Quelles prévisions économiques pour 2019?

Le début de l’année est caractérisé par une panoplie de prévisions économiques à l’échelle régionale, nationale et globale. Les plus sages savent que l’avenir est inconnaissable, a fortiori lorsque les variables à considérer sont très nombreuses et s’influencent de manière réciproque à travers une dynamique trop complexe pour être capturée correctement par des modèles mathématiques.

Pour avoir une idée de l’évolution économique en 2019, il suffirait d’observer la trajectoire suivie par l’économie durant l’année qui vient de se terminer. En particulier, les problèmes à l’égard de la croissance économique, du marché du travail, des finances publiques et de la répartition de la richesse, qui sont très clairement visibles en Suisse comme ailleurs, devraient induire davantage de réflexions et des analyses plus approfondies par les parties prenantes au plan macroéconomique, entendez les politiciens, les chefs d’entreprise et les institutions financières, sans oublier les économistes au niveau académique.

En général, ces sujets économiques se contentent de prévoir le taux de croissance du produit intérieur brut (PIB), le taux de chômage et le taux d’inflation mesuré à partir de l’évolution des prix à la consommation.

Il y a toutefois au moins trois grandes questions ignorées par les économistes qui s’inspirent de la pensée dominante. La première porte sur la contribution de la croissance du PIB pour le développement économique. Depuis les années Nonante du siècle passé, la croissance du PIB ne contribue plus au développement économique dans les pays «avancés». Elle est en fait devenue instrumentale pour enrichir les institutions financières, au détriment de la majorité de la population de ces pays. Durant la dernière décennie, la croissance économique dans ces pays n’a pas créé de manière proportionnelle des nouvelles places de travail. Si le nombre de ces places a augmenté, il faut aussi s’interroger sur les conditions de travail, y compris le niveau des salaires et la durée des contrats de travail.

Cette réflexion devrait soulever une deuxième question, en ce qui concerne la répartition du revenu et de la richesse dans les pays «avancés» sur le plan économique. On observe notamment l’absence d’effet de «ruissellement» vers la classe moyenne des politiques néo-libérales qui enrichissent de plus en plus les personnes nanties au détriment de la cohésion sociale et du développement économique.

La troisième question porte alors sur l’inflation: au lieu de se préoccuper que les prix des biens de consommation n’augmentent pas, malgré les politiques monétaires ultra-expansives de ces années, il faudrait se soucier de l’inflation qu’on peut observer sur les marchés financiers et immobiliers, où les prix augmentent bien au-delà des grandeurs «fondamentales» du système économique, avec le risque d’enfler une bulle du crédit qui pourrait éclater faisant alors des dégâts majeurs pour l’ensemble du système économique.

Comme le rappelle un vieil adage, «il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir». 2019 sera donc similaire à l’année qui vient de se terminer, vu que les décisions de politique économique sont de toute manière dictées par la pensée dominante.

L’euro est un facteur de crise systémique

L’introduction de l’euro remonte au 1er janvier 1999, lorsqu’il remplaça onze monnaies nationales (sous forme scripturale) au sein de l’Union européenne. La zone euro a ensuite été élargie et comporte de nos jours 19 pays membres.

L’adoption de l’euro reflète les modalités de fonctionnement anti-démocratique de l’Union européenne. Les décisions sont imposées par le haut, sans rien demander au peuple, qui a perdu dès lors sa propre souveraineté.

La crise systémique éclatée à la fin de 2009 dans la zone euro est, en dernière analyse, une crise induite par la construction européenne, qui favorise les grandes entreprises transnationales et les institutions financières d’ordre systémique au détriment de l’ensemble de l’économie et de la société – créant ainsi bien des sentiments anti-européens au sein de la population du Vieux continent.

L’abandon de la souveraineté monétaire nationale, centralisée à Francfort (où se trouve la Banque centrale européenne), et les fortes contraintes à respecter par les politiques budgétaires des pays membres de l’Euroland, ont transformé l’euro en une camisole de force, qui est en train d’étrangler les économies nationales obligées à réduire les dépenses publiques même si la situation économique aurait besoin en réalité du contraire.

Il n’est dès lors pas étonnant que, vingt années après l’adoption de l’euro et une décennie de crise, les mouvements souverainistes resurgissent en Europe et notamment en Italie et en Allemagne – ce qui montre le fait que même la population allemande souffre des conséquences négatives de la politique économique néolibérale en vogue à travers la zone euro.

Certes, même sans l’euro les pays membres de l’Euroland suivraient la même politique économique. Néanmoins, si ces pays avaient encore leurs propres monnaies nationales, ils pourraient faire en sorte de soutenir leurs systèmes économiques.

Leur souveraineté monétaire leur permettrait d’associer les dépenses publiques à la politique monétaire de leur banque centrale nationale, adoptant un «policy mix» ayant la finalité d’assurer le plein emploi. Si le secteur public était libéré de la contrainte de l’équilibre budgétaire, il pourrait faire en sorte d’offrir une place de travail correctement rétribuée à toute personne voulant et pouvant travailler. Cela induirait les entreprises privées à verser des salaires équivalant (voire plus élevés) à ceux versés dans la fonction publique. Tout cela soutiendrait les activités économiques, avec des retombées positives aussi bien pour l’État que pour l’ensemble de la société. La cohésion sociale et le développement économique en bénéficieraient grandement.

Les cinq étapes de la guerre (in)civile en économie

La crise financière globale éclatée en 2008 au plan mondial a mis en échec la pensée dominante, montrant bien des faillites du “libre marché” et des politiques économiques néolibérales. Or, contrairement au passé (lorsque l’échec d’une théorie économique comportait son remplacement par une autre théorie, permettant de mieux comprendre et résoudre les problèmes contemporains), de nos jours la pensée économique dominante reste celle qui a induit la crise en 2008 et qui continue à prétendre la résoudre avec la même approche qui en est à l’origine.

Les tenants de cette pensée dominante ont d’ailleurs entamé une sorte de guerre (in)civile contre la minorité des économistes qui critiquent cette pensée sur le plan conceptuel ou méthodologique – au-delà des choix de politique économique. Cette guerre comporte cinq étapes similaires à celles que les psychologues ont identifiées lors d’un deuil, à savoir, le refus, la rage, la peur, la négociation et l’acceptation. Dans l’analyse économique, ces cinq étapes sont le refus, la rage, la peur, la négation et la prétention que la pensée dominante soit correcte.

La première étape se résume dans le fait de refuser de reconnaître qu’une crise existe ou peut éclater sous peu. Un exemple de cela est représenté par les affirmations faites par le Président de la banque centrale américaine lorsque la crise des «subprime» était proche d’éclater à la fin de 2006.

La deuxième étape consiste à faire preuve d’une grande rage par les économistes de la pensée dominante envers celles et ceux qui osent critiquer cette pensée, en montrant ses erreurs fondamentales qui en invalident toute analyse. Par exemple, lorsque la Reine Elisabeth II du Royaume-Uni observa que les économistes britanniques n’ont pas vu venir la crise financière globale éclatée en 2008, elle fut l’objet de critiques farouches par les économistes orthodoxes.

La troisième étape est celle de la peur: les économistes orthodoxes affirment que leur théorie est correcte, même si les modèles qu’ils utilisent ne sont pas «parfaits» sur le plan méthodologique. La crise serait dès lors le résultat du comportement des institutions financières et de leurs «top managers» dont l’avidité a fait enfler une bulle du crédit qui a fini par éclater, donnant lieu à une «tempête parfaite» sur les marchés du monde entier.

Les deux dernières étapes, à savoir, la négation et la prétention que la pensée dominante n’a pas d’erreur fondamentale, cherchent uniquement à en préserver la position de domination absolue dans les centres du pouvoir (académique et politique).

En dernière analyse, la pensée économique dominante va devoir être abandonnée et ses disciples devraient le reconnaître sur le plan scientifique. Autrement, la crise sera pérenne comme la guerre entre les économistes.

Baisser les impôts pour les entreprises nuit à l’économie

Dans bien des cantons latins, le gouvernement veut réduire la charge fiscale des entreprises, parce que cela est censé induire celles-ci à investir davantage dans leurs activités de production, de telle manière à créer des places de travail pour la population résidente. En fin de compte, le secteur public obtiendrait davantage de recettes fiscales et pourrait ainsi compenser les recettes fiscales qu’il n’a pas obtenues suite à la baisse des barèmes d’impôts sur le bénéfice des entreprises.

Cette vision idéologique ne sera pas confirmée par la réalité des faits. Les entreprises qui paieront moins d’impôts auront davantage d’argent pour verser des dividendes à leurs actionnaires et pour faire des placements financiers. Dans ces deux cas de figure, il n’y aura aucune retombée positive pour l’économie cantonale dans son ensemble. Les actionnaires sont très souvent des personnes nanties, qui n’augmentent pas leurs dépenses dans l’économie cantonale lorsqu’ils gagnent davantage. Cet argent est placé sur les marchés financiers, faisant augmenter le prix des titres sans aucun fondement dans les activités de production des entreprises sous-jacentes.

Aussi, les bénéfices des entreprises qui sont placés sur les marchés financiers n’induiront-ils aucun effet positif dans l’économie cantonale, vu le caractère autoréférentiel de la finance de marché, qui est globalisée et détachée de l’économie réelle. Les entreprises évitent d’augmenter leur capacité de production, lorsqu’elles observent (à l’instar de ces dernières années) qu’elles ont de la peine à écouler toute leur production courante. Les «managers» préfèrent placer les profits sur les marchés financiers, augmentant ainsi les bénéfices des entreprises au lieu de le faire grâce à des investissements dans le processus de production.

Somme toute, la baisse des barèmes d’impôt sur le bénéfice des entreprises nuit à l’ensemble de l’économie, parce qu’elle amène l’État à réduire les dépenses publiques dont bénéficient tant les ménages que les entreprises, suite à la diminution des recettes fiscales que ladite baisse entraîne à long terme.

Digitalisation, salaires et emploi: la prochaine crise économique est programmée

Selon une étude publiée ce mois-ci par McKinsey, la digitalisation de l’économie suisse induira la suppression nette de quelque 200’000 places de travail, surtout dans le commerce de détail, le secteur industriel et les activités financières. Certes, il ne s’agit pas de la première étude qui aboutit à des conclusions pessimistes en ce qui concerne l’évolution du niveau d’emploi suite à la «quatrième révolution industrielle» dont la vitesse augmente de plus en plus dans l’économie globale. L’aspect intéressant dans l’étude de McKinsey est la remarque que les nouvelles places de travail créées grâce à la digitalisation des activités économiques pourront être occupées par des personnes ayant des compétences différentes de celles que l’on acquiert en général durant sa propre formation (scolaire, professionnelle ou académique). Il faudra en fait avoir des capacités émotionnelles et d’analyse critique, ainsi qu’une créativité éprouvée même là où (dans le secteur des services) la dimension physique du produit est absente.

Il s’agit indubitablement du défi majeur auquel doivent faire face les écoles de toute sorte ainsi que les institutions académiques en Suisse et dans le reste du monde. La globalisation pousse les entreprises à produire là où le coût unitaire du travail est le plus faible, exerçant de ce fait une pression à la baisse sur les salaires des travailleurs moyennement qualifiés ou qui ont un niveau élevé de qualifications mais dans des branches d’activités ayant un taux de chômage élevé.

L’affirmation que les travailleurs très qualifiés pourront recevoir des salaires plus élevés grâce à l’augmentation de la productivité induite par la digitalisation s’avérera rapidement une illusion: la financiarisation des activités économiques est telle que ce seront les profits, au lieu des salaires, à augmenter suite à l’automatisation de la production et au développement de l’intelligence artificielle, surtout dans le secteur des services. Les seuls salaires qui pourront augmenter – même s’il n’y a aucun lien avec la méritocratie – vont être ceux des «managers», notamment dans les grandes entreprises transnationales.

Nul besoin d’être un économiste hétérodoxe pour comprendre que l’augmentation de ces salaires, ainsi que celle des profits, nuira à la croissance économique et, par là, au niveau d’emploi. Les personnes qui gagnent des salaires très élevés ont une propension à consommer plus faible que celle de la classe moyenne – qui est le vrai moteur de l’économie. La plupart de ces salaires sera en fait placée sur les marchés financiers, sans aucune retombée positive dans l’économie réelle. Même les bénéfices des entreprises sont en grande partie placés sur ces marchés, vu que la demande sur le marché des biens et services est insuffisante pour absorber toute la production, suite à la polarisation de la répartition des revenus vers le haut de la pyramide sociale et sans aucun effet de ruissellement vers la classe moyenne. La «quatrième révolution industrielle» péjorera davantage cette situation.

La prochaine crise économique est dès lors programmée, mais ce ne sera pas un ordinateur à pouvoir la résoudre.

Une monnaie digitale au lieu des billets?

Les banques centrales ont désormais épuisé leurs possibilités d’intervenir afin de soutenir le système économique dans son ensemble, qui reste faible au niveau structurel dix années après l’éclatement de la crise financière globale. Les politiques d’assouplissement monétaire et les taux d’intérêt négatifs n’ont pas entrainé les effets imaginés par les banquiers centraux, qui n’ont pas considéré les implications négatives de leurs décisions sur la répartition du revenu et de la richesse dans l’ensemble de l’économie.

En l’absence d’une politique budgétaire anticyclique de l’État, à travers une augmentation des dépenses publiques favorisant la classe moyenne de la population et, indirectement, les petites et moyennes entreprises tournées vers le marché domestique, les banquiers centraux sont sollicités afin d’intervenir de manière créative pour «sauver les meubles».

Une idée qui continue à faire discuter consiste à émettre une monnaie digitale par la banque centrale, qui à cet effet pourrait utiliser la technologie de la «blockchain» à la base des «cryptomonnaies» (à l’instar du bitcoin et de l’ethereum). Cette monnaie digitale de banque centrale pourrait remplacer (au moins en partie) les grosses coupures des billets de banque, réduisant ainsi la possibilité de soustraire le paiement des impôts. L’avantage principal d’une monnaie digitale de banque centrale concernerait toutefois la politique monétaire, étant donné que la banque centrale pourrait imposer des taux d’intérêt négatifs de manière plus efficace qu’elle a pu le faire jusqu’à présent. En effet, les banques qui ont été contraintes de payer un taux d’intérêt à la banque centrale auprès de laquelle elles ont des dépôts cherchent ensuite d’en répercuter le coût, d’une manière ou d’une autre, sur leur clientèle, faisant augmenter la prise de risque sur les marchés financiers et immobiliers, nourrissant ainsi les risques qu’une autre grande crise comme celle de 2008 éclate au plan national ou global.

S’il y avait une monnaie digitale émise par la banque centrale, la politique des taux d’intérêt négatifs agirait directement sur les ménages et les entreprises (plutôt que sur les banques), de telle manière à induire les consommateurs et les entreprises dans l’économie «réelle» à dépenser leur épargne et investir afin de relancer la croissance et l’emploi dans le système économique, où les banques ne sont pas intéressées à ouvrir des lignes de crédit car elles préfèrent nourrir la circulation financière de l’argent à travers les marchés financiers globalisés.

Une monnaie digitale émise par la banque centrale pourrait aussi être utile à l’État et aux collectivités locales dans la mesure où elle permettrait d’augmenter les recettes fiscales. Les contribuables malhonnêtes auraient plus de difficulté à se soustraire au paiement des impôts et les taux d’intérêt négatifs auraient vraiment les effets imaginés par leurs partisans, c’est-à-dire qu’ils feraient augmenter la consommation et les investissements qui créent du revenu et des places de travail, améliorant aussi en fin de compte la situation des finances publiques.

La promotion économique ne se fait pas avec des cadeaux fiscaux

Ces dernières années, en Romandie et au Tessin, les autorités cantonales ont développé des stratégies de promotion économique afin d’attirer des entreprises étrangères. Ces stratégies sont basées essentiellement sur des baisses d’impôts octroyées durant un certain nombre d’années aux entreprises qui créent de la valeur ajoutée dans l’économie cantonale. L’objectif des autorités est celui d’augmenter le taux de croissance économique et le niveau d’emploi pour dynamiser le tissu économique cantonal.

La théorie économique dominante, de matrice néo-libérale, prétend en effet qu’en réduisant la charge fiscale des entreprises, celles-ci augmenteront les investissements au sein du territoire, afin de produire et vendre davantage. Cela est censé faire augmenter aussi les recettes fiscales, permettant ainsi au secteur public de compenser les pertes fiscales initiales suite à la réduction des barèmes d’impôt.

L’évidence empirique ne corrobore pas du tout cette vision théorique. Lorsque la demande sur le marché des produits est insuffisante pour absorber toute la production – comme cela est le cas en cette décennie de crise –, les entreprises n’ont aucun intérêt à investir leurs bénéfices nets. Elles ont en revanche l’intérêt de placer ces bénéfices sur les marchés financiers, faisant augmenter les prix des titres cotés à la bourse, afin d’accroître le patrimoine financier que les entreprises possèdent à l’avantage de leurs propres actionnaires.

Le secteur public, en fin de compte, aura dès lors moins de recettes fiscales et sera ainsi forcé à mettre en œuvre des politiques économiques restrictives, réduisant ses propres prestations en faveur de l’économie et de la société dans leur ensemble. Les perdants au sein de l’économie seront les personnes de la classe moyenne et les petites et moyennes entreprises: les premières essuieront une baisse de leur capacité d’achat et donc les secondes enregistreront une diminution de leurs ventes, appauvrissant le tissu économique que l’autorité cantonale avait l’illusion de promouvoir par le levier fiscal.

L’illusion du «taux de chômage naturel»

Cette année marque le cinquantième anniversaire de la publication d’un article scientifique de Milton Friedman qui encore de nos jours dicte les choix de politique économique au plan global. Il s’agit d’un article sur le rôle de la politique monétaire au niveau macroéconomique. Selon Friedman, la banque centrale doit se concentrer sur l’objectif d’assurer la stabilité des prix à la consommation sans vouloir agir sur le taux de chômage, parce que, à son dire, la politique monétaire n’est pas en mesure d’influencer les grandeurs réelles (à long terme). Il n’y aurait donc pas de relation inverse entre l’augmentation des prix et le taux de chômage, qui avait été mise en lumière par William Phillips il y a soixante ans.

L’article de Friedman a avalisé l’idée qu’il existe un «taux de chômage naturel». Ce taux serait par conséquent impossible à réduire par des politiques économiques agissant sur la demande de biens et services. L’augmentation de la masse monétaire par des politiques expansives ne ferait dès lors qu’augmenter les prix à la consommation selon Friedman. Il faudrait plutôt agir du côté de l’offre, par des réformes structurelles sur le marché du travail, afin de réduire le coût unitaire de production – qui est devenu désormais le seul critère pour évaluer la «compétitivité» d’une entreprise et celle de l’ensemble de l’économie.

En fait, déjà Friedman expliquait dans son article de 1968 que «[m]alheureusement, nous n’avons pas encore mis au point une méthode permettant d’estimer avec précision et rapidité le taux de chômage naturel». Cependant, comme cela arrive souvent dans les «sciences économiques», bien des chercheurs ignorent ce qui contredit leur idée (et l’idéologie sous-jacente), afin de proposer des solutions parascientifiques qui satisfont davantage leurs intérêts personnels que ceux de la société dans son ensemble. Il en va ainsi, par exemple, sur le plan de la politique monétaire: aux États-Unis, encore récemment, le gouverneur de la banque centrale affirmait dans un discours officiel qu’«il est important d’essayer d’estimer le taux de chômage [naturel] qui équivaut au niveau d’emploi maximum, car lorsqu’on est constamment en dessous de ce taux, l’inflation augmente».

Le même raisonnement est appliqué à la politique budgétaire: l’État ne doit pas dépenser au-delà des ressources fiscales disponibles, parce que l’endettement public ne comporte aucun bienfait pour l’ensemble de l’économie, même lorsque celle-ci est en difficulté suite par exemple à une crise financière globale.

Cette vision idéologique est profondément ancrée dans la pensée de Milton Friedman et ses disciples continuent de croire au «taux de chômage naturel», utilisant cette croyance aveugle pour empêcher toute relance économique dans le sillage des politiques keynésiennes à l’origine des «Trente glorieuses» années qui suivirent la fin de la Deuxième guerre mondiale.

Pour sortir de la crise, il est nécessaire de changer de perspective et de songer au bien commun.

Dix années de crise ne sont pas suffisantes

Ce mois-ci tombe le dixième anniversaire de l’éclatement de la crise financière globale qui a suivi la mise en faillite aux États-Unis de la banque d’affaires Lehman Brothers le 15 septembre 2008. Durant ces dix années, les effets négatifs de la crise ont fait de très nombreux ravages dans les pays occidentaux. Les banques de toute sorte ont dû révéler leurs fragilités face au tsunami provoqué par la première crise systémique du capitalisme financier. Ces fragilités ont induit plusieurs autorités de réglementation à accroître les exigences financières que les banques doivent respecter pour continuer à fonctionner sur le plan global.

Avec les années et l’apparente atténuation des conséquences négatives de cette crise, tant les régulateurs que les autorités politiques ont subi de multiples pressions des milieux intéressés, afin d’édulcorer les règles à respecter par les institutions financières dans le monde occidental. Au fur et à mesure de l’écoulement du temps, ces règles ont été biffées ou affaiblies, permettant ainsi aux banques de s’y soustraire d’une manière ou d’une autre, transférant à d’autres acteurs économiques les risques et les coûts de la prochaine crise financière d’ordre systémique.

La rhétorique anti-réglementation est toujours la même: les adeptes du libre marché affirment – souvent sans conviction et de toute manière sans aucune raison – que les banques soumises à des règles plus sévères vont réduire le volume de crédit octroyé aux petites et moyennes entreprises. Celles-ci n’auront dès lors pas d’autre choix que de diminuer la production et le niveau d’emploi. A moyen-long termes il y aurait ainsi un effet négatif sur l’évolution de l’économie dans son ensemble, qui subirait un ralentissement conjoncturel suite aux réglementations accrues du secteur bancaire.

S’il est vrai que durant cette décennie les banques ont réduit les lignes de crédit qu’elles ont ouvertes aux entreprises de petite taille, cela n’est certainement pas à cause des nouvelles règles à respecter sur le plan financier. Il s’agit en fait d’une conséquence dramatique de la crise économique provoquée par la crise financière: bien des entreprises réduisent la production, donc aussi la demande de crédits bancaires, parce qu’elles ne réussissent pas à vendre tout ce qu’elles ont produit, étant donné la réduction de la capacité d’achat des consommateurs de la classe moyenne dans de très nombreux pays.

Les solutions pour sortir de cette décennie de crise existent et ont été proposées par différents économistes hétérodoxes. Si l’on veut remettre la finance au service de l’économie «réelle» pour satisfaire les besoins de la population mondiale, au lieu de faire souffrir celle-ci et de nombreuses entreprises afin de satisfaire l’avidité des institutions financières, il suffirait d’interdire tous les produits dérivés et structurés, qui ne font qu’enrichir celles et ceux qui spéculent sur le dos de la collectivité.

La prochaine crise financière systémique pourrait donc éclater déjà dans quelques années…

La banque centrale doit être ouverte au public

Le résultat du vote populaire de hier sur l’initiative «Monnaie pleine» doit être interprété comme une invitation à repenser le système monétaire national. Il est nécessaire de mettre en œuvre une réforme structurelle afin que les banques ne puissent plus abuser du levier du crédit, étant donné que cet abus est un facteur de crise systémique au niveau financier.

Comme cela a été récemment suggéré par un article paru dans The Economist, pour garantir la stabilité du système financier dans son ensemble il serait possible de permettre à n’importe quel agent économique d’avoir un compte courant auprès de sa propre banque centrale. De cette manière, l’autorité monétaire pourrait mieux atteindre ses objectifs, en particulier lorsque les instruments traditionnels de politique monétaire sont inefficaces – comme cela a été observé durant les dernières années suite à la crise financière globale, lorsque tant les mesures d’assouplissement monétaire que les taux d’intérêt négatifs se sont avérés inefficaces.

En réalité, les mesures d’assouplissement monétaire mises en œuvre par les banques centrales sont inefficaces car leurs contreparties dans l’achat de titres financiers sont les banques qui, dans une situation de crise, sont encore plus réticentes à augmenter les lignes de crédit aux entreprises et aux particuliers pour relancer l’activité économique. Comme nous l’avons observé durant les dix dernières années, en fait, les banques ont exploité les mesures d’assouplissement monétaire pour augmenter le volume et le pourcentage de leurs activités sur les marchés financiers au lieu de contribuer au mécanisme de transmission de la politique monétaire jusqu’aux consommateurs et aux entreprises de l’économie «réelle».

Les taux d’intérêt négatifs sont tout aussi inutiles, voire contreproductifs, à cet égard. Les banques qui doivent payer des intérêts sur la liquidité qu’elles ont déposée auprès de leur banque centrale, en réalité, augmentent les frais que leurs déposants doivent payer, au lieu de réduire de manière proportionnelle les taux d’intérêt sur les crédits qu’elles octroient aux débiteurs hypothécaires ou aux petites et moyennes entreprises.

À leur place, la banque centrale doit permettre à tout le monde – comme The Economist vient de le suggérer – d’ouvrir un compte courant auprès d’elle, lui transférant dès lors l’épargne déposée à vue auprès des banques secondaires. Ce faisant, l’autorité monétaire pourra agir de manière bien plus efficace tant par la politique des taux d’intérêt que par les mesures d’assouplissement monétaire: dans les deux cas, l’effet de ces interventions de la banque centrale se déploiera directement sur les consommateurs et les entreprises qui ont des comptes courants auprès d’elle. Toute augmentation de la liquidité sur ces comptes pourra dès lors représenter une incitation à dépenser dans l’économie réelle, plutôt que sur les marchés financiers, l’argent que la banque centrale a injecté dans le circuit monétaire.

Cette réforme induirait les banques à mieux travailler pour attirer l’épargne qui autrement serait déposée auprès de la banque centrale. Il y aurait ainsi un système bancaire plus solide et orienté au bien commun.