Est-il possible de rendre désirable le changement?

Il semble qu’un des grands objectifs de notre époque est de rendre désirable un changement de vie pourtant radical. Maints éditorialistes et blogueurs en tout genre disent la même chose: il faut rendre désirable la décroissance/le changement. Mais comment, je leur demande, fait-on une telle chose? La plupart d’entre eux ont eu suffisamment de lucidité pour remarquer qu’il ne suffit aucunement d’interdire, de prescrire, d’obliger, de culpabiliser. Les mangeurs de foie gras, les collectionneurs de motos ne veulent pas qu’on légifère brutalement sur leur consommation de foie gras et sur le nombre de motos qu’ils peuvent acheter. Ce moyen n’est bon qu’à stimuler leur souverain désir de liberté individuelle, ils sont alors réellement prêt à se “battre” pour garder leur sainte liberté de collectionner des motos ou que sais-je.

Alors comment faire? Comment rendre désirable le non-Iphone à quelqu’un qui se réjouit, bien qu’il vienne d’acheter le 11, d’acheter l’Iphone 12, voir le 13? Comment le sevrer? Comment rendre réjouissant le fait de ne pas avoir de nouveau Iphone? C’est là que le bât blesse. Personne ne sait vraiment comment faire. Car il y a une question encore plus dangereuse: que faire du désir ainsi libéré? Va-t-il simplement disparaître ou bien se dirigera-t-il vers autre chose? Vers quoi au juste?

Si on ne peut forcer, on ne peut pas non plus attendre que les fous de la tablette se dégoutent des nouveaux gadgets, qu’ils se lassent tout simplement de la consommation. “L’innovation” est si forte et si valorisée qu’elle n’est pas prête de dégouter, ni d’être abandonnée. Alors une nouvelle question surgit: faut-il une guerre? Une vraie, mais intestine? Faut-il malgré tout faire le forcing et être prêt à combattre les mangeurs de foie gras chevauchant leur motos anciennes? Mad Max, version helvétique? Sans doute, il y aura de la violence à un moment ou à un autre. On croit naïvement, qu’en Suisse, on entendra plus jamais parler de violence (mais qui dit, même si la probabilité est assez faible, que les membres d’Extinction Rebellion ne se mettront pas à casser du mangeur de foie gras, et vice-versa? Il suffit d’un peu moins de “prospérité” pour que tout foute le camp, surtout notre très vénéré sens du “compromis”). Qui vivra verra.

“Mais, sérieusement, il doit bien y avoir un moyen de rendre désirable le changement tout de même!?“. Ma solution? Elle est d’une naïveté affligeante, à en être gênante: il faut tenter d’oublier notre désir, donc restreindre les stimulations et orienter notre libido vers ce qui ne pollue pas, n’asservit pas autrui, et ne vole pas notre travail; j’entends la culture. Plutôt que de consommer et en tirer du plaisir, être plus créatif sur sa propre substance mentale; apprendre toujours et se parfaire. La progression spirituelle est bien plus valorisante et jubilatoire que le dernier Samsung Galaxy. Devenir soi-même, jouir de sa liberté en refusant les sollicitations incessantes, devenir un iconoclaste, un rebelle, etc. Devenir à soi-même son œuvre d’art, tâcher de ne pas être une énième copie se réjouissant toujours des mêmes bagatelles. Bref, “sculpter sa propre statue”.

Cette solution, bien que désespérément vraie – c’est la seule envisageable  – est naïve: on ne voit pas du tout comment on peut faire avaler ça au bourgeois standard qui collectionne ses motos, veut aller en vacances à New York, faire le tour du monde, acheter des kärcher, des Apple-Watch, des playstation 5, des voitures électriques, etc, etc, etc. Il crachera sur cette “spiritualité” néo-babaifiante (qui ne l’aide ni à réparer ses motos, ni à assortir son foie) ou bien il voudra l’acheter sur la catalogue d’Amazon, quelques livres de Deepack Chopra ou Lenoir ou Onfray… Le bourgeois est avant tout une catégorie spirituelle mais aussi le problème fondamental de notre temps. Comment passer de la race du bourgeois à quelque chose de plus équilibré, de plus fin, raffiné, maitrisé? est la seule question à laquelle nous devrions consacrer notre énergie.

On est simplement revenu à la case départ. “Le monde va mal? Eh bien, devenez sage!” Oui, mais, par où commencer? Les désirs sont si forts, si autoritaires! On ne le contraint pas d’un coup de baguette magique! Pourtant c’est eux qui nous mèneront au désastre (on le sait tous obscurément), nos désirs, qu’on pense détenir alors que ce sont eux qui nous détiennent. Les Jolliens et les Lenoir font un travail de dingue pour calmer le jeu, mais c’est une goutte d’eau dans la mer…

Il y a peut-être une solution suggérée par le vieux philosophe qui vous parle: tâcher soi-même de calmer le jeu en riant de ses propres désirs. Oui, le rire. C’est peut-être l’exercice spirituel le plus intelligent et le plus accessible: se voir de haut, se voir en train de désirer la dernière niaiserie up-to-date, et rire de soi. Se voir en train de déballer religieusement son nouveau Kärcher K5, son Apple Watch, sa moto, son paquet de foie gras (la liste est arbitraire, faites en une pour vous-même!) et se moquer de soi-même. Puis tout oublier. Se rendre compte qu’on était encore un enfant. Mais que tout est passé, et lire un bon bouquin ou en pondre un, ou écrire une chanson rieuse, se mettre au sport, inviter des amis et parler philosophie, regarder un vieux Woody Allen sur une vieille télé, s’enivrer, poétiser, moins travailler, aiguiser son esprit par l’étude, apprendre une langue inutile, calligraphier, lutter, se promener, jouer avec son chien, jouer du saxophone, désobéir civiquement, s’enivrer encore un peu, ne plus lire les journaux, rire de ce que l’on est devenu, méditer sur ses désirs, ses amours, ses haines, ralentir le temps, devenir une amibe pensante, penser à la mort, à l’instant, refondre son mental lentement, crier par les fenêtres comme dans le film Network, s’enivrer, boxer un mur, vendre ses bien et vivre comme un ronin, rire de plus en plus, de tout, jubiler, s’habiller en femme (ou en homme), prendre conscience que l’on est rien, que l’on sait rien sur soi, ni sur les autres, puis, s’enivrer…

Bref, tâchez de changer et by the way de vous en payer une bonne tranche !

 

 

 

 

 

 

 

Cachez-moi vos astrolabes! Réponse aux directeurs d’UBS

Aujourd’hui parait dans le Temps une opinion assez cocasse sur laquelle il vaut la peine de s’arrêter. Elle donne avant tout à penser sur ce qu’est une opinion. L’article auquel je fais référence a pour titre “L’avenir de nos retraites pourrait-il venir du Portugal?”. Le titre est attirant puisque, en temps normal, on attend rien du Portugal (n’est-ce pas un de ces pays du Sud qui n’entendent rien en économie? Des affreux paresseux?). Le lecteur est prêt alors à cliquer sur le post pour voir ce qu’ont d’aussi génial, les portugais. Et alors on est bien déçu: personnellement, je m’attendais à trouver une solution réellement innovante et inattendue au problème du financement des retraites. Mais nos bons messieurs d’UBS, deux directeurs qui plus est, n’ont fait que pondre ensemble, de manière un peu fastidieuse, une métaphore saugrenue: l’astrolabe. L’astrolabe nous guide, l’astrolabe est pérenne, l’astrolabe règle les problèmes, l’astrolabe est une solution sûr. D’accord, mais encore? Messieurs, quelle est votre thèse? Elle est simple et décevante: il faudra travailler plus longtemps. Lisons ensemble un passage choisi:

“Le pays a aussi développé pour ses citoyens un modèle socialement acceptable qui a permis avec succès d’assouplir l’âge de la retraite et de le relever progressivement. Ce système a permis d’instaurer un financement pérenne et sécurisé des retraites mais aussi de réduire les dettes publiques implicites.”

J’ai mis en évidence le champ lexical de la quiétude (on dirait presque du Frédérique Lenoir). Relisez ce passage à plusieurs reprises, où simplement les mots en gras: n’a-t-il pas un effet calmant, tranquillisant, une vertu dormitive? Alors? On le veut maintenant leur astrolabe non? “Montrez nous l’astrolabe!”

Ne vous affolez pas trop vite, ce très séduisant astrolabe, malheureusement, ne signifie qu’une seule chose: les vieux casqueront, ils travailleront malgré leur vieillesse. L’argent supplémentaire, c’est eux qui devront le débourser (pas question d’aller le chercher ailleurs, croyez-les, c’est l’Astrolabe qui le dit!). Le fait que l’espérance de vie augmente n’est pas un argument en faveur de l’augmentation de l’âge de la retraite! Ce n’est pas un problème mathématique, mais humain. On ne sera pas plus en forme à septante ans en 2040 qu’en 2020 quand bien même on vivra dans des EMS jusqu’à 110 ans. L’astrolabe n’est qu’un grigri destiné à enfoncer l’idée d’une politique unique, soi-disant nécessaire et de ne pas aller chercher l’argent là où il se trouve et où il s’accumule. Mais, en fait, cher lecteur, tout était dit dans le petit et sournois paragraphe d’en-tête qui souvent martèle l’idéologie de manière plus visible que le corps même du texte:

“Il n’y a plus que certains nostalgiques des lendemains qui chantent à ne pas admettre qu’il va falloir – d’une manière ou d’une autre – relever l’âge de la retraite”.

N’est-ce pas clair? Est-ce qu’il y a de l’espace pour un débat quelconque? Celui qui prônerait une taxation des machines et des grandes fortunes, eh bien, c’est un nostalgique qui, le fou, veut faire chanter les lendemains. Il faut faire comme on dit, mais si vous le faites, alors vous pourrez être rassuré, tout ira bien! Ne sommes nous pas fatigués de leur “pensée”? De leur sempiternelles et fallacieuses idées? De tous leur “proposé par UBS”, “réalisé pour UBS” qui infestent le Temps? Qu’espèrent-ils? Sortir leur astrolabe et nous “guider” en profondeur?

Mais encore une citation pour le pur plaisir littéraire cette fois-ci:

“La nation des navigateurs au long cours pourrait tracer la voie pour les Helvètes aux bras noueux dans la tempête des systèmes de prévoyance”

A quand un “Vingt mille lieues sous les mers” réalisé pour UBS?

 

 

 

 

 

 

IPhone 12: bientôt des suppositoires connectés?

Je vous écris car je suis déçu. Alors que l’automne approche et avec lui une langueur monotone, j’avais, comme antidote, quelque chose dans le cœur qui me donnait envie, tout de même et malgré la saison, de me réjouir (ne faut-il pas constamment de ces petites choses qui nous font vivre en nous réjouissant ?). Je savais que l’IPhone 11 allait sortir et je trépignais d’impatience. Mais à l’instar du Temps, je suis parfaitement déçu du manque d’innovation qui frappe Apple. De quel quoi droit espère-t-elle nous tromper grossièrement en multipliant les objectifs (maintenant trois) en pensant que cela nous donnera l’envie de consommer ? Franchement, à vous, ça vous donne l’envie de consommer ? Est-ce qu’il y a quelque part en vous un petit désir-de-IPhone-a-triple-objectifs ? Est-ce que pour vous ça a marché, vous l’avez, le désir, le picotement ?

On était quand même en droit d’espérer mieux ! Je ne sais pas, quelque chose de pliable ou de plus fin ou avec des hologrammes. Des IPhones qui seraient aussi des boomerangs et des frisbees, des IPhones qui permettraient de ramasser les déjections de nos chiens lorsqu’on les promène, quelque chose de véritablement innovant. Mais non : trois objectifs, c’est tout. Je comprends donc la triste langueur de Anouch Seydtaghia dans son article dont la fin est un crève-cœur : « A noter enfin qu’une nouvelle montre et un nouvel iPad ont été annoncés mardi soir lors d’une conférence sans surprise ». Mr. Seydtaghia l’a bien senti, il n’y a pas de surprise. On n’est pas surpris du tout, les trois objectifs ne sont absolument pas quelque chose de surprenant. J’aurais été partiellement satisfait si 1) on aurait pu plier le IPhone dans tous les sens (par exemple pour amuser des enfants) ou 2) s’il avait été fait dans un matériau inattendu, mou si possible. Or, sachez qu’on ne pourra pas encore le plier, ni le déplier, ni le faire grandir, ni lui faire cracher des hologrammes ! Trois objectifs, c’est tout. Notons que Le Temps fait fausse route en se plaignant du manque d’innovation ; il se plaint de choses assez triviales comme le manque de la 5G, de la connectivité, etc. Mais à quand le « Suppositoire Connect Ultra » qui permettra, par le jeu invisible de notre rectum, de guider nos applications sans nos mains ? Face aux « innovants », il ne faut pas hésiter à demander la lune et ne pas se contenter de maigres objectifs.

Le point plus sérieux, philosophique dans tout ça est le suivant : on parle d’”innovations” alors qu’en fait il n’y a rien qui puisse être qualifié de « nouveauté ». Le manque d’imagination de ces entreprises donne froid dans le dos. Le mot n’a simplement plus de sens ; tout à chacun parle d’« innovations » et d’ « innovants », il y en a partout, bientôt plus que les communicants. Mais qu’est-ce qu’innover réellement ? Rajouter des objectifs, rendre plus plat les choses ? les rendre pliables ? Tout ceci est une farce énorme qui nous englobe tous et ne laisse rien intact : tout est souillé, nos désirs comme la valeur de nos mots. On a aujourd’hui du respect pour Tim Cook et l’on se réjouit de la 5G et – on l’espère ! – de l’IPhone 12 qui sera, lui, très, mais alors très innovant ! Que sommes-nous devenus ? Qu’est-ce que l’on peut faire avec une humanité pareille ?  L’avenir nous le dira !

A quand les nouveaux “nouveaux riches”?

Le tour du monde, pourquoi faire, si je n’ai pas fait le tour de moi-même ? Pourtant, on ne cesse de nous proposer de ces tours du monde, y’a-t-il urgence ? Peut-être que si… Vous avez peut-être reçu récemment un petit fascicule publicitaire de TMR, une société qui organise des tours du monde dans un jet privé pour une somme modique de quelques dizaines de milliers de francs (- 40’000 francs). La publicité est assez habile puisqu’on veut faire passer cette expérience – cette Expérience pardon – pour une sorte de plus-value existentielle. C’est ce que suggèrent certains commentaires imprimés sur presque chaque page : on comprend mieux la planète, on finit par planter un arbre dans son jardin, parce que, vraiment, on n’est plus le même. Évidemment, c’est de l’arnaque. Le voyage est éviscéré de tout ce qui est intéressant : le temps, les rencontres, les imprévues, la solitude. On vante la rapidité (21 jours) avec laquelle on peut tourner autour du monde avec seulement « 55 heures » d’avion ! Le tout a de forts risques de ressembler à une conserve de thon : rien que de l’informe – de l’information : vous avez vu ceci, bien, regardez, cela, dépêchez-vous, l’avion va décoller. Il faut avoir une piètre estime de soi pour tenter l’aventure : il faut encore avoir la naïveté suffisante pour se laisser séduire par « jet privé », « les plus bels endroits du monde », « l’île à Marlon Brando, Brad Pitt, et tutti quanti ». Quand est-ce que l’homme se respectera lui-même ? Qu’est-ce que cela me fait que Brando allait cuver sur son île à Thahiti ? Je veux voir les beautés du monde ou les vestiges de la débauche d’un acteur hollywoodien ? Mais les contradictions ne font plus du tout peur à l’homme moderne. Il veut sincèrement être édifié, se sentir en connivence avec l’univers par une sorte de voyage panoptique, mais en même temps il est encore l’esclave de l’adoration pour une poignée de stars inutiles, et si passagères ! Aussi, dans le fascicule, toujours, on cite en même temps Forbes, TF1 et… Paul Morand. Morale : tout est bon pour motiver les cochons. Vous êtes un homme riche, pas très malin, vous aimez Kol-antha ? Ce voyage est fait pour vous. Ah non ? Vous aimez la poésie ? Quoi !? La philosophie ? Eh bien… ce voyage est fait pour vous ! Paul Morand est notre ambassadeur prestige vous l’ignoriez ? Si vous aimez la philosophie, vous aimerez votre voyage. Ils doivent ratisser large pour être rentable ; on ne peut pas leur en vouloir. Le voyage TMR est peut-être l’une des manifestations les plus éclatantes de toutes nos contradictions, de la marchandisation, du manque de respect pour l’humain, mais également du désir, à la base légitime et beau de voyager, de s’ouvrir à l’autre, de se transformer (et ce genre de choses). S’il l’un de vous – riche oisif – était tenté, il ne le sera plus après mon court mais spirituel exposé. Non, il cherchera une cave obscure près d’une mer anonyme pour, peut-être y devenir fou, ou bien heureux ! Mais, édifié, il jettera au loin la vulgaire brochure ; il en a assez qu’on veuille le séduire, qu’on use de son doute, de son égarement, de son désespoir. Oui, je le vois, le riche, maintenant, spiritualisé, bon, volontaire, rebelle même contre la bêtise du temps. A quand ces nouveaux riches d’un type bien particulier ?

Le PLR, un parti irrationnel

Que penser de tournant écologique promis par le PLR? D’aucun ont immédiatement parlé d’opportunisme, ce qui est, au demeurant, une hypothèse que l’on ne peut tout-à-fait rejeter. Mais, vraiment, on ne sait pas: il est possible que le tournant désiré soit authentique, de toute manière, là n’est pas la question. La vraie question peut être énoncée ainsi: le PLR peut-il changer sa politique sans contredire ses principes fondamentaux, sans tomber dans l’auto-contradiction? Vouloir répondre à cette question suppose que l’on se demande ce que sont ces principes.

Son nom l’indique: c’est son libéralisme économique qui est sa caractéristique fondamentale, et, par conséquent, le refus de régulations étatiques (taxes, interventions, etc.). Dans ces conditions, il est assez naturel, comme nous l’ont appris récemment dans les journaux, que ce soit la “responsabilité individuelle” qui soit mise en avant étant donné que c’est le niveau d’action de base de ce parti (l’individu faisant face à l’Etat). Il revient à l’individu d’agir correctement afin de résoudre le problème écologique, et non directement à l’Etat qui se doit d’être le moins présent possible. Jusque-là, le PLR est semblable à lui-même et conserve sa rationalité propre (indépendamment de la question de l’efficience de cette politique individualiste). Lorsqu’en revanche, il commence à parler de taxes écologiques, à l’instar de son porte-parole Philipe Nantermod, c’est déjà avec presque un malaise dans la voix: la contradiction interne, en effet, devient cette fois-ci patente. Il semble à la fois reconnaitre l’insuffisance de la responsabilité individuelle sans pour autant pouvoir décemment parler de régulations étatiques fortes.

Le PLR est pris dans une contradiction qu’il ne peut pas résoudre si ce n’est en jouant le jeu du libéralisme qui est à la base même de la catastrophe écologique que nous vivons. Son concept de pollueur-payeur, en ce sens, n’est qu’un prolongement d’une idéologique destructrice qui ne permet pas un pourtant très nécessaire changement de conscience.

Le dilemme dans lequel est plongé ce parti est le suivant: proposer des mesures libérales qui risquent d’être des mesures d’apparat sans efficience réelle, une sorte de fard, qui, selon les interprétations les plus critiques, a comme mission d’augmenter les nombres d’électeurs; ou bien proposer des changements légaux, régulateurs profondément anti-libéraux et ainsi se contredire irrémédiablement.

Je ne sais pas comment le PLR peut survivre à ce dilemme: soit il se contredit et se détruit, soit il passe pour hypocrite en esquivant la profondeur et l’ampleur du problème environnemental et écologique. Dans tous les cas – c’est la conclusion pragmatique la plus évidente – ceux qui désirent un réel changement politique en faveur du climat ne devront pas faire l’erreur de voter pour les partis libéraux, qui sont philosophiquement et rationnellement incapables de faire face à l’inédit de notre situation.

 

 

 

Migros, l’expérience de consommation totale

Chacun d’entre vous s’est aperçu que la Migros avait installé depuis peu des bornes-casino (“Catch and Win”) dans la plupart de ses magasins. Pour moi, c’est le signe d’un renouveau dans notre manière de consommer, une manière beaucoup plus festive, joyeuse, extatique. Notre ticket de caisse devient magiquement un billet de loto plein de promesses de gains et de joie. Le consommateur ne paie plus dans la tristesse ou dans la mauvaise humeur, mais dans l’espérance d’une récompense future; lorsqu’il paie il est plein d’espoir de pouvoir consommer encore plus – si la chance le veut!  Les choses sont changées du tout au tout: avoir réussi à transformer l’achat en gain potentiel est un coup marketing et existentiel sans précédent; je ne sais pas à qui (Fabrice Zumbrunnen?) on doit cette magnifique trouvaille; mais je veux ici exprimer mon admiration pleine de sympathie.

Mais malheureusement, la Migros ne fait qu’ouvrir timidement une porte; elle est encore trop helvétique, il lui manque la gnaque nécessaire pour vraiment bouleverser nos habitudes: à quand les hôtesses-robots qui nous guideraient à travers la douloureuse expérience du choix d’un yogourt? Des karaokés? Des train fantômes avec placement de produits? Des drogues de synthèses offertes avec l’achat d’un vieux fromage? Des poupées en silicone dans le rayon charcuterie (une passe pour l’achat d’un salami?). Il y a tant à faire pour rendre notre expérience de la consommation joyeuse et festive. Migros serait une fête perpétuelle, pleine de Noellini, de casino et de paradis robotiques!

Devant ces possibles que j’énonce avec entrain, les bornes-casino semblent beaucoup trop timides et pas assez bruyantes. Où sont en effet, les paillettes, les stroboscopes, les lumières festives? Il faudrait commencer par ça. Je suis prêt à parier que les stroboscopes permettraient d’inciter à la consommation, et qu’importe les épileptiques! Lorsque je vois quelqu’un sortir du magasin sans scanner son ticket dans la borne-casino cela m’attriste profondément; j’ai l’impression qu’il ne joue pas le jeu de la consommation, qu’il est un rabat-joie. Lorsque j’ai le temps j’incite les gens à comprendre ce que pourrait être l’expérience de la consommation si, tout du moins, ils y mettaient un peu du leur. Aussi j’invite le lecteur non seulement à prendre au sérieux ces innovations robotiques, mais également à faire pression sur les managers directement pour qu’ils rendent rapidement plus festive notre consommation qui, il faut le dire, nous désespère. N’en n’avons-nous pas assez des tristes rayons, des produites débiles et bien ordonnés, des bornes de payement déshumanisées? Nous sommes tristes mais nous croyons. Nous croyons au futur robotisé de l’extase, à la transformation des consciences par une transformation des expériences concrètes, à la libération de l’homme par la machine, à une expérience de consommation totale.

Le riche est celui qui est maudit par Dieu ! (Réponse à Didier Maurin)

Monsieur Maurin croit que la richesse et la supériorité sont de s’enrichir en jouant à la bourse, que la richesse est le compte en banque, la vie, accumulation d’argent, et tente de justifier cette idée par la philosophie [1]. Mais entend-t-on bien ce qu’il dit? Est-il sérieux? Dans leur immense majorité, de Platon à Nietzsche, les philosophes ont philosophiquement condamné l’enrichissement pour lui-même, la passion effrénée de l’avoir, de la considération et des honneurs. Peut-être faut-il rappeler à Mr. Maurin que Nietzsche a également écrit ceci : “en vérité, qui possède peu est d’autant moins possédé: louée soit la petite pauvreté“. Par conséquent, la richesse dont parle Nietzsche ne peut qu’être une richesse spirituelle et créatrice, elle n’a strictement rien à voir avec les fonds de pension et les placements boursiers. Si Mr. Maurin avait la culture qu’il prétend en citant tour à tour Valéry, Nietzsche, et “les psychanalystes” il aurait dû le savoir. Et je ne parle même pas de son sous-entendu final et menaçant sur la souffrance des peuples et du malheureux “racket fiscal” dont les riches sont les victimes injustes. On peut même, si on veut se prêter à ce petit jeu, inverser la perspective: le peuple a appris dans la souffrance les coûts du néo-libéralisme: pauvreté, suicide, destruction de l’environnement.

 

Je ne vois que deux raisons qui ont pu mener à écrire un article aussi scandaleusement trompeur et faux: soit c’est un pari de nantis, une défense cynique et provocatrice (auquel cas, il a réussi son coup), soit il croit réellement à ce qu’il dit. Dans ce dernier cas, cela revient à dire qu’il ne parvient même pas à se rendre compte qu’il est en train de déformer complètement les écrits de Nietzsche, et qu’il fait ce que certains nazis ont fait à son œuvre du temps même de son vivant. Sauf qu’ici, c’est une justification de l’idéologie financière [2] qui est tentée à grand recours de citations vagues et décontextualisées. Elle finit néanmoins par échouer pitoyablement si bien que même un profane en philosophie s’en apercevrait tellement sa stratégie est maladroite. En tant normal, les riches ne se soucient pas de justifications philosophiques (après tout ils sont riches et puissants que demander de plus, pour la plupart d’entre eux, à ce stade, tout est accompli). Mr. Maurin nous offre l’opportunité de voir ce que cela donne lorsqu’ils tentent le coup.

 

Mais à qui s’adresse Mr. Maurin? Qui veut-il convaincre? Les quelques riches lecteurs qui croiront en s’abusant eux-mêmes que la philosophie les justifie, justifie leur “courageuses” entreprises? Son message, au final, ne peut que conforter ceux qui ont mauvaise conscience face à leur richesse; ceux qui ont l’art de se voiler la face pour pouvoir continuer, cette fois en bons philosophes, à asservir l’humanité.

 

[1] Lire: “le riche est celui qui est bénit par Dieu

[2] Idéologie financière, largement partagée, particulièrement dans un pays comme le nôtre; où le succès est synonyme d’effort et de mérite, alors que le pauvre ne peut s’en prendre qu’à lui-même, lui qui est trop paresseux pour avoir su prendre son destin en main, lui le “faible” qui veut couper les têtes de ses “maîtres”. (cf. Winnie Byanyima pour qui “inégalités entre riches et pauvres sont un choix politique“).

 

 

Le suicide, un avantage compétitif

Didier Lombard est le champion du suicide. A lui seul, il a poussé au suicide à peu près soixante personnes. Pas mal non? Peu de gens peuvent en dire autant. Ses émules forment un club assez fermés qui étrangement coïncide avec certain autre club (CAC 40, FTSE-100…). Je me demande le nombre de suicides que ces joyeux et compétitifs lurons ont provoqué, 1000? 10’000? Qui sait? Mais il faut bien réfléchir dans cette affaire; après tout ce sont les faibles qui s’ouvrent le ventre, qui sautent – Dieu sait pourquoi – par les fenêtres. N’ont-ils pas, tous ces “managers”, un rôle social de sélection des résistants pour le bienfait de l’humanité? Ils émondent tous les traînards de la mondialisation: ne restera en place qu’une race d’hommes obligés et résilients; plus efficaces et donc plus compétitifs. Et n’est-ce pas de cette compétitivité dont on entend parler ad nauseam? N’est-elle pas le graal de nos sociétés, de notre politique, et même, de notre morale?

 

Dès lors, on est hypocrite en traînant un homme comme Lombard en justice pour harcèlement moral. C’est à une morale supérieure qu’il obéit, celle de notre temps que nous devons assumer totalement, que nous devons boire jusqu’à la lie. Condamner Didier Lombard, c’est condamner toute notre société. On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre; on ne peut pas partout promouvoir la compétitivité et condamner les suicides! Pure incongruence (1)! Pure hypocrisie! Il faut faire un choix: les suicides ou le bien-être au travail? Un homme moderne, urbain, dynamique ne peut avoir la naïveté de dire “le bien-être”; qu’est-ce cette chose? Combien pèse-t-elle? Peut-on la produire en Chine, est-elle délocalisable, productible à la chaîne? Pas de réponse, malgré tous nos braves psychologues et coachs qui veulent – les vilains matérialistes – le faire résider dans les choses. Ne reste qu’une option… et il ne faut pas pleurer, c’est ce que nous voulons, c’est ce qui est. Il faudra s’y faire, ou… périr.

 

Le choix étant fait de purifier l’humanité de ces pires éléments, de tous ces poids, il faut cesser de donner dans le “social” qui ne fait que retarder l’émergence d’un nouvel homme intégralement compétitif. Et que penser de ces horribles vieux, dont l’arthrose et les démences sans nombres sont presque une insulte au genre humain régénéré par la compétitivité? Qu’ils s’en aillent (mais pas en vacances en Espagne ou au Maroc, vous me suivez j’espère). Ne reste plus qu’à aimer ce meilleur des monde possible, plein de marchés luxuriants et d’opportunités.

 

 

 

(1) Dans les arcanes politiques, on est bien plus cohérent, pragmatique, réaliste : on a eu le bon goût de faire de notre bienfaiteur un Commandeur de la Légion d’Honneur.

Et si l’on faisait un pas de côté?

Hier, j’ai découvert le film L’An 01 scénarisé par Gébé – un film formidable, inspirant, enthousiaste ! – j’ai été emporté dans un nouveau monde et frappé par une révélation qui effleure chacun périodiquement: un autre monde est possible. L’idée est simple: il ne tient qu’à nous de changer notre monde en faisant un pas de côté. Une utopie, certes, mais dont la réalisation n’a rien d’un doux rêve; elle est à portée de main, elle est aussi nécessaire. Il n’y a là aucune théorie abstraite sur la nature humaine, mais un bête test pragmatique – “on arrête tout, on réfléchit” et on garde ce dont on a vraiment besoin. Rien de bien sorcier, on règle les problèmes au fur-et-à-mesure, démocratiquement.

Ce film est un vent de fraîcheur, il est d’une actualité toujours vive, et pour qui le regarde en 2019, nous ne pouvons que réaliser que rien n’a changé, que le monde de demain est encore à faire. Alors que l’on entame cette nouvelle année sur fond de crise sociale, crise économique et crise écologique, Gébé nous enseigne qu’il est possible de vivre mieux en travaillant moins. À l’heure des bonnes résolutions – qui nous rappellent chaque jour que le monde va un peu plus mal, que l’espoir se fait noir – je vous propose vivement, à vous qui me lisez, de regarder (pour la première fois ou à nouveau) ce film, gageons qu’il saura nous donner de bonnes idées pour la suite ! Et que nous quittions 2019 pour entrer de plein pied dans l’An 01 !

 

 

Netflix: sordides alchimistes

Pour Netflix, la boue peut devenir de l’or. La formule est juste un peu adaptée: avec du sordide, on fait de l’argent (convertir l’argent en or n’a rien d’ésotérique). Et comme la réalité n’en est pas avare (du sordide), on comprend le fabuleux enrichissement de cette reine pondeuse d’images. Plus la réalité est fragmentée, torturée et souffrante; plus il y a de quoi faire de bonnes séries pleines de santé et de sang. La morale n’est pas originale: le malheur n’en est pas un pour tous, si l’on sait travailler son regard en fonction du profit. “Vilains vampires!”. C’est trop dire, la réalité se débrouille elle-même pour se saigner et devenir exsangue.

À partir de quoi Netflix fait-il son beurre? Des tueurs, elle tire la série I’m a killer; du suicide, le déjà fameux Ten Reason Why; des divisions politiques, elle pond sans couver Deux Catalognes; des prisons, la bien nommée The World’s Toughest Prisons, du terrorisme le nouveau-né Unabomber. Tous peu ou prou traités avec cette même standardisation qui convient a priori à tous les sujets.

La formule magique est la même; elle a fait ses preuves, on n’en demande pas plus. Rien à voir donc avec les efforts de l’artiste, qui, confronté au mal, parvient à le transformer en art. Les productions de Netflix procèdent plus de la dyspepsie et de l’indigestion suscitées par sa vénalité, que d’un lent processus de rumination. Je vous laisse filer la métaphore pour savoir ce qu’elle fait sur la tête des spectateurs.

Sa tentative de plus en plus accrue de se sauver en produisant les films de certains “noms” du cinéma comme Bong Joon-Ho ou Martin Scorsese n’est qu’un stratagème qui permet de détourner l’attention et de s’acheter une réputation. Le “gros” de Netflix reste cette opération détritivore rationalisée que l’on nomme divertissement, cette forme de gavage imagé qui permet de passer agréablement le temps; mais qui est loin, très loin de ce que l’on nomme, avec nostalgie peut-être, l’art.

“Pour que l’homme se réveille à sa véritable nature, il faut recadrer la réalité, réagencer sa perception et le réorienter[1]“, n’est-ce pas la mission de l’art ? Si son principe n’est pas bénévole, s’il ne cherche pas autrui en tant que liberté, mais si, à l’inverse, il ne cherche que l’asservissement veule d’un maximum de spectateurs alors nous sommes en droit de condamner et de critiquer sévèrement ce mode de production et toute la mentalité qui la sous-tend.

 

[1] Pacôme Thiellement, postface à Tout s’allume de Gébé, éd. Wombat, 2012.