L’euro: l’histoire d’un échec

Le taux de change de l’euro par rapport au franc suisse ne cesse de suivre une tendance à la baisse. Il y a plusieurs facteurs à cela, dont le principal tient à la structure monétaire institutionnelle de la zone euro.

L’Union monétaire européenne (UME) ne dispose pas des structures institutionnelles appropriées ni d’une politique économique adéquate pour répondre aux chocs susceptibles d’affecter les systèmes économiques de ses propres pays membres. Ces lacunes sont devenues évidentes au cours des 15 dernières années, caractérisées par une série de situations critiques très différentes – de la crise de la zone euro qui a éclaté vers la fin de 2009 à la pandémie de COVID-19 et au conflit russo-ukrainien – qui ont exacerbé les asymétries qui existent entre les pays membres du centre et ceux périphériques de l’UME.

Il est assez bien connu, à ce jour, que la zone euro n’est pas une «zone monétaire optimale» comme l’avait décrite Robert Mundell dans un article scientifique publié en 1961. En effet, l’UME manque d’une mobilité internationale des travailleurs, qui – selon Mundell (1961) – devraient se déplacer des pays membres où le taux de chômage est plus élevé vers les autres pays membres où ce taux est beaucoup plus faible. La zone euro ne dispose pas non plus d’une politique budgétaire et sociale appropriée, qui en l’état est décidée par le gouvernement du pays concerné sans aucune coordination au sein de la zone euro – ni avec les décisions de politique monétaire de la BCE. Par ailleurs, l’UME n’est pas une zone monétaire optimale aussi parce qu’il n’y a pas de transferts fiscaux entre ses propres pays membres – comme ils existent aux États-Unis entre leurs différents États, en Allemagne entre ses différentes régions et en Suisse entre ses 26 cantons – afin de réduire les disparités économiques entre eux (notamment en termes de chômage), comme l’avait par ailleurs souligné en 2014 Mario Draghi dans un discours à l’Université de Helsinki.

Au-delà de tous ces facteurs, qui dépendent directement ou indirectement (du manque) d’une volonté politique au niveau communautaire, il existe un problème d’ordre monétaire–structurel dans ce qui est connu sous l’acronyme «TARGET2», entendez le mécanisme par lequel les paiements transfrontaliers dans la zone euro sont enregistrés au niveau des banques centrales nationales impliquées par ceux-ci. À bien regarder, la Banque centrale européenne (BCE) n’agit pas en tant qu’institution de règlement entre les banques centrales nationales, comme chacune de celles-ci le fait en ce qui concerne les transactions entre les banques commerciales au sein du système bancaire national. Ce dernier a une structure à deux étages au sommet de laquelle se trouve la banque centrale nationale qui agit en tant qu’institut émettant le moyen de paiement final entre la banque qui paie et la banque qui est payée. Or, TARGET2 n’a pas une telle structure car la BCE se situe au même niveau où se trouvent les banques centrales nationales, au lieu d’être située au-dessus de celles-ci comme il se doit d’une quelconque institution de règlement. Ce défaut de fonctionnement est devenu évident après 2009, entendez après l’éclatement de la crise de la zone euro, lorsque les soldes dans TARGET2 ont commencé à exploser, étant donné que les banques allemandes n’étaient plus disposées à acheter des titres de la dette publique des pays méditerranéens (les fameux PIGS, à savoir, le Portugal, l’Italie, la Grèce et l’Espagne) pour recycler ainsi les surplus commerciaux de l’Allemagne et gagner des intérêts sur ces prêts.

La crise de la zone euro est donc une crise monétaire–structurelle et il ne sert à rien d’inculper les PIGS ou les prêts subprime. La faute est dans l’architecture du système TARGET2 et il est temps de mener à bien une réforme institutionnelle d’ordre structurel de ce système. L’Allemagne a tout intérêt à appuyer cette réforme, ne serait-ce que pour éviter de devoir sauver ses banques d’une faillite systémique qui ne va pas tarder à se manifester si l’on continue à ignorer ce dysfonctionnement monétaire institutionnel.

La pandémie laisse la place au pandémonium

Cet été a été très chaud, tant sur le plan météorologique qu’au niveau géopolitique à l’échelle mondiale. Celles et ceux qui pensaient que la fin (apparente) de la pandémie du Covid-19 allait permettre une vie «normale», notamment pour les personnes n’ayant pas de problèmes financiers ou de santé, ont dû vite changer leur perspective suite aux conséquences économiques et financières de la guerre en Ukraine et des sanctions occidentales envers la Russie.

Cet automne et cet hiver vont donc être problématiques pour beaucoup de personnes aussi en Suisse, au vu du fort renchérissement du coût de la vie y compris les primes de l’assurance maladie, qui ne font pas partie du panier des biens et services utilisé pour calculer le taux d’inflation à l’échelle nationale – mais qui vont peser lourdement sur la capacité d’achat et donc sur le niveau de vie des ménages dans ce pays.

Les principales banques centrales ont déjà commencé à augmenter les taux d’intérêt directeurs, afin de réduire le renchérissement sur le marché des produits, imaginant que la demande pourra ainsi diminuer et, de là, avoir un effet favorable pour assurer la stabilité des prix à la consommation. Or il s’agit en fait d’une vue de l’esprit (néolibéral), étant donné que le renchérissement dont il est question n’est pas dû à une demande excédentaire sur le marché des produits, mais à l’augmentation des coûts de production – pour de très nombreuses entreprises – découlant de différents phénomènes, comme la sécheresse et la guerre en Ukraine, mais aussi la pandémie qui continue d’engendrer des retards dans la production de plusieurs biens (dont les voitures, par exemple).

En fait, l’augmentation à plusieurs reprises des taux d’intérêt déterminés par les banques centrales ne va pas résoudre le problème et risque aussi de l’aggraver, étant donné que les entreprises qui vont devoir payer des taux d’intérêt plus élevés sur les crédits bancaires répercuteront cela sur les prix de vente de leurs biens et services, augmentant davantage le renchérissement dont souffrent à présent les ménages.

Si les pouvoirs publics veulent éviter le pandémonium cet hiver, il doivent agir rapidement sur les deux côtés des finances publiques: d’une part, ils doivent augmenter les dépenses publiques afin de soutenir les ménages les plus démunis et ceux en difficulté à cause des facteurs mentionnés plus haut; de l’autre côté, l’État doit financer cette politique budgétaire expansionniste en prélevant un impôt spécial sur les profits extravagants des sociétés pharmaceutiques et de celles liées au commerce d’hydrocarbures dont les prix ont flambé depuis l’invasion russe de l’Ukraine – autant pour des motifs géopolitiques que pour des transactions hautement spéculatives sur les marchés financiers.

L’avenir s’annonce très sombre, mais comme le dit le fameux dicton allemand «Wo ein Wille ist, (da) ist auch ein Weg» – c’est-à-dire que quand on veut, on peut agir (pour le bien commun, il va sans dire).

Le conflit social entre le capital et le travail s’intensifie

La crise financière globale éclatée en 2008, la crise sanitaire liée à la pandémie qui s’est avérée en 2020 et la crise géopolitique déclenchée par l’invasion russe de l’Ukraine en février dernier ont toutes contribué à exacerber le conflit social entre le capital et le travail dans les économies occidentales.

En Suisse (et plus encore dans l’Union européenne), un certain nombre de problèmes deviennent de plus en plus évidents. Ces problèmes touchent en premier lieu le marché du travail, mais tôt ou tard, d’une manière ou d’une autre, ils ont des répercussions négatives sur le marché des produits et, de là, affectent également les finances publiques.

Les crises mondiales qui se sont succédé et, d’une certaine manière, se sont chevauchées depuis 2008 ont poussé de plus en plus d’entreprises à adopter des stratégies de réduction des coûts du travail afin d’être «compétitives» dans l’économie globale ainsi que dans leur propre pays. Étant donné que seule une petite partie des entreprises est capable d’innover – que ce soit au niveau des produits ou des processus de production – la majorité des chefs d’entreprise font baisser le niveau des salaires d’une grande partie de leur personnel, essayant ainsi de réduire les prix de vente de leurs propres produits sans affecter la marge bénéficiaire de l’entreprise.

Cette dynamique du système économique est allée de pair avec la financiarisation de l’économie, à savoir, l’importance croissante des acteurs, des institutions et des marchés financiers qui ont profité de la libéralisation des activités financières pour accroître leur impact sur les décisions des entreprises en Occident. Les choix de politique économique des gouvernements et des autorités monétaires n’ont certainement pas entravé cette trajectoire, mais ils l’ont souvent soutenue pour des raisons idéologiques ou électorales. Il ne faut donc pas s’étonner de l’augmentation du nombre de travailleurs pauvres qui, malgré un contrat de travail à temps plein, doivent recourir à l’aide sociale pour joindre les deux bouts dans leur propre pays. Il ne faut pas non plus s’étonner de l’augmentation du nombre de personnes travaillant dans des conditions précaires, parce qu’elles n’ont pas de contrat de travail à durée indéterminée mais travaillent sur appel ou comme «pseudo» indépendants.

Cette trajectoire entraîne l’ensemble de l’économie vers le bas depuis plusieurs décennies, même si une petite minorité d’acteurs économiques parvient encore à surfer sur la vague de la globalisation et de la financiarisation parce qu’ils possèdent un énorme capital financier – grâce auquel ils peuvent percevoir des revenus qui leur permettent de mener une vie confortable, même si celle-ci n’a souvent aucun lien avec la méritocratie.

Si l’ensemble des parties prenantes dans le système économique ne change pas de cap, le conflit social entre le capital et le travail ne prendra pas fin, même lorsque la pandémie et la guerre en Ukraine ne seront plus qu’un mauvais souvenir dans les livres d’histoire.

Les crises sanitaires, géopolitiques et alimentaires appellent une forte intervention publique

Au cours des 15 dernières années, la population mondiale a été frappée par une série de crises que même les oracles les plus pessimistes n’auraient pu prédire.

L’éclatement de la crise financière globale en 2008, en fait, était prévisible, compte tenu du volume impressionnant et de la croissance fulgurante des crédits octroyés par les banques depuis le début des années 1990 à l’échelle mondiale. La plupart de ces crédits bancaires, en effet, n’ont rien à voir avec la production, donc aussi avec la formation du revenu national. Cela signifie que l’augmentation de l’endettement – principalement des institutions financières (les banques, les compagnies d’assurance et les fonds d’investissement) – ne donne pas lieu à une augmentation des revenus nécessaires pour rembourser ces dettes, qui ont été contractées essentiellement pour spéculer sur les marchés financiers. Le problème ne réside donc pas dans le montant de la dette, mais dans l’objectif pour lequel cette dette est contractée. En réalité, lorsqu’une entreprise obtient une ligne de crédit bancaire, grâce à laquelle elle paie les salaires de ses employés, suffisamment de revenus sont générés dans l’ensemble de l’économie pour rembourser la dette de cette entreprise. Cependant, lorsque l’entreprise s’endette pour spéculer sur les marchés financiers, cette opération est risquée non seulement pour l’entreprise en question, mais aussi pour le système économique dans son ensemble, puisque les revenus nécessaires pour rembourser cette dette ne sont pas produits dans ce système.

Nous pouvons alors comprendre qu’il existe une «bonne» dette et une «mauvaise» dette, entendez une dette qui est nuisible et qui, dès lors, doit être évitée dans l’intérêt de l’ensemble de l’économie. Une «bonne» dette, qu’elle soit privée ou publique, est celle qui produit des revenus et donc engendre des places de travail au sein du système économique, lui permettant de se développer et contribuer ainsi au bien commun. De ce point de vue, il est facile de voir comment l’augmentation des dépenses publiques suite à la pandémie de Covid-19 a pu soutenir les activités économiques des entreprises, même si cela a engendré une dette publique supplémentaire.

Quelque chose de similaire devra se produire à la suite de l’invasion russe en Ukraine: non seulement en termes de dépenses militaires, mais surtout en termes sociaux et environnementaux, tous les États impliqués par cette guerre devront allouer des milliers de milliards de fonds publics pour relancer les systèmes économiques durement frappés par cette crise géopolitique.

Toutefois, cette relance économique devra également soutenir les pays sous-développés qui, en raison de la guerre en Ukraine, doivent payer beaucoup plus cher les matières premières agricoles (notamment le blé) nécessaires à la production de denrées alimentaires de base comme le pain.

Toutes ces crises actuelles montrent clairement la nécessité d’une intervention publique, tant en faveur de la population nationale que des peuples étrangers. Nous verrons si les autorités gouvernementales tirent des leçons de ces crises – puisqu’en l’état elles n’ont pas beaucoup appris de la crise financière mondiale.

Le printemps russe sera long et très froid

Ce printemps a plutôt bien commencé sur le plan météorologique en Suisse, à en juger par le nombre de jours ensoleillés et les températures mesurées dans tout le pays. En attendant les vacances d’été, bien des familles puisent dans leur propre épargne pour prendre quelques jours de congé et se détendre après les souffrances psychologiques endurées depuis plusieurs mois en raison de la pandémie de Covid-19.

Toutefois, ce printemps pourrait également être très froid et durer plus longtemps que d’habitude en raison de la situation créée par l’invasion russe en Ukraine. Outre les souffrances et les problèmes humanitaires de la population ukrainienne, l’Europe dans son ensemble pourrait souffrir en termes économiques en raison de la flambée des prix des matières premières et, par conséquent, de la forte augmentation du niveau des prix à la consommation.

La Suisse sera également touchée par cette hausse importante des prix, bien que dans une moindre mesure en raison de la force du franc suisse sur les marchés des changes et, d’autre part, en raison d’une meilleure situation des finances publiques que dans les autres pays européens. Beaucoup dépendra toutefois de la volonté de l’État d’intervenir pour soutenir, d’une part, les petites et moyennes entreprises et, d’autre part, les consommateurs (qu’ils soient travailleurs ou retraités) dont le revenu ne leur permet pas de mener une vie digne dans leur propre pays.

L’empreinte néolibérale de la Suisse aura du mal à faire augmenter les dépenses publiques comme facteur de soutien et de relance économique. Tant la Confédération que de nombreux Cantons ont déjà exprimé la volonté de rééquilibrer leurs finances publiques au cours des prochaines années, après avoir dû enregistrer d’importants déficits en raison des interventions étatiques nécessaires pour contrer les conséquences de la pandémie.

Pourtant, la pandémie de Covid-19 aurait dû montrer l’importance de l’État et des dépenses publiques pour faire face correctement à une telle pandémie, tant sur le plan sanitaire que sur le plan économique et social. Malheureusement, comme ce fut le cas lors de la crise financière globale éclatée en 2008, la plupart des forces politiques sont incapables de tirer les leçons de l’évidence empirique.

En fait, l’évidence empirique montre clairement qu’une augmentation bien calibrée des dépenses publiques, lorsque l’économie privée se porte mal, peut stimuler et soutenir l’économie dans son ensemble, d’autant plus lorsque l’État met en œuvre des mesures axées sur la demande sur le marché des produits. Comme l’expliquait déjà l’économiste polonais Michał Kalecki en 1971, les entreprises peuvent augmenter leurs profits lorsque le secteur public accroît son déficit, c’est-à-dire lorsque l’État s’endette – soit pour relancer l’économie privée, soit pour contribuer au bien commun dans l’intérêt général.

Si ce printemps est froid en termes socio-économiques, la faute n’en revient donc pas à la météo mais aux gouvernements qui ne veulent pas augmenter les dépenses publiques pour des raisons électorales ou idéologiques.

Poutine et le nouvel ordre monétaire international

La décision de Poutine, annoncée il y a environ un mois, selon laquelle les paiements pour les exportations de gaz et de pétrole russes devront être effectués en roubles et non plus en dollars américains, a créé une certaine agitation sur les marchés des devises et sur la scène géopolitique mondiale.

Avec cette décision, Poutine veut faire apprécier le taux de change de la monnaie russe (qui avait baissé de manière considérable à la suite de l’invasion de l’Ukraine) et augmenter les recettes tirées de l’exportation de ces matières premières vers les pays occidentaux, avec lesquels financer les dépenses publiques de l’économie russe, qui va être lourdement frappée par les sanctions liées à la guerre en Ukraine.

À plus long terme, la décision de Poutine pourrait entraîner un changement structurel du régime monétaire international, actuellement basé sur le dollar américain, qui influence l’économie globale depuis cinquante ans. Rappelons que le secrétaire d’État américain de l’époque, John Connally, avait fait remarquer en 1971 aux représentants des autres pays membres du G-10 que «le dollar est notre monnaie mais votre problème». C’est en effet un problème pour tous les pays exportateurs lorsqu’ils reçoivent des États-Unis l’image d’une promesse de paiement en échange d’une série de biens ou de services que ces pays ont vendus aux Américains. Ce faisant, les agents économiques aux États-Unis ne cèdent rien lorsqu’ils importent des produits de l’étranger. En y regardant de plus près, ils ne renoncent pas non plus aux dépôts bancaires libellés en dollars, car tous les dépôts en monnaie nationale ne peuvent se trouver que dans le système bancaire où ils ont été créés – même si des billets en dollars américains peuvent circuler à l’étranger ou si des droits de propriété peuvent être enregistrés à l’étranger concernant des dépôts auprès de banques aux États-Unis.

Pour éviter ce que le célèbre économiste français Jacques Rueff appelait des «déficits sans pleurs» dans la balance des paiements des États-Unis, il faut une réforme structurelle du régime monétaire international. Au lieu d’utiliser une monnaie nationale (comme le dollar américain, l’euro ou le franc suisse), les nations doivent logiquement payer toutes leurs importations dans une monnaie véritablement supranationale, indépendamment du statut «fort» ou «faible» de leur propre monnaie.

Il ne s’agit donc pas de remplacer le dollar américain par la monnaie chinoise ou russe, mais de convenir de l’émission d’une monnaie par une institution monétaire internationale – qui pourrait être la Banque des règlements internationaux à Bâle. Le jour où cette banque émettra de la monnaie et permettra ainsi aux banques centrales nationales de payer et d’être payées pour le commerce international de leurs pays respectifs, un véritable ordre monétaire international sera établi car aucun pays ne pourra vivre au-dessus de ses propres moyens.

Peut-être qu’après cette guerre monétaire, il y aura une paix monétaire internationale…

Le virage écologique est proche

La situation dramatique créée par l’invasion russe en Ukraine et la guerre qui en a résulté a choqué et attristé le monde entier, qui était déjà aux prises avec les effets et les problèmes de la crise du coronavirus. Quelque chose de positif, cependant, pourrait sortir de l’expérience de la pandémie et des énormes tensions géopolitiques au niveau mondial.

En ce qui concerne la pandémie de Covid-19, la leçon que nous pouvons en tirer pour le bien-être de tous les acteurs du système économique dans son ensemble concerne la contribution du télétravail à la conciliation de la vie privée et de la vie professionnelle, ainsi que le fait que le travail à distance réduit considérablement le trafic et donc aussi le stress et la pollution (et les embouteillages) causés par les déplacements quotidiens ou hebdomadaires des personnes qui utilisent la voiture pour se rendre au travail. Il est clair que les personnes qui peuvent travailler à domicile ne doivent pas se lever tôt pour arriver à l’heure au travail et peuvent généralement mieux gérer leurs relations familiales, qu’elles aient des enfants ou des parents à charge. Tout cela devrait réduire le stress et donc le risque de «burn out», qui touche de plus en plus de personnes en Suisse, avec des coûts individuels et sociaux qu’il vaut mieux éviter dans l’intérêt du bien commun ainsi que pour tous les acteurs économiques (à savoir, les ménages, les entreprises et finalement l’État, ne serait-ce qu’en raison de la situation des finances publiques).

Certaines leçons économiques peuvent également être tirées du conflit entre la Russie et l’Ukraine, tant pour les consommateurs que pour les entrepreneurs. Ce conflit et les sanctions imposées par les pays occidentaux à la Russie ont déjà eu un impact économique important au niveau mondial. L’effet le plus immédiat et le plus évident est que tout cela a déjà provoqué une forte augmentation des prix des produits énergétiques de base, avec une flambée marquée du coût de l’essence. Cela affectera aussi progressivement les prix des autres biens de consommation, puisque leur transport jusqu’au point de vente implique généralement un coût lié à l’achat du carburant nécessaire. Ce coût plus élevé pourrait inciter un nombre croissant d’acteurs économiques, qu’il s’agisse d’entreprises ou de consommateurs, à changer de vecteur énergétique, entendez remplacer leurs véhicules à essence par des véhicules électriques, réalisant ainsi un virage écologique.

Les sanctions occidentales visant à bloquer les exportations de pétrole et de gaz naturel en provenance de Russie pourraient également contribuer à ce revirement, dans la mesure où l’augmentation brutale et soudaine des prix de l’énergie qui en résultera incitera de nombreux acteurs économiques à se tourner vers les énergies renouvelables, plus pour des raisons de coût que de sensibilité environnementale.

L’avenir n’est pas rose, mais il pourrait être plus vert…

Des crypto-monnaies privées ou des monnaies numériques de banque centrale?

La guerre entre la Russie et l’Ukraine a probablement accéléré la transition vers l’utilisation de monnaies numériques, entendez des monnaies scripturales basées sur l’utilisation de la cryptographie, afin de préserver sa vie privée et son patrimoine de toute attaque éventuelle des autorités publiques ou d’extorqueurs de toutes sortes.

Il existe deux types de monnaies numériques qui sont en train d’être développées pour différentes raisons dans différents pays. D’une part, il y a ce qu’on appelle les crypto-monnaies, nées en dehors du système bancaire pour éviter les risques inflationnistes causés par l’émission excessive de monnaie par ce système. En effet, depuis l’éclatement de la crise financière globale en 2008, de nombreuses banques centrales ont considérablement augmenté la masse monétaire en raison de leurs «assouplissements monétaires», gonflant ainsi les prix des titres financiers. En outre, même avant cette crise, les banques commerciales et d’investissement en général ont accordé des lignes de crédit pour des montants bien supérieurs aux revenus générés par la production de biens et de services, provoquant ainsi des pressions inflationnistes sur les marchés financiers, qui ont alimenté la bulle de la dette privée éclatée en 2008.

D’autre part, en raison de cette crise financière globale et maintenant aussi des tensions géopolitiques accrues, un nombre croissant de banques centrales s’interrogent sur l’utilité d’émettre des monnaies numériques, grâce auxquelles elles peuvent atteindre divers objectifs de politique économique qui pourraient autrement rester des vœux pieux. Parmi ces objectifs, deux se distinguent: l’efficacité de la politique monétaire et le respect de la transparence fiscale. Dans les pays (comme la Suisse) où la banque centrale impose des taux d’intérêt négatifs, on pense qu’une monnaie numérique émise par la banque centrale peut augmenter considérablement l’efficacité de cette politique monétaire, car les personnes qui ont un compte à la banque centrale seront touchées par cette taxe sur les dépôts et pourront donc décider de dépenser un pourcentage plus élevé de leurs revenus sur le marché des produits, ce qui stimulera l’activité économique grâce à leur consommation accrue sur ce marché. Sur le plan fiscal, une monnaie numérique de banque centrale permettrait à l’autorité fiscale d’éviter la soustraction d’impôts de ceux qui, actuellement, n’indiquent pas tous leurs avoirs bancaires dans la déclaration fiscale qu’ils doivent soumettre à cette autorité.

Il s’agit donc d’une confrontation entre ceux qui veulent plus de liberté devant l’État (et qui soutiennent donc les crypto-monnaies) et ceux qui considèrent que l’État est un acteur important (et qui soutiennent donc l’émission de monnaies numériques de banque centrale). La question cruciale n’est pas nouvelle: faut-il plus d’État ou moins d’État?

La pandémie n’est pas terminée, mais l’État se retire

Les décisions annoncées il y a un mois par le Conseil fédéral concernant l’abandon d’une grande partie des mesures de protection contre la pandémie de coronavirus en ont surpris plus d’un, tant au niveau du calendrier que de la portée de ces mesures.

Jusqu’à quelques jours auparavant, les autorités fédérales avaient en effet incité la population, et en particulier les personnes à risque, à se faire vacciner pour la troisième fois, compte tenu également du fait que dans les pays voisins, principalement en Italie, les restrictions pour les personnes non vaccinées imposent des contraintes importantes tant aux individus qui travaillent qu’à ceux qui utilisent les transports publics.

La décision du gouvernement fédéral d’abolir (du jour au lendemain) l’obligation pour les personnes souhaitant entrer dans des lieux publics de présenter leur certificat de vaccination, ainsi que l’obligation de porter un masque dans ces lieux et dans les magasins de toutes sortes, a sans doute soulagé de très nombreux commerçants ainsi que les propriétaires des entreprises qui espèrent ainsi augmenter leur chiffre d’affaires et donc aussi leurs profits à court terme.

Ce sont peut-être ces objectifs qui ont incité le Conseil fédéral à décider le «Freedom Day» de manière aussi abrupte. Si tel était le cas, les intérêts économiques auraient devancé les intérêts sanitaires (et ce ne serait pas la première fois en ces deux années de pandémie), adoptant une vision de court terme dans la mesure où celle-ci ignore les risques et les coûts exorbitants encourus si la pandémie devait reprendre de l’ampleur suite à l’abandon des principales mesures sanitaires, décidé le 16 février au niveau fédéral.

Il est également surprenant que le jour même où le Conseil fédéral a décidé de supprimer l’obligation d’avoir un certificat de vaccination et un masque pour entrer dans les lieux publics et les commerces, on ait annoncé que les comptes publics de la Confédération pour l’année écoulée présentaient un déficit d’environ 12 milliards de francs (le double de ce qui avait été budgété par les autorités fédérales).

Si l’on fait le calcul, on peut donc supposer que l’abandon soudain de presque toutes les mesures de protection contre le Covid-19 décidé par le Conseil fédéral le 16 février est le résultat de deux objectifs non déclarés mais convergents: d’une part, réduire rapidement le déficit des comptes publics de la Confédération, afin d’éviter que l’État n’augmente son endettement (compte tenu de la volonté de la majorité politique d’éviter toute augmentation de la charge fiscale des contribuables aisés, dont une partie a largement bénéficié des choix de politique économique mis en œuvre depuis le déclenchement de la crise de 2008 au niveau global); d’autre part, l’objectif de laisser le «libre marché» dicter sa loi apparaît clairement, même si cela peut nuire gravement à la santé de nombreuses personnes (qui sont aussi des consommateurs et des contribuables, de manière générale).

En clair, nous en revenons au dogme du «moins d’État et plus de marché», qui (comme nous l’avons vu depuis longtemps) ignore le bien commun.

L’économie suspendue au fil de l’hélicoptère monétaire

Le père du monétarisme, Milton Friedman, doit se retourner dans sa tombe car ses disciples assis dans les fauteuils des banques centrales continuent d’injecter, bien qu’avec des volumes considérablement décroissants, d’énormes quantités d’argent dans le système économique, se berçant d’illusions en pensant qu’ils relancent l’économie grâce à l’«hélicoptère monétaire», que Friedman considérait comme le principal facteur de l’inflation observée à la fin des «trente glorieuses» années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. 

Il ne fait aucun doute que la quantité de monnaie émise par le système bancaire (entendez par toutes les banques, et pas seulement par la banque centrale) depuis 2008 – c’est-à-dire depuis que la crise financière globale a éclaté – a provoqué d’importantes pressions inflationnistes, même si peu d’économistes les avaient remarquées avant les derniers mois de 2021. En fait, les augmentations des prix à la consommation observées dans plusieurs pays au cours des derniers mois peuvent être attribuées à l’interruption de la production et de la vente de biens et de services due à la pandémie de Covid-19, plutôt qu’aux politiques monétaires ultra-expansionnistes que les banques centrales poursuivent depuis 13 ans dans une vaine tentative de relancer l’activité économique en injectant continuellement des liquidités dans le secteur bancaire – dont très peu «coule» dans l’économie réelle.

Il est important de distinguer le bon grain de l’ivraie, à savoir, comprendre que les banques centrales sont responsables de la spirale inflationniste des prix des titres financiers ainsi que de la surchauffe des prix sur le marché immobilier (notamment en Suisse), car une grande partie des liquidités qu’elles ont émises au fil des ans a conduit de nombreuses banques à orienter leurs activités de spéculation et de prêt vers ces marchés. En réalité, les banques centrales ne sont aucunement responsables de la récente hausse des prix à la consommation, car ni l’augmentation de la demande ni, surtout, la réduction de l’offre de biens et de services ne peuvent être attribuées à l’intervention des autorités monétaires.

Cela rend problématique l’augmentation prévue des taux d’intérêt directeurs – entendez les taux d’intérêt sur le marché interbancaire – annoncée par la banque centrale américaine à la fin du mois passé, qui a déjà provoqué le chaos (et la panique pour de nombreux petits investisseurs) sur les marchés financiers de l’économie globale.

L’annonce de la Réserve fédérale selon laquelle une hausse des taux d’intérêt sera bientôt nécessaire pour réduire les pressions inflationnistes aux États-Unis est incorrecte, car les récentes augmentations des prix à la consommation ne sont pas le résultat des choix de politique monétaire. En fait, si ces taux venaient à augmenter en quelques mois, cela pourrait ralentir significativement l’activité économique aux États-Unis en raison d’une baisse des investissements productifs et des exportations américaines.

L’hélicoptère monétaire est désormais sans pilote et il convient d’attacher les ceintures de sécurité!