L’illusion du «taux de chômage naturel»

Cette année marque le cinquantième anniversaire de la publication d’un article scientifique de Milton Friedman qui encore de nos jours dicte les choix de politique économique au plan global. Il s’agit d’un article sur le rôle de la politique monétaire au niveau macroéconomique. Selon Friedman, la banque centrale doit se concentrer sur l’objectif d’assurer la stabilité des prix à la consommation sans vouloir agir sur le taux de chômage, parce que, à son dire, la politique monétaire n’est pas en mesure d’influencer les grandeurs réelles (à long terme). Il n’y aurait donc pas de relation inverse entre l’augmentation des prix et le taux de chômage, qui avait été mise en lumière par William Phillips il y a soixante ans.

L’article de Friedman a avalisé l’idée qu’il existe un «taux de chômage naturel». Ce taux serait par conséquent impossible à réduire par des politiques économiques agissant sur la demande de biens et services. L’augmentation de la masse monétaire par des politiques expansives ne ferait dès lors qu’augmenter les prix à la consommation selon Friedman. Il faudrait plutôt agir du côté de l’offre, par des réformes structurelles sur le marché du travail, afin de réduire le coût unitaire de production – qui est devenu désormais le seul critère pour évaluer la «compétitivité» d’une entreprise et celle de l’ensemble de l’économie.

En fait, déjà Friedman expliquait dans son article de 1968 que «[m]alheureusement, nous n’avons pas encore mis au point une méthode permettant d’estimer avec précision et rapidité le taux de chômage naturel». Cependant, comme cela arrive souvent dans les «sciences économiques», bien des chercheurs ignorent ce qui contredit leur idée (et l’idéologie sous-jacente), afin de proposer des solutions parascientifiques qui satisfont davantage leurs intérêts personnels que ceux de la société dans son ensemble. Il en va ainsi, par exemple, sur le plan de la politique monétaire: aux États-Unis, encore récemment, le gouverneur de la banque centrale affirmait dans un discours officiel qu’«il est important d’essayer d’estimer le taux de chômage [naturel] qui équivaut au niveau d’emploi maximum, car lorsqu’on est constamment en dessous de ce taux, l’inflation augmente».

Le même raisonnement est appliqué à la politique budgétaire: l’État ne doit pas dépenser au-delà des ressources fiscales disponibles, parce que l’endettement public ne comporte aucun bienfait pour l’ensemble de l’économie, même lorsque celle-ci est en difficulté suite par exemple à une crise financière globale.

Cette vision idéologique est profondément ancrée dans la pensée de Milton Friedman et ses disciples continuent de croire au «taux de chômage naturel», utilisant cette croyance aveugle pour empêcher toute relance économique dans le sillage des politiques keynésiennes à l’origine des «Trente glorieuses» années qui suivirent la fin de la Deuxième guerre mondiale.

Pour sortir de la crise, il est nécessaire de changer de perspective et de songer au bien commun.

Dix années de crise ne sont pas suffisantes

Ce mois-ci tombe le dixième anniversaire de l’éclatement de la crise financière globale qui a suivi la mise en faillite aux États-Unis de la banque d’affaires Lehman Brothers le 15 septembre 2008. Durant ces dix années, les effets négatifs de la crise ont fait de très nombreux ravages dans les pays occidentaux. Les banques de toute sorte ont dû révéler leurs fragilités face au tsunami provoqué par la première crise systémique du capitalisme financier. Ces fragilités ont induit plusieurs autorités de réglementation à accroître les exigences financières que les banques doivent respecter pour continuer à fonctionner sur le plan global.

Avec les années et l’apparente atténuation des conséquences négatives de cette crise, tant les régulateurs que les autorités politiques ont subi de multiples pressions des milieux intéressés, afin d’édulcorer les règles à respecter par les institutions financières dans le monde occidental. Au fur et à mesure de l’écoulement du temps, ces règles ont été biffées ou affaiblies, permettant ainsi aux banques de s’y soustraire d’une manière ou d’une autre, transférant à d’autres acteurs économiques les risques et les coûts de la prochaine crise financière d’ordre systémique.

La rhétorique anti-réglementation est toujours la même: les adeptes du libre marché affirment – souvent sans conviction et de toute manière sans aucune raison – que les banques soumises à des règles plus sévères vont réduire le volume de crédit octroyé aux petites et moyennes entreprises. Celles-ci n’auront dès lors pas d’autre choix que de diminuer la production et le niveau d’emploi. A moyen-long termes il y aurait ainsi un effet négatif sur l’évolution de l’économie dans son ensemble, qui subirait un ralentissement conjoncturel suite aux réglementations accrues du secteur bancaire.

S’il est vrai que durant cette décennie les banques ont réduit les lignes de crédit qu’elles ont ouvertes aux entreprises de petite taille, cela n’est certainement pas à cause des nouvelles règles à respecter sur le plan financier. Il s’agit en fait d’une conséquence dramatique de la crise économique provoquée par la crise financière: bien des entreprises réduisent la production, donc aussi la demande de crédits bancaires, parce qu’elles ne réussissent pas à vendre tout ce qu’elles ont produit, étant donné la réduction de la capacité d’achat des consommateurs de la classe moyenne dans de très nombreux pays.

Les solutions pour sortir de cette décennie de crise existent et ont été proposées par différents économistes hétérodoxes. Si l’on veut remettre la finance au service de l’économie «réelle» pour satisfaire les besoins de la population mondiale, au lieu de faire souffrir celle-ci et de nombreuses entreprises afin de satisfaire l’avidité des institutions financières, il suffirait d’interdire tous les produits dérivés et structurés, qui ne font qu’enrichir celles et ceux qui spéculent sur le dos de la collectivité.

La prochaine crise financière systémique pourrait donc éclater déjà dans quelques années…

La banque centrale doit être ouverte au public

Le résultat du vote populaire de hier sur l’initiative «Monnaie pleine» doit être interprété comme une invitation à repenser le système monétaire national. Il est nécessaire de mettre en œuvre une réforme structurelle afin que les banques ne puissent plus abuser du levier du crédit, étant donné que cet abus est un facteur de crise systémique au niveau financier.

Comme cela a été récemment suggéré par un article paru dans The Economist, pour garantir la stabilité du système financier dans son ensemble il serait possible de permettre à n’importe quel agent économique d’avoir un compte courant auprès de sa propre banque centrale. De cette manière, l’autorité monétaire pourrait mieux atteindre ses objectifs, en particulier lorsque les instruments traditionnels de politique monétaire sont inefficaces – comme cela a été observé durant les dernières années suite à la crise financière globale, lorsque tant les mesures d’assouplissement monétaire que les taux d’intérêt négatifs se sont avérés inefficaces.

En réalité, les mesures d’assouplissement monétaire mises en œuvre par les banques centrales sont inefficaces car leurs contreparties dans l’achat de titres financiers sont les banques qui, dans une situation de crise, sont encore plus réticentes à augmenter les lignes de crédit aux entreprises et aux particuliers pour relancer l’activité économique. Comme nous l’avons observé durant les dix dernières années, en fait, les banques ont exploité les mesures d’assouplissement monétaire pour augmenter le volume et le pourcentage de leurs activités sur les marchés financiers au lieu de contribuer au mécanisme de transmission de la politique monétaire jusqu’aux consommateurs et aux entreprises de l’économie «réelle».

Les taux d’intérêt négatifs sont tout aussi inutiles, voire contreproductifs, à cet égard. Les banques qui doivent payer des intérêts sur la liquidité qu’elles ont déposée auprès de leur banque centrale, en réalité, augmentent les frais que leurs déposants doivent payer, au lieu de réduire de manière proportionnelle les taux d’intérêt sur les crédits qu’elles octroient aux débiteurs hypothécaires ou aux petites et moyennes entreprises.

À leur place, la banque centrale doit permettre à tout le monde – comme The Economist vient de le suggérer – d’ouvrir un compte courant auprès d’elle, lui transférant dès lors l’épargne déposée à vue auprès des banques secondaires. Ce faisant, l’autorité monétaire pourra agir de manière bien plus efficace tant par la politique des taux d’intérêt que par les mesures d’assouplissement monétaire: dans les deux cas, l’effet de ces interventions de la banque centrale se déploiera directement sur les consommateurs et les entreprises qui ont des comptes courants auprès d’elle. Toute augmentation de la liquidité sur ces comptes pourra dès lors représenter une incitation à dépenser dans l’économie réelle, plutôt que sur les marchés financiers, l’argent que la banque centrale a injecté dans le circuit monétaire.

Cette réforme induirait les banques à mieux travailler pour attirer l’épargne qui autrement serait déposée auprès de la banque centrale. Il y aurait ainsi un système bancaire plus solide et orienté au bien commun.

L’hypocrisie de l’échange automatique de renseignements

Comme le communiqué de presse du Conseil fédéral daté du 9 mai l’indique, « [l]ors de sa séance du 9 mai 2018, le Conseil fédéral a adopté le message concernant l’approbation des accords avec Singapour et Hong Kong sur l’échange automatique de renseignements (EAR) relatifs aux comptes financiers. Dans ce même message, il propose au Parlement d’introduire l’EAR avec d’autres places financières. »

La motivation du Conseil fédéral pour faire ce pas important vers l’EAR est désopilante, parce qu’elle se limite à vouloir « harmoniser les conditions de concurrence à l’échelle mondiale » en ce qui concerne les activités effectuées sur les différentes places financières. En clair, selon le Conseil fédéral, la Suisse doit adopter le régime de l’EAR afin de garantir « [l]a création de conditions de concurrence équitables (level playing field) à l’échelle mondiale » pour l’ensemble des institutions financières qui mènent leurs activités sur l’une ou l’autre de ces places à travers le monde.

Dans les quelque soixante pages de son message, le Conseil fédéral ne mentionne aucunement la nécessité pour chaque État de récolter les ressources fiscales qu’il est légitimé à recevoir à partir de la richesse produite dans sa propre juridiction. Sans l’EAR, en effet, bien des États sont dans l’impossibilité de récolter les ressources fiscales qui leur échappent suite à la soustraction d’impôts des résidents qui déposent une partie de leurs avoirs à l’étranger. Cette perte de ressources fiscales amène de nombreux États à mettre en œuvre des mesures d’austérité, réduisant les dépenses publiques là où il y a moins de résistances, à savoir, en général, dans le domaine des politiques sociales.

Si les autorités helvétiques étaient réellement convaincues que l’EAR doit être mis en place au plan international, elles l’adopteraient pour les bienfaits que celui-ci comporte dans l’ensemble de la société – et par conséquent dans l’ensemble de l’économie – permettant de soutenir notamment le développement économique de manière durable dans le temps comme dans l’espace, au lieu de ne retenir que l’argument de la compétitivité de la place financière suisse.

Sur ce plan, par ailleurs, l’argument utilisé par le Conseil fédéral est faible, considérant que, si vraiment il avait voulu assurer un « level playing field » à l’ensemble des institutions financières, le Gouvernement suisse aurait pu intervenir déjà bien avant qu’il a été obligé de le faire par les pressions internationales induites par l’éclatement de la crise financière globale en 2008.

Faut-il rappeler à la Berne fédérale que « vouloir, c’est pouvoir » ?

L’inflation existe même si on ne la voit pas

Bien des économistes, politiciens et journalistes continuent à se demander comment se fait-il que le taux d’inflation n’ait pas encore pris l’ascenseur, au vu de l’augmentation exorbitante de la masse monétaire suite aux politiques ultra-expansives que les principales banques centrales au monde ont mises en oeuvre durant les dix dernières années, après l’éclatement de la crise financière globale en 2008.

La réponse à cette question est facile à trouver, si l’on abandonne la pensée économique dominante pour comprendre ce qu’est vraiment l’inflation et pourquoi sa prétendue mesure sur le marché des produits reste proche d’un pour cent malgré l’énorme liquidité que les banques centrales ont créée durant cette décennie.

L’inflation n’est pas l’augmentation des prix à la consommation. En réalité, l’inflation est la perte du pouvoir d’achat de la monnaie, suite à l’augmentation de la masse monétaire au-delà de l’augmentation de la production mise en vente sur le marché des biens et services. Le niveau des prix sur ce marché pourrait ne pas augmenter malgré l’inflation, si la masse monétaire excédentaire n’est pas dépensée pour l’achat de biens et services. L’indice des prix à la consommation pourrait même diminuer en cas d’inflation, suite au progrès technique qui permet aux entreprises de réduire leurs prix de vente de manière telle à ne pas réduire leur marge bénéficiaire. L’inflation, dans un cas pareil, empêche les prix de vente de baisser de manière proportionnelle à la réduction des coûts de production.

En fait, l’indice des prix à la consommation ne mesure pas l’inflation mais la variation de ces prix durant une période donnée, habituellement sur base annuelle. Les prix à la consommation peuvent varier pour d’autres raisons que la perte du pouvoir d’achat de la monnaie (entendez l’inflation): si l’Etat augmente la taxe sur la valeur ajoutée ou si les entreprises augmentent leurs prix de vente car elles ont une position dominante sur le marché, l’indice des prix à la consommation augmente sans qu’il y ait de l’inflation. Vice-versa, si la masse monétaire augmente de manière excessive par rapport au produit vendu sur le marché des biens et des services, il y a de l’inflation même si elle n’apparaît dans aucune statistique sur les prix à la consommation.

La réalité montre tout de même une certaine évidence empirique qui devrait faire comprendre qu’il existe une forte inflation sur les marchés financiers, depuis que les banques centrales ont décidé d’intervenir afin de soutenir les banques qui, individuellement ou dans leur ensemble, étaient ou sont encore trop grandes pour faire faillite.

L’énorme liquidité que les banques continuent de recevoir par leur banque centrale est dépensée pour l’achat d’actifs financiers dont les prix ont augmenté bien au-delà de ce qui pourrait être expliqué par rapport à l’évolution de l’économie réelle, tandis que les prix à la consommation n’augmentent pas car les salaires stagnent, voire baissent en termes réels, pour une partie importante de la classe moyenne.

Comprendre l’inflation permet de comprendre ce qu’il faut faire pour l’éradiquer.

La crise a commencé dans les années 1990

Les années 1990 coiffent une période cruciale pour comprendre la trajectoire que l’économie globale a suivie jusqu’à présent. Dans cette période historique, les processus de libéralisation, dérèglementation et globalisation de l’économie et de la finance devinrent prépondérants dans le monde entier. On imposa ainsi à la population mondiale un régime de croissance économique basée sur la finance de marché, au lieu de la production de biens et services, en tant que source de profits pour les entreprises. Si ces profits étaient investis pour produire et augmenter le niveau d’emploi, il n’y aurait rien de mal – pour autant que l’on respecte les droits environnementaux et qu’il y ait des conditions de travail absolument correctes, entendez des rémunérations et des horaires de travail permettant à tout un chacun de vivre dignement. Si, par contre, comme cela est le cas de manière assez générale, les profits sont placés sur les marchés financiers afin d’y gagner des rendements dépassant le taux de croissance économique, alors le système capitaliste est voué à la crise; une crise de surproduction induite par la financiarisation de l’économie dans son ensemble.

Cette crise est aggravée par le fait que la pensée néo-libérale qui en est à l’origine oblige l’État à l’équilibre des finances publiques indépendamment de la situation conjoncturelle. Cette pensée, qui dicte les choix publics dans la plupart des pays, empêche d’utiliser les dépenses publiques de manière anticyclique, évitant que l’État s’endette car cela pourrait l’amener à relever la charge fiscale sur les très hauts revenus et les très grosses fortunes, censés contribuer au bien commun soutenant les personnes les plus démunies au sein de la société. Les années 1990 furent en effet les années durant lesquelles l’État social a commencé à être attaqué par la droite, qui imprima un virage à 180 degrés au secteur public, afin de favoriser les personnes très nanties et les grandes entreprises transnationales. Le slogan qui voulait «moins d’État et plus de marché» fut suivi par l’appropriation de l’État par les pouvoirs forts de l’économie et de la finance, en défense de leurs propres intérêts de court terme.

La crise financière globale éclatée en 2008 marque l’aboutissement et la fin de ce régime de croissance économique. Afin de résorber la production qui ne peut pas être vendue sur le marché, étant donné que l’apport du secteur public a été émasculé en ce qui concerne son soutien à la demande globale, les institutions financières ont enflé une énorme bulle du crédit privé dont l’éclatement a ravagé le système économique dans son ensemble, provoquant des dégâts et des souffrances énormes à long terme.

Une réflexion profonde sur ces problématiques est nécessaire afin de sortir de la crise et mettre sur pied un système économique digne du XXIème siècle.

Une réforme structurelle pour la stabilité financière

Dans deux mois le peuple suisse aura exprimé son avis en ce qui concerne l’initiative pour une «Monnaie pleine», visant à empêcher les banques secondaires d’ouvrir des lignes de crédit sans avoir une épargne préalable afin de financer ces crédits, dont le résultat fait augmenter la masse monétaire dans l’ensemble du système bancaire.

La classe politique, les milieux économiques et les institutions financières sont contraires à cette initiative, parce qu’ils craignent de perdre une partie de leurs propres privilèges de court terme liés à l’émission de monnaie scripturale par les banques secondaires. Il est dès lors évident que l’initiative «Monnaie pleine» sera refusée le 10 juin 2018. Néanmoins, il sera utile de continuer à réfléchir sur la nécessité de mettre en œuvre une réforme structurelle d’ordre monétaire, en Suisse comme ailleurs, pour éviter que les banques – notamment celles trop grandes pour faire faillite – continuent d’abuser de leur capacité de créer de la monnaie ex-nihilo. Cette création monétaire excessive donne lieu à des bulles du crédit qui, lorsqu’elles enflent, augmentent la fragilité financière du système bancaire dans son ensemble. Il suffit de rappeler la bulle des «subprime» aux États-Unis pour comprendre les effets dramatiques induits par l’abus du levier du crédit par les banques – qui doivent par conséquent être réglementées beaucoup mieux et davantage que les institutions financières non-bancaires (qui ne peuvent pas octroyer des crédits sans avoir d’abord récolté l’épargne nécessaire pour ce faire).

Sans passer d’un extrême à l’autre, entendez passer du régime bancaire ultralibéral actuel au régime monopolistique proposé par l’initiative «Monnaie pleine», il convient de faire en sorte qu’une troisième voie assure davantage de stabilité financière au secteur bancaire, soutenant l’économie réelle qui engendre des richesses, des places de travail et des recettes fiscales.

Ainsi que le proposa David Ricardo en 1824 pour la Banque d’Angleterre, il faut séparer de manière explicite dans la comptabilité des banques l’émission monétaire et l’octroi de crédit. Cette séparation permettra de voir clairement lorsqu’une banque abuse de sa capacité d’ouvrir des lignes de crédit sans avoir l’épargne suffisante pour financer des transactions purement spéculatives, qui enflent la masse monétaire sans aucunement contribuer à la production.

L’inflation est définie justement par l’écart existant entre la masse monétaire et tout ce qui est produit dans l’ensemble de l’économie, étant donné que le pouvoir d’achat de la monnaie dépend de ce que l’on peut acheter sur le marché des biens et services.

Pour comprendre quel type de réforme monétaire mettre en œuvre, il faut avant tout comprendre la nature de la monnaie bancaire. L’initiative «Monnaie pleine» peut aider à ce faire, mais à cet égard il faut que le débat politique soit objectif et désintéressé, au lieu d’être très superficiel et partisan.

Les cadeaux fiscaux sont à double tranchant

Cela fait désormais plus de quarante ans que les politiques économiques sur le plan global ont les chrismes de l’orthodoxie néolibérale – entendez l’exigence d’équilibrer les finances publiques sans égard à la distinction entre dépenses courantes et dépenses d’investissement de l’État, et l’objectif de stabilité des prix à la consommation pour la politique monétaire des banques centrales. Ces deux objectifs ont contribué à faire enfler une grande bulle du crédit durant la décennie qui a précédé l’éclatement de la crise financière globale (induite par cette grande bulle) et durant les dix dernières années ont empêché de sortir de cette crise par des politiques économiques adéquates aux besoins de la population.

Si les décideurs politiques connaissaient l’histoire de la pensée économique, au lieu de s’inspirer des sirènes néolibérales, ils pourraient facilement comprendre que l’État doit mettre en œuvre une politique budgétaire anticyclique, c’est-à-dire qu’il doit soutenir l’ensemble de l’économie par une augmentation des dépenses publiques lorsque l’économie privée est en grande difficulté, comme cela est le cas au plan global depuis désormais une bonne décennie. Il est en fait contre-productif de réduire la charge fiscale sur les personnes physiques ou morales (comme l’a décidé, entre autres, Donald Trump) afin de relancer l’économie nationale avec l’espoir que les dépenses de consommation et d’investissement augmentent suite à l’augmentation du revenu disponible. En réalité, les consommateurs et les entreprises qui paieront moins d’impôts ne seront pas du tout encouragés à augmenter leurs propres dépenses dans l’économie “réelle”, mais placeront leurs avoirs sur les marchés financiers, à partir desquels rien ne ruissellera vers les branches d’activité qui produisent des biens et des services non-financiers. Il n’y aura donc ni une augmentation du niveau d’emploi ni une relance de l’économie dans son ensemble, mais plutôt une aggravation du chômage et un nouveau ralentissement de l’activité économique suite aux coupes budgétaires qui seront nécessaires pour équilibrer les finances publiques à cause des cadeaux fiscaux aux riches.

Si, en revanche, l’objectif de ces cadeaux fiscaux était celui de réduire l’intervention de l’État et laisser ainsi fonctionner librement l’économie de marché, cela creuserait davantage l’écart entre les riches et les pauvres en ce qui concerne la répartition du revenu, appauvrissant l’ensemble de l’économie nationale à long terme et exacerbant de ce fait les conflits sociaux et le populisme au plan global.

Or, à bien regarder la réalité des faits, l’on comprend aisément que le néolibéralisme qui dicte les choix de politique économique depuis une quarantaine d’années n’a pas du tout réduit le rôle de l’État dans le système économique, mais a uniquement permis aux pouvoirs forts de l’économie et de la finance de marché de s’approprier (de manière subreptice) de la politique économique et de l’administration publique afin de satisfaire leurs propres intérêts de court terme. L’État a ainsi été transformé en une camisole de force pour la classe moyenne, alors qu’il a été déguisé en tant que défenseur du libre marché avec la tâche de faire respecter les “conditions-cadre” afin en fait de protéger les revenus et les patrimoines élevés – auxquels l’on demande de moins en moins de contribuer au bien commun.

La Troisième guerre mondiale ne va pas tarder à éclater et on saura alors qui en est le véritable responsable…

L’intégrisme de la pensée dominante en économie

Lors d’une interview parue récemment, Luigi Pasinetti (professeur émérite d’analyse économique à l’Université catholique de Milan) a expliqué clairement les problèmes fondamentaux de la pensée économique dominante. La soi-disant “science économique” est, en réalité, un amalgame parascientifique, duquel les approches alternatives à la pensée dominante ont été exclues de manière subreptice, afin d’empêcher une vision différente de celle du libre marché en tant que solution à n’importe quel problème d’ordre socio-économique.

Dans son interview, Pasinetti a bien expliqué la fragilité de la “science économique” de nos jours et a aussi mis en lumière l’ignorance des économistes de la pensée dominante qui ont exclu toute forme de pluralisme, ouverture et confrontation sur le plan scientifique avec toute école de pensée alternative à celle dominante sur le plan académique et politique. Cette situation est clairement visible, en Italie comme ailleurs dans le monde académique, lorsqu’on considère les critères pour la sélection et l’évaluation des candidat-e-s aux postes de professeurs universitaires en économie. Ces critères sont basés seulement sur la pensée dominante, même si celle-ci est de plus en plus critiquée d’un point de vue conceptuel, méthodologique, théorique et empirique, surtout durant les dix dernières années, entendez après l’éclatement de la crise financière globale induite par la pensée dominante en économie.

Dans les facultés d’économie, en effet, et désormais aussi auprès des institutions qui financent les projets de recherche en “science économique”, on remarque la tendance à évaluer les dossiers de candidature sur la base des revues scientifiques dans lesquelles les candidat-e-s ont publié les résultats de leurs propres recherches – au lieu de lire leurs publications pour sélectionner et évaluer les meilleur-e-s candidat-e-s. Il existe en réalité des classements de revues scientifiques qui sont utilisés comme critère principal (voire unique) pour ce processus de sélection. Or, le problème à cet égard est lié au fait que ces classements discriminent lourdement les revues qui acceptent de publier des travaux de recherche s’inscrivant dans des paradigmes différents de la pensée dominante.

Cela induit la très large majorité des économistes sur le plan académique, surtout celles et ceux qui visent à être promus au rang de professeur, à éviter les paradigmes alternatifs à la pensée dominante afin de ne pas porter atteinte à leur propre carrière académique.

En l’état, la situation sur ce plan s’est tellement dégradée que les jeunes professeurs ignorent les approches alternatives à la pensée dominante et, de ce fait, répètent dans leurs propres cours ce qui leur avait été inculqué par leurs prédécesseurs sans aucune connaissance pluraliste en histoire de la pensée économique.

Dans la mesure où cette situation hégémonique va persister, la “science économique” restera dans une crise profonde et, avec elle, l’économie mondiale ne pourra pas contribuer au bien commun. Comme l’avait déjà fait remarquer J.M. Keynes, les idées des économistes (soient-elles justes ou fausses) façonnent le monde entier.

Travailler moins pour (faire) travailler tous

Il y a deux parallélismes importants entre le travail et le revenu national. Le premier concerne leur lien de causalité, c’est-à-dire que le revenu est produit par le travail humain. Ni les robots ni les équipements de toute sorte ne peuvent être à l’origine d’une valeur ajoutée, parce qu’ils sont eux-mêmes le résultat du travail humain, qui est le seul véritable facteur de production comme l’avait déjà expliqué J.M. Keynes dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie. Le deuxième parallélisme entre le travail et le revenu est donné par le fait que tous les deux sont distribués de manière fort inéquitable et très problématique dans l’ensemble du système économique. À côté des chômeurs de tout genre, qui pourraient et souhaiteraient travailler, il existe beaucoup de personnes qui, en réalité, travaillent trop longtemps ou intensément – contrairement à leur souhaits. Les cas de «burn out» sont de plus en plus fréquents et engendrent des souffrances et des coûts énormes pour les individus et la société dans son ensemble.

La solution à ces problèmes sur le marché du travail – qui ont un impact négatif sur les dépenses de consommation et, de là, sur l’activité économique – fut suggérée dans les années 1930 par le patron de FIAT, Luigi Einaudi, qui, en tant qu’entrepreneur dans la branche de l’automobile, avait bien compris le fonctionnement du système économique. Einaudi proposa de «travailler moins pour travailler tous» afin d’éviter la chute des dépenses de consommation induite par le chômage. Si à son époque cela pouvait paraître une hérésie, de nos jours même un pays où domine l’éthique protestante devrait s’activer afin de mettre en pratique la proposition de L. Einaudi, ne serait-ce que pour soutenir les entreprises tournées vers le marché domestique.

Suite au processus de digitalisation croissante des activités économiques, en effet, le nombre de places de travail diminuera de plus en plus dans l’ensemble de l’économie nationale. Cela aura pour conséquence, entre autres, une polarisation toujours plus marquée de la distribution du travail et des revenus sur le plan macroéconomique. Si dès lors l’on veut vraiment éviter la prochaine crise de surproduction ou de sous-consommation, il faudra nécessairement travailler moins pour faire travailler tous.

Il sera néanmoins aussi nécessaire de reconnaître qu’une partie très importante du travail effectué par les êtres humains n’est aucunement rémunérée en l’état. Il suffit de penser au travail fait au sein de son propre ménage et aux activités de volontariat, qui contribuent indirectement à la formation du produit intérieur brut. Il faudra également prendre en compte que la digitalisation des activités économiques fera augmenter le chômage et empêchera le financement des politiques sociales avec les seuls revenus du travail. Les partisans d’un revenu de base inconditionnel seront donc de plus en plus nombreux à l’avenir, au fur et à mesure que l’évidence empirique sera incontournable à cet égard.