Un micro-impôt pour sortir de la crise du covid-19

Au mois de février 2020, une initiative populaire fédérale a été lancée pour prélever un «micro-impôt sur le trafic des paiements sans espèces» en Suisse. Les ressources fiscales que ce micro-impôt permettra à la Confédération d’encaisser pourront remplacer le prélèvement de l’impôt fédéral direct, de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) et du droit de timbre, soutenant de cette manière tant la consommation que l’ensemble de l’économie, qui sera ainsi plus stable et moins fragile sur le plan financier.

À cause de la pandémie du nouveau coronavirus (covid-19), la récolte des signatures pour cette initiative a été interrompue le 21 mars et pourra reprendre le premier juin, comme l’a décidé le Conseil fédéral. Dans l’intervalle, les autorités politiques suisses pourraient décider d’introduire de manière transitoire le prélèvement d’un micro-impôt seulement sur les transactions électroniques qui ne sont pas soumises à la TVA, afin de récolter les sommes nécessaires pour soutenir l’économie nationale et en particulier les travailleurs indépendants durement touchés par la crise éclatée suite à la pandémie du covid-19. Avec un taux de 0,1 pour cent, ce micro-impôt permettrait de récolter environ 20 milliards de francs durant trois mois, permettant ainsi à la Confédération de financer les dépenses publiques nécessaires pour relancer l’économie nationale sans devoir faire appel à l’endettement.

Au vu de la forte augmentation du commerce électronique induite par la fermeture de nombreuses activités économiques après l’éclatement de la pandémie, l’imposition fiscale des transactions électroniques – en particulier les transactions financières – par un micro-impôt assurerait des recettes fiscales importantes pour la Confédération. Le micro-impôt sur les transactions électroniques est aussi simple qu’efficace. Il permet à l’État d’encaisser des recettes fiscales considérables avec un barème d’impôt qu’il est possible de modifier en fonction des besoins et des choix de politique économique, ces derniers devant viser le bien commun dans l’intérêt général.

Le cautionnement des crédits bancaires et le report des échéances pour payer les charges fiscales des contribuables ne seront pas suffisants pour éviter de très nombreuses faillites et une forte augmentation du chômage en Suisse. Il est temps de repenser le système fiscal pour permettre rapidement une reprise solide des activités économiques. Autrement, une bombe à retardement pourrait éclater lorsqu’il s’agira de rembourser les emprunts bancaires contractés par les entreprises avec le cautionnement de la Confédération, dont la dette dans un tel cas augmenterait sans aucun effet de relance pour l’économie nationale.

La crise économique sera pire que le coronavirus

La crise sanitaire éclatée suite à la pandémie du nouveau coronavirus (covid-19) semble avoir dépassé la phase la plus aigüe, à en juger par les statistiques et les évaluations de celles et ceux qui sont au front sanitaire depuis bien des semaines.

La crise économique induite par cette pandémie, en revanche, vient juste de commencer et va durer bien plus longtemps que la crise sanitaire, à cause des choix de politique économique effectués sur le plan global. Les dégâts et les drames de cette crise économique seront bien plus graves que ceux engendrés par la pandémie, aussi parce que, contrairement aux décès liés au covid-19, les souffrances provoquées par la crise économique pourraient être évitées par des choix politiques appropriés pour soutenir et ensuite relancer les activités économiques qui répondent à l’intérêt général et visent le bien commun.

Même si une partie considérable des partisans du néo-libéralisme a reconnu l’importance de l’État au niveau économique, beaucoup reste encore à faire avant que les États décident d’augmenter les dépenses publiques dans une proportion importante par rapport au produit intérieur brut. Il s’agit pourtant de la seule mesure à même de soutenir et ensuite de relancer les activités économiques frappées par les conséquences négatives de la pandémie, augmentant les dépenses de consommation, le niveau d’emploi et, en fin de compte, aussi les profits des entreprises. Cela sera également utile au secteur bancaire et aux finances publiques, dont les recettes fiscales ainsi récoltées permettront de rembourser au moins une partie de la dette publique accumulée pour sortir de cette grande crise économique – qu’il n’est pas exagéré d’appeler « Grande dépression » car il est vraisemblable qu’elle sera encore pire que celle des années 1930.

Dans les années 1930, en effet, la pensée économique dominante était celle de J.M. Keynes, qui avait influencé les choix de politique économique de l’administration Roosevelt aux États-Unis, où une crise financière (ensuite devenue une crise économique) avait éclaté à la fin des années 1920, laquelle avait aussi affecté le Vieux continent. Grâce au « New Deal » de Roosevelt, l’économie américaine avait pu sortir de la Grande dépression grâce à une forte augmentation des dépenses publiques. De nos jours, en revanche, il n’y a pas les présupposés pour un plan de relance Keynésien, parce que le Keynésianisme a disparu au niveau des choix publics et dans la presque totalité des facultés de « sciences économiques » au plan mondial.

La pensée économique dominante reste celle du néo-libéralisme, qui avant l’éclatement de cette crise prêchait pour « moins d’État et plus de marché », et qui à présent admet des aides publiques (peut-être aussi à fonds perdus) aux entreprises, supposant que l’offre crée toujours une demande équivalente sur le marché des produits, indépendamment du niveau d’emploi et de la répartition du revenu et de la richesse dans l’ensemble de l’économie.

En réalité, comme Keynes l’expliqua, les entreprises demandent des crédits bancaires seulement si elles s’attendent une demande à la hauteur du niveau de production envisagé. Or, au vu du chômage et des difficultés financières de bien des ménages, il est impensable que dans la situation actuelle l’État puisse relancer l’offre avec les mesures de politique économique déployées jusqu’à présent. La Grande dépression frappera donc prochainement l’économie globale et sera beaucoup plus virulente que le covid-19.

La crise immobilière est proche en Suisse

La crise économique globale induite par la pandémie du nouveau coronavirus aura un effet dramatique. Non seulement sur le marché du travail et le marché des produits, où l’on peut déjà observer clairement les premiers signaux d’une grande dépression d’envergure mondiale, mais également sur le marché immobilier, qui sera aussi durement frappé par la crise, pour au moins deux raisons.

D’un côté, de nombreuses personnes ne pourront plus payer le loyer de leur propre logement, suite à l’impossibilité de recevoir un salaire suffisant pour assurer le minimum vital, parce que l’entreprise qui les avait engagées aura fermé ses portes ou renoncé à demander un crédit bancaire, considérant le risque de ne pas pouvoir le rembourser, même si le taux d’intérêt est nul. Pour un nombre important de petites ou moyennes entreprises, ce risque s’étend aussi au remboursement des prêts hypothécaires qu’elles avaient obtenus pour acheter les surfaces commerciales ou industrielles où elles réalisent leurs activités économiques.

De l’autre côté, les nombreux propriétaires de maisons auxquels les banques avaient octroyé des crédits hypothécaires considérant que leurs salaires étaient suffisants pour assurer le service de la dette, ne pourront pas payer les intérêts échus ni l’amortissement, suite à leur impossibilité de recevoir le salaire que la banque avait considéré pour leur octroyer une hypothèque.

Considérant le volume des prêts hypothécaires qui pourraient devenir inexigibles avant la fin de cette année en Suisse, il est évident que les banques sont très fragiles, même si la Confédération a offert un cautionnement sur une partie des crédits bancaires aux entreprises qui vont en faire la demande suite au nouveau coronavirus.

C’est aussi pour cette raison – au-delà de la volonté de soutenir les entreprises en difficulté à cause de la pandémie – que l’État, en particulier la Confédération, devrait augmenter de manière considérable les dépenses publiques, soutenant la demande sur le marché des produits, sans laquelle ni les entreprises ni les banques vont pouvoir enregistrer des bénéfices et verser des dividendes à leurs actionnaires (parmi lesquels se trouvent leurs propres dirigeants).

Au lieu d’offrir des cautionnements aux banques, la Confédération devrait mettre en œuvre un plan pour aider les personnes de la classe moyenne et de la classe inférieure à boucler les fins de mois, en leur versant un revenu de base inconditionnel grâce auquel même les loyers et le service de la dette hypothécaire de ces personnes pourra être payé régulièrement.

Lorsque cette pandémie sera seulement un terrible souvenir, l’on pourra alors constater que la dépense publique aura été moindre de cette manière là que si la Confédération continue à privilégier le secteur bancaire, négligeant le fait qu’on ne peut pas relancer l’offre si l’on ignore la demande et le marché immobilier.

Le vaccin contre le coronavirus s’appelle eurobond

La crise économique globale éclatée suite à la pandémie du coronavirus ne pourra pas être résolue par l’«hélicoptère monétaire» des banques centrales. Ni l’augmentation des liquidités, ni la diminution des taux d’intérêt vont pouvoir aider les ménages et les entreprises à sortir de cette crise économique – qui frappe l’économie globale dans une période déjà difficile car le système économique souffre encore de la crise éclatée en 2008. Il n’est pas possible de relancer l’offre si l’on ignore la demande sur le marché des produits, comme le font les gouvernements et les banques centrales dans les pays occidentaux. Seule une forte augmentation des dépenses publiques sera en mesure de relancer et de soutenir les activités économiques à long terme.

Vu la situation exceptionnelle que la pandémie a engendrée, il faut une solution exceptionnelle aussi en ce qui concerne les dépenses publiques. Au-delà du montant exorbitant qui doit être dépensé par le secteur public, il faut aussi coordonner les mesures d’intervention aux différents niveaux de gouvernement.

Supposant que la phase aigüe de la pandémie dure six mois, les gouvernements des pays avancés sur le plan économique devraient augmenter les dépenses publiques d’un montant correspondant à un tiers du produit intérieur brut semestriel, si on fait l’hypothèse que la pandémie provoque une perte d’environ 30 pour cent des activités économiques. C’est la seule manière de pallier les conséquences négatives de la pandémie sur le plan économique, sans faire exploser le chômage avec les retombées négatives que cela comporte aussi bien pour l’économie que pour la société dans leur ensemble.

En Suisse, le gouvernement fédéral et les gouvernements cantonaux n’ont pas montré, jusqu’à présent, avoir saisi l’ampleur du problème, au vu des faibles montants qu’ils ont décidé d’allouer à la lutte contre les effets économiques du coronavirus. Les autorités politiques helvétiques continuent de penser, à tort, que l’État doit se limiter à soutenir l’offre de biens et services par des aides aux entreprises qui, au-delà des faibles montants alloués à cet effet, ne vont aucunement relancer les investissements, parce qu’elles n’agissent pas sur la demande sur le marché des produits.

Comme le faisait déjà remarquer Keynes dans les années 1930, aucune entreprise ne voudra jamais augmenter ses investissements productifs, si déjà elle a de la peine à écouler les produits qu’elle a mis en vente sur le marché. Il faut dès lors augmenter la demande de biens et services, si l’on veut soutenir et relancer l’offre sur le marché des produits.

L’Union européenne, sur ce plan, est justement en train de réfléchir sur la possibilité d’émettre des euro-obligations, permettant ainsi aux finances publiques d’obtenir le financement nécessaire pour mettre en œuvre une stratégie anti-crise coordonnée au niveau européen. La Suisse pourrait y participer si la Banque nationale achète ces euro-obligations, faisant aussi de la sorte affaiblir le taux de change du franc suisse. L’industrie d’exportation en serait soulagée et la cohésion nationale en sortirait renforcée.

Le nouveau coronavirus est un cygne noir

Le système économique globalisé se trouve à nouveau face à un cygne noir, encore plus impétueux et difficile à combattre que celui découvert en 2008 après l’éclatement de la crise financière globale. Ce nouveau cygne noir est représenté par le coronavirus (covid-19) qui est en train de se répandre dans le monde globalisé, par des canaux de transmission créés par l’étroite interdépendance entre les économies nationales liées entre elles par le commerce international et par la «chaine de valeur» à travers laquelle les entreprises ont fragmenté sur le plan global la production des biens afin de réduire au minimum le coût du travail et maximiser ainsi leurs propres profits.

Le nouveau coronavirus est bien plus difficile à combattre que les effets de la crise financière globale éclatée en 2008, parce qu’il frappe à la fois l’offre et la demande sur le marché des produits, tandis que la crise précédente avait eu essentiellement des effets sur la demande – qui par la suite a évidemment influencé l’offre sur ledit marché. Dans ce cas, toutefois, la pandémie du covid-19 affecte négativement chacune des deux «forces» du marché, de telle sorte qu’il est beaucoup plus difficile de mettre en œuvre une stratégie qui puisse résoudre de manière efficace les problèmes engendrés par ce virus.

Faute de vouloir augmenter considérablement les dépenses publiques au-delà de ce qu’on est en train de faire sur le plan sanitaire, les gouvernements nationaux délèguent une fois de plus aux banques centrales la tâche de pallier les dégâts énormes du covid-19 sur le plan macroéconomique. Or, cette tentative est vouée à l’échec, étant donné que, visiblement, les choix de politique monétaire n’affectent pas l’offre sur le marché des produits. Seuls des fous (ou des économistes) peuvent penser qu’en réduisant les taux d’intérêt directeurs une banque centrale puisse relancer les investissements productifs afin d’observer une augmentation de l’activité économique qui puisse compenser les effets négatifs que le nouveau coronavirus provoque dans les économies globalisées.

Le seul espoir d’une relance économique repose sur le covid-19 lui-même, parce qu’il induit un nombre croissant d’entreprises occidentales à rapatrier les activités qu’elles avaient délocalisées en Chine ou dans d’autres pays asiatiques dans le but de réduire leurs coûts de production. Dans le cas de la Suisse, par exemple, l’interruption de la «chaine de valeur» globale fera rapatrier plusieurs activités industrielles, pour pallier aussi le dégât d’image que l’éclatement de la pandémie globale a engendré pour les produits fabriqués en Chine.

De cette manière, les entreprises contribueront aussi à réduire les dégâts environnementaux provoqués par la globalisation, réduisant les flux internationaux de marchandises et, de là, faisant augmenter le commerce de proximité, qui est favorable à l’emploi et à l’environnement tout à la fois.

Le nouveau coronavirus pourrait être la réaction naturelle de notre planète à la progressive destruction de celle-ci induite par le système économique contemporain.

Une grève pour le Keynésianisme

Les jeunes (et les moins jeunes) du Vieux continent sont en train de se mobiliser de plus en plus afin d’induire la classe politique et le régime économique à modifier radicalement leur propre trajectoire, pour faire en sorte de lutter contre les changements climatiques dommageables pour la vie sur notre planète. Plusieurs initiatives et manifestations ont déjà eu lieu à cet effet. Elles ont entre autres mené des jeunes à organiser des journées de «grève pour le climat» qui visent à sensibiliser l’ensemble des parties prenantes sur cette problématique d’ordre planétaire.

Quelque chose de semblable doit être fait rapidement pour lutter contre les dérives de notre système économique, qui sont nuisibles à l’ensemble de l’économie, de la société et de l’environnement. Il est désormais évident, en effet, que les problèmes environnementaux sont la conséquence des choix économiques privés ou du secteur public. L’échec du «libre marché» est une lapalissade à cet égard, même si bien des politicien.ne.s et des économistes dans le monde académique font semblant de ne pas le voir ou ferment les yeux car cela les arrange.

Pour l’ensemble de ces motifs, ce sont les jeunes (étudiant.e.s) qui peuvent faire changer le paradigme dominant sur le plan économique par une «grève pour le Keynésianisme» – comme cela vient d’être suggéré par un fameux professeur d’économie en Allemagne, où il a fonctionné aussi en tant que conseiller économique du gouvernement national entre 2004 et 2019. Une telle grève serait le moyen le plus percutant pour amener des changements importants dans les programmes d’études des facultés de «sciences économiques» des pays occidentaux, comme le demandent d’ailleurs les étudiant.e.s réuni.e.s dans l’association «Rethinking Economics» à travers le monde. Par ailleurs, on se souviendra qu’un nombre important d’étudiant.e.s à l’Université de Harvard ont quitté la salle durant un cours de macroéconomie de Gregory Mankiw lors du semestre d’automne 2011, en guise de protestation contre l’absence de pluralisme scientifique dans ce cours, fondamental pour comprendre les problèmes contemporains et proposer des solutions capables de résoudre vraiment ces problèmes dans l’intérêt général pour le bien commun.

Une «grève pour le Keynésianisme» devrait donc permettre, d’une part, de redécouvrir la pensée de J.M. Keynes – un économiste libéral qui considérait l’État comme un acteur important pour le fonctionnement ordonné de l’économie de marché – et, d’autre part, de redonner un caractère pluraliste et scientifique à l’enseignement de l’économie politique – une science humaine, sociale et morale, qui ne peut pas être assimilée à une science exacte (à l’instar de la physique et des mathématiques) comme le prétendent les économistes néolibéraux.

Les nations existent au-delà du «souverainisme»

La «stagnation séculaire» dans laquelle l’économie mondiale tourne en rond depuis une décennie révèle la nécessité de remplacer le dollar états-unien (ainsi que toutes les autres monnaies nationales utilisées comme des actifs de réserve au niveau international) par une monnaie vraiment internationale, avec laquelle payer les importations de biens et d’actifs financiers.

Il ne s’agit pas seulement d’une question géopolitique, mais d’une question d’ordre essentiellement macroéconomique: n’importe quelle monnaie nationale (même une monnaie considérée «forte» comme le franc suisse) est une simple promesse de paiement lorsqu’elle est utilisée au-delà de l’espace monétaire où elle est émise par l’ensemble du système bancaire (formé par la banque centrale et par toute autre banque émettant la même unité monétaire).

Par exemple, le dollar états-unien est une simple reconnaissance de dette lorsque son pays émetteur (entendez les États-Unis) verse une somme de dollars à ses propres créanciers dans le reste du monde. Comme l’affirma justement Jacques Rueff dans les années 1950, le déficit de la balance commerciale américaine est un déficit «sans pleurs» aux États-Unis, parce que cette nation ne perd rien par le versement d’une somme de dollars au reste du monde. En fait, tout dépôt bancaire libellé en dollars états-uniens se trouve dans le système bancaire des États-Unis: le reste du monde ne fait rien d’autre qu’enregistrer dans son propre système bancaire l’«image» (comme l’expliqua bien J. Rueff) de ce dépôt, qui reste nécessairement dans le système bancaire américain. Cette «duplication» (selon les mots de J. Rueff) comporte toutefois des effets négatifs, car elle fait augmenter de manière inflationniste la quantité de dépôts bancaires: dans le pays importateur, en effet, le volume de ces dépôts augmente, sans qu’il y ait une augmentation simultanée et équivalente de la production. Il y a dès lors de l’inflation, même si cela n’engendre pas une augmentation des prix à la consommation, étant donné que ces dépôts excédentaires ne sont pas dépensés sur le marché des produits, mais sont placés sur les marchés financiers ou investis dans les marchés immobiliers, faisant ainsi enfler des bulles qui peuvent éclater, à l’instar de celle des subprime.

La solution à ces désordres monétaires au niveau macroéconomique ne peut pas passer par une plus sévère réglementation des acteurs sur les marchés financiers ou immobiliers. Le problème n’est pas lié au comportement de ces acteurs, mais est d’ordre structurel. Il faut donc une réforme structurelle du système monétaire international, qui doit tenir compte de la nature de la monnaie.

Pour agir sur ce plan, il faut d’abord comprendre que les nations existent au-delà du «souverainisme», car elles sont des ensembles d’agents économiques qui paient de manière finale les biens, les services et les actifs, à travers l’émission de la monnaie nationale par l’ensemble du système bancaire.

Une monnaie internationale doit alors être émise par une institution supranationale, afin de garantir que les nations en tant que telles (au-delà de leurs habitants) reçoivent une valeur réelle (au lieu d’une simple promesse de paiement) en échange de ce que leur système économique produit et exporte. Il en va de la stabilité financière au plan mondial.

La BCE pourrait entamer le virage

À la fin du mois passé, la Banque Centrale Européenne (BCE) a annoncé qu’elle allait évaluer sa propre stratégie de politique monétaire, à la lumière des événements observés depuis l’éclatement de la crise financière globale en 2008. Jusque là, la BCE (à l’instar de presque toutes les autres banques centrales au monde) avait focalisé son attention et utilisé les instruments à sa disposition pour assurer la stabilité des prix à la consommation, ignorant la stabilité financière et a fortiori les questions climatiques. Cette attention exclusive à la stabilité des prix à la consommation (erronément assimilée à l’absence d’inflation) a largement contribué à faire enfler des bulles du crédit qui ont fini par éclater suite à la crise des subprime aux États-Unis, donnant lieu à la pire crise financière de l’histoire mondiale.

Douze ans après l’éclatement de la crise financière globale, la BCE reconnaît qu’il est temps de repenser complètement la stratégie de politique monétaire, de telle sorte que les choix de politique monétaire soient adaptés à la situation économique. Dans ce cadre, la BCE entend examiner la définition quantitative de la stabilité des prix, les instruments de politique monétaire, l’analyse économique et monétaire, ainsi que sa stratégie de communication. Dans ces domaines, la BCE intégrera aussi les questions concernant la stabilité financière, l’emploi et le développement durable – à savoir, les trois questions cruciales pour l’intérêt général que la BCE a ignoré jusqu’à présent.

L’évaluation de la stratégie de politique monétaire de la BCE devrait être achevée avant la fin de 2020 et ce processus devrait être guidé par deux principes (selon les propres mots de la BCE), à savoir, «analyse approfondie et ouverture d’esprit». Il sera intéressant de voir si cela s’avère, étant donné que beaucoup d’économistes et de banquiers centraux ne respectent pas ces deux principes en l’état.

Pour s’en rendre compte, il suffit de considérer la conception erronée de la monnaie que bien des économistes et des banquiers centraux ont encore de nos jours, étant donné qu’ils imaginent que seule la banque centrale est à l’origine de l’émission monétaire, tandis que ce sont surtout les banques commerciales qui émettent de la monnaie lorsqu’elles ouvrent des lignes de crédit à partir de rien. Par ailleurs, même la définition de l’inflation en tant qu’augmentation d’un indice des prix quelconque est erronée, car les prix peuvent rester stables (voire baisser) même lorsqu’il y a de l’inflation, qui est essentiellement la perte du pouvoir d’achat de la monnaie.

L’évaluation de la stratégie de politique monétaire de la BCE représente un bon point de départ. Nous saurons seulement dans une année s’il s’agit simplement d’un exercice de style, visant à calmer les esprits avant la prochaine tempête sur les marchés financiers.

Trois réformes pour l’économie et la société

L’introduction d’un salaire minimum dans quelques cantons en Suisse – le dernier en date étant le Tessin – semble être la clé de voûte pour relancer une économie morose depuis (au moins) l’éclatement de la crise financière globale en 2008.

Or, les mesures nécessaires pour donner de l’élan à l’économie suisse sont beaucoup plus structurelles et systémiques que l’adoption d’un salaire minimum horaire.

Parmi ces mesures, celle qu’il serait possible d’adopter assez rapidement consiste à « travailler moins pour [faire] travailler tous » – comme cela fut déjà proposé dans les années 1930 par Luigi Einaudi, le fondateur de l’entreprise Fiat en Italie. Grâce au progrès technique et à la formation de ce qu’on appelle le « capital humain », il est tout à fait possible de réduire l’horaire hebdomadaire de travail, au bénéfice tant de la qualité de vie des travailleurs que de l’emploi des personnes qui, autrement, ne trouveraient aucun travail rémunéré. Cette mesure devrait être associée à des incitations (fiscales) pour faire de la formation continue dans le temps libre, qui bénéficierait ainsi à l’ensemble des parties prenantes dans le système économique.

Une deuxième mesure, qu’il serait possible d’introduire rapidement, revient à supprimer la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), de manière à augmenter la capacité d’achat des consommateurs de la classe moyenne et de celle inférieure – aujourd’hui pénalisés par cet impôt indirect, qui est antisocial car il frappe davantage ces classes sociales par rapport à la classe supérieure (celle des personnes nanties, dont la propension à consommer est inférieure à celle du reste de la population par rapport au revenu disponible).

Une troisième mesure, à introduire à long terme, est celle d’un revenu de base inconditionnel, à verser à chaque résident en Suisse indépendamment de sa propre situation personnelle et financière. Ce revenu de base permettra de rémunérer le travail gratuit qui, actuellement, est fait surtout par les femmes et dont bénéficie l’ensemble de l’économie nationale. Il sera ainsi possible de simplifier le système des assurances sociales désormais en crise suite aux problèmes liés au vieillissement démographique et au marché du travail.

Certes, les mesures à prendre pour relancer l’économie et la société en ce début de XXI siècle sont de taille systémique et structurelle. La classe politique suisse doit faire ses propres devoirs, respectant le principe de subsidiarité au sein d’un système fédéraliste qui doit être (à nouveau) collaboratif au lieu d’être compétitif – comme c’est le cas depuis au moins un quart de siècle.

Le bilan après 5 années de taux négatifs

Cela fait cinq années que la Banque nationale suisse (BNS) pratique une politique des taux d’intérêt négatifs. Son objectif reste celui de réduire l’attractivité du franc suisse sur le marché des changes afin, d’une part, d’atténuer les difficultés des entreprises suisses qui exportent leurs produits et, d’autre part, amener les entreprises à investir davantage suite à la baisse des taux d’intérêt que les banques exigent pour leur ouvrir des lignes de crédit.

Cinq années après l’introduction des taux d’intérêt négatifs en Suisse, le bilan qu’il est possible de faire est clairement décevant: le taux de change du franc suisse continue d’être trop fort pour bien des petites ou moyennes entreprises orientées à l’exportation, ainsi que pour nombre d’autres entreprises qui sur le marché suisse sont confrontées à la concurrence des produits importés ou achetés à l’étranger par les consommateurs helvétiques.

Il y a également deux effets problématiques des taux d’intérêt négatifs en ce qui concerne la stabilité financière de l’économie suisse. D’un côté, cette stratégie de politique monétaire est le facteur principal de la surchauffe des prix sur le marché immobilier helvétique – où l’on observe depuis bien des années une augmentation des prix immobiliers nettement plus élevée que celle des prix à la consommation et celle du revenu national. Si l’on continue de cette manière, à moyen terme il est possible d’observer l’éclatement d’une nouvelle crise immobilière en Suisse, qui serait alors bien pire que celle éclatée à la fin des années 1980.

D’un autre côté, la politique des taux d’intérêt négatifs mise en œuvre par la BNS comporte une augmentation évidente des risques financiers pour les caisses de pension, qui cherchent des rendements à même de remplacer ceux autrefois dégagés par les marchés financiers – se dirigeant ainsi de plus en plus vers le marché immobilier, contribuant par là à en surchauffer davantage les prix.

Au lieu de continuer à imposer un médicament inefficace (entendez les taux d’intérêt négatifs), la BNS devrait soutenir l’introduction d’une micro-taxe sur les achats de francs suisses sur le marché des devises. De cette manière, il serait possible de réduire la force du franc sur ledit marché, sans augmenter la fragilité financière du secteur bancaire, qui est de plus en plus exposé à des risques incalculables mais problématiques sur le marché immobilier helvétique. Cela serait aussi l’occasion de faire payer les coûts du franc fort aux sujets économiques qui en sont à l’origine (à savoir, les institutions financières qui achètent des francs suisses sur le marché des changes), au lieu de prélever une taxe sur les dépôts bancaires des personnes qui ne sont aucunement responsables de l’appréciation du franc suisse depuis l’éclatement de la crise financière globale en 2008.

Une fois de plus, toutefois, la Suisse est « forte avec les faibles et faible avec les forts », notamment avec les grandes banques qui ont désormais oublié leur lien avec le territoire national.