Le bitcoin n’est pas une tulipe!

Les «cryptomonnaies» ont pris de l’ampleur en ces temps de pandémie et de paiements électroniques pour garantir le respect des distances physiques entre le payeur et le payé. À cet égard, le Grand Conseil tessinois vient d’accepter le lancement d’un projet pilote permettant de payer en bitcoins une partie des charges fiscales des contribuables.

Le sujet des «cryptomonnaies» est complexe et suscite beaucoup d’intérêt pour différentes raisons qui, au-delà de l’économie, concernent aussi la politique et la technologie. Néanmoins, l’essence de ce sujet est d’ordre macroéconomique, c’est-à-dire qu’il s’agit d’assurer le fonctionnement correct du trafic des paiements, afin de garantir la finalité de ceux-ci et, de là, assurer la stabilité financière de l’ensemble du système économique.

Le bitcoin (la «cryptomonnaie» la plus fameuse) ne permet aucunement de garantir ladite stabilité, ni le fonctionnement ordonné du système des paiements, parce que, en réalité, il ne s’agit pas d’un moyen de paiement mais d’un objet qui attire les spéculateurs, surtout lorsqu’ils observent que son prix de marché suit une tendance à la hausse à court terme.

Comme le savent les historiens de l’économie, un phénomène analogue fut déjà observé au XVIIème siècle aux Pays Bas, lorsque le prix des tulipes atteignit (en 1635–36) des niveaux exorbitants, bien au-delà du prix des biens de luxe comme des bijoux ou des châteaux. En 1637, toutefois, cette manie des tulipes termina de manière brutale, lorsque leur prix chuta de manière rapide et vertigineuse, entrainant des pertes financières énormes pour bien des personnes qui s’étaient laissé attirer par cette première bulle spéculative du système capitaliste.

L’État du Canton du Tessin, en réalité, ne va rien gagner en permettant à ses contribuables de payer une partie de leurs charges fiscales en bitcoins. Afin d’éviter justement le risque de change – entendez le risque de perdre de l’argent lorsque les bitcoins sont convertis en francs suisses –, l’État tessinois va demander à une entreprise privée de transformer immédiatement en francs suisses les sommes que les contribuables payeront en bitcoins. Or, cette intermédiation financière ne sera pas gratuite, car l’État devra payer une commission (de l’ordre d’un pour cent) à cette entreprise, perdant dès lors de l’argent qu’il aurait pu encaisser si ces charges fiscales étaient payées en francs suisses plutôt qu’en bitcoins.

Le problème auquel l’État, pas seulement au Tessin, devrait faire face sérieusement ne concerne pas la monnaie mais le revenu: afin de relancer les activités économiques, le secteur public doit, d’un côté, dépenser davantage au bénéfice de la collectivité et, de l’autre côté, redistribuer le revenu et la richesse de manière à soutenir les dépenses de consommation des ménages – et, de là, les entreprises – qui ne pèsent aucunement sur l’environnement. Dans ce cas, alors, les «cryptomonnaies» comme le bitcoin devraient être complètement interdites, vu que leurs systèmes de paiement consomment inutilement beaucoup de courant électrique et de ce fait – contrairement aux tulipes – nuisent à l’environnement.

Sergio Rossi

Sergio Rossi est professeur ordinaire à l’Université de Fribourg, où il dirige la Chaire de macroéconomie et d’économie monétaire, et Senior Research Associate à l’International Economic Policy Institute de la Laurentian University au Canada.

17 réponses à “Le bitcoin n’est pas une tulipe!

  1. Excellent blog ! Merci ! Un gouvernement devrait être capable de faire la différence entre un phénomène de mode et une évolution durable majeure.

    Le caractère spéculatif du bitcoin est évident. La question n’est pas de savoir “si” cette bulle va exploser mais “quand”. D’ici là, des petits malins se paieront des frissons sur les montagnes russes avec des soubressauts en rapport avec sa volatilté. Dans ce cas, pourquoi ne pas accepter des futures sur les matières premières comme moyen de paiement pour ses impôts ?

    A terme, des cryptomonnaies “durables”, basées sur un méchanisme de consensus autre que le “proof of work”, des frais de transactions acceptables et une confirmation de paiement rapide (une transaction en bitcoin prend un certain temps) sont des alternatives valables.

    A condition, comme toute monnaie, qu’elle obtienne la confiance et si le bicoin devait la perdre, il n’est pas certain que ce concept survive à moins d’obtenir une garantie d’un Etat… (donc retour à la case départ).

  2. Cette idée de cryptomonnaie me semble plus un objet de spéculation et donc indigne d’une confiance quelconque.

  3. Permettez-moi d’être en désaccord, le Bitcoin est à la fois un stock de valeur et un moyen de paiement.

    Un stock de valeur en raison de la limite absolue sur la quantité pouvant être émise assurée par les lois de la thermodynamique et les mathématiques (cryptographie), la croissance impressionnante de sa valeur globale depuis 12 ans atteste de l’importance de cette caractéristique unique.

    Un moyen de paiement permettant pour la première fois de transférer de la valeur de manière finale presque instantanément et à faible coût de l’autre côté de la planète sans intermédiaire de confiance (grâce à la résolution du “problème des généraux byzantins”).

    En ce qui concerne la problématique énergétique, la majorité de l’énergie utilisée par le Bitcoin est de source renouvelable et une grande partie est même de l’énergie en surproduction qui n’aurait de toute façon pas pu être utilisée. La raison est que seuls les miners pouvant trouver de l’électricité très bon marché peuvent survivre et l’électricité à ce prix est généralement renouvelable (grandes installations hydrauliques ou solaire) et/ou en excès. Et les miners de Bitcoin ont l’avantage de pouvoir se trouver n’importe où, le courant en trop n’ayant donc pas besoin d’être stocké ou transféré à longue distance avec beaucoup de perte.

    Le Bitcoin rend donc rentable des projets de production d’énergie renouvelable (qui produisent forcément trop ou trop peu suivant les moments du jour ou la saison) qui ne le seraient pas ou moins autrement, sans parler du fait qu’il contribue à faire baisser l’extraction si énergivore et polluante de l’or.

    1. Il vaudrait mieux utiliser cette énergie pour une cause plus sérieuse que des bitcoins parfaitement inutiles . D’ailleurs , cette tache de minage ne sert absolument pas la sécurité , c’est juste un prétexte , du pur bluff …

    2. 1. L’énergie renouvelable ne couvre que la moitié du minage. Et en ces temps où on doit réduire l’utilisation énergétique, il ne faut pas :
      2. Utiliser 400kWh pour une transaction. C’est la consommation mensuelle pour un ménage de 5 personnes! Il n’est pas possible d’utiliser le bitcoin pour les payements.
      3. Imaginez vous de payer 40CHF de coûts de transfert pour payer un café…

      L’idée du bitcoin était géniale, mais actuellement il faudrait l’interdire, car ça pose trop de problèmes…

  4. Quel dommage que vous parliez aussi sérieusement d’un sujet que vous ne comprenez visiblement pas.

    1) Bitcoin n’est pas un bon système de paiement?

    En février de cette année, quelqu’un a transféré 19’600 BTC ($1 milliard). La transaction a pris quelques secondes, la validation *irreversible* n’a pris qu’une heure. Ça lui a coûté $38 en tout et pour tout! Tout le monde peut auditer cette transaction avec un simple ordinateur coûtant à peine 100 francs. Ni le payeur ni le receveur n’ont dû demander l’autorisation ni l’aide de quiconque. Vous et moi ne connaissons pas leur identité, bien que nous puissions participer au réseau et vérifier que la transaction a bien eu lieu.

    Le système de paiement de Bitcoin est technologiquement si avancé, sûr, et fiable qu’il est aujourd’hui sans égal à l’échelle planétaire.

    2) Contrairement aux jolies histoires qu’on aimerait croire pour critiquer Bitcoin, “bulle des tulipes” n’a pas eu lieu comme on la raconte. https://www.smithsonianmag.com/history/there-never-was-real-tulip-fever-180964915/

    De toute façon, même si le mythe était réel, elle aura duré a peine quelques mois, comparé au réseau Bitcoin qui fonctionne sans interruption (et est constamment attaqué) et grandit et de perfectionne depuis 12 ans.

    3) L’impact environnemental aussi est un raccourci hasardeux, c’est un peu trop long pour approfondir ici, mais j’en ai parlé en détails dans ma colonne: https://blogs.letemps.ch/yves-bennaim/2021/02/20/bitcoin-energies-renouvelables/

    Bref, beaucoup d’à-peu-près malheureux que je me devais de corriger, pour vos lecteurs, et aussi vous-même, si vous avez la curiosité d’apprendre et de comprendre avant de critiquer.

    Cordialement,

    1. Désolé de vous contredire, les technologies utilisées par le Bitcoin sont vieilles. Par contre, il est vrai que c’est la 1ère fois qu’on les assemble de manière à créer un moyen de paiement décentralisé.

      1 heure pour transférer un milliard, ça à l’air rapide, ç’est en fait très lent et largement insuffisant pour la plupart des transactions bancaires. Quand aux frais, ils sont faibles sur de gros montants mais bien trop élevés pour des montants plus faibles.

      L’individu lambda fait plutôt dans le transfert d’une centaine de francs et là il faut se tourner vers d’autres cryptomonnaies avec une fréquence de rafraîchissement de la blockchain bien plus rapide. Ce qui confirme l’aspect spéculatif de cette monnaie.

      Quand à l’énergie verte, c’est une blague ! Il faut abandonner le principe de la proof of work qui est un gaspillage par définition et passer à d’autres méchanismes de consensus (PoS, etc).

      Une bonne cryptomonnaie devrait être capable de transférer de l’argent pour quelques centimes en moins d’une minute avec une consommation électrique mille fois moins importante que le Bitcoin. C’est techniquement faisable en 2021 et cela démontre la vétusté du Bitcoin.

      Mais là, contrairement au Bitcoin qui ne fait pas peur aux banques (qui en ont fait un placement spéculatif dans les portefeuilles), une telle cryptomonnaie menacerait sérieusement leur business ! (donc elle n’est pas prête de voir le jour).

    2. Bonjour Yves,
      Pour quelqu’un qui semble maîtriser la “monnaie numérique” Bitcoin, vous auriez pu aussi nous rappeler que dans le passé, le cours de ce crypto-actif s’est envolé de 900 dollars à plus de 19’000 dollars en l’espace d’une année seulement et, si à ce moment là on avait transposé cette logique au marché des devises (comme un médium d’échange) à l’instar du dollar, ceci aurait eu pour conséquence de paralyser littéralement l’économie car nul n’aurait dépensé son argent en attendant de devenir riche; suivant la “version 2.0” de la loi de Gresham qui porte le nom de ce commerçant et financier anglais, Thomas Gresham (1519-1579), considéré comme l’un des fondateurs de la bourse de Londres. En effet, “lorsque dans un pays circulent deux monnaies dont l’une est considérée par le public comme bonne et l’autre comme mauvaise, la mauvaise monnaie chasse la bonne”. Les agents économiques préférant conserver, thésauriser la “bonne” monnaie et utiliser la “mauvaise” pour payer leurs échanges dans le but de s’en défaire au plus vite. 

      Ceci dit, si le Bitcoin était un pays, ne serait-il pas le 41ème le plus énergivore de la planète?Et cette “cryptomonnaie”  n’autorise toujours que 7 transactions par seconde quand Visa et Master Card en permettent 55’000, mais cela ne semble vous intéresser, pas plus que l’ascension stratosphérique (ai-je dis hyperinflation?) de son prix (puisqu’il n’a de valeur) à 0,000764 dollar en octobre 2009, et multiplié par plus de 54 millions de fois à nos jours. Toutefois, ça en dit déjà long sur l’aspect de cette “e-monnaie”, pour reprendre l’expression du monétariste Milton Friedman qui pronostiquait en 1999, dans une tribune, “qu’internet sera l’un des vecteurs principaux dans la réduction du rôle de l’État. La seule chose qui manque, mais sera bientôt développée, c’est une e-monnaie fiable”. Ce prophète de l’École de Chicago se gardant bien de nous préciser qu’en l’absence d’une bénédiction de l’État – déjà placé sous le joug de la financiarisation de nos économies modernes – aucune “monnaie virtuelle” ne connaîtra de fiabilité rationnelle. 

      Meilleurs messages

    3. Un bon système de paiement ne joue pas les montagnes russes !
      En 12 ans, le bitcoin a été multiplié par des millions et donc ne signifie rien en terme de valeur , juste en terme de spéculation ! Il pourrait disparaitre d’un jour à l’autre …

    4. J’ajouterai que cet exemple de transaction “réussie” d’un bout à l’autre de la planète, à l’heure où il devient urgent de commercer localement, est une incitation à continuer dans l’impasse de consommation que nous vivons, et ce même si l’échange n’avait pas été fait avec une monnaie basée sur PoW (ces dernières sont peut-être intéressantes sur le plan conceptuel, mais une hérésie dans le monde d’aujourd’hui). Ces facilités de transactions à grande distance sont surtout un formidable levier pour rendre profitables et peu risqués les rancongiciels et cyber extorsions de toutes sortes.
      Pour ceux qui rêvent d’une société “débarrassée” de l’oligarchie bancaire, les crypto ne me semblent pas être la bonne solution.

  5. Le bitcoin est un actif privé immatériel qui se concrétise sous forme de code unique et infalsifiable. Ce code a été généré par un mineur qui a encaissé en dollars le prix du marché au moment de sa fabrication. Il n’a aucune valeur intrinsèque, il n’est pas garanti par une banque centrale. Son prix est la résultante du croisement de l’offre et de la demande à l’instant T. Son prix varie en fonction de l’attrait pour la détention de ce code.

  6. Au-delà de la pertinente chronique de notre hôte qui soulève là une appréhension fondamentale de l’État (plus précisément la Suisse) face aux “cryptomonnaies”, nous devrions réfléchir plus avant sur “le cas du Docteur Jekyll et de Mister Hyde” rapporté aux crypto-actifs qui ne sont en aucun cas, à l’heure actuelle, des monnaies au sens intrinsèque d’un moyen d’échange.

    [L’extrême volatilité du cours du bitcoin confirme que sa valorisation relève probablement d’une hystérie collective associée à une bulle financière. Mais ce n’est pas le plus important. Une quasi-monnaie est créée. Ce n’est pas, à proprement parler, une monnaie complète, mais une classe d’actifs monétaires qui peut être utilisée pour des motifs de transaction et de thésaurisation. L’argument de l’utilisation des bitcoins pour des activités frauduleuses n’est incidemment pas de nature à disqualifier la nature quasi-monétaire de cette réalité.

    Les États ne tolèrent jamais très longtemps une monnaie concurrente à celle qu’ils émettent, car c’est dans cette dernière qu’ils lèvent l’impôt et s’endettent. C’est la raison pour laquelle les États décrètent qu’une monnaie a “cours légal”, c’est-à-dire que personne ne peut, sur un territoire donné, refuser de la recevoir en règlement d’une transaction libellée dans la même monnaie. Ceci étant, les États considèrent le bitcoin avec scepticisme mais sans oppression: cette cryptomonnaie, par essence décentralisée, leur échappe. C’est un instrument qui se veut être indépendant d’une entité politique et a fortiori d’une institution d’émission, étant sécurisée et contrôlée par une “communauté”. La blockchain est un mécanisme qui permet ce contrôle collectif.

    Certes, les États pourraient en bannir le négoce, mais ce serait très complexe, voire vain, puisque le bitcoin est consubstantiel à la sécurisation de transactions basées sur une technologie dont les avancées technologiques sont incontestables. De surcroît, le bitcoin aurait pu rester un système étanche aux autres monnaies, se limitant à permettre des transactions entre les individus associés au système, mais c’est dérisoire puisque dès qu’un bien ou un service, acquis avec des monnaies traditionnelles, peut être négocié contre des bitcoins, l’écosystème de la cryptomonnaie n’est plus hermétique.

    J’ai l’intuition d’un scénario qui paraîtra stupéfiant (et qui devrait être réfuté): imaginons que certains États lancent leur cryptomonnaie (en diluant le bitcoin dans des agrégats monétaires plus importants) en imposant les travaux informatiques qui sécurisent toute transaction. Dans ce scénario, la monnaie serait traçable et emporterait son historique de transactions. Elle perdrait son “droit d’oubli”. Elle ne serait plus spontanée puisqu’elle ne serait pas créée par le multiplicateur bancaire (c’est-à-dire la reproduction de la monnaie qui est suscitée par le flux des dépôts et emprunts bancaires) mais par un stock de monnaie sous le contrôle ultime des États. Ces derniers pourraient inflater ou déflater le stock monétaire (c’est-à-dire augmenter ou diminuer le nombre de cryptomonnaies émises) à leur discrétion mais surtout pister toute transaction monétaire.

    La monnaie redeviendrait un bien totalement public. Les banques traditionnelles de détail verraient leur utilité décroître puisqu’elles ne seraient plus nécessaires pour susciter le flux monétaire. Si un Etat créait une cryptomonnaie, seul le stock de monnaie prévaudrait. Ce serait un scénario proche de l’ancien système monétaire de l’URRS.

    Cela conduirait, sous une forme extrême, à une idée que l’économiste américain Irving Fisher (1867-1947) avait imaginée dans les années trente sous la symbolique du “plan de Chicago”. Selon ce plan, qui relève de l’alchimie monétaire, tous les dépôts bancaires seraient inscrits au bilan de la banque centrale, à charge pour cette dernière de prêter ces dépôts aux banques privées. Ces dernières ne pourraient donc pas prêter plus que les dépôts reçus, ce qui s’assimilerait à une étatisation bancaire.

    Ce plan séparerait la fonction monétaire des banques de leur fonction de crédit. Ce serait un retour illusoire à ce que Keynes (1883-1946) appelait une “économie de Robinson Crusoé”. Selon Irving Fisher, les avantages théoriques d’un “plan de Chicago” seraient un meilleur contrôle des phases de crédit et une baisse du crédit privé, un renforcement de la stabilité financière par l’évitement des ruées bancaires et autres paniques, une annulation des dettes publiques détenues par les banques commerciales en contrepartie de leur dette vis-à-vis de la banque centrale et un contrôle étatique de l’inflation. Pour ceux que les études académiques rassurent, le FMI a consacré une étude au “plan de Chicago” en 2012 sans y trouver de vices conceptuels]*

    *Dixit Bruno Colmant, économiste, financier et professeur dont la notoriété internationale n’est plus à démontrer, notamment sur les questions monétaires. 

  7. La chronique du professeur Rossi ainsi que les commentaires qui l’accompagnent soulèvent de nombreuses questions pour lesquelles nous n’avons pas à vrai dire des réponses tranchées. A priori nous ne savons pas si le bitcoin est promis à un bel avenir et qu’en conséquence il finira par s’imposer comme une monnaie complète tant au niveau national qu’international.

    Sans entrer dans les détails techniques, ce que je retiens de cette chronique c’est que le bitcoin est la cryptomonnaie dominante à l’heure actuelle, qu’elle n’est pas émise par une banque centrale et que sa régulation fait appel à la technologie, en l’occurrence le consensus de l’ensemble des nœuds du réseau. A ce propose remarquons d’emblée que la technologie peut certes améliorer la sécurité des transactions, mais elle reste muette sur des questions aussi importantes que celle de la confiance associée à une devise indépendamment du support de celle-ci (papiers, pièces, monnaie scripturale ou support informatique) ou celle des crises systémiques qui nécessitent le recours à un prêteur ultime (lender of last resort). Sans parler de l’idée que la circulation parallèle de deux monnaies avec un taux de change légal fixe dans un même espace économique peut impliquer l’application de la loi de Gresham, selon laquelle la mauvaise monnaie chasse la bonne.

    Mais il est vrai aussi que les disciples libéraux de F. Hayek voient une chance dans le bitcoin pour déposséder les gouvernements du monopole de l’émission de la monnaie centrale en faveur d’un free banking supposé garantir la stabilité du pouvoir d’achat de la devise grâce à la concurrence entre les monnaies en considérant la réciproque du théorème de Gresham: la bonne monnaie chasse la mauvaise. Ainsi, avec les injections massives de liquidités par les banques centrales et tout particulièrement la Fed pour neutraliser les effets de la crise sanitaire, il n’est pas exclu qu’un phénomène de fuite se produise devant le dollar américain en tant que devise internationale au profit de l’or, d’autres devises telles que le franc suisse, des cryptomonnaies comme le bitcoin ou des biens physiques, sachant que le déficit des échanges extérieurs des Etats-Unis va s’aggraver avec les deux plans de relance de Biden et que les épargnants étrangers notamment chinois et moyen-orientaux ne se bousculent pas au portillon pour financer le gigantesque déficit budgétaire américain.

    Puisque le professeur Rossi a choisi de centrer sa réflexion sur l’aspect macroéconomique du bitcoin, on peut se demander dans la même veine si cette devise virtuelle ne va-t-elle pas réaliser le rêve de l’Ecole autrichienne d’économie pour mettre un terme au monopole d’Etat d’émission de la monnaie et au systéme bancaire de réserves fractionnaires avec le fameux multiplicateur qui distribue des crédits aux ménages et aux entreprises à tour de bras. Cette expansion monétaire a tendance à abaisser artificiellement les taux d’intérêt via notamment l’augmentation du volume de crédits distribués à l’économie et donc à engendrer des cycles économiques d’origine monétaire. Tout particulièrement quand les taux d’intérêt monétaire et naturel divergent et révèlent une structure de la production incompatible avec les préférences intertemporelles des consommateurs.

    A ce sujet, on peut se reporter à l’ouvrage de F. von Hayek de 1931 « Prix et production » dans lequel il explique le fameux effet d’accordéon reflétant la déformation de la structure de production en accord avec l’explication du détour de production propre à la pensée autrichienne et l’explication de Wicksell concernant la divergence entre le taux d’intérêt monétaire et le taux d’intérêt naturel. En effet, un taux d’intérêt monétaire faible incite les agents privés à s’endetter pour financer des projets d’investissement qui ne sont pas forcément rentables et qui ne font pas l’objet d’une demande supplémentaire.

    Par ailleurs, ces investissements sont donc uniquement motivés par la baisse du coût du crédit et non par un véritable potentiel de rendement. En s’appuyant sur la théorie autrichienne, F. Hayek parle donc d’un « détour de production » ou d’un « allongement du détour de production ». Ces mécanismes désignent une allocation plus orientée vers les biens de production que vers les biens de consommation, entrainant ainsi une augmentation capitalistique et un surinvestissement.

    En un mot comme en cent, la baisse importante du taux d’intérêt pousse les agents à s’endetter en émettant de faux signaux de rentabilité. Lorsque les banques prennent conscience de ce fait, elles décident d’augmenter le taux d’intérêt pour limiter les surinvestissements. En conséquence, les projets qui n’étaient pas rentables initialement ne peuvent plus être financés. Le cycle économique se retourne, passant d’une surchauffe pour tendre vers son « équilibre naturel ».

    Bien évidemment, cette explication du cycle économique par F. Hayek ne saurait être prise pour argent comptant, car elle prête un comportement naïf aux banquiers et aux investisseurs dans la mesure où ceux-ci se laissent piéger à chaque nouveau cycle sans développer un processus d’apprentissage à partir de l’expérience. D’autre part, l’idée selon laquelle la catharsis opérée par le retournement de cycle aboutirait automatiquement à une reprise meilleure que le résultat des politiques économiques actives de type keynésien n’a été corroborée par aucune étude empirique. Bien au contraire, sans intervention de la puissance publique lors des crises systémique et pandémique, l’économie aurait probablement sombré dans le chaos.

    Enfin il est important que selon les partisans du free banking le bitcoin serait la monnaie qui va confisquer le pouvoir d’émission de la monnaie aux gouvernements: à la banque centrale sous tutelle de l’Etat, il faudrait substituer un systéme de banques privées émettrices de certificats en concurrence les unes avec les autres et donc chacune va émettre sa propre monnaie. Dans un tel contexte de sélection darwinienne seules les devises susceptibles de garantir la stabilité de leur pouvoir d’achat pourraient survivre et les autres monnaies sujettes à une forte instabilité seraient purement et simplement éliminées.

    Tout cela semble parfait sur le papier, mais le problème est de savoir pourquoi on n’observe pas un tel système dans le monde réel de nos jours, alors qu’il a fonctionné pendant plus d’un siècle et demi dans un certain nombre de pays notamment anglo-saxons (Royaume-Uni et Etats-Unis), mais il a été abandonné en raison des paniques bancaires récurrentes et des activités spéculatives. Il est également important de rappeler que le free banking a été expérimenté par la Suisse au dix-neuvième siècle avec un certain succès selon des auteurs qui ont contribué à l’ouvrage commémoratif du centenaire de la BNS en 2007, car la Suisse n’a, semble-t-il, connu qu’une seule faillite de banque émettrice de billets. Cependant le système a montré ses limites, notamment en matière d’approvisionnement de l’économie en liquidités et de la spéculation liée à la forte dépendance de la place financière suisse à l’égard de la place financière de Paris. Tous les inconvénients associés au système de banques privées émettrices de billets ont été éliminés grâce à la création de la Banque nationale suisse en 1907.

      1. Extrait de ma réaction datée : “…nous devons savoir que la monnaie fiduciaire ne représente que l’argent nécessaire aux petites transactions et qu’elle ne représente qu’une valeur infime de la masse monétaire totale. C’est donc bien les banques privées qui créent et mettent en circulation l’ensemble de la masse monétaire…”

        La leçon monétaire…

        https://youtu.be/2gkLUZL4Ugs

  8. Merci pour les références que j’ai lues avec
    beaucoup intérêt. Ce que j’entends par inconvénients liés au free banking, ce sont en fait la pénurie du numéraire récurrente et la spéculation du fait de la dépendance de la place financière de la Suisse à l’égard de celle de Paris. Bien évidemment la création de la BNS n’a pas mis un terme à la monnaie de crédit qui peut générer des crises financières . En clair la politique des réserves fractionnaires est toujours en vigueur. Sans doute “l’initiative monnaie pleine” aurait été une solution idoine ou du moins un second best, mais comme vous le savez, elle a été rejetée par le peuple suisse.
    Bien à vous.

    1. La population helvétique – au sens de l’Intérêt général – détient un formidable outil qu’elle n’utilise convenablement pour forger ses propres intérêts, faute d’une culture économique suffisante et d’un conditionnement pavlovien qui lui est finalement contreproductif.

      Ce “quidam”, au moment de la votation en question, savait-il seulement que la création d’un pouvoir d’achat qui ne trouve pas son origine dans un travail, c’est en quelque sorte voler ceux qui ont travaillé? Avec le système monétaire actuel, les banques ont pu se construire un empire financier sans avoir jamais rien produit. Par leur création monétaire ex nihilo (à partir du néant qui ne résulte pas d’une production de richesse), elles créent un pouvoir d’achat sans sortir un centime de leur poche, mais en percevant un intérêt (le prix du temps) sur ce pouvoir d’achat qui ne leur appartient pas. Maurice Allais, détenteur du prix de la Banque de Suède en mémoire à Alfred Nobel (Nobel d’économie 1988) ne comparait-il pas la création monétaire par les banques privées à celle des faux-monnayeurs? La seule différence, disait-il, est que les banques le font légalement, mais d’un point de vue économique, le résultat est identique.

      Voyez-vous, cher NOEL, la plupart des gens pensent toujours que tous les francs suisses sont déjà créés par la Banque nationale suisse, or ce n’est pas la réalité car seuls les pièces et les billets émis par la BNS sont de la “monnaie pleine” accessible au public. Ils ne représentent que 10% de la monnaie en circulation puisque le système actuel de création monétaire est composé pour 90% de “monnaie électronique privée”, créée par les banques commerciales lorsqu’elles octroient des crédits. C’est-à-dire qu’avec 1 en monnaie “papier” en compte, je créé 9 en monnaie “électronique” via le secteur bancaire privé et par le truchement d’une écriture comptable. Ou dit autrement, avec 1 en capital confiance aujourd’hui (la monnaie “papier” ou le produit du travail), comme banque commerciale privée, je matérialise une nouvelle création monétaire * 9 avec le levier du crédit (respectivement grâce à une “promesse de remboursement dans le futur”, c’est-à-dire qu’aujourd’hui, j’hypothèque le travail futur d’une population). Ou pire encore puisque si je couple à ce volet monétaire la financiarisation exacerbée par les marchés financiers, alors je peux dire que je capte aujourd’hui – et aussi – toute création de richesse future.

      Bien à vous

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