Les mensonges de Trump

Le Président Trump trébuche de plus en plus et, même sans passer par un «impeachment», sa permanence à la Maison Blanche va durer l’espace d’un seul mandat présidentiel, au-delà duquel les électeurs états-uniens ne seront pas disposés à lui renouveler son mandat, parce qu’ils vont se rendre compte que leur situation au plan socio-économique aura été péjorée par ses choix de politique économique.

Parmi les mensonges présidentiels de Trump, celui qui va émerger au fur et à mesure de l’écoulement du temps consiste à vouloir soutenir l’activité économique en induisant les entreprises à investir et à augmenter le niveau d’emploi suite à la réduction de leur charge fiscale.

Comme l’a clairement révélé Robert Reich (ancien Secrétaire du Travail sous la présidence de Bill Clinton), il est faux de prétendre que la réduction à 15% du barème d’impôt sur les bénéfices des entreprises permettra d’atteindre les objectifs déclarés par Trump.

Tout d’abord, il n’est pas vrai que la charge fiscale des entreprises aux États-Unis est exagérée par rapport à celle de leurs concurrentes dans les autres pays avancés sur le plan économique. Si l’on considère les déductions fiscales et les crédits d’impôt dont peuvent bénéficier les entreprises américaines, leur barème d’impôt sur les bénéfices n’est pas de 35% mais de 27,9%, à savoir très proche de la moyenne des barèmes pour les entreprises dans les autres pays avancés (qui se situe à 27,7%). Réduire à 15% ce barème aux États-Unis signifierait induire bien d’autres pays à se lancer dans la course-poursuite de la concurrence fiscale internationale qui est dommageable pour l’économie globale dans son ensemble.

Par ailleurs, selon les estimations du Congrès américain, une telle réduction de la charge fiscale des entreprises réduirait de 2000 milliards de dollars les recettes fiscales de l’État fédéral américain au bout de 10 ans. Il faudrait dès lors réduire de manière insupportable les dépenses publiques ou augmenter les impôts d’autres catégories de contribuables au détriment (entre autres) de la croissance économique. Dans ces deux cas de figure, la classe moyenne et les plus démunis devraient en supporter les conséquences négatives.

En fait, comme le montre l’évidence empirique depuis la Seconde guerre mondiale, les politiques économiques qui agissent sur la fiscalité des entreprises, en réduisant les barèmes d’impôt sur leurs bénéfices, n’ont jamais soutenu la croissance économique aux États-Unis. Tant Ronald Reagan que George W. Bush ont terminé leur mandat présidentiel avec d’énormes déficits publics à cause de leurs politiques économiques pré-keynésiennes.

Par ailleurs, les entreprises américaines n’ont pas vraiment besoin de payer moins d’impôts pour être compétitives, étant donné que leurs profits ont désormais atteint des sommets historiques. De surcroît, ces profits sont largement placés sur les marchés financiers au lieu d’être investis pour augmenter la production et créer des places de travail au sein de l’économie nationale.

La réalité des faits montre ainsi clairement que la propagande néolibérale de Trump est une vue de l’esprit. Le président américain devrait reconnaître honnêtement les effets négatifs de la réduction des impôts des entreprises s’il se soucie vraiment d’assurer une croissance économique solide, à même de créer beaucoup d’emplois et des retombées positives pour les finances publiques de son propre pays.

Si les entreprises aux États-Unis n’investissent pas et n’augmentent pas le nombre de places de travail (en fait, elles font exactement le contraire), cela ne tient aucunement à leur charge fiscale, que Trump prétend excessive, mais parce que la demande globale sur le marché des produits n’absorbe pas l’offre disponible sur ce marché.

Il faudrait le reconnaître honnêtement au lieu de raconter des mensonges qui font du mal à l’ensemble des parties prenantes à long terme.

Les illusions dangereuses de la Macron-économie

Les élections législatives qui auront lieu le mois prochain en France représentent le premier test de résistance pour «La République en marche!» dans le sillage d’Emmanuel Macron. Ses candidats ont promis de respecter et de mettre en œuvre le contrat avec la Nation rédigé par le nouveau Président français, qui prétend se situer au centre du spectre politique par un soi-disant programme social-libéral pour le prochain quinquennat.

Or, le volet économique de ce programme est, en réalité, d’ordre néolibéral, c’est-à-dire qu’il est situé à droite et loin du social-libéralisme dont il a été habillé pour des raisons de simple propagande électorale. Sous le voile d’une modernité apparente, se cache en fait une vision pré-keynésienne de l’économie, qui ignore tant l’importance du rôle de l’État pour le fonctionnement ordonné du système économique que le chômage involontaire dû à une offre excédentaire sur le marché des produits à cause des énormes inégalités de revenu et de richesse qui ne peuvent aucunement être expliquées par les critères de la méritocratie.

Le noyau dur de la politique économique envisagée par Macron est en effet représenté par la «flexisécurité», entendez un amalgame (trompe-l’œil) de flexibilité sur le marché du travail et de sécurité sociale pour les personnes au chômage qui s’engagent à trouver une place de travail quelconque dans le système économique. Cette stratégie pour pousser les chômeurs à rentrer sur le marché du travail est vouée à l’échec, étant donné qu’elle est induite par une conception erronée du chômage, désormais partagée par la majorité des enseignants-chercheurs en «sciences économiques» en France et dans le reste du monde.

Selon cette conception, il y aurait, d’un côté, des travailleurs courageux qui acceptent de très bas salaires afin de ne pas être au chômage et, de l’autre, des «fainéants» qui de loin préfèrent ne pas travailler pour de tels salaires. Cette vision justifie de ce fait l’utilisation d’incitations négatives pour induire les «fainéants» à faire en sorte de retrouver du travail, sachant que ce faisant ils pourront recevoir des indemnités de chômage s’ils démontrent avoir tout fait pour décrocher une place de travail sans néanmoins y réussir finalement.

L’illusion suscitée par cette vision erronée est évidente, lorsqu’on considère l’origine involontaire du chômage. Si la demande sur le marché des produits est insuffisante pour acheter toute la production courante, les entreprises n’auront aucun intérêt à augmenter le niveau d’emploi et beaucoup d’entre elles décideront de réduire les salaires ou la force de travail, essayant par là d’augmenter leurs (taux de) profits. Cette tentative sera à l’origine d’un cercle vicieux qui aggravera de plus en plus la situation dans l’ensemble du système économique, donnant un nouvel élan aux partisans du patriotisme populiste, qui pourront alors facilement l’emporter à la prochaine élection présidentielle en France.

Un guide pour repenser l’économie

La crise éclatée aux États-Unis durant l’été 2007 et qui s’est rapidement propagée au reste du monde occidental – suite à la mise en faillite de la banque d’affaires Lehman Brothers – à l’automne 2008 n’est pas seulement une crise financière du système économique global, comme l’on pense en général encore de nos jours. En réalité, cette crise est le résultat d’un ensemble de facteurs découlant tous de la pensée dominante (de manière croissante depuis plus d’une trentaine d’années) au sein des facultés de «sciences économiques».

Par conséquent, il est nécessaire de mettre en lumière les fondements méthodologiques et les axiomes théoriques caractérisant cette pensée, afin de comprendre les origines ultimes de la crise et pourquoi celle-ci n’a pas encore été résolue, dix ans après la mise en faillite de Lehman Brothers et durant lesquels bien des gouvernements, avec le soutien des principales banques centrales au plan mondial, ont essayé de différentes manières d’en limiter les effets négatifs pour les activités économiques.

Comprendre les causes essentielles de la crise est en effet une nécessité incontournable afin de comprendre que les politiques économiques mises en œuvre jusqu’à présent pour sortir de cette crise ne peuvent aucunement réussir à le faire. Celles et ceux qui le comprennent seront alors en mesure d’imaginer quelles sont les interventions nécessaires pour éradiquer les facteurs à l’origine de la première crise systémique du capitalisme financier – un régime de croissance économique tributaire de l’endettement privé et au sein duquel les intérêts de court terme des institutions financières dominent au détriment du bien commun, ignoré par l’ensemble de la classe politique qui tire les ficelles dans les institutions publiques.

Premier mai: fête du travail ou fête des travailleurs?

En Suisse, seulement certains cantons reconnaissent officiellement le premier mai comme un jour chômé, étant donné que dans beaucoup d’autres cantons il s’agit d’une journée de travail comme les autres.

Au-delà des cortèges et des allocutions, la journée du premier mai devrait être l’occasion pour réfléchir sur l’avenir du travail – et donc sur l’avenir des travailleurs – à une époque où, suite aux énormes inégalités dans la répartition du revenu, l’on remarque déjà la tendance à la raréfaction des places de travail pour les personnes en chair et en os.

Afin d’éviter une stagnation séculaire et donner un (nouvel) élan aux activités économiques, il faut considérer avant tout qu’une partie importante du travail effectué par les êtres humains de nos jours est dépourvue de toute rémunération. Le travail gratuit est, par exemple, celui effectué par les individus qui, en surfant sur Internet, permettent à bien des entreprises de récolter un ensemble d’informations que celles-ci exploitent d’une manière ou d’une autre afin d’accroître leurs propres profits. Un autre exemple de travail gratuit est celui des activités de volontariat, effectuées au sein du ménage ou ailleurs, qui contribuent de différentes manières à faire augmenter le produit intérieur brut et de là aussi les profits des entreprises.

Dans une société où, selon l’éthique protestante, l’on valorise le travail, il faudrait rémunérer de manière conséquente toutes les personnes qui contribuent au bien-être de l’ensemble de la société, leur distribuant un revenu de base inconditionnel.

De surcroît, la numérisation des activités économiques comporte un effet de substitution des travailleurs par des “machines intelligentes”. Celles-ci, d’un côté, permettent de faire augmenter la productivité en termes physiques, mais, de l’autre, ne pourront jamais consommer, en termes économiques, ce que pourraient faire les personnes physiques dont ces machines ont pris la place.

Si l’on veut continuer à célébrer le premier mai, il est dès lors nécessaire de repenser le système économique dans son ensemble, mettant au centre de celui-ci le bien commun.

Même si cela semble utopique, la numérisation des processus de production doit aller de pair avec l’introduction d’un revenu de base inconditionnel dont les modalités de financement doivent permettre de faire d’une pierre deux coups: il faut récompenser la contribution de tout individu au bien-être social, permettant aux entreprises de vendre tout ce que leurs collaborateurs ont produit au-delà de ce qui sera fabriqué par les robots qui en prendront la place.

Seulement de cette manière il sera possible de transformer la fête du premier mai en une journée de fête pour l’ensemble de la société, se rappelant ainsi au moins une fois par année que le bien-être de tout individu est tributaire du bien-être social.

Les illusions du «taux de chômage naturel»

Cinquante années se sont écoulées depuis que Edmund Phelps, secondé par Milton Friedman, lança l’idée (devenue un véritable dogme par la suite) de l’existence d’un «taux de chômage naturel» dans le système économique contemporain. Selon cette idée, de matrice néo-libérale, ni l’État ni la banque centrale ne doivent intervenir pour soutenir la demande sur le marché des produits, lorsque le taux de chômage se trouve à son niveau «naturel». Dans cette situation, selon la vision dominante en économie, toute intervention publique du côté de la demande induirait une augmentation du taux d’inflation sans pouvoir réduire le chômage à long terme (que cette vision attribue aux compétences inadéquates des personnes cherchant un travail rémunéré).

Au vu de l’impossibilité de mesurer le «taux de chômage naturel», que par exemple la Réserve fédérale estime à 5% dans le cadre de l’économie états-unienne, les économistes orthodoxes prétendent que l’État doive en tout cas éviter d’intervenir pour soutenir la demande globale, parce que son intervention à ce propos pourrait imprimer une pression à la hausse sur les prix à la consommation, empêchant la banque centrale de contrôler les attentes inflationnistes des agents économiques. Le coût final des politiques économiques qui agissent du côté de la demande serait dès lors toujours plus élevé que leurs prétendus bénéfices à court terme.

L’hypothèse de Phelps et Friedman est à l’origine, entre autres, des réformes structurelles qui visent à agir sur l’offre de biens et services par la déréglementation du marché du travail, afin de faire mieux correspondre l’offre et la demande sur ce marché. En d’autres mots, en éliminant les conventions collectives de travail et en encourageant la formation continue de la population active, selon la pensée dominante l’État serait en mesure d’assurer le plein-emploi au sein d’un système économique où la politique monétaire doit se limiter à garantir la stabilité des prix à la consommation à long terme. Ces conditions-cadre pourraient être renforcées si les finances publiques étaient gérées de manière à en assurer l’équilibre, empêchant l’État de s’endetter et réduisant les dépenses publiques à chaque fois que les recettes fiscales ne sont pas suffisantes pour équilibrer les comptes du secteur public.

En réalité, 50 années après les travaux de Phelps et Friedman – et après une trentaine d’années de politiques néo-libérales – l’on comprend bien que le dogme du chômage «naturel» est de nature idéologique car il vise à soutenir la doctrine du «moins d’État et plus de marché» sans aucune «évidence empirique» convaincante sur le plan factuel (au-delà des problèmes de caractère conceptuel et méthodologique que bien des économistes hétérodoxes ont mis en lumière encore récemment). Les décideurs politiques doivent par conséquent s’émanciper intellectuellement des économistes de la pensée dominante, s’ils veulent vraiment contribuer à éliminer le chômage de notre système économique. Dans le cas contraire, les crises économiques deviendront la nouvelle normalité du capitalisme financier.

Les propriétaires des robots doivent payer davantage d’impôts

L’idée de «taxer les robots» relancée récemment par Bill Gates, le fondateur de Microsoft devenu philanthrope, mérite réflexion.

Afin de raisonner correctement à ce sujet, il est avant tout nécessaire de définir ce qu’est un robot au sens de la loi fiscale. En clair, il faut identifier quelles applications informatiques vont être des «personnes électroniques», à l’instar des personnes physiques et des personnes morales qui paient leurs impôts dans une juridiction donnée. Il est indubitable, en effet, qu’on ne peut pas assimiler un «software» pour le traitement de texte (comme celui qui, entre autres, a permis à Bill Gates de devenir milliardaire) à des robots qui fabriquent des voitures sans faire appel à des travailleurs.

S’il est évident qu’un programme informatique pour le traitement de texte ne doit pas être taxé car il est un outil de travail des personnes qui l’utilisent sur le plan professionnel, il est moins certain de savoir pourquoi une «machine intelligente» ne doit pas être soumise à une imposition fiscale similaire à celle des personnes physiques et des personnes morales. Au fond, si les robots font les travaux qui auparavant étaient effectués par des hommes et des femmes, ils doivent alors prendre la place de ces personnes physiques même en tant que contribuables afin d’assurer le financement des dépenses publiques, ne serait-ce que pour les politiques sociales visant à soutenir notamment les personnes au chômage suite à la «quatrième révolution industrielle» en devenir.

La discussion sur l’imposition fiscale des robots est toutefois déplacée dans la mesure où elle est focalisée sur les processus d’automatisation de la production au lieu de se concentrer sur les propriétaires du capital investi pour remplacer des travailleurs par des «machines intelligentes». Ce sont, en fait, ces capitalistes qui doivent être appelés à la caisse, leur demandant d’y verser les recettes fiscales qui ont été biffées suite à la diminution du nombre de travailleurs à cause des robots qui les ont remplacés. Ce déplacement de la charge fiscale du travail au capital est d’autant plus nécessaire si l’on considère que, dans le cas contraire, l’augmentation de la productivité suite à l’automatisation induira la prochaine crise de surproduction du capitalisme financier, à cause de l’impossibilité de vendre à l’ensemble des consommateurs tout ce qui sera produit tant par les robots que par les personnes en chair et en os qui effectueront encore un travail rémunéré.

En effet, il est d’ores et déjà bien évident que la presque totalité des profits réalisés grâce à l’automatisation des processus de production est aspirée vers le haut de la pyramide sociale – d’où très peu «ruisselle» vers le bas de celle-ci. Celui qui ne reconnaît pas que l’innovation et le progrès technique sont encouragés (au lieu d’être freinés) par le déplacement de la charge fiscale du travail au capital – garantissant dès lors à l’ensemble des entreprises de vendre la totalité de la production – est soit un fou, soit un économiste néolibéral.

L’Union européenne a besoin de soins intensifs

Soixante années exactement se sont écoulées depuis la signature du Traité de Rome par lequel les représentants politiques de l’Italie, la France, l’Allemagne de l’ouest, la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg instituèrent la Communauté économique européenne (CEE), avec l’idée de soutenir la croissance économique au sein du Vieux continent. Si les pères fondateurs de la CEE vivaient encore de nos jours, ils seraient abasourdis en constatant la trahison de leur idée originale, qui fut remplacée (suite au Traité de Maastricht signé il y a juste 25 ans) par le régime néo-libéral qui a fait ressurgir de ses propres cendres l’esprit nationaliste en vogue du temps où l’Allemagne était sous les ordres d’Adolf Hitler.

Il est indubitable, en effet, que le national-populisme qui est en train d’enfler à travers l’Union européenne tire sa force politique de l’accablement que la prétendue intégration européenne a engendré dans une grande partie de la population du Vieux continent, par rapport notamment au marché du travail (toujours plus précaire) et aux revenus qui y sont distribués (d’une manière de plus en plus inéquitable et problématique tant pour la stabilité financière que pour le développement économique).

Le Traité de Maastricht a créé les fondements, très fragiles, à partir desquels fut mise sur pied l’Union monétaire européenne, bâtie sur les sables mouvants de la monnaie unique européenne (qui, en fait, n’en est pas une, parce que la Banque centrale européenne ne joue pas le rôle qui lui revient dans le trafic des paiements internationaux au sein de l’Euroland – une zone monétaire qui n’est aucunement «optimale» même selon les critères de la théorie économique dominante).

Le «péché originel» de la zone euro est représenté par deux «paramètres» n’ayant aucun fondement scientifique dans l’analyse macroéconomique, mais qui dictent les choix de politique économique aux gouvernements nationaux de l’Euroland. Il s’agit des fameux rapports de 3% entre le déficit public et le Produit intérieur brut (PIB) et de 60% entre la dette publique et le PIB, que le «Fiscal compact» entré en vigueur en 2013 a encore durci. Les États membres de l’Euroland doivent désormais faire en sorte de boucler chaque année leurs comptes pratiquement à l’équilibre, sans pouvoir distinguer les dépenses courantes des investissements du secteur public.

Or, les dépenses d’investissement de l’État devraient être financées par l’endettement, au lieu de faire appel aux recettes fiscales, afin que leur financement soit distribué de manière équitable sur l’ensemble des générations fiscales bénéficiant de tels investissements. Si cette règle d’or classique des finances publiques était respectée à travers la zone euro, les États-nations auraient la possibilité de relancer et soutenir l’économie de cette zone, au lieu de la déprimer par une série de mesures d’austérité qui aggravent la situation de l’ensemble du système économique.

Il est vrai que ces mesures, couplées à l’assouplissement monétaire de la Banque centrale européenne, font les intérêts de très court terme des banques dans la zone euro. Cependant, il est tout aussi vrai que les banques ne peuvent pas prospérer à long terme dans un système économique qui se trouve dans une stagnation séculaire.

Trump est une menace pour la stabilité financière

Les deux décrets par lesquels Donald Trump, le mois passé, a vidé de son contenu la réforme de la réglementation financière états-unienne approuvée par Barack Obama – suite à la crise éclatée en 2007 – augmentent le risque qu’une nouvelle crise financière globale éclate prochainement.

En fait, ni la loi Dodd–Frank ni la «règle de Volcker» adoptées sous la présidence Obama auraient pu éviter la prochaine crise systémique du capitalisme financier, étant donné qu’elles se limitaient à restreindre les marges de manœuvre des institutions financières au lieu de mettre en œuvre une réforme structurelle de l’ensemble du système bancaire états-unien, empêchant les banques d’émettre des sommes de monnaie ex-nihilo pour spéculer sur les marchés financiers globalisés.

Cependant – malgré le fait que la réforme de Obama a été grandement édulcorée par les énormes pressions exercées par les puissantes lobbies financières aux États-Unis –, les décrets signés par Trump éliminent aussi les derniers garde-fous qui auraient pu limiter les problèmes du prochain grand «crash» financier, protégeant les consommateurs et obligeant les institutions financières à se soumettre à des tests de résistance périodiques afin d’en évaluer la résilience en cas de chocs majeurs.

La décision de Trump de faire table rase des contraintes posées par Obama à la finance omnivore n’étonne pas, compte tenu de sa vision idéologique et des liens très étroits que bien des membres de son administration entretiennent avec les institutions financières aux États-Unis. Ce qui est surprenant, c’est la malhonnêteté intellectuelle de Trump lors de sa tentative de justifier ses décrets en faveur de ces institutions. Le Président des États-Unis a en effet déclaré que certains de ses amis ne peuvent pas mettre sur pied leur propre entreprise, parce que les banques ne veulent pas leur ouvrir des lignes de crédit à cause des règles et des contrôles imposés par la loi Dodd–Frank.

La réalité des faits est toutefois très différente. Si aux États-Unis les banques ne font pas de crédit à l’économie «réelle», empêchant le lancement de nouvelles entreprises, ce n’est pas à cause de la réglementation financière – comme le prétend Trump – mais parce que l’insuffisance de la demande sur le marché des produits est telle que bien des projets d’entrepreneuriat sont peu ou pas du tout rentables à moyen terme (entendez sur l’horizon temporel considéré par les acteurs de la finance contemporaine).

Si Trump voulait vraiment «faire l’Amérique de nouveau grande», au lieu d’accroître uniquement sa propre richesse personnelle et celle de ses pairs, sa politique économique serait très différente de celle qu’il a annoncée et en partie déjà mise en œuvre par son administration. La classe moyenne de la population états-unienne devrait être soutenue par une politique expansive de la dépense publique orientée à satisfaire les besoins des familles américaines – renforçant (entre autres) la couverture et les prestations de l’assurance maladie, au lieu d’éliminer par un coup d’éponge la réforme sanitaire voulue par Obama.

En l’état, Trump représente une menace pour la stabilité économique et financière des États-Unis. Son ignorance pourrait conduire rapidement à un «impeachment».

Les conséquences économiques du Trumpisme

Dans un mois, le président élu aux États-Unis fera son entrée à la Maison-Blanche en tant que 45ième président américain. Même s’il est prématuré de prédire les conséquences économiques de la présidence Trump pour son propre pays et, indirectement, pour le reste du monde, il est déjà possible d’imaginer certaines tendances à court et moyen termes résultant de son programme de politique économique.

Si les promesses électorales de Trump sont tenues sur le plan économique, il y aura une forte augmentation des dépenses publiques pour les infrastructures de transport aux États-Unis, qui en effet ont un grand besoin d’entretien et de modernisation à bien des égards. Cela fera augmenter les prix des métaux industriels dont ces infrastructures sont gourmandes, amenant les institutions financières du monde entier à considérer ces métaux comme des objets de spéculation sans risque – ce qui pourrait enfler une gigantesque bulle financière, au vu du fait que l’augmentation du prix des marchandises financiarisées renforce cette trajectoire des prix en stimulant la demande de celles-ci au lieu de la réduire. Cette bulle pourrait alors éclater de manière brutale et bruyante, lorsque les principales banques centrales au plan mondial commenceront à «normaliser» leurs politiques monétaires, ramenant les taux d’intérêt à nouveau dans le domaine des grandeurs positives.

L’énorme augmentation des dépenses publiques américaines, couplée avec la forte réduction des barèmes d’impôt sur les revenus élevés et sur les bénéfices des entreprises aux États-Unis, va alors creuser les déficits budgétaires du gouvernement fédéral américain, qui pourra dès lors justifier facilement la réduction de la protection sociale et le licenciement d’un nombre important de collaborateurs au sein de la fonction publique – révélant ainsi le caractère néolibéral du Trumpisme enveloppé de national-populisme.

Si, par la suite, la «Trump-onomics» imprime une pression à la hausse sur le niveau général des prix aux États-Unis dépassant le seuil de 2 pour cent pour le taux d’inflation ciblé par la Réserve fédérale américaine, la croissance de l’économie américaine sera freinée par l’augmentation (par paliers successifs) du taux d’intérêt sur les «Fed funds», qui fera apprécier le taux de change de la monnaie nationale, aggravant les déséquilibres globaux et induisant des mouvements internationaux de capitaux qui pourraient mettre à mal la croissance économique dans les pays émergents, notamment en Asie. La Chine pourrait alors signer une déclaration de guerre commerciale avec les États-Unis dont les conséquences négatives pour l’ensemble de la planète renforceraient celles découlant de la guerre fiscale qui pourrait éclater au plan international suite à la réaction des pays du G-20 à la forte réduction des barèmes d’impôt pour les entreprises aux États-Unis.

Donald Trump pourrait donc vite devoir apprendre à fonctionner comme commandant en chef pour combattre la Troisième guerre mondiale qu’il aura lui-même contribué à déclencher par son programme autodestructeur de politique économique. Il comprendra peut-être alors la véritable portée du slogan «It’s the economy, stupid».

La RIE III est un piège

La troisième réforme de l’imposition des entreprises en Suisse (RIE III) est un piège. À l’heure où le monde entier est dans une incertitude qui n’a jamais été aussi grande en ce qui concerne l’économie globale, les entreprises étrangères ne vont sans doute pas quitter la Suisse en cas de relèvement des barèmes d’impôt sur leurs bénéfices. Les conditions cadres helvétiques, malgré le franc fort, leur sont toujours favorables. Il ne faut donc pas craindre des délocalisations ni des pertes d’emploi, si la RIE III venait à être rejetée par le peuple suisse, appelé à s’exprimer sur ce sujet lors de la votation populaire du 12 février 2017.

En fait, les craintes doivent porter sur les conséquences négatives de la mise en œuvre de la RIE III, qui entraînera une forte diminution des recettes fiscales pour les cantons et les communes, qui devront alors couper dans leurs propres dépenses, au détriment surtout de la classe moyenne – entendez, dès lors, au détriment des entreprises tournées vers le marché domestique. Les délocalisations et les pertes d’emploi, notamment en Suisse romande et au Tessin, seront alors nombreuses et pourraient ébranler ce qui reste de la cohésion nationale, déjà mise à mal par la marchandisation des services publics et vingt années de fédéralisme concurrentiel inspiré par la pensée néolibérale à l’origine de la première crise systémique du régime de la financiarisation des activités économiques.

La RIE III est insoutenable sur le plan économique et contraire au bien commun. Ne pas le reconnaître relève de la cupidité ou de la stupidité, deux défauts qu’un pays soi-disant «avancé» ne peut pas se permettre d’afficher à l’aube du troisième millénaire – ne serait-ce que pour éviter d’affaiblir sa «compétitivité» dans l’économie globale.