La Macronomie est vouée à l’échec

Si Emmanuel Macron n’a plus rien à perdre car son mandat n’est plus renouvelable, la France dans son ensemble, elle, risque gros. La politique économique se doit de changer de paradigme et d’abandonner la vision néo-libérale qui, depuis 40 ans, péjore la situation dans laquelle se trouvent de très nombreuses personnes résidant dans l’Hexagone.

La dernière trouvaille néo-libérale en date est celle portant sur la réforme du système de retraite, qui, en France comme ailleurs en Europe, vise à augmenter l’âge minimum de départ à la retraite, dans le but de résoudre les problèmes de financement des pensions. Or, à bien y regarder, ces problèmes ne feront que s’aggraver au fur et à mesure que l’âge minimum de départ à la retraite augmente, pour au moins deux raisons. D’une part, cela va retarder l’entrée sur le marché du travail des jeunes, qui sont dans la force de l’âge mais demeurent sans emploi alors qu’ils pourraient remplacer une partie de la population active, qui, après bien des décennies de labeur, mérite sans doute de bénéficier d’une retraite à la hauteur de ses attentes. D’autre part, ces jeunes retraités pourraient contribuer à la croissance économique du produit intérieur brut (ou PIB, considérée comme la grandeur cardinale par les néo-libéraux) en s’occupant de leurs petits-enfants, afin que leurs parents puissent travailler à plein temps et stimuler ainsi l’activité économique et, de là, les profits des entreprises et les rentes des institutions financières sur les marchés globalisés.

La rapidité du progrès technique (il suffit de penser à la digitalisation des activités économiques) fait en outre que de plus en plus de travailleurs sont remplacés, lors de leur départ à la retraite ou de leur licenciement, par des machines de toute sorte (comme l’«intelligence artificielle»). La raison en est qu’une telle substitution permet aux entreprises de réduire leurs coûts de production et ainsi d’augmenter leurs taux de profit; profits qu’elles ne vont toutefois pas investir pour produire davantage, la demande étant déjà insuffisante sur le marché des produits, essentiellement à cause du «grand écart» dans la distribution du revenu national entre salaires et profits. Ces profits sont alors placés sur les marchés financiers, où ils tournent en rond (entendez sans aucun effet de ruissellement dans ce qu’il est coutume d’appeler l’économie «réelle») pour engendrer des rentes financières extravagantes, étant donné qu’elles dépassent largement le taux de croissance économique mesuré par le PIB.

Prolonger l’âge minimum de départ à la retraite va donc aggraver un chômage chez les 18–24 ans dépassant déjà 18% en 2022, incitant une partie de ceux-ci à quitter le pays en vue de trouver une place de travail ailleurs. Cela pose alors problème à la croissance démographique et par conséquent aussi au financement du système de retraite. Sans parler du fait qu’un exode de la sorte représenterait un mauvais investissement public dans la mesure où les dépenses que l’État a engagées pour l’instruction et la formation de ces jeunes n’auraient aucune retombée positive sur le territoire national une fois qu’ils le quittent pour mener leur vie à l’étranger, où ils trouvent un emploi qui – bon gré, mal gré – leur permet de vivre (un peu) mieux que dans leur propre pays.

L’avenir est sombre et la Macronomie le rend d’autant plus inquiétant.

La faute des banques centrales

Depuis l’éclatement de la crise financière globale en 2008, les banques centrales sont perçues (et se croient) comme des institutions toutes puissantes, capables de sauver le monde de toute sorte de cataclysmes, eux-mêmes induits par des facteurs endogènes au système économique. La crise économique liée à la pandémie, de même que la crise énergétique associée à la guerre en Ukraine, peuvent être résolues, semble-t-il, par l’intervention des banques centrales mobilisant plusieurs instruments (non-)conventionnels comme les taux d’intérêt et les «assouplissements quantitatifs». Ces derniers consistent à émettre des volumes exorbitants de monnaie centrale en vue de préserver l’ensemble de l’économie d’une crise systémique – comme celle éclatée suite au dépôt de bilan de la banque d’affaires Lehman Brothers aux États-Unis le 15 septembre 2008.

Or, en fait, depuis la contre-révolution néolibérale des années 1980 qui a rendu les banques centrales indépendantes des gouvernements (entendez qu’elles ne peuvent plus contribuer à financer les déficits publics en achetant les obligations d’État sur le marché primaire), les banques centrales se posent en soutien des institutions financières, intervenant constamment sur les marchés financiers pour en garantir les profits (y compris ceux des fonds spéculatifs), mais également afin d’en éviter une mise en faillite susceptible de déclencher une crise financière systémique à l’échelle de l’économie globale.

Cette transformation du rôle des banques centrales les a par conséquent détachées de la société réelle pour leur permettre de se consacrer au service des intérêts particuliers de la finance de marché. Toutefois, cela ne saurait que nuire à l’intérêt général par sa contribution à accroître l’instabilité financière au lieu d’agir pour le bien commun en soutenant les investissements publics ainsi que la transition écologique de l’économie dans son ensemble.

Le renchérissement du coût de la vie peut être atténué

L’année 2023 a commencé sur le plan économique global comme l’année précédente avait terminé, à savoir avec des problèmes pour quantité de ménages et de petites ou moyennes entreprises liés au fort renchérissement de nombreux biens résultant des tensions géopolitiques à l’échelle mondiale. Ces dernières n’ont en fait qu’aggravé les difficultés d’approvisionnement observées suite aux confinements, dans le sillage de la pandémie de Covid-19.

Les principales banques centrales dans l’économie globale ont dès lors changé leur fusil d’épaule pour adopter des politiques monétaires restrictives (entendez une série d’augmentations de leurs taux d’intérêt directeurs), afin de juguler la hausse des prix sur le marché des biens et des services. En réalité, il s’agit d’une approche erronée car, en l’état, le renchérissement des prix à la consommation découle non pas d’une augmentation de la demande sur le marché des produits, mais bien d’une série de difficultés du côté de l’offre. Qui plus est, cette remontée des taux d’intérêt directeurs est susceptible d’exacerber ledit renchérissement, du fait que bien des entreprises vont répercuter la hausse des taux d’intérêt qu’elles devront payer aux banques sur les prix de vente de leurs propres produits, dans une spirale qui tire encore davantage ces prix vers le haut. Ce d’autant plus que ces entreprises seront également sujettes à payer des taux d’intérêt plus élevés sur les hypothèques qu’elles ont obtenues auprès des banques pour financer l’achat de leurs immeubles.

Dès lors, il serait judicieux que les banques centrales s’abstiennent d’augmenter davantage leurs taux d’intérêt directeurs et que le secteur public prenne la relève en mettant en œuvre une politique fiscale et budgétaire visant l’intérêt général, à savoir, la cohésion sociale et la stabilité économique pour le bien commun.

Le cas échéant, la politique fiscale devrait prélever un impôt «de guerre» sur les profits extravagants de bien des entreprises dans le domaine énergétique, étant donné que ces profits ne découlent aucunement de leur mérite mais des tensions géopolitiques ainsi que des activités de spéculation sur le marché des produits énergétiques. À cet égard, il faudrait également prélever un tel impôt sur les profits des institutions financières qui spéculent sur ce marché au détriment tant de la stabilité financière que de la qualité de vie de la population mondiale.

De cette manière, la politique budgétaire pourrait être financée à hauteur des dépenses publiques nécessaires afin d’aider les personnes les plus démunies à mener une vie digne de ce nom en 2023 – une année qui, sinon, risque de passer à postérité comme celle où le paradigme de la croissance économique a laissé définitivement place à l’évidence empirique de la paupérisation globale. Ce serait alors le début de la fin…

La crise est le mot-clé de cette année (ou de ce siècle?)

Dans le système économique contemporain, les crises d’ampleur globale se succèdent désormais très rapidement. Ces crises sont endogènes à ce système, c’est-à-dire qu’elles sont toutes générées par les choix économiques des différents acteurs, parmi lesquels les entreprises, les institutions financières et le secteur public, sans oublier les individus dont les choix de consommation influencent le fonctionnement de notre système économique.

Sans remonter trop loin dans l’histoire économique, il suffit de rappeler la crise des prêts hypothécaires «subprime» qui a éclaté aux États-Unis à l’été 2006 et qui s’est rapidement transformée en une crise financière globale après la mise en faillite, le 15 septembre 2008, de la banque d’affaires Lehman Brothers. Les conséquences se sont en outre largement propagées aux économies du Vieux Continent, en particulier celles de la zone euro, après que le gouvernement nouvellement élu en Grèce en novembre 2009 eut annoncé que les comptes publics grecs avaient été truqués (avec l’aide de Goldman Sachs) pour dissimuler une part substantielle de la dette publique grecque en vue de l’adoption de l’euro au lieu de la drachme. La crise financière globale et la crise de l’Euroland sont donc des crises endogènes au système économique car elles sont nées du comportement des acteurs financiers – que les régulateurs ont négligé, voire ignoré, afin de satisfaire les intérêts de court terme des grandes institutions financières au poids politique majeur dans les pays dits «économiquement avancés». Les systèmes économiques de ces pays ont fortement souffert des conséquences négatives de ces crises et ont été affaiblis tant sur le plan structurel que conjoncturel: plusieurs petites et moyennes entreprises y ont fait faillite ou ont dû céder leurs activités par le biais de fusions et d’acquisitions. Cela a augmenté le chômage et par conséquent mis une pression à la baisse sur les salaires pour une partie importante des individus travaillant en Europe, aux États-Unis ou dans d’autres nations faisant partie de l’économie globale.

C’est précisément cette globalisation qui est à l’origine de la crise induite par la pandémie de Covid-19 qui a surgi début 2020 suite à l’annonce par la Chine de la découverte d’un premier cas d’infection au SARS-CoV-2 en novembre 2019 sur un marché d’animaux vivants et de fruits de mer dans la ville de Wuhan. En effet, il n’a pas fallu attendre longtemps pour que ce nouveau coronavirus se propage dans les nations asiatiques et occidentales, ces pays étant largement interconnectés du fait de la globalisation de l’économie, qui permet de produire (à bas prix) des biens de toutes sortes (industriels et de consommation) dans les pays asiatiques, puis de les exporter dans le reste du monde. À ces flux commerciaux dans l’économie globale s’ajoutent les mouvements de personnes, qu’il s’agisse de travailleurs ou de touristes, qui ont ainsi rapidement véhiculé le virus de la Covid-19 d’une nation à l’autre. Il s’agit donc également dans ce cas d’une crise endogène due à des facteurs économiques, puisqu’elle est née de la volonté de bien des entreprises de réduire leurs coûts de production, même au détriment de la santé humaine ou de la qualité de l’environnement. Le changement climatique (pour ne pas dire le réchauffement de la planète) est en dernière analyse le résultat de ces choix économiques, qui poussent notre planète vers une crise environnementale dévastatrice pour l’ensemble des êtres humains.

Qui plus est, il ne faut pas ignorer que la crise énergétique et la crise alimentaire déclenchées par la guerre en Ukraine sont également de nature endogène au système économique: les tensions au niveau géopolitique découlent de motifs économiques, avec en trame de fond le contrôle des ressources naturelles que les entreprises utilisent pour satisfaire leurs intérêts et les besoins de tous les acteurs économiques au niveau mondial. La nécessité d’une transition écologique est aujourd’hui évidente, en Suisse comme ailleurs, ne serait-ce que pour éviter de dépendre de l’étranger (en particulier de pays problématiques) pour l’approvisionnement en énergie et éventuellement en matières premières, notamment en ce qui concerne les denrées alimentaires destinées à la population.

Comme on le dit souvent, toute crise représente une occasion d’améliorer la vie de toutes les parties qu’elle impacte, même si le nombre de victimes des crises endogènes au système économique est très inquiétant et n’a de cesse d’augmenter. L’année 2023 ne semble pas destinée à être celle du virage dont notre planète a besoin pour satisfaire l’intérêt général, mais l’espoir demeure que la concaténation des crises observées depuis le début du XXIe siècle prenne fin pour le bien commun.

Les banques centrales aggravent la situation

Les récentes décisions des principales banques centrales dans l’économie globale, censées lutter contre le fort renchérissement des prix à la consommation, sont en réalité susceptibles d’aggraver la situation macroéconomique et ce pour quatre motifs principaux.

Primo, la remontée des taux d’intérêt poussera à la hausse les coûts de production des entreprises ayant besoin de faire appel à des crédits bancaires pour financer leurs activités économiques, induisant alors une plus forte augmentation des prix de vente des produits de ces entreprises et par conséquent exacerbant d’autant plus le renchérissement qui d’ores et déjà pèse sur le budget des ménages. L’activité économique en sera réduite de manière considérable à moyen terme.

Secundo, l’augmentation des taux d’intérêt va décourager bien des entreprises à investir, étant donné qu’une partie de leurs projets d’investissement ne sera plus rentable en raison de ladite augmentation et des conséquences négatives qu’elle engendrera dans l’ensemble du système économique. On assistera dès lors à une diminution du niveau d’emploi (entendez une augmentation du taux de chômage) qui induira une pression à la baisse sur les salaires d’une part importante des travailleuses et des travailleurs au sein de l’économie nationale.

Tertio, la hausse des taux d’intérêt se traduira par une appréciation des taux de change des monnaies nationales concernées, selon les différentiels des taux d’intérêt entre les principales zones monétaires. En résultera une diminution du volume des produits exportés, qui pourrait se répercuter aussi négativement sur le niveau d’activité dans l’ensemble du système économique, augmentant alors davantage le taux de chômage.

Quarto, l’augmentation des taux d’intérêt va également impacter les finances publiques, d’abord en raison des multiples problèmes mentionnés ci-avant, mais aussi parce qu’une partie accrue des dépenses publiques devra en fait être consacrée au paiement des intérêts sur la dette publique dont le renouvellement comportera alors une majoration des taux d’intérêt. Cela aura pour conséquences une modération des dépenses publiques censées satisfaire les besoins de la population, en particulier des personnes les plus démunies et dont les intérêts ne sont pas aussi bien défendus au niveau politique que ceux des personnes (physiques ou morales) plus en vue sur le plan économique et financier.

La crise financière globale éclatée en 2008 avait conduit beaucoup d’acteurs économiques à se représenter les banques centrales comme des institutions omnipotentes. Les difficultés économiques actuelles devraient toutefois amener les parties prenantes à se rendre compte que les banques centrales, en l’état, sont plutôt une partie du problème au lieu de contribuer à mettre en œuvre les solutions appropriées permettant de dépasser ces difficultés, dans l’intérêt général et pour le bien commun.

Credit Suisse et le casino de la finance globale

La restructuration de Credit Suisse pourrait coûter très cher, ne serait-ce qu’à ses collaboratrices et collaborateurs à travers le globe, mais peut-être également à une partie non-négligeable de sa clientèle privée, voire, en fin de compte, à l’ensemble des contribuables en Suisse.

Tout d’abord, une part significative du personnel travaillant pour Credit Suisse va devoir passer à la trappe, bien que la majorité de cette force de travail ne soit aucunement responsable des graves problèmes financiers que son licenciement est censé aider à résoudre, mais qui découlent en réalité des choix des hauts dirigeants de cette banque d’origine suisse – qui n’a aujourd’hui de suisse que le nom.

Cette situation peut en outre engendrer une augmentation des coûts pour les entreprises, en particulier les petites et moyennes entreprises, qui voudront ou devront chercher une autre banque auprès de laquelle obtenir les lignes de crédit nécessaires pour le financement de leur propre production. Ce changement d’établissement bancaire comporte en général une augmentation du taux d’intérêt débiteur, étant donné que la nouvelle banque ne connaît pas l’historique de l’entreprise débitrice. De là un facteur supplémentaire tirant les prix à la consommation vers le haut, dans la mesure où les entreprises qui seront amenées à payer des taux d’intérêt plus élevés vont de ce fait renchérir les prix de vente de leurs biens ou services. C’est par conséquent l’ensemble des consommateurs en Suisse qui en sera négativement affecté, à une époque où les facteurs du renchérissement du coût de la vie sont déjà nombreux et difficiles à résoudre pour le bien commun.

Qui plus est, on ne peut pas exclure que la Confédération – avec le support de la Banque nationale suisse (BNS) – doive intervenir pour « sauver les meubles » de Credit Suisse, notamment en ce qui concerne la gestion patrimoniale, quitte à abandonner une grande partie des activités de sa banque d’investissement, activités qui sont à l’origine de ses problèmes financiers. À cet égard, le plan de sauvetage d’UBS (en octobre 2008) pourrait inspirer les autorités fédérales, avec l’espoir (qui n’a cette fois que peu de chance de se concrétiser) de réaliser somme toute des bénéfices. C’est ce qui semble avoir été le cas lors de la liquidation des actifs toxiques que UBS avait pu mettre dans une « bad bank » appelée SNB StabFund, où SNB est l’acronyme anglais de la BNS – le même acronyme de la Saudi National Bank, à savoir la plus grande banque commerciale d’Arabie saoudite devenue récemment le premier actionnaire de Credit Suisse, avec presque 10% du stock de son capital-actions.

Comme l’a expliqué le professeur Marc Chesney dans Le Temps du 14 octobre 2022, les difficultés financières de Credit Suisse illustrent la débâcle de Casino Suisse. Il serait judicieux que les responsables de Credit Suisse le reconnaissent et changent leur fusil d’épaule avant qu’il ne soit trop tard pour l’avenir de cette banque ainsi que pour une grande partie de sa force de travail. Or, le plan de restructuration annoncé à la fin du mois passé ne laisse présager rien de bon pour l’ensemble des parties prenantes. Le risque que les contribuables suisses soient à nouveau contraints de passer à la caisse afin d’éviter la mise en faillite d’une institution financière aussi importante sur le plan systémique ne peut désormais plus être écarté.

La Trussonomics est mort-née

La Première ministre du Royaume-Uni, Liz Truss, restera dans l’histoire comme étant la plus éphémère de ses pairs, au vu de sa démission 45 jours après avoir été élue par les 200’000 adhérents du Parti conservateur. Les marchés financiers avaient réagi violemment à ses propos, contraignant la Banque d’Angleterre à intervenir rapidement afin de rassurer les principaux acteurs sur ces marchés. La situation sur ceux-ci était toutefois tellement inquiétante que Madame Truss n’eut d’autre choix que de faire marche arrière, annonçant que ses mesures de politique fiscale n’allaient pas être mises en œuvre. Le bouc émissaire de cette cacophonie d’annonces sur le plan politique fut alors le Ministre des finances, Kwasi Kwarteng, contraint de donner sa démission 37 jours seulement après sa nomination comme Chancelier de l’Échiquier.

Or, Liz Truss n’aurait pas dû ignorer que la théorie du ruissellement («trickle down») n’est qu’une vue de l’esprit (néolibéral); jamais, ni dans aucun pays au monde, une réduction de la charge fiscale des contribuables les plus aisés (qu’il s’agisse de personnes physiques ou de personnes morales) n’a donné lieu à une augmentation des dépenses de consommation et d’investissement. A contrario, cela a induit une aggravation des déficits budgétaires, avec souvent comme conséquence la décision de réduire les dépenses publiques, affectant en particulier les personnes dont les intérêts ne sont que peu représentés au niveau politique.

Certes, le mantra de la Première ministre qui vient de remettre son mandat est celui de celle dont elle revendique la filiation idéologique, Margaret Thatcher: il faut «moins d’État et plus de marché» car «il n’y a pas d’alternative» (TINA: «there is no alternative»). En réalité, l’alternative existe bel et bien – comme l’a d’ailleurs montré l’intervention de l’État pour pallier aux conséquences délétères de la crise du Covid-19 au niveau macroéconomique, ou plus récemment celles de la guerre en Ukraine. Le peuple britannique va donc devoir trouver une alternative à la Trussonomics prochainement, n’en déplaise au nouveau Premier ministre, Rishi Sunak…

La santé n’est pas une marchandise

L’augmentation vertigineuse des primes de l’assurance maladie en Suisse pour l’année prochaine a fait couler beaucoup d’encre ces dernières semaines, et pour cause. Elle est inquiétante pour bien des personnes appartenant aux classes moyenne et inférieure, compte étant tenu du renchérissement déjà considérable des prix à la consommation causé par une série de différents facteurs, comme la pandémie du Covid-19, la guerre en Ukraine et la crise énergétique qui en résulte, sans ignorer la spéculation sur les marchés financiers.

Si cette tendance à la hausse des primes de l’assurance maladie devait se poursuivre, l’économie nationale en souffrirait sensiblement en raison de la diminution continuelle de la capacité d’achat des ménages. La solution à ce problème réside dans l’implication de l’ensemble des parties prenantes, chacune d’entre elles ayant son propre rôle à jouer pour satisfaire l’intérêt général.

La première catégorie d’acteurs est celle des assurances maladie, qui doivent se garder de rétribuer avec des montants excessifs leurs propres dirigeants, étant donné que ces montants sont financés, en dernière analyse, par les primes versées par les personnes assurées auprès d’elles. Si les salaires et les bonus de ces dirigeants venaient à être réduits, et ce afin de respecter les critères de la méritocratie, bon nombre d’assurés de ces caisses maladie obtiendraient une diminution remarquable de leurs primes mensuelles. Le commerce de détail ainsi que les petites ou moyennes entreprises qui vendent leurs produits dans l’économie nationale en bénéficieraient également, grâce à l’augmentation du pouvoir d’achat de ces consommateurs.

La deuxième catégorie d’acteurs devant contribuer à la réduction des primes des assurances maladie coiffe les hôpitaux et les cliniques privées, qui doivent éviter les traitements et les examens médicaux inutiles pour les patients, mettant la santé de ceux-ci avant la nécessité d’amortir leurs équipements et leurs infrastructures par une surmédicalisation. La santé des patients ne peut pas continuer à être considérée comme une marchandise permettant de maximiser les profits de ces institutions, dont l’objectif ne saurait être celui de verser des dividendes à leurs actionnaires mais bien de soigner au mieux les personnes malades.

La troisième catégorie d’acteurs concernés est celle des entreprises pharmaceutiques, dont il est attendu qu’elles n’exploitent pas le système de santé pour réaliser des profits extravagants grâce à la fixation de prix de vente des médicaments à l’évidence exagérés par rapport aux dépenses effectuées pour la recherche et le développement de ceux-ci, à fortiori lorsqu’elles bénéficient de subventions publiques financées par les contribuables (comme dans le cas des vaccins contre le Covid-19).

Il est également nécessaire que l’État change son fusil d’épaule, ne serait-ce que par une politique fiscale encourageant l’ensemble des parties prenantes à se comporter de manière vertueuse pour satisfaire l’intérêt général. Il serait ainsi envisageable de mettre en place des incitations positives, entendez une baisse de la fiscalité, pour les sujets économiques qui évitent une surmédicalisation ou qui réduisent les salaires extravagants des dirigeants des hôpitaux et autres cliniques privées. Il pourrait alors être légitime d’augmenter la fiscalité pour les acteurs économiques dans le système de santé dont le comportement va visiblement dans l’autre sens, à savoir, qui exagèrent avec les traitements médicaux ou lors de la rémunération des dirigeants concernés.

Au-delà du comportement de l’ensemble des sujets ci-avant évoqués et auxquels on se doit d’ajouter les assurés eux-mêmes, qui sont tenus de pas aller inutilement chez le médecin, un certain nombre de réformes structurelles est nécessaire. Par exemple, il conviendrait que les primes payées pour l’assurance maladie ne dépassent pas un certain pourcentage (disons, 10%) du revenu disponible de l’assuré. De surcroît, le financement des assurances maladie devrait être basé sur un système similaire à celui de l’AVS, en tant que la prime versée soit proportionnelle au revenu disponible de la personne assurée, au lieu d’être la même pour n’importe quelle catégorie de personnes, soient-elles de la classe supérieure, moyenne ou inférieure. Cela permettrait aux individus de cette dernière de ne plus être contraints à faire appel aux subsides versés par les Cantons, financés par les contribuables et qui ne sont en somme qu’un pansement sur une blessure qui continue de saigner…

Le durcissement de la politique monétaire va aggraver la situation

Les banques centrales des pays occidentaux, y compris la Suisse, continuent à imposer une trajectoire à la hausse pour les taux d’intérêt directeurs, qui dès lors poussent les banques à augmenter leurs propres taux d’intérêt sur les crédits octroyés aux agents économiques, à savoir les ménages, les entreprises et le secteur public.

La doxa monétariste veut (faire croire) que cette hausse permettra de juguler la forte augmentation des prix à la consommation, devenue problématique au vu du renchérissement engendré par différents facteurs parmi lesquels la guerre en Ukraine et les goulots d’étranglement dans les chaînes de production suite à la pandémie du Covid-19.

Si les banques centrales persistent à durcir la politique monétaire dans les économies soi-disant «avancées», elles risquent en réalité d’aggraver le renchérissement qu’elles prétendent combattre; les firmes qui doivent payer des charges d’intérêts plus élevées sur les emprunts bancaires dont elles ont besoin pour financer leurs coûts de production répercuteront cela sur les prix de vente de leurs produits, qui par conséquent augmenteront davantage. De l’autre côté, les collectivités publiques seront aussi contraintes à payer davantage d’intérêts pour (re)financer leurs propres dettes, qui d’ailleurs devraient augmenter de manière considérable afin de soutenir l’ensemble du système économique en cette période fort troublée à l’échelle globale.

Les gagnants (à court terme) de ces politiques monétaires restrictives seront donc les banques, qui pourront augmenter leurs profits grâce à des recettes d’intérêts plus élevées. Or, le secteur bancaire dans son ensemble risque de se retrouver en graves difficultés financières à plus long terme, si le nombre de faillites d’entreprises explose conséquemment aux problèmes grandissants au niveau macroéconomique.

Il n’y a qu’une solution à cet état de fait: augmenter les dépenses publiques pour mettre de l’argent dans la poche des personnes n’arrivant pas à mener une vie digne avec leur propre revenu, soit-il celui gagné sur le marché du travail ou reçu par les assurances sociales (l’assurance-chômage et les systèmes de retraite). La solution n’est donc pas technique (aux mains des banques centrales) mais politique (aux mains des autorités législatives et exécutives). C’est la raison pour laquelle la crise continue de s’aggraver et ne sera vraisemblablement pas résolue dans l’intérêt général et pour le bien commun.

Il en a d’ailleurs été de même avec la pandémie du Covid-19: l’État a mis l’accent sur la responsabilité individuelle et les personnes faibles et vulnérables en ont par conséquent souffert davantage que les autres, en Suisse comme dans le reste du monde. Il n’en sera pas autrement avec la crise énergétique et la perte de bien-être de la classe moyenne suite au renchérissement et aux problèmes conséquents sur le marché du travail, qui ne tarderont à s’avérer. Plutôt que d’agir par une politique de l’offre – comme les crédits «Covid-19» que les banques en Suisse pouvaient offrir aux entreprises avec le cautionnement de la Confédération –, il faudrait agir par une politique de la demande visant à soutenir et relancer les dépenses de consommation des ménages, considérant les problèmes climatiques pour inciter l’ensemble des agents économiques à entamer un virage radical en faveur d’une transition écologique devenue d’autant plus urgente après l’éclatement de la guerre en Ukraine.

L’euro: l’histoire d’un échec

Le taux de change de l’euro par rapport au franc suisse ne cesse de suivre une tendance à la baisse. Il y a plusieurs facteurs à cela, dont le principal tient à la structure monétaire institutionnelle de la zone euro.

L’Union monétaire européenne (UME) ne dispose pas des structures institutionnelles appropriées ni d’une politique économique adéquate pour répondre aux chocs susceptibles d’affecter les systèmes économiques de ses propres pays membres. Ces lacunes sont devenues évidentes au cours des 15 dernières années, caractérisées par une série de situations critiques très différentes – de la crise de la zone euro qui a éclaté vers la fin de 2009 à la pandémie de COVID-19 et au conflit russo-ukrainien – qui ont exacerbé les asymétries qui existent entre les pays membres du centre et ceux périphériques de l’UME.

Il est assez bien connu, à ce jour, que la zone euro n’est pas une «zone monétaire optimale» comme l’avait décrite Robert Mundell dans un article scientifique publié en 1961. En effet, l’UME manque d’une mobilité internationale des travailleurs, qui – selon Mundell (1961) – devraient se déplacer des pays membres où le taux de chômage est plus élevé vers les autres pays membres où ce taux est beaucoup plus faible. La zone euro ne dispose pas non plus d’une politique budgétaire et sociale appropriée, qui en l’état est décidée par le gouvernement du pays concerné sans aucune coordination au sein de la zone euro – ni avec les décisions de politique monétaire de la BCE. Par ailleurs, l’UME n’est pas une zone monétaire optimale aussi parce qu’il n’y a pas de transferts fiscaux entre ses propres pays membres – comme ils existent aux États-Unis entre leurs différents États, en Allemagne entre ses différentes régions et en Suisse entre ses 26 cantons – afin de réduire les disparités économiques entre eux (notamment en termes de chômage), comme l’avait par ailleurs souligné en 2014 Mario Draghi dans un discours à l’Université de Helsinki.

Au-delà de tous ces facteurs, qui dépendent directement ou indirectement (du manque) d’une volonté politique au niveau communautaire, il existe un problème d’ordre monétaire–structurel dans ce qui est connu sous l’acronyme «TARGET2», entendez le mécanisme par lequel les paiements transfrontaliers dans la zone euro sont enregistrés au niveau des banques centrales nationales impliquées par ceux-ci. À bien regarder, la Banque centrale européenne (BCE) n’agit pas en tant qu’institution de règlement entre les banques centrales nationales, comme chacune de celles-ci le fait en ce qui concerne les transactions entre les banques commerciales au sein du système bancaire national. Ce dernier a une structure à deux étages au sommet de laquelle se trouve la banque centrale nationale qui agit en tant qu’institut émettant le moyen de paiement final entre la banque qui paie et la banque qui est payée. Or, TARGET2 n’a pas une telle structure car la BCE se situe au même niveau où se trouvent les banques centrales nationales, au lieu d’être située au-dessus de celles-ci comme il se doit d’une quelconque institution de règlement. Ce défaut de fonctionnement est devenu évident après 2009, entendez après l’éclatement de la crise de la zone euro, lorsque les soldes dans TARGET2 ont commencé à exploser, étant donné que les banques allemandes n’étaient plus disposées à acheter des titres de la dette publique des pays méditerranéens (les fameux PIGS, à savoir, le Portugal, l’Italie, la Grèce et l’Espagne) pour recycler ainsi les surplus commerciaux de l’Allemagne et gagner des intérêts sur ces prêts.

La crise de la zone euro est donc une crise monétaire–structurelle et il ne sert à rien d’inculper les PIGS ou les prêts subprime. La faute est dans l’architecture du système TARGET2 et il est temps de mener à bien une réforme institutionnelle d’ordre structurel de ce système. L’Allemagne a tout intérêt à appuyer cette réforme, ne serait-ce que pour éviter de devoir sauver ses banques d’une faillite systémique qui ne va pas tarder à se manifester si l’on continue à ignorer ce dysfonctionnement monétaire institutionnel.