Réduire l’âge minimum de la retraite est utile et possible

Le peuple suisse devra bientôt voter sur le relèvement à 65 ans de l’âge de la retraite pour les femmes, sous prétexte que sinon il ne sera pas possible de résoudre le problème du financement de l’AVS. Continuant sur cette trajectoire, par la suite il faudra augmenter l’âge de la retraite pour les hommes, étant donné l’augmentation de l’espérance de vie de la population résidente en Suisse, grâce aux progrès dans le domaine des « sciences de la vie ».

Sans nier ces progrès – induits par la maximisation du profit des principaux acteurs dans ce domaine –, il faut en réalité réduire l’âge minimum de la retraite des travailleuses et des travailleurs dépendants, considérant la question d’un point de vue macroéconomique.

Si l’on considère le fonctionnement de l’économie dans son ensemble, il est possible de comprendre que le progrès technique permettrait à la population active de travailler moins longtemps – tant durant une journée de travail que durant toute sa vie professionnelle. L’augmentation de la productivité induite par le progrès technique permet en effet à toute personne active de produire davantage. Selon la théorie économique dominante, cela devrait aller de pair avec une augmentation des salaires proportionnelle à l’augmentation de la productivité du travail. En fait, la plupart de la force de travail ne bénéficie aucunement d’une augmentation salariale, vu que ce sont les entreprises qui bénéficient du progrès technique par une augmentation de la part des profits dans le revenu national.

La réforme du financement de l’AVS doit dès lors s’appuyer davantage sur les profits et surtout sur les bénéfices que les entreprises n’investissent pas de manière productive, car ils sont placés sur les marchés financiers à partir desquels rien ne « ruisselle » dans l’économie « réelle ». Les entreprises qui décident de profiter de la quatrième révolution industrielle, remplaçant une partie croissante de la force de travail par l’intelligence artificielle, ne pourront ainsi pas se soustraire au financement de l’AVS. Ce financement sera aussi nourri par les cotisations sociales des jeunes qui trouveront une place de travail grâce à la diminution de l’âge minimum de la retraite en Suisse. Le premier pilier des assurances sociales sera ainsi plus solide et résilient à la digitalisation des activités économiques.

Les limites de la croissance économique sont désormais évidentes

La croissance économique, mesurée par rapport à l’évolution du Produit intérieur brut (Pib), est devenue une obsession pour la plupart des économistes, des institutions financières et des politiciens. Dans le régime économique actuel, basé sur les acteurs financiers et les marchés financiers, la croissance économique est nécessaire pour permettre à ces acteurs de gagner des rendements financiers croissants dans une optique de court terme. Selon cette vision du système économique, l’extraction de ressources naturelles non-renouvelables est efficiente lorsque les profits gagnés par l’utilisation de ces ressources sont entièrement investis dans la production de machines et d’équipements pouvant remplacer ces ressources. De cette manière, l’on prétend assurer aux générations futures la possibilité de satisfaire leurs propres besoins sans aucune contrainte matérielle, permettant ainsi au Pib de continuer à croître sans aucune limite et confondant la croissance économique avec le développement (durable) des activités dans l’ensemble de l’économie.

En réalité, il y a une vision alternative du développement durable sur le plan économique. Celle-ci est basée sur une conception systémique de l’économie, selon laquelle le capital naturel (entendez l’environnement) n’est pas simplement un «input» pour la production de biens et services. Ce capital joue un rôle essentiel pour l’ensemble de la société. Dans cette optique, croissance et développement ne sont pas synonymes au niveau économique: la première concerne la quantité de biens et services produits (et mesurés par le Pib), tandis que le second porte sur la qualité de vie sur le plan économique, considérant donc aussi la société et l’environnement dans leur ensemble (au sein duquel s’insèrent toutes les activités économiques).

Il faut dès lors considérer l’impact de ces activités et des choix publics sur toute sorte de capital utilisé dans le système économique, à savoir le capital naturel, le capital humain et le capital social, au-delà du capital fixe (formé par les machines et les équipements des entreprises). Il faut ainsi reconnaître que le capital naturel joue un rôle incontournable et irremplaçable dans l’économie et la société, a fortiori en ce qui concerne le capital naturel qui a déjà été détruit ou endommagé de manière irréparable par le système économique. L’ensemble des sujets économiques doit être conscient qu’il existe des relations (tantôt positives, tantôt négatives) entre les différents types de capital, évitant de compter sur la «loi» du libre marché pour protéger les ressources naturelles disponibles sur notre planète.

Reconnaître les limites naturelles de la croissance économique amènera l’ensemble des parties prenantes à éviter de continuer à croire que «empoisonner sa femme est un péché mortel, alors qu’empoisonner des milliers de personnes en vendant des aliments ou des médicaments empoisonnés est une banale erreur stratégique des entreprises concernées» (Clarence E. Ayres, Toward a Reasonable Society: The Values of Industrial Civilization, Austin University of Texas Press, Austin, 1961, p. 265, nous traduisons).

Finances publiques et digitalisation

Les réformes fiscales en général favorisent les agents économiques qui déjà profitent de leur situation pour se soustraire au financement des dépenses publiques, par des pratiques d’« optimisation fiscale » fort complexes et variées. Lorsque l’activité économique piétine, l’on continue à croire que la réduction de la charge fiscale qui pèse sur les riches contribuables les amènera à dépenser davantage, soutenant l’ensemble du système économique par le fameux « effet de ruissellement » qui, en fait, est une vue de l’esprit néo-libéral.

À l’époque de la digitalisation des activités économiques, les entreprises n’investissent pas pour augmenter le niveau d’emploi même si elles gagnent davantage de bénéfices nets (après le paiement des impôts), parce qu’elles préfèrent remplacer des travailleurs par l’intelligence artificielle (robots et autres machines intelligentes), vu que cela leur permet de réduire les coûts de production ainsi que les cotisations sociales. Si les entreprises ne réussissent pas à écouler toute la production, elles cherchent à obtenir des rendements sur les marchés financiers, y plaçant leurs profits en attente d’une relance des activités économiques.

De cette manière, le financement des dépenses publiques devient problématique dans la mesure où ni les entreprises ni les personnes physiques les plus nanties contribuent, comme elles devraient le faire, aux investissements publics, qui dès lors sont limités au détriment de l’ensemble des parties prenantes où se trouvent tant les entreprises que les personnes aisées, même si les plus gros perdants de cette situation sont les individus formant la classe moyenne.

Si la politique était vraiment intéressée au bien commun, elle devrait déplacer la charge fiscale sur les bénéfices que les entreprises placent sur les marchés financiers, à partir desquels rien ne « ruisselle » dans l’économie réelle. Il serait alors possible de financer aussi les assurances sociales, notamment les rentes pour les retraité.e.s et les prestations de l’assurance-chômage, de manière à trouver une solution valide à long terme des deux problèmes socio-économiques les plus importants de nos jours, à savoir, le vieillissement démographique et le chômage involontaire.

Or, ces solutions ne vont pas être mises en œuvre avant 2030, étant donné que les partisans du « moins d’État et plus de marché » vont continuer à dicter les choix publics, confirmant l’observation de Karl Polanyi que le néo-libéralisme n’a pas réduit la présence de l’État dans le système économique mais en a grandement transformé le rôle, qui désormais soutient les élites économiques et financières au détriment de l’intérêt général. Le secteur public a ainsi été « capturé » par des intérêts privés qu’il est désormais facile d’identifier, mais qui restent très difficiles à déraciner avant l’éclatement de la prochaine crise…

Surchauffe immobilière et taux d’intérêt négatif

Ce mois-ci, le Fonds monétaire international a fait remarquer à la Suisse que les risques sur le marché hypothécaire helvétique représentent un problème d’ordre macroéconomique. Cet avertissement, tout de suite relancé par la FINMA (l’autorité fédérale de surveillance des marchés financiers), jusqu’à présent n’a pas amené le Conseil fédéral à intervenir afin d’éviter l’implosion du marché immobilier, suite au prochain écroulement des prix sur ce marché. Le gouvernement suisse croit aveuglement que le marché peut s’autoréguler, laissant aux banques le soin de s’autoréglementer pour l’octroi des crédits hypothécaires pour les immeubles de rendement.

La position du Conseil fédéral n’est pas surprenante, vu l’orientation néo-libérale de celui-ci. Ce qui préoccupe davantage à cet égard, c’est la politique des taux d’intérêt négatifs mise en œuvre par la Banque nationale suisse (BNS), qui s’avère aussi bien inefficiente pour affaiblir le taux de change du franc suisse que dangereuse pour la stabilité financière de l’économie nationale dans son ensemble. La BNS continue à ignorer dangereusement que parmi ses propres tâches, inscrites à l’article 5 de la Loi fédérale sur la Banque nationale, on trouve l’obligation de contribuer à la stabilité du système financier suisse. Cela signifie que la BNS devrait éviter d’augmenter la fragilité financière des banques par sa propre politique monétaire. Les taux d’intérêt négatifs sont en réalité une incitation pour les banques à augmenter le volume des crédits hypothécaires, étant donné que sur ce marché il est possible de gagner des rendements permettant de compenser les intérêts négatifs sur les dépôts que les banques ont auprès de la BNS. Or, lorsque le marché immobilier va changer sa trajectoire, la chute des prix sur ce marché, induite par une offre excédentaire d’immeubles résidentiels, amènera les banques à exiger le remboursement d’une partie importante des hypothèques qu’elles ont octroyées, créant les conditions pour l’éclatement d’une crise immobilière qui pourrait mettre en danger la stabilité financière de toute l’économie nationale. Les débiteurs et les créanciers sur le marché hypothécaire seront alors frappés par cette crise, comme cela fut le cas à la fin des années 1980. À cette époque, l’économie suisse fut secouée par une crise telle qu’il lui a fallu une décennie entière pour s’en sortir, grâce aussi à la signature du premier paquet d’accords bilatéraux avec l’Union européenne.

Or, vu la situation très tendue et problématique sur le plan européen, il est impensable et illusoire de croire que l’économie suisse puisse retrouver un nouvel élan lors d’une nouvelle crise immobilière, a fortiori parce que la BNS ne veut ni ne peut contribuer à la relance économique, étant donné qu’elle est liée aux portefeuilles des banques – qu’elle ne peut pas laisser partir en faillite.

La BNS devrait donc changer de stratégie, abandonnant les taux d’intérêt négatifs, qui représentent un facteur majeur de la prochaine crise financière.

Réformes fiscales et financement des dépenses publiques

En Suisse les réformes fiscales, au niveau fédéral comme sur le plan cantonal, visent constamment à réduire les barèmes d’impôt sur les bénéfices des entreprises, avec le prétexte d’éviter la fuite de celles-ci vers d’autres juridictions fiscales. Il en va de même pour les personnes physiques dont les revenus et les patrimoines très élevés pourraient être déplacés ailleurs si leur fiscalité n’est pas allégée en Suisse.

Cette vision idéologique est très partielle et réductive car elle focalise l’attention sur une seule variable (le barème d’impôt), ignorant tout le reste qui, néanmoins, est pertinent pour le choix du domicile fiscal des personnes physiques et des personnes morales.

Pour la plupart des entreprises, en fait, au-delà de la charge fiscale (pour l’entreprise et ses dirigeants), ce qui compte, c’est la qualité des services publics de toute sorte (y compris la bureaucratie), la stabilité économique et financière, la disponibilité de terrains à bâtir et de personnel qualifié, l’accessibilité aux infrastructures de communication et la qualité des soins médicaux. Beaucoup de ces variables ont un lien direct ou indirect avec les dépenses publiques, que les impôts doivent contribuer à financer pour éviter que l’État s’endette trop.

Contrairement à la vision dominante, d’inspiration néo-libérale, la réduction de la charge fiscale des entreprises n’engendre en réalité aucun dynamisme au sein du système économique, si la demande sur le marché des produits est insuffisante pour induire les entreprises à investir davantage dans l’économie réelle. Cela vaut aussi pour les dépenses de recherche et développement, sur lesquelles la politique veut agir permettant aux entreprises de déduire le 150 pour cent de ces dépenses dans leurs déclarations fiscales.

Or, aucune autorité fiscale n’imaginerait jamais de permettre aux propriétaires immobiliers de déduire dans leurs déclarations fiscales le 150 pour cent de leurs dépenses pour l’entretien de leurs immeubles. Cela serait une énorme inégalité de traitement par rapport aux autres contribuables, au-delà du fait que cette déduction serait absolument injustifiable.

Si l’on veut mettre en œuvre une réforme fiscale, il faut donc commencer par comprendre quels sont les contribuables dont la dépense soutient l’économie locale, pour ensuite imaginer quelles incitations faut-il introduire dans la législation afin de relancer cette économie assurant en même temps l’équilibre des finances publiques.

Les statistiques du chômage sont un leurre redoutable

Les bons économistes savent qu’avec les données statistiques il est possible d’avaliser tout et son contraire, selon l’idée (ou l’idéologie) que l’on veut défendre par rapport à n’import quel problème d’ordre économique. L’exemple le plus éclatant est celui des statistiques du chômage. Il existe deux séries temporelles en ce qui concerne le nombre de chômeurs en Suisse. D’un côté, le Secrétariat d’État à l’économie (Seco) considère le nombre de personnes au chômage qui sont inscrites auprès d’un office régional de placement afin de trouver une place de travail. Toutes les autres personnes qui cherchent du travail sont par conséquent ignorées par le Seco, même si ces personnes sont employables à très court terme. De l’autre côté, les statistiques du chômage publiées par l’Organisation internationale du travail (Oit) donnent une vision plus précise de ce phénomène, parce qu’elles considèrent toutes les personnes employables qui cherchent du travail.

Il n’est dès lors pas étonnant que le taux de chômage en Suisse calculé par le Seco soit toujours plus faible que celui calculé selon les données de l’Oit. Par exemple, en 2018, selon le Seco ce taux était de 2,8 pour cent, tandis que les données de l’Oit indiquent un taux de chômage de 4,9 pour cent. Au-delà de l’écart considérable entre ces données pour 2018, il est frappant de remarquer que, selon le Seco, le taux de chômage est diminué en Suisse ces trois dernières années, alors que les statistiques de l’Oit affichent une certaine stabilité de ce taux durant la même période.

Ce qui frappe encore plus est le fait que le Fonds monétaire international (Fmi) considère les données du Seco en ce qui concerne le taux de chômage en Suisse, alors qu’il considère les données de l’Oit pour le reste du monde. Cela est redoutable, vu l’influence du Fmi sur les choix de politique économique de ses pays membres (dont la Suisse).

À l’époque des «fake news», la population suisse pourrait mieux se porter si le Seco adoptait le critère de l’Oit pour mesurer le taux de chômage dans l’économie nationale. Sinon, les autorités politiques de ce pays vont continuer à croire que le chômage n’est pas un problème en Suisse.

Les investissements “verts” font du bien à la finance de marché

Les acteurs sur les marchés financiers considèrent en général que les investissements dans les activités favorables à l’environnement sont moins rentables que ceux dans les énergies polluantes – produites en utilisant du charbon ou du pétrole. Cela explique en grande partie le retard accumulé pour effectuer le virage énergétique nécessaire afin d’éviter une catastrophe environnementale sur le plan mondial dans les prochaines décennies.

En réalité, comme plusieurs études scientifiques l’ont montré récemment, les investissements dans les activités économiques favorables à l’environnement ont des rendements qui dépassent les rendements moyens des entreprises liées aux énergies non-renouvelables (comme le charbon et le pétrole). Les sociétés financières visant la maximisation du rendement de leurs investissements devraient dès lors investir leurs avoirs dans des activités économiques qui se caractérisent par leur impact positif sur l’environnement, associant ainsi la rentabilité financière à la soutenabilité environnementale à long terme.

Cela réduirait également l’instabilité financière de l’ensemble du système économique, parce que le secteur financier serait moins exposé à une crise engendrée par la chute du prix des actions des entreprises liées aux énergies non-renouvelables, lorsque les pays signataires de l’Accord de Paris mettront en œuvre les mesures nécessaires pour éviter des changements climatiques dangereux pour la population mondiale.

D’ailleurs, un nombre croissant de banques centrales – parmi lesquelles n’apparaît pas (encore) la Banque nationale suisse – sont en train d’adopter des mesures contribuant à la stabilité financière de l’économie nationale par des investissements favorables à l’environnement. Dans le cas de la Banque centrale européenne (BCE), par exemple, on étudie comment intégrer dans ses interventions les critères de soutenabilité environnementale des investissements, pour faire en sorte que le système financier soit capable de faire face à une crise majeure sur le plan économique. La BCE cherche aussi à intégrer les risques climatiques dans ses propres choix de politique monétaire, utilisant pour ce faire les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance qui définissent les investissements soutenables aussi bien dans le temps que dans l’espace.

Les institutions financières de toute sorte, à commencer par les banques, devraient évaluer les risques climatiques et réorienter par conséquent leurs propres choix d’investissement, vu que les changements climatiques induisent des effets sur la rentabilité des entreprises ainsi que sur les prix de leurs titres en bourse. Les banques centrales, pour leur part, devront mener des analyses évaluant différents scénarios climatiques et effectuer des tests de résistance climatique pour les banques au sein de leur propre pays.

Sans cette contribution du secteur financier dans son ensemble, les changements climatiques auront des effets néfastes pour la santé de la population et de notre planète, qui est la seule dont nous disposons et que nous ne pouvons pas nous permettre de détruire.

Quelle politique monétaire pour la Suisse?

La politique des taux d’intérêt négatifs que la Banque nationale suisse (BNS) applique aux banques n’induit pas celles-ci à augmenter le volume des crédits octroyés aux entreprises, étant donné que ces dernières n’investissent pas de manière productive car elles n’arrivent pas à écouler toute leur production, suite à une demande insuffisante sur le marché des produits.

La BNS devrait donc changer de fusil d’épaule afin de soutenir réellement l’activité économique en Suisse. Elle pourrait par exemple rémunérer avec des intérêts (positifs) les dépôts que les banques ont chez elle suite aux crédits octroyés aux entreprises qui créent des places de travail correctement rémunérées ou qui investissent dans les technologies favorables à l’environnement. La BNS pourrait aussi récompenser les banques qui achètent des titres émis par des entreprises en Suisse plutôt que de spéculer sur les marchés financiers globalisés. La BNS devrait donner le bon exemple à cet égard, vu qu’une grande partie de son portefeuille de titres est formée par des actions et des obligations d’entreprises situées au-delà des frontières helvétiques.

De toute manière, la contribution majeure que la politique monétaire peut donner à l’ensemble de l’économie revient à financer les dépenses publiques excédentaires, achetant sur le marché primaire les obligations que l’État émet lorsque ses recettes fiscales ne suffisent pas pour assurer l’équilibre budgétaire. Pour la Suisse, comme pour bien d’autres pays, il faut changer le statut de la banque centrale mais surtout la mentalité de celles et ceux qui sont appelé.e.s à prendre des décisions de politique monétaire. Les banquiers centraux ont été habitués à croire que la politique budgétaire ne doit pas être soutenue par des interventions de politique monétaire afin d’augmenter la demande sur le marché des produits. Cette vision monétariste veut éviter l’augmentation des prix à la consommation, imaginant que cette augmentation est à l’origine d’une pression inflationniste lorsque la banque centrale crée trop de monnaie dans le système économique. Cependant, la BNS, comme les autres banques centrales, ignore l’inflation qui induit l’augmentation des prix sur les marchés immobiliers et/ou financiers, suite aux crédits octroyés par les banques spéculant sur ces marchés afin de faire augmenter de manière démesurée leurs profits et dès lors les dividendes de leurs actionnaires.

La politique monétaire devrait donc pénaliser les institutions bancaires qui augmentent l’instabilité financière du système économique, leur faisant payer une taxe, entendez des intérêts négatifs, sur les dépôts qu’elles détiennent à la banque centrale. Ainsi, la «taxe sur les dépôts bancaires» serait une incitation pour les banques à ne pas spéculer, au lieu d’amener celles-ci à spéculer davantage pour faire augmenter leurs rendements, comme c’est le cas à présent en Suisse.

Le travail précaire fait vieillir la population

Un rapport scientifique publié récemment en Irlande fait remarquer que les hommes et les femmes qui ont un travail précaire mènent une vie précaire car ils (elles) se privent de biens et services de première nécessité, comme la nourriture, le logement, la formation et les soins personnels. Les travaux précaires sont en effet peu rémunérés et ont un horizon temporel de court terme. Les personnes qui ont un travail précaire vivent ainsi une situation de fragilité financière et doivent faire très attention à combien elles dépensent chaque jour.

Il n’est pas nécessaire d’être un économiste pour comprendre que le travail précaire freine les dépenses de consommation et réduit dès lors le taux de croissance économique, diminuant en fin de compte aussi les profits de bien des entreprises ainsi que les ressources fiscales du secteur public. La qualité de vie individuelle et collective en pâtit, contribuant à engendrer de l’insécurité, des rancunes, de l’instabilité politique et des tensions sociales – comme on peut l’observer actuellement en Europe et ailleurs.

La qualité de vie des personnes ayant un travail précaire est évidemment inférieure au niveau de vie que ces personnes pourraient avoir si leurs conditions de travail étaient correctes, entendez suffisamment rémunérées et avec un contrat à durée indéterminée. Cette remarque a été faite par beaucoup d’économistes qui ont critiqué la pensée dominante durant les vingt dernières années. Ce dont personne ne parle concerne l’impact du travail précaire sur l’évolution démographique.

Une personne qui travaille de manière précaire hésitera longtemps avant de décider d’avoir des enfants, pour une raison financière évidente, et bien des familles de travailleurs précaires ne voudront pas avoir plus d’un enfant, parce que leur capacité d’achat ne leur permet pas d’avoir une descendance plus nombreuse.

Vu le nombre croissant de travailleurs précaires, surtout de genre féminin, il est facile de comprendre que cette précarité se trouve à l’origine du vieillissement de la population de nombreux pays européens. Le Vieux continent est en train de devenir un continent de vieux car les jeunes ont toujours plus de difficulté à trouver une place de travail correctement rémunérée et avec un contrat les rassurant sur la possibilité financière d’avoir des enfants et de s’en occuper de manière adéquate pour bien des années.

La politique économique pourrait facilement contribuer à rétablir la forme originale de la pyramide démographique dont la base élargie permettrait également de financer les assurances sociales qui se basent sur le principe de la répartition (comme l’AVS), sans peser sur les dépenses de consommation ou spéculer sur les marchés financiers (comme le font désormais les caisses de pension) pour chercher des rendements aussi bien volatils qu’éphémères.

Où mènent quatre années de taux négatifs?

Quatre années se sont écoulées depuis que la Banque nationale suisse (Bns) a introduit un taux d’intérêt négatif sur une partie des dépôts bancaires auprès d’elle. L’introduction de cette «taxe» sur les dépôts était censée remplacer le seuil de change minimum du franc par rapport à l’euro, afin de réduire la surévaluation du franc suisse sur le marché des devises.

Après quatre années de taux d’intérêt négatifs, il est possible de tirer quelques conclusions de cette politique monétaire «non-conventionnelle» en Suisse.

D’un côté, comme Thomas Jordan l’avait affirmé en 2016, «sans le taux d’intérêt négatif, le franc se serait apprécié encore davantage, la croissance [économique] aurait chuté, le renchérissement aurait été encore plus bas, et le chômage aurait augmenté». Cependant, il n’est pas correct d’affirmer, comme l’avait fait Jordan, que «les lois économiques ne changent pas fondamentalement lorsque les taux [d’intérêt] deviennent négatifs». La pensée dominante prétend en effet que les entreprises augmentent leurs dépenses d’investissement pour produire davantage chaque fois que les taux d’intérêt diminuent – sans tenir compte de l’évolution conjoncturelle.

En fait, comme Keynes l’observa déjà de son temps, les entreprises n’investissent pas davantage si les perspectives de vente ne sont pas encourageantes pour accroître le niveau de production. Cela signifie qu’il n’est pas suffisant (voire qu’il n’est pas nécessaire) de réduire les taux d’intérêt de la politique monétaire pour induire les entreprises à investir davantage dans le système économique.

De l’autre côté, l’introduction de taux d’intérêt négatifs incite les banques à prendre davantage de risques sur le marché immobilier, octroyant plus facilement des crédits hypothécaires aux débiteurs privés et institutionnels qui veulent avoir accès à la propriété de leur logement ou gagner des rentes suite à la location de leurs immeubles. Cette bulle du crédit induit une surchauffe des prix immobiliers qui peut créer les conditions pour l’éclatement d’une crise immobilière et bancaire.

Il est vrai que la Bns a amené le Conseil fédéral à introduire (en février 2013) et ensuite à augmenter (en janvier 2014) le «volant anticyclique de fonds propres» que les banques doivent avoir par rapport aux crédits hypothécaires octroyés sur le marché immobilier résidentiel en Suisse. Toutefois, ce volant n’empêche pas les banques de continuer à enfler le volume des crédits hypothécaires ni les aidera pour éviter des situations d’insolvabilité si une crise bancaire éclate au plan national. Son application est en réalité tardive et sa portée trop faible pour empêcher une telle crise.

Celles et ceux qui pensent que la plus grande dotation de fonds propres des banques et le durcissement des règles pour les banques dont l’importance est systémique pourront éviter une autre crise similaire à celle éclatée en 2008 au plan global devront se rendre à l’évidence dans quelques années, si la stratégie de politique monétaire ne va pas changer de manière radicale afin de soutenir vraiment les entreprises et les ménages en Suisse.