“Les valeurs, ça va un moment!”

C’est une petite phrase entendue au détour d’une conversation. Vous l’avez peut-être vous aussi déjà entendue. Elle parait inoffensive, négligeable, une simple exclamation de plus… Pourtant elle en dit long, très long. Normalement, dans le contexte global de notre société, elle signifie à peu près ceci: les valeurs sont des ornements, des cosmétiques qui valent quelque chose seulement lorsqu’on a du pain dans la bouche. Or, avoir du pain dans la bouche nécessite un travail.

Dans nos sociétés, il ne fait pas de doute que le travail est devenu lui-même la valeur. Or, le problème fondamental est que le travail est défini d’abord comme une pure activité sans contenu axiologique ou éthique particulier; il appartient à vrai dire à la sphère extra-morale. Aussi, réclamer de l’individu qu’il désire le travail pour le travail c’est le sortir également de la réflexion éthique en ne le poussant qu’à survivre. “Si tu veux vivre, il faut travailler”. Probablement. Mais si l’on retourne la question: “Si tu veux bien vivre, il faut…”. Qu’est-ce qu’il faut? Une direction, un sens, un but, une orientation; c’est tout cela que l’on rassemble sous le terme générique de “valeurs”. De là, il apparaît que notre valorisation du travail pour lui-même est un non-sens, une contradiction in adjecto.

Par exemple: lorsqu’un étudiant finit ses études et veut agir, se consacrer à certaines valeurs auxquelles il croit fortement; lorsqu’il pense en termes moraux et qu’il reçoit, de la part de son entourage le discours tautologique du “travail”, il ne peut que s’ensuivre un malentendu. Et lorsque, dans ce contexte, on clame: “les valeurs, ça va un moment!”; il y a une destruction pure et simple de la communication. Nous sommes bien, je le crains, face à un problème de communication avec la nouvelle génération, qui est une génération plaçant la question du sens au-devant de tout autre type de considération (elle ne se contente plus de notre laborieuse routine).

J’en suis maintenant convaincu: la jeunesse porte en elle le dégoût de cette injonction tautologique; elle veut de nouvelles directions, de nouvelles réalisations morales au sens le plus noble du terme. L’effrayer et l’obnubiler exclusivement par des questions pécuniaires, par la soi-disant nécessité de “survivre” dans ce monde ne peut que mener au désastre; à ne pas bâtir un nouveau monde, mais à poursuivre la maladie de l’ancien.

Mon idée est simple: il faut se retenir d’animaliser notre jeunesse en jouant le jeu du stress, de la survie, du travail sans valeurs; il faut bien plutôt la pousser à devenir notre fleuron, et peut-être même, notre conscience. Car c’est bien de ça dont le monde a le plus besoin aujourd’hui…

 

 

Arthur Simondin

Arthur Simondin

Arthur Simondin est un professeur de philosophie à la retraite. Il veut user de ses connaissances et de son expérience d’enseignant afin de promouvoir une vision philosophique de l’actualité. Sa connaissance approfondie de la philosophie grecque et des courants dominants du 20ème siècle lui permet d’éclairer l’actualité et d’en révéler à la fois les structures et leurs significations.

4 réponses à ““Les valeurs, ça va un moment!”

  1. Merci pour cet article que j’aurais souhaité lire il y a quarante-cinq ans, quand mon père me disait : « L’école et les études, ce n’est pas pour se faire plaisir, il faut y aller pour avoir un travail plus tard. Nous sommes tous destinés à entrer dans la machine à broyer ». En entendant ces paroles, je pensais : « Alors autant mourir tout de suite… » Je ne suis pas mort, mais ai trop longtemps grandi en ne me donnant pas le droit d’aimer vivre. J’ai découvert une deuxième fois, plein d’émotions, les livres que je devais lire à l’école et au gymnase pour passer les classes et réussir mes examens. Ils n’avaient plus le poids des briques et la sale odeur de l’encre d’imprimerie, à l’opposé des Mickey Magazine et du Spirou qui me faisaient respirer des vitamines. Mais dans ce temps perdu de la vie, j’ai malgré tout eu deux professeurs qui ont su dépasser suffisamment la notion de devoir, pour réussir à communiquer leur plaisir de lire avant de nous noter sur nos capacités d’intelligence et de travail. Jacques Chessex, quand j’avais douze ans, qui pleurait de rire en prenant le rôle des « Précieuses ridicules » de Molière. Bien d’autres mises en scène encore qu’il nous offrait… les jours où il se sentait de bonne humeur. Puis plus tard au gymnase, un professeur qui éprouvait en direct les tragédies qui s’élevaient des brochures ouvertes sur son pupitre : « Geh zu den Fischen… » Cet homme souvent absent pour des dépressions nous apprenait l’allemand, une langue qui ne m’apparaissait pas triste mais vivante… Alors quand j’ai appris récemment que pour les psychiatres la dépression peut être vue comme un excès de lucidité, j’ai pensé que ce professeur était un enseignant lucide qui a su donner un sens à nos devoirs en classe.
    Je ne suis plus allé au cimetière depuis longtemps, voit-on encore sur quantité de tombes la gravure « Le travail fut sa vie » ? Cela n’a pas été la mienne, de vie, j’adore m’instruire sans avoir l’impression que c’est un travail, et je ne suis pas pressé d’aller me reposer sous une couronne, même si elle était posée directement sur ma tête. Après ces propos qui pourraient mal sonner dans les oreilles, je conçois malgré tout que le plaisir dans le travail puisse être enterré quand il n’assure pas la garantie de manger et de rester en bonne santé. C’est trop triste de croire au paradis vivant, on en mourrait. Excusez-moi de m’être éloigné du sujet de votre blog en voyageant dans mon monde… Quel dommage qu’à l’âge de seize ou dix-sept ans je ne vous aie pas eu comme professeur de philosophie !

    1. Comme vous le faites remarquer, il y a toujours des personnes qui savent intelligemment s’élever au-dessus de la notion du travail pour lui-même. Ils nous plongent alors dans le monde de la gratuité ; le seul lieu où nous puissions vivre et respirer. Malheureusement et souvent, ils crient dans la rue et personne ne les écoute (il n’en reste pas moins le sel de la terre). Nous aimons nos vrais éducateurs car ils sont pétris d’idéaux ; parce qu’ils ont saisi une fois pour toute que la vraie vie n’est pas la survie que l’on nous sert quotidiennement ; parce que l’on peut dire d’eux qu’ils sont « élevés » étant donné leur mépris pour tout ce qui relève des supposées « nécessités sociales et vitales »; et leur amour pour la « liberté spirituelle » Il y a tant à dire sur ce sujet, qu’il me faudra souvent y revenir pour rendre ces idées claires (un article ne suffisant pas). Enfin, merci beaucoup pour votre commentaire émouvant autant qu’encourageant.
      A.S

  2. Bien que ma formation philosophique ne soit que le résultat de mes rencontres, de mes lectures et de la vie en général, je partage très volontiers votre analyse. Le monde dans lequel nous évoluons à un besoin de connaissances, de repères de sagesse, pour mieux appréhender la complexité évidente du monde (parole de retraité).

  3. La jeunesse veut toujours “son” approche, depuis la nuit des temps, j’imagine… .
    Aussi, comment être vieux et ne pas avoir perdu ses rêves de jeunesse?

    Car s’il faut deux générations pour essayer de communiquer avec la jeunesse, vous avouerez que c’est une de trop!
    Ce qui fait sans doute que le monde n’évolue pas, car vivre cent ans avec des regrets, ce n’est pas un progrès, malgré les progrès de jeunisme.

    Les jeunes ne feront pas autre chose, malgré leurs rêves, à la manière dont on traite la planète depuis cent ans, où les premiers “sages” ont posé leurs questions, si ce n’est depuis Rousseau.

    Bienvenue sur ces blogs et bien à vous

    P.S. cf. votre illustration de Chaplin… 1920?

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