Malik, le premier policier noir de la télévision italienne

Interview. « À Rome, un policier à l’ancienne se trouve face à ses préjugés et aux fantômes du passé quand arrive son nouveau partenaire, une étoile montante de la criminelle ». À la lecture du résumé de Carlo et Malik, sur Netflix, la série italienne semble n’avoir rien d’original. Pourtant, elle propose un récit jamais vu en Italie : l’histoire d’un inspecteur de police de couleur.

Miguel Gobbo Diaz prête ses traits à Malik Soprani, un policier italien ayant débarqué dans la péninsule après avoir traversé la Méditerranée étant enfant. Autour d’un café, l’acteur italien d’origines dominicaines parle de son rôle particulier et des difficultés rencontrées dans son métier à la veille de la diffusion sur la télévision publique italienne, jeudi 8 octobre, des deux derniers épisodes de la deuxième saison de « Nero a metà » (« noir à moitié »), devenue en français Carlo et Malik, dont la première saison est disponible sur la plateforme Netflix.

 

Miguel Gobbo Diaz (Malik, à droite) avec Claudio Amendola, dans la deuxième saison de Carlo et Malik (Photo : Claudio Iannone)

Tu es le premier inspecteur de police noir de la télévision italienne. Ta couleur de peau était jusqu’à présent une limite ?

L’Italie est très en retard comparée à l’Angleterre, aux Etats-Unis, à la France. C’est un fait culturel : il n’y a pas beaucoup de noirs ici. Nous avons donc une mentalité beaucoup plus arriérée par rapport aux autres. Mais aujourd’hui commencent à naître les deuxièmes générations. Quand j’étais petit, j’étais le seul garçon noir à la maternelle puis à l’école. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Quand j’ai commencé à étudier en 2012 à l’école nationale du cinéma, je n’étais pas utilisable sur le marché. Il n’y avait pas d’histoires pour moi, les noirs n’étaient pas utilisés. Je pouvais être en mesure d’interpréter un rôle, mais celui-ci était écrit pour un blanc dans une histoire d’Italiens blancs. Un policier noir ne reflétait pas la réalité. Les choses sont maintenant en train de changer. Il y a plus de diversité. La série a beaucoup marqué pour cette raison, pour avoir montré un acteur de couleur interprétant le rôle d’un personnage public, d’un policier travaillant au service de son propre pays. Il y a encore dix ans, il n’y avait pas le courage ici d’écrire une telle histoire.

Ma couleur de peau est-elle une limite ? Disons plutôt qu’il y a un manque de place, de rôles. Mais je n’y ai jamais prêté attention, j’ai toujours été déterminé. Si j’avais écouté les autres, je ne serais même pas parti de mon petit village de Vénétie.

Dans sa version originale, Carlo et Malik se nomme « noir à moitié ». Qu’a de spécial cette série ?

C’est avant tout une série qui ne s’est jamais vu. En Italie, c’est la première fois que l’on raconte de manière si directe et si franche l’histoire d’un personnage noir à l’intérieur d’une série policière. Mais la série raconte ce qui se passe dans la réalité, peu importe la couleur de la peau ; de l’histoire de mon personnage à celle de la jeune collègue célibataire et enceinte, en passant par la violence sur les femmes. De nombreux thèmes sont abordés. Je crois qu’il s’agit d’une série reflétant les difficultés vécues en Italie, mais que l’on peut voir partout ailleurs. Sauf qu’ici, nous n’aurions pas pu voir une telle série il y a encore dix ans.

Comment t’es-tu senti lorsque tu as été choisi pour le rôle de Malik Soprani ?

Je travaillais dans un cinéma à Londres, où j’attendais cet appel qui n’arrivait pas. Quand mon agent m’a contacté, il m’a tout de suite appelé Malik. Et là, j’ai commencé à avoir peur. Je me suis demandé : « Et maintenant ? » Maintenant, il faut commencer à travailler. C’était ma première expérience importante, après des productions indépendantes. J’avais peur de comprendre si j’étais à la hauteur ou non. C’était mon unique peur.

Tout a donc commencé là-bas à Londres, où je vivais depuis deux ans. Mon agent m’avait proposé ce casting pour un personnage à l’histoire similaire à la mienne : nous avons tous deux grandi en Italie, nous faisons des métiers particuliers – un policier ou un acteur noir en Italie reste encore particulier. J’ai passé quatre auditions, puis je me suis transféré à Rome en août 2017 après avoir été choisi. Je me suis tout à coup retrouvé dans une série importante, avec beaucoup de responsabilités – un premier rôle à côté d’un grand acteur comme Claudio Amendola. En tant que jeune homme débarqué d’un petit village à côté de Vicence, en Vénétie, j’ai découvert un nouveau monde.

En quoi ressembles-tu à Malik ?

Nous avons tous les deux grandi en Italie, que nous aimons. Tous deux nous voulons faire quelque chose pour ce pays. Et nous sommes Italiens, bien sûr. Je me sens avant tout Italien. Vénète même ! J’ai grandi au nord depuis que j’ai trois ans. Ma mentalité est donc italienne du nord. Quand quelqu’un me fait un tort, je ne résonne pas comme un étranger, contrairement à ce que pensent certains. Je résonne comme un Vénète. Je réponds parfois même en Vénitien. Certains ne comprennent pas que qui grandit en Italie se comporte comme un Italien, pas comme un étranger, peu importe la couleur de peau.

Mais Malik et moi sommes très différents caractériellement. Malik est sûr de lui, a toujours une réponse prête, toujours à la limite de l’arrogance. Je suis personnellement plutôt peace.

Tu viens tout juste de terminer le tournage de Zero, une nouvelle production originale italienne pour Netflix, elle aussi particulière pour l’Italie…

Au-delà de Carlo et Malik mettant en scène un policier noir, Zero est la première série italienne avec une distribution composée uniquement d’acteurs noirs, de deuxième génération. Elle racontera l’histoire de Zero et de ses super pouvoirs. Mais je ne peux encore rien dire de mon rôle, qui me plaît beaucoup. Je me suis vraiment amusé à l’interpréter. Je suis curieux de voir comment il sera accueilli par le public, l’an prochain.

 

Miguel Gobbo Diaz, l’acteur italien prêtant ses traits à Malik, dans la série Carlo et Malik

The Irishman de Martin Scorsese à la conquête de Rome

La salle obscure remplie d’Italiens éclate de rire. Le dialogue entre les personnages de Robert De Niro et de Joe Pesci est pourtant des plus sérieux – le passé en Italie du premier durant la seconde guerre mondiale. Mais l’échange se fait dans la langue de Dante. Frank « Irishman » Sheeran l’a apprise sur place. Il surprend Russell Bufalino, l’homme que l’on devine criminel l’ayant pris sous son aile. Il surprend aussi le spectateur italophone : les deux hommes se lancent alors dans un échange, entre l’Italien et le dialecte sicilien, difficile à suivre vu l’approximation de la diction et la disparition des sous-titres.

 

Joe Pesci (Russell Bufalino) et Robert De Niro (Frank Sheeran) dans The Irishman

Plus d’un mois avant sa diffusion sur Netflix, le 27 novembre, The Irishman de Martin Scorsese tente de conquérir l’Italie lors de la Festa del cinema, le festival du cinéma de Rome. En conférence de presse lundi 21 octobre, le cinéaste aux origines italiennes défend une œuvre « mélancolique » sur « la condition humaine ». D’une belle durée de 210 minutes, soit trois heures et demi, elle raconte, sur plusieurs décennies, l’histoire « de l’un des plus grands mystères irrésolus de l’Histoire américaine » selon la production, ou la disparition du syndicaliste Jimmy Hoffa, interprété par un Al Pacino au sommet de son art. Le spectateur est ainsi plongé au cœur de la criminalité organisée de l’Amérique d’après-guerre, à travers les yeux de Robert De Niro.

Martin Scorsese tenait à faire un film « avec ses amis ». Il n’envisage donc pas un instant à d’autres acteurs pour interpréter les rôles des jeunes ou très vieux Robert De Niro ou Joe Pesci. Le problème se pose moins pour le personnage d’Al Pacino. Il utilise alors des effets spéciaux « expérimentaux » permettant de rajeunir les acteurs. Ainsi, ôter 30 ou 40 ans à un homme le rend artificiel, mais n’enlève rien à la performance. Et la technologie est par chance utilisée avec parcimonie. Celle-ci pose aussi la question du rapport à la mort – serait-il possible de voir dans de prochains films des acteurs reprendre vie, comme la Greta Garbo de l’affiche du festival de Rome ? – l’un des thèmes de la pellicule.

 

Martin Scorsese lundi 21 octobre sur le tapis rouge du Parco della Musica, où se tient le festival du cinéma de Rome

Pour tester cette nouvelle technologie, en 2015, Robert De Niro rejoue une scène des Affranchis (Goodfellas, 1990). Les évolutions ont été si rapides, se réjouissent à Rome le réalisateur comme la productrice du film, que la version finale de The Irishman remonte « seulement à six ou sept semaines ». Mais un tel film, à travers les canaux classiques de production, n’aurait jamais pu voir le jour sans Netflix, regrette Martin Scorsese, qui a vu dans la plateforme son sauveur. Le cinéma en tant que salle obscure, en tant que grand écran, perd alors pour le cinéaste de son importance car « encore faut-il que les films soient produits, réalisés puis vus ». Donc aujourd’hui, peu importe comment ils sont vu, pourvu qu’ils le soient, même en streaming à la maison. S’il rappelle que « ces dix dernières années », il a dû mener des batailles pour financer ses films, le réalisateur semble s’être résigné à réaliser ses longs-métrages simplement « pour un écran et un public ».