Les illusions du «taux de chômage naturel»

Cinquante années se sont écoulées depuis que Edmund Phelps, secondé par Milton Friedman, lança l’idée (devenue un véritable dogme par la suite) de l’existence d’un «taux de chômage naturel» dans le système économique contemporain. Selon cette idée, de matrice néo-libérale, ni l’État ni la banque centrale ne doivent intervenir pour soutenir la demande sur le marché des produits, lorsque le taux de chômage se trouve à son niveau «naturel». Dans cette situation, selon la vision dominante en économie, toute intervention publique du côté de la demande induirait une augmentation du taux d’inflation sans pouvoir réduire le chômage à long terme (que cette vision attribue aux compétences inadéquates des personnes cherchant un travail rémunéré).

Au vu de l’impossibilité de mesurer le «taux de chômage naturel», que par exemple la Réserve fédérale estime à 5% dans le cadre de l’économie états-unienne, les économistes orthodoxes prétendent que l’État doive en tout cas éviter d’intervenir pour soutenir la demande globale, parce que son intervention à ce propos pourrait imprimer une pression à la hausse sur les prix à la consommation, empêchant la banque centrale de contrôler les attentes inflationnistes des agents économiques. Le coût final des politiques économiques qui agissent du côté de la demande serait dès lors toujours plus élevé que leurs prétendus bénéfices à court terme.

L’hypothèse de Phelps et Friedman est à l’origine, entre autres, des réformes structurelles qui visent à agir sur l’offre de biens et services par la déréglementation du marché du travail, afin de faire mieux correspondre l’offre et la demande sur ce marché. En d’autres mots, en éliminant les conventions collectives de travail et en encourageant la formation continue de la population active, selon la pensée dominante l’État serait en mesure d’assurer le plein-emploi au sein d’un système économique où la politique monétaire doit se limiter à garantir la stabilité des prix à la consommation à long terme. Ces conditions-cadre pourraient être renforcées si les finances publiques étaient gérées de manière à en assurer l’équilibre, empêchant l’État de s’endetter et réduisant les dépenses publiques à chaque fois que les recettes fiscales ne sont pas suffisantes pour équilibrer les comptes du secteur public.

En réalité, 50 années après les travaux de Phelps et Friedman – et après une trentaine d’années de politiques néo-libérales – l’on comprend bien que le dogme du chômage «naturel» est de nature idéologique car il vise à soutenir la doctrine du «moins d’État et plus de marché» sans aucune «évidence empirique» convaincante sur le plan factuel (au-delà des problèmes de caractère conceptuel et méthodologique que bien des économistes hétérodoxes ont mis en lumière encore récemment). Les décideurs politiques doivent par conséquent s’émanciper intellectuellement des économistes de la pensée dominante, s’ils veulent vraiment contribuer à éliminer le chômage de notre système économique. Dans le cas contraire, les crises économiques deviendront la nouvelle normalité du capitalisme financier.

Les propriétaires des robots doivent payer davantage d’impôts

L’idée de «taxer les robots» relancée récemment par Bill Gates, le fondateur de Microsoft devenu philanthrope, mérite réflexion.

Afin de raisonner correctement à ce sujet, il est avant tout nécessaire de définir ce qu’est un robot au sens de la loi fiscale. En clair, il faut identifier quelles applications informatiques vont être des «personnes électroniques», à l’instar des personnes physiques et des personnes morales qui paient leurs impôts dans une juridiction donnée. Il est indubitable, en effet, qu’on ne peut pas assimiler un «software» pour le traitement de texte (comme celui qui, entre autres, a permis à Bill Gates de devenir milliardaire) à des robots qui fabriquent des voitures sans faire appel à des travailleurs.

S’il est évident qu’un programme informatique pour le traitement de texte ne doit pas être taxé car il est un outil de travail des personnes qui l’utilisent sur le plan professionnel, il est moins certain de savoir pourquoi une «machine intelligente» ne doit pas être soumise à une imposition fiscale similaire à celle des personnes physiques et des personnes morales. Au fond, si les robots font les travaux qui auparavant étaient effectués par des hommes et des femmes, ils doivent alors prendre la place de ces personnes physiques même en tant que contribuables afin d’assurer le financement des dépenses publiques, ne serait-ce que pour les politiques sociales visant à soutenir notamment les personnes au chômage suite à la «quatrième révolution industrielle» en devenir.

La discussion sur l’imposition fiscale des robots est toutefois déplacée dans la mesure où elle est focalisée sur les processus d’automatisation de la production au lieu de se concentrer sur les propriétaires du capital investi pour remplacer des travailleurs par des «machines intelligentes». Ce sont, en fait, ces capitalistes qui doivent être appelés à la caisse, leur demandant d’y verser les recettes fiscales qui ont été biffées suite à la diminution du nombre de travailleurs à cause des robots qui les ont remplacés. Ce déplacement de la charge fiscale du travail au capital est d’autant plus nécessaire si l’on considère que, dans le cas contraire, l’augmentation de la productivité suite à l’automatisation induira la prochaine crise de surproduction du capitalisme financier, à cause de l’impossibilité de vendre à l’ensemble des consommateurs tout ce qui sera produit tant par les robots que par les personnes en chair et en os qui effectueront encore un travail rémunéré.

En effet, il est d’ores et déjà bien évident que la presque totalité des profits réalisés grâce à l’automatisation des processus de production est aspirée vers le haut de la pyramide sociale – d’où très peu «ruisselle» vers le bas de celle-ci. Celui qui ne reconnaît pas que l’innovation et le progrès technique sont encouragés (au lieu d’être freinés) par le déplacement de la charge fiscale du travail au capital – garantissant dès lors à l’ensemble des entreprises de vendre la totalité de la production – est soit un fou, soit un économiste néolibéral.

L’Union européenne a besoin de soins intensifs

Soixante années exactement se sont écoulées depuis la signature du Traité de Rome par lequel les représentants politiques de l’Italie, la France, l’Allemagne de l’ouest, la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg instituèrent la Communauté économique européenne (CEE), avec l’idée de soutenir la croissance économique au sein du Vieux continent. Si les pères fondateurs de la CEE vivaient encore de nos jours, ils seraient abasourdis en constatant la trahison de leur idée originale, qui fut remplacée (suite au Traité de Maastricht signé il y a juste 25 ans) par le régime néo-libéral qui a fait ressurgir de ses propres cendres l’esprit nationaliste en vogue du temps où l’Allemagne était sous les ordres d’Adolf Hitler.

Il est indubitable, en effet, que le national-populisme qui est en train d’enfler à travers l’Union européenne tire sa force politique de l’accablement que la prétendue intégration européenne a engendré dans une grande partie de la population du Vieux continent, par rapport notamment au marché du travail (toujours plus précaire) et aux revenus qui y sont distribués (d’une manière de plus en plus inéquitable et problématique tant pour la stabilité financière que pour le développement économique).

Le Traité de Maastricht a créé les fondements, très fragiles, à partir desquels fut mise sur pied l’Union monétaire européenne, bâtie sur les sables mouvants de la monnaie unique européenne (qui, en fait, n’en est pas une, parce que la Banque centrale européenne ne joue pas le rôle qui lui revient dans le trafic des paiements internationaux au sein de l’Euroland – une zone monétaire qui n’est aucunement «optimale» même selon les critères de la théorie économique dominante).

Le «péché originel» de la zone euro est représenté par deux «paramètres» n’ayant aucun fondement scientifique dans l’analyse macroéconomique, mais qui dictent les choix de politique économique aux gouvernements nationaux de l’Euroland. Il s’agit des fameux rapports de 3% entre le déficit public et le Produit intérieur brut (PIB) et de 60% entre la dette publique et le PIB, que le «Fiscal compact» entré en vigueur en 2013 a encore durci. Les États membres de l’Euroland doivent désormais faire en sorte de boucler chaque année leurs comptes pratiquement à l’équilibre, sans pouvoir distinguer les dépenses courantes des investissements du secteur public.

Or, les dépenses d’investissement de l’État devraient être financées par l’endettement, au lieu de faire appel aux recettes fiscales, afin que leur financement soit distribué de manière équitable sur l’ensemble des générations fiscales bénéficiant de tels investissements. Si cette règle d’or classique des finances publiques était respectée à travers la zone euro, les États-nations auraient la possibilité de relancer et soutenir l’économie de cette zone, au lieu de la déprimer par une série de mesures d’austérité qui aggravent la situation de l’ensemble du système économique.

Il est vrai que ces mesures, couplées à l’assouplissement monétaire de la Banque centrale européenne, font les intérêts de très court terme des banques dans la zone euro. Cependant, il est tout aussi vrai que les banques ne peuvent pas prospérer à long terme dans un système économique qui se trouve dans une stagnation séculaire.

Trump est une menace pour la stabilité financière

Les deux décrets par lesquels Donald Trump, le mois passé, a vidé de son contenu la réforme de la réglementation financière états-unienne approuvée par Barack Obama – suite à la crise éclatée en 2007 – augmentent le risque qu’une nouvelle crise financière globale éclate prochainement.

En fait, ni la loi Dodd–Frank ni la «règle de Volcker» adoptées sous la présidence Obama auraient pu éviter la prochaine crise systémique du capitalisme financier, étant donné qu’elles se limitaient à restreindre les marges de manœuvre des institutions financières au lieu de mettre en œuvre une réforme structurelle de l’ensemble du système bancaire états-unien, empêchant les banques d’émettre des sommes de monnaie ex-nihilo pour spéculer sur les marchés financiers globalisés.

Cependant – malgré le fait que la réforme de Obama a été grandement édulcorée par les énormes pressions exercées par les puissantes lobbies financières aux États-Unis –, les décrets signés par Trump éliminent aussi les derniers garde-fous qui auraient pu limiter les problèmes du prochain grand «crash» financier, protégeant les consommateurs et obligeant les institutions financières à se soumettre à des tests de résistance périodiques afin d’en évaluer la résilience en cas de chocs majeurs.

La décision de Trump de faire table rase des contraintes posées par Obama à la finance omnivore n’étonne pas, compte tenu de sa vision idéologique et des liens très étroits que bien des membres de son administration entretiennent avec les institutions financières aux États-Unis. Ce qui est surprenant, c’est la malhonnêteté intellectuelle de Trump lors de sa tentative de justifier ses décrets en faveur de ces institutions. Le Président des États-Unis a en effet déclaré que certains de ses amis ne peuvent pas mettre sur pied leur propre entreprise, parce que les banques ne veulent pas leur ouvrir des lignes de crédit à cause des règles et des contrôles imposés par la loi Dodd–Frank.

La réalité des faits est toutefois très différente. Si aux États-Unis les banques ne font pas de crédit à l’économie «réelle», empêchant le lancement de nouvelles entreprises, ce n’est pas à cause de la réglementation financière – comme le prétend Trump – mais parce que l’insuffisance de la demande sur le marché des produits est telle que bien des projets d’entrepreneuriat sont peu ou pas du tout rentables à moyen terme (entendez sur l’horizon temporel considéré par les acteurs de la finance contemporaine).

Si Trump voulait vraiment «faire l’Amérique de nouveau grande», au lieu d’accroître uniquement sa propre richesse personnelle et celle de ses pairs, sa politique économique serait très différente de celle qu’il a annoncée et en partie déjà mise en œuvre par son administration. La classe moyenne de la population états-unienne devrait être soutenue par une politique expansive de la dépense publique orientée à satisfaire les besoins des familles américaines – renforçant (entre autres) la couverture et les prestations de l’assurance maladie, au lieu d’éliminer par un coup d’éponge la réforme sanitaire voulue par Obama.

En l’état, Trump représente une menace pour la stabilité économique et financière des États-Unis. Son ignorance pourrait conduire rapidement à un «impeachment».

Les conséquences économiques du Trumpisme

Dans un mois, le président élu aux États-Unis fera son entrée à la Maison-Blanche en tant que 45ième président américain. Même s’il est prématuré de prédire les conséquences économiques de la présidence Trump pour son propre pays et, indirectement, pour le reste du monde, il est déjà possible d’imaginer certaines tendances à court et moyen termes résultant de son programme de politique économique.

Si les promesses électorales de Trump sont tenues sur le plan économique, il y aura une forte augmentation des dépenses publiques pour les infrastructures de transport aux États-Unis, qui en effet ont un grand besoin d’entretien et de modernisation à bien des égards. Cela fera augmenter les prix des métaux industriels dont ces infrastructures sont gourmandes, amenant les institutions financières du monde entier à considérer ces métaux comme des objets de spéculation sans risque – ce qui pourrait enfler une gigantesque bulle financière, au vu du fait que l’augmentation du prix des marchandises financiarisées renforce cette trajectoire des prix en stimulant la demande de celles-ci au lieu de la réduire. Cette bulle pourrait alors éclater de manière brutale et bruyante, lorsque les principales banques centrales au plan mondial commenceront à «normaliser» leurs politiques monétaires, ramenant les taux d’intérêt à nouveau dans le domaine des grandeurs positives.

L’énorme augmentation des dépenses publiques américaines, couplée avec la forte réduction des barèmes d’impôt sur les revenus élevés et sur les bénéfices des entreprises aux États-Unis, va alors creuser les déficits budgétaires du gouvernement fédéral américain, qui pourra dès lors justifier facilement la réduction de la protection sociale et le licenciement d’un nombre important de collaborateurs au sein de la fonction publique – révélant ainsi le caractère néolibéral du Trumpisme enveloppé de national-populisme.

Si, par la suite, la «Trump-onomics» imprime une pression à la hausse sur le niveau général des prix aux États-Unis dépassant le seuil de 2 pour cent pour le taux d’inflation ciblé par la Réserve fédérale américaine, la croissance de l’économie américaine sera freinée par l’augmentation (par paliers successifs) du taux d’intérêt sur les «Fed funds», qui fera apprécier le taux de change de la monnaie nationale, aggravant les déséquilibres globaux et induisant des mouvements internationaux de capitaux qui pourraient mettre à mal la croissance économique dans les pays émergents, notamment en Asie. La Chine pourrait alors signer une déclaration de guerre commerciale avec les États-Unis dont les conséquences négatives pour l’ensemble de la planète renforceraient celles découlant de la guerre fiscale qui pourrait éclater au plan international suite à la réaction des pays du G-20 à la forte réduction des barèmes d’impôt pour les entreprises aux États-Unis.

Donald Trump pourrait donc vite devoir apprendre à fonctionner comme commandant en chef pour combattre la Troisième guerre mondiale qu’il aura lui-même contribué à déclencher par son programme autodestructeur de politique économique. Il comprendra peut-être alors la véritable portée du slogan «It’s the economy, stupid».

La RIE III est un piège

La troisième réforme de l’imposition des entreprises en Suisse (RIE III) est un piège. À l’heure où le monde entier est dans une incertitude qui n’a jamais été aussi grande en ce qui concerne l’économie globale, les entreprises étrangères ne vont sans doute pas quitter la Suisse en cas de relèvement des barèmes d’impôt sur leurs bénéfices. Les conditions cadres helvétiques, malgré le franc fort, leur sont toujours favorables. Il ne faut donc pas craindre des délocalisations ni des pertes d’emploi, si la RIE III venait à être rejetée par le peuple suisse, appelé à s’exprimer sur ce sujet lors de la votation populaire du 12 février 2017.

En fait, les craintes doivent porter sur les conséquences négatives de la mise en œuvre de la RIE III, qui entraînera une forte diminution des recettes fiscales pour les cantons et les communes, qui devront alors couper dans leurs propres dépenses, au détriment surtout de la classe moyenne – entendez, dès lors, au détriment des entreprises tournées vers le marché domestique. Les délocalisations et les pertes d’emploi, notamment en Suisse romande et au Tessin, seront alors nombreuses et pourraient ébranler ce qui reste de la cohésion nationale, déjà mise à mal par la marchandisation des services publics et vingt années de fédéralisme concurrentiel inspiré par la pensée néolibérale à l’origine de la première crise systémique du régime de la financiarisation des activités économiques.

La RIE III est insoutenable sur le plan économique et contraire au bien commun. Ne pas le reconnaître relève de la cupidité ou de la stupidité, deux défauts qu’un pays soi-disant «avancé» ne peut pas se permettre d’afficher à l’aube du troisième millénaire – ne serait-ce que pour éviter d’affaiblir sa «compétitivité» dans l’économie globale.

Les fausses promesses du néolibéralisme

Le vote populaire en faveur du Brexit ainsi que l’élection présidentielle de Donald Trump aux États-Unis sont issus du même moule, à savoir, l’évidence empirique que le néolibéralisme est tout à fait incapable de tenir les promesses de ses fervents défenseurs – que ceux-ci utilisent simplement comme des slogans dans toute sorte de débat.

La majorité du peuple britannique qui s’est rendue aux urnes le 23 juin 2016 pour voter le Brexit, comme celle qui a élu Trump en tant que 45e président américain, a désormais compris que les politiques inspirées, voire dictées, par la pensée néolibérale ne sont pas en mesure et n’ont aucune véritable intention de faire les intérêts de la classe moyenne du pays ou de l’espace économique concerné.

En réalité, l’approche néolibérale n’a pas réduit l’intervention de l’État dans le système économique, mais a permis aux pouvoirs forts dans ce système de contrôler les institutions publiques afin d’utiliser le rôle de l’État pour atteindre l’objectif final du néolibéralisme, qui consiste à mettre le plus grand nombre possible de personnes dans une situation de besoin – donc dans une position de faiblesse et de servitude face à ces pouvoirs forts, leur permettant ainsi de faire leurs propres intérêts sans aucun type de contrainte.

Si l’on continue le long de cette trajectoire, rendue savonneuse par les médias soudoyés par les pouvoirs forts de la finance et de l’économie, il n’est pas difficile de prédire que le résultat de l’élection présidentielle française et celui des élections législatives en Allemagne en 2017 vont permettre aux mouvements politiques de l’extrême droite de remporter la majorité absolue, suite au ressentiment «antisystème» de la classe moyenne et aux promesses irréalisables de ces mêmes mouvements.

La très grande majorité des personnes qui voteront pour cette droite populiste et nationaliste sera toutefois terriblement déçue, tout compte fait, par les résultats des décisions de leurs soi-disant représentants politiques. Les conditions pour l’éclatement d’une Troisième guerre mondiale seront alors réunies, montrant à tous ceux qui croient aux vertus du néolibéralisme que celui-ci, en fait, est imposé à la société par un «appareil politique» au service des pouvoirs forts de l’économie et de la finance globalisées – au détriment du bien commun.

Comme l’avait déjà expliqué Karl Polanyi à la fin de la Seconde guerre mondiale, «le marché a été le résultat d’une intervention consciente et souvent violente de l’État, qui l’a imposé à la société pour des finalités non-économiques». Ceux qui comprennent cela peuvent saisir aussi le caractère profondément anti-démocratique du néolibéralisme dominant les choix des institutions publiques du monde occidental.

Le leurre des taux négatifs

Les milieux économiques et politiques de droite s’insurgent en général lorsqu’on évoque la possibilité d’introduire une taxe, de l’ordre de 0,05 pour cent, sur les achats de francs suisses sur le marché des changes afin de lutter de manière efficace contre le phénomène du «franc fort», leur argument étant simplement qu’une taxe représente une distorsion du marché qu’il faut éviter coûte que coûte.

Or, ces mêmes milieux ne s’insurgent pas avec la même ferveur contre le prélèvement d’une taxe (bien plus élevée) sur les dépôts bancaires, qu’un nombre croissant de banques en Suisse introduisent au fur et à mesure que la Banque nationale suisse prolonge sa politique des taux d’intérêt négatifs pour faire semblant de lutter contre le franc fort.

La conclusion de cette incohérence dogmatique est alors indiscutable: les milieux concernés s’opposent à toute sorte de taxe seulement par intérêt personnel, lorsqu’elle pèse sur leur propre domaine d’activité – laissant aux autres parties prenantes la charge de trouver une voie de sortie pour résoudre apparemment les problèmes que de telles taxes permettraient facilement d’éradiquer.

Cela confirme sans appel que le néolibéralisme dominant de nos jours est une idéologie fondée sur l’avidité, l’égoïsme et l’individualisme que des penseurs ultralibéraux comme F.A. von Hayek et M. Friedman ont sciemment transformée en pensée unique en «sciences économiques». Comme l’avait déjà remarqué J.M. Keynes, «les praticiens qui croient se soustraire à toute sorte d’influence intellectuelle sont d’habitude les esclaves de quelques économistes défunts». Il serait bon et temps que ces praticiens apprennent à s’émanciper intellectuellement, car il en va de leur propre avenir ainsi que de celui de l’ensemble de notre société.

La marchandisation du service public postal

Les discussions que La Poste suisse a entamées ce mois-ci avec les autorités publiques cantonales afin de décider le nombre précis ainsi que la localisation des offices qu’elle va supprimer d’ici à 2020 – dans le cadre du projet de restructuration annoncé à la fin du mois passé – ne peuvent pas cacher le fait que le «géant jaune» est un nain sur le plan éthique.

Il est vrai que le progrès technique va graduellement réduire le nombre d’envois qui nécessitent d’un guichet postal pour être délivrés. Il ne fait pas de doute non plus que le trafic des paiements se passera de plus en plus des bureaux postaux, au vu de l’augmentation progressive du nombre d’utilisateurs des moyens de paiement électroniques, que les banques tâchent d’intégrer dans leurs modèles d’affaires afin de ne pas perdre leur propre clientèle. Néanmoins, pour le bien commun il faut reconnaître que le service public postal se doit d’être assuré de manière uniforme à travers l’ensemble du territoire, car il en va de la cohésion nationale qui a fait le bonheur de la Confédération suisse.

La finalité d’un service public, en fait, n’est pas celle de réaliser des profits mais de contribuer au bien commun, quitte à enregistrer des pertes qui doivent être financées par les recettes fiscales de l’État – entendez l’ensemble de la société qui bénéficie d’un tel service.

Au lieu de fermer un nombre important de ses filiales, les dirigeants de La Poste devraient alors réfléchir sur l’offre dans les bureaux postaux situés dans les centres urbains, où, depuis bien des années, elle vise à enfler ses profits par la vente de toute sorte de biens de consommation (à l’instar des téléphones portables et des cartes de vœux), qui mettent de nombreux petits commerces sous pression par une concurrence qui ne sert aucunement le bien commun – au-delà du fait que la vente de ces biens n’a rien à voir avec le service public que La Poste doit offrir.

Si les dirigeants de La Poste veulent assurer la profitabilité de celle-ci, même après la restructuration envisagée, ils doivent comprendre que cela est tributaire de la qualité du service public postal à travers tout le territoire national et notamment dans ses régions périphériques. Cela a aussi une dimension interne à La Poste car il faut que celle-ci devienne à nouveau un employeur apprécié par ses (potentiels) collaborateurs: il s’agit donc d’abandonner le système de «management» actuel qui vise à standardiser le travail aux guichets par la comptabilisation du temps nécessaire pour effectuer les opérations avec la clientèle. Il est, en fait, impensable de prétendre qu’une même opération, comme l’envoi d’une lettre recommandée, comporte toujours et partout le même nombre de minutes pour être effectuée. Ce système met inutilement sous pression le personnel, qui doit en plus perdre du temps pour justifier les cas où il a fallu davantage de minutes que celles prévues pour mener à bien un envoi postal ou toute autre opération aux guichets.

Cette marchandisation du service public postal nuit à l’ensemble de la société et doit être abandonnée à jamais, pour contribuer de nouveau au bien commun qui ne peut pas être réalisé avec les règles du «libre marché».

Pauvres États-Unis!

Si la longue campagne électorale des deux candidats à la présidence des États-Unis a été d’un niveau pitoyable, des deux côtés du spectre politique, le pire est encore à venir. Il est vrai que la présidence Obama en a déçu plus d’un, mais, par rapport à son prédécesseur, le bilan que Obama peut tirer au terme de sa présidence n’est pas aussi mauvais à l’égard des ravages provoqués par la crise financière globale éclatée il y a désormais huit années et dont les conséquences se font encore ressentir négativement dans le monde occidental (voire au-delà).

Le prochain président des États-Unis n’aura visiblement pas le niveau intellectuel ni les capacités analytiques pour faire face aux nombreux défis auxquels la société américaine est confrontée et devra dès lors faire appel aux conseillers économiques formés dans les meilleures universités au plan national. Ceux-ci n’auront toutefois aucune idée des origines structurelles des problèmes observés sur le plan socio-économique, étant donné que la pensée dominante en économie se résume à des slogans identifiant tel ou tel autre comportement comme le responsable ultime de ces problèmes.

Les grandes institutions financières américaines auront alors le champ libre pour soudoyer les derniers «mohicans» qui connaissent l’histoire de la pensée économique et qui savent dès lors que la réglementation des comportements ne sert à rien si elle intervient dans un système qui est désordonné sur le plan structurel, tel le système bancaire national, qui confond monnaie et crédit permettant aux banques de prêter, pour des opérations purement financières, des sommes créées ex nihilo et, de ce fait, dépourvues de tout pouvoir d’achat, que seule la production peut logiquement former dans l’ensemble du système économique.

Le peuple américain aurait mérité d’avoir un président bien meilleur que celui qu’il a dû choisir parmi les deux candidats à la présidence. Les États-Unis ne représentent désormais plus une exception: leurs politiciens sont du même moule que ceux du reste du monde et c’est l’une des raisons expliquant la situation atterrante au niveau mondial.