Si la santé est une marchandise, la pandémie est une affaire!

La Suisse a l’habitude de se placer aux premiers rangs des classements mondiaux au sujet de la soi-disant «compétitivité» de sa propre économie. Dans cette période de pandémie, la Confédération se situe toutefois aussi dans le peloton de tête en ce qui concerne le nombre de décès dus à la Covid-19 proportionnellement au nombre d’habitants. Cela n’est pas surprenant, vu qu’en Suisse, désormais, la santé des personnes est considérée comme une marchandise, tant sur le marché du travail que pour les cliniques privées et les caisses-maladie.

Dans le marché du travail, le personnel est considéré comme une «ressource humaine» – similaire à un citron – que l’on peut presser jusqu’au bout, pour ensuite s’en défaire sans problèmes. Depuis la fin du siècle passé, on a même observé qu’un nombre croissant d’entreprises versent à une grande partie de leurs propres collaboratrices et collaborateurs un salaire insuffisant pour vivre, transférant de cette manière à l’ensemble de la collectivité une partie des «coûts du travail» sous forme d’aide sociale.

La santé des personnes est aussi un facteur de gain pour les cliniques privées, les médecins et les assurances-maladie. Il est clair qu’aucun médecin ne souhaiterait que l’ensemble de la population soit sain, parce que dans un tel cas les cabinets médicaux seraient tous amenés à faire faillite à court terme. Or, dans le système sanitaire suisse, les cliniques privées qui visent la maximisation de leurs profits et les caisses-maladie qui poursuivent la même stratégie afin de verser des dividendes extravagants à leurs dirigeants et propriétaires ont désormais «marchandisé» la santé humaine à un niveau tellement élevé qui range la Suisse en tête de liste en ce qui concerne le pourcentage de décès de la Covid-19 par rapport au nombre de ses habitants.

L’évidence empirique de la deuxième vague de cette pandémie le montre de manière incontestable: la Confédération, de manière similaire à la plupart des Cantons suisses, a placé les intérêts économiques de court terme avant la santé des personnes les plus faibles. La décision de fermer seulement une petite partie des activités économiques en ce début d’année, pour ne pas trop affecter l’équilibre des finances publiques, a été prise afin de réduire au minimum indispensable les déficits publics, au détriment de la santé de l’ensemble de la population.

L’addition de cette posture du gouvernement suisse, toutefois, sera très élevée – même s’il reviendra aux prochaines générations de contribuables de la payer, à travers une plus lourde charge fiscale et une moindre qualité des services publics pour les classes sociales les plus démunies. Cela n’intéresse pas les politicien.ne.s qui siègent au gouvernement et dont la maxime a été bien résumée par le Roi de France Louis XV: «après moi, le déluge». Mais cela risque d’être un déluge universel qui mettra à mal l’ensemble de la population, y compris celles et ceux qui ont voté pour les politicien.ne.s élu.e.s.

Sergio Rossi

Sergio Rossi

Sergio Rossi est professeur ordinaire à l’Université de Fribourg, où il dirige la Chaire de macroéconomie et d’économie monétaire, et Senior Research Associate à l’International Economic Policy Institute de la Laurentian University au Canada.

10 réponses à “Si la santé est une marchandise, la pandémie est une affaire!

  1. Ce n’est pas la première fois que le professeur Rossi emploie l’expression “évidence empirique” ( cf article précédent).
    Sans compter que la notion d’évidence mériterait d’être discutée, elle ne saurait être un argument rationnel.

  2. Bonsoir Thomas,
    Vous devriez savoir que la “notion empirique” (au sens générique) fut déjà sujette à débat durant de nombreuses années post crise des subprimes (2008) et de la crise des dettes souveraines qui s’en suivit. Les porteurs de l’idéologie néoclassique ont d’ailleurs suffisamment fait usage des sophismes pour vendre leur came, c’est-à-dire l’orthodoxie budgétaire, tandis que les hétérodoxes n’ont eu de cesse à prêcher dans le désert pour des mesures contracycliques de relance budgétaire axée sur la demande. Résultat? Les conséquences se sont mesurées trop tard, après tant d’années sacrifiées sur l’autel des dogmes et de la pensée dominante. Cet endoctrinement – qui n’a rien de rationnel pour peu que l’on connaisse l’histoire économique – a durablement affaibli nos économies intégrées et exacerbé l’instabilité des marchés financiers. Un comportement irrationnel qui a eu aussi des répercussions directes sur le plan mondial quant aux capacités de réponses face au coronavirus.

    Enfin, Thomas, votre leçon à l’égard de notre hôte, le professeur et docteur en économie Sergio Rossi, plus de sept ans après l’exemple de sa chronique de 2013 sur “l’évidence empirique” (et toujours selon l’histoire) me semble totalement déplacée puisque dénuée d’argument.

    https://blogs.letemps.ch/sergio-rossi/2013/05/11/les-lecons-de-levidence-empirique/

    Bien à vous

    1. Bonjour Raymond,
      Tout d’abord merci pour le lien sur “l’évidence empirique”.
      Croyez bien que Je ne me permettrai pas de donner une quelconque leçon à quiconque, surtout pas au professeur Rossi.
      Veuillez considérer mes observations comme une interrogation, appliquée non à l’économie mais sur un plan plus général. Que dit le dictionnaire ?
      – Evidence : “caractère de ce qui s’impose à l’esprit avec une telle force qu’on n’a besoin
      d’aucune autre preuve pour en connaître la vérité, la réalité”.
      – Empirique : “qui ne s’appuie que sur l’expérience et les sens, l’observation, non sur une théorie ou le raisonnement”

      Il me semble que l’exercice de l’esprit critique suppose 3 conditions :
      1 – que l’argumentation développée soit fondée sur des faits, avérés et sourcés.
      2 – que ces faits soient accessibles à tous.
      3 – qu’ils soient compréhensibles par tous.
      Cette argumentation, “publique”, supporte donc toute autre argumentation de même nature, à l’inverse d’une argumentation “privée” fondée sur des dogmes ou des croyances, notamment religieuses.
      La question que je soulève est la suivante : en ces temps de fait alternatif ou de ressenti personnel érigé en vérité “privée”, l’exercice de l’esprit critique est il encore possible ? Un exemple de l’approche par le ressenti personnel : la météo annonce une température de 12° ce matin, mais mon ressenti est de 8°, où est la vérité ?
      Si j’ai bien compris et si l’évidence empirique est une approche pragmatique et non purement théorique de la réalité, je ne peux que souscrire à ce point de vue plutôt “aristotélicienne”.
      Donc, surtout pas de leçon à quiconque. Bien cordialement.

        1. Merci pour le lien.
          En effet, une argumentation fondée uniquement sur les mathématiques est une argumentation “privée”. La science économique ne doit pas connaître que le prix des choses mais aussi leur valeur.

        2. Bonjour Raymond et merci pour cette référence. Effectivement l’introduction des mathématiques en économie par Augustin Cournot, Léon Walras, Vilfredo Pareto et les ingénieurs économistes français étaient une promesse pour doter la science économique d’un cadre rigoureux et donc analyser les effets des politiques économiques: avec le modèle de l’offre et de la demande et grâce à la statique comparative on voit immédiatement les réactions des agents à la mise en place par exemple d’une taxe sur un bien ou un service échangé sur un marché concurrentiel. L’analyse suggère et la technique graphique ou algébrique confirme que l’impact de cette mesure de politique économique se répartit entre les acheteurs et les vendeurs selon les élasticités de l’offre et de la demande ou plus exactement les solutions de rechange dont disposent les acteurs économiques intervenant sur le marché en question. Il ne semble pas qu’un raisonnement littéraire aussi rigoureux soit -il soit à même de mettre en évidence de tels effets ultimes sur les comportements des agents économiques. Cependant il est vrai comme le rappelle l’auteur du texte à juste raison que la mathématisation à outrance a affadi la science économique avant de la tuer. Avec les crises à répétition, nous assistons non seulement à l’inanité de la modélisation mathématique mais aussi à la faillite de la science économique qui veut mimer la démarche des sciences exactes tout particulièrement la physique, alors que l’expérience en laboratoire n’est pas praticable en économie qui reste fondamentalement une science humaine et sociale, et ce en dépit des tentatives de l’économie expérimentale. En effet la science économique traite de la matière sensible dotée d’une capacité de se projeter dans le futur et de tenir compte des interactions avec les autres. C’est pourquoi l’incertitude ne saurait se réduire à un choc exogène aléatoire intervenant de manière additive ou multiplicative dans les équations d’un modèle dont la prétention est de fournir un outil de prévision pour le décideur microéconomique ou les responsables de la politique économique comme les banques centrales ou les autorités budgétaires. En effet, les agents économiques en tant qu’êtres humains modifient leurs comportements lorsqu’ils se savent observés contrairement aux atomes ou aux rats des laboratoires. De plus la modélisation ignore l’incertitude endogène dans la mesure où celle-ci ne vient pas de la nature, mais des autres comme chez Sartre: l’enfer c’est les autres!
          Comme chacun sait Keynes était réticent à la modélisation mathématique dans la mesure où les agents économiques ne prennent pas leurs décisions en jetant une pièce de monnaie en l’air, mais en fonction de leur intuition, de leur flair, de leur expérience et de la connaissance introspective. A ce propos je me permets de citer un texte d’ Edmond Malinvaud extrait de son cours donné au Collège de France, en ayant conscience que cela va probablement provoquer un débat dans le blog du professeur Rossi.
          “Mais, surtout la prétention économétrique se heurta à la conception prédominante qui voyait dans le raisonnement économique une logique s’exerçant sur des prémisses immédiatement admissibles. Nous avons déjà rencontré cette conception dans le chapitre 10 quand nous avons lu la définition donnée par Lionel Robbins en 1935 et quand nous avons vu le tournant pris par Milton Friedman, à l’école de Chicago, mais en 1953 seulement. La manifestation la plus claire de l’incompréhension, sinon de l’hostilité , rencontrée par la jeune économétrie fut la publication par J.M. Keynes d’un article * mettant en doute l’utilité des travaux auxquels se livrait J. Tinbergen pour modéliser quantitativement l’évolution d’économies concrètes comme celles des Etats-Unis ou de L’Angleterre. Cet article est d’autant plus surprenant, et révélateur de notre point de vue, qu’il émanait d’un économiste considéré à l’époque comme non conventionnel, d’un économiste qui ne répugnait pas à avancer des ordres de grandeur pour les effets macroéconomiques dont il parlait, d’un économiste enfin qui exerça son influence pour faire entrer dans l’administration de son pays une équipe de comptables nationaux et d’économètres.” in ” Voies de la recherche macroéconomique” (1991). En bon économètre Malinvaud nous semble sous-estimer l’instabilité structurelle des modèles macro-économétriques : en présence des anticipations prospectives il n’est pas certain que la forme réduite des équations traduise fidèlement les effets des mesures de politique économique et que la conception de la politique économique selon la technique du contrôle optimal soit adaptée, dès lors que les hommes politiques poursuivant des objectifs qui leur sont propres utilisent les mesures de politique économique à des fins qui n’ont rien à voir avec le bien-être des citoyens. La modélisation de l’économie n’est d’aucun secours face à des crises comme celle de 2008; à ce sujet il n’est pas excessif d’affirmer que l’apprentissage à partir de la grande dépression de 1929, et donc l’enseignement de l’histoire s’est révélé plus utile que les modèles économétriques qui ignorent la rupture dans la belle régularité sur laquelle ils sont fondés. En outre celle-ci a toutes les chances de déclencher une dynamique chaotique aux conséquences économiques et sociales incalculables, surtout en l’absence d’une réaction appropriée. Autrement dit, la connaissance approfondie de l’histoire des faits et des institutions semble être plus utile pour neutraliser les effets de la crise que l’économétrie de Malinvaud.
          J.M.Keynes : “official papers : The statistical testing of business cycles théories”.

  3. N’est-il pas paradoxal de constater que la Suisse, qui fut à la fois l’un des pays européens avec les plus mauvais indicateurs, fut aussi l’un de ceux où les mesures furent les moins restrictives dans les prémisses de la deuxième vague? Et si quelques doigts désignaient le fédéralisme helvétique comme source d’un problème, des économistes de l’École polytechnique fédérale de Zürich constataient pourtant que les pays avec un système fédéral s’en sortent mieux face à la pandémie, à l’instar de l’Allemagne qui comptait en proportion quatre fois moins de contaminations que la Suisse. 

    N’est-il pas aussi paradoxal de constater qu’à l’automne dernier, la notion de «rigueur» a été incluse par le parlement dans le dispositif des aides Covid-19 alors qu’il estimait – dans la conduite de la pensée dominante? – que « personne n’imaginait » qu’une deuxième vague destructrice déferlerait sur l’économie et la société suisses? Si leur évidence irrationnelle peut s’analyser à l’aide des travaux portant sur la discipline de l’économie comportementale (EC) – dont les dernières recherches ont permis non seulement de déboulonner les croyances en l’homo œconomicus telles que théorisées par les néo-classiques, mais aussi écarter les certitudes de la rationalité en économie – n’était-elle pas, plus simplement, un signe hérité des penseurs dominants qui ont fait de l’orthodoxie budgétaire une Arche d’alliance? On pourrait le croire eu égard au positionnement rigoriste du ministre des finances. Pourtant, les données empiriques démontraient déjà que la Suisse était formidablement outillée sur le plan de sa dette, à 93.7 milliards en 2020, soit 25.7% du PIB en début d’année. Un taux parmi les plus bas d’Europe. Or, ce taux exceptionnel, la Suisse le doit à moult restructurations et compressions des coûts effectués de 2006 à 2018 sur les administrations publiques, c’est-à-dire les communes, les cantons, la Confédération et les assurances sociales (entre-autres, révisions des assurances invalidité et chômage) qui auront – par effet de manche – amassé des excédents pour un total de 79 milliards de francs. Autant d’investissements qui auront fait défaut dans le plan de prévention et d’anticipation des risques épidémiques, en terme de moyens détricotés sur ces vingt dernières années, et dont les capacités de lit/100’000 habitants dans hôpitaux publics n’échapperont. Sur cette somme de 79 milliards, 30% aura servi à rembourser des dettes, même si la Suisse fût déjà l’un des pays les moins endettés d’Europe à fin 2017, avec une dette à 29,3% du Produit Intérieur Brut. Moins que la Norvège dotée de son fonds souverain le plus grand du monde. Avec ce constat regrettable qui rappelle les saignées des apothicaires d’antan venu soigner leur patient, le professeur émérite en finances publiques à l’Université de Fribourg, Bernard Dafflon, le fit aussi, jugeant de surcroît que si les surplus des bonnes années avaient été mis de côté, ils auraient pu être directement utilisés « à alimenter le fonds de compensation qui se serait monté à environ 20 milliards de francs, couvrant sans doute les dépenses liées à la première et à la deuxième vague ».

    Comment, alors, un gouvernement raisonnable et non téléguidé par les préceptes dénoncés par la théorie des choix publics, peut-il s’enfermer dans autant de certitudes qui n’auraient plus lieu d’être en 2020/2021 ? « Un soutien massif aux ménages et aux entreprises va-t-il conduire à une hausse de la dette publique ? Oui, et alors ? » répondra à cette question le professeur d’économie à l’Institut des IHEID de Genève, Cédric Tille, lui, qui exerça comme économiste chercheur à la Federal Reserve Bank of New York. Ce spécialiste des questions macroéconomiques, en particulier des politiques monétaires et budgétaires, renchérira sur une même appréhension de la politique budgétaire contracyclique : « la dette peut augmenter sans que cela pose problème. En plus les taux d’intérêt sont très bas même pour de longues échéances. La dette peut être remboursée sur une longue période, ou nous pouvons simplement attendre que la croissance économique réduise le ratio de dette au PIB. Du point de vue de la politique économique, nous pouvons considérer l’épidémie comme une situation de guerre. La recette est alors d’absorber le choc via la dette pour en étaler les conséquences dans le temps. Après tout, à quoi sert-il d’avoir des marges si nous ne les utilisons pas? ». En terme d’évidence empirique, les leçons et les faits parlant d’eux-mêmes, inutile donc de revenir sur les événements et mesures économiques qui ont permis aux USA de sortir de la crise de 1929/30. De mieux s’en sortir lors de la crise du subprime en 2008 face au continent européen, même si l’outil de relance budgétaire contracyclique fut une hybridation ; comme il est aussi inutile de revenir, tant les leçons devraient être acquises, sur les raisons qui ont conduit la crise des dettes souveraines dans l’union européenne à s’enliser de 2009/2019, et pourquoi les interventions de politique monétaire de la Banque Centrale Européenne, sous les appels insistant de Mario Draghi à raisonner les politiques et technocrates à faire usage de la courroie de transmission budgétaire, du seul ressort des gouvernements, et n’ont été suivis pour que la conjonction des politiques monétaire et budgétaire atteignent leur cible : l’économie réelle. Cette faute impardonnable de politique politicienne technocratique se mesure malheureusement à l’aune de l’exubérance-irrationnelle des marchés financiers et immobiliers, et leur niveau d’instabilité, étant entendus que ces derniers auront servis de débouchés. Inutile non plus de revenir sur les conclusions des travaux des économistes de l’OCDE en 2014/2015, et du FMI, pour qui la « Trickle-down theory » et la « Supply-side economics » ont échoué. Sans doute qu’il faille encore suivre le chemin des disciples de la pensée dominante jusqu’au bain des vieilles croyances.

    Pour ce qui a trait à présent aux relations incestueuses consenties entre les intérêts des systèmes de santé et les gestionnaires privés du système social de l’assurance santé LAMal, les évidences sont telles, depuis des décennies, que les déviances semblent déjà…communément admises. Mais il n’est tout de même pas inintéressant de se rappeler, alors même que les effets traumatisant de la pandémie jouent un rôle déterminant sur l’évolution des biais cognitifs au niveau du stress de tout un chacun, que le travailleur, comme « ressource humaine », subissait déjà en temps normal une pression sans cesse croissante dans le monde du travail. Depuis 2012, le nombre d’arrêts de travail a augmenté de 50% et dans six cas sur dix, il s’agissait de burn-out ou de dépression, selon les statistiques des assurances Swica et PK Rück, qui couvrent plusieurs centaines de milliers de collaborateurs. Alors que les incapacités de travail pour burn-out ou dépression durent en moyenne 18 mois, soit deux fois plus que les autres maladies, le coût des absences, pertes de production et rentes d’invalidité dues au stress a été estimé en 2012 à 10 milliards de francs par an par le Secrétariat d’Etat à l’économie (SECO). Pour autant, le burn-out n’est toujours pas considéré en Suisse comme une maladie professionnelle découlant du stress au travail, contrairement à d’autres pays européens. Pourtant, en dépit des avis des professionnels de la santé qui divergent sur la question des causes réelles de ce syndrome, il est toutefois utile de rappeler qu’une reconnaissance du burnout/dépression comme maladie professionnelle occasionnerait un transfert de charge sur l’assurance-accident en tant que maladie professionnelle, ce qui n’arrangerait pas les employeurs indélicats et peu réceptifs à un phénomène de société – qu’ils exploitent à dessein – et qui se verraient alors contraint d’endosser la double peine. Celle de supporter une partie des coûts de la santé de leur « ressource humaine », puis celle d’assumer leur responsabilité précisée par le législateur à l’article 328 du code des obligations. Un paradoxe, puisque à moyen/long terme, le gain de productivité s’inscrirait aussi sur l’ardoise. Un paradoxe mais aussi une logique impitoyable dans une ère axée sur le court-termisme. Ce phénomène endémique – encore exacerbé par les conséquences de la pandémie – restait encore en constante augmentation d’après le Job Stress Index 2018 mais le parlement Suisse, en 2019, préféra botter en touche cette problématique de taille en privilégiant les programmes de prévention mis en place par la « bienveillante » économie privée. Étonnante conception de la notion d’Intérêt général.

    Enfin et pour terminer, ne nous faisons donc plus aucune illusion, avec la soumission des politiques au service d’une idéologie commune, qui a un besoin vital de subordonnés pour continuer de prospérer, et mis à part tous les phénomènes pervers que nous amène déjà l’économie 2.0 – dont la pandémie favorise – nous sommes déjà rentré depuis plusieurs décennies dans un paradigme qui fait de la socialisation généralisée des pertes du secteur privé sa future thésaurisation des profits. La prochaine étape fondamentale du pillage des richesses passera par la case des retraites. Ceci dit, à l’heure des raisonnances, dans son article du New York Times Magazine du 10 septembre 1970, Milton Friedman avait parfaitement agencé les éléments de la thèse défendant la régulation (néo) libérale de l’entreprise capitaliste : « l’entreprise n’a qu’une responsabilité sociale, celle d’utiliser ses ressources et de mener des activités visant à maximiser ses profits (pour l’actionnaire) dans la mesure où elle respecte les règles du jeu, à savoir qu’elle livre une concurrence libre et ouverte sans escroquerie ni fraude. » Entre parenthèses, il est précisé que les profits réalisés le sont au bénéfice des actionnaires, en référence à une autre citation du monétariste Milton Friedman déclarant que la seule responsabilité sociale des dirigeants « n’est autre que celle de faire le plus d’argent possible pour leurs actionnaires » (Friedman, 1962). Nous ne pourrons pas dire que nous ne le savions pas !

  4. L’article du professeur Rossi soulève une série de questions intéressantes concernant particulièrement certains biens et services que les forces de marché ne peuvent pas produire de manière optimale. Ainsi nous y apprenons que la santé n’est pas un bien comme les autres à l’instar du travail qui n’est pas non plus une marchandise comme les autres dont les prix dépendent de l’offre et de la demande comme sur un marché des poissons à la criée. En vérité depuis le fameux article d’Arrow de 1963, un grand prêtre de l’équilibre général walrasien devant l’Eternel, nous savons que les biens de la santé n’obéissent pas tout à fait à une logique marchande et que le marché ne nous garantit pas un résultat optimal en raison d’asymétrie d’information : la partie informée du marché peut gruger l’autre partie du fait de l’inégalité informationnelle et cette situation semble être endémique dans l’économie réelle. En la matière,il suffit de songer à la relation marchande faisant intervenir des experts, par exemple un dentiste et son patient ou un garagiste et son client pour la réparation automobile ou une société d’assurance et ses assurés.

    En plus de cette asymétrie d’information sur laquelle l’économie d’information développée par Akerlof, Spence et Joe Stiglitz apporte une contribution originale pour mettre en exergue les défaillances de l’économie de marché, il existe de nombreuses activités qui génèrent des externalités positives ou négatives dont le niveau de production ne sera pas son niveau socialement souhaitable. En la matière il suffit de penser à l’éducation ou à la recherche fondamentale qui profite au secteur privé en aval.

    Pour certains économistes, le problème des externalités peut être résolu à l’aide du marché ou par une intégration de plusieurs industries, comme on peut le démontrer sur le fameux exemple bucolique de James Meade  avec un propriétaire d’un verger de cerisiers situé non loin d’un apiculteur. Chacune des activités génère des effets externes positifs sur l’autre. En pollinisant les fleurs sur les arbres, les abeilles contribuent à la production des cerises et le nectar récolté sur les cerisiers sert à faire du miel. Comme chacun de ces deux agents économiques ignore les effets bénéfiques de ses décisions sur son environnement au moment de prendre sa décision, nous devrions nous attendre à ce que l’arboriculteur ne plante pas assez de cerisiers et que l’apiculteur n’élève pas assez d’abeilles. Bien évidemment le nombre d’arbres et d’abeilles serait optimal si les deux activités fusionnaient au sein d’une même entreprise dans la mesure où les externalités seraient internalisées.

    L’autre solution consisterait pour les parties prenantes à passer un contrat, lequel pourrait améliorer le sort de nos protagonistes. Mais remarquons que ces solutions ne marchent pas à tous les coups du fait des coûts de transaction et de négociation, si bien que le résultat efficient attribué à des contrats négociés n’est pas garanti. Sans parler des problèmes de coordination lorsque le nombre de parties prenantes est important. En tout de cause, il semble difficile de se passer de la puissance publique pour corriger le problème des externalités comme on le voit avec la taxe carbone pour lutter contre le réchauffement climatique. Cependant il est vrai que la taxe carbone pourrait se heurter à un problème d’acceptabilité sociale et le recours au marché des droits d’émissions de GES n’est pas la panacée non plus en raison notamment de la spéculation.

    De nombreuses activités engendrent des externalités positives dans le monde réel. C’est le cas notamment de la recherche scientifique. Celle-ci se loge généralement dans les établissements d’enseignement supérieur ( EPFZ, EPFL ou Universités en Suisse). Certes la recherche scientifique est soumise à une concurrence mondiale, mais comme chacun sait la connaissance n’entre pas pour autant dans le champs de l’économie marchande. Celle-ci obéit souvent à une logique de court terme et exige un retour sur investissement sur un horizon temporel relativement court. Les idées sont un bien commun et ont besoin de circuler librement pour prospérer. A cet égard la recherche fondamentale donne l’excellent modèle d’une activité qui réussit à être à la fois concurrentielle et coopérative. Les progrès de la connaissance permettent aux entreprises privées de prospérer en aval, sachant que la production des connaissances est financée dans une forte proportion par l’argent public. Ainsi le secteur privé est nourri par un flux de connaissances dont la logique de création lui échappe.

    La santé qui est au cœur de l’article du professeur Rossi est un autre exemple frappant. Des études empiriques montrent que l’évolution des dépenses de santé dans les pays de l’OCDE ne sont pas dues à un effet en retour du vieillissement de la population, mais plutôt leur évolution tient pour l’essentiel aux progrès réalisés par la médecine. Autrement dit, les dépenses de santé viennent d’innovations radicales, lesquelles stimulent la demande sociale pour le secteur médical. Mais les gouvernements influencés par les idées néo-libérales et prônant un Etat squelettique agitent la dérive des dépenses de santé comme une menace pour les finances publiques et pour le système de santé lui-même. C’est sans doute pour faire avaler à la population et tout particulièrement aux classes moyennes et populaires, la pilule amère qui consiste à faire passer un rationnement de soins pour une rationalisation de ceux-ci et sans doute pour privatiser le système de soins dont l’essor est lié à l’allongement de l’espérance de vie et donc au vieillissement de la population, pas forcément en bonne santé du fait des inégalités sociales.

    De ce point de vue la crise du Covid a eu au moins la vertu de révéler l’état désastreux du système de santé dans les pays comme la France ou l’Italie. Celui-ci est en effet la conséquence mécanique des politiques d’austérité imposées par l’Europe pour plaire souvent aux marchés financiers et sans doute pour défendre les intérêts des rentiers allemands détenteurs des dettes souveraines. Bien évidemment le discours officiel dominant met davantage l’accent sur la défense du bien commun qu’ est l’euro.
    Encore une fois, la santé n’est pas un bien comme les autres, car elle n’entre pas dans le schéma classique de l’offre et de la demande dont l’équilibre est assuré par la fixation d’un prix. Il faut une régulation étroite de la profession, des assurances publiques ou privées pour protéger les patients. Plus que tout autre secteur la santé dépend de la recherche médicale qui est par nature un bien public. C’est pourquoi il serait inacceptable qu’un vaccin contre le coronavirus ne bénéficie qu’à ceux qui en ont les moyens. A ce propos remarquons en passant que la Suisse est en retard dans sa compagne de vaccination, alors que c’est un pays riche qui peut se permettre d’acquérir des vaccins efficaces et chers, sauf à supposer qu’un choix ait été fait pour se débarrasser des vieux en faisant jouer au covid le rôle des chevaliers de l’Apocalypse comme les famines, les guerres et les maladies en matière de la régulation de la démographie. Naturellement ce constat vaut aussi pour l’Hexagone dont les autorités ne cessent de mentir à la population pour masquer leur impéritie.

    la crise sanitaire inédite nous a montré l’inégalité devant les vaccins anti-covid. Ceux-ci sont en effet un bien commun et devraient profiter à toute l’humanité dans un souci de pure rationalité économique et non de charité. Car en l’absence d’une immunisation collective à l’échelle planétaire, il serait illusoire d’espérer un retour à une vie économique et sociale normale pré-Covid, compte tenu de l’interdépendance croissante des économies. Or les vaccins sont réservés en priorité à ceux qui sont disposés à en payer le prix en l’occurrence les pays de l’OCDE et quelques émergents. Par ailleurs nous savons que ces vaccins sont produits par des laboratoires privés motivés par la recherche d’une rente de monopole temporaire et garantie par les droits de la propriété intellectuelle. Sans cette protection juridique permettant aux innovateurs de réaliser un retour sur investissement, il existe un risque de décourager la prise de risque et donc les innovations . Tel est l’argument avancé par ceux qui s’opposent à ce que les vaccins tombent temporairement dans le domaine public en raison de la singularité de la crise sanitaire. Que faire alors? Sans doute la solution réside dans la création d’un fonds Covid dont les ressources devraient être alimentées par une taxe sur les gagnants de la mondialisation et de la crise sanitaire. Une fiscalité progressive affectant les ultra-riches qui sont de plus en plus visibles dans les magazines , mais paradoxalement de plus en plus rares dans les statistiques fiscales, serait sans doute une piste à explore, afin de financer non seulement la dette liée au Covid, mais aussi de concilier le bien commun avec la nécessité d’encourager les innovations.

  5. J.K ARROW : ” Uncertainty and the Welfare Economics of Medical Care”. Désolé j’ai oublié de mentionne cette référence.

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