer de manière décidée à la collaboration entre forces politiques de droite et de gauche, seul rempart possible aux dérives extrêmistes. Tel est mon vœu à la veille des élections cantonales vaudoises.

Marie Dentière et Pierre Viret. To be or not to be sur le mur des Réformateurs

Pierre Viret, Lausanne; CC BY-SA 1.0; auteur: Arnaud Gaillard

Pierre Viret (1509-1571), cela vous dit peut-être quelque chose : en montant les escaliers du marché de la Cathédrale de Lausanne, on aperçoit son bas-relief. Seul Réformateur né sur sol romand, il devrait être à l’honneur en cette année du 500ème anniversaire de la Réforme, mais tel un chaînon manquant toujours négligé, il peine à faire sa place.

Et pourtant, il remplissait les églises et on l’a surnommé le «sourire de la Réforme» ; on craignait la «foudre de Farel» et appréciait le «miel de Viret». Il affronta beaucoup de résistances, fut persécuté, poignardé et même empoisonné, sans perdre son côté amène. Mais il reste négligé dans notre mémoire de la Réforme en Romandie.

Si la Ville de Lausanne a récemment nettoyé la moitié du mur qui porte son nom, le Canton a reporté de poutzer sa demi, comme le signale avec humour un article du 8 décembre 2016 dans 24Heures. Quand il s’agit d’honorer d’une affiche les hommes de la Réforme pour une série de conférences à Rumine, on ira jusqu’à y faire figurer Luther en playmobile, mais pas de trace de Pierre Viret. Enfin et surtout, Genève n’a jamais gravé son nom sur le mur des Réformateurs, alors qu’une femme, Marie Dentière, y a pris place en 2002.

Marie Dentière (1495-1561), belge d’origine et active à Aigle puis à Genève au temps de la Réforme, émerge de manière de plus en plus assurée dans notre mémoire collective. Tout est à faire pour donner sa place à cette femme dont les écrits méritent de sortir de l’ombre. Vous n’avez qu’à vous rendre sur mariedentiere.ch pour la découvrir davantage.

Mur des Réformateurs, Genève, parc des Bastions. CC BY-SA 4.0; auteur: MHM55

Prieure catholique du couvent des Augustines à Tournai, en Flandres, elle sera acquise dès 1520 aux idées de la Réforme. Elle épouse d’abord Simon Robert, ancien prêtre devenu pasteur, puis en secondes noces Antoine Froment, bras droit de Farel. Grâce à Marguerite de Navarre, elle pourra mener une activité théologique importante et défendre la prédication des femmes. Calvin ne l’appréciait guère, évidemment. Elle se bat tant contre les inégalités sociales que de genre en écrivant en 1539 son Epitre tres Utile : «Jésus a-t-il dit : Allez, prêchez la bonne nouvelle aux sages et aux docteurs? N’a-t-il pas dit ‘à tous’? Avons-nous deux évangiles, l’un pour les hommes et l’autre pour les femmes? Un pour l’élite, l’autre pour la multitude?».

La voilà donc depuis 15 ans gravée sur le fameux mur du parc des Bastions. Reste à nos amis du bout du lac d’y ajouter encore un jour le nom du vaudois Pierre Viret!

NB: Des soirées de contes dans les caveaux vignerons dans la région de Morges rendent hommage ce printemps et cet automne à ces deux personnages, ainsi qu’à quatre autres Réformateurs. On boira à leur santé les bouteilles de la Cuvée de la Réforme, confectionnées à partir de raisins offerts par les vignerons de la région Morges-Aubonne.

Vous iriez au cinéma écouter l’Irlande yeux fermés ?

Depuis le 17 février dernier, le cinéma de Bellevaux à Lausanne accueille parfois une expérience déjà bien ancrée à Paris ou à Copenhague : le cinéma sonore. La salle est plongée dans la nuit, on finit par fermer les yeux, et on écoute ! C’est l’émission de RTS Espace 2 «Le labo», menée par David Collin, qui s’est lancée dans l’aventure avec une première séance où nous étions invités pendant 45 minutes à écouter dans l’obscurité “Aran, une autre histoire de vent” de Jean-Guy Coulange (2014).

Champs d’Inishmore dans les îles Aran en Irlande, août 2006. Auteur: Sebd; CC BY-SA 3.0

Loin des sollicitations visuelles constantes de notre culture contemporaine, cette expérience permet de se laisser emmener en balade en Irlande : c’est à vous de mettre des formes et des couleurs sur les sons. On en ressort tout reposé et transformé, m’a-t-il semblé. Du côté de Copenhague, les danois ont pris sérieusement goût à ce type d’expérience depuis 2013, au rythme d’une séance mensuelle : les places s’arrachent.

C’est également du Danemark, de l’université d’Aarhus, que nous vient le premier cours online en humanités numériques sur les Sound Studies, les «études sons», préparé par Jakob Kreutzfeldt : il sera inauguré ce jeudi 23 mars sur le campus de Dorigny, dans le cadre du lancement d’une plateforme d’enseignement en ligne en humanités numériques, #dariahTeach, née d’un partenariat stratégique Erasmus+ entre sept pays. Quatre vidéos en «études sons» sont d’ores et déjà disponibles sur la chaîne YouTube du projet.

Comme je l’ai déjà souligné dans deux blogs précédents, le retour de l’oralité et de l’attention à l’écoute me paraît être le corollaire de la culture digitale, qui mélange dans un tourbillon détonnant les images, les textes et les sons. Alors que textes et images pensent encore s’affronter frontalement dans un vis-à-vis millénaire, le son, les paroles et les musiques se faufilent allégrement en toutes circonstances sur le support numérique, et mènent de plus en plus le bal.

Même l’histoire antérieure aux enregistrements réclame le droit à être entendue, comme dans le site Virtual St. Paul’s Cathedral Project. Jouant entre le réel et le virtuel, ce site vous permet d’être un quidam du 17ème siècle, qui écoute des sermons donnés dans la cour de la cathédrale Saint-Paul de Londres. Vous pouvez vous déplacer dans la cour, tester les différents endroits, avec plus ou moins d’auditeurs présents. Sorte de cinéma pour les oreilles.

Le son, l’oralité, ne font que commencer à prendre leur revanche sur la culture imprimée qui les a tenus en bride pendant des décennies. L’oralité demande même à se dédouaner des règles de l’écrit, pour qu’on l’entende jusque dans les mots imprimés. Preuve en est le sujet du prochain congrès de l’association américaine pour le langage moderne (MLA) en 2018 à New York : He Said WHAAT??!! Editing Oral Texts for Print Publication («Il a dit QUOOI ??!! Editer des textes oraux pour la publication imprimée »).

Yeux fermés au cinéma sonore, yeux grand ouverts devant l’écran : l’oralité est de retour sur le devant de la scène. Place aux sons !

Et si les sciences humaines créaient de nouveaux métiers: vers les ‘DH curators’?

Disons-le d’entrée, le bouleversement de notre paysage romand journalistique nous effraie: arrivera-t-on encore à penser ? La crainte est justifiée, le coup d’assommoir certain, mais il est plus que jamais urgent de scruter l’horizon apparemment obscure.

Mât, vergues, hune, haubans à bord de l’ Hermione, Rochefort-sur-Mer, Charente-Maritime; auteur: Zebulon; Domaine public

A l’ère du hacking et des hackers, la réserve d’images symboliques de la piraterie possède un rôle primordial: celui de la vigie. Grimper sur le mât, scruter, flairer ce qui peut advenir. C’est au printemps 2013 que j’ai appris l’existence d’un métier nouveau à mes oreilles: biocurator. Quatre ans plus tard, je vois poindre à l’horizon  un nouveau métier potentiel pour les chercheurs issus des sciences humaines: les DH curators. Mais que recouvre donc ce jargon?

De part et d’autre, il s’agit de prendre soin, d’avoir cure des données informatiques, pour ce qui concerne les sciences de la vie avec les biocurators, et pour ce qui concerne les sciences humaines numériques, avec de potentiels Digital Humanists curators, ou DH curators, comme je propose de nommer ce qui pourrait être un nouveau métier.

Le biocurator exerce son métier en bioinformatique, ce nouveau domaine né du séisme de la rencontre entre biologie et informatique, et fédérée au sein de l’Institut Suisse de Bioinformatique. L’explosion de la littérature scientifique dans ces domaines a vu également l’augmentation du nombre d’erreurs publiées, au point qu’il a fallu mettre sur pied un métier devenu indispensable: le biocurator “assure la cohérence et la valeur des contributions de la communauté des usagers, en collaborant à maintenir des ressources libres d’erreurs”, comme l’explique un article de la revue scientifique Database.

La mutation numérique des sciences humaines pourrait donner naissance à ce type de métier, qui permettrait à certains docteurs de trouver une finalité à leur formation de pointe. Un outil autrichien créé dans le cadre d’un projet européen semble conduire à l’émergence d’un tel métier : Transkribus. Cet outil permet la reconnaissance semi-automatique des manuscrits. Contrairement aux méthodes visant à une lecture entièrement automatique des manuscrits (ROC ou OCR), Transkribus fait le pari de la collaboration humain-machine. Un/e chercheur/se transcrit d’abord entre 5’000 et 10’000 mots d’un manuscrit spécifique, aussi ardu soit-il à lire, et en nourrit la machine à apprendre. Transkribus peut  lire la suite de lui-même, en assurant un taux d’erreur fort respectable. Il ne reste ensuite plus qu’au DH curator à rendre le texte libre d’erreurs, de manière similaire au travail des biocurators. Ce type de tâche continuera à exiger la maîtrise parfaite des langues concernées par le manuscrit.

Tôt au tard, on aura besoin de ce type de profil, même si, bien sûr, les sciences humaines ne sauraient rivaliser avec l’ampleur et les retombées économiques des sciences de la vie. Mais ces besoins vont néanmoins émerger. Il reste toutefois entre eux et nous un océan à traverser, vigie en alerte : l’apprivoisement de cet espace collaboratif entre l’humain et la machine.

Noël, Hanouka, Diwali: nos patrimoines culturels immatériels… et numériques ?

2016 aura été une première pour la Suisse : pour la première fois, l’une de nos traditions a été reconnue comme «patrimoine culturel immatériel» (PCI) par l’UNESCO. Il s’agit de la fête des vignerons, présentée par une video enjouée qui montre bien l’ancrage de la fête dans une micro-société. Le carnaval de Bâle est en examen.

Lumières de la fête de Diwali, auteur: Indianhilbilly; © CC BY-SA 2.0, wikicommons

Cette démarche de l’UNESCO nous fait à nouveau flirter avec les contradictions de nos perceptions de «l’immatériel» (voir le blog du 2 juillet dernier). Ce patrimoine «immatériel» se matérialise en fait de plus en plus via le support digital : le voici enregistré, filmé, expliqué, commenté par les acteurs anonymes mêmes qui le portent. Comme l’explique Hughes Sicard dans le récent collectif Patrimoine culturel immatériel et numérique, lorsque l’UNESCO a ouvert la démarche du PCI en 2003, les textes fondateurs n’impliquaient pas le numérique, mais celui-ci avait été mentionné dès les discussions préparatoires de l’entreprise dès 1989 [1].  La matérialité digitale nous appelle à revisiter encore autrement notre perception de l’immatériel, pour penser ce patrimoine culturel qu’on estimait volatile.

A l’heure où la terre s’est enfoncée dans la nuit la plus sombre depuis 500 ans, nous dit-on, j’ai pour ma part bien envie de promulguer «patrimoine culturel immatériel» mondial toutes nos fêtes de la lumière : Noël, la fête chrétienne du 25 décembre ; Hanouka, la fête juive des lumières, qui a lieu cette semaine en 2016 ; ou Diwali, la fête indienne des lumières, en automne. Le fait de devenir «patrimoine culturel immatériel» pourrait-il protéger un temps soit peu nos marchés de Noël, devenus si fragiles depuis quelques jours ? Faut-il se dépêcher de les numériser pour qu’au moins on puisse s’y rendre virtuellement, en toute sécurité, muni de lunettes ad hoc ? Arrivés à ce point on hésite, on regrette même peut-être déjà de tant vouloir numériser cet héritage immatériel, de la fête des vignerons au vin chaud. Et pourtant, ce ne sont certes pas les lunettes virtuelles qui sont en train de nous contraindre à protéger nos marchés: nous n’avons pas eu besoin d’attendre leur arrivée pour avoir de la peine à regarder la réalité en face.

Incertaine, notre génération hésite entre le matériel, le virtuel, l’immatériel, et «on avance peu à peu, comme un colporteur d’une aube à l’autre», selon les mots de Philippe Jaccottet. On avance peu à peu d’une fête des lumières à l’autre, dans un marché de fin d’année aux dimensions planétaires. Et vous, mettrez-vous du matériel, de l’immatériel, du virtuel, du réel au pied de votre sapin ? Nous en avons débattu le 24 décembre au matin sur RTS la 1ère, dans l’émission d’Antoine Droux.

 

[1] Hughes Sicard, «Le numérique au secours du patrimoine culturel immatériel ?», dans Patrimoines culturel immatériel et numérique, Marta Severo et Martine Cachat (dir.), L’Harmattan, 2016, p. 32-40 ; ici p. 32 : «Au cours des années 1990, les réunions d’évaluation de la Recommandation de l’Unesco sur la sauvegarde de la culture traditionnelle et populaire (1989) laissent transparaître des questionnements sur les possibles effets de l’émergence des nouvelles technologies».

Et vous, vous optimisez vos processus? Autour d’une pub Swisscom

C’est un peu rageant, mais elle est extrêmement bien faite cette pub Swisscom, «Réalisez aujourd’hui l’avenir de votre modèle commercial». C’est rageant, parce qu’on sent immédiatement que cela doit servir très adéquatement une certaine idéologie économique et sociale. Mais on est séduit quand même. Si vous ne connaissez pas cette publicité, testez-la d’abord avant de poursuivre la lecture de ce blog: https://digital-future.swisscom.ch/fr/#

Que vous en semble? Il s’agit de tester cette publicité, plus que de la regarder et de l’écouter, car vous pouvez être acteur dans cet objet numérique. Il y a quatre étapes, et à chaque fois vous pouvez décider de cliquer ou non sur «Oui, je suis partant», quitter l’animation et vous immergez dans le questionnaire qui vous persuadera qu’avec le numérique, vous avez le profil de l’entreprise qui «se donne de la peine et en a». La perspective est simple et unique: on va faire de vous un gagnant, avec les bonnes cartes en mains, et au diable les perdants du numérique. Les exemples sont bien choisis, utopiques ce qu’il faut mais pas trop: l’ère numérique en entreprise vous tend les bras.

Mais cela cloche pourtant, et fermement. Faites une lecture «genre» et «valeurs» de cette publicité: c’est sans appel. Le fonds des valeurs est celui d’une Suisse du terroir – chalet d’abord -, fondée sur le couple, et où la femme garde sa juste place: la voici maîtresse d’école, infirmière, et, suprême soulagement, un ordinateur la dispense même de conduire afin qu’elle puisse aimablement sourire à d’autres en lieu et place de froisser la carrosserie. Tout est bien qui finit bien: un soixantenaire alerte conclut la série. C’est le maître du jeu, qui a su garder les bonnes cartes en main. C’est vous, en fait, vous qui allez appeler Swisscom pour vous coacher.

Mais le plus pernicieux peut-être est le langage tenu sur l’émotionnel. C’est un nouveau trend, apparemment, en entreprise: intégrer les émotions de ses clients et de ses employés dans son management. Le questionnaire l’explicite via une rubrique «émotion et transition numérique». Vous prendrez bien encore un peu de sentiment pour adoucir votre cocktail de changement culturel? Voilà, on vous a tout dit sur «l’optimisation de vos processus».

On ne perd pas son temps à analyser un tel objet publicitaire numérique, car il permet de devenir davantage conscient de la manière dont les mêmes thématiques – et donc la même idéologie – se retrouvent dans des lieux et personnes apparemment diamétralement opposés à l’armada Swisscom. Par exemple chez le tatoueur «self-branding» Max Büchi, mis en avant dans un article et une vidéo du Temps le 9 décembre dernier. A bien lire et écouter ce qui nous y est dit, celui qui paraît au premier abord incarner une figure particulière, audacieuse et self-made, se révèle un sacré «maître du jeu» numérique, qui n’hésite pas à lier créativité et instrumentalisation: «Ce qui me plaît dans le numérique, c’est qu’il a donné du pouvoir aux créatifs. Grâce à Internet et aux réseaux sociaux, l’anonymat n’est plus une fatalité et l’on peut instrumentaliser quelque chose d’intuitif qui est la conscience de soi», dit-il.

La créativité s’éprouve ici non plus tellement à partir du résultat, mais quant à son processus même. Et rien de plus divertissant que de transformer en produit le «processus qui porte la création» (min 3.28-3.43 de la vidéo YouTube). Dans le fond, c’est tout simple: Max Büchi a optimisé ses processus. Le voilà prêt à être embauché par Swisscom pour leur prochaine pub numérique, non?

Décoder le livre de la vie : des personnes et de la médecine

La génomique n’hésite pas à solliciter le livre comme métaphore pour penser l’écriture de l’ADN : le colloque Wright 2016 a été placé sous le slogan «décoder le livre de la vie». L’impact symbolique

@ C. Clivaz; colloque Wright 2016, Genève, 8 novembre
@ C. Clivaz; colloque Wright 2016, Genève, 8 novembre

de l’expression a été souligné par l’un des conférenciers, Peter Sloterdijk, rappelant dans les pixels du Temps qu’on a souvent considéré que «Dieu écrivait le monde», et que «chez les généticiens, il y a une intuition spontanée, presque irrésistible, à parler du travail sur le génome comme d’une ‘écriture’». Il en va donc encore une fois de «l’écriture au risque du code».

De fait, le «livre de vie» est une expression issue du livre biblique de l’Apocalypse, aux allures plutôt inquiétantes : le livre de vie, on peut en être effacé (Ap 3,5), et un «étang de feu» est promis à ceux qui en seraient retirés (Ap 20,15), selon le langage imagé de ce récit digne des plus belles scènes du Seigneur des anneaux. Proclamer qu’on décode le livre de (la) vie pourrait donc trahir en négatif notre crainte profonde devant cette génomique apprentie sorcière. Conférencier du 8 novembre, Michael Snyder nous disait avec humour que nous pourrions «tous devenir hypocondriaques» avec les possibilités qui s’offrent à nous de connaître notre patrimoine génétique, bientôt dès la naissance, précisait-il.

Alors que les américains étaient en train de voter, Snyder a su donner à son auditoire la mesure du gigantisme des données accumulables à propos d’un seul individu : sur 10 trillons de cellules humaines et 100 trillons de bactéries (l’individu «noir de monde» pour reprendre Alain Bashung !), tout semble mesurable en nous désormais. Et je songeais que nous troquions allégrément l’adage du philosophe antique Protagoras, «l’homme est la mesure de toute chose» pour en arriver à «l’homme est mesurable en toutes choses»… sans savoir encore ce qui nous sera réellement profitable dans l’aventure. On a le droit de prendre la mesure de ce gigantisme, un sentiment que Frédéric Schütz nous communique clairement dans un eTalk sur la médecine personnalisée : il faudrait publier le journal Le Temps pendant quinze ans pour rendre accessible sous ce format le code génétique d’une seule personne, explique-t-il !

Décoder le génome, vouloir la médecine encore plus personnalisée qu’avant, conduit à de multiples réflexions, et en tous les cas à repenser encore le concept de «personne». Si un individu peut être traduit comme un ensemble de 10 trillons de cellules humaines et 100 trillons de bactéries, n’y a-t-il finalement plus «personne» dans cette personne ? La question philosophique de la personne aujourd’hui est posée par Jean-Paul Fragnière à l’Université de Fribourg en décembre prochain : «Y a personne ?! La personne dans la pensée d’Emmanuel Lévinas». Je ne suis pas sûre que les avancées génomiques seront convoquées dans cette conférence, au demeurant sans doute passionnante. Il est pourtant temps de réunir les discours, puisque l’humanisme est radicalement décentré via la génomique : l’homme n’est plus la mesure de toutes choses, il devient mesurable en toutes choses, sans être assuré de demeurer mesuré.

La semaine prochaine va s’ouvrir sur le campus EPFL le salon planète santé, riche de mille événements. Si l’on cherche sur son site le terme de «philosophie», on ne le trouvera toutefois mentionné qu’une fois à propos de la Fédération Romande des Consommateurs qui rend compte de sa propre philosophie. Espérons que l’an prochain, un Jean-Paul Fragnière ou d’autres philosophes seront associés aux débats sur la santé, pour rassembler les discours sur la personne, à l’heure où il devient de plus en plus évident que nous avons tous besoin de (re)faire nos «humanités».

L’Ecriture au risque du code : Réforme, an 501

Depuis ce 1er novembre, nous voici entrés dans ce 500ème anniversaire de la Réforme qui se conclura le 31 octobre 2017. On me permettra ici de prendre un peu d’avance pour penser la suite, la Réforme an 501, en ouvrant la réflexion via l’un des points forts de cette confession chrétienne : sa volonté d’être en prise à la culture. L’illustration en est vite choisie, car les protestants, qui ont tant misé sur le rapport au livre – ou du moins à l’écriture selon leur adage phare sola scriptura, «par l’écriture seule» –, sont aujourd’hui fortement provoqués par la mutation digitale de l’écriture, en exode depuis les pages papier jusque sur l’écran d’ordinateur. En choisissant comme étandard le sola scriptura, on peut dire que les protestants ont poussé à l’extrême une intuition liée dès l’origine à l’émergence du christianisme. En effet, tant le professeur au collège de France Roger Chartier que le papyrologue américain Roger Bagnall, avec d’autres, ont démontré la synergie  établie entre

Pragmata used for coding; auteur: Fabrizio Schiavi; © CC BY-SA 3.0, wikicommons
Extrait de code; auteur: Fabrizio Schiavi; © CC BY-SA 3.0, wikicommons

l’émergence du livre, le codex avec ses pages, et la naissance du christianisme, aux premiers siècles de notre ère [1]. Qu’arrivera-t-il donc au christianisme, et qui plus est à la Réforme, si nous sortons du livre ? Répondre en réformée à cette question, c’est d’abord se demander ce qu’il arrive à la culture occidentale quand l’écriture sort du livre.

L’écriture digitale représente un choc culturel qu’il n’est désormais plus besoin de démontrer : Le Temps a ouvert le débat ces jours sur la place de l’apprentissage informatique à l’école. A mon sens, Jean Romain illustre fort bien comment «prêcher le faux pour signaler le vrai», en pointant sur deux thématiques clés, qu’il conduit toutefois dans une impasse. Premièrement, le virtuel : il considère «qu’il ne remplace pas la fiction», qui, elle, permettrait de «rendre tangible la réalité», alors que le virtuel songerait à la remplacer. Avant lui, Umberto Eco a montré une difficulté similaire avec le virtuel, estimant que le Web conduit à l’indistinction entre la vérité et l’erreur [2]. La couverture du livre, certifié par une collection reconnue, semblait garantir le réel, mais c’est précisément de cette illusion que le virtuel nous fait revenir. Quand une information est jetée sur le web, il nous faut certes sans cesse la vérifier, la confronter, mais nous pouvons souvent le faire au vu de la multiplicité des sources à disposition. Nous ne faisons alors rien d’autre que mettre en œuvre le jugement de la communauté qui assure les frontières du réel, telle que décrite en son temps par le philosophe Charles S. Peirce comme «sans limite et capable d’augmenter indéfiniment la connaissance» [3]. Le numérique nous provoque, c’est vrai, à adopter une autre posture pour établir des limites du réel, mais elle est tellement plus passionnante. Elle se prête très bien à être mise en œuvre collectivement dans la salle de classe, pour peu qu’on se distancie d’une perception verticale de l’enseignement. Qu’on écrive au silex ou à l’ordinateur, que l’école serve d’abord à former des esprits citoyens, critiques et solidaires, membres la communauté peircéenne, le reste suivra.

Expected wave of data showing the growth of audiovisual data (video, images, audio). Source: IBM Market Insights 2013. Quoted by AVINDH SIG
Projection de l’augmentation attendue des données audio-visuelles (video, images, audio). Source: IBM Market Insights 2013. Cité par AVINDH SIG

Deuxièmement, Jean Romain se plaint du fait que le numérique nous entraînerait dans une «pulsion scopique. Il s’agit de voir, de visualiser, de mettre l’accent sur l’écran qu’on a sous les yeux, de satisfaire notre appel au spectacle», dit-il. Et c’est vrai qu’à considérer certains chiffres, on ne pourrait que penser qu’il a raison : depuis le milieu des années 2000, le volume des données qui transitent online concernent surtout des vidéos et des images, et cela ne va faire sans doute qu’augmenter. Mais c’est là qu’il nous faut serrer de près le rôle et l’impact de l’écriture digitale. En effet, en régime informatique, l’interface en ligne de commande (CLI) l’emporte en précision et efficacité sur l’interface graphique (GUI). Autrement dit, lorsqu’on commence à «regarder ce qui se trouve sous le capot», pour reprendre l’expression de Martin Vetterli, l’écrit l’emporte encore bel et bien sur l’image, si on s’aventure dans les langages de programmation : ce que vous pouvez faire en écrivant via le terminal de votre ordinateur sera toujours plus précis et rapide qu’en utilisant l’interface graphique de votre ordinateur, toute Mac fût-elle.

Alors oui, je suis absolument convaincue que tous les élèves doivent avoir des notions basiques de codage et de programmation, pour précisément devenir conscients de leurs apriori et développer leur sens critique. Nous aurons alors intégré l’approche décapante de la mathématicienne diplômée de Harvard, Cathy O’Neil, dans Weapon of Math Destruction (2016) : elle y explique de quelle manière les “big data augmentent les inégalités et manipulent la démocracie”. Emmener les élèves dans les dédales du code, même basique, ne fait toutefois pas encore l’unanimité. Dans son blog du Temps, Blaise Reymondin rappelle qu’au début des années 80, les jeunes ados que nous étions ont pu suivre des cours de programmation, mais ne croit «pas que ce soit un prérequis aujourd’hui». Or c’est justement parce qu’on a cessé ensuite d’enseigner des bribes de programmation à l’école que nous nous sommes tous éloignés – et les femmes en particulier – des apriori de cette culture informatique. Et nous voici à ranger bien poliment ce monde qui nous ne maîtrisons pas dans un cloud, une «nuée» aux relents célestes.

Et oui, chassez la théologie et les aspirations au divin, elle reviennent au galop, surtout dans nos perceptions du monde informatique, comme je l’avais souligné dans un blog du 4 juin dernier. Dans le contexte culturel de l’écriture au risque du code, la première tâche d’une théologie réformée, toujours prompte à la chasse aux idoles, devrait être de collaborer à dédiviniser l’informatique. Et donc soutenir un enseignement basique à tous des apriori de ce langage, pour développer une conscience

© C. Clivaz, Eglise St-Jean de Malte, 31.10.16
© C. Clivaz, Eglise St-Jean de Malte, 31.10.16

critique face à lui. La seconde devrait être d’entretenir encore et toujours un dialogue critique avec la liturgie catholique  qui a ce beau geste de présenter le «livre» des Evangiles bibliques lors de leur lecture communautaire. Mais un geste qui va inexorablement devenir de plus en plus en décalage avec notre contexte culturel. Je ne crois pas une seconde que les prêtres de demain tendront à bouts de bras un ipad ! Par contre, ce geste va devenir en partie obsolète, et signaler une mémoire du passé au cœur du christianisme, tout comme le sont les rouleaux de la Torah à la synagogue. Ce n’est pas grave en soi : il faut juste prendre conscience de ce décalage culturel qui s’instaure, et se tenir prêt à repondérer l’équilibre entre parole, image et écriture dans la théologie chrétienne. Un beau défi.

Par ailleurs, la veine réformée aura la liberté d’innover, de construire ses cultes autour d’applications qui pourraient favoriser les interactions entre le/la célébrant/e et l’assemblée, si les protestants ne restent pas prisonniers d’une nostalgie du livre. S’ils acceptent, dans la foulée du roman de Ray Bradbury Fahrenheit 451, que c’est bien les êtres humains qui sont les vrais porteurs des Ecritures et leurs couvertures livresques de chair et de sang. Enfin, il faudra encore compter avec cet immense défi pour la Réforme an 501 : reconsidérer le rapport au corps, alors que d’une emprunte de pouce nous pouvons désormais payer via nos smartphones ; alors que nous serons soulagés de bénéficier, le cas échéant, d’une prothèse bionique. Car l’Ecriture n’est pas la seule qui se voit livrée à la sphère digitale : le corps l’est aussi, ce corps incrusté au cœur des rites de la foi chrétienne. En effet, à chaque fois qu’on partage le pain et le vin dans une église, Cène protestante ou Eucharistie catholique, on répète ces mots bibliques de Jésus de Nazareth : «ceci est mon corps donné pour vous». Cet homme a pris le risque de livrer son corps pour les autres. Il n’aurait pas craint, je crois, de voir le corps des Ecritures livré au codage électronique, tant que la parole peut encore s’y faufiler et garder la lettre algorithmique de vouloir devenir Esprit.

 

[1] Voir C. Clivaz, «The New Testament at the Time of the Egyptian Papyri. Reflections Based on P12, P75 and P126 (P. Amh. 3b, P. Bod. XIV-XV and PSI 1497)», dans Reading New Testament Papyri in Context – Lire les papyrus du Nouveau Testament dans leur contexte (BETL 242), C. Clivaz – J. Zumstein (eds.), with Jenny Read-Heimerdinger and Julie Paik; Leuven : Peeters, 2011, p. 15-55.

[2] U. Eco, Le vertige de la liste, M. Bouhazer, Paris : Flammarion, 2009, p. 360.

[3] N. Houser et alii (éd.), The Essential Peirce. Selected Philosophical Writings, vol. 1, Bloomington/Indianapolis: Indiana University Press, 1992, p. 52. Ma traduction.

Ces livres à délivrer

Unbound, littéralement «délivré», est une entreprise éditoriale qui ne peut que fasciner. Intégrant le meilleur de la culture collective et interactive du Web, Unbound se décrit comme un éditeur permettant de donner vie à des idées, via le financement participatif.

Jusqu’à aujourd’hui, 97’521 personnes de 158 pays se sont engagées à verser 2,9 millions de livres sterling pour subventionner 169 livres, dont 5 ont gagné des prix littéraires et 4 sont devenus des best-sellers. On se réjouit de voir ici moult livres délivrés, unbound, dans un bel élan collectif.

Alors que nos auteurs tentent de rassembler de quoi payer leur ticket de train pour aller au salon du livre du coin, c’est ici le 50% des bénéfices qui vont à l’auteur. Synopsis, extrait, possibilité de discuter avec l’auteur sur un forum, tout est mis en oeuvre pour promouvoir une idée d’écriture. Mais c’est surtout la vidéo de présentation qui est en charge de faire la promotion de l’ouvrage à subventionner. Rêvez-vous de lire cette nouvelle post-apocalyptique, Tatterdemalion? C’est une vidéo qui vous en convaincra, musique et dosage émotionnel à l’appui. Et c’est là sans doute la pointe d’humour de l’entreprise: c’est le voir et l’entendre, l’image et le son, qui vendent l’écriture.

Unbound est peut-être en train de tellement bien «délivrer» le livre, que la plateforme pourrait conduire à aller plus loin qu’elle, de fait. Car, j’en suis convaincue, l’enjeu des transformations de la lecture n’est pas ce binôme tristounet «paper or not paper», qu’on nous rappelle régulièrement pour s’en réjouir ou s’en lamenter. Le digital nous met face à une autre radicalité: voir l’écriture devenir une forme d’expression parmi d’autres, provoquée sans cesse par l’image et le son, au sein d’une “littératie multimodale” pour le dire savemment, ou au sein d’une culture qui marie texte, image et son, pour le dire rapidement.

Sans flagornerie, je soulignerai ici combien ce journal qui accueille nos blogs se montre être à temps via les applications multimédia qu’il développe, les «labs». Elles me sont un excellent objet d’étude, à voir les journalistes à l’oeuvre de cette production multimodale: tantôt ils maintiennent ferme le leadership de la voix de l’auteur et conservent un goût pour la linéarité malgré tout, tantôt ils se livrent à des concurrences de points de vue, par exemple dans cette série où l’audio et l’écrit décidément ne vous brossent pas le même tableau. Je fais le pari qu’Unbound, ou son petit frère, offriront bientôt à leurs auteurs de

François Bon, 23.01.16 https://youtu.be/7-IydGzDhbw
François Bon, 23.01.16
https://youtu.be/7-IydGzDhbw

pouvoir créer ce type d’objet culturel. Du côté artistique, certains foncent: allez donc voir/lire/entendre «où le monde double s’effondre» de l’écrivain François Bon. J’y reviendrai dans un autre blog.

Parler plutôt qu’écrire?! Suite de la saga

Qu’il est fascinant et déroutant de suivre les joutes de l’oral et de l’écrit dans la culture digitale, une saga déjà évoquée sur ce blog au mois de mai. Parler va plus vite qu’écrire, on le sait : les systèmes d’écriture rapide – tachygraphie – existaient déjà dans l’Antiquité, lorsque les esclaves lettrés prenaient les notes des discours des orateurs. Il en ira ainsi jusqu’à la sténographie, remplacée inexorablement par les moyens technologiques: c’est en 2005 que l’assemblée nationale française abandonnera ses sténographes pour des «rédacteurs de débat» [1].

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© Claire Clivaz

Le parler prend chaque jour un plus de court l’écriture. L’OBS/Rue 89 racontait récemment avec emphase que la petite Asmine, 5 ans, avait trouvé seule la fonction micro pour faire rédiger son courriel en le dictant à la machine, alors que sa maman n’épelait les mots pas assez vite à son goût. Quant aux quarantennaires, ils sont susceptibles de passer du jour au lendemain des What’s up écrits aux What’s up oraux, reformatés par leurs ados : la graphie en devient à l’évidence bien différente et franchement sibylline si on n’a pas… le son. Dans les What’s up oraux, la voix est là avec son émotionnalité et on a d’un coup beaucoup plus d’infos sur l’état d’âme de l’autre que via quelques mots écrits, abrégés en vitesse.

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Portrait du Fayoum, 160-170 CE; domaine public USA; wikicommons: https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Fayum_portrait_BM_EA_65346.jpg

On le pressent déjà, garder le rythme d’une écriture lente, reprise, pondérée, sera de plus en plus un défi, et aussi une nécessité. Tôt ou tard, nous ne ferons plus que rêver de moments de retrait loin du rythme continu de la production et de la communication digitales. A voir cet incroyable journal rédigé entièrement à la main par des prisonniers politiques en Turquie, on se sent aussi prêt à tous les combats pour maintenir l’enseignement de l’écriture à la main, si tant est qu’une fois il est menacé, parce qu’on aura considéré que cela ne va assez pas vite…

Mais toujours est-il que le parler tiendra de plus en plus la dragée haute à l’écrit. Dans cette perspective, on a tout avantage à se rappeler que dans l’Antiquité, à peine 10% des personnes savaient lire, et encore moins lire et écrire. Mais que cela n’empêchait pas ceux que nous nommerions aujourd’hui «illettrés» de produire une culture à nulle autre pareille: un ancien papyrus d’Egypte nous parle d’Artémidore, un peintre qui n’avait pas besoin d’être lettré pour faire des portraits magnifiques [2], dans le style de ceux du Fayoum [3].

[1] Delphine Gardey, « Scriptes de la démocratie : les sténographes et rédacteurs des débats (1848‑2005) », Sociologie du Travail, vol. 52, n° 2, avril‑juin 2010, p. 195‑211.

[2] Il s’agit du Papyrus Oxyrhynque VI 896; voir C. Clivaz, “Literacy, Greco-Roman Egypt”, in The Encyclopedia of Ancient History, First Edition, Roger S. Bagnall, Kai Brodersen, Craige B. Champion, Andrew Erskine, and Sabine R. Huebner (ed.), Blackwell Publishing Ltd., Oxford, 2013, p. 4097–4098 ; DOI: 10.1002/9781444338386.wbeah07056

[3] Elle reste superbe à écouter sur youtube cette conférence de Jacques Berger sur le Fayoum, malgré le temps qui passe, et le style avec.