Le bilan après 5 années de taux négatifs

Cela fait cinq années que la Banque nationale suisse (BNS) pratique une politique des taux d’intérêt négatifs. Son objectif reste celui de réduire l’attractivité du franc suisse sur le marché des changes afin, d’une part, d’atténuer les difficultés des entreprises suisses qui exportent leurs produits et, d’autre part, amener les entreprises à investir davantage suite à la baisse des taux d’intérêt que les banques exigent pour leur ouvrir des lignes de crédit.

Cinq années après l’introduction des taux d’intérêt négatifs en Suisse, le bilan qu’il est possible de faire est clairement décevant: le taux de change du franc suisse continue d’être trop fort pour bien des petites ou moyennes entreprises orientées à l’exportation, ainsi que pour nombre d’autres entreprises qui sur le marché suisse sont confrontées à la concurrence des produits importés ou achetés à l’étranger par les consommateurs helvétiques.

Il y a également deux effets problématiques des taux d’intérêt négatifs en ce qui concerne la stabilité financière de l’économie suisse. D’un côté, cette stratégie de politique monétaire est le facteur principal de la surchauffe des prix sur le marché immobilier helvétique – où l’on observe depuis bien des années une augmentation des prix immobiliers nettement plus élevée que celle des prix à la consommation et celle du revenu national. Si l’on continue de cette manière, à moyen terme il est possible d’observer l’éclatement d’une nouvelle crise immobilière en Suisse, qui serait alors bien pire que celle éclatée à la fin des années 1980.

D’un autre côté, la politique des taux d’intérêt négatifs mise en œuvre par la BNS comporte une augmentation évidente des risques financiers pour les caisses de pension, qui cherchent des rendements à même de remplacer ceux autrefois dégagés par les marchés financiers – se dirigeant ainsi de plus en plus vers le marché immobilier, contribuant par là à en surchauffer davantage les prix.

Au lieu de continuer à imposer un médicament inefficace (entendez les taux d’intérêt négatifs), la BNS devrait soutenir l’introduction d’une micro-taxe sur les achats de francs suisses sur le marché des devises. De cette manière, il serait possible de réduire la force du franc sur ledit marché, sans augmenter la fragilité financière du secteur bancaire, qui est de plus en plus exposé à des risques incalculables mais problématiques sur le marché immobilier helvétique. Cela serait aussi l’occasion de faire payer les coûts du franc fort aux sujets économiques qui en sont à l’origine (à savoir, les institutions financières qui achètent des francs suisses sur le marché des changes), au lieu de prélever une taxe sur les dépôts bancaires des personnes qui ne sont aucunement responsables de l’appréciation du franc suisse depuis l’éclatement de la crise financière globale en 2008.

Une fois de plus, toutefois, la Suisse est « forte avec les faibles et faible avec les forts », notamment avec les grandes banques qui ont désormais oublié leur lien avec le territoire national.

Politique monétaire et risques climatiques: que fait la BNS?

Durant l’apéritif traditionnel de fin d’année avec les acteurs financiers, le mois passé, l’un des membres de la Banque nationale suisse (BNS) a souligné justement que, pour accomplir son mandat, une banque centrale doit comprendre de quelle manière les risques climatiques influencent l’évolution de l’économie et des marchés financiers, affectant ainsi la stabilité des prix et la stabilité financière.

En effet, il y a plusieurs risques financiers liés aux changements climatiques que l’ensemble du système bancaire doit considérer correctement. Ces risques peuvent être divisés en deux catégories:

  • d’un côté, il existe des risques physiques (comme ceux induits par une catastrophe naturelle) qui engendrent des pertes d’output et d’emploi, ralentissant l’activité et le développement économiques avec de potentielles retombées négatives sur le commerce international;
  • de l’autre côté, il y a des risques de transition vers un système économique favorable à l’environnement, qui comportent des coûts induits par l’adoption de réglementations et de politiques économiques visant la décarbonisation de l’économie (comme la taxe sur le CO2).

L’ensemble de ces risques ne peut pas être évalué avant que ceux-ci s’avèrent, même si les institutions financières prétendent le contraire, utilisant des modèles mathématiques qui ne peuvent pas représenter la complexité du fonctionnement (ordonné ou désordonné) du système économique dans son ensemble.

La prise de conscience de l’importance pour les banques centrales de considérer les risques liés aux changements climatiques est en train d’augmenter dans les économies occidentales. Même la BNS et l’autorité fédérale de surveillance des marchés financiers (FINMA) ont adhéré – au mois d’avril 2019 – au Réseau des banques centrales et des superviseurs pour le verdissement du système financier (NGFS).

Néanmoins, ce qui manque à la BNS, en l’état, c’est la volonté d’influencer le comportement des banques et des autres institutions financières à l’échelle nationale pour la transition vers un système économique favorable à l’environnement: lors de l’apéritif de fin d’année avec les acteurs de la place financière helvétique, la BNS a rappelé que sa stratégie de placement consiste à «rester neutre vis-à-vis du marché». En effet, dans la gestion de son propre portefeuille, la BNS ne fait que suivre les indices boursiers, évitant d’influencer l’évolution des marchés financiers par le biais de ses opérations d’achat et vente de titres, ignorant le fait que le portefeuille de la BNS est l’un des plus importants au monde. Si elle le voulait, en fait, la BNS pourrait vendre les titres des entreprises qui nuisent d’une manière ou d’une autre à l’environnement et pourrait acheter les titres des entreprises dont les activités sont favorables à l’environnement, induisant les banques et les institutions financières non-bancaires à en faire de même, au vu de l’évolution des prix (relatifs) en bourse.

À l’instar de son interventionnisme après l’éclatement de la crise financière globale, la BNS devrait se montrer aussi active et innovante par rapport à la crise climatique qui approche à grande vitesse.

La prochaine crise financière est proche

Les signaux de la prochaine crise financière sont toujours plus clairs et évidents aux États-Unis (déjà au centre de la crise globale éclatée en 2008). Si à cette époque là les hypothèques « subprime » devenues inexigibles ont été l’élément déclencheur du tsunami financier dans le monde entier, maintenant cela pourrait être les prêts aux entreprises insolvables à déclencher la prochaine crise.

Les acteurs sur les marchés financiers, à commencer par les banques « trop grandes pour faire faillite » – suivies par les investisseurs institutionnels à l’instar des caisses de pension – continuent en effet à prêter de l’argent aux entreprises américaines déjà surendettées, leur octroyant des crédits à taux d’intérêt variable, à l’image des prêts hypothécaires « subprime ». En l’état, il y a environ 1500 milliards de dollars américains de crédits de ce type, dont la plupart a été donnée à des conditions qui imposent moins de contraintes aux débiteurs, donc aussi avec moins de garanties pour les bailleurs de fonds. Cela signifie que si le débiteur n’est pas en mesure de repayer sa dette, ses créanciers perdent toute leur mise.

Les problèmes pour la finance globalisée ne terminent pas là, vu que, de plus en plus, ces prêts à des entreprises déjà surendettées sont « titrisés », à savoir, insérés dans des boîtes noires où autrefois on insérait les hypothèques « subprime », pour ensuite vendre des tranches de ces boîtes aux épargnants dans le monde entier, ignorant ce qu’ils achètent et les risques qu’ils assument de cette manière.

Aux États-Unis, selon une enquête récente, 80 pour cent de ces titres se trouvent dans le portefeuille de trois gros acteurs de la finance américaine (Wells Fargo, JPMorgan et Citibank). Le reste se trouve, pour deux tiers, dans le portefeuille des institutions financières non-bancaires, pour lesquelles il existe encore moins d’exigences de liquidité et de fonds propres que pour les banques.

Les autorités de réglementation des marchés financiers ne vont sans doute pas imposer davantage de rigueur sur ces marchés, au vu de leur bienveillance, qui a augmenté visiblement suite à l’élection de Donald Trump à la présidence américaine.

Les États-Unis, toutefois, pourraient être à nouveau au centre de la prochaine crise systémique, lorsque l’économie américaine entrera en récession, comme le laisse entrevoir déjà l’inversion de la courbe des taux d’intérêt américains.

Evidemment, aucune partie prenante ne bougera pour éviter l’éclatement de la prochaine crise financière : les principaux acteurs sur les marchés financiers s’estiment rusés et capables de faire reposer sur le dos de quelqu’un d’autre les risques et les coûts d’une telle crise, tandis que les autorités de surveillance et de réglementation des marchés financiers dorment sur leurs deux oreilles. La crise, toutefois, sera un cauchemar pour tout le monde et le réveil sera dramatique.

L’Union européenne est en récession démocratique

Dix ans après l’éclatement de la crise dans la zone euro, l’Allemagne est en récession économique. Cela n’est pas surprenant, au vu des politiques d’austérité qui frappent aussi l’économie allemande – qui les avait imposées à l’ensemble de l’Euroland. Un nombre croissant de politicien.ne.s allemand.e.s semble désormais vouloir abandonner la politique du « schwarze Null » visant l’équilibre budgétaire, afin de relancer l’activité économique par une augmentation des dépenses publiques pour stimuler la croissance du Produit intérieur brut (PIB) – l’indicateur principal, voire unique, que la majorité des politicien.ne.s et des économistes considère pour savoir si un pays se porte bien ou mal sur le plan économique.

En fait, déjà bien des années avant l’éclatement de la crise de la zone euro, l’Union européenne (UE) est entrée en récession démocratique. L’introduction de l’euro ainsi que les politiques économiques néo-libérales mises en œuvre dès les années 1990 ont induit une perte de bien-être économique pour une partie importante de la population européenne. La crise éclatée dans la zone euro a fait augmenter visiblement le nombre de personnes en difficulté financière, mais n’est pas la cause essentielle de cette situation. Le « péché originel » se trouve dans l’idéologie du « libre marché » en tant que source de la croissance et du bien-être économique. Cette idéologie a paupérisé un nombre croissant de personnes à travers l’UE (et bien au-delà), péjorant aussi l’environnement et réduisant de manière pernicieuse les démocraties du Vieux continent, où les populistes et les « souverainistes » agitent les foules pour des raisons électorales.

Pour contrer ces dérives et renverser la vapeur, il faut un « Green New Deal » que les pays membres de l’Euroland doivent mettre en œuvre afin de remettre sur pied la démocratie dans l’UE. La priorité ne doit pas être l’équilibre budgétaire du secteur public ni la croissance du PIB : il faut assurer avant tout une existence digne à toute personne, offrant les services publics dont chacun a besoin pour faire partie de la société. Seulement de cette manière il sera possible de soutenir la croissance économique mesurée par le PIB, atteignant à long terme l’équilibre budgétaire en tant que conséquence (plutôt que comme prérequis) des choix de politique économique.

L’UE ne peut pas se permettre de s’effondrer, parce qu’elle tire ses origines de la volonté d’éviter une nouvelle guerre mondiale. Les politicien.ne.s allemand.e.s – entre autres – doivent en être conscient.e.s, avant que cela soit trop tard.

L’Allemagne doit remercier la BCE

Les politicien.ne.s et la population en Allemagne, ainsi qu’une grande partie de la presse, n’arrêtent pas de critiquer la Banque centrale européenne (BCE), parce qu’elle continue de mettre en œuvre sa propre politique monétaire ultra-expansive, au détriment des épargnants allemands et d’autres pays européens, qui doivent supporter les intérêts négatifs sur leurs dépôts bancaires ainsi que les rendements négatifs des titres de la dette publique.

En fait, si la BCE doit continuer à adopter une telle politique monétaire, c’est à cause de l’attitude de l’Allemagne, qui a imposé des politiques d’austérité draconienne aux pays membres de l’Euroland qui souffrent le plus de la crise systémique éclatée dans la zone euro il y a désormais dix années, lorsque le nouveau gouvernement élu en Grèce révéla que la situation des finances publiques était bien pire de ce qu’on avait laissé entendre auparavant.

La politique monétaire de la BCE, en effet, cherche principalement à contraster les effets récessifs qui sont induits par les politiques d’austérité, à travers des interventions considérées comme étant « non-conventionnelles » par celles et ceux qui ont une vision néo-libérale de la politique économique.

À vrai dire, en réalité, l’expansion monétaire de la BCE favorise la classe supérieure et n’aide pas la classe moyenne de la population en Allemagne (comme ailleurs dans la zone euro). Les riches profitent des effets que la politique monétaire de la BCE engendre, dans la mesure où elle augmente les prix des actifs financiers et ceux des terrains et des immeubles dont sont propriétaires les personnes nanties – dont la richesse augmente alors sans aucun mérite ni fondement dans l’activité économique.

La classe moyenne, par contre, subit les effets négatifs des politiques d’austérité, qui ont baissé la qualité ou le volume des services publics offerts à la population, suite à la diminution des dépenses publiques imposée par la classe dominante en Allemagne (comme ailleurs). Cela comporte aussi une réduction du niveau d’emploi dans le secteur public, qui tôt ou tard induit aussi une augmentation du chômage dans l’économie privée, vu que de nombreuses entreprises ont plus de peine à écouler leurs biens et services suite à la réduction des dépenses publiques.

Si les politicien.ne.s et la population en Allemagne veulent mettre fin à la politique monétaire ultra-expansive de la BCE, elles ne doivent faire rien d’autre qu’accepter l’augmentation des dépenses publiques, dans leur propre pays et a fortiori dans les pays le plus lourdement frappés par la crise de la zone euro. Cela permettra de relancer et soutenir l’économie de ces pays, augmentant aussi le niveau d’emploi et les salaires, avec des répercussions positives sur les recettes fiscales engrangées par l’État (qui pourra ainsi rembourser les dettes accumulées pour relancer l’ensemble de l’économie).

La prochaine crise de la zone euro lui sera fatale

À la fin du mois d’octobre, Mario Draghi laissera la présidence de la Banque centrale européenne (BCE) à Christine Lagarde, qui vient de quitter ses fonctions de directrice du Fonds monétaire international (FMI) à Washington pour rentrer en Europe.

Ce changement de présidence à la BCE, qui intervient à une période problématique pour l’ensemble de l’Union européenne (pas seulement pour la zone euro), ne laisse rien présager de bon à long terme pour cette Union (et dès lors pour l’économie suisse). Si Mario Draghi a été celui qui a sauvé la zone euro de sa propre autodestruction, lorsqu’il affirma (en juillet 2012) que la BCE aurait fait «tout ce qu’il faut pour préserver l’euro», afin que le secteur bancaire de la zone euro n’implose pas suite à sa propre crise systémique, il est vraisemblable que Christine Lagarde aura une approche de politique monétaire plus dogmatique et conservatrice.

En effet, même s’il est erroné de considérer que Draghi est un économiste keynésien, vu qu’il n’a rien de tel en tant que banquier central ignorant l’impact de ses propres choix sur le niveau d’emploi ainsi que sur la répartition du revenu et de la richesse à travers la zone euro, il a au moins essayé de sauver le «grand malade» de l’économie mondiale, à savoir la zone euro – qui est loin de représenter une «zone monétaire optimale» comme l’avait théorisée Robert Mundell au début des années 1960, où les personnes au chômage dans une partie de cette zone se déplacent et trouvent du travail dans une autre région de celle-ci. Les interventions non-conventionnelles de la BCE de Draghi, en effet, ont permis à la zone euro de survivre, injectant des volumes exorbitants de liquidités dans le circuit financier à des taux d’intérêt proches de zéro, sans jamais induire les États-membres de la zone euro à en tirer profit par des mesures de relance keynésienne – à savoir, à travers une forte augmentation des dépenses publiques dont l’ensemble de la zone euro a grandement besoin et qui pourrait être mise en œuvre «à coût zéro» en ce qui concerne les intérêts à payer sur la nouvelle dette publique de plusieurs nations – parmi lesquelles l’Allemagne figure en tête du peloton car le rendement de ses obligations publiques est désormais négatif (à l’instar des obligations de la Confédération suisse).

Christine Lagarde – qui n’est pas économiste, vu qu’elle a étudié le droit pour devenir avocate, avant d’arriver au FMI – a déjà montré d’être un «faucon» en politique économique depuis qu’elle dirige le FMI. Par son adhésion absolue au «consensus de Washington», en effet, Lagarde a fait table rase de toute empreinte keynésienne qui encore pouvait exister au sein du FMI, pour imposer de manière autoritaire des mesures d’austérité aux pays – parmi lesquels on se souviendra de la Grèce au début de cette décennie – se trouvant dans une situation de crise économique aiguë et dramatique.

Le premier novembre, lorsque Draghi laissera sa place à Lagarde, c’est la fête de la Toussaint. Le jour suivant, par contre, ce sera la fête des morts et cela ne laisse augurer rien de bon pour la zone euro…

Les conséquences économiques du “souverainisme”

Il y a 100 ans – quelques mois après la signature du Traité de Versailles, par lequel les pays ayant gagné la Première guerre mondiale imposaient à l’Allemagne le paiement d’une somme exorbitante en tant que réparation des dommages provoqués par cette guerre – John Maynard Keynes publia un ouvrage intitulé Les conséquences économiques de la paix, dans lequel il prédisait que les réparations économiques imposées à l’Allemagne auraient contribué à déclencher une Deuxième guerre mondiale – comme cela s’avéra vingt années après.

La relance industrielle mise en œuvre en Allemagne pour payer ces réparations (qui, en très grande partie, ne furent jamais payées) a permis à ce pays de mettre sur pied une industrie de guerre – comme Keynes l’avait prédit en 1919 – sans résoudre les problèmes d’ordre socio-économique de cette époque-là et créant ainsi les conditions pour le déclenchement de la Deuxième guerre mondiale. Comme écrivait Keynes en critiquant le Traité de Versailles, « les problèmes les plus graves [à résoudre] n’étaient pas d’ordre politique ou liés au territoire, mais d’ordre financier et économique ». Cela signifie qu’en réalité « les dangers de l’avenir ne résident pas dans les frontières et la souveraineté, mais dans la nourriture, le charbon et les transports ».

La clairvoyance de Keynes est encore actuelle de nos jours, pour le monde entier et surtout pour les pays de l’Union européenne, en crise profonde depuis dix ans. On ne peut pas résoudre les problèmes engendrés par cette crise en adoptant une vision « souverainiste », comme l’ont fait bien des politicien.ne.s dans les pays occidentaux. De surcroît, il n’est pas possible de relancer l’économie européenne par des politiques d’austérité et l’exigence de rembourser la totalité des dettes extérieures des pays se trouvant en énorme difficulté depuis longtemps – comme la Grèce durant ces dix dernières années.

Pour relancer et soutenir l’économie européenne, qui se trouve dans une crise profonde aussi sur le plan institutionnel, la solution ne peut pas être trouvée dans les frontières et la souveraineté, mais il faut promouvoir le développement économique et l’inclusion sociale des personnes n’ayant ni un travail ni un revenu nécessaire pour mener une existence digne.

Dans le sillage de la pensée de J.M. Keynes, le secteur public (à tous les niveaux de gouvernement) doit mettre en place une politique économique qui réponde correctement aux problèmes les plus graves de la société contemporaine, notamment la pauvreté et la précarité dans laquelle se trouve la majorité de la population tant au niveau national qu’au plan mondial.

Si les politicien.ne.s qui sont au pouvoir en Europe et dans le reste du monde souhaitent éviter l’éclatement d’une Troisième guerre mondiale, il faut abandonner le néo-libéralisme qui dicte les choix publics et privés dans le monde occidental (et au-delà), au vu du fait que la doctrine néo-libérale a amené à la crise systémique globale éclatée en 2008 et, depuis, n’a pas été en mesure de s’en sortir de manière soutenable pour la population et pour notre planète tout à la fois.

Les banques centrales contribuent à l’instabilité financière

Onze années après la mise en faillite de Lehman Brothers (le 15 septembre 2008), la pensée dominante sur le plan académique continue à prétendre que la crise éclatée à cette époque-là n’a été qu’une conséquence malheureuse d’une série d’erreurs que bien des institutions financières ont faites, alors que l’on pouvait déjà savoir que les crédits «subprime» étaient problématiques pour l’ensemble du système financier.

Avec l’accord tacite des banques centrales – qui jusqu’au 15 septembre 2008 avaient fermé les yeux sur ce qui était en train de se passer dans la finance de marché, se contentant d’observer la stabilité des prix à la consommation (erronément assimilée à l’absence d’inflation) –, les institutions financières (surtout les banques «too big to fail») ont profité de plus en plus, durant quelque trente années, de la possibilité de jouer au «grand casino» de la finance globalisée, spéculant de manière déconsidérée sur une série d’instruments financiers toujours plus opaques, complexes et risqués.

Au-delà des autorités de surveillance des marchés financiers dont les yeux étaient aussi fermés par la croyance aveugle dans l’autorégulation des marchés, les banques centrales ont contribué à faire enfler des bulles du crédit au niveau global, prétendant que la politique monétaire ne doit pas avoir l’objectif d’assurer la stabilité financière (en plus de l’objectif d’assurer la stabilité des prix à la consommation).

Durant ces onze années, les banques centrales ont péjoré la situation, avec des interventions ultra-expansives qui ont eu pour effet principal (voire unique) l’augmentation de la richesse financière au sommet de la pyramide sociale. La presque totalité de la «liquidité» que les autorités monétaires ont émise dans le système bancaire a en effet ruisselé sur les marchés financiers, faisant augmenter de manière démesurée les prix des actifs financiers – sans aucun fondement dans l’économie «réelle».

La politique monétaire est trop importante pour être laissée aux mains des banquiers centraux. Or, la confier aux politicien.ne.s n’est pas une solution. Il faut mettre en œuvre une réforme monétaire-structurelle qui rétablisse l’ordre sur le plan macroéconomique.

La prochaine crise financière pourrait naître de Facebook

Facebook n’est plus seulement une plate-forme de partage de matériel audio-visuel et de messages de toute sorte pour ses 2,6 milliards d’utilisateurs à travers le monde entier. À partir de l’année prochaine, les paiements des agents économiques pourront être effectués en libra, une cryptomonnaie globale que l’association Libra (établie à Genève) gérera sans devoir faire appel à un compte bancaire pour payer ou recevoir une quelconque somme d’argent d’un bout à l’autre du monde.

L’entrée de Facebook sur le marché des systèmes de paiement ne surprend aucunement, au vu des milliers de cryptomonnaies existant actuellement dont la plus fameuse est le bitcoin. Or, contrairement au bitcoin (qui ne dispose d’aucune garantie financière sous-jacente), libra est censée avoir une couverture financière dans la mesure où elle sera établie à partir d’un panier de monnaies nationales et d’obligations gouvernementales émises par des pays considérés comme étant «fiables» par celles et ceux qui devront gérer «l’émission» de libra.

Si ce panier d’actifs financiers peut être suffisant pour réduire la volatilité des taux de change de libra (évitant ainsi les énormes fluctuations de change observées pour le bitcoin), cela ne suffira pas lors d’une ruée bancaire pour convertir les libra en monnaies nationales et rentrer de cette manière dans le système des paiements au sommet duquel l’on trouve une banque centrale.

L’association Libra (qui exige le versement de 10 millions de dollars pour en faire partie) ou n’importe quel autre acteur dans l’économie privée ne pourra jamais avoir la liquidité nécessaire pour satisfaire la demande de conversion en monnaies nationales de toutes les libra dont les sujets économiques voudront se débarasser en cas de craintes (fondées ou infondées) sur l’acceptabilité de cette cryptomonnaie globale.

Dans ce cas, les banques centrales sollicitées à intervenir pour éviter une crise financière systémique seront encore plus impuissantes qu’elles l’ont été ces dernières années, suite à l’éclatement de la crise financière globale en 2008. Étant donné que la création de libra aura lieu au-delà du système bancaire, le mécanisme de transmission des choix de politique monétaire atteindra très difficilement l’association Libra – entendez l’épicentre de la crise d’illiquidité qui se répandrait très rapidement dans l’ensemble de l’économie globale.

Les politiques d’«assouplissement monétaire» que les principales banques centrales ont mises en œuvre durant cette décennie (avec des résultats très modestes) ne pourront rien faire pour pallier les problèmes engendrés d’une crise de la libra. Il en ira de même pour les taux d’intérêt négatifs que quelques banques centrales ont introduits avec le vain espoir de relancer l’activité économique. Ces instruments «non-conventionnels» de la politique monétaire seront absolument inutiles pour limiter les dommages d’ordre macroéconomique provoqués par une crise d’illiquidité de la libra.

Les banques ont certainement été à l’origine de la crise financière globale éclatée il y a onze années, mais pour éviter la prochaine crise systémique il n’est pas possible de s’en passer…

Réduire l’âge minimum de la retraite est utile et possible

Le peuple suisse devra bientôt voter sur le relèvement à 65 ans de l’âge de la retraite pour les femmes, sous prétexte que sinon il ne sera pas possible de résoudre le problème du financement de l’AVS. Continuant sur cette trajectoire, par la suite il faudra augmenter l’âge de la retraite pour les hommes, étant donné l’augmentation de l’espérance de vie de la population résidente en Suisse, grâce aux progrès dans le domaine des « sciences de la vie ».

Sans nier ces progrès – induits par la maximisation du profit des principaux acteurs dans ce domaine –, il faut en réalité réduire l’âge minimum de la retraite des travailleuses et des travailleurs dépendants, considérant la question d’un point de vue macroéconomique.

Si l’on considère le fonctionnement de l’économie dans son ensemble, il est possible de comprendre que le progrès technique permettrait à la population active de travailler moins longtemps – tant durant une journée de travail que durant toute sa vie professionnelle. L’augmentation de la productivité induite par le progrès technique permet en effet à toute personne active de produire davantage. Selon la théorie économique dominante, cela devrait aller de pair avec une augmentation des salaires proportionnelle à l’augmentation de la productivité du travail. En fait, la plupart de la force de travail ne bénéficie aucunement d’une augmentation salariale, vu que ce sont les entreprises qui bénéficient du progrès technique par une augmentation de la part des profits dans le revenu national.

La réforme du financement de l’AVS doit dès lors s’appuyer davantage sur les profits et surtout sur les bénéfices que les entreprises n’investissent pas de manière productive, car ils sont placés sur les marchés financiers à partir desquels rien ne « ruisselle » dans l’économie « réelle ». Les entreprises qui décident de profiter de la quatrième révolution industrielle, remplaçant une partie croissante de la force de travail par l’intelligence artificielle, ne pourront ainsi pas se soustraire au financement de l’AVS. Ce financement sera aussi nourri par les cotisations sociales des jeunes qui trouveront une place de travail grâce à la diminution de l’âge minimum de la retraite en Suisse. Le premier pilier des assurances sociales sera ainsi plus solide et résilient à la digitalisation des activités économiques.