De l’encre aux pixels : la mue de l’écriture scientifique

C’est à Montréal que sont rassemblés du 8 au 11 août les chercheurs en Humanités Digitales (DH) du monde entier, pour le colloque annuel DH2017. Innovations et recherche de pointe sont au rendez-vous, et ce 10 août – ou cette orée du 11 août selon l’heure européenne – se conclut par la remise du prix Antonio Zampolli qui récompense tous les trois ans une réussite particulière de chercheurs en DH, à quel que stade de carrière que cela soit.

DH2017, Montréal, conférence du prix Zampolli, Nancy Ide © Claire Clivaz

Antonio Zampolli (1937-2003), linguiste italien, appartient aux pionniers qui ont lancé et créé la méthode principale d’encodage électronique des textes, le Text Encoding Initiative (TEI). Cette méthode reçoit précisément le prix Zampolli en ce 10 août : elle permet à un texte écrit sur support informatique de devenir interopérable dans une base de données, soit de pouvoir être relié à d’autres textes de recherche scientifique.

Ce soir à Montréal, nous fêtons donc la reconnaissance internationale de ce qui a changé dans l’écriture scientifique : le passage de l’encre aux pixels. Cet événement intervient alors même que le Fonds National Suisse vient de prendre un tournant décisif pour tous les domaines de recherche en publiant le 24 juin dernier son formulaire de gestion des données, data management plan, qui devra désormais accompagner toutes les soumissions de projet de recherche.

Cette innovation, qui peut paraître technique aux profanes, est un vrai séisme. En effet, elle postule que le lieu digital est désormais l’environnement naturel de l’écriture scientifique, en exil ou émancipée de l’encre et du papier. Mener un projet de recherche dans un environnement virtuel, sur une plateforme numérique, équivaut à faire de l’écriture une expérience flexible, évolutive, faite de pixels semblabes à des cellules nageant en éprouvette. Il faut prendre soin de cette écriture pixellisée, depuis sa production et sur la durée. Elle est vivante, dans son environnement virtuel.

Tous les acteurs de la production scientifique sont concernés par cette mue, et un dialogue intense doit continuer à être mené entre bibliothèques, chercheurs, institutions et éditeurs. En Suisse romande, ce dialogue est nécessaire en particulier avec les éditeurs scientifiques, dont l’auteure de ces lignes imagine sans peine les soucis et interrogations suscitées par cette transformation. Des éditeurs scientifiques tel Brill sont déjà en quête de nouveaux modèles, et des pistes existent.

Le passage de l’encre aux pixels demande un surcroît de travail à tout le monde : elle exige de la recherche sur la recherche et sur les modèles économiques viables. Tous les acteurs de la production de l’écriture scientifique ont besoin que leur institution ou leur entreprise leur accordent le temps nécessaire à accompagner ce tournant.

  • Pour découvrir le TEI: BURNARD, Lou. Qu’est-ce que la Text Encoding Initiative ? OpenEdition Press, 2015  books.openedition.org/oep/1237
  • Pour s’initier au TEI, module en ligne dans le cadre du projet Erasmus+ #dariahTeach, préparé par Susan Schreibman (teach.dariah.eu)

Ces corps d’outre-tombe qui traversent notre été

De la moustache du peintre Salvador Dalí à la natte tressée d’une Saviésanne d’autrefois, ce mois de juillet semble fait de corps anciens qui ressurgissent, qui de la tombe pour Dalí exhumé pour un test ADN, qui du glacier, pour le couple Dumoulin, disparu en montagne un 15 août 1942, et qui vient d’être retrouvé. Trois corps momifiés, conservés. On est surpris, troublés, questionnés par ces souvenirs du corps qui reviennent d’un lieu après la vie mais avant la décomposition, d’un no man’s land funèbre. Tous les trois suscitent une vive émotion.

© CC BY-SA 3.0; auteur: Lucie Marie

Lluis Peñuelas Reixach, secrétaire général de la fondation Gala-Salvador Dalí, raconte avec gravité que la moustache de Dalí est toujours bien posée à «10h10». Cette exhumation nous renvoie crûement à la responsabilité que nous exerçons toutes et tous via le corps, dont les traces n’en finiront pas de pouvoir parler. Bien sûr, on comprend la requête d’une recherche en paternité, mais nos pauvres restes n’en sont donc jamais quittes de risquer d’être touillés ou triturés ? Ne faut-il pas préférer l’incinération à l’inhumation, en finir avec tout fantasme d’Hibernatus, histoire qu’on ait droit à un vrai repos éternel ? Fichtre, ne vaut-il pas mieux fignoler notre page Facebook, en faire légataire une personne de confiance, et réduire nos restes à une petite poignée de cendres qui s’envole au vent ?

Il est certain que le choix de l’incinération évite à notre dépouille d’être encore sollicitée outre-tombe, mais il implique aussi de priver ceux qui restent de l’attachement qu’elle peut susciter. C’est tout un village et pas seulement une famille, qui est touché par le retour improbable mais toujours espéré du couple Dumoulin. Penser que l’incinération règle tout, c’est ne pas réaliser que nos corps morts demeurent signifiants pour ceux qui restent. Même les plus petits corps, comme le montre ce témoignage d’un couple sur le deuil périnatal. Ou encore ce fœtus reposant au milieu de quatre briques ocres qu’on peut voir au musée romain de Nyon, petite tombe d’autrefois résultant d’une fausse-couche ou d’un avortement, qu’importe: le foetus a été enterré. D’une voix mesurée, Edmond Pittet, responsable des Pompes funèbres générales, le rappelle : il faut «se souvenir que pour la famille, celui qui n’est plus reste une personne». Cet adage ne peut, à mes yeux, que nous conduire au lâcher prise sur notre dépouille à venir : c’est fondamentalement l’affaire des suivants.

Pour l’instant nous en faisons partie, et les corps d’outre-tombe réclament leur dû, nous invitent à la responsabilité et pas seulement à celle du test paternité. Voici un an, le journal de la RTS consacrait un Grand Format aux 500 corps de réfugiés sénégalais encastrés dans un navire qui a sombré au large de la Sicile. «Mais par quel corps on commence ?» s’écriait Francesco, pompier de Syracuse, au moment d’entamer la tâche impensable. Ainsi en va-t-il du corps, même mort, même depuis longtemps : il résiste et nous invite à affronter nos émotions. D’outre-tombe le corps nous apprend encore ce qu’être humain veut dire.

Le film “L’ordre divin” pour mettre en ordre notre mémoire collective

Cela fait donc 46 ans que la moitié de notre population a accordé à l’autre le droit de vote sur le plan national. C’est avec finesse, brio et humour que le film L’ordre divin raconte la mémoire de ces semaines incroyables de 1971, via le personnage de Nora, une femme d’un village suisse allemand, comme tant d’autres. Mais elle ose se confronter au discours social et ecclésial sur «l’ordre divin» qui serait assigné à la femme.

On ira voir ce film entre copines, en couple, avec sa mère, sa fille, seul(e). On en ressortira un peu silencieux, car à plus d’un moment, on ne sait pas toujours si on nous parle de 1971 ou de 2017. En effet, il y a encore fort à faire pour continuer à rendre paritaire les relations hommes-femmes en Suisse.

Par-delà la tarte à la crème de l’égalité salariale, on pensera au congé paternité qui tente une timide percée via une initiative raisonnable, et à l’attente sans doute encore longue de l’introduction de l’imposition individuelle, respectueuse de l’autonomie des parcours de vie. Et que dire du fait que la pillule contraceptive ne soit toujours pas remboursée par l’assurance maladie, alors qu’elle sert l’entier de la population, et non seulement la moitié. De même, l’Office Fédéral de la Santé a dû réclamer longtemps que «la vaccination contre les HPV [s’adresse] à tous les adolescents âgés de 11 à 14 ans». Jusqu’au 30 juin 2016, seules les jeunes filles peuvent se la voir rembourser, alors même que «70 à 80 % des femmes et des hommes sexuellement actifs sont infectés au moins une fois dans leur vie par ces virus». Voici un progrès dont on se réjouira, mais un intense travail d’information se révèle nécessaire.

C’est sur toutes ces questions que l’égalité doit continuer à être établie, pas à pas. Elle a aussi à faire sa place dans la mémoire historique : pour commémorer les 500 ans de la Réformation, l’Office protestant d’éditions chrétiennes (OPEC), éditeur des réformés romands, a publié un jeu pour enfants dès 10 ans composé exclusivement de figures masculines. Et pourtant Marie Dentière, réformatrice contemporaine de Calvin, a son nom gravé sur le mur des Réformateurs à Genève. Plusieurs théologiennes et femmes protestantes essaient de la faire sortir de l’ombre, telle la conteuse Isabelle Bovard.

Donner son plein espace aux voix des femmes est pourtant un facteur d’innovation culturelle et scientifique. La professeur Londa Schiebinger, qui a fondé à l’Université de Standford en 2005 l’institut d’innovations par le genre, a donné une conférence à l’Université de Genève le 30 juin dernier, où elle a livré en avant-première les résultats d’une enquête saisissante : plus une université fait place à l’innovation, plus elle tend à augmenter le nombre de femmes qui travaillent en son sein (voir 5min12 à 5min33 de l’interview). Les deux questions sont corollaires, sans qu’il ne soit encore possible d’établir de lien de cause à effet. C’est à ce point que nous en sommes : vivre la parité et développer une société innovante sont certainement des corollaires. A nous de tisser des liens de causalité entre ces deux dimensions.

Drapeaux noirs et pirates : Daech à la conquête de nos océans

Le témoignage d’un proche me l’apprend: sur le coup des 23h30 de Big Ben, il était impossible le 3 juin au soir d’envoyer un quelconque SMS ou de consulter un site depuis Londres. Les iPhones et autres natels étaient bloqués, confisqués, par quelque puissance supérieur dont les quidam n’ont pas douté qu’elle fût étatique.

Drapeau pirate; auteur wikinade; © CC BY-SA 3.0

Dans l’horreur d’une attaque terroriste, ce détail nous met en face de ce qui n’est vraiment plus un fantasme: nos appareils connectés sont susceptibles d’être à tout instant maîtrisés et contrôlés. Ce petit objet qui nous paraissait encore il y a peu allier déplacements libres et contacts infinis, n’est bientôt plus que notre matricule d’identification planétaire, qu’on imagine connecté jusque dans nos cercueils fermés.

Sur l’océan de nos surfs internet, le drapeau noir de Daech, honni, terrifiant, a remplacé celui qui
symbolisait la conquête de l’océan aqueux au 17ème siècle, le drapeau pirate. Sans fin le téléjournal nous parle de la guerre ailleurs, de la prise successive des villes d’un Orient lointain aux mains des hommes de Daech. Mais qui pourrait encore longtemps se mettre des oeillères et ne pas voir cette guerre de tranchées diffuse qui sillonne nos contrées?

Le parallélisme des drapeaux noirs pirates et djihadistes mérite qu’on s’y arrête: en comparant les drapeaux, je conduis simplement un cran plus loin le parallélisme que le théologien et éthicien protestant Olivier Abel a esquissé entre les abordages d’hier et d’aujourd’hui (Clivaz 2015). Comme il l’explique, «le temps des flibustiers est ouvert, et particulièrement dans les Caraïbes il fleurit entre 1630 et 1670. [D]ans les nouveaux mondes, tout est offert à profusion par la divine Providence. […] On n’est plus dans une économie du don et de l’échange, mais de la “prise”, que l’on retrouve jusque le titre d’un livre du philosophe hollandais Grotius, Le droit de prise. La tempête de l’histoire a brisé tous les liens» (Abel 2009a, 108). C’est ainsi, «sur l’océan il n’y a plus ni roi ni pape, on est seul avec Dieu, on a tout quitté. Obligés de vivre chaque jour sans être trop assuré du lendemain, on sait vite qu’il est impossible de s’approprier la mer, de la retenir entre ses doigts. Les individus cependant sont ainsi déliés pour contracter des alliances nouvelles, des libres alliances : le droit de partir est la condition du pouvoir de se lier. Et la grande question politique deviendra alors peu à peu “comment rester ensemble” alors qu’on peut toujours partir, se délier» (Abel 2009b, 114-115).  Au 17ème siècle, «parce que sur l’océan tout se délie,  il faut repenser les amarres, les attaches, les cordes, les nœuds, et les pactes» (Abel 2009a, 108).

Il n’y a pas grand chose à rajouter. L’océan, c’est la moindre parcelle de nos territoires. Il nous faut urgemment repenser «comment rester ensemble», repenser nos amarres, nos attaches, nos cordes, nos pactes. Et vite, car déjà ceux qui estiment savoir penser pour nous préparent de nouveaux liens obligés : Theresa May tente de se dédouaner en souhaitant «réguler le cyberspace», comme le commente sceptique un article de Wired du 6 juin.

Vous avez déjà tenté d’enfermer l’océan fait d’eau et de sel, vous? Vouloir mettre Internet sous chape s’apparenterait à la même naïveté. Commençons simplement par nous rendre compte que de nouveaux drapeaux noirs nous indiquent les pirates d’aujourd’hui, sans territoire, sans pacte, sans alliances fixes. Ce n’est qu’après avoir mesuré le dérisoire de nos petites barques, lémaniques ou autres, qu’une prise de conscience à large échelle pourra être à même de soutenir ceux et celles qui  oseront prendront le large pour tenir tête aux pirates. Et, in fine, repenser les pactes et les alliances, pour permettre des voyages aux risques mesurés sur les océans en ligne et sur la terre ferme.

Abel, Olivier. L’océan, le puritain, le pirate. Esprit 356 (2009a), p. 104-110.

Abel, Olivier. Essai sur la prise. Anthropologie de la flibuste et théologie radicale protestante. Esprit 356 (2009b), p. 111-123; http://olivierabel.fr/nuit-ethique-les-cultures-et-le-differend/pirates-puritains.php (consulté le 06.06.17).

Clivaz, Claire. En quête des couvertures et corpus. Quelques éclats d’humanités digitales. Dans Carayol Valerie & Morandi Franc (éd.), Le Tournant Numérique des Sciences Humaines et Sociales, Pessac, MSHA, 2015, p. 97-109.

Pourquoi le réveil sera rude

D’un ton badin, Isabelle Falconnier ponctue l’excellent 26minutes de ce soir en expliquant que rien ne distingue journalistes et écrivains, à part cette «toute petite différence» de la fiction. De tels propos la situe parmi celles et ceux qui, surfant d’un monde à l’autre, d’un écran à l’autre, considèrent qu’au fond tout est dans tout: les délimitations et les définitions, si elles n’ont jamais existé, ne comptent guère. Du coup, la fiction, on en fait son affaire.

Ce sentiment très général du «tout dans tout», cette perception affadie des différences entre réel et non réel, se retrouve jusque dans la mollesse des réactions de l’opinion publique à voir le Front National au deuxième tour de l’élection présidentielle française. Les quinze années écoulées nous ont-elles donc à ce point plongés dans la léthargie intellectuelle, immergés dans un monde à portée de clic, où la démocratie tolère des discours de plus en plus extrêmes ?

A n’en pas douter, le réveil de la génération «tout dans tout» sera rude, car limites et frontières sont en train de se redéployer pour dessiner des territoires qui risquent bien de nous quadriller. Alors que la signature sur le page de garde d’un livre dit encore une symbolique forte, la reconnaissance faciale et ses masques se développe à une vitesse impressionante, comme le montre les travaux de l’IDIAP à Martigny. Le monde numérique, après s’être saisi de nos empruntes digitales et les avoir silliconnées, se prépare à vouloir capter nos traits. Le délit de faciès, n’en doutons pas, va y trouver un élan revigoré. Attention désormais à ne pas regarder notre écran d’un air louche ! De fait, nous déléguons chaque jour davantage la délimitation entre réel et fiction aux langages numériques. Cette frontière ne s’efface donc pas, elle devient draconienne, alors même que nous ne la percevons guère.

Cours du palais de l’Elysée, Paris; © CC BY-SA 3.0; auteur: Chatsam

Ces quinze dernières années donc, nous avons tristement appris à tolérer de voir la violence s’exercer de manière exponentielle, violence verbale ou physique. Et nous ne réagissons plus ou presque : à n’en pas douter, le réveil sera rude. Reste la possibilité du discours qui nous redonne un instant le goûte de l’utopie, tel celui tenu par Etienne Cardiles, lors des obsèques de son compagnon, policier tué en fonction aux Champs-Elysées. Si justes et percutantes, ces quelques minutes ont néanmoins attisé la violence de certains : les délimitations portées par la haine de l’autre quadrillent notre société. Leur réalité dépasse la fiction.

Il est grand temps de sortir de notre léthargie pour entrer dans une veille de résistance, et œuvrer de manière décidée à la collaboration entre forces politiques de droite et de gauche, seul rempart possible aux dérives extrêmistes. Tel est mon vœu à la veille des élections cantonales vaudoises.

Marie Dentière et Pierre Viret. To be or not to be sur le mur des Réformateurs

Pierre Viret, Lausanne; CC BY-SA 1.0; auteur: Arnaud Gaillard

Pierre Viret (1509-1571), cela vous dit peut-être quelque chose : en montant les escaliers du marché de la Cathédrale de Lausanne, on aperçoit son bas-relief. Seul Réformateur né sur sol romand, il devrait être à l’honneur en cette année du 500ème anniversaire de la Réforme, mais tel un chaînon manquant toujours négligé, il peine à faire sa place.

Et pourtant, il remplissait les églises et on l’a surnommé le «sourire de la Réforme» ; on craignait la «foudre de Farel» et appréciait le «miel de Viret». Il affronta beaucoup de résistances, fut persécuté, poignardé et même empoisonné, sans perdre son côté amène. Mais il reste négligé dans notre mémoire de la Réforme en Romandie.

Si la Ville de Lausanne a récemment nettoyé la moitié du mur qui porte son nom, le Canton a reporté de poutzer sa demi, comme le signale avec humour un article du 8 décembre 2016 dans 24Heures. Quand il s’agit d’honorer d’une affiche les hommes de la Réforme pour une série de conférences à Rumine, on ira jusqu’à y faire figurer Luther en playmobile, mais pas de trace de Pierre Viret. Enfin et surtout, Genève n’a jamais gravé son nom sur le mur des Réformateurs, alors qu’une femme, Marie Dentière, y a pris place en 2002.

Marie Dentière (1495-1561), belge d’origine et active à Aigle puis à Genève au temps de la Réforme, émerge de manière de plus en plus assurée dans notre mémoire collective. Tout est à faire pour donner sa place à cette femme dont les écrits méritent de sortir de l’ombre. Vous n’avez qu’à vous rendre sur mariedentiere.ch pour la découvrir davantage.

Mur des Réformateurs, Genève, parc des Bastions. CC BY-SA 4.0; auteur: MHM55

Prieure catholique du couvent des Augustines à Tournai, en Flandres, elle sera acquise dès 1520 aux idées de la Réforme. Elle épouse d’abord Simon Robert, ancien prêtre devenu pasteur, puis en secondes noces Antoine Froment, bras droit de Farel. Grâce à Marguerite de Navarre, elle pourra mener une activité théologique importante et défendre la prédication des femmes. Calvin ne l’appréciait guère, évidemment. Elle se bat tant contre les inégalités sociales que de genre en écrivant en 1539 son Epitre tres Utile : «Jésus a-t-il dit : Allez, prêchez la bonne nouvelle aux sages et aux docteurs? N’a-t-il pas dit ‘à tous’? Avons-nous deux évangiles, l’un pour les hommes et l’autre pour les femmes? Un pour l’élite, l’autre pour la multitude?».

La voilà donc depuis 15 ans gravée sur le fameux mur du parc des Bastions. Reste à nos amis du bout du lac d’y ajouter encore un jour le nom du vaudois Pierre Viret!

NB: Des soirées de contes dans les caveaux vignerons dans la région de Morges rendent hommage ce printemps et cet automne à ces deux personnages, ainsi qu’à quatre autres Réformateurs. On boira à leur santé les bouteilles de la Cuvée de la Réforme, confectionnées à partir de raisins offerts par les vignerons de la région Morges-Aubonne.

Vous iriez au cinéma écouter l’Irlande yeux fermés ?

Depuis le 17 février dernier, le cinéma de Bellevaux à Lausanne accueille parfois une expérience déjà bien ancrée à Paris ou à Copenhague : le cinéma sonore. La salle est plongée dans la nuit, on finit par fermer les yeux, et on écoute ! C’est l’émission de RTS Espace 2 «Le labo», menée par David Collin, qui s’est lancée dans l’aventure avec une première séance où nous étions invités pendant 45 minutes à écouter dans l’obscurité “Aran, une autre histoire de vent” de Jean-Guy Coulange (2014).

Champs d’Inishmore dans les îles Aran en Irlande, août 2006. Auteur: Sebd; CC BY-SA 3.0

Loin des sollicitations visuelles constantes de notre culture contemporaine, cette expérience permet de se laisser emmener en balade en Irlande : c’est à vous de mettre des formes et des couleurs sur les sons. On en ressort tout reposé et transformé, m’a-t-il semblé. Du côté de Copenhague, les danois ont pris sérieusement goût à ce type d’expérience depuis 2013, au rythme d’une séance mensuelle : les places s’arrachent.

C’est également du Danemark, de l’université d’Aarhus, que nous vient le premier cours online en humanités numériques sur les Sound Studies, les «études sons», préparé par Jakob Kreutzfeldt : il sera inauguré ce jeudi 23 mars sur le campus de Dorigny, dans le cadre du lancement d’une plateforme d’enseignement en ligne en humanités numériques, #dariahTeach, née d’un partenariat stratégique Erasmus+ entre sept pays. Quatre vidéos en «études sons» sont d’ores et déjà disponibles sur la chaîne YouTube du projet.

Comme je l’ai déjà souligné dans deux blogs précédents, le retour de l’oralité et de l’attention à l’écoute me paraît être le corollaire de la culture digitale, qui mélange dans un tourbillon détonnant les images, les textes et les sons. Alors que textes et images pensent encore s’affronter frontalement dans un vis-à-vis millénaire, le son, les paroles et les musiques se faufilent allégrement en toutes circonstances sur le support numérique, et mènent de plus en plus le bal.

Même l’histoire antérieure aux enregistrements réclame le droit à être entendue, comme dans le site Virtual St. Paul’s Cathedral Project. Jouant entre le réel et le virtuel, ce site vous permet d’être un quidam du 17ème siècle, qui écoute des sermons donnés dans la cour de la cathédrale Saint-Paul de Londres. Vous pouvez vous déplacer dans la cour, tester les différents endroits, avec plus ou moins d’auditeurs présents. Sorte de cinéma pour les oreilles.

Le son, l’oralité, ne font que commencer à prendre leur revanche sur la culture imprimée qui les a tenus en bride pendant des décennies. L’oralité demande même à se dédouaner des règles de l’écrit, pour qu’on l’entende jusque dans les mots imprimés. Preuve en est le sujet du prochain congrès de l’association américaine pour le langage moderne (MLA) en 2018 à New York : He Said WHAAT??!! Editing Oral Texts for Print Publication («Il a dit QUOOI ??!! Editer des textes oraux pour la publication imprimée »).

Yeux fermés au cinéma sonore, yeux grand ouverts devant l’écran : l’oralité est de retour sur le devant de la scène. Place aux sons !

Et si les sciences humaines créaient de nouveaux métiers: vers les ‘DH curators’?

Disons-le d’entrée, le bouleversement de notre paysage romand journalistique nous effraie: arrivera-t-on encore à penser ? La crainte est justifiée, le coup d’assommoir certain, mais il est plus que jamais urgent de scruter l’horizon apparemment obscure.

Mât, vergues, hune, haubans à bord de l’ Hermione, Rochefort-sur-Mer, Charente-Maritime; auteur: Zebulon; Domaine public

A l’ère du hacking et des hackers, la réserve d’images symboliques de la piraterie possède un rôle primordial: celui de la vigie. Grimper sur le mât, scruter, flairer ce qui peut advenir. C’est au printemps 2013 que j’ai appris l’existence d’un métier nouveau à mes oreilles: biocurator. Quatre ans plus tard, je vois poindre à l’horizon  un nouveau métier potentiel pour les chercheurs issus des sciences humaines: les DH curators. Mais que recouvre donc ce jargon?

De part et d’autre, il s’agit de prendre soin, d’avoir cure des données informatiques, pour ce qui concerne les sciences de la vie avec les biocurators, et pour ce qui concerne les sciences humaines numériques, avec de potentiels Digital Humanists curators, ou DH curators, comme je propose de nommer ce qui pourrait être un nouveau métier.

Le biocurator exerce son métier en bioinformatique, ce nouveau domaine né du séisme de la rencontre entre biologie et informatique, et fédérée au sein de l’Institut Suisse de Bioinformatique. L’explosion de la littérature scientifique dans ces domaines a vu également l’augmentation du nombre d’erreurs publiées, au point qu’il a fallu mettre sur pied un métier devenu indispensable: le biocurator “assure la cohérence et la valeur des contributions de la communauté des usagers, en collaborant à maintenir des ressources libres d’erreurs”, comme l’explique un article de la revue scientifique Database.

La mutation numérique des sciences humaines pourrait donner naissance à ce type de métier, qui permettrait à certains docteurs de trouver une finalité à leur formation de pointe. Un outil autrichien créé dans le cadre d’un projet européen semble conduire à l’émergence d’un tel métier : Transkribus. Cet outil permet la reconnaissance semi-automatique des manuscrits. Contrairement aux méthodes visant à une lecture entièrement automatique des manuscrits (ROC ou OCR), Transkribus fait le pari de la collaboration humain-machine. Un/e chercheur/se transcrit d’abord entre 5’000 et 10’000 mots d’un manuscrit spécifique, aussi ardu soit-il à lire, et en nourrit la machine à apprendre. Transkribus peut  lire la suite de lui-même, en assurant un taux d’erreur fort respectable. Il ne reste ensuite plus qu’au DH curator à rendre le texte libre d’erreurs, de manière similaire au travail des biocurators. Ce type de tâche continuera à exiger la maîtrise parfaite des langues concernées par le manuscrit.

Tôt au tard, on aura besoin de ce type de profil, même si, bien sûr, les sciences humaines ne sauraient rivaliser avec l’ampleur et les retombées économiques des sciences de la vie. Mais ces besoins vont néanmoins émerger. Il reste toutefois entre eux et nous un océan à traverser, vigie en alerte : l’apprivoisement de cet espace collaboratif entre l’humain et la machine.

Noël, Hanouka, Diwali: nos patrimoines culturels immatériels… et numériques ?

2016 aura été une première pour la Suisse : pour la première fois, l’une de nos traditions a été reconnue comme «patrimoine culturel immatériel» (PCI) par l’UNESCO. Il s’agit de la fête des vignerons, présentée par une video enjouée qui montre bien l’ancrage de la fête dans une micro-société. Le carnaval de Bâle est en examen.

Lumières de la fête de Diwali, auteur: Indianhilbilly; © CC BY-SA 2.0, wikicommons

Cette démarche de l’UNESCO nous fait à nouveau flirter avec les contradictions de nos perceptions de «l’immatériel» (voir le blog du 2 juillet dernier). Ce patrimoine «immatériel» se matérialise en fait de plus en plus via le support digital : le voici enregistré, filmé, expliqué, commenté par les acteurs anonymes mêmes qui le portent. Comme l’explique Hughes Sicard dans le récent collectif Patrimoine culturel immatériel et numérique, lorsque l’UNESCO a ouvert la démarche du PCI en 2003, les textes fondateurs n’impliquaient pas le numérique, mais celui-ci avait été mentionné dès les discussions préparatoires de l’entreprise dès 1989 [1].  La matérialité digitale nous appelle à revisiter encore autrement notre perception de l’immatériel, pour penser ce patrimoine culturel qu’on estimait volatile.

A l’heure où la terre s’est enfoncée dans la nuit la plus sombre depuis 500 ans, nous dit-on, j’ai pour ma part bien envie de promulguer «patrimoine culturel immatériel» mondial toutes nos fêtes de la lumière : Noël, la fête chrétienne du 25 décembre ; Hanouka, la fête juive des lumières, qui a lieu cette semaine en 2016 ; ou Diwali, la fête indienne des lumières, en automne. Le fait de devenir «patrimoine culturel immatériel» pourrait-il protéger un temps soit peu nos marchés de Noël, devenus si fragiles depuis quelques jours ? Faut-il se dépêcher de les numériser pour qu’au moins on puisse s’y rendre virtuellement, en toute sécurité, muni de lunettes ad hoc ? Arrivés à ce point on hésite, on regrette même peut-être déjà de tant vouloir numériser cet héritage immatériel, de la fête des vignerons au vin chaud. Et pourtant, ce ne sont certes pas les lunettes virtuelles qui sont en train de nous contraindre à protéger nos marchés: nous n’avons pas eu besoin d’attendre leur arrivée pour avoir de la peine à regarder la réalité en face.

Incertaine, notre génération hésite entre le matériel, le virtuel, l’immatériel, et «on avance peu à peu, comme un colporteur d’une aube à l’autre», selon les mots de Philippe Jaccottet. On avance peu à peu d’une fête des lumières à l’autre, dans un marché de fin d’année aux dimensions planétaires. Et vous, mettrez-vous du matériel, de l’immatériel, du virtuel, du réel au pied de votre sapin ? Nous en avons débattu le 24 décembre au matin sur RTS la 1ère, dans l’émission d’Antoine Droux.

 

[1] Hughes Sicard, «Le numérique au secours du patrimoine culturel immatériel ?», dans Patrimoines culturel immatériel et numérique, Marta Severo et Martine Cachat (dir.), L’Harmattan, 2016, p. 32-40 ; ici p. 32 : «Au cours des années 1990, les réunions d’évaluation de la Recommandation de l’Unesco sur la sauvegarde de la culture traditionnelle et populaire (1989) laissent transparaître des questionnements sur les possibles effets de l’émergence des nouvelles technologies».

Et vous, vous optimisez vos processus? Autour d’une pub Swisscom

C’est un peu rageant, mais elle est extrêmement bien faite cette pub Swisscom, «Réalisez aujourd’hui l’avenir de votre modèle commercial». C’est rageant, parce qu’on sent immédiatement que cela doit servir très adéquatement une certaine idéologie économique et sociale. Mais on est séduit quand même. Si vous ne connaissez pas cette publicité, testez-la d’abord avant de poursuivre la lecture de ce blog: https://digital-future.swisscom.ch/fr/#

Que vous en semble? Il s’agit de tester cette publicité, plus que de la regarder et de l’écouter, car vous pouvez être acteur dans cet objet numérique. Il y a quatre étapes, et à chaque fois vous pouvez décider de cliquer ou non sur «Oui, je suis partant», quitter l’animation et vous immergez dans le questionnaire qui vous persuadera qu’avec le numérique, vous avez le profil de l’entreprise qui «se donne de la peine et en a». La perspective est simple et unique: on va faire de vous un gagnant, avec les bonnes cartes en mains, et au diable les perdants du numérique. Les exemples sont bien choisis, utopiques ce qu’il faut mais pas trop: l’ère numérique en entreprise vous tend les bras.

Mais cela cloche pourtant, et fermement. Faites une lecture «genre» et «valeurs» de cette publicité: c’est sans appel. Le fonds des valeurs est celui d’une Suisse du terroir – chalet d’abord -, fondée sur le couple, et où la femme garde sa juste place: la voici maîtresse d’école, infirmière, et, suprême soulagement, un ordinateur la dispense même de conduire afin qu’elle puisse aimablement sourire à d’autres en lieu et place de froisser la carrosserie. Tout est bien qui finit bien: un soixantenaire alerte conclut la série. C’est le maître du jeu, qui a su garder les bonnes cartes en main. C’est vous, en fait, vous qui allez appeler Swisscom pour vous coacher.

Mais le plus pernicieux peut-être est le langage tenu sur l’émotionnel. C’est un nouveau trend, apparemment, en entreprise: intégrer les émotions de ses clients et de ses employés dans son management. Le questionnaire l’explicite via une rubrique «émotion et transition numérique». Vous prendrez bien encore un peu de sentiment pour adoucir votre cocktail de changement culturel? Voilà, on vous a tout dit sur «l’optimisation de vos processus».

On ne perd pas son temps à analyser un tel objet publicitaire numérique, car il permet de devenir davantage conscient de la manière dont les mêmes thématiques – et donc la même idéologie – se retrouvent dans des lieux et personnes apparemment diamétralement opposés à l’armada Swisscom. Par exemple chez le tatoueur «self-branding» Max Büchi, mis en avant dans un article et une vidéo du Temps le 9 décembre dernier. A bien lire et écouter ce qui nous y est dit, celui qui paraît au premier abord incarner une figure particulière, audacieuse et self-made, se révèle un sacré «maître du jeu» numérique, qui n’hésite pas à lier créativité et instrumentalisation: «Ce qui me plaît dans le numérique, c’est qu’il a donné du pouvoir aux créatifs. Grâce à Internet et aux réseaux sociaux, l’anonymat n’est plus une fatalité et l’on peut instrumentaliser quelque chose d’intuitif qui est la conscience de soi», dit-il.

La créativité s’éprouve ici non plus tellement à partir du résultat, mais quant à son processus même. Et rien de plus divertissant que de transformer en produit le «processus qui porte la création» (min 3.28-3.43 de la vidéo YouTube). Dans le fond, c’est tout simple: Max Büchi a optimisé ses processus. Le voilà prêt à être embauché par Swisscom pour leur prochaine pub numérique, non?