Le bitcoin n’est pas une tulipe!

Les «cryptomonnaies» ont pris de l’ampleur en ces temps de pandémie et de paiements électroniques pour garantir le respect des distances physiques entre le payeur et le payé. À cet égard, le Grand Conseil tessinois vient d’accepter le lancement d’un projet pilote permettant de payer en bitcoins une partie des charges fiscales des contribuables.

Le sujet des «cryptomonnaies» est complexe et suscite beaucoup d’intérêt pour différentes raisons qui, au-delà de l’économie, concernent aussi la politique et la technologie. Néanmoins, l’essence de ce sujet est d’ordre macroéconomique, c’est-à-dire qu’il s’agit d’assurer le fonctionnement correct du trafic des paiements, afin de garantir la finalité de ceux-ci et, de là, assurer la stabilité financière de l’ensemble du système économique.

Le bitcoin (la «cryptomonnaie» la plus fameuse) ne permet aucunement de garantir ladite stabilité, ni le fonctionnement ordonné du système des paiements, parce que, en réalité, il ne s’agit pas d’un moyen de paiement mais d’un objet qui attire les spéculateurs, surtout lorsqu’ils observent que son prix de marché suit une tendance à la hausse à court terme.

Comme le savent les historiens de l’économie, un phénomène analogue fut déjà observé au XVIIème siècle aux Pays Bas, lorsque le prix des tulipes atteignit (en 1635–36) des niveaux exorbitants, bien au-delà du prix des biens de luxe comme des bijoux ou des châteaux. En 1637, toutefois, cette manie des tulipes termina de manière brutale, lorsque leur prix chuta de manière rapide et vertigineuse, entrainant des pertes financières énormes pour bien des personnes qui s’étaient laissé attirer par cette première bulle spéculative du système capitaliste.

L’État du Canton du Tessin, en réalité, ne va rien gagner en permettant à ses contribuables de payer une partie de leurs charges fiscales en bitcoins. Afin d’éviter justement le risque de change – entendez le risque de perdre de l’argent lorsque les bitcoins sont convertis en francs suisses –, l’État tessinois va demander à une entreprise privée de transformer immédiatement en francs suisses les sommes que les contribuables payeront en bitcoins. Or, cette intermédiation financière ne sera pas gratuite, car l’État devra payer une commission (de l’ordre d’un pour cent) à cette entreprise, perdant dès lors de l’argent qu’il aurait pu encaisser si ces charges fiscales étaient payées en francs suisses plutôt qu’en bitcoins.

Le problème auquel l’État, pas seulement au Tessin, devrait faire face sérieusement ne concerne pas la monnaie mais le revenu: afin de relancer les activités économiques, le secteur public doit, d’un côté, dépenser davantage au bénéfice de la collectivité et, de l’autre côté, redistribuer le revenu et la richesse de manière à soutenir les dépenses de consommation des ménages – et, de là, les entreprises – qui ne pèsent aucunement sur l’environnement. Dans ce cas, alors, les «cryptomonnaies» comme le bitcoin devraient être complètement interdites, vu que leurs systèmes de paiement consomment inutilement beaucoup de courant électrique et de ce fait – contrairement aux tulipes – nuisent à l’environnement.

La Suisse est en retard avec la finance durable

Le mois passé, l’Alliance climatique suisse a publié un rapport dans lequel elle fait remarquer le grave retard de la Suisse par rapport à l’Union Européenne (UE) en ce qui concerne le rôle aussi bien de la finance de marché que de la politique économique pour imprimer un virage de nature écologique au système économique contemporain – qui vise la maximisation des profits même si cela va au détriment du bien commun.

L’UE a déjà adopté plusieurs initiatives législatives dans le cadre du Plan d’action pour une finance durable. Celles-ci ont été coordonnées en ce qui concerne leurs contenus et les délais de leur mise en œuvre, de telle sorte à former un réseau systémique visant les mêmes objectifs sur les plans financier et environnemental.

Les acteurs sur les marchés financiers et les entreprises dans l’économie «réelle» de l’UE sont des parties prenantes dans le «Green New Deal» qui est censé réduire les risques climatiques suite aux choix privés et publics favorables à l’environnement. Aussi, les acteurs sur ces marchés dans l’UE doivent-ils publier leurs propres stratégies d’investissement visant la durabilité de celles-ci et, par ailleurs, doivent respecter les règles d’une finance durable dans l’ensemble de l’UE.

Grâce à ces mesures, toutes les institutions financières dans l’UE sont obligées d’éviter les risques de transition, à savoir, la perte de valeur de leurs actifs financiers liés aux énergies fossiles, comme elles sont obligées de réduire les effets négatifs de leurs placements sur le climat, l’environnement et la justice sociale. Qui plus est, l’UE a publié une liste des activités économiques durables, afin d’éviter certaines pratiques de «greenwashing» des institutions financières et pour savoir quelles sont les entreprises qui méritent d’avoir des financements publics car elles respectent les critères de durabilité de l’UE.

Rien de tout cela n’existe, en l’état, en Suisse, étant donné que le Conseil fédéral n’a pas (encore) bougé pour suivre l’UE dans la lutte contre les changements climatiques. Comme par le passé, la Suisse considère simplement les «conditions-cadre» assurant que la concurrence sur le «libre marché» (de n’importe quel bien, service ou actif) puisse déployer ses effets à terme, censés résoudre tous les problèmes d’ordre économique.

Comme ledit rapport le met en lumière, cela explique l’absence d’une stratégie climatique du Conseil fédéral ayant des objectifs clairs et concrets pour les institutions financières de toute sorte (y compris les caisses de pension), qui n’ont dès lors aucune obligation de diligence en ce qui concerne la gestion des risques climatiques découlant de leurs propres stratégies et choix de portefeuille.

Tout cela va peser sur les risques réputationnels de la place financière helvétique et fera du mal à l’ensemble de la société.

La Théorie générale a 85 ans, mais n’est pas vieille

85 ans se sont écoulés depuis la publication de la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie de John Maynard Keynes, qui est certainement en train de se révolter dans sa tombe au vu des choix inconcluants des gouvernements en Europe et dans d’autres pays se considérant «avancés» sur le plan économique.

Écrite durant les années de la Grande dépression induite par la crise financière éclatée en 1929, la Théorie générale de Keynes reste une œuvre essentielle pour comprendre comment sortir de la crise économique liée à la pandémie du Covid-19 de nos jours.

Le message principal adressé aux politicien.ne.s au gouvernement, jadis comme aujourd’hui, consiste à comprendre un raisonnement clair et élémentaire: le système économique peut être relancé et soutenu seulement par une forte augmentation des dépenses publiques, lorsque l’économie privée se trouve dans une grave situation pour les parties prenantes sur le marché du travail et sur celui des produits, à savoir, les travailleurs et les entreprises.

L’augmentation des dépenses publiques entre directement dans le circuit économique, augmentant le produit intérieur brut, entendez les dépenses de consommation et d’investissement dans une dynamique vertueuse pour l’ensemble de l’économie. Il y aura dès lors davantage de consommation des ménages, davantage de profits pour les entreprises et, en fin de compte, davantage de ressources fiscales pour le secteur public, avec lesquelles il sera possible de rembourser au moins une partie de la dette publique accumulée pour relancer le système économique.

Keynes n’était aucunement un économiste socialiste ou communiste. Son approche était de matrice libérale (mais pas néo-libérale), c’est-à-dire qu’il considérait le secteur public comme étant complémentaire (et non pas antagoniste) au secteur privé de l’économie. Les acteurs de l’économie privée ont besoin de l’État pour satisfaire des besoins qui autrement resteraient insatisfaits (pour les personnes physiques) et pour gagner des profits qu’autrement les entreprises ne gagneraient pas.

Le «New Deal» d’empreinte keynésienne en est une claire démonstration, grâce auquel aux États-Unis et dans les autres pays occidentaux on a pu observer trois décennies de croissance économique qui ont augmenté la prospérité et la cohésion sociale (durant les fameux «Trente glorieuses» années, de 1945 à 1975).

À présent, il est temps de mettre en œuvre un «Green New Deal», à savoir, une forte augmentation des dépenses publiques permettant non seulement d’augmenter la croissance économique et le niveau d’emploi, mais également de réorienter les activités économiques afin qu’elles soient favorables à l’environnement.

Une petite lumière d’espoir peut être entrevue à cet égard, vu que tant la Commission européenne que la Banque centrale européenne sont dirigées par une femme: la sensibilité féminine peut faire la différence lorsqu’il s’agit de problèmes qui touchent l’ensemble de la population et pas seulement les patrimoines des riches – qui d’habitude sont placés avant tout le reste par les hommes au pouvoir.

La responsabilité sociale des entreprises: une coquille vide?

La responsabilité sociale des entreprises est une expression que beaucoup trop d’entreprises (en Suisse comme ailleurs) utilisent dans leurs propres rapports annuels, sans néanmoins la traduire dans la réalité des faits, en ce qui concerne tant les relations avec le personnel que l’impact environnemental de leurs propres activités économiques.

Pour s’en rendre compte, il suffit d’observer le cas de la Suisse, où un nombre croissant d’entreprises qui ont reçu ou qui reçoivent des aides publiques suite à la pandémie de la Covid-19 sont en train de licencier une partie de leur force de travail. Cette vague de licenciements, qui ira en s’amplifiant tout au long de cette année, fait doublement mal au système économique, parce que, d’un côté, elle représente un gaspillage de ressources financières que le secteur public aurait pu mieux dépenser et, d’un autre côté, elle réduira aussi bien les dépenses de consommation que le chiffre d’affaires de l’ensemble des entreprises. Cela ralentira alors davantage le circuit économique, aggravant la situation de bien des personnes qui ne réussiront plus à trouver une place de travail.

Les entreprises devraient être toutes socialement responsables, c’est-à-dire que, dans leur ensemble, elles devraient garantir des emplois correctement rémunérés et avec des contrats à durée indéterminée à toutes celles et tous ceux qui veulent et peuvent travailler, permettant de concilier la vie privée et la vie professionnelle – de surcroît pour les activités qui peuvent être menées à bien par le télétravail.

Le travail à distance, en fait, s’avère être un instrument qu’un nombre croissant d’entreprises utilisent afin d’exploiter davantage la «lutte de classe» entre différentes catégories de travailleurs précaires, élargie désormais à l’ensemble de l’économie globalisée suite à l’éclatement de la pandémie, qui a éloigné physiquement beaucoup de personnes de leur lieu de travail original. En effet, une partie des entreprises en Suisse est en train de délocaliser dans les pays en développement bien des places de travail pour profiter du grand écart salarial existant entre la Suisse et les pays les plus faibles sur le plan économique. Si ce processus va faire augmenter le niveau d’emploi dans les pays en développement, pour une nation comme la Suisse cela ne donnera pas lieu à une augmentation de ses propres exportations vers ces pays, étant donné que leur capacité d’achat sur le plan international ne va pas augmenter au vu de leurs bas niveaux de rémunération salariale.

Les entreprises en Suisse qui veulent être socialement responsables devront donc faire face à cette situation – même si leurs propres profits vont être réduits par la concurrence malsaine sur le plan global – en faisant passer le bien commun devant leurs propres intérêts: en payant des salaires qui permettent à leurs collaboratrices et collaborateurs de mener une vie digne, ces entreprises permettront de concilier l’économie et la santé humaine, qui a été mise à dure épreuve par l’irresponsabilité sociale des soi-disant «entrepreneurs» contemporains qui n’ont rien à voir avec l’entrepreneur mis en lumière par Joseph A. Schumpeter et son idée de «destruction créatrice» impliquant aussi les banques en tant que pourvoyeurs de fonds pour l’innovation et le progrès technique – des activités créatrices d’emplois, bien rémunérés par les entrepreneurs qui veulent ainsi récompenser les efforts de leur personnel et les motiver à faire appel à leur propre esprit critique pour améliorer sans cesse les biens et services qu’ils produisent pour satisfaire de vrais besoins.

Les défis de Mario Draghi

Cela fait un mois que Mario Draghi a pris ses fonctions en tant que Président du gouvernement italien. Après l’euphorie initiale, surtout pour les acteurs de la finance de marché, qui a réduit considérablement les taux d’intérêt sur la dette publique italienne, il faut reconnaître que les attentes de l’ensemble des parties prenantes sont exagérées en ce qui le concerne, au vu de la composition du gouvernement italien ainsi que de la pensée dominante au niveau européen.

L’équipe choisie par Mario Draghi afin d’arriver aux prochaines élections – qui devraient avoir lieu en 2023 – est aussi bien variée sur le plan politique qu’orientée vers la pensée économique dominante, qui met l’équilibre des finances publiques avant le bien commun. Draghi a fait un effort considérable afin de réunir une large majorité politique favorable à son propre gouvernement, en essayant d’obtenir le soutien de presque tous les partis et les mouvements politiques, afin de gouverner l’Italie pour au moins deux ans. Cet exercice d’équilibrisme sur une corde raide a engendré un gouvernement dans lequel se trouvent des politicien.ne.s ainsi que des technicien.ne.s, dans un souci d’assurer une certaine égalité des genres.

Les défis auxquels le gouvernement italien est confronté, toutefois, sont énormes. Au-delà de l’urgence sanitaire, l’Italie doit investir énormément d’argent public dans la transition écologique, considérant de près également les nombreux problèmes sur le marché du travail. Le gouvernement chapeauté par Draghi doit faire redémarrer l’économie nationale avec pour objectif d’améliorer à la fois la société et l’environnement. Pour arriver à le faire, il devra faire appel aux finances publiques dont les marges de manœuvre sont très limitées, suite aux mauvaises décisions prises sur le plan européen depuis l’adoption des critères de Maastricht qui ont encadré l’introduction de l’euro au début de ce siècle. C’est là que le bât blesse énormément, car ni Mario Draghi ni le Ministre de l’économie italienne (parachuté de la Direction générale de sa banque centrale) ont été favorables à une augmentation anticyclique des dépenses publiques. Ils ont en revanche accepté que la politique monétaire doive, à elle seule, soutenir le système économique après l’éclatement de la crise dans la zone euro (lorsque Draghi était le Président de la Banque centrale européenne), sans même coordonner les interventions de l’autorité monétaire avec celles des gouvernements qui ont dû se plier aux Diktat allemands pour mettre en œuvre des programmes de «consolidation budgétaire» qui, en fait, consistent à réaliser des mesures d’austérité draconienne, surtout pour les pays (comme la Grèce) qui ont dû faire appel à l’aide européenne.

Même si sur le plan national Draghi a les mains liées par les fameux critères de Maastricht et les durcissements de ces critères en ce qui concerne les finances publiques, sa prétendue autorité morale pour avoir sauvé l’euro en 2012 pourrait à présent être monétisée sur le plan européen, en convaincant une majorité d’États membres de la zone euro à changer de trajectoire pour le bien commun. Les mots-clés sont au nombre de trois: santé, société et environnement. L’économie et la finance de marché vont également pouvoir en tirer des bénéfices à long terme.

Si la santé est une marchandise, la pandémie est une affaire!

La Suisse a l’habitude de se placer aux premiers rangs des classements mondiaux au sujet de la soi-disant «compétitivité» de sa propre économie. Dans cette période de pandémie, la Confédération se situe toutefois aussi dans le peloton de tête en ce qui concerne le nombre de décès dus à la Covid-19 proportionnellement au nombre d’habitants. Cela n’est pas surprenant, vu qu’en Suisse, désormais, la santé des personnes est considérée comme une marchandise, tant sur le marché du travail que pour les cliniques privées et les caisses-maladie.

Dans le marché du travail, le personnel est considéré comme une «ressource humaine» – similaire à un citron – que l’on peut presser jusqu’au bout, pour ensuite s’en défaire sans problèmes. Depuis la fin du siècle passé, on a même observé qu’un nombre croissant d’entreprises versent à une grande partie de leurs propres collaboratrices et collaborateurs un salaire insuffisant pour vivre, transférant de cette manière à l’ensemble de la collectivité une partie des «coûts du travail» sous forme d’aide sociale.

La santé des personnes est aussi un facteur de gain pour les cliniques privées, les médecins et les assurances-maladie. Il est clair qu’aucun médecin ne souhaiterait que l’ensemble de la population soit sain, parce que dans un tel cas les cabinets médicaux seraient tous amenés à faire faillite à court terme. Or, dans le système sanitaire suisse, les cliniques privées qui visent la maximisation de leurs profits et les caisses-maladie qui poursuivent la même stratégie afin de verser des dividendes extravagants à leurs dirigeants et propriétaires ont désormais «marchandisé» la santé humaine à un niveau tellement élevé qui range la Suisse en tête de liste en ce qui concerne le pourcentage de décès de la Covid-19 par rapport au nombre de ses habitants.

L’évidence empirique de la deuxième vague de cette pandémie le montre de manière incontestable: la Confédération, de manière similaire à la plupart des Cantons suisses, a placé les intérêts économiques de court terme avant la santé des personnes les plus faibles. La décision de fermer seulement une petite partie des activités économiques en ce début d’année, pour ne pas trop affecter l’équilibre des finances publiques, a été prise afin de réduire au minimum indispensable les déficits publics, au détriment de la santé de l’ensemble de la population.

L’addition de cette posture du gouvernement suisse, toutefois, sera très élevée – même s’il reviendra aux prochaines générations de contribuables de la payer, à travers une plus lourde charge fiscale et une moindre qualité des services publics pour les classes sociales les plus démunies. Cela n’intéresse pas les politicien.ne.s qui siègent au gouvernement et dont la maxime a été bien résumée par le Roi de France Louis XV: «après moi, le déluge». Mais cela risque d’être un déluge universel qui mettra à mal l’ensemble de la population, y compris celles et ceux qui ont voté pour les politicien.ne.s élu.e.s.

Qui profite de la crise de la Covid-19?

La crise économique éclatée suite à la pandémie de la Covid-19 ne frappe pas de la même manière l’ensemble des parties prenantes. Les entreprises et les personnes qui travaillent ne sont pas sur un pied d’égalité lorsqu’il s’agit de comprendre quelles sont les catégories d’agents économiques qui subissent les plus graves conséquences négatives de cette crise.

Les personnes physiques ou morales les plus vulnérables dans le système économique sont celles qui, déjà avant l’éclatement de cette pandémie, étaient dans une situation précaire – pour des raisons personnelles ou liées à leur propre branche d’activité. Parmi celles-ci se trouvent les travailleurs dont le salaire était insuffisant déjà avant la pandémie, ainsi que les travailleurs indépendants qui ne peuvent pas vivre avec ce qu’ils gagnent sur le marché des produits.

Cependant, il y a aussi des personnes qui profitent de la crise liée à la Covid-19 pour s’enrichir au détriment des autres et de l’ensemble de la société. Si nous considérons le marché du travail, nous pouvons remarquer que la diffusion du télétravail contribue à la globalisation de ce marché, vu que désormais le lieu de résidence n’est plus un élément important pour engager quelqu’un pour travailler à distance. Il devient ainsi évident que la concurrence sur le marché du travail a une portée globale pour une partie croissante des personnes qui cherchent un emploi. Suite à la digitalisation des activités économiques, la globalisation va donc encore s’étendre, contrairement à ce que beaucoup pensent suite à la pandémie, censée agir comme un frein à la délocalisation des activités par peur de contribuer à la diffusion de la Covid-19 à travers la chaîne de production. En réalité, il n’est plus nécessaire de délocaliser une entreprise afin de réduire le «coût du travail»: pour l’entreprise, il suffit désormais de faire appel au télétravail pour exploiter les écarts salariaux et ceux du coût de la vie que l’on observe entre une nation comme la Suisse et un pays en Europe de l’Est, en Asie ou en Afrique.

Si cette globalisation du marché du travail va accroître les profits des entreprises, il s’agira dans tous les cas de bénéfices de court terme, parce que la réduction de la capacité d’achat des travailleurs dans l’économie globale réduira le chiffre d’affaires de bien des entreprises à long terme.

Une fois de plus, l’évidence empirique montrera de manière inéluctable que les travailleurs dépensent sur le marché des biens et services ce qu’ils gagnent sur le marché du travail, tandis que les entreprises gagnent sur le marché des produits ce qu’elles dépensent sur le marché du travail. Il s’agit d’une loi macroéconomique d’ordre structurel que tout entrepreneur sérieux ne peut pas ignorer, s’il est intéressé à sa propre survie dans la jungle de la globalisation actuelle.

La Bidenomics ne suffira pas pour sauver notre planète

Cela fait seulement 12 jours que Joe Biden a entamé sa présidence des États-Unis. Ses annonces pré-électorales ont déjà trouvé une première confirmation partielle dans la décision de faire rentrer son propre pays dans l’Accord de Paris sur le climat – même si cela ne suffira certainement pas pour changer la trajectoire de notre planète en ce qui concerne les changements climatiques désormais évidents et vraisemblablement irréversibles.

Biden devra faire d’autres choix politiques durant les prochains mois, à commencer par les décisions d’ordre économique concernant les mesures à adopter pour sortir de la pandémie qui continue d’angoisser l’ensemble des parties prenantes dans l’économie états-unienne comme dans le reste du monde.

Si le nouveau Président américain veut vraiment contribuer au bien commun, il devra convaincre la majorité au Congrès de voter rapidement un plan de relance de l’économie – qui doit être favorable à l’environnement – axé sur une forte augmentation des dépenses publiques. Celles-ci devront être en partie financées par une augmentation de la charge fiscale des riches contribuables (aussi bien des personnes physiques que des personnes morales) qui ont profité des cadeaux fiscaux durant la présidence de Donald Trump – sans pour autant avoir contribué à relancer l’économie américaine durant les quatre dernières années.

Les investissements publics dont l’économie américaine a besoin sont évidents dans plusieurs branches d’activité, parmi lesquelles se trouvent la santé, la formation, les transports et la transition écologique. L’augmentation des dépenses publiques, toutefois, doit aller de pair avec une meilleure distribution du revenu produit dans l’ensemble de l’économie. Il s’agit en particulier de la rémunération salariale, qui doit récompenser correctement les personnes de la classe moyenne qui travaillent et dont la capacité d’achat a été considérablement réduite durant les trente dernières années suite à la globalisation et à la financiarisation des activités économiques – une période durant laquelle les dépenses de consommation aux États-Unis (et ailleurs) ont été financées par l’augmentation vertigineuse de l’endettement privé.

La crise financière globale éclatée en 2008 a révélé ce problème, mais ni les États-Unis ni les autres pays soi-disant «avancés» sur le plan économique ont entamé des démarches afin d’éviter qu’une crise similaire puisse s’avérer à l’avenir.

Or, il serait beaucoup moins coûteux pour le secteur public (pas seulement aux États-Unis) de soutenir les activités économiques par une politique budgétaire anticyclique bien calibrée et mise en œuvre correctement, plutôt que devoir le faire de manière urgente et cacophonique suite à l’éclatement d’une crise dramatique tant sur le plan économique qu’au niveau sanitaire comme celle que nous traversons actuellement.

En effet, «mieux vaut prévenir que guérir», mais évidemment les intérêts politiques ainsi que ceux des personnes très aisées et donc influentes au plan politique et au niveau économique l’emportent toujours sur l’intérêt général. Joe Biden s’en rendra compte rapidement.

La troisième vague va arriver et ce sera une catastrophe

Cette nouvelle année a commencé terriblement mal et sera peut-être pire que l’année qui vient de se terminer, tant sur le plan sanitaire qu’au niveau économique, en Suisse. La Covid-19 n’en est pas la seule responsable: davantage que le coronavirus, ce sont les choix privés et publics qui ont tiré vers le bas la société et l’économie dans leur ensemble.

Si les autorités fédérales ont fait face à la première vague de la pandémie (au printemps passé) de manière claire et déterminée, mettant la santé de la population devant à la fois les intérêts économiques et l’équilibre des finances publiques, afin d’éviter une augmentation exponentielle du nombre de personnes affectées par le coronavirus et celui des décès à cause de la pandémie, la deuxième vague – qui était bien prévisible déjà l’été passé – a été très mal gérée par le Conseil fédéral et par certaines autorités cantonales, qui ont donné la priorité aux intérêts économiques de court terme et à l’équilibre des finances publiques plutôt qu’à la protection de la santé de la population.

Cela n’est pas une nouveauté, mais le comportement des autorités politiques depuis l’été passé est exécrable et doit changer rapidement, parce qu’autrement la troisième vague – qui a déjà commencé – se traduira en un massacre tant sur le plan sanitaire qu’au niveau économique. Il y aura alors un nombre impressionnant de décès et de mises en faillite de petites ou moyennes entreprises, sauf dans le cas où celles-ci reçoivent des aides publiques importantes et à fonds perdu.

Cela fait mal de voir qu’un pays riche comme la Suisse – où les finances publiques ont des marges de manœuvre financière que les autres pays lui envient – ne fait pas ce qu’il devrait faire pour préserver la santé de ses propres habitants. En fin de compte, la posture actuelle des autorités gouvernementales, qui veulent éviter une forte augmentation des dépenses publiques, donnera lieu à des déficits publics bien plus élevés que ceux qui découleraient d’un deuxième confinement total des activités économiques qui ne sont pas indispensables durant la phase la plus aigüe de la deuxième vague de cette pandémie. Qui plus est, la Banque nationale suisse devrait soutenir les dépenses publiques en achetant les obligations de la Confédération sur le marché primaire, au vu également des rendements négatifs de celles-ci dont peuvent bénéficier les autorités fédérales.

Rien de tout cela n’aura lieu, parce que le mantra du «moins d’État et plus de marché» résiste aussi au plus virulent des virus. Peut-être que la Covid-19 est même considérée comme un événement bienvenu par la majorité au niveau politique, pour ses effets favorables à l’assainissement des caisses de l’AVS, vu le nombre élevé de personnes retraitées qui meurent à cause du coronavirus. Ce «darwinisme social» en dit long sur les acteurs qui dictent les choix politiques aux gouvernements et sur l’émasculation de la démocratie au sein de ce qu’on continue d’appeler une «économie sociale de marché», à une époque où celle-ci n’a plus rien de social sauf l’étiquette.

Que va-t-il rester de cette décennie?

La seconde décennie du vingt-et-unième siècle est en train de terminer et il serait utile que l’ensemble des parties prenantes en tire des leçons afin d’en faire bon usage pour le bien commun dans les années à venir.

La pandémie éclatée au début de cette année sur le plan global est seulement le dernier événement en date d’une série d’événements dramatiques pour une partie importante de la population, qui a souffert et continue de souffrir à cause de choix (privés et publics) orientés à satisfaire l’intérêt d’une petite minorité de personnes – très influentes au niveau économique ainsi que sur le plan politique.

Le premier événement ayant marqué le début de ce siècle est la crise financière globale – éclatée au début de l’automne 2008 suite à la mise en faillite aux États-Unis de Lehman Brothers, une banque d’investissement dont le modèle d’affaires était basé sur la privatisation des profits et la socialisation des pertes. Étant donné que cette banque était exposée aussi vers les institutions financières en Europe, sa mise en faillite a touché le Vieux continent, en particulier la zone euro – où les banques en France et Allemagne ont montré toute leur fragilité sur le plan financier. De là a éclaté la crise de l’Euroland, qui a révélé de nombreuses faiblesses structurelles de l’Union monétaire européenne et que les partisans du néo-libéralisme ont erronément défini comme étant une crise de la « dette souveraine », attribuant ainsi la faute à l’État pour chercher à ne pas focaliser l’attention sur les aspects problématiques du libre marché.

La globalisation et la financiarisation des activités économiques (deux phénomènes qui ont pris de plus en plus d’ampleur dès les années 1980) ont poussé vers l’abîme le système économique actuel, qui était déjà très affaibli sur le plan structurel avant l’apparition du nouveau coronavirus (Covid-19) au début de cette année. Ces deux stratégies de management (à savoir, la minimisation des coûts au-delà de toute limite raisonnable et la maximisation de la valeur actionnariale de l’entreprise, au détriment de l’investissement dans la production) ont permis la diffusion du Covid-19 à l’échelle mondiale – tuant les personnes les plus faibles (ce qui a rendu service au sommet de la pyramide sociale).

Le dernier épisode dramatique de ces vingt premières années du siècle courant concerne les choix publics pour faire face à la crise économique suite à la pandémie.

Au lieu de prendre en main la situation de manière compétente et déterminée, afin de préserver la santé publique et contribuer de cette manière au fonctionnement ordonné du système économique, les autorités politiques, en Suisse davantage qu’ailleurs, ont une fois de plus donné la priorité aux intérêts d’une petite minorité de personnes. Les gouvernements nationaux ont ainsi aggravé la situation, tant sur le plan sanitaire que sur celui économique.

Si la politique et l’économie ne changent pas de route, la prochaine décennie sera pire que celle qui est en train de se terminer.