On avance par inertie mais lentement on s’enfonce

Vingt années se sont écoulées depuis les attentats aux tours jumelles de New York, qui ont choqué le monde entier par leur brutalité et par l’ampleur de ce massacre de personnes innocentes, qui étaient au mauvais endroit au mauvais moment. Les autorités politiques, ainsi que bien d’autres parties prenantes, surtout dans le domaine de la haute finance, ont appris très peu, voire rien du tout, de ces événements dramatiques. Ces acteurs continuent à considérer avant tout leurs propres intérêts de très court terme, comme si rien d’autre n’était important au-delà de l’enrichissement personnel, même lorsque cela nuit au bien commun.

La pandémie du Covid-19 est le dernier exemple en date de cet égoïsme nuisible, qui s’est répandu en Suisse comme dans les autres pays soi-disant «avancés» sur le plan économique, mais qui en réalité sont restés assez primitifs sur ce plan, vu que la «loi de la jungle» domine, sans que l’État intervienne pour empêcher les dégâts sociaux désormais visibles par toutes les personnes capables de discernement.

Un État responsable et visant le bien commun se serait comporté différemment de ce qui a été fait dans les pays «développés». L’État, en fait, devrait s’occuper de ses propres citoyens, contribuant à faire en sorte que leur propre santé (physique et mentale) soit la meilleure possible dans tous les cas, surtout dans les pays (comme en Suisse) où il y a les ressources financières nécessaires pour garantir à l’ensemble de la population un niveau de vie satisfaisant et digne d’un pays «avancé» sur le plan économique.

Au lieu de se soucier de l’équilibre des finances publiques, comme le font bien des politicien.ne.s aussi en Suisse, les autorités gouvernementales devraient être amenées à résoudre les problèmes sanitaires, ainsi que ceux concernant l’emploi, des personnes se trouvant en difficulté – à cause de leurs propres choix ou indépendamment de leurs actions. L’argent doit servir pour vivre bien tous ensemble, parce que nous ne sommes plus à l’époque des cavernes, lorsque peut-être certain.e.s croyaient que chacun devait s’occuper seulement de soi-même et se protéger des autres êtres vivants, suivant la loi de la jungle illustrée par les films de Tarzan.

En réalité, même Tarzan ne fut pas laissé pour compte, vu que des animaux avaient pris soin de lui, montrant ainsi l’importance de la collectivité pour chacun de ses membres et notamment pour les plus faibles ou démunis – peu importe qu’il s’agisse de nouveau-nés, jeunes, adultes ou personnes âgées.

Certes, l’image reflétée par beaucoup de personnages politiques n’est pas enthousiasmante, ni exemplaire en ce qui concerne leur comportement personnel. Toutefois, chacun doit comprendre qu’il est dans son propre intérêt de contribuer au bien commun, parce qu’il s’agit de la seule manière d’éviter des massacres comme celui des tours jumelles en 2001 et les conséquences socio-économiques des pandémies comme celle du Covid-19.

La pandémie accroît les inégalités

L’été va bientôt se terminer, tandis que la pandémie ne va pas disparaître, même après la diminution du nombre de personnes infectées suite à la campagne de vaccination dont l’impact a récemment baissé, notamment en ce qui concerne la population désormais sceptique à cet égard et fâchée par les restrictions à la liberté individuelle imposées par les autorités politiques – souvent de manière cacophonique et parfois aussi contradictoire dans le temps ou dans l’espace d’un petit pays comme la Suisse.

Les dégâts socio-économiques de cette pandémie sont en partie déjà clairement visibles, même si rien, en l’état, n’a été fait pour réparer ces dégâts sur le plan tant individuel que collectif. Même s’il est vrai que le coronavirus ne fait pas de distinctions entre les riches et les pauvres, la réalité des faits montre que le Covid-19 est en train d’exacerber les inégalités, nourrissant ainsi de nouveaux conflits sociaux suite aux difficultés accrues au niveau économique – aussi bien en Suisse que dans les autres pays soi-disant «avancés» sur le plan économique.

Il est clair, désormais, que la pandémie a amené un nombre croissant d’entreprises à faire des choix visant à réduire leurs coûts de production (voire aussi les risques liés à la pandémie) qui ont réduit le niveau d’emploi en Suisse. Suite à la digitalisation des activités économiques et au travail à distance, bien des catégories de personnes qui travaillent ont été déboussolées par la «plateformisation» de l’économie, entendez par le travail «sur demande» qui est effectué à travers des plateformes informatiques basées sur les technologies digitales. Par exemple, il s’agit des applications de livraison de repas (UberEats, Smood, Just Eat) ainsi que le service de courses (Uber) offrant des prix inférieurs aux taxis traditionnels, aussi parce que, souvent, ces applications évitent aux employeurs de devoir payer les cotisations sociales habituelles.

La pandémie a ainsi augmenté de manière considérable les difficultés d’un nombre important de personnes sur le marché du travail. Une étude récente du Centre de recherche conjoncturelle de l’École polytechnique fédérale de Zurich montre que les inégalités ont augmenté en Suisse suite à la pandémie. Les personnes les plus démunies, entendez celles dont le revenu mensuel est inférieur à 4000 francs, ont dû réduire passablement leurs dépenses de consommation et augmenter leur endettement suite à cette pandémie. La classe moyenne, par contre, n’a pas été aussi durement frappée par la pandémie, parce que face à la réduction de sa consommation elle a augmenté d’environ 20 pour cent son épargne – qui tôt ou tard pourrait être dépensée sur le marché des produits et qui, en tout cas, représente une réserve de valeur disponible en cas de besoin.

Il n’est pas possible de savoir quand la pandémie du Covid-19 se terminera, mais il est urgent que l’État mette en œuvre des mesures adéquates pour en réduire les dégâts sur le plan socio-économique.

Il faut repenser le système fiscal après la pandémie

La pandémie de la Covid-19 entraine des changements structurels qui ne vont pas disparaître lorsque cette pandémie ne sera plus qu’un terrible souvenir.

Parmi les changements les plus évidents on trouve les habitudes d’achat et de travail à distance d’une partie désormais importante de la population, en Suisse comme ailleurs. Le travail à distance pousse les entreprises à accroître le degré de digitalisation de leurs activités, essayant de cette manière de réduire les coûts de production, en particulier la masse salariale et de là les charges sociales qu’elles doivent payer.

Si le commerce électronique comporte une baisse du niveau d’emploi en Suisse, en particulier pour les petits commerces de toute sorte, la digitalisation et la délocalisation à l’étranger de beaucoup de places de travail qui auparavant étaient en Suisse feront augmenter de manière dramatique le chômage dans ce pays, bien au-delà de ce qui apparaît dans les statistiques officielles.

L’État peut et doit jouer absolument son rôle afin d’éviter la paupérisation et la rebarbarisation de la société. En particulier, il faut repenser le système fiscal pour faire en sorte d’assurer le financement des politiques économiques (en premier lieu les assurances sociales), déplaçant la charge fiscale du travail vers le capital financier qui, en l’état, ne participe aucunement à ce financement. Le système fiscal contemporain, en effet, est dépassé par les événements, parce qu’il a été bâti après la Deuxième guerre mondiale, entendez à une période où le travail était diffusé à large échelle et au centre du capitalisme, tandis que les transactions à travers les marchés financiers n’étaient pas prépondérantes comme elles le sont devenues de manière croissante à partir des années 1980 jusqu’à présent.

Le prélèvement d’un micro-impôt sur le trafic des paiements sans espèces représente une clé de voûte à cet égard, remplaçant la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), qui pèse sur les dépenses de consommation et qui est antisociale dans la mesure où elle impacte davantage la classe moyenne que les personnes riches du fait que son barème est le même pour n’importe quelle catégorie de contribuables. Un tel micro-impôt sera perçu aussi sur les transactions financières, de manière à faire participer les acteurs sur les marchés financiers au financement des politiques économiques et sociales.

Contrairement à ce que ses détracteurs affirment, ce micro-impôt sera utile aussi à la grande majorité des entreprises, notamment les petites et moyennes entreprises, pour au moins deux raisons. D’un côté, leur chiffre d’affaires va augmenter suite à l’augmentation de la capacité d’achat des consommateurs, qui ne paieront plus de TVA. De l’autre côté, ces entreprises ne devront plus supporter la lourde charge bureaucratique que le prélèvement de la TVA comporte.

Si la Suisse est le premier pays à introduire ce micro-impôt à la place de la TVA, elle en obtiendra un avantage compétitif de premier plan au niveau international. Elle pourra renforcer son propre système économique, accroissant aussi son degré de stabilité financière et contribuant ainsi au bien commun, y compris à la cohésion sociale (qui est en train de s’effriter en cette période de crises incessantes).

Un micro-impôt pour sauver les entreprises

La pandémie de la Covid-19 est en train de frapper la société et l’économie, en Suisse comme ailleurs. Il est nécessaire de trouver une voie de sortie pour «sauver les meubles» tant dans la sphère sociale qu’économique. Un micro-impôt sur le trafic des paiements sans espèces est la clé de voûte pour ce faire.

Les raisons justifiant un tel micro-impôt sont nombreuses et montrent à quel point il est important de le mettre en place rapidement, afin de réduire la durée et l’ampleur de la crise actuelle sur le plan socio-économique.

Comme le propose le texte de l’initiative populaire fédérale lancée le 25 février 2020 en Suisse, un tel micro-impôt va remplacer plusieurs prélèvements fiscaux dont la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), qui réduit la capacité d’achat des consommateurs et pèse finalement aussi sur les entreprises qui pourraient vendre davantage de produits et qui en l’état doivent supporter le fardeau bureaucratique que la gestion de la TVA comporte, tandis que les banques et les autres institutions financières ne paient aucunement la TVA alors qu’elles font des transactions sur les marchés financiers pour des centaines de milliards de francs chaque journée.

Pour un ménage de la classe moyenne formé par deux adultes et deux enfants, l’abolition de la TVA et l’introduction d’un micro-impôt sur le trafic des paiements sans espèces permet d’augmenter sa propre capacité d’achat de plusieurs milliers de francs par année. Cela va relancer la consommation et ainsi soutenir les activités des entreprises tournées vers le marché domestique, accélérant dès lors la sortie de la crise économique.

Selon le barème du micro-impôt, il sera possible de récolter des recettes fiscales qui permettent aussi de verser des aides à fonds perdu aux entreprises en graves difficultés à cause de la pandémie de la Covid-19. Au lieu d’augmenter les déficits publics de la Confédération comme c’est le cas à présent, ces aides vont être payées par les institutions financières qui, en l’état, ne paient aucunement la TVA et, qui plus est, contribuent à l’instabilité financière par leurs opérations d’achat ou vente de titres qui très souvent n’ont rien à voir avec les activités économiques censées satisfaire des besoins quelconques.

Lorsque la pandémie de la Covid-19 ne sera plus qu’un mauvais souvenir, un micro-impôt sur le trafic des paiements sans espèces permettra de récolter les ressources fiscales nécessaires pour le financement des politiques publiques, à une époque où la digitalisation des activités économiques de toute sorte aura largement érodé la base fiscale constituée par les revenus du travail, qui ne pourront aucunement suffire pour financer les systèmes de retraite – quitte à augmenter sans cesse le barème de la TVA et induire de là une chute considérable des dépenses de consommation à même de provoquer une crise économique.

Le micro-impôt sur les paiements sans espèces ne nuira aucunement à la place financière suisse, étant donné qu’il va induire les institutions financières à réduire leurs activités spéculatives et à se focaliser sur les activités économiques visant à satisfaire les besoins de l’ensemble des parties prenantes. Cela permettra de réduire la fragilité financière dans l’ensemble de l’économie nationale, d’augmenter les profits des entreprises (y compris les banques), tout en assurant la maximisation de l’emploi ainsi que l’équilibre des finances publiques.

Le XXIème siècle va ainsi entrer dans l’histoire pour avoir renouvelé le système fiscal de manière durable pour l’économie et la société tout à la fois, au-delà de la pandémie de la Covid-19 qui alors ne sera plus qu’un phénomène anecdotique.

Le bitcoin n’est pas une tulipe!

Les «cryptomonnaies» ont pris de l’ampleur en ces temps de pandémie et de paiements électroniques pour garantir le respect des distances physiques entre le payeur et le payé. À cet égard, le Grand Conseil tessinois vient d’accepter le lancement d’un projet pilote permettant de payer en bitcoins une partie des charges fiscales des contribuables.

Le sujet des «cryptomonnaies» est complexe et suscite beaucoup d’intérêt pour différentes raisons qui, au-delà de l’économie, concernent aussi la politique et la technologie. Néanmoins, l’essence de ce sujet est d’ordre macroéconomique, c’est-à-dire qu’il s’agit d’assurer le fonctionnement correct du trafic des paiements, afin de garantir la finalité de ceux-ci et, de là, assurer la stabilité financière de l’ensemble du système économique.

Le bitcoin (la «cryptomonnaie» la plus fameuse) ne permet aucunement de garantir ladite stabilité, ni le fonctionnement ordonné du système des paiements, parce que, en réalité, il ne s’agit pas d’un moyen de paiement mais d’un objet qui attire les spéculateurs, surtout lorsqu’ils observent que son prix de marché suit une tendance à la hausse à court terme.

Comme le savent les historiens de l’économie, un phénomène analogue fut déjà observé au XVIIème siècle aux Pays Bas, lorsque le prix des tulipes atteignit (en 1635–36) des niveaux exorbitants, bien au-delà du prix des biens de luxe comme des bijoux ou des châteaux. En 1637, toutefois, cette manie des tulipes termina de manière brutale, lorsque leur prix chuta de manière rapide et vertigineuse, entrainant des pertes financières énormes pour bien des personnes qui s’étaient laissé attirer par cette première bulle spéculative du système capitaliste.

L’État du Canton du Tessin, en réalité, ne va rien gagner en permettant à ses contribuables de payer une partie de leurs charges fiscales en bitcoins. Afin d’éviter justement le risque de change – entendez le risque de perdre de l’argent lorsque les bitcoins sont convertis en francs suisses –, l’État tessinois va demander à une entreprise privée de transformer immédiatement en francs suisses les sommes que les contribuables payeront en bitcoins. Or, cette intermédiation financière ne sera pas gratuite, car l’État devra payer une commission (de l’ordre d’un pour cent) à cette entreprise, perdant dès lors de l’argent qu’il aurait pu encaisser si ces charges fiscales étaient payées en francs suisses plutôt qu’en bitcoins.

Le problème auquel l’État, pas seulement au Tessin, devrait faire face sérieusement ne concerne pas la monnaie mais le revenu: afin de relancer les activités économiques, le secteur public doit, d’un côté, dépenser davantage au bénéfice de la collectivité et, de l’autre côté, redistribuer le revenu et la richesse de manière à soutenir les dépenses de consommation des ménages – et, de là, les entreprises – qui ne pèsent aucunement sur l’environnement. Dans ce cas, alors, les «cryptomonnaies» comme le bitcoin devraient être complètement interdites, vu que leurs systèmes de paiement consomment inutilement beaucoup de courant électrique et de ce fait – contrairement aux tulipes – nuisent à l’environnement.

La Suisse est en retard avec la finance durable

Le mois passé, l’Alliance climatique suisse a publié un rapport dans lequel elle fait remarquer le grave retard de la Suisse par rapport à l’Union Européenne (UE) en ce qui concerne le rôle aussi bien de la finance de marché que de la politique économique pour imprimer un virage de nature écologique au système économique contemporain – qui vise la maximisation des profits même si cela va au détriment du bien commun.

L’UE a déjà adopté plusieurs initiatives législatives dans le cadre du Plan d’action pour une finance durable. Celles-ci ont été coordonnées en ce qui concerne leurs contenus et les délais de leur mise en œuvre, de telle sorte à former un réseau systémique visant les mêmes objectifs sur les plans financier et environnemental.

Les acteurs sur les marchés financiers et les entreprises dans l’économie «réelle» de l’UE sont des parties prenantes dans le «Green New Deal» qui est censé réduire les risques climatiques suite aux choix privés et publics favorables à l’environnement. Aussi, les acteurs sur ces marchés dans l’UE doivent-ils publier leurs propres stratégies d’investissement visant la durabilité de celles-ci et, par ailleurs, doivent respecter les règles d’une finance durable dans l’ensemble de l’UE.

Grâce à ces mesures, toutes les institutions financières dans l’UE sont obligées d’éviter les risques de transition, à savoir, la perte de valeur de leurs actifs financiers liés aux énergies fossiles, comme elles sont obligées de réduire les effets négatifs de leurs placements sur le climat, l’environnement et la justice sociale. Qui plus est, l’UE a publié une liste des activités économiques durables, afin d’éviter certaines pratiques de «greenwashing» des institutions financières et pour savoir quelles sont les entreprises qui méritent d’avoir des financements publics car elles respectent les critères de durabilité de l’UE.

Rien de tout cela n’existe, en l’état, en Suisse, étant donné que le Conseil fédéral n’a pas (encore) bougé pour suivre l’UE dans la lutte contre les changements climatiques. Comme par le passé, la Suisse considère simplement les «conditions-cadre» assurant que la concurrence sur le «libre marché» (de n’importe quel bien, service ou actif) puisse déployer ses effets à terme, censés résoudre tous les problèmes d’ordre économique.

Comme ledit rapport le met en lumière, cela explique l’absence d’une stratégie climatique du Conseil fédéral ayant des objectifs clairs et concrets pour les institutions financières de toute sorte (y compris les caisses de pension), qui n’ont dès lors aucune obligation de diligence en ce qui concerne la gestion des risques climatiques découlant de leurs propres stratégies et choix de portefeuille.

Tout cela va peser sur les risques réputationnels de la place financière helvétique et fera du mal à l’ensemble de la société.

La Théorie générale a 85 ans, mais n’est pas vieille

85 ans se sont écoulés depuis la publication de la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie de John Maynard Keynes, qui est certainement en train de se révolter dans sa tombe au vu des choix inconcluants des gouvernements en Europe et dans d’autres pays se considérant «avancés» sur le plan économique.

Écrite durant les années de la Grande dépression induite par la crise financière éclatée en 1929, la Théorie générale de Keynes reste une œuvre essentielle pour comprendre comment sortir de la crise économique liée à la pandémie du Covid-19 de nos jours.

Le message principal adressé aux politicien.ne.s au gouvernement, jadis comme aujourd’hui, consiste à comprendre un raisonnement clair et élémentaire: le système économique peut être relancé et soutenu seulement par une forte augmentation des dépenses publiques, lorsque l’économie privée se trouve dans une grave situation pour les parties prenantes sur le marché du travail et sur celui des produits, à savoir, les travailleurs et les entreprises.

L’augmentation des dépenses publiques entre directement dans le circuit économique, augmentant le produit intérieur brut, entendez les dépenses de consommation et d’investissement dans une dynamique vertueuse pour l’ensemble de l’économie. Il y aura dès lors davantage de consommation des ménages, davantage de profits pour les entreprises et, en fin de compte, davantage de ressources fiscales pour le secteur public, avec lesquelles il sera possible de rembourser au moins une partie de la dette publique accumulée pour relancer le système économique.

Keynes n’était aucunement un économiste socialiste ou communiste. Son approche était de matrice libérale (mais pas néo-libérale), c’est-à-dire qu’il considérait le secteur public comme étant complémentaire (et non pas antagoniste) au secteur privé de l’économie. Les acteurs de l’économie privée ont besoin de l’État pour satisfaire des besoins qui autrement resteraient insatisfaits (pour les personnes physiques) et pour gagner des profits qu’autrement les entreprises ne gagneraient pas.

Le «New Deal» d’empreinte keynésienne en est une claire démonstration, grâce auquel aux États-Unis et dans les autres pays occidentaux on a pu observer trois décennies de croissance économique qui ont augmenté la prospérité et la cohésion sociale (durant les fameux «Trente glorieuses» années, de 1945 à 1975).

À présent, il est temps de mettre en œuvre un «Green New Deal», à savoir, une forte augmentation des dépenses publiques permettant non seulement d’augmenter la croissance économique et le niveau d’emploi, mais également de réorienter les activités économiques afin qu’elles soient favorables à l’environnement.

Une petite lumière d’espoir peut être entrevue à cet égard, vu que tant la Commission européenne que la Banque centrale européenne sont dirigées par une femme: la sensibilité féminine peut faire la différence lorsqu’il s’agit de problèmes qui touchent l’ensemble de la population et pas seulement les patrimoines des riches – qui d’habitude sont placés avant tout le reste par les hommes au pouvoir.

La responsabilité sociale des entreprises: une coquille vide?

La responsabilité sociale des entreprises est une expression que beaucoup trop d’entreprises (en Suisse comme ailleurs) utilisent dans leurs propres rapports annuels, sans néanmoins la traduire dans la réalité des faits, en ce qui concerne tant les relations avec le personnel que l’impact environnemental de leurs propres activités économiques.

Pour s’en rendre compte, il suffit d’observer le cas de la Suisse, où un nombre croissant d’entreprises qui ont reçu ou qui reçoivent des aides publiques suite à la pandémie de la Covid-19 sont en train de licencier une partie de leur force de travail. Cette vague de licenciements, qui ira en s’amplifiant tout au long de cette année, fait doublement mal au système économique, parce que, d’un côté, elle représente un gaspillage de ressources financières que le secteur public aurait pu mieux dépenser et, d’un autre côté, elle réduira aussi bien les dépenses de consommation que le chiffre d’affaires de l’ensemble des entreprises. Cela ralentira alors davantage le circuit économique, aggravant la situation de bien des personnes qui ne réussiront plus à trouver une place de travail.

Les entreprises devraient être toutes socialement responsables, c’est-à-dire que, dans leur ensemble, elles devraient garantir des emplois correctement rémunérés et avec des contrats à durée indéterminée à toutes celles et tous ceux qui veulent et peuvent travailler, permettant de concilier la vie privée et la vie professionnelle – de surcroît pour les activités qui peuvent être menées à bien par le télétravail.

Le travail à distance, en fait, s’avère être un instrument qu’un nombre croissant d’entreprises utilisent afin d’exploiter davantage la «lutte de classe» entre différentes catégories de travailleurs précaires, élargie désormais à l’ensemble de l’économie globalisée suite à l’éclatement de la pandémie, qui a éloigné physiquement beaucoup de personnes de leur lieu de travail original. En effet, une partie des entreprises en Suisse est en train de délocaliser dans les pays en développement bien des places de travail pour profiter du grand écart salarial existant entre la Suisse et les pays les plus faibles sur le plan économique. Si ce processus va faire augmenter le niveau d’emploi dans les pays en développement, pour une nation comme la Suisse cela ne donnera pas lieu à une augmentation de ses propres exportations vers ces pays, étant donné que leur capacité d’achat sur le plan international ne va pas augmenter au vu de leurs bas niveaux de rémunération salariale.

Les entreprises en Suisse qui veulent être socialement responsables devront donc faire face à cette situation – même si leurs propres profits vont être réduits par la concurrence malsaine sur le plan global – en faisant passer le bien commun devant leurs propres intérêts: en payant des salaires qui permettent à leurs collaboratrices et collaborateurs de mener une vie digne, ces entreprises permettront de concilier l’économie et la santé humaine, qui a été mise à dure épreuve par l’irresponsabilité sociale des soi-disant «entrepreneurs» contemporains qui n’ont rien à voir avec l’entrepreneur mis en lumière par Joseph A. Schumpeter et son idée de «destruction créatrice» impliquant aussi les banques en tant que pourvoyeurs de fonds pour l’innovation et le progrès technique – des activités créatrices d’emplois, bien rémunérés par les entrepreneurs qui veulent ainsi récompenser les efforts de leur personnel et les motiver à faire appel à leur propre esprit critique pour améliorer sans cesse les biens et services qu’ils produisent pour satisfaire de vrais besoins.

Les défis de Mario Draghi

Cela fait un mois que Mario Draghi a pris ses fonctions en tant que Président du gouvernement italien. Après l’euphorie initiale, surtout pour les acteurs de la finance de marché, qui a réduit considérablement les taux d’intérêt sur la dette publique italienne, il faut reconnaître que les attentes de l’ensemble des parties prenantes sont exagérées en ce qui le concerne, au vu de la composition du gouvernement italien ainsi que de la pensée dominante au niveau européen.

L’équipe choisie par Mario Draghi afin d’arriver aux prochaines élections – qui devraient avoir lieu en 2023 – est aussi bien variée sur le plan politique qu’orientée vers la pensée économique dominante, qui met l’équilibre des finances publiques avant le bien commun. Draghi a fait un effort considérable afin de réunir une large majorité politique favorable à son propre gouvernement, en essayant d’obtenir le soutien de presque tous les partis et les mouvements politiques, afin de gouverner l’Italie pour au moins deux ans. Cet exercice d’équilibrisme sur une corde raide a engendré un gouvernement dans lequel se trouvent des politicien.ne.s ainsi que des technicien.ne.s, dans un souci d’assurer une certaine égalité des genres.

Les défis auxquels le gouvernement italien est confronté, toutefois, sont énormes. Au-delà de l’urgence sanitaire, l’Italie doit investir énormément d’argent public dans la transition écologique, considérant de près également les nombreux problèmes sur le marché du travail. Le gouvernement chapeauté par Draghi doit faire redémarrer l’économie nationale avec pour objectif d’améliorer à la fois la société et l’environnement. Pour arriver à le faire, il devra faire appel aux finances publiques dont les marges de manœuvre sont très limitées, suite aux mauvaises décisions prises sur le plan européen depuis l’adoption des critères de Maastricht qui ont encadré l’introduction de l’euro au début de ce siècle. C’est là que le bât blesse énormément, car ni Mario Draghi ni le Ministre de l’économie italienne (parachuté de la Direction générale de sa banque centrale) ont été favorables à une augmentation anticyclique des dépenses publiques. Ils ont en revanche accepté que la politique monétaire doive, à elle seule, soutenir le système économique après l’éclatement de la crise dans la zone euro (lorsque Draghi était le Président de la Banque centrale européenne), sans même coordonner les interventions de l’autorité monétaire avec celles des gouvernements qui ont dû se plier aux Diktat allemands pour mettre en œuvre des programmes de «consolidation budgétaire» qui, en fait, consistent à réaliser des mesures d’austérité draconienne, surtout pour les pays (comme la Grèce) qui ont dû faire appel à l’aide européenne.

Même si sur le plan national Draghi a les mains liées par les fameux critères de Maastricht et les durcissements de ces critères en ce qui concerne les finances publiques, sa prétendue autorité morale pour avoir sauvé l’euro en 2012 pourrait à présent être monétisée sur le plan européen, en convaincant une majorité d’États membres de la zone euro à changer de trajectoire pour le bien commun. Les mots-clés sont au nombre de trois: santé, société et environnement. L’économie et la finance de marché vont également pouvoir en tirer des bénéfices à long terme.

Si la santé est une marchandise, la pandémie est une affaire!

La Suisse a l’habitude de se placer aux premiers rangs des classements mondiaux au sujet de la soi-disant «compétitivité» de sa propre économie. Dans cette période de pandémie, la Confédération se situe toutefois aussi dans le peloton de tête en ce qui concerne le nombre de décès dus à la Covid-19 proportionnellement au nombre d’habitants. Cela n’est pas surprenant, vu qu’en Suisse, désormais, la santé des personnes est considérée comme une marchandise, tant sur le marché du travail que pour les cliniques privées et les caisses-maladie.

Dans le marché du travail, le personnel est considéré comme une «ressource humaine» – similaire à un citron – que l’on peut presser jusqu’au bout, pour ensuite s’en défaire sans problèmes. Depuis la fin du siècle passé, on a même observé qu’un nombre croissant d’entreprises versent à une grande partie de leurs propres collaboratrices et collaborateurs un salaire insuffisant pour vivre, transférant de cette manière à l’ensemble de la collectivité une partie des «coûts du travail» sous forme d’aide sociale.

La santé des personnes est aussi un facteur de gain pour les cliniques privées, les médecins et les assurances-maladie. Il est clair qu’aucun médecin ne souhaiterait que l’ensemble de la population soit sain, parce que dans un tel cas les cabinets médicaux seraient tous amenés à faire faillite à court terme. Or, dans le système sanitaire suisse, les cliniques privées qui visent la maximisation de leurs profits et les caisses-maladie qui poursuivent la même stratégie afin de verser des dividendes extravagants à leurs dirigeants et propriétaires ont désormais «marchandisé» la santé humaine à un niveau tellement élevé qui range la Suisse en tête de liste en ce qui concerne le pourcentage de décès de la Covid-19 par rapport au nombre de ses habitants.

L’évidence empirique de la deuxième vague de cette pandémie le montre de manière incontestable: la Confédération, de manière similaire à la plupart des Cantons suisses, a placé les intérêts économiques de court terme avant la santé des personnes les plus faibles. La décision de fermer seulement une petite partie des activités économiques en ce début d’année, pour ne pas trop affecter l’équilibre des finances publiques, a été prise afin de réduire au minimum indispensable les déficits publics, au détriment de la santé de l’ensemble de la population.

L’addition de cette posture du gouvernement suisse, toutefois, sera très élevée – même s’il reviendra aux prochaines générations de contribuables de la payer, à travers une plus lourde charge fiscale et une moindre qualité des services publics pour les classes sociales les plus démunies. Cela n’intéresse pas les politicien.ne.s qui siègent au gouvernement et dont la maxime a été bien résumée par le Roi de France Louis XV: «après moi, le déluge». Mais cela risque d’être un déluge universel qui mettra à mal l’ensemble de la population, y compris celles et ceux qui ont voté pour les politicien.ne.s élu.e.s.