L’intégration non-adhésive de la Suisse à l’Union européenne

25 années se sont écoulées après le refus du peuple suisse d’adhérer à l’Espace économique européen (EEE), préférant la voie solitaire. À cette époque-là, et durant l’ensemble des années 1990, l’économie helvétique était confrontée aux conséquences négatives de la crise immobilière éclatée à la fin des années 1980 au niveau national. Bien des activités économiques furent alors touchées de manière dramatique et les banques durent enregistrer des pertes colossales sur les prêts hypothécaires qu’elles avaient octroyés pour l’accès à la propriété du logement de la classe moyenne.

Afin d’éviter que la crise immobilière induise une crise économique à l’échelle nationale, les autorités politiques de la Confédération négocièrent une série d’accords bilatéraux avec la Communauté européenne, permettant à l’économie suisse de sortir de la crise immobilière par l’expansion du commerce international. Ces accords – et ceux qui les suivirent quelques années plus tard – permirent à l’économie suisse d’éviter d’être isolée du reste du continent après le refus populaire d’adhérer à l’EEE en 1992.

25 années après ce vote populaire, le bilan économique de ce choix n’est pas très positif. D’une part, la Suisse a pu réduire au minimum sa contribution financière à l’intégration européenne durant le dernier quart de siècle. Si elle avait adhéré à l’EEE, la Confédération aurait dû verser chaque année une somme d’environ 200 millions de dollars américains, et une somme bien plus élevée si le peuple suisse avait décidé de faire partie de l’Union européenne (UE). Avec les accords bilatéraux, la Suisse s’est limitée à accepter de verser un milliard de francs au Fonds de cohésion de l’UE (une somme échelonnée sur dix ans).

D’autre part, toutefois, le refus populaire d’adhérer à l’EEE n’a pas permis à l’économie suisse d’accéder à la totalité du marché unique européen. Les accords bilatéraux ne permettent de bénéficier que d’environ 70 pour cent des avantages liés au marché unique européen. Par ailleurs, les accords bilatéraux obligent la Suisse à adapter le droit helvétique au droit européen sans aucune possibilité de l’influencer.

25 années après le refus d’adhérer à l’EEE, l’économie suisse est confrontée à un autre gros problème. L’application de l’initiative «contre l’immigration de masse» acceptée lors du vote populaire du 9 février 2014 porte à craindre une forte chute du niveau des activités économiques en Suisse, avec des retombées négatives pour les finances publiques ainsi que pour l’emploi des résidents, si beaucoup d’entreprises sont amenées à quitter le territoire helvétique pour des raisons différentes.

À l’instar de ce qui s’était passé il y a 25 ans, la Suisse doit choisir entre l’improbable adhésion à l’UE et la marginalisation impossible du marché unique européen, avec la circonstance aggravante que la voie bilatérale est désormais une voie sans issue.

Le leurre des horaires d’ouverture des magasins

Les commerçants suisses sont parfois obsédés par le prolongement des horaires d’ouverture des magasins, imaginant que ce faisant ils pourront augmenter leur chiffre d’affaires et réaliser davantage de bénéfices. En fait, l’ouverture prolongée des magasins ne permet aucunement de relancer l’économie lorsque les salaires d’une partie importante des ménages ne sont pas suffisants pour arriver à la fin du mois sans devoir faire appel à l’aide sociale ou à des formes redoutables d’endettement.

Prolonger les horaires d’ouverture des magasins dans l’espoir de soutenir l’activité économique est une vue de l’esprit néo-libéral, qui ne considère que l’offre dans l’ensemble de l’économie – ignorant la demande sur le marché des produits. Il s’agit de la fameuse «loi de Say», du nom de l’économiste qui, au début du XIXème siècle, croyait que l’offre de biens et services induit une demande équivalente, permettant d’atteindre le niveau de plein-emploi par le «libre marché» au lieu de faire appel à l’intervention de l’État (que les économistes néo-libéraux considèrent comme dommageable pour l’activité économique).

Les politiques économiques qui agissent sur l’offre ne sont pas une spécificité française, même si Emmanuel Macron en a fait l’axe principal de son quinquennat. Désormais, toutes les économies occidentales sont imprégnées de ce type de politiques, qui néanmoins sont impuissantes à relancer le système économique qui se trouve en grave difficulté suite à la crise financière éclatée il y a dix ans sur le plan global.

Si les politiciens au gouvernement et les économistes qui les influencent avaient leurs deux yeux ouverts – l’un sur l’offre et l’autre sur la demande, comme Paul Samuelson exhortait à le faire –, ils verraient que les problèmes actuels de l’économie se trouvent surtout du côté de la demande sur le marché des produits. En effet, si le système économique est en grave difficulté, cela n’est pas parce que l’offre de biens et services est freinée par la bureaucratie de l’État ou par un nombre très élevé de lois qui engendrent des coûts insupportables pour bien des entreprises. Les problèmes économiques de l’époque contemporaine sont induits par l’insuffisance de la demande de biens et services, suite aux inégalités dans la répartition du revenu et de la richesse tant au sein des pays qu’au niveau international.

Il faut dès lors mettre en œuvre des politiques économiques qui agissent sur la demande sur le marché des produits, suite à une redistribution du revenu et de la richesse qui permette d’augmenter les dépenses de consommation des ménages en préservant l’environnement. L’augmentation de ces dépenses, en effet, induit les entreprises à investir pour augmenter la production de biens et services, engendrant ainsi de nouvelles places de travail et davantage de ressources fiscales. Ce cercle vertueux sera bénéfique aussi pour la cohésion sociale dont peut profiter l’ensemble de la collectivité. Il sera alors possible de prolonger les horaires d’ouverture des magasins, étant donné que l’ensemble des ménages disposera d’un pouvoir d’achat accru.

Le vieillissement démographique n’est pas inéluctable

Le refus populaire de la réforme «Prévoyance vieillesse 2020» en Suisse lors du vote du 24 septembre dernier ne doit pas être sous-estimé, comme les partis bourgeois sont en train de le faire par leurs tentatives d’en imposer de toute manière (même si par étapes) l’idéologie sous-jacente. Il faut repenser le système de la prévoyance vieillesse dans son ensemble, considérant aussi que le vieillissement démographique n’est pas inéluctable. La solution de ce problème, néanmoins, ne doit pas être cherchée du côté des personnes qui arrivent à l’âge de la retraite en prolongeant celui-ci, mais du côté des personnes qui souhaitent entrer pour la première fois sur le marché du travail. Il faut dès lors mieux et davantage intégrer les jeunes sur ce marché, induisant ceux-ci à avoir une descendance plus nombreuse de ce qui est le cas à présent, en agissant sur les conditions de travail et le niveau des rémunérations des jeunes – les seuls vraiment en mesure de faire en sorte que le financement de la prévoyance vieillesse soit soutenable à long terme.

En clair, les politiques publiques doivent viser le plein-emploi des jeunes qui veulent et peuvent travailler, leur assurant un avenir professionnel à la hauteur de leurs efforts et de leur engagement pour le bien commun. En attendant de remplacer la TVA (qui est un frein aux dépenses de consommation) par un impôt décourageant l’épargne au-delà d’un seuil raisonnable, il faut commencer par utiliser les recettes de la TVA pour promouvoir l’emploi des jeunes au lieu d’utiliser ces recettes pour renflouer les caisses de l’AVS.

Comme souvent, la solution d’un problème ne se trouve pas là où le problème apparaît à première vue. Il faut une vision d’ensemble et un regard systémique pour comprendre et par conséquent résoudre ce problème.

L’État doit rester à l’écart du bitcoin

La mode du bitcoin affecte un nombre de plus en plus élevé de collectivités publiques en Suisse, disposées à accepter le paiement de toute sorte de taxes et impôts en cette «cryptomonnaie». En réalité, le bitcoin n’est pas une monnaie, mais un instrument financier particulier car il n’est lié à aucune valeur lorsqu’il fait son apparition suite à la solution de problèmes de calcul dont le degré de complexité augmente au fur et à mesure de l’écoulement du temps. Une fois créé à partir du néant, le bitcoin s’approprie de la valeur associée aux monnaies nationales avec lesquelles il est échangé à travers les plateformes où se rencontrent virtuellement les acheteurs et les vendeurs de cette «cryptomonnaie». En l’état, accepter des bitcoins revient à accepter d’être payé avec des jetons virtuels, sur la base de la confiance de pouvoir s’en débarrasser plus tard en échange de marchandises ou de services quelconques, voire de véritables actifs financiers.

Or, contrairement à ses propres citoyens, l’État ne peut pas se permettre de prendre des risques au «grand casino» de la finance globale. En clair, les recettes fiscales doivent être à l’abri de la forte volatilité que l’on observe sur le marché du bitcoin, parce que dans le cas contraire le secteur public s’expose à des risques incalculables qui pèsent finalement sur les citoyens dont les intérêts sont ignorés par la majorité de gouvernement.

Si l’État garde, pour une durée plus ou moins longue, les bitcoins qu’il encaisse sous la forme de taxes ou d’impôts, il expose les finances publiques au risque que le pouvoir d’achat des bitcoins en sa possession chute de manière brutale, soudaine et inattendue. Dans ce cas, l’État sera amené à réduire les dépenses publiques ou à augmenter la pression fiscale afin d’équilibrer ses propres comptes. Par ailleurs, si l’État envisage de dépenser les bitcoins qu’il encaisse, il pourrait en subir une perte si, dans l’intervalle, le prix du bitcoin a diminué. Il existe aussi un risque réputationnel, au vu du fait que les plus grands utilisateurs de bitcoins se trouvent dans l’économie souterraine, qui les utilisent afin de régler des transactions illégales ou pour la soustraction d’impôts. Aussi, la mode du bitcoin pourrait-elle déboucher sur l’éclatement d’une bulle similaire à celle des tulipes en 1636. Les conséquences pour le secteur public comme pour l’ensemble de l’économie seraient alors catastrophiques.

L’initiative populaire pour des multinationales responsables

L’initiative populaire pour des multinationales responsables veut modifier la Constitution fédérale pour faire en sorte que la Confédération suisse prenne des mesures légales en vue d’assurer le respect des droits humains et la protection de l’environnement par les grandes entreprises transnationales.

Ces dispositions légales ne vont pas s’appliquer aux petites et moyennes entreprises, qui en réalité pourront en retirer des bénéfices dans la mesure où elles ne devront plus faire face à la concurrence déloyale des multinationales qui en l’état ne respectent pas les droits humains ou nuisent à l’environnement.

Cette initiative populaire s’appliquera notamment aux multinationales qui ont leur siège légal, l’administration centrale ou le centre de leurs activités en Suisse. Elle les oblige à respecter aussi dans le reste du monde les droits humains et les normes pour la protection de l’environnement qui s’appliquent au niveau international, assumant aussi leur propre responsabilité pour les sociétés qu’elles contrôlent dans le monde entier.

Dans sa prise de position du mois passé, le Conseil fédéral reconnaît que la violation des droits humains par les entreprises multinationales ayant leur siège en Suisse est un problème pour la Suisse et le monde entier. Le message du Conseil fédéral daté du 15 septembre 2017 remarque aussi le fait que la pollution affecte de manière négative les animaux ainsi que les êtres humains. Le Conseil fédéral partage donc les objectifs de l’initiative pour des multinationales responsables, reconnaissant la nécessité d’agir en faveur des droits humains et de la protection de l’environnement en ce qui concerne le système économique.

Cependant, le Conseil fédéral se rallie à la doctrine néolibérale par son appel à refuser l’initiative populaire pour des multinationales responsables. Ce faisant, il ignore que des pays comme la France et le Royaume-Uni ont récemment adopté des lois qui vont dans le même sens que cette initiative populaire.

En brandissant la menace des délocalisations à l’étranger des entreprises établies en Suisse si l’initiative pour des multinationales responsables est acceptée par le peuple, le Conseil fédéral s’inscrit en porte-à-faux par rapport à l’évolution des bases légales dans les pays européens. Il n’est pas possible de s’en tenir à la liberté économique pour faire en sorte que les entreprises multinationales en Suisse respectent de manière volontaire les droits humains et l’environnement. Il faut adopter les «meilleures pratiques» au plan international afin d’assurer le développement durable de l’économie globale. L’initiative pour des multinationales responsables fait justement les intérêts de long terme de la place économique suisse et renforce la réputation de la Suisse au niveau mondial.

L’AVS doit être mise à la retraite

La réforme des deux premiers piliers de la sécurité sociale en Suisse refusée par le peuple lors du vote du 24 septembre dernier n’était qu’un maquillage cosmétique afin de masquer la réalité des faits, que les politiciens cherchent à cacher pour éviter de devoir faire face aux changements structurels qui sont toutefois de plus en plus évidents sur le plan économique et au niveau démographique suite à la quatrième révolution industrielle et au vieillissement de la population.

Il ne sera en fait pas possible de résoudre les problèmes structurels de la sécurité sociale en Suisse par le rallongement de l’âge minimum de la retraite des femmes (et des hommes) et par la baisse du taux de conversion des avoirs du deuxième pilier. Dans le meilleur des cas, ces problèmes auraient été uniquement repoussés d’une dizaine d’années par la réforme refusée lors du vote populaire du 24 septembre.

Si l’on veut affronter sérieusement ces problèmes, afin de les résoudre à long terme, il faut repenser la sécurité sociale dans son ensemble, à la lumière des changements structurels au niveau économique et sur le plan démographique. Dans ce cas, le premier pilier doit être remplacé par un revenu de base inconditionnel, approfondissant l’analyse et le débat qui ont précédés la votation populaire du 5 juin 2016 à ce sujet. Ce pilier n’est plus soutenable car il est basé sur un système économique et une pyramide démographique qui existaient dans la deuxième moitié du XXème siècle mais qui ont été transformés profondément durant les quinze dernières années (et qui vont l’être davantage dans un avenir proche). Il suffit de penser à la raréfaction du travail – remplacé par des «machines intelligentes» – et à la réduction qui en découle du pouvoir d’achat de beaucoup de ménages de la classe moyenne ainsi que du nombre moyen d’enfants par ménage, au vu de la précarisation de l’emploi et du niveau insuffisant des salaires de nombreux jeunes couples.

Pour le deuxième pilier, à savoir, les caisses de pension, il s’agit de comprendre qu’au lieu de prélever des rentes sur les marchés financiers afin d’en verser une partie à leurs assurés, les caisses de pension doivent investir les avoirs de ceux-ci dans l’économie «réelle» pour le financement des «start-up» innovantes qui ne trouvent pas les financements nécessaires au sein du système bancaire.

Il ne sera pas possible de renforcer les deux piliers de la sécurité sociale en Suisse à travers l’immigration de travailleurs étrangers ou par des incitations fiscales visant l’augmentation du nombre moyen d’enfants par ménage. Ces deux remèdes ne peuvent fonctionner qu’à court terme et de surcroît soulèvent des problèmes d’ordre politique ou économique. Il faut penser aux prochaines générations et considérer que le bien-être individuel est tributaire du bien-être collectif.

Neuf années de crise ne suffisent pas

Neuf années se sont déjà écoulées après la mise en faillite de Lehman Brothers aux Etats-Unis, qui a marqué le début de la crise financière globale, éclatée une année après la crise des subprime (dont le dixième anniversaire vient d’être remarqué). De même qu’avec la crise de la zone euro (éclatée vers la fin 2009), rien n’a vraiment changé dans le système économique contemporain pour faire en sorte que l’économie assume le rôle qui lui revient naturellement, à savoir, satisfaire les besoins humains contribuant au bien commun.

Les banques et les institutions financières non-bancaires continuent à tenir le couteau par le manche dans l’économie globale, dictant en même temps l’agenda politique de nombreux gouvernements – comme il est désormais évident aux Etats-Unis sous la présidence Trump. Les modifications de la réglementation financière nationale et internationale ont été très timides et surtout sont inefficaces pour éviter la prochaine crise systémique du capitalisme financier globalisé. Ce ne sera donc pas uniquement la déréglementation que Trump prône de manière irresponsable qui favorisera l’émergence d’une autre crise de cette nature, mais aussi et surtout l’absence de toute volonté politique et des autorités de régulation pour mettre des limites – de caractère structurel et pas simplement comportemental – au pouvoir exorbitant de la finance globalisée.

L’hypocrisie et l’ignorance des politiciens et des banquiers centraux continuent à laisser croire au monde entier que les soi-disant politiques monétaires «non-conventionnelles» et celles de «consolidation budgétaire» du secteur public vont aboutir à des résultats positifs à long terme. Cet horizon temporel reste tellement éloigné qu’il fait rappeler à un nombre croissant de personnes l’avertissement lancé par Keynes, indiquant qu’à long terme nous seront tous morts. Si les sacrifices consentis et les souffrances endurées par le 90% de la population touchée par la crise étaient au moins utiles pour faire repartir l’économie, on pourrait encore croire qu’à long terme les bienfaits des politiques économiques actuelles l’emportent sur les coûts sociaux que celles-ci provoquent. Or, la réalité est bien différente de la fiction parascientifique véhiculée par la classe politique avec le soutien intéressé de très nombreux économistes de la pensée dominante. La crise va en fait laisser beaucoup de traces malheureuses à long terme, en ce qui concerne aussi bien la situation économique de la plupart des ménages que la stabilité politique des deux côtés de l’Atlantique.

Il n’y a pas besoin d’être un politologue pour comprendre que les dérives populistes dans différents pays du monde (dont les Etats-Unis évidemment) sont le premier résultat concret de la rebarbarisation séculaire qu’il devient de plus en plus évident d’observer au sein de la société contemporaine. Comme déjà Keynes le remarqua de son temps, les idées des économistes, soient-elles justes ou fausses, façonnent le monde entier. Il faut en être bien conscient et agir de manière conséquente au niveau individuel et collectif. Il en va de notre propre sort et de celui de notre planète.

Monnaie, crédit et bien commun

John Maynard Keynes observa que «s’il est une chose qui ait perdu plus d’hommes que l’amour, c’est l’argent.» Il est en effet indubitable que l’argent est au centre de la société contemporaine, au sein de laquelle les banques peuvent émettre des sommes de monnaie sans aucune limite, lorsqu’elles décident d’octroyer une ligne de crédit à n’importe quel agent économique (à savoir, les entreprises, les ménages, le secteur public ainsi que les institutions financières dont les banques elles-mêmes). L’évolution de n’importe quelle activité économique dépend avant tout du crédit bancaire, parce que les entreprises ne peuvent rien produire si les banques refusent de leur octroyer des crédits pour payer les coûts de production. Aucune entreprise n’utilise en effet ses fonds propres pour ce faire, parce que cela ne lui permettrait pas de durer longtemps dans le système économique.

Or, si les banques abusent de leur capacité à octroyer des crédits, notamment lorsqu’elles exploitent cette capacité pour faire les intérêts de leurs managers et actionnaires au lieu de contribuer au bien commun, l’ensemble du système économique devient de plus en plus fragile sur le plan financier, étant donné que cela fait alors augmenter la masse monétaire de manière plus que proportionnelle à l’augmentation du revenu national. Cette masse monétaire excédentaire enfle alors les prix des actifs financiers, comme les titres cotés en Bourse, sans aucun lien avec la situation de l’économie «réelle» et son évolution. Toutes les crises financières récentes ont été engendrées par les crédits excessifs que les banques ont octroyés, sachant qu’en cas de problèmes majeurs elles pouvaient compter sur l’aide de la banque centrale, voire l’intervention de l’Etat pour éviter leur propre faillite.

Les propositions de réforme du système bancaire ne manquent pas et leur nombre a augmenté suite à l’éclatement de la crise financière globale en 2008. En Suisse, l’initiative «Monnaie pleine» propose une réforme radicale sur le plan monétaire, parce qu’elle veut attribuer seulement à la banque centrale la possibilité d’émettre des sommes de monnaie dans l’ensemble de l’économie nationale. Vu que les banques continuent à abuser de leur pouvoir «monétatif», la réforme proposée par l’initiative «Monnaie pleine» revient à soustraire le levier monétaire aux banques, pour le confier à titre exclusif à la Banque nationale suisse (BNS). Au-delà de l’émission des billets de banque et à la mise en circulation des pièces de monnaie métalliques, la BNS va ainsi émettre toute la monnaie scripturale dont l’économie suisse a besoin pour mener à bien l’ensemble de ses activités. Les partisans de cette réforme veulent ainsi garantir que l’émission monétaire se fasse dans l’intérêt général et selon les besoins de l’économie «réelle», au lieu de satisfaire les intérêts des élites financières au détriment du bien commun.

Les mensonges de Trump

Le Président Trump trébuche de plus en plus et, même sans passer par un «impeachment», sa permanence à la Maison Blanche va durer l’espace d’un seul mandat présidentiel, au-delà duquel les électeurs états-uniens ne seront pas disposés à lui renouveler son mandat, parce qu’ils vont se rendre compte que leur situation au plan socio-économique aura été péjorée par ses choix de politique économique.

Parmi les mensonges présidentiels de Trump, celui qui va émerger au fur et à mesure de l’écoulement du temps consiste à vouloir soutenir l’activité économique en induisant les entreprises à investir et à augmenter le niveau d’emploi suite à la réduction de leur charge fiscale.

Comme l’a clairement révélé Robert Reich (ancien Secrétaire du Travail sous la présidence de Bill Clinton), il est faux de prétendre que la réduction à 15% du barème d’impôt sur les bénéfices des entreprises permettra d’atteindre les objectifs déclarés par Trump.

Tout d’abord, il n’est pas vrai que la charge fiscale des entreprises aux États-Unis est exagérée par rapport à celle de leurs concurrentes dans les autres pays avancés sur le plan économique. Si l’on considère les déductions fiscales et les crédits d’impôt dont peuvent bénéficier les entreprises américaines, leur barème d’impôt sur les bénéfices n’est pas de 35% mais de 27,9%, à savoir très proche de la moyenne des barèmes pour les entreprises dans les autres pays avancés (qui se situe à 27,7%). Réduire à 15% ce barème aux États-Unis signifierait induire bien d’autres pays à se lancer dans la course-poursuite de la concurrence fiscale internationale qui est dommageable pour l’économie globale dans son ensemble.

Par ailleurs, selon les estimations du Congrès américain, une telle réduction de la charge fiscale des entreprises réduirait de 2000 milliards de dollars les recettes fiscales de l’État fédéral américain au bout de 10 ans. Il faudrait dès lors réduire de manière insupportable les dépenses publiques ou augmenter les impôts d’autres catégories de contribuables au détriment (entre autres) de la croissance économique. Dans ces deux cas de figure, la classe moyenne et les plus démunis devraient en supporter les conséquences négatives.

En fait, comme le montre l’évidence empirique depuis la Seconde guerre mondiale, les politiques économiques qui agissent sur la fiscalité des entreprises, en réduisant les barèmes d’impôt sur leurs bénéfices, n’ont jamais soutenu la croissance économique aux États-Unis. Tant Ronald Reagan que George W. Bush ont terminé leur mandat présidentiel avec d’énormes déficits publics à cause de leurs politiques économiques pré-keynésiennes.

Par ailleurs, les entreprises américaines n’ont pas vraiment besoin de payer moins d’impôts pour être compétitives, étant donné que leurs profits ont désormais atteint des sommets historiques. De surcroît, ces profits sont largement placés sur les marchés financiers au lieu d’être investis pour augmenter la production et créer des places de travail au sein de l’économie nationale.

La réalité des faits montre ainsi clairement que la propagande néolibérale de Trump est une vue de l’esprit. Le président américain devrait reconnaître honnêtement les effets négatifs de la réduction des impôts des entreprises s’il se soucie vraiment d’assurer une croissance économique solide, à même de créer beaucoup d’emplois et des retombées positives pour les finances publiques de son propre pays.

Si les entreprises aux États-Unis n’investissent pas et n’augmentent pas le nombre de places de travail (en fait, elles font exactement le contraire), cela ne tient aucunement à leur charge fiscale, que Trump prétend excessive, mais parce que la demande globale sur le marché des produits n’absorbe pas l’offre disponible sur ce marché.

Il faudrait le reconnaître honnêtement au lieu de raconter des mensonges qui font du mal à l’ensemble des parties prenantes à long terme.

Les illusions dangereuses de la Macron-économie

Les élections législatives qui auront lieu le mois prochain en France représentent le premier test de résistance pour «La République en marche!» dans le sillage d’Emmanuel Macron. Ses candidats ont promis de respecter et de mettre en œuvre le contrat avec la Nation rédigé par le nouveau Président français, qui prétend se situer au centre du spectre politique par un soi-disant programme social-libéral pour le prochain quinquennat.

Or, le volet économique de ce programme est, en réalité, d’ordre néolibéral, c’est-à-dire qu’il est situé à droite et loin du social-libéralisme dont il a été habillé pour des raisons de simple propagande électorale. Sous le voile d’une modernité apparente, se cache en fait une vision pré-keynésienne de l’économie, qui ignore tant l’importance du rôle de l’État pour le fonctionnement ordonné du système économique que le chômage involontaire dû à une offre excédentaire sur le marché des produits à cause des énormes inégalités de revenu et de richesse qui ne peuvent aucunement être expliquées par les critères de la méritocratie.

Le noyau dur de la politique économique envisagée par Macron est en effet représenté par la «flexisécurité», entendez un amalgame (trompe-l’œil) de flexibilité sur le marché du travail et de sécurité sociale pour les personnes au chômage qui s’engagent à trouver une place de travail quelconque dans le système économique. Cette stratégie pour pousser les chômeurs à rentrer sur le marché du travail est vouée à l’échec, étant donné qu’elle est induite par une conception erronée du chômage, désormais partagée par la majorité des enseignants-chercheurs en «sciences économiques» en France et dans le reste du monde.

Selon cette conception, il y aurait, d’un côté, des travailleurs courageux qui acceptent de très bas salaires afin de ne pas être au chômage et, de l’autre, des «fainéants» qui de loin préfèrent ne pas travailler pour de tels salaires. Cette vision justifie de ce fait l’utilisation d’incitations négatives pour induire les «fainéants» à faire en sorte de retrouver du travail, sachant que ce faisant ils pourront recevoir des indemnités de chômage s’ils démontrent avoir tout fait pour décrocher une place de travail sans néanmoins y réussir finalement.

L’illusion suscitée par cette vision erronée est évidente, lorsqu’on considère l’origine involontaire du chômage. Si la demande sur le marché des produits est insuffisante pour acheter toute la production courante, les entreprises n’auront aucun intérêt à augmenter le niveau d’emploi et beaucoup d’entre elles décideront de réduire les salaires ou la force de travail, essayant par là d’augmenter leurs (taux de) profits. Cette tentative sera à l’origine d’un cercle vicieux qui aggravera de plus en plus la situation dans l’ensemble du système économique, donnant un nouvel élan aux partisans du patriotisme populiste, qui pourront alors facilement l’emporter à la prochaine élection présidentielle en France.