Monde en rupture : les jeunes appellent à l’action

Je suis triste de compter les moments volés par une météo anormale, les espèces disparues, les morts. Je suis en colère de ne pas avoir le droit de vivre de manière insouciante et de me questionner à la moindre de mes consommations alors que d’autres n’en ont rien à faire. Je suis terrorisée par cette prise de conscience collective qui n’arrive pas.

Lorsque je roule à vélo et que je suis dépassée par des personnes en voiture, je ne peux m’empêcher de me dire que le CO2 que j’économise, ces personnes en profitent. Et que l’air qu’elles polluent, je le respire. Je trouve ça profondément injuste. Mon action sera toujours noyée dans l’inaction de la majorité. Et cette injustice existe à une échelle bien plus large que ma petite personne : des pays entiers paient le prix de notre consommation d’Européens gâtés et c’est humainement inadmissible, intolérable, insupportable.

Ces jeunes qui en font trop

Quand je compare l’indignation collective autour d’une soupe sur la vitre d’un tableau et le silence assourdissant autour du projet climaticide EACOP, il y a de quoi être en colère et se décourager. Notamment si on est jeune. En ce qui concerne le climat comme pour le reste, notre génération n’est pas franchement responsable des problèmes alors qu’on en subit pleinement les conséquences. Et lorsqu’on veut corriger les choses, on reçoit au mieux de l’ignorance, au pire une petite remarque condescendante sur « ces jeunes qui en font toujours trop ».

La première fois que j’ai entendu parler d’éco-anxiété, je ne me suis pas reconnue dans la définition. Le climat était une priorité, mais pas au point de m’empêcher de vivre normalement. A peine quelques années plus tard, face aux connaissances qui s’accumulent, aux conséquences qui s’imposent à nos yeux et à l’inaction qui perdure, mon regard sur cette notion a changé. Oui, je suis aujourd’hui éco-anxieuse et je ne m’autorise plus à vivre « normalement ». Oui, je ressens de la peur, de la tristesse et de la colère vis-à-vis du réchauffement climatique et de ses conséquences. Oui, je suis effrayée de qui est déjà et de ce qui va advenir. Et non, il n’est pas adéquat d’accueillir cette confession avec un petit sourire sarcastique.

A 10 ans, je confectionnais et vendais des cartes de vœux au profit de Terre des Hommes. A 25 ans, je récoltais des fonds en parcourant tous les jours à pied la distance que doivent parcourir certaines populations africaines pour accéder à l’eau potable. A 32 ans, je travaille dans une fondation qui aide des personnes en grande difficulté à accéder à une formation initiale ou à l’emploi. Tout à fait paradoxalement, je sais que tout cela est dérisoire et qu’il est pourtant primordial de continuer à le faire.

Les causes à soutenir ne se raréfient pas. Doit-on en conclure que nos efforts sont pour la plupart vains et que jamais les moyens ne pourront couvrir tous les besoins ? Peut-être, mais qu’importe. C’est aussi ça d’être philanthrope.

Je vous questionne : avec un tel constat, suis-je quelqu’un de foncièrement optimiste ou de particulièrement naïve ? Fais-je partie des « jeunes qui en font trop » ? Ni l’un, ni l’autre. Je fais ma part, histoire de me regarder dans les yeux et de pouvoir dire à mes enfants « j’ai fait ce qui était en mon pouvoir pour que les choses aillent mieux ».

Et je crois que c’est là que le philanthrope puise son énergie : le sens du devoir, l’envie de contribuer au bien commun, la conviction qu’on ne peut attendre des autres ce qu’on ne fait pas soi-même, l’espoir que les petits ruisseaux forment les grandes rivières.

Celles et ceux qui peuvent changer les choses mais ne font rien

Mesdames et Messieurs qui êtes à la tête de nos instances politiques, de nos lobbies, de nos entreprises, de nos fondations, qu’attendez-vous pour (ré)agir ?

On ne vous demande pas de prendre la décision la plus optimale qui soit, d’adopter le plan le plus étudié possible. On ne veut pas de vos matrices des risques, de vos analyses SWOT, de vos exposés sur l’importance des « petits pas » qui permettent d’accorder tout le monde. On vous demande d’agir.

Je fais le parallèle avec les premiers secours : ce qui tue le plus n’est pas d’avoir eu les mauvais gestes, mais de n’avoir rien fait.

Alors on ne vous en voudra pas de ne pas faire tout juste du premier coup. Ni même d’avoir fait pire en voulant faire mieux. En revanche, on ne vous pardonnera jamais de détourner le regard, de pointer les autres du doigt et de ne pas essayer.

Riche de notre jeunesse, on vous offre notre énergie, notre engagement, notre passion. Utilisez-la, abusez-en. Mais par pitié, ne nous sacrifiez pas : changez l’aiguillage avant que le train ne percute définitivement le mur. Notre génération aussi veut un air qui se respire, et cela ne se fera pas sans vous.

Collaboration et philanthropie ou les vertus du jeu en zone

La collaboration en philanthropie requiert les mêmes vertus que le jeu en zone dans le sport. Une petite explication pour les non-initiés : dans le jeu en zone, chaque joueur est responsable d’une zone de terrain à défendre, à l’opposé du jeu en individuel dont le principe est que chaque joueur garde un adversaire spécifique.

Quel est le lien entre philanthropie collaborative et jeu en zone me direz-vous ? Je laisse la réponse à l’entraîneur espagnol Juan Manuel Lillo : « Pour jouer en zone, il faut vivre en zone. Le jeu est une activité qui se ressent d’abord et se met en marche ensuite. On connaît les vertus de la zone : solidarité, entraide, coopération, collaboration. Ceux qui vivent ainsi savent jouer de cette façon. Nous partageons les espaces, les efforts et les responsabilités pour qu’à la fin nous partagions aussi les bénéfices. En définitive, la quintessence de la zone, c’est le partage ».

Une grande partie de la philanthropie actuelle ressemble plutôt au jeu en individuel : chaque fondation définit sa ou ses thématiques et soutient un nombre d’organisations qui répond à ses critères de sélection. Cette approche s’explique en grande partie par le fait que les raisons qui nous poussent à donner sont souvent complexes et relèvent de notre sentiment intime.

Cependant, à mesure que les enjeux sociétaux et environnementaux augmentent (comme le réchauffement de la planète ou la guerre en Ukraine, pour n’en citer que deux), la tendance à collaborer entre donateurs se renforce. Nous sommes en train de passer d’un jeu en individuel à un jeu en zone. Il est important de préciser que nous abordons ici la collaboration sous l’angle des fondations donatrices uniquement, même s’il est entendu que de multiples types de collaborations incluant ONG, bénéficiaires, gouvernements et fondations existent aussi.

Notre pratique en tant que conseillers en philanthropie nous a permis de distinguer différents niveaux de collaboration :

Tout d’abord, le partage d’information : les donateurs échangent à propos des différentes organisations ou, plus généralement, autour des besoins liés aux thématiques qui les intéressent. SwissFoundations organise par exemple de manière régulière des cercles de travail pour ses membres sur différentes thématiques telles que l’action sociale ou l’environnement.

Mais aussi, les co-financements d’une ONG : les donateurs vont collectivement contribuer au financement commun d’une organisation. Cela a été le cas du fonds d’aide rapide COVID-19, abrité chez Swiss Philanthropy Foundation, qui a rassemblé 15 donateurs (individus, fonds abrités et fondations) qui ont soutenu 20 organisations pour venir en aide à plus de 46’000 personnes impactées par le COVID-19 à travers le monde. C’est aussi le modèle que l’on voit avec la Chaîne du Bonheur et la collecte de fonds pour l’Ukraine.

La mise en commun de ressources financières et définition de critères communs finalement : à l’image du Early Childhood Regional Networks Fund qui vise à soutenir le développement de la petite enfance par le renforcement de réseaux régionaux.

Le niveau de collaboration va donc dépendre de l’ambition des donateurs : plus l’ambition sera grande, plus la tendance à collaborer sera forte.

On ne peut pas espérer lutter contre le réchauffement climatique seul, les donateurs seront donc plus enclins à faire des concessions pour atteindre leur objectif. Ils seront prêts à passer du jeu en individuel au jeu en zone. Pour reprendre les mots de Julian Nagelsmann, actuel entraîneur du Bayern de Munich : « Le jeu en zone se définit par beaucoup de panache, de cœur et de générosité », des mots qui se prêtent aussi très bien à notre conception de la philanthropie.

Ukraine : l’importance du réseautage pour un impact à échelle humaine

Marc Salzmann, collaborateur chez Swiss Philanthropy Foundation, a pris l’initiative personnelle de se rendre à la frontière entre l’Ukraine et la Pologne pour aider 8 réfugiées ukrainiennes à rejoindre des familles d’accueil en Suisse. Cet article de blog relate son récit personnel et ses réflexions autour des élans de générosité en lien avec cette guerre et ses conséquences.

La première réflexion qui me vint à l’esprit quand André me demanda de faire le trajet entre Genève et la frontière Pologne/Ukraine pour chercher des réfugiés et les ramener en Suisse fut : « Franchement… ? Pourquoi ne leur payons nous pas tout simplement le voyage ? Ce serait bien plus efficient à mes yeux ». Avec un élan admirable de compassion, il a organisé avec sa femme Gloria et leur fils Luca une initiative pour venir directement et raisonnablement en aide aux réfugiés de la guerre grâce à leur réseau. Luca a passé du temps dans différentes régions d’Ukraine l’année dernière et a été touché par la générosité des Ukrainiens – d’où l’envie de leur retourner la pareille. Nous avons profité du trajet d’aller pour apporter trois éléments de matériel qui nous ont été demandé par nos contacts en Ukraine : des équipements de pompier, du matériel médical de premier secours et des générateurs d’électricité.

Avec plus de 2 millions de réfugiés ukrainiens rien qu’en Pologne, ce sont des gymnases qui peuvent les accueillir plutôt que des familles. Certaines personnes resteront en Pologne avec des cousins ou iront rejoindre de la famille ou des amis dans d’autres pays. Ces gens-là savent où aller.

En revanche, beaucoup d’autres n’ont pas ces connections à l’étranger. Les réfugiés de cette crise sont essentiellement des jeunes femmes et des mineurs. Déboussolées par le chamboulement de leur vie, elles n’ont simplement nulle part où aller. Elles sont les plus déroutées par cette crise et attendent que l’on vienne directement à leur rencontre. Malgré mes doutes initiaux avant de partir, plus nous avançons, plus cette longue route prend du sens car je réalise au fur et à mesure que c’est pour elles, spécifiquement, que nous nous sommes engagés.

C’est par exemple les cas de :

Mariia, 19 ans, qui étudiait le chinois et l’anglais à l’université de Kharkiv.

Anna, 32 ans, qui avait son propre cabinet de dentiste à Kiev.

Inna, 39 ans, qui est une professionnelle en massage cinétique. Sa maison a été bombardée à Kiev.

Anna, 29 ans, décoratrice, et sa fille Zlata de 6 ans. Leur maison a été bombardée à Kharkiv.

Iryna, 50 ans, et ses enfants Illia, 14 ans, et Anna 21 ans qui étudiait la cinématographie à Kiev.

 

Réseautage en temps de crise

Ces femmes ont été menées à nous en Pologne grâce au « réseautage » intense qu’une crise comme celle-ci engendre, et de la confiance qu’insuffle ce réseautage dans un tel moment entre de parfaits inconnus. Nous passions la grande majorité de notre temps sur place au téléphone avec « les contacts des contacts des contacts ». Puis nous nous sommes organisés pour aller les chercher.

Cependant, elles ne se seraient pas engagées (à mon avis) à venir avec nous s’il n’y avait pas déjà ce réseautage établi à travers lequel une petite graine de confiance a pu être semée en amont.

Pendant trois jours, nous avons organisé le tout début de leur parcours hors de l’Ukraine. Pour elles, partir avec nous était le résultat du fait qu’elles aient sollicité leurs réseaux le plus possible pour trouver une « opportunité » pouvant leur permettre de mener une nouvelle vie à peu près normale, bien que déracinée. C’est dramatique de réaliser que ces personnes se retrouvent seules et n’ont pas de meilleures options que de se fier à de parfaits inconnus.

 

La générosité cruciale des familles d’accueil

Sur la route de retour à Genève, nous nous sommes arrêtés pour dîner dans un restaurant. Nous avons demandé du papier et des crayons de couleurs pour Zlata, et elle a dessiné le drapeau ukrainien gribouillé avec des taches de sang. Malgré ce qui se trame dans sa tête, elle reste pleine d’énergie et de joie. Le plus important : elle est avec sa maman. Je suis heureux de savoir qu’elle a déjà commencé l’école et dort chez une famille formidable qui les accueillent ensemble. C’est aussi la générosité des ménages genevois de ce réseau qui accueillent toutes ces réfugiées chez eux – de Conches, à Veyrier, Versoix ou Vésenaz – qui fait chaud au cœur. Tout était (plus ou moins) organisé avec ces foyers avant de faire la route, notamment grâce à Gloria, la femme d’André, qui travaille d’arrache-pied pour trouver les familles d’accueil dans notre réseau de connaissance.

Mon copilote Christophe, que je ne connaissais pas avant ce voyage, est un grand érudit. Informaticien entrepreneur avant de prendre sa retraite en décembre, il a l’esprit hyper logique et de vastes connaissances techniques. C’est un aventurier au grand cœur qui héberge depuis des années des réfugiés chez lui. Une division des tâches s’est établie tout naturellement entre nous : il gérait le côté pratique/logistique/technique du voyage et moi le côté communication/coordination avec nos contacts et les réfugiées. En plus d’avoir fait la route, il accueille également avec sa femme Sophie l’une de ces personnes chez eux.

 

L’impact du colibri

Alors que je suis habitué à réfléchir en termes de politiques publiques, Christophe m’a raconté la fable du colibri, le petit oiseau qui contribue à sa (toute petite) mesure à éteindre le feu de forêt…

Dans ma tête (froidement, je l’admets) je transvase cette joyeuse métaphore du colibri en me disant que 8 réfugiées sur 2 millions ça représente 0.0004%. Donc +/- 0% d’impact en mesure agrégée dans le cadre de cette crise et de toutes les vies qu’elle chamboule… mais 0% d’impact qui en vaut la peine car « l’agrégé » n’est pas la considération idéale quand on réalise l’impact qu’une seule personne peut avoir dans la vie d’une autre, surtout lors d’une crise qui affecte gravement des millions. Cela reste 8 jeunes vies humaines qui sont, malgré leur triste situation, nettement améliorées relativement aux dures conditions de leurs départs.

Je pense donc aussi à la philosophie de Bernard Kouchner : l’intervention en vaut la peine même si c’est pour aider uniquement une personne. On peut être raisonnablement outré si l’on compare le vaste soutien aux réfugiés ukrainiens à celui des réfugiés syriens, par exemple. Mais on peut aussi aujourd’hui être fier de nos gouvernements et des particuliers qui prennent leurs responsabilités lorsqu’ils sont face à un peuple en difficulté.

Alors que faire des dons aux grosses ONGs de terrain, comme celles soutenues par la Chaîne du Bonheur, et aux organisations étatiques comme l’Hospice Général est très nécessaire pour gérer de manière professionnelle l’agrégé du problème, faire don de soi à travers des petites initiatives et associations c’est se poser la question – comment puis-je aider les gens que je rencontre ? Ces initiatives volontaires qui s’occupent d’un nombre plus petit de personnes sont non négligeables de par le soutien direct et qualitatif qu’elles apportent à des gens en difficultés. Ce réseau d’aide qu’initia André et sa famille a pu aider et héberger de la sorte, en tout, environ 40 personnes.

Nous avons fait la route du retour en deux grosses journées de conduite et sommes arrivés à Genève le 16 mars. Le tout nous pris 7 jours pour venir en aide à ces 8 réfugiées, soit un peu plus d’une personne par jour.

Bien que cette mission fût exigeante et intense, j’en ressors touché et grandi. Je suis convaincu qu’en pensant donner de mon temps et de mon énergie à ces personnes, j’ai également reçu énormément en échange de cet engagement. Je suis reconnaissant envers mes collègues qui m’ont soutenu dans cette initiative.

Illustration : Zlata, 6 ans, sur le trajet pour la Suisse et en route pour son premier jour d’école à Genève.

La philanthropie sans âge

Définition d’un philanthrope

Lorsque nous entendons parler d’un philanthrope, une jeune personne n’est pas la première image qui nous vient à l’esprit. Nous avons une certaine perception de ce qu’un philanthrope représente. Ce qui est curieux, c’est que le dictionnaire Larousse définit un philanthrope comme une personne qui agit de façon désintéressée, un altruiste et humanitariste qui s’occupe d’améliorer la condition matérielle et morale des hommes. Il n’y figure aucune notion d’âge. Même s’il y a très peu d’études sur l’âge moyen d’un philanthrope, nous avons une certaine perception d’une personne qui fait de la philanthropie. Nous l’imaginons souvent à l’âge de la retraite, ou bien comme quelqu’un qui a accumulé une certaine fortune, et donc d’un certain âge.

Philanthropie et “Feelgood

Si nous nous intéressons un instant à notre ressenti lorsque nous faisons de la philanthropie, la liste des effets plutôt positifs sera assez rapidement formulée. Mais s’il fallait se limiter à un seul mot, cela pourrait être tout simplement « Feelgood ».

Le nombre d’études scientifiques sur le lien entre ce sentiment de « Feelgood » et notre santé ou notre bien-être est impressionnant.

Imaginons un instant que cet acte de philanthropie nous accompagne dès notre plus jeune âge et au cours de toute notre vie. Les effets positifs seraient multiples et dureraient plus longtemps que si nous ne devenions philanthropes qu’à l’âge de la retraite.

Parfois, nous avons tendance à sous-estimer l’importance de l’expertise ou même de l’énergie que les jeunes possèdent et l’effet que cela pourrait produire sur la société. Un des aspects primordiaux de la vie des jeunes, c’est leur développement et leur épanouissement. En donnant de son temps ou de son expertise, un jeune jouit d’une multitude d’occasions d’interagir avec les autres et donc de se connaître, se développer et s’épanouir, et par conséquent de créer ce sentiment de « Feelgood » dès le plus jeune âge. Certains peuvent penser qu’il faut d’abord acquérir une certaine expérience avant de pouvoir la partager. Il serait très naïf de penser que les jeunes n’ont pas d’expertise à donner. Une étude publiée en 2021 montre que l’âge moyen des fondateurs de start-ups durant les 15 dernières années est en dessous de 34 ans. Cela veut dire qu’il y a une vraie expertise et une motivation sans précédent chez les jeunes, peu reconnues ou appréciées auparavant.

Les bénéfices d’être philanthrope dès le plus jeune âge

Comme pour la création d’entreprises, les jeunes sont impatients de développer et de maintenir une activité philanthropique. Cela leur permettra de regarder en arrière 5 à 10 ans plus tard et d’être fiers de ce qu’ils ont accompli, et ainsi de continuer à multiplier les histoires et les occasions de faire de la philanthropie. Car donner c’est aussi créer des histoires : des histoires d’échange, d’enrichissement et de découverte. Même un aspect anodin comme celui d’avoir des histoires autour desquelles on peut converser avec son entourage est également à considérer. De tels partages peuvent motiver les autres à promouvoir à leur tour la culture philanthropique. Renforcer la notion de philanthropie chez les jeunes, c’est aussi leur offrir une plateforme pour développer leur leadership à une autre échelle.

Comment promouvoir la volonté de faire de la philanthropie dès le plus jeune âge ?

Cela pourrait éventuellement être prévu dans des programmes scolaires ou gouvernementaux, par exemple.

La promotion philanthropique à destination des jeunes pourrait aussi être soutenue par les organisations philanthropiques ou par les fondations. Chaque année, des événements sont organisés à l’attention des mécènes et des donateurs. Des occasions pourraient être créées pour inciter des donateurs expérimentés à inviter des jeunes au sein de leur famille par exemple, et ainsi partager leur propre expérience en tant que donateurs et promouvoir la philanthropie dès le plus jeune âge. En organisant des initiatives et des lieux de partage d’expériences à travers des événements annuels, une possibilité de devenir philanthrope est offerte aux jeunes.

Les entreprises privées, qui ont souvent leur propre fondation, pourraient de leur côté aussi prévoir des mécanismes d’encouragement pour inciter les jeunes employés à donner du temps et de l’énergie pour soutenir des projets. Cela créerait des effets positifs à très long terme, non seulement pour la réalisation de ces projets, mais aussi et surtout pour offrir une expérience inédite aux jeunes employés impliqués qui obtiendraient une visibilité en tant que modèles à suivre.

Ce partage d’expérience entre les jeunes et des personnes plus expérimentées créerait de multiples aspects bénéfiques entre les différentes générations, mais également dans la façon dont la philanthropie pourrait être transmise. Les jeunes ont souvent des points de vue différents et donc des perspectives ou des solutions innovantes pour nos sociétés en constant changement.

Au lieu d’attendre l’âge de la retraite, pensons la philanthropie sans âge pour générer plus d’impact sur le long terme, pour soi, pour les autres, pour tous tout simplement.

Diversité de motivations dans l’écosystème des fondations

Voilà près de sept ans que j’ai plongé dans le monde fascinant de la philanthropie. Tout au long de mon parcours, j’ai rencontré des centaines d’êtres humains passionnés, tous animés par la volonté de donner afin d’avoir un impact positif sur la société.

Si le secteur a indéniablement évolué ces dernière années, l’élan des philanthropes et représentantes et représentants de fondations avec lesquels je suis amenée à travailler n’a pas diminué, bien au contraire. Entre 2015 et 2020, ce sont près de deux mille nouvelles fondations d’utilité publique qui ont été constituées.

Donner est un geste simple, universel et intemporel. Les motivations desquelles il émane sont pourtant variées et souvent difficiles à identifier, puisqu’il se veut, en premier lieu, désintéressé.

L’acte du don a indéniablement précédé sa conceptualisation et sa structuration. La plus vieille fondation suisse encore en activité, l’Hôpital de l’Ile à Berne, a d’ailleurs été créée en 1354, soit plus de quatre cents ans avant l’entrée du mot “philanthropie” dans le dictionnaire de l’Académie française, en 1762.

Aux origines, on associe la philanthropie avec la charité, exercée par quelques privilégiés en faveur des plus défavorisés pour pallier les inégalités. On observe aujourd’hui une multitude d’acteurs qui tendent à donner par proximité idéologique à des causes qui leur sont chères, pour tendre vers un idéal de société. En outre, les notions de cohérence et de responsabilité sont davantage intégrées et la philanthropie se veut toujours plus engagée.

Les motivations traditionnelles qui consistent « simplement » à rendre à la société ce qu’elle nous a donné n’ont certes pas disparu. Mais ce que j’observe au quotidien, c’est que la récente crise sanitaire et les menaces qui pèsent sur un monde toujours plus globalisé ont accéléré la prise de conscience de la responsabilité sociétale des fondations. Ce principe, qui a d’ailleurs été intégré dans la dernière édition du Swiss Foundation Code, implique de tenir compte de l’évolution de la société et de ses nouveaux enjeux, afin de mener des activités de soutien en phase avec leur temps.

Les donatrices et donateurs ne souhaitent plus seulement combler les failles du système, mais sont toujours davantage à vouloir anticiper les changements sociétaux, afin d’agir en amont des problématiques. Les initiatives collaboratives, qui regroupent philanthropes, fondations, entrepreneurs sociaux et acteurs de la société civile tendent à se développer ces dernières années, avec notamment pour motivation la perspective d’un effet de levier.

En parallèle, le don n’est plus seulement l’apanage d’institutions philanthropiques telles que les fondations. Les jeunes générations se posent de nouvelles questions sur leur rôle, la façon de gérer leurs ressources et d’utiliser leur fortune. Le don n’est souvent plus seulement un acte sporadique, mais il est intégré au mode de vie, avec pour motivation d’avoir un impact toujours plus positif au quotidien.

Ces nouvelles tendances témoignent de l’évolution de nos sociétés. Elles sont le reflet d’un monde en mutation, et de systèmes toujours plus complexes. Alors, les fondations sont-elles dépassées ? Je ne pense pas. En tant qu’actrices de la société civile, elles adaptent leurs modes d’action et professionnalisent leurs activités, afin de réaliser leur but de la façon la plus efficace et impactante possible. Les nouvelles formes de dons des jeunes philanthropes et des entrepreneurs sociaux viennent compléter leur action, vers des buts qui s’orientent dans la même direction.

Au même titre que la biodiversité est un indicateur de bonne santé d’un environnement, je pense que la variété des motivations et la complémentarité des approches contribuent à la richesse du secteur philanthropique.

La générosité se multiplie quand on la partage

La générosité s’apprend et se transmet

Je suis une petite fille insouciante en voyage en Asie avec ses parents. Je vois un groupe d’enfants jouant dans la rue, ils ont mon âge et quelle est ma tristesse de voir qu’ils n’ont plus de doigts. Je suis encore plus triste lorsque mon père m’explique qu’ils ont une maladie qui s’appelle la lèpre, une maladie contre laquelle il existe un médicament mais que malheureusement le médicament est trop cher pour qu’ils puissent se le procurer. A quoi sert donc ce médicament si ceux qui en ont besoin ne peuvent pas en bénéficier ?

Mon père m’a toujours ouvert les yeux sur le fait que nous ne naissons pas tous avec les mêmes chances. Nous avons une jolie maison, de bons repas, une éducation nous permettant d’avoir des opportunités. Je pouvais jouer alors que d’autres enfants de mon âge devaient travailler, n’avaient pas de toit et se nourrissaient des ordures des gens plus fortunés. Il m’a appris l’empathie, et me disait que ceux qui ont plus devraient partager avec ceux qui ont moins.

Les enfants de Tchernobyl

A l’âge de 16 ans j’ai travaillé comme bénévole dans une école qui a accueilli 30 enfants de la région de Tchernobyl pour l’été. Je suis allée les chercher à l’aéroport, nous avons eu l’autorisation de passer de l’autre côté de la douane pour les accueillir. Puis nous avons attendu devant les tapis roulants. Lorsqu’une une des accompagnatrices m’a demandé ce que nous attendions. « Les bagages bien sûr ! », la dame, l’air surpris, m’a informée qu’il n’y avait pas de bagage. Les enfants sont arrivés à l’aéroport avec uniquement les vêtements qu’ils portaient sur eux, sans habits de rechange, sans brosse à dents, sans pyjama, sans doudou. Après quelques jours, nous avons aussi réalisé que ces enfants, qui étaient pour la plupart mal nourris, ne pouvaient pas faire de marches en montagne ou d’activités sportives comme les autres enfants qui étaient venus en vacances car ils étaient beaucoup plus fragiles. Suite à cette expérience, le directeur de l’école, qui avait toujours accueilli des enfants privilégiés, a décidé de créer une fondation pour les enfants démunis.

Ousmane

Plus tard alors que j’étais dans le monde du travail, deux de mes collègues ont ouvert une école au Burkina Faso et un grand nombre de collaborateurs ont parrainé les enfants de la fondation. J’en ai fait de même en parrainant un enfant du même âge que ma fille Noa. Au fil des correspondances, Noa a découvert que la vie du petit Ousmane était bien différente de la nôtre :

Noa : Explique un jour où tu étais fâché

Ousmane : Je ne suis fâché que si je n’ai pas eu à manger

Noa : Que fais-tu quand tu ne vas pas à l’école ?

Ousmane : Je lave mes habits, j’aide mes parents à travailler

Noa : Comment as-tu aidé ta famille cette semaine ?

Ousmane : J’ai aidé à construire des maisons

Les trois tirelires

Lors d’une conversation autour d’une table de philanthropes, l’un d’eux m’a raconté que ses enfants ont trois tirelires et qu’ils divisent leur argent de poche à parts égales entre les trois tirelires : une pour économiser, une pour dépenser et une pour donner. Si mes souvenirs sont justes, à la fin de chaque année il demande à chaque enfant à quelle cause il aimerait donner cet argent et il double cette contribution.

Cela paraît si simple et pourtant il faut y penser !

J’ai donc décidé d’en faire de même et de donner trois tirelires à ma fille, pour l’inspirer à faire une différence autour d’elle mais aussi pour avoir un projet qui nous réunisse sur le long terme.

Mon vœu de Noël

La générosité est quelque chose qui se partage, elle peut se transmettre entre les générations et à travers différents cercles (par la famille, les amis, l’école, le travail…). La philanthropie est un magnifique outil pour réunir les familles, les amis, les collègues autour d’un but commun. J’ai toujours été admirative de voir à quel point une personne, une idée peut générer quelque chose d’encore plus grand.

En cette période de fêtes mon souhait serait que chacun d’entre nous se demande comment partager afin de faire un effet boule de neige et de multiplier la générosité.

Crédit photographique: Association Kaicedra

 

Philanthropie et ‘advocacy’, des liaisons dangereuses ?

Il y a quelques années, écrire un blog sur ce sujet n’aurait pas été possible car ce terme – qu’on traduit par “plaidoyer” en langue française – n’aurait pas été immédiatement associé à la philanthropie. Pourtant, l’histoire de l’advocacy est longue et s’est trouvée constamment entremêlée avec celle ­­­de la philanthropie.

En anglais, le terme “advocacy” a été utilisé aux États-Unis dès les années 1950. Mais le concept de plaidoyer ou d’advocacy est bien plus ancien. Les mouvements abolitionnistes du XVIIIème siècle faisaient déjà de l’advocacy transnationale. Une définition délibérément large et générale pourrait être la suivante : l’advocacy est l’acte, la pratique ou les processus visant à défendre ou promouvoir une idée, une personne, une cause, un mouvement, une législation, mais également un produit ou un projet. L’advocacy vise à influencer une audience spécifique qui peut être locale, nationale ou internationale, voire globale. L’advocacy peut être mené par des individus, des institutions, des organisations internationales, des organisations non-gouvernementales (ONG), des associations commerciales, ou par des fondations philanthropiques. L’advocacy utilise des techniques et des instruments divers et variés pour influencer des perceptions, des comportements, des opinions ou des politiques. Il peut être multidimensionnel, multidirectionnel, multi-juridictionnel.

Depuis les années 1990, les chercheurs en sciences sociales ont associé le terme advocacy avec les activités des ONG, surtout celles dont l’action porte principalement sur l’aide humanitaire, le développement, l’environnement, l’éducation et la santé publique. Or, nous savons qu’il s’agit de thématiques historiquement liées aux activités internationales (et nationales) des fondations philanthropiques et des sociétés d’utilité publique.

Mais la question qui se pose est : Quand, où, et comment l’advocacy rencontre la philanthropie ? L’absence de définition précise de l’advocacy influence la manière dont certaines fondations philanthropiques acceptent (ou pas) de parler de leur stratégie d’advocacy. Le chevauchement et la confusion possible entre campagnes politiques, lobbying et pratiques d’advocacy est problématique pour toute fondation philanthropique qui ne souhaiterait pas, ou ne pourrait légalement, faire de la politique ou du lobbying. Admettre faire de l’advocacy serait risqué dans ce cas, et cette rencontre entre advocacy et philanthropie pourrait ne pas avoir lieu lorsque l’advocacy fait référence à des activités qui visent à défendre ou promouvoir une ligne politique ou idéologique. Si la définition de l’advocacy n’est pas soigneusement différenciée de celle du lobbying – en tant qu’action visant à influencer une législation par contact direct avec les décideurs politiques – un législateur donné pourrait interdire aux fondations philanthropiques ou aux sociétés d’utilité publique de faire de l’advocacy.

Il existe une réalité moins tranchée et plus nuancée que des définitions formellement parfaites. Faisons l’hypothèse que la fondation (X) investit pour l’éradication d’une maladie, et le fait publiquement . Je soutiens que dans ce cas, elle fait de l’advocacy. En effet, cette fondation (X) prend soin d’expliquer pourquoi elle prend position en faveur d’une vaccination, comment elle le fait et pourquoi elle soutient la vente à prix coûtant des médicaments nécessaires. Cet exemple plausible, basé sur des situations existantes, est utile pour souligner l’argument suivant : penser que les fondations philanthropiques sont « hors-sol », dépourvues d’opinion politique, religieuse, philosophique et morale, d’une vision socio-économique, est tout simplement faux. Ces acteurs ont toujours fait et feront toujours de l’advocacy correspondant à leur vision du monde dans leurs domaines et en suivant un modus operandi et des techniques qui leur appartiennent. Les fondations font de l’activisme ; quand et si elles le peuvent, elles font du lobbying en respectant les législations de leur pays d’origine, et devraient également respecter celles des pays étrangers dans lesquels elles opèrent (vaste sujet qui mériterait à lui seul un article ).

Ergo, l’advocacy est intrinsèquement lié à la philanthropie. D’un point de vue analytique, si nous souhaitons procéder à un examen plus fin des zones de tensions possibles entre advocacy, campagnes politiques et lobbying, nous ne pouvons que procéder à une contextualisation dans le temps, dans l’espace – local, national, international – et prendre en considération les dimensions sociales, politiques et légales spécifiques à une action donnée. Le fait qu’une fondation, ou une société d’utilité publique, prennent position en faveur ou contre le sujet d’un référendum ou d’un projet de loi peut poser problème dans un pays et pas du tout dans un autre. Voici le nœud – politique – du problème : quand est-ce que l’activisme politique ou le lobbying dépassent le périmètre accepté (acceptable) et par conséquent rendent caduques les privilèges – fiscaux, par exemple – d’une fondation ou d’une société publique ?

En conclusion, pour revenir à l’histoire de la philanthropie et de son rapport à l’advocacy, si les historiens ont étudié les activités de certaines fondations philanthropiques au-delà des frontières nationales, ce sont les activités à l’intérieur des frontières nationales qui mériteraient plus d’attention, autant celles d’hier que d’aujourd’hui. En effet, ces activités nous en disent long sur la vision et le modus operandi, donc sur la nature de l’advocacy, d’une fondation ou société d’utilité publique donnée. L’expansion au niveau transnational ou international des fondations philanthropiques est loin d’être systématique. Par ailleurs, l’étude des continuités, des changements et des ruptures de la signification des termes “utilité publique” et “philanthropie” restent des éléments cruciaux pour comprendre la nature de l’advocacy des acteurs de la philanthropie, qu’ils soient ou pas occidentaux, qu’ils opèrent au niveau international ou pas.

Culture : Et si nous valorisions mieux l’Impalpable?

« Ce n’est que quand il fait nuit que les étoiles brillent. » disait Winston Churchill.

La culture ? est aujourd’hui en 2021 devenue une question. En effet l’un des secteurs les plus à l’arrêt depuis environ un an se demande encore s’il survivra à cette crise. Les espaces culturels (musique, cinéma, théâtre…) sont tout simplement fermés.

Nous sommes dans une société qui donne de la valeur à tout ce qui est concret et quantifiable. Nous cherchons à trouver le prix juste et petit à petit la partie immergée de l’iceberg nous échappe. Un retour sur investissement doit toujours accompagner un projet et doit pouvoir être justifié. A l’heure où le monde espère sortir de sa torpeur grâce aux vaccins, je vois deux aspects importants de l’après COVID.

Directrice de Festival
L’un est relié à mon métier, je suis Directrice des Opérations du Verbier Festival et à ce titre mon travail consiste à optimiser les dépenses et les recettes, à gérer le personnel et je suis forcée de faire rentrer des chiffres qui eux doivent tenir dans des cases. Je dois montrer constamment les retours sur investissement avec du palpable sans devoir parler de retour psychologique, ou de l’élévation humaine que la musique, par exemple, peut apporter. Parfois, voire souvent, je me dois de ne pas laisser ma sensibilité intervenir afin d’amener une analyse et un regard objectif dans la gestion de notre Festival.

La culture dans ma famille
L’autre côté du décor, c’est que je suis mariée à un Chef-d’orchestre pour qui tout est arrêté et qui n’a d’autre choix que de regarder le futur, de s’indigner sur des panneaux publicitaires maladroits à Bordeaux qui posent la question : Artistes c’est un métier ? (sans parler de la beauté de la syntaxe). Il se questionne sur la fermeture des lieux de culture, est-elle juste, il n’y pourtant pas de clusters dans les orchestres classiques, est-ce que toutes les situations sont à étudier de la même façon ? Un concert devant 5’000 personnes debout devant une star pop, qui dansent, hurlent leur plaisir, est sûrement risqué ; mais un concert devant 900 personnes masquées et disciplinées, accompagnées facilement par du personnel compétent et qui se taisent pendant 30 minutes avant d’applaudir pour éventuellement crier quelques bravos, pouvons-nous vraiment ranger le tout dans une même boîte ? Et alors pourquoi ? posture idéologique ? se demande-t-il, pourquoi nous ? qu’avons-nous fait ? ces questions je me les pose également.

La culture nous élève
Pour ma part, je regarde ce que cette culture apporte à l’humanité et je réalise plus que jamais que mon métier est important car nous ne pourrions résumer une existence à manger et vivre en face d’écrans… Nous avons besoin de plus, d’élévation de l’âme au sens intellectuel du terme, nous avons besoin de solidarité, d’entraide et de chaleur humaine. Je n’avais jamais réalisé à quel point j’ai de la chance de pouvoir emmener ma fille au cinéma et, en cela la pandémie est une aide car elle nous permet de nous rendre compte de nos privilèges et de ce qui nous manque profondément.

C’est pour toutes ces raisons que nous avons besoin de philanthropie ! En effet j’ai vu aussi, grâce à la pandémie, des élans inspirants et généreux, l’un d’eux est venu directement de notre fondateur Martin Engstroem. Il a eu l’idée de lancer un fonds de soutien aux artistes et collaborateurs de notre Festival, le Relief Fund. Nous avons pu offrir un répit à tous ces acteurs culturels grâce à nos donateurs et Swiss Philanthropy Foundation, et ainsi contribuer à un élan de soutien et d’entraide qui a levé 1 million de francs pour les donner directement aux collaborateurs les plus impactés.

La culture, source de solidarité
J’ai vu des artistes et des restaurateurs se tenir la main pour essayer ensemble de réfléchir, de défendre leur cause. J’ai vu tout un monde repenser son modèle au travers des vidéos, des streamings et de tant de choses magnifiques, même si elles ne remplaceront pas l’expérience en direct. J’ai vu les amoureux de musique, les mélomanes, faire tout ce qui est en leur pouvoir pour promouvoir certains artistes, à leur échelle, à leur niveau. J’ai vu des hommes forcés à arrêter leur métier par les circonstances, aider des agriculteurs à faire les récoltes. Voilà ce que peut être le monde d’après, un monde plus sensible aux choses impalpables. Bien sûr, la rentabilité sera toujours là, mais est-elle si primordiale, et ce devant tout, ou doit-elle être observée différemment pour servir une cause supérieure et aider notre humanité à devenir meilleure, à devenir plus philanthropique ?

Qui paie, commande ? La question du pouvoir dans la relation philanthropique

Je connais bien les deux versants de la relation philanthropique, ayant tour à tour été dans la position du demandeur et dans celle de membre d’un conseil de fondation appelé à statuer sur des demandes de dons. Du point de vue du bénéficiaire, donner semble un geste simple. Mais comme l’a dit Bill Gates, « Il est aussi difficile de dépenser intelligemment son argent que de le gagner. » Pour leur part, les conseils de fondation n’ont pas toujours conscience du rapport de force qui régit cette relation.

Donateurs et bénéficiaires
La relation entre donateurs ou fondations et bénéficiaires représente un aspect fondamental de la philanthropie, mais aussi l’un des plus controversés. Comme de nombreuses études l’ont démontré, cette relation est généralement dominée par les instances donatrices. Donner et recevoir seraient les deux pôles d’un transfert à sens unique. Cette vision de la relation illustre l’attitude paternaliste qui prévaut dans de nombreux conseils de fondation, selon laquelle le rôle des bénéficiaires se cantonne à présenter leur projet, obtenir un don, et se montrer reconnaissants. Qui paie, commande, dit-on. Mais ce principe vaut-il aussi pour la philanthropie ?
Sur le plan économique, les fondations sont essentiellement des prestataires de services. Le service qu’elles proposent ne se limite pas à distribuer de l’argent, mais consiste plutôt à sélectionner ou définir les projets et des programmes qui leur permettront de réaliser leurs objectifs. C’est en séparant les moutons des chèvres qu’une fondation crée de la valeur pour la société. En effet, les ressources philanthropiques sont limitées, et toutes les idées ne méritent pas de voir le jour. Les fondations contribuent au bien public en soutenant les projets les plus innovants, pertinents et prometteurs. Pour citer le célèbre philanthrope américain Andrew Carnegie, il est facile de donner à tout le monde, mais c’est le devoir du donateur de dire non.

La valeur d’une fondation dépend de la qualité de ses bénéficiaires
La contribution sociétale d’une fondation se mesure surtout par la qualité des organisations qu’elle décide de soutenir. Son activité de base consiste à financer d’autres organisations, mais ce transfert de ressources ne contribue pas en lui-même à la réalisation des buts de la fondation. L’impact social désiré n’est obtenu que si le bénéficiaire réalise un projet réussi. L’expérience et les compétences des bénéficiaires sont donc des facteurs déterminants du succès d’une fondation. D’où l’importance de mettre en place des processus clairs pour structurer la sélection de projets et le développement stratégique, afin d’attirer les organisations les plus à même de l’aider à réaliser ses objectifs.
A partir du moment où les instances dirigeantes de la fondation prennent conscience de son rôle de « prestataire de services », le paternalisme fait place à une relation de partenariat. À chacun sa contribution : la fondation fournit les ressources, le bénéficiaire apporte ses idées et ses compétences. Depuis quelques années, de nombreuses fondations suisses ont mis en place des stratégies visant à renforcer les relations avec leurs bénéficiaires, entre autres à travers une meilleure communication sur les attentes de la fondation lors de l’appel à projets, des échanges plus fréquents sur le développement stratégique de la fondation, ou plus de transparence dans le processus de sélection.

Le problème du feedback
Cela dit, le déséquilibre inhérent à la relation philanthropique crée un autre problème, tout aussi tenace : un manque de feedback sur l’efficacité de l’action de la fondation. Les mieux placés pour fournir ces informations – les bénéficiaires – ont trop à perdre. En effet, l’identification des fondations et la préparation des demandes de dons représentent un travail titanesque. Une fois la relation établie, les bénéficiaires évitent de la remettre en question par un excès de franchise. Lors de leurs échanges avec les représentants de la fondation, ils ont à toujours à l’esprit leur prochaine demande de fonds. Les autres intervenants – la famille fondatrice ou l’autorité de surveillance, par exemple – n’ont pas une connaissance assez détaillée des activités de la fondation pour faire un retour utile. Par conséquent, les fondations communiquent très peu sur leurs échecs. Pour encourager un regard plus critique, Paul Brest, l’ancien président de la Fondation Hewlett Packard, avait lancé un concours interne du « pire projet sélectionné ». Bref, les fondations doivent non seulement apprendre de leurs erreurs, mais aussi adopter une démarche d’amélioration continue. Autre possibilité pour solliciter plus de feedbacks : le sondage anonyme. Le Center for Effective Philanthropy aux États-Unis a développé un questionnaire destiné à jauger la perception des bénéficiaires envers les fondations donatrices. En 2019, le Center for Philanthropy Studies (CEPS) de l’université de Bâle a réalisé un sondage de plusieurs centaines de bénéficiaires à la demande de sept fondations suisses.

Deux résultats sont particulièrement intéressants : premièrement, la demande de don avait beaucoup plus de chances d’aboutir s’il y avait eu un contact personnel direct avec un représentant de la fondation. Deuxièmement, les organisations dont les projets ont été retenus ont consacré presque deux fois plus de temps à préparer leur dossier.

Enfin, les fondations doivent également réfléchir à comment intégrer les bénéficiaires plus en amont dans l’élaboration de leur stratégie. Une meilleure compréhension de leurs besoins pourrait aider la fondation à améliorer ses critères de sélection, par exemple. Certaines fondations invitent même les bénéficiaires à participer à la sélection de projets.

En conclusion, pour augmenter leur impact social, les fondations doivent soigner la relation avec leurs bénéficiaires, notamment en développement des modalités de communication plus bidirectionnelles.

La version française du “Grantee Review Report” est disponible sur le site du CEPS.

Fiscalité de la philanthropie : trois pistes pour la Suisse

Alors qu’elle n’a longtemps été discutée que dans des cercles académiques restreints, la fiscalité de la philanthropie suscite depuis peu une attention marquée. Cela découle notamment de tendances globales ainsi que d’événements plus ponctuels (dont évidemment la pandémie actuelle) qui encouragent la collecte massive de fonds caritatifs. Certaines estimations évaluent la philanthropie à près de 5% du GDP mondial ; l’on saisit ainsi l’intérêt d’un débat sur ses aspects fiscaux, une composante non négligeable.

Comme le démontre le récent rapport de l’OCDE sur la fiscalité et la philanthropie, résultant d’une étroite collaboration avec le Centre en Philanthropie de l’Université de Genève (Geneva Centre of Philanthropy – GCP), un grand nombre de pays encouragent la philanthropie privée par le biais d’incitations fiscales, c’est-à-dire en renonçant dans une certaine mesure à percevoir l’impôt afin de favoriser des initiatives altruistes privées. Ce rapport international, qui constitue la première étude comparative approfondie des cadres juridiques et des pratiques relatives aux aspects fiscaux des initiatives philanthropiques, aborde la question la plus importante de ce débat : quels systèmes et pratiques juridiques sont les plus propices pour soutenir et renforcer le secteur philanthropique ? Parmi les recommandations, trois d’entre elles sont particulièrement intéressantes du point de vue suisse.

Quels sont les objectifs politiques du soutien fiscal à la philanthropie?
Tout d’abord, il serait utile d’identifier clairement les objectifs politiques poursuivis par le soutien à la philanthropie. Cela peut sembler évident, mais le message demeure en l’état peu clair à cet égard. Or, l’objectif politique définit le type d’incitations fiscales à mettre en place, et ces dernières n’ont pas les mêmes effets sur les finances publiques et les contribuables.
Par exemple, l’objectif final consiste-t-il à maximiser à tout prix les dons philanthropiques? Le système suisse pourrait alors globalement s’avérer opportun, étant donné la possibilité, dans certaines limites, de déduire les dons du revenu (personne physique) ou du bénéfice (personne morale) imposables. Dans un système d’imposition avec des taux progressifs, tel le nôtre, ce type d’incitation profite – et incite donc – en effet plus aux contribuables aisés, qui sont précisément ceux qui donnent le plus en termes quantitatifs absolus.
Toutefois, il existe d’autres manières d’encourager la philanthropie, tel que le crédit fiscal (adopté par exemple par la France), en vertu duquel le montant du don est déduit directement des impôts dus (et non du revenu imposable). Ce procédé est considéré comme plus égalitaire car l’avantage retiré par les contribuables est indépendant de leurs revenus ou de leur fortune : une donation, par exemple, de cent franc suisses, déduite de la facture fiscale, a la même valeur pour tous les contribuables. Il a par ailleurs été démontré que d’autres types d’incitations peuvent encourager davantage les dons, par exemple le « matching », par lequel l’Etat s’engage à verser directement à l’entité bénéficiaire du don un montant supplémentaire correspondant à un certain pourcentage du don privé. Enfin, il convient de considérer également le système dit « d’allocation », qui offre aux contribuables la possibilité de désigner (en général dans leur déclaration) les organisations caritatives auxquelles une partie de leurs impôts doit être versée. Bref, les options sont nombreuses et méritent une considération approfondie.

Les donations transnationales : une piste d’avenir ?
Une autre suggestion politique importante du rapport de l’OCDE consiste en la réévaluation des restrictions actuelles en matière de soutien fiscal à la philanthropie transfrontalière. Deux raisons principales justifient l’approche actuelle en Suisse. Premièrement, du point de vue budgétaire, accorder des incitations fiscales pour des donations qui quittent le territoire helvétique signifie en quelque sorte que les activités caritatives étrangères sont financées par des fonds publics suisses. Deuxièmement, du point de vue pratique, il peut être difficile de vérifier si les montants donnés bénéficient in fine réellement à des organisations d’intérêt public. Comme le souligne toutefois le rapport OCDE, ces arguments et problèmes sont surmontables. Au vu de la nature des enjeux, dont certains sont globaux (par exemple, les questions climatiques), limiter l’action philanthropique aux frontières nationales peut s’avérer non seulement moralement discutable mais également objectivement inefficace.

La question (pas si ennuyeuse !) des données…
Une dernière recommandation significative consiste à améliorer la collecte et la publication de données sur les incitations fiscales en faveur des dons philanthropiques. La Suisse affiche au demeurant un net retard en la matière. Si le fédéralisme est certainement l’une des explications de cette situation, il demeure gênant, en l’absence de données suffisantes et d’études sur le sujet, de ne pas pouvoir évaluer l’efficacité des incitations fiscales en faveur de la philanthropie en Suisse. Des progrès dans ce domaine amélioreraient la transparence et la compréhension, tout en renforçant la confiance générale à l’égard des initiatives philanthropiques, dont l’opacité est parfois critiquée.

Une mise en œuvre envisageable?
Comment arriver alors à plus d’efficacité, de flexibilité et de transparence ? Le GCP va naturellement continuer à étudier attentivement ce domaine, dont le caractère stratégique a été à nouveau mis en lumière dans le cadre de cette collaboration avec l’OCDE. En parallèle, le législateur fédéral, qui débat depuis plusieurs années de l’initiative Luginbühl, serait bien inspiré de se poser d’ores et déjà les questions les plus pertinentes en la matière. Cette initiative, qui vise à renforcer l’attractivité de la Suisse pour les fondations, passe en effet à côté d’éléments dont l’impact potentiel sur les conditions cadres serait bien plus important, tels que le but même du système, les donations transnationales ou encore la disponibilité des informations.

Les bonnes résolutions de la nouvelle année incluent-elles l’audace nécessaire à aborder ces grandes questions de fond ?