Call of Duty ne deviendra pas discipline olympique

A l’heure où le Comité Olympique International (CIO) semble à la recherche d’un second souffle, la question se posait de savoir si des compétitions d’eSport, plus prosaïquement des jeux vidéo, allaient faire leur entrée aux Jeux Olympiques de Paris en 2024. La réponse est tombée samedi dernier lors du 7ème sommet olympique à Lausanne et elle est négative. Dans des termes très diplomatiques, le CIO a estimé qu’une “discussion sur l’admission à part entière des e-sports et jeux électroniques au programme olympique (avec remise de médailles) est prématurée”. Autrement dit, on n’est pas prêt de voir des compétitions de jeux électroniques aux Jeux Olympiques.

Les eSports, c’est quoi?

En bref, les eSports sont des compétitions de jeux vidéo en réseau sur consoles ou ordinateurs. Selon la fédération internationale d’eSports, il s’agit d’un sport de compétition pratiqué dans un environnement virtuel dans lequel les habiletés physiques et mentales sont exercées pour créer des conditions de victoire selon des règles généralement acceptées.

Contrairement aux idées reçues, le sport électronique ne concerne pas seulement les sports traditionnels en jeux vidéo, mais n’importe quel jeu joué en réseau. Ainsi, des jeux comme “League of Legends”, “Call of Duty” ou “Dota” en font partie.

Le marché du jeu vidéo est colossal: plus de 120 milliards de dollars, soit plus que le cinéma. A eux seuls, les revenus générés par les eSports sont estimés à près d’un milliard de dollars selon la société Newzoo, laquelle estime aussi l’audience à 380 millions de spectateurs. Des chiffres qui donne une idée d’un phénomène souvent sous-estimé. Les plus grandes compétitions d’eSports sont très lucratives et les gains se chiffrent eux aussi en millions de dollars.

En 2018, la compétition “The International” a distribué plus de 25 millions de dollars aux participants, soit plus que le prize money de n’importe quel tournoi masculin ou féminin de tennis en Grand Chelem. L’équipe de cinq joueurs qui a gagné cette compétition s’est répartie un pactole supérieur à 11 millions de dollars, de quoi faire naître des vocations!

Sachant que l’une des missions de la Commission du programme olympique est de veiller à ce que le programme olympique continue d’intéresser les jeunes en garantissant les innovations et en l’adaptant aux goûts actuels et aux nouvelles tendances, le CIO ne peut pas ignorer le phénomène. Mais de là à intégrer les eSports aux Jeux Olympiques, il y a un pas que le CIO n’est pas encore prêt à franchir.

Les eSports sont-ils olympico-compatibles?

Le premier obstacle à franchir pour le sport électronique qui manifeste des ambitions olympiques est de convaincre qu’il s’agit d’un véritable sport. Pour le CIO, “le jeu électronique de compétition comporte une certaine activité physique pouvant être comparée à celle de sports plus traditionnels. En revanche, cela ne peut pas nécessairement être dit du jeu électronique de loisir. C’est pourquoi l’utilisation du terme “sport” en ce qui concerne l’e-sport et les jeux électroniques doit faire l’objet d’un dialogue et d’une étude plus approfondis”.

Généralement, on considère que le sport englobe au moins les trois éléments suivants: (1) une activité physique, (2) un esprit de compétition et (3) une règlementation. Si on ne peut pas nier que les “gamers” sont guidés par la même passion pour les jeux vidéo que les athlètes pour leur sport, on a quand même bien du mal à associer une partie de jeux vidéo à une activité physique.

L’opinion de Mme Sarah Walker, membre de la commission des athlètes du CIO, reflète bien l’avis général que l’on peut avoir sur les eSports:

Si je veux pratiquer une discipline olympique, si je veux essayer l’une d’entre elles, je dois aller la pratiquer. Je dois être active. Là où le jeu vidéo en est maintenant et si j’avais été inspirée d’être une “gamer”, ma première initiative aurait été de rentrer chez moi et de m’asseoir sur le canapé

Effectivement, il est difficile de plaider que d’être assis devant son écran constitue une activité sportive, surtout si le jeu en question met le joueur dans la peau d’un soldat qui doit anéantir tout ce qui se trouve sur son passage.

Le deuxième obstacle que les eSports devront effacer est de se fondre dans le moule olympique. C’est le lieu de rappeler la notion d’Olympisme telle qu’elle figure dans la Charte Olympique: “L’Olympisme est une philosophie de vie, exaltant et combinant en un ensemble équilibré les qualités du corps, de la volonté et de l’esprit. Alliant le sport à la culture et à l’éducation, l’Olympisme se veut créateur d’un style de vie fondé sur la joie dans l’effort, la valeur éducative du bon exemple, la responsabilité sociale et le respect des principes éthiques fondamentaux universels. Le but de l’Olympisme est de mettre le sport au service du développement harmonieux de l’humanité en vue de promouvoir une société pacifique, soucieuse de préserver la dignité humaine.”

Quant au Baron Pierre de Coubertin, il exprimait ainsi son idée olympique:

L’idée olympique, c’est à nos yeux la conception d’une forte culture musculaire appuyée d’une part sur l’esprit chevaleresque, ce que vous appelez ici si joliment le Fair play et, de l’autre sur la notion esthétique sur le culte de ce qui est beau et gracieux.

Imaginons un “gamer” confortablement assis, seul sur son canapé, un peu bedonnant pour abuser de chips et sodas, en train de procéder à des massacres de masse en jouant à Call of Duty après deux nuits blanches consacrées à développer des stratégies guerrières, et on aura vite compris que l’on est très loin de la tradition olympique et de l’exaltation de l’effort physique.

Malgré cet exemple volontairement caricatural, la porte des Jeux Olympiques n’est pas complétement et définitivement fermée aux eSports puisque le CIO est prêt à s’ouvrir aux jeux électroniques reprenant les sports traditionnels. C’est ainsi que les fédérations sportives internationales sont encouragées à explorer les applications possibles des versions virtuelles de leurs sports.

Les Jeux Olympiques du futur

Etant moi-même un piètre sportif, j’ai souvent annoncé que mon fils serait le premier snowboardeur participant aux Jeux Olympiques pour la Malaisie, patrie de mon épouse.

Il semble que je doive aujourd’hui revoir mes grandes ambitions. Plus probablement, il participera aux Jeux Olympiques de 2040, qui se tiendront pour la troisième fois de suite à Pékin, au sein d’une équipe nationale dans l’épreuve de football virtuel.

Et si un jour je lui intime l’ordre “d’aller jouer dehors”, histoire d’interrompre sa partie de jeux video qui dure déjà depuis 4 heures, il pourra me répondre qu’il pratique un “sport”, peut-être devenu épreuve olympique dans l’intervalle, sans que je puisse le contredire.

Yvan Henzer

Yvan Henzer

Avocat spécialisé en droit du sport, Yvan Henzer est un observateur privilégié des manœuvres politiques qui font l’actualité sportive et se trouve au cœur de l’action au gré des affaires qui occupent son quotidien.

4 réponses à “Call of Duty ne deviendra pas discipline olympique

  1. Quel mépris ! Utiliser intensément ses facultés intellectuelles est une activité physique qui consomme énormément d’érnergie. Enfin garder vos JO qui n’interesse personne dans 30 ans se sera eux qui demanderont d’integrer les compétitions d’e-sport.

    1. Vous allez un peu vite. Il n’y a pas de mépris à affirmer que les jeux de guerre ne sont pas en ligne avec les valeurs olympiques. Il faut aussi distinguer l’effort, qui peut être cérébral, de l’activité physique. Lorsque vous résolvez une énigme par exemple, vous faites assurément un effort qui nécessite de l’énergie, mais de là à y voir une activité physique, je ne peux pas vous suivre. Enfin, vous n’avez pas saisi la conclusion de mon article qui prédit précisément que certains eSports intégreront un jour les JO. Il n’y a aucun mépris de ma part. Au contraire, mon but était de souligner l’importance des eSports, chiffres à la clé.

  2. Si l’on reprend le raisonnement du Baron Pierre de Coubertin, la branlette devrait devenir un sport olympique avant les e-sports! et c’est très bien comme cela!

  3. Il y a évidemment peu de chance que l’eSport dans les décennies à venir, soit discipline olympique. De l’eau coulera sous les ponts avant que…
    Mais un autre scénario se profile. La communauté “e.Sport” se structurera bien plus qu’elle ne l’est actuellement. Elle proposera, à son tour, des Jeux Olympiques 2.0. Des compétitions tous les 4 ans pour le peuple numérique. Il y aura des audiences à en faire pâlir les membres imminents et omnipotents du CIO !
    Et nous pauvres spectateurs de l’ancien temps, nous continuerons, dans nos chambres gériatriques aménagées et surchauffées, de retraités, de regarder le lanceur de marteau ou le marcheur démembré sués sur des pistes, pour de vrai. Nous serons, à jamais les derniers.

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