Le climat, l’IA et Hypathie à Bruxelles

Il ne manque pas d’être impressionnant de se rendre aux Research & Innovations Days de la recherche européenne, qui a rassemblé une foule conséquente du 24 au 26 septembre à Bruxelles. Venir du lieu des sciences humaines et sociales (SHS) à ces journées, c’est d’entrée adopter la posture du supplément: il a bien fallu constater avec les collègues français que nous étions de fort rares éléments de nos branches à être présents, du moins pour nos deux pays.

R&I days, Bruxelles; ©Claire Clivaz

Et pourtant le document d’orientation stratégique pour la recherche et l’innovation européenne mentionne plusieurs fois les SHS, mais en général comme un élément qu’il ne faut pas manquer «d’intégrer» au reste (p. 20 par exemple). Les voici perçues comme un supplément additionnel plutôt que comme la matière vive de la recherche. On peut avoir l’impression d’entendre encore et toujours la perspective de William Osler, figure fondatrice de la médecine moderne, qui avait comparé en 1919 les sciences humaines à des larves de fourmis, offrant un miel agréable aux nurses des autres domaines qui prennent soin d’elles! [1] Mais qu’importe la définition donnée: l’espace est tout de même donné aux SHS, et c’est à elles de l’occuper.

Des impressions glânées de ces R&I days, je retiendrai la présence claire du souci pour le climat avec l’espoir d’une «neutralité carbone», d’une Europe «propre». Mais quel est le discours susceptible du plus d’effet au final: les marches obstinées de nos jeunes ou les grandes déclarations officielles? On retient sa résignation pour faire bonne figure, mais il y a bien sûr un drôle de contraste entre ces déclarations et le fait que nous étions si nombreux à nous être déplacés pour la plupart en avion pour ces journées. Tout reste à faire pour diminuer les vols rendus nécessaires par les multiples réunions et conférences académiques: le travail à distance est pourtant efficace, c’est à nous d’en explorer les possibles.

L’optimisme était au contraire de mise au workshop sur l’intelligence artificielle (IA), ou l’AI selon l’accronyme anglais à ne pas confondre avec l’accronyme de notre «assurance invalidité»… A moins que justement l’IA ne nous fasse craindre de devenir obsolètes: Goerge Tilesch, chef stratégie et innovation d’IPSOS, apporta l’exposé le plus efficace et indiqua notamment qu’un sondage mené à grande échelle signalait que 42% d’entre nous craignent d’être purement et simplement remplacés par l’intelligence artificielle dans leurs compétences professionnelles. En filigrane de son exposé, c’est l’ambiguïté de notre relation à l’IA qui se laissait percevoir, et que je souligne à titre personnel : en effet, Tilesch expliqua que 78% des sondés avaient une pensée positive lorsqu’on parlait IA, tandis que 53% avaient une pensée négative. Il eût fallu pouvoir discuter plus en avant les propos du conférencier, mais sans être un génie des statistiques, on constate qu’au moins 31% des sondés ont une pensée positive et négative face à l’IA. Peut-être vous retrouverez-vous dans ce tiers à la fois admiratif et sceptique.

Quant à moi, au sortir de la salle, j’aurais voulu faire un autre sondage auprès des participants, en leur demandant s’ils savaient qui était Hypathie. En effet, nous avons disserté d’IA dans une salle nommée «Hypathie», cette célèbre philosophe et mathématicienne du 4ème siècle de notre ère à Alexandrie, assassinée par des moines chrétiens en 415. Je ne sais si nous aurions été nombreux à connaître cette figure, ni s’il s’agit là du miel propre aux sciences humaines, mais qu’Hypathie ait abrité de manière tutélaire les débats sur l’IA fut un clin d’oeil discret de la culture historique à notre optimisme envers les intelligences du futur.

[1] William Osler, “The Old Humanities and the New Science”, British Medical Journal 5th July 1919, p. 1–7; ici p. 3.

Claire Clivaz

Claire Clivaz

Claire Clivaz est théologienne, Head of DH+ à l'Institut Suisse de Bioinformatique (Lausanne), où elle mène ses recherches à la croisée du Nouveau Testament et des Humanités Digitales.

2 réponses à “Le climat, l’IA et Hypathie à Bruxelles

  1. Selon le CNIL l’IA est “le grand mythe de notre temps” (https://www.cnil.fr/sites/default/files/atoms/files/cnil_rapport_garder_la_main_web.pdf). Pour Andreas Kaplan et Michael Haenlein, elle correspond à un ensemble de concepts et de technologies plus qu’à une discipline autonome constituée:
    “Kaplan Andreas et Michael Haenlein (2018), Siri, Siri in my Hand, who’s the Fairest in the Land? On the Interpretations, Illustrations and Implications of Artificial Intelligence, Business Horizons, 62(1)”.

    En réponse à votre précédent “blog” sur Lady Ada, j’avais évoqué le langage Prolog, utilisé en intelligence artificielle et dans le traitement automatique des langues naturelles. Si ses règles de syntaxe et sa sémantique paraissent simples et claires (raison pour laquelle il est utilisé pour enseigner la programmation à des linguistes ignorant l’informatique), comme sous-ensemble de la logique du premier ordre, il peut vite devenir très complexe si l’on ne connaît pas le calcul des prédicats et des propositions. Or, celui-ci est enseigné, non pas en informatique – les informaticiens rompus aux langages procéduraux traditionnels sont souvent très mal à l’aise avec Prolog, qui implique, pour eux, un changement complet de mode de pensée -, mais dans les cours d’introduction à la logique, qui sont donnés en philosophie, et donc en Lettres.

    Aussi paradoxal que cela paraisse, et même dur à admettre pour certains, c’est donc la philosophie qui procure l’une des meilleures bases en informatique, qui est philosophique. Hypathie ne l’aurait sans doute pas sous-estimé, en tous las cas pas avec la condescendance et le mépris de ceux qui, à l’instar de William Osler, n’y voient avec les autres sciences humaines, que “des larves de fourmis, offrant un miel agréable aux nurses des autres domaines qui prennent soin d’elles!” ou, au mieux, un complément cosmétique.

    Peut-être les ardents défenseurs du tout à l’IA devraient-ils y réfléchir avant de se retrouver à… l’IA. Tant il est vrai que, comme disait Etiemble, à force de vouloir être à la page on arrive très vite à la page blanche.

    1. En me relisant, je constate que j’ai laissé passer quelques coquilles: à la quatrième ligne de l’avant-dernier paragraphe, il faut lire “en tous les cas” (et non “en tous las cas”). Et au dernier paragraphe, “…les ardents défenseurs du tout à l’IA devraient-ils y réfléchir avant de se retrouver à… l’Ai” (et non à l’IA). Avec mes excuses.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *