Lire Ada Lovelace pour une mémoire vive

Un mois après la grève suisse des femmes 2019, il est bon de continuer à arpenter notre mémoire culturelle pour la rendre vive au bruissement des femmes qui nous ont précédés, souvent anonymisées. Ce blog poursuit le travail de mémoire entamé dans des blogs précédents, cette fois avec un exemple en modernité.

Ada Lovelace, peinture de Margaret Sarah Carpenter, 1836, domaine public, wikicommons

Le nom d’Ada Lovelace, mathématicienne et poète, fille de Lord Byron, a récolté quelque notoriété via le célèbre article du mathématicien et cryptologue Alan Turing, Computing Machinery and Intelligence (1950). Collaboratrice de Charles Babbage à cet ancêtre de l’ordinateur qu’est la Machine Analytique, Ada Lovelace a acquis ces dernières années un succès symbolique important auprès des femmes engagées dans le monde informatique. Une journée annuelle lui est même consacrée depuis 2009. L’impact de ses travaux est passablement discuté [1], mais une chose est certaine: elle mérite qu’on aille la lire, dans le texte.

Dans Computing Machinery, Alan Turing bataille contre six objections au fait qu’une machine pourrait penser, mais celle qui lui vaut le plus d’efforts est précisément émise par Ada Lovelace : «la Machine Analytique n’aucune prétention à être à l’origine de quoi que ce soit» [2]. Avec ténacité et brio, Turing discute les effets de cet adage tout au long de l’article, soulignant qu’il lui arrive, quant à lui, d’être surpris par les machines [3]. Il conclut qu’il faudra finalement attendre pour être fixé: «Revenons-en pour l’instant à l’affirmation de Lady Lovelace qui soutenait que la machine ne peut faire que ce que nous lui disons de faire. […] Le seul appui réellement satisfaisant qui puisse être donné à cette vision sera fourni par l’attente de la fin du siècle, en faisant alors l’expérience décrite» [4]. De fait, plus d’un siècle auparavant, Ada Lovelace adopte le même point de vue que Turing: elle délègue aux découvertes futures de trancher la question [5].

Pour autant qu’il est possible de le vérifier, Alan Turing cite Lovelace via une autre source et n’a pas lui-même été lire son écrit [5]. Google Books nous donne aujourd’hui un accès facile à Lovelace. La forme même de son écrit montre ce que signifiait pour une femme de s’exprimer sur un sujet scientifique dans la première moitié du 19ème siècle. Elle a en effet traduit du français vers l’anglais un texte de Federico Luigi Menabrea, qui occupe un tiers de l’ouvrage environ, mais sa pensée personnelle, elle l’a glissée dans les notes de la traduction, qui occupent les deux autres tiers du texte. Elle n’a signé son ouvrage que de ses initiales, un régime de semi-anonymat, pour celle qui se présente comme «traductrice» plutôt qu’auteur. Last but not least, la fameuse objection qu’on lui accorde provient en fait de Menabrea pour l’essentiel.

Son opinion personnelle est pondérée et consciente de l’impact du futur: «En considérant tout nouveau sujet, on a souvent tendance, d’une part, à surestimer ce qu’on trouve d’emblée intéressant ou remarquable; et, d’autre part, par une sorte de réaction naturelle, à sous-estimer le véritable état de la question, lorsque nous constatons que nos notions ont dépassé celles qui étaient réellement acceptables» [6]. A plus d’un siècle de distance, Turing adopte une tonalité en harmonie en déclarant dans une émission radio à la BBC en 1951: «Les expériences visant à produire une machine qui pense me semblent appartenir à une catégorie [particulière]. L’ensemble du processus de pensée est encore bien mystérieux pour nous, mais je crois que tenter l’expérience de fabriquer une machine pensante nous aidera grandement à découvrir comment nous pensons nous-mêmes».

Ces descriptions prudentes et nuancées, émises aux 19ème et 20ème siècles, trouvent leur écho contemporain dans cet avis de François Jouen,  Ecole Pratique des Hautes Etudes, Paris : «le jour où on aura des systèmes d’intelligence artificielle qui commenceront à avoir des propriétés relativement proches du fonctionnement humain – dont on ne connaît finalement pas grand-chose – on le comprendra sans doute mieux». Lire Ada Lovelace, en faire une mémoire vive, nous offre donc un chemin de filiation au cours des deux cents dernières années, sous l’étendard de ceux qui tentent de «penser la machine qui pense». Quitte à se glisser dans des notes de bas de pages sous initiales, jusqu’à ce que, deux siècles plus tard, le web leur donne enfin la possibilité d’être présentées au grand jour.

[1] Voir par exemple pour une évaluation plutôt restrictive: T. J. Misa, «Charles Babbage, Ada Lovelace, and the Bernoulli Numbers», dans Ada’s Legacy. Cultures of Computing from the Victorian to the Digital Age, R. Hammerman – A. L. Russell (éd.), ACM Publishers, 2016, p. 11-31.

[2] Ada Lovelace, Notes on Menabrea’s Sketch of the Analytical Engine Invented by Charles Babbage, extracted from the Scientific Memoirsvol. 3, London: Richard & Taylor, 1843, p. 691-731 & 732-735 (1 à 4); ici p. 722.

[3] Alan Turing, «Computing Machinery and Intelligence», Mind 49 (1950), p. 433-460, ici p. 448.

[4] Turing, « Computing Machinery and Intelligence », p. 452 et 455.

[5] Pour le détail de ce qui est présenté ici, voir C. Clivaz, Ecritures digitales. Digital writing, digital Scriptures(DBS4), Brill, 2019, p. 64-73. L’ouvrage est disponible en accès ouvert grâce à une bourse du Fonds National Suisse: https://brill.com/view/title/54748

[6] Lovelace, Notes on Menabrea’s Sketch, p. 722.

Claire Clivaz

Claire Clivaz

Claire Clivaz est théologienne, Head of DH+ à l'Institut Suisse de Bioinformatique (Lausanne), où elle mène ses recherches à la croisée du Nouveau Testament et des Humanités Digitales.

4 réponses à “Lire Ada Lovelace pour une mémoire vive

  1. Voilà une personnalité remarquable, qui prouve bien que le sort des femmes d’autrefois n’avait rien à voir avec la caricature que nous en font les féministes. Oui, je sais, cette lady Lovelace c’était une privilégiée, une femme de la haute société, mais à l’époque les hommes des classes dominées étaient tout autant à plaindre que les femmes. Donc ce n’est pas ça le problème.

    Rappelons le très grand nombre de femmes intellectuelles, artistes, écrivaines à cette époque. Vous auriez pu parler aussi de Mary Shelley, l’auteur de Frankenstein, de Jane Austen, de George Sand, de Marie d’Agoult, la liste serait interminable.

    Les femmes ont toujours mené le monde. Il aura fallu attendre le féminisme, cette calamité, cette malédiction, pour qu’elles perdent leur pouvoir. Aujourd’hui la pleurnicherie féministe si odieuse est devenu inaudible. Les hommes vont se révolter. Et alors, bonjour les dégâts.

    N’en rajoutez pas.

  2. Prolog, digne émule de Lady Ada, étant basé sur un sous-ensemble de la logique du premier ordre et des clauses de Horn, qui sont dites “Turing-complete”, il est possible de simuler une machine de Turing dans ce langage (cet exercice est parfois donné aux étudiants). En voici un exemple, qu’on trouvera dans l’article “Prolog” de Wikipedia:

    /**
    turing(Tape0, Tape) :-
    perform(q0, [], Ls, Tape0, Rs),
    reverse(Ls, Ls1),
    append(Ls1, Rs, Tape).

    perform(qf, Ls, Ls, Rs, Rs) :- !.
    perform(Q0, Ls0, Ls, Rs0, Rs) :-
    symbol(Rs0, Sym, RsRest),
    once(rule(Q0, Sym, Q1, NewSym, Action)),
    action(Action, Ls0, Ls1, [NewSym|RsRest], Rs1),
    perform(Q1, Ls1, Ls, Rs1, Rs).

    symbol([], b, []).
    symbol([Sym|Rs], Sym, Rs).

    action(left, Ls0, Ls, Rs0, Rs) :- left(Ls0, Ls, Rs0, Rs).
    action(stay, Ls, Ls, Rs, Rs).
    action(right, Ls0, [Sym|Ls0], [Sym|Rs], Rs).

    left([], [], Rs0, [b|Rs0]).
    left([L|Ls], Ls, Rs, [L|Rs]).

    rule(q0, 1, q0, 1, right).
    rule(q0, b, qf, 1, stay).
    **/

    Cette machine accomplit une incrémentation par un d’un nombre en codage unaire: elle fait une boucle sur n’importe quel nombre de “1” cellules et ajoute un “1” supplémentaire à la fin. Exemple de requête et de résultat (en SWI-Prolog):

    ?- turing([1,1,1],Ts).
    Ts = [1, 1, 1, 1].

    Selon l’article de Wikipedia, cet exemple montre comment n’importe quel calcul peut être exprimé de manière déclarative comme une séquence d’états de transition, exécuté en Prolog.

    On en trouvera un exemple plus élaboré, dû à Markus Triska (2017) au lien suivant:
    “https://www.metalevel.at/prolog/showcases/turing.pl”

    Amicalement vôtre

    1. Cet exemple est cité dans la version anglaise de l’article Wikipedia: https://en.wikipedia.org/wiki/Prolog

      Il n’est pas cité dans la version française de cet article, qui toutefois est nettement plus accessible et synthétique: https://fr.wikipedia.org/wiki/Prolog: «Prolog est un langage de programmation logique. Le nom Prolog est un acronyme de PROgrammation en LOGique. Il a été créé par Alain Colmerauer et Philippe Roussel vers 1972 à Luminy, Marseille. Le but était de créer un langage de programmation où seraient définies les règles logiques attendues d’une solution et de laisser le compilateur la transformer en séquence d’instructions. L’un des gains attendus était une facilité accrue de maintenance des applications, l’ajout ou la suppression de règles au cours du temps n’obligeant pas à réexaminer toutes les autres».

      1. Chère Madame,

        Merci pour votre réponse. En effet, l’exemple de simulation de la machine (virtuelle) de Turing en Prolog se trouve dans la version anglaise de l’article de Wikipedia consacré à ce langage. Il m’a paru intéressant de le citer après avoir lu votre article très documenté sur Lady Lovelace, et votre référence à Turing. Prolog a bien été inventé en 1972 par Alain Colmerauer et son équipe à l’Université de Lumigny-Marseille dans le but d’analyser le langage, et d’abord le français.

        A ses débuts, Prolog n’était même pas conçu comme langage de programmation. En 1989, la Faculté des Lettres de l’Université de Genève a offert, pour la première fois en Suisse, un programme de troisième cycle en linguistique-informatique, et Prolog était le langage choisi pour enseigner la programmation à des littéraires, non-informaticiens. J’ai fait partie de la première volée de ces étudiants. Pour la petite histoire: à certains d’entre nous, il fallait même apprendre comment allumer un ordinateur. Or, nous avions été confrontés d’emblée à des stations de travail Sun avec environnement Unix, et mis au défi d’apprendre à programmer en Prolog, langage dit de cinquième génération, de type déclaratif, très différent des langages procéduraux traditionnels. Certains d’entre nous ont persévéré dans la voie qui nous avait été ainsi ouverte, beaucoup ont renoncé.

        Aujourd’hui, avec l’importance prise par l’Intelligence Artificielle (IA), je ne regrette pas un seul instant d’avoir suivi cette formation. Pourtant, je constate que, trente ans après l’ouverture du cours de linguistique-informatique, à Genève, cette discipline n’est toujours pas sortie du monde de la recherche (j’ai été chercheur à l’Université de Genève et aux deux EPF) et reste à peu près ignorée du grand public, en particulier des entreprises.

        Souvent, je me suis demandé s’il n’y avait pas là une bonne part de notre responsabilité à nous, chercheurs (ou ex-chercheurs). Quant à Prolog, encore trop souvent considéré comme “non rentable” et peu efficace par les informaticiens “purs” – dont j’ai aussi pu constater combien ceux d’entre eux qui n’avaient été formés qu’aux langages traditionnels étaient mal à l’aise avec ce langage -, il ne reste pas moins, bientôt un demi-siècle après (pas mal, pour une danse moderne, non?) le principal langage utilisé en intelligence artificielle et en linguistique-informatique. Je n’en ai d’ailleurs encore trouvé aucune mention dans ce journal, qui ne manque pourtant pas une une occasion de parler d’IA.

        Prolog, par son caractère déclaratif, est utilisé pour enseigner la programmation, comme en attestent les travaux de Henning Christiansen au département d’informatique de l’Université Roskilde, au Danemark:
        ‘https://pdfs.semanticscholar.org/1252/cadb08c44eb55f8b29fc61d1e399679ab927.pdf’.

        Ce langage élégant et très accessible ne mériterait-il pas d’être mieux connu, ne serait-ce que pour ses qualités didactiques?

        Avec mes meilleures salutations.

        André Linden

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