Qui profite de la crise de la Covid-19?

La crise économique éclatée suite à la pandémie de la Covid-19 ne frappe pas de la même manière l’ensemble des parties prenantes. Les entreprises et les personnes qui travaillent ne sont pas sur un pied d’égalité lorsqu’il s’agit de comprendre quelles sont les catégories d’agents économiques qui subissent les plus graves conséquences négatives de cette crise.

Les personnes physiques ou morales les plus vulnérables dans le système économique sont celles qui, déjà avant l’éclatement de cette pandémie, étaient dans une situation précaire – pour des raisons personnelles ou liées à leur propre branche d’activité. Parmi celles-ci se trouvent les travailleurs dont le salaire était insuffisant déjà avant la pandémie, ainsi que les travailleurs indépendants qui ne peuvent pas vivre avec ce qu’ils gagnent sur le marché des produits.

Cependant, il y a aussi des personnes qui profitent de la crise liée à la Covid-19 pour s’enrichir au détriment des autres et de l’ensemble de la société. Si nous considérons le marché du travail, nous pouvons remarquer que la diffusion du télétravail contribue à la globalisation de ce marché, vu que désormais le lieu de résidence n’est plus un élément important pour engager quelqu’un pour travailler à distance. Il devient ainsi évident que la concurrence sur le marché du travail a une portée globale pour une partie croissante des personnes qui cherchent un emploi. Suite à la digitalisation des activités économiques, la globalisation va donc encore s’étendre, contrairement à ce que beaucoup pensent suite à la pandémie, censée agir comme un frein à la délocalisation des activités par peur de contribuer à la diffusion de la Covid-19 à travers la chaîne de production. En réalité, il n’est plus nécessaire de délocaliser une entreprise afin de réduire le «coût du travail»: pour l’entreprise, il suffit désormais de faire appel au télétravail pour exploiter les écarts salariaux et ceux du coût de la vie que l’on observe entre une nation comme la Suisse et un pays en Europe de l’Est, en Asie ou en Afrique.

Si cette globalisation du marché du travail va accroître les profits des entreprises, il s’agira dans tous les cas de bénéfices de court terme, parce que la réduction de la capacité d’achat des travailleurs dans l’économie globale réduira le chiffre d’affaires de bien des entreprises à long terme.

Une fois de plus, l’évidence empirique montrera de manière inéluctable que les travailleurs dépensent sur le marché des biens et services ce qu’ils gagnent sur le marché du travail, tandis que les entreprises gagnent sur le marché des produits ce qu’elles dépensent sur le marché du travail. Il s’agit d’une loi macroéconomique d’ordre structurel que tout entrepreneur sérieux ne peut pas ignorer, s’il est intéressé à sa propre survie dans la jungle de la globalisation actuelle.

Sergio Rossi

Sergio Rossi

Sergio Rossi est professeur ordinaire à l’Université de Fribourg, où il dirige la Chaire de macroéconomie et d’économie monétaire, et Senior Research Associate à l’International Economic Policy Institute de la Laurentian University au Canada.

12 réponses à “Qui profite de la crise de la Covid-19?

  1. Il est EVIDENT pour tout le monde que tout cela est voulu par la haute finance qui veut briser les derniers statuts comme celui d’employé avec un contrat de travail, jugés encore trop contraignants, et remplacer ça par un précariat généralisé. Donc le travail free lance pour tous en télétravail, c’est parfait. De même on veut détruire la classe moyenne entreprenante et disposant d’un bas de laine: donc il est nécessaire de ruiner définitivement les petits commerçants, artisans et cafetiers restaurateurs, pour que tout le monde soit confiné chez soi et se commande une pizza livrée par Uber.

    Ca créera des millions de pertes d’emplois… et des milliers de faillites. Pas grave! C’est le prix à payer pour la flexibilisation totale qui est le but visé. Les gens menacés par la misère seront soutenus par un revenu de base inconditionnel, qui sera misérable mais permettra : a) d’éviter un soulèvement populaire et b) de maintenir un minimum de pouvoir d’achat pour que la machine à consommer continue de fonctionner.

    Accessoirement, la situation actuelle est la plus grande opération de subventionnement mondial à l’industrie pharmaceutique, une industrie obsolète dont le modèle d’affaire n’est plus adéquat, mais qui possède encore une domination quasi totale sur les gouvernants, dom9ination fondée sur la corruption et els conflits d’intérêts à tous les étages. C’est pourquoi les gouvernements comme la Commission Européenne ont signé un contrat d’achat de Remdésivir pour des milliards, alors qu’on sait que ce médicament ne soigne pas et qu’il est même toxique. Voici pourquoi les gouvernements achètenet, avec l’argent des contribuables, pour des milliards de vaccin et font pression sur les gens par toutes sortes de chantages pour qu’ils aillent se faire vacciner, alors que ces vaccins ne sont pas sûrs.

    Et le plus grave c’est que les états acceptent de signer une décharge aux laboratoires pharmaceutiques pour les effets secondaires, libérant les fabricants de toute responsabilité.

    https://odysee.com/@yann:9/Vaccin_ARN:2

    Un pareil scandale, c’est une première dans l’histoire du monde. Il va falloir que les plaintes pénales déferlent, que les enquêtes soient diligentées sérieusement, et que les coupables soient condamnés. Malheureusement le système est verrouillé. La justice protégera les responsables. Une main lave l’autre.

    Les gouvernants du de notre CF actuel ne sont que les marionnettes de ces intérêts économiques qui mènent la guerre contre les peuples. Et le masque est là comme symbole de soumission des citoyens qu’il s’agit de transformer en esclaves.

  2. La pandémie que nous continuons de traverser avec beaucoup d’incertitudes sur le monde d’après a mis à l’arrêt l’économie mondiale et a déclenché un confinement planétaire sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Cependant, force est d’admettre aussi que la crise sanitaire a accéléré les transitions structurelles qui peinaient à s’implanter. Parmi ces changements structurels, le plus emblématique est sans doute le télétravail. Ainsi à la faveur de l’aléa sanitaire, cette forme d’organisation du travail apparaît comme la solution susceptible de réaliser un bon compromis entre l’impératif économique et l’impératif sanitaire. Sans parler de ses retombées positives sur le climat, sur l’urbanisation, la qualité de vie des salariés et le marché immobilier. Mais un changement structurel peut également impliquer une régression sociale comme le montre le professeur Rossi avec la généralisation de télétravail à l’échelle mondiale et ses conséquences négatives sur le marché du travail via notamment la détérioration du pouvoir de négociation des salariés face à leurs employeurs.

    Pourtant le télétravail n’est pas une conséquence directe de l’éclatement de la pandémie, car il était bel et bien là depuis au moins deux décennies, mais utilisé avec parcimonie par les entreprises. En réalité si cette nouvelle organisation du travail n’a pas pu s’imposer comme une nouvelle norme, c’est sans doute à cause de ses avantages et des inconvénients pour les parties prenantes et la difficulté d’établir avec précision que les avantages l’importent sur les coûts. Bien évidemment il y a d’autres facteurs qui s’opposent à ce nouveau mode de travail tels que la réticence, voire la méfiance des dirigeants des entreprises. Ceux-ci n’ y étaient pas favorables par crainte de l’affaiblissement de l’esprit d’équipe au travail et par manque de confiance dans le personnel qui est suspecté de tirer au flanc. Alors que la solution à ce type de comportement existe et elle est connue sous le nom de salaire d’efficience. Autrement dit le salaire n’est pas seulement un coût du travail, mais aussi une variable de contrôle de la productivité des travailleurs. En clair la firme verse à ses employés un salaire qui maximise son profit notamment dans un contexte d’asymétrie d’information.

    Comment comprendre le changement d’attitude des entreprises à l’égard du “home office”? Les nouvelles technologies ont rendu possible une collaboration à distance notamment pour les cols blancs. La mise en place des normes sanitaires ont alourdi les coûts de production et occasionné une dégradation de la productivité. Pour les cols blancs habitués à travailler souvent dans un open space, faire revenir chaque collaborateur dans un bureau individuel pour le protéger contre le virus, cela suppose un investissement immobilier supplémentaire ou un aménagement coûteux des locaux existants et donc un surcoût, ce qui n’est pas souhaitable, surtout quand l’entreprise n’utilise pas pleinement ses capacités de production du fait du ralentissement de la demande. A cela s’ajoute sans doute le dispositif de chômage partiel mis en place par les autorités publiques et destiné à éviter l’effondrement des revenus des individus et donc celui de l’économie dans son ensemble. Ce mécanisme n’a pas que des avantages macroéconomiques comme le soutien de la consommation des ménages : il a engendré un effet d’aubaine en incitant certaines entreprises indélicates à en abuser pour faire travailler à distance leurs employés en recourant au chantage en cas de refus de la part de ces derniers . En tout cas de nombreuses enquêtes menées en France ont révélé l’ampleur de cette fraude qui est devenue quasiment un sport national. Certains coûts spécifiques au télétravail ont été transférés aux télétravailleurs et les avantages comme la réduction des frais de transport ou de garde d’enfants ont été considérés comme une augmentation du salaire par certaines entreprises si bien que celles-ci confisquent les avantages liés aux régions comme un faible loyer ou un faible prix du mètre carré, sans parler des écarts salariaux et de coûts de la vie lorsque le télétravail est globalisé comme l’indique le professeur Rossi.

    Malgré tout, le télétravail est considéré comme une lame de fond et par conséquent il va probablement se renforcer même après la disparition de la pandémie. C’est sans doute en raison de la révolution numérique et du défi climatique. En tout cas à l’avenir l’activité professionnelle va se partager entre un télétravail à domicile et une présence ponctuelle au lieu de travail habituel. Nous devrions également nous attendre à ce que cette organisation du travail induise une modification de l’équilibre démographique entre les centres-villes et les régions périphériques  avec des effets notables sur le marché immobilier : c’est l’effet beignet mis en évidence par l’économiste Nicolas Bloom de l’université de Stanford dans le cas des Etats-Unis. Ainsi en huit mois les loyers de l’immobilier commercial ont chuté de 13% en centres-villes, tandis qu’ils progressaient de 3% en périphérie, sur le bord du beignet. Ce phénomène est observable un peu partout. Ainsi en Suisse selon les études réalisées par UBS et Crédit Suisse, le télétravail à domicile a eu des effets sur le marché immobilier, en particulier l’habitat et les bureaux. Le télétravail va stimuler la demande de logements dans les régions périphériques relativement bien dotées en services pour la population et bien desservies en transports publics. Parmi ces régions on trouve le Bas-Valais, la Broye, le Rheintal, les rives du lac de Constance. La diminution du prix d’un logement dépend de la durée d’un déplacement en train. En revanche pour l’immobilier du bureau, il existe une offre excédentaire au niveau national mais avec toutefois des différences entre les cantons alémaniques et les cantons romands.
    Selon une étude de Credit Suisse,  «  l’offre de surfaces de bureau est devenue pléthorique. À l’échelle nationale, elle atteint plus de trois millions de m2. Parmi les grands centres urbains, Genève et Lausanne affichent des taux d’offre en pour cent du parc parmi les plus élevés avec respectivement 11,5 % et 7,9 %. Ces taux sont négatifs dans les pôles alémaniques (Bâle -7,7 %), Zurich (-7 %) et Berne (-5,7 %). Genève est pénalisée par la restructuration en cours dans le secteur bancaire.
    Le volume des investissements dans l’immobilier de bureaux a diminué. Au cours de ces derniers mois, il se situe à son niveau le plus bas depuis 19 ans. Mais l’offre n’en demeure pas moins excédentaire. En effet, avec la pandémie, les entreprises rechignent à louer de nouvelles surfaces ».

  3. RAYMOND

    6 mars 2018 à 14 h 30 min

    Le pari démissionnaire des sciences molles ? « Sciences politiques » vs « Sciences économiques » 

    Pour les néolibéraux, le marché du travail devrait fonctionner exactement comme les autres marchés : ajustement de l’offre et de la demande par les prix. Or le travail est encadré par la lourdeur des législations (salaire minimum, obtention d’un permis de travail, filet social obligatoire, indemnités de licenciement, restrictions sur les mises à pied et délais d’avis, limitations des heures d’ouvertures des commerces, assurance-chômage et autres indemnités) qui augmentent considérablement le coût de la main d’œuvre et qui fausse le marché, toujours selon doctrine néolibérale.

    Les marxistes, quant à eux, nous apportent un élément de réponse avec la théorie de la destruction du travail par le capital : la tendance du capitalisme est de remplacer la main-d’œuvre par le capital pour augmenter le profit. Ceci se fait forcément au détriment de l’emploi. Par conséquent, l’existence du chômage est une bonne chose pour les « patrons » car elle engendre la baisse du coût du travail. D’ailleurs, Karl Marx ne parlait-il pas déjà de « l’armée de réserve de travailleurs », développé dans le chapitre 25 de son ouvrage Das Kapital?

    Arrêtons-nous à présent sur Jean Charles Léonard Simonde de Sismondi. Cet économiste suisse, d’abord influencé par Adam Smith, embrassa la cause libérale et fréquenta les salons de Madame de Staël au sein du Groupe de Coppet (avant que ses théories n’entachent la constellation de Coppet). Son adhésion au libéralisme économique de Ricardo et Smith prendra fin en 1819 avec la publication des Nouveaux principes d’économie politique. Pour la première fois, un économiste évoque une nécessaire redistribution des richesses. Selon lui, loin d’assurer le bien-être de tous, le libéralisme économique accroît la misère des travailleurs parce que la concurrence exerce une pression à la baisse sur les coûts de production, et donc sur les salaires également, puis, le rythme élevé du progrès technique fait que les anciens résistent en bradant les prix et donc les salaires. Ajouter de la valeur c’est ajouter du capital fixe, des machines, des entrepôts, des forces aveugles de la nature qui ont été redirigées par l’intelligence et l’habileté qui sont autant de richesse future. Ce capital ne produit que s’il est fécondé par le travail, qui le met en mouvement. Sismondi ajoutera que le surplus et le profit sont accaparés par les riches, qui sont propriétaires du capital et de ce fait peuvent décider seul du partage de la valeur ajoutée, et de la richesse. En ce sens où de nos jours la vélocité du capital n’a plus rien de comparable au facteur travail pour fructifier, le travail (comme facteur de production) tend à disparaître .

    Le macroéconomiste de Cambridge, John Maynard Keynes, n’avait-il pas prédit, dès 1938, en estimant qu’avec l’augmentation de la productivité due aux machines, il suffirait en l’an 2000 que chacun s’astreigne à trois heures de travail productif par jour pour que chacun subvienne à ses besoins ? Pourtant on travaille toujours au moins 35 heures par semaine dans nos sociétés modernes, et la valeur-travail se porterait plutôt bien selon certains avis bien tranchés – alors qu’on devrait dire que la valeur-travail s’accroche autant que faire ce peut. Pourquoi donc s’inquiéter ? Si l’Histoire a pour l’instant démenti le pronostic de John M. Keynes, c’est que tout n’était pas aussi simple. Tout d’abord, si l’évolution technique détruit des emplois, elle en fabrique en contrepartie selon le précepte schumpétérien de la « destruction créatrice ». Or, bien que l’économie digitale va temporairement pulvériser des pans entiers de l’économie marchande, en parallèle du progrès technologique et de l’innovation disruptive, que la nouvelle génération silencieuse (Z) et la génération (X) vivent déjà – à leur manière – une mise à la marge du monde du travail ; ce dernier n’arrêtant pas de se complexifier et le travail de se diviser, alimentant ainsi la « machine capitaliste » d’emplois de plus en plus précaires, pour ne pas dire des « Jobs à la c.n » en paraphrasant l’anthropologue américain David Graeber, alors oui…il y a en effet de quoi véritablement s’inquiéter sur les défis de demain laissés aux mains de la « science politique ».

  4. RAYMOND

    3 février 2020 à 13 h 45 min

    Avec cette ère ouverte sur un nouveau paradigme, peut-être devrait-on revoir la copie de Schumpeter sous l’angle Keynésien.

    Le commerce et, d’une manière générale, les échanges transfrontaliers entre nations, ont considérablement amélioré nos conditions de vie. Mais, en fait, que ferait-on sans commerce ? En d’autres termes, s’il fallait tout réaliser soi-même sans faire appel à d’autres corps de métier, à d’autres entreprises et à d’autres nations dont la spécialité n’est guère disponible dans notre pays ?

    Une expérience en ce sens fut menée par un étudiant, Andy George, qui tenta le coup de se confectionner un sandwich à partir de zéro, c’est-à-dire en fabriquant et en cultivant lui-même les ingrédients nécessaires. Visible sur You tube, cette entreprise dont l’essence même était de ne pas faire appel à une quelconque transaction commerciale dans l’élaboration du sandwich fut un supplice ! Andy George dut en effet faire lui-même son propre pain, cultiver ses légumes, fabriquer son fromage, tout en trichant un peu quand même puisqu’il utilisa des ustensiles de cuisine qui auraient dû également, selon cette logique, être créés dans le cadre d’une économie évoluant en autarcie. Le résultat de cette expérience fut éloquent puisqu’il lui fallut six mois et 1’500 dollars pour obtenir cette collation…alors que – de nos jours – quelques dollars et quelques minutes pour se rendre au supermarché suffisent pour se procurer un sandwich !

    C’est donc précisément la liberté totale de commercer qui nous permet ce luxe, et bien d’autres. Dans le même ordre d’idées, une heure de travail produisait dix minutes de lumière artificielle en 1800, et 300 jours de lumière aujourd’hui. Un kilowatt d’électricité généré par cinq minutes de notre temps en 2017 nécessitait une heure entière de labeur en 1900. Un cheeseburger chez McDonald’s – qui exigeait 30 minutes de travail en 1950 – est désormais prêt en 3 minutes ! Nous l’avons compris : le développement et les progrès économiques permettent de réduire les délais de fabrication et de production des denrées nécessaires à notre vie quotidienne. C’est à l’aune de ce type d’évolutions que l’on mesure l’enrichissement de nos sociétés.

    Ne nous affligeons donc surtout pas – s’il vous plaît ! – sur la disparition de certaines professions ni de la tombée en désuétude de certains métiers car les évolutions actuelles rayent précisément de la carte nombre de ces travaux qui autrefois asservissaient des pans entiers de travailleurs. Zola ne saurait effectivement plus quoi écrire aujourd’hui car les conditions de travail de 2017 – et a fortiori des années à venir – sont radicalement différentes. La notion de travail elle-même se retrouve aujourd’hui remise en question car une économie comme la nôtre basée principalement sur les services offre des horizons et des opportunités naguère insoupçonnables.

    Accueillons donc avec allégresse et optimisme le déclin de nos emplois industriels d’antan car – à l’ère de la robotisation- ils appartiennent au passé, à ce passé qui exigeait sa ration de chair humaine – de «bête humaine» pour reprendre Zola. Ces gains de productivité spectaculaires profitent à l’ensemble de la société – aux riches mais aussi aux pauvres- par la courroie de transmission des prix en constant déclin. Ils autorisent en outre de précieux gains de temps, de ce temps qu’il nous est désormais possible de consacrer à des activités nous tenant à cœur. Enfin, ces gains de productivité économisent des ressources précieuses et pour notre planète et pour d’autres activités.

    Mais allons encore plus loin dans le raisonnement car ce paradigme nouveau exige également une approche nouvelle de la notion même de travail. En effet, pourquoi rester fixé sur les statistiques des créations d’emploi à l’heure où le travail n’est plus forcément une fin en soi ? Si, de tous temps, il a évidemment fallu travailler pour vivre – et pour vivre mieux-, il semblerait bien que le chômage et que le travail humain ne soient plus, dans un avenir proche, appelés à rester une composante incontournable de la politique économique. L’humanité a aujourd’hui atteint un tel niveau de richesses. Les progrès nous autorisent un tel niveau de confort. Qu’il en devient indécent de s’attarder sur une notion de travail désormais ringardisée, et génératrice d’immobilisme.

    Toutefois, avec ce vœu pieux d’un monde meilleur, il nous faudra également garder à l’esprit ce constat du controversé David Graeber*, pour qui, “le changement de paradigme devra compter sur une révolte du salarié moderne ainsi qu’à une vaste réorganisation des valeurs qui placerait le travail créatif et aidant au coeur de notre culture et ferait de la technologie un outil de libération plutôt que d’asservissement; assouvissant enfin notre soif de liberté car le progrès est source de changement et d’adaptation pour réanchanter notre monde.

    *David Graeber était docteur en anthropologie, économiste et professeur à la London School of Economics.

  5. Le vertige des chiffres dans un monde qui marche sur la tête?

    Depuis mars 2009 à nos jours, les flambées du Nasdaq ou du Dow Jones défient l’entendement : respectivement + 380 % et + 1 004 %. Comme si la crise du subprime, la crise des dettes souveraines et la pandémie Covid-19 n’avaient pas eu lieu.

    Durant cette dernière décennie emprunte de récessions, les sociétés cotées les plus importantes au monde se sont endettées à hauteur de 13.5 trillions de dollars (13.500 milliard de milliards de dollars) pour racheter leurs propres actions au lieu d’investir dans l’outil de production et dans la formation de leurs salariés.

    Au premier semestre 2020, les actions d’Apple, d’Amazon, d’Alphabet, de Microsoft et de Facebook (les 5 capitalisations les plus importantes des États-Unis d’Amérique) ont grimpé de l’ordre de 40 %, tandis que toutes les autres actions dites « traditionnelles », représentées par l’indice S&P 500, ont baissé de 6% sur cette même période qui a vu le début de la pandémie mondiale. Ces 5 sociétés constituent 20% de l’ensemble du marché boursier américain qui est, comme on le sait, gigantesque ! C’est simple : l’action d’Apple a plus que doublé en valeur, et sur les 22 premières semaines de l’an passé, cette société était déjà plus riche de 2 trillions (2.000 milliards) de dollars.

    Les 1000 personnes les plus riches du monde ont retrouvé leur niveau de richesse d’avant la pandémie en seulement 9 mois alors qu’il pourrait falloir plus de dix ans aux personnes les plus pauvres pour se relever des impacts économiques de la pandémie.

    Les dix hommes les plus riches du monde ont vu leur fortune totale augmenter de plus de 500 milliards de dollars depuis le début de la pandémie.

    Malgré la persistance de la récession dans l’économie réelle, la fortune des milliardaires s’est reconstituée est a atteint 11 950 milliards de dollars en décembre 2020, un chiffre équivalent aux sommes consacrées par tous les gouvernements du G20 à la lutte contre les répercussions économiques de la COVID-19.

    Les bénéfices réalisés des 32 plus grandes entreprises du monde devraient connaître un bond spectaculaire de 109 milliards de dollars pour la seule année 2020.

    Selon l’observatoire des inégalités, OXFAM, un demi-milliards de personnes dans le monde pourraient sombrer dans la pauvreté en raison de la crise économique engendrée par la pandémie. Quelque 400 millions de personnes ont déjà perdu leur emploi, et l’Organisation internationale du Travail (OIT) estime que plus de 430 millions de petites entreprises sont en danger.

    En parallèle, le maintien des versements aux actionnaires a alimenté une flambée du cours des actions. Les 100 premiers gagnants du marché boursier ont vu leur valeur boursière augmenter de plus de 3 000 milliards de dollars depuis le début de la pandémie.

  6. Malgré l’incertitude sur la fin de la crise sanitaire, les réflexions vont bon train sur le monde d’après Covid. Plusieurs scénarios ont été élaborés quant à la forme que pourrait prendre la reprise économique: en V ou en aile d’oiseau ou en V asymétrique. Mais le scénario le plus probable serait une reprise en K. La branche montante de K correspond à des entreprises viables qui vont investir et recruter de la main-d’œuvre; la branche descendante de K correspond aux entreprises qui vont faire faillite dès que le soutien public sera retiré. Celles-ci contribueront à la montée du chômage en l’absence d’efforts massifs en faveur de la formation et de la requalification de leurs salariés mis au chômage.

    Bien évidemment, nous ne pouvons pas non plus exclure la possibilité que des entreprises rentables réduisent leurs effectifs en profitant du contexte économique actuel comme le montre le comportement de Nokia ou Sanofi, alors que ces deux entreprises se portent bien financièrement. Ne faudrait-il pas appliquer le principe du licencieur-payeur pour les responsabiliser et donc les inciter à internaliser les externalités négatives qu’elles génèrent pour la collectivité?

    Le principe du pollueur-payeur environnemental peut être aisément transposé au marché du travail afin de responsabiliser les entreprises qui transfèrent le coût du chômage à la société, notamment lorsque les licenciements n’ont pas de fondements économiques sérieux. L’analyse qui suit est inspirée des travaux de deux économistes français: Olivier Blanchard, professeur au MIT, et Jean Tirole, prix Nobel d’économie.

    Tout le monde convient que le chômage français est un phénomène durable. Quant à la Suisse, vue de France, elle est en situation de plein emploi, en dépit de la stigmatisation des bénéficiaires de l’assurance-chômage et de l’aide sociale car ceux-ci sont accusés de ne pas rechercher activement un emploi. En effet l’illusion de plein-emploi n’exclut pas la pauvreté due aux accidents de la vie. En nous limitant au chômage français, nous pouvons affirmer que les causes sont structurelles et non conjoncturelles, sans doute en raison de la désindustrialisation de ce pays et d’autres facteurs, alors que la Suisse et l’Allemagne ont gardé leur base industrielle comme en témoigne la part élevée de l’industrie dans le PIB. C’est pourquoi de nombreux néo-libéraux mettent un accent particulier sur les réformes structurelles. Or celles-ci ne peuvent être acceptées par le corps social que si elles améliorent le bien-être du plus grand nombre et que les perdants soient compensés. Il n’est pas exagéré de dire que la réforme structurelle n’a pas bonne presse en France car les réformes sont souvent perçues à tort ou à raison comme une régression sociale, surtout quand elles sont portées des partis de droite dans la mesure où elles se traduisent souvent par une détérioration de la situation des salariés en poste ou des chômeurs. Ainsi une réforme ne peut réussir que si le contrat de travail et les procédures de licenciement parviennent à concilier deux objectifs contradictoires, à savoir une flexibilité accordée aux entreprises et une protection de la personne contre l’insécurité professionnelle, autrement dit une sorte de flexisécurité à la danoise.

    Par ailleurs, il est clair que le salarié n’est pas responsable des changements technologiques ou des chocs de demande affectant son employeur. C’est pourquoi, le salarié doit être assuré contre le risque que son emploi devienne obsolète ou simplement non rentable. De même, compte tenu du caractère aléatoire de la demande pour sa production ou d’autres chocs tels que le choc technologique, l’entreprise devrait bénéficier d’une flexibilité dans sa gestion des ressources humaines. En l’absence d’une telle flexibilité pour adapter sa main-d’œuvre à l’évolution de la demande, l’entreprise hésiterait à embaucher pour créer des emplois. Parce qu’elle s’expose au risque de faire des pertes en cas de faible productivité liée aux emplois en question.

    En réalité, les deux visions ne sont pas antinomiques. Pour les réconcilier, il suffirait de protéger le salarié et non l’emploi.

    Un employeur sait mieux si un travail est rentable pour lui, car il peut accepter de perdre temporairement de l’argent sur un poste de travail ou une unité de production à cause d’une baisse momentanée de la demande et pourtant bénéficier à long terme du maintien de l’emploi. Il est indéniable que l’employeur dispose des éléments nécessaires à une gestion de l’emploi. Mais on est en droit de se poser la question de savoir si l’entreprise prend en compte les conséquences de sa décision de faire varier l’effectif sur les parties prenantes: les salariés et la collectivité ou l’assurance-chômage.

    Le salarié est le premier concerné et il supporte un coût financier lié à la perte de sa rémunération, ainsi qu’un coût psychologique: la perte du lien social procuré par son travail dans l’entreprise ou des tensions familiales (divorce, violences conjugales, alcoolisme…). En général, dans la pratique, l’entreprise indemnise le salarié dont elle se sépare en lui versant des indemnités de licenciement, tandis que l’assurance-chômage lui assure un revenu de remplacement et, si nécessaire, une formation complémentaire.

    La deuxième institution concernée est l’assurance-chômage. Un licenciement entraîne des allocations de chômage, des frais de formation, des frais de gestion pour l’agence pour l’emploi et éventuellement des coûts liés à un emploi souvent aidé dans le secteur associatif et dont l’efficacité n’est pas prouvée.

    En termes de licenciements, il n’est pas excessif de dire que les entreprises usant et abusant des procédures de licenciement se comportent souvent comme des pollueurs en ce qu’elles génèrent des externalités négatives pour la société. Mais le principe de responsabilité obligerait l’entreprise à internaliser le coût total pour la société lorsqu’elle licencie un employé, à savoir le coût pour l’employé et le coût pour le système social. En l’absence de mécanismes d’incitation, il faut s’attendre à ce que l’entreprise ait tendance à trop licencier. Clairement il faut faire payer une pénalité de licenciement, dont le produit ira au système public et non au salarié.

    Notons qu’il ne s’agit pas de frais supplémentaires mais d’une pénalité bonus. Le produit de cette sanction serait utilisé pour réduire les cotisations de sécurité sociale. Néanmoins, si en matière d’environnement tout le monde trouve normal que le pollueur soit le payeur, l’idée que les entreprises qui licencient doivent payer une pénalité de licenciement ne fait pas partie de la culture sociale française. Pourtant, une telle approche a ses avantages et, historiquement, elle a été mise en place sous l’administration Roosevelt aux États-Unis et est toujours en vigueur. Cela encouragerait les partenaires sociaux à améliorer la qualité de la formation en les sensibilisant à la durée du chômage. Elle a d’autres avantages: elle élimine la connivence entre employeurs et employés sur le dos de la collectivité dans ce cas.

  7. Bonsoir NOEL,

    Excusez-moi à l’avance de ne pas faire plus court mais le sujet est sensible.

    Tout d’abord, en préambule, j’aimerais rappeler que l’économiste « mainstream » Jean Tirole, et plus particulièrement sa lettre personnelle adressée à Geneviève Fioraso, à l’époque secrétaire d’État à l’enseignement supérieur, pour qu’elle retire son décret visant à restaurer le pluralisme des doctrines économiques à l’université, a fait couler beaucoup d’encre. En ce sens, le constat du chômage structurel émis par Jean Tirole est intéressant pour un porte drapeau du monétarisme qui a – par son idéologie néolibérale – toujours défendu l’existence du « chômage naturel ». Ceci m’amène donc naturellement au sentiment ironique de l’économiste Joseph Stiglitz, lorsqu’il parle du concept du « chômage naturel » selon Milton Friedman: « Ce fut comme si un édit royal établissait le taux naturel comme une nouvelle constante universelle ».

    Ceci dit, le chômage est-il devenu structurel? Effectivement et pour cause. Rappelons-nous déjà que le plein-emploi est en effet un écueil car un taux de chômage bas incite souvent les travailleurs et les syndicats à faire jouer la règle de l’offre et de la demande, c’est-à-dire à réclamer des augmentations de salaire qui auront pour corollaire une accélération de l’inflation (la peur viscérale des monétaristes). Avec l’ouverture sur une ère financiarisée (un changement de paradigme avant celui caractérisant notre époque avec l’économie 2.0/digitalisation/numérisation/robotique/crypto-assets) dès les années 1980, si les banques centrales ne le reconnaîtront jamais (comme le précisait un ancien conseiller de banques centrales), « elles ont naturellement tendance à remonter leur taux d’intérêt dès lors que la conjoncture s’améliore, afin de maintenir le chômage à un niveau tel que les salaires soient toujours sous contrôle. Pourquoi? D’une part afin de pouvoir afficher leur succès dans leur mission en termes de stabilité des prix. D’autre part pour préserver le capital et les épargnants, ayant, comme on le sait, horreur de l’inflation. Enfin et surtout, pour ne pas trop entamer les profits des entreprises, et donc pour soutenir les marchés boursiers. ». Pour comprendre cette mécanique infernale, faut-il remonter à 1973, une étape historique sur le chemin de la libéralisation financière internationale car c’est à cette aune qu’il faut interpréter les nouveaux statuts de la Banque de France, adoptés le 3 janvier 1973 – et particulièrement leur article 25 – indiquant que « le Trésor public ne peut être présentateur de ses propres effets à l’escompte de la Banque de France ». Mettant ainsi définitivement les États à la merci du système bancaire (donc des taux d’intérêt sur la dette publique) puisque leurTrésorerie n’était de facto plus en droit d’emprunter auprès de sa banque centrale (politique de la planche à billets). Tournant crucial dans la gestion des finances publiques des nations occidentales (et même mondiales!) qui emboîtèrent dès lors le pas à la France, ne devant du reste rien au hasard à une époque où elle était présidée par un ancien banquier, Georges Pompidou. C’est à partir du règne de Raymond Barre et ses plans, en 1976, que l’emploi ne fut plus considéré que comme une simple variable au service de la stabilité financière. Lorsqu’on connaît les (hypo) thèses d’Edmund Phelps et de Milton Friedman dans les réformes structurelles visant à agir sur l’offre de biens et de services par la déréglementation du marché du travail, et les attentes de ces derniers envers l’État, il n’est donc pas inintéressant de se rappeler – aussi – les propos de Ronald Reagan lors de son investiture, le 20 janvier 1981: « l’État n’est pas la solution à notre problème, l’État est notre problème ». Ainsi, l’on comprend mieux que derrière cela une idéologie dominante, la doctrine du « moins d’État et plus de marché » fut la norme des économistes mainstream. En ce sens, comme Keynésien, je pense que nous pouvons sans complexe mettre en relief les constats avant-gardistes de Ricardo et Marx qui prétendaient que le système capitaliste réalise ses profits en maintenant en permanence une « armée de réserve de chômeurs ».

    Pour ce qui a trait au « mirage Allemand », plus précisément son taux officiel de chômage enviable, souvenons-nous que les ordo-libéraux ont très finement manœuvré sur la question au début des années 2000, car la commission Hartz a réussi à créer dans son pays un marché du travail subsidiaire – ou parallèle – dominé par des salaires bas et non soumis aux droits sociaux. De fait, ces réformes privent les chômeurs allemands de tous leurs droits aux allocations-chômage. Ils sont dès lors réduits à l’état de mendiants sociaux! Ainsi, ce n’est qu’après une année entière de chômage que le travailleur est en droit de demander une misérable allocation mensuelle d’à peine 400 euros par mois, à la seule condition toutefois d’avoir préalablement épuisé son épargne et à la condition expresse que son conjoint soit incapable de subvenir à ses besoins. Pourquoi ne pas évoquer également l’obligation lui étant imposée d’accepter n’importe quel emploi, indépendamment de ses qualifications et de ses revenus antérieurs? La réforme Hartz fut donc tout à la fois un piège et la meilleure voie pour la pauvreté, ou comme accéder à un état de précarité absolue inconcevable et intolérable dans un pays riche comme l’Allemagne. Une étude réalisée par l’Association à l’aide sociale paritaire allemande a effectivement dévoilé que les trois-quarts des personnes touchées par ces lois restent à jamais tributaires de la réforme Hartz. Sachant que, par ailleurs, la simple menace de tomber dans la réforme Hartz contraint les chômeurs à accepter des emplois à salaire bas, à temps partiel, dénués de toute sécurité, de droits à la retraite et autres allocations. Le dogme allemand du travailleur « low cost » était donc né de ces réformes qui valent à l’Allemagne de qualificatif de la Chine de l’Europe. Et ce n’est pas la « whistleblower », Inge Hannemann, du Jobcenter d’Hamburg Altona qui démentira la machinerie sociale allemande.

    En ce qui concerne la Suisse et son taux de chômage « exceptionnel », tous bons économistes savent qu’avec les données statistiques il est possible d’avaliser tout et son contraire, selon l’idée (ou l’idéologie) que l’on veut défendre par rapport à n’importe quel problème d’ordre économique. Or, dans une tribune de 2016, Michael Siegenthaler – spécialiste du Centre de recherches conjoncturelles de l’EPFZ (KOF) – dénonçait déjà la méthode de calcul du chômage du SECO (organisme fédéral). Pour ce spécialiste, non seulement le nombre de personnes à la recherche d’un emploi depuis plus d’un an (chômeurs de longue durée) a explosé depuis le début de la crise financière en 2008, mais beaucoup de chômeurs de longue durée ont disparu des écrans radars du SECO (Office fédéral de la statistique, OFS) avec la révision de la loi sur l’assurance-chômage, en application depuis 2011. Selon l’OFS, la part des chômeurs inscrits dans un office régional de placement (ORP) avant l’entrée en vigueur de la réforme se situait autour de 54,3%. En 2016, elle a baissé à 46,4% (Quid). Par ailleurs, «l’influence fut déjà particulièrement remarquée sur le chômage de longue durée, car plus de 16’000 chômeurs sont brusquement arrivés en fin de droits en mars 2011 dans le cadre de la réforme.» Ainsi, seulement un tiers des chômeurs de longue durée étaient encore inscrits auprès d’un ORP en 2016. Ne plus avoir droit aux indemnités semble être un facteur de démotivation évident pour s’y présenter, comme le fait aussi remarquer ce spécialiste du KOF. Par contre, le plus inquiétant avec cette évidence, le SECO, lui, estimait que le chômage de longue durée restait stable depuis plusieurs années (Quid). A l’instar de l’Allemagne, en Suisse, la simple menace de tomber à « l’Hospice générale » (aide sociale) – et comme pour l’Allemagne, à la seule condition toutefois d’avoir préalablement épuisé son épargne et à la condition expresse que son conjoint soit incapable de subvenir à ses besoins – contraint les chômeurs à accepter des emplois à salaire bas, à temps partiel, dénués de toute sécurité future dans un pays aussi riche et onéreux en coûts de la vie. La Suisse a une modélisation du chômage qui lui est propre.

    Maintenant, pour ce qui a trait au marché de l’emploi américain que l’économiste « mainstream » Olivier Blanchard, connaît très bien, il devrait nous expliquer aussi l’effet de manche du BLS (US Bureau of Labor Statistics):

    https://www.bls.gov/news.release/empsit.t15.htm

    plus précisément entre les chiffres U3 et U6 – après les avoir mis en relief avec les chiffres des Shadowstats

    http://www.shadowstats.com/alternate_data/unemployment-charts

    Enfin et pour terminer, je reconnais qu’en France les contrats à durée déterminée (CDD) sont des mauvais emplois, parce qu’ils ne génèrent pas assez de formation, créent de l’instabilité pour le salarié, mais offrent plus de liberté aux employeurs enferrés dans un code du travail extrêmement contraignant. Ceci ne tient donc pas du hasard si presque 90% des créations d’emplois se font en CDD en France. Or, la Suisse, à l’opposé, a un code du travail laxiste qui positionne les employés dans une position de servitude et d’insécurité face à la perte d’emploi. Ceci est donc une question d’arbitrage.

    Pour la question d’une pénalité de licenciement, à mon sens, cette dernière ne contraindrait pas les grandes entreprises, puisqu’elles pourraient aisément l’intérgrer à l’avance dans leur bilan, à l’instar des amendes pour le secteur financier qui font partie d’un « business as usual ». Et les petites entreprises ne sont pas celles qui font le plus de saccage en matière de perte d’emplois. La technologie qui accompagne l’économie 2.0 est en passe de se substituer progressivement à l’humain et devrait faire l’objet d’une fiscalité qui lui est propre, à l’instar d’un statut spécifique qui impacterait les entreprises comme personne « non physique », puisque déjà qualifiée de « personne morale ». Il nous faudrait donc réfléchir à un nouveau statut – et barême – qui verrait ainsi l’entreprise – par ses choix – se faire imposer sur sa technologie visant à écarter le salarié pour doper ses profits. Avec les progrès actuels, et la connaissance des errements de l’idéologie néolibérale, il n’est plus acceptable de tolérer – en 2021 – le leitmotiv de cette caste qui postulait au travers de Milton Friedman, en 1970, qu’« il y a une et seulement une seule responsabilité du monde des affaires : utiliser ses ressources et les engager dans des activités destinées à accroître son profit. » (« The Social Responsibility of Business is to Increase its Profits », Milton Friedman, 1970)

    Cordialement

    1. Bonjour Raymond, merci pour votre analyse qui m’a apporté un éclairage intéressant sur les aspects institutionnels des marchés du travail allemand et suisse. Entièrement d’accord avec vous sur le fait que la méthodologie utilisée pour mesurer le taux de chômage est contestable dans la mesure où elle ne tient pas de certains éléments comme le halo du chômage ou les chômeurs découragés par exemple. Quant à l’arbitrage entre inflation et chômage ou la courbe de Philips, il a été interprété par Samuelson et Solow, partisans de la synthése néo-classique, comme un élément de la politique économique dépendant des objectifs des autorités publiques. Comme vous le savez pour Milton Friedman, cet arbitrage n’est pas exploitable à long terme dés lors que les salariés corrigent leurs erreurs d’anticipations en matière d’inflation. Même si l’on ne partage pas l’analyse de Friedman, force est de constater qu’il reconnait une influence réelle et temporaire de la monnaie sur les variables comme le Pib et l’emploi. Ce qui n’est évidemment pas le cas des nouveaux classiques comme Robert Lucas ou Thomas Sargent qui nient l’impact de la politique monétaire sur l’économie réelle. Enfin une remarque à propos du taux de chômage naturel, je me souviens d’avoir lu un article de Friedman dans lequel ce dernier le définit comme le taux de chômage qui résulte de la résolution du modèle d’équilibre général walrasien en introduisant une imperfection de l’information : le passage d’un emploi à un autre n’est pas instantané, les profils des candidats à l’emploi ne sont pas forcément en adéquation avec les postes de travail à pourvoir. Le problème avec le taux de chômage naturel c’est qu’il semble ignorer le fait que les récessions ou les crises laissent des traces durables dans l’économie et que le chômage reste durablement à un niveau élévé . Enfin on peut s’interroger sur la pertinence de la théorie quantitative de la monnaie : l’inflation n’est pas visible dans l’indice des prix à la consommation, malgré les politiques monétraires ultra-accommodantes ménées par les grandes banques centrales. Les tombereaux de liquidités que celles-ci ont déversés sur les économies ont almenté les bulles spéculatives sur les marchés immobilier et boursier avec des inégalités de patrimoine: les jeunes ne peuvent pas louer ou acquérir un logement en raison de la flambée des prix immobiliers.

  8. Bonjour NOEL,
    C’est toujours un réel plaisir d’échanger avec vous et de lire vos interventions qui me nourrissent également. Par ailleurs, non seulement j’abonde en votre sens mais je vous invite également à lire mon post de l’époque (daté sur un autre blog) et posté ultérieurement sur le blog à haute valeur ajoutée du professeur et docteur en économie, Sergio Rossi.

    RAYMOND

    14 mai 2018 à 18 h 56 min

    Que de souvenirs !

    A la nouvelle lecture d’une de mes réactions parue le 06 mai 2013 – sur un autre blog d’experts – j’y retrouve bien évidemment mon entrée en matière : « …Les faucons craignent que le risque inflationniste (+ de 2%) ne vienne impacter l’économie réelle, alors que l’inflation galopante (et présente) frappe déjà lourdement les actifs financiers (générant de dangereuses bulles). Et ceci ne les atteint pas le moins du monde ? Quel paradoxe ». Mais le véritable paradoxe n’est-il pas de se souvenir de l’affirmation décrétée par le gourou des monétaristes qui postula que «l’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire, en ce sens qu’elle est et qu’elle ne peut être générée que par une augmentation de la quantité de monnaie plus rapide que celle de la production» (Milton Friedman (1912-2006) ? Durant la guerre des deux principales chapelles qui oppose toujours Friedmaniens vs Keynésiens, le père du monétarisme n’a-t-il pas « démontré » que plus ou moins de monnaie en circulation n’avait d’impact que sur l’inflation et aucun sur « l’économie réelle » ou « la réalité des échanges », et établi qu’il convenait de lutter contre l’inflation en confiant cette tâche à des organismes indépendants du pouvoir, c’est-à-dire aux banques centrales. Pourtant, même s’il est exact que la vitesse de circulation de la monnaie n’est pas une constante, il est faux de prétendre que la quantité de monnaie émise n’a jamais aucun impact sur la réalité des échanges. Et, si Keynes ne s’est pas totalement trompé, il est insensé d’avoir établi notre système monétaire international sur la base des travaux de Friedman. Par ailleurs, comment les tenants de la pensée dominante peuvent-ils encore, honnêtement, passer sur la situation économique de nos économies modernes « comme chat sur braise », alors qu’il ressort que ces dernières subissent la « déflation » (ou à tout le moins une inflation insuffisante) et une inflation significative sur le plan des actifs financiers. En effet, comme le souligne aussi le professeur Bruno Colmant, Docteur en Economie Appliquée (Solvay, ULB, Belgique), « l’économie réelle traverse une déflation de flux, caractérisée par des prix qui stagnent, reflétant eux-mêmes un tassement de l’économie, une sous-utilisation des capacités de production et une faible demande intérieure. Mais cette déflation se traduit dans des taux d’intérêt très bas (entre-autres) qui inflatent le prix des actifs, tels l’immobilier, les marchés boursiers d’actions et les obligations ». Ce même professeur pose, lui aussi, son « anamnèse » : Après les dérives des années 1970, «la grande modération»: Les banques centrales et la rigueur ont pris le pouvoir – Le vieillissement de la population induit une remontée de l’épargne – La révolution numérique et l’intelligence artificielle détruisent les emplois – Le monde est entré dans une «stagnation séculaire» de faible croissance – La «grande récession» de 2008-2009 a durablement précarisé les emplois – Les inégalités sociales exacerbent les comportements de thésaurisation – La dette publique en zone euro oblige les épargnants à anticiper des hausses d’impôts – Dans la zone euro, la gestion des crises s’est faite au détriment de l’emploi – Les sociétés multinationales n’ont plus de dettes et sont prêteuses net (Apple) – Le commerce en ligne et Amazon intensifient la concurrence sur les prix ».

    Enfin et pour terminer, avec une prime de risque ayant fondu comme neige au soleil ces derniers lustres, en terme d’inflation des actifs financiers, les détracteurs de « la révolution bancaire » savent-ils seulement que depuis 2009, quatre-vingt pour cent de la hausse des marchés boursiers est redevable aux baisses de taux quantitatives des banques centrales ? Entre mythe ou réalité…Icare prend soin de toi

    Bien à vous

    1. Ma réaction datée (en complément) NOEL, sur le phénomène de la création monétaire via l’immobilier (et par analogie, le phénomène d’inflation sous-jacente) venant corroborer votre dernier paragraphe.

      RAYMOND

      30 novembre 2020 à 19 h 10 min

      Par paresse et facilité, comprenons bien que nos gouvernements ont délibérément choisi la voie de la “zombification” de nos économies réelles au travers du levier de l’endettement. En effet, que les flambées immobilières ne nous induisent pas en erreur car, tant aux Etats-Unis qu’en Europe (bien évidemment aussi en Suisse), les multiples aides en faveur de l’accession à la propriété n’ont été que la manière la plus facile pour les banques et pour l’Etat de créer des capitaux afin de nous donner une illusion de confort matériel et, ce, à mesure que nos salaires pour leur part étaient en plein déclin. Le processus est élémentaire car l’argent créé par les banques est ainsi utilisé au jour le jour pour l’ensemble de nos transactions quotidiennes, sans même que l’on y pense ou qu’on le soupçonne. De fait, nos cycles économiques sont désormais très substantiellement affectés par le marché immobilier, car c’est à ce dernier que nos économies doivent l’essentiel de la masse monétaire en circulation (selon la logique des crédits font les dépôts et non l’inverse). Dès lors, et comme l’immobilier est le régulateur fondamental de notre croissance, toute crise immobilière exerce des effets quasiment dévastateurs sur l’ensemble de l’activité économique. L’effet multiplicateur du marché immobilier est donc magnifié, dans le bon sens mais surtout dans le mauvais, car huit des dix dernières récessions occidentales furent provoquées par des crises immobilières. En effet, en dépit de l’intégration de nos économies, malgré toutes leurs avancées technologiques et leur taille parfois gigantesque (comme celle par exemple des Etats-Unis), une tourmente immobilière dégénère quasi-immanquablement en récession généralisée, car l’immobilier est aux sources d’une création monétaire massive. Comme le système financier, et avec eux les pouvoirs publics, sont pertinemment conscients des dangers existentiels d’une chute brutale de ce marché, c’est également le système de la valorisation des biens qui se retrouve faussé. Il y a en effet trois principales méthodes pour estimer la valeur d’un bien immobilier: le cash flow, le coût de remplacement et par comparaison. Cependant, comme le cash flow – c’est-à-dire les loyers – et comme les coûts de remplacement – c’est-à-dire la reconstruction pure et simple du bien en question – ne justifient évidemment pas les prix pratiqués, c’est donc la valorisation par comparaison qui prévaut. Cependant, comme le système bancaire privé s’adosse principalement sur l’immobilier pour sa création monétaire, et comme nul mécanisme ne saurait remplacer de nos jours l’effet de richesse induit par ce marché permettant de soutenir la consommation au sein de nos économies, nous nous retrouvons donc dans des situations aberrantes comme celle qui prévaut toujours aujourd’hui aux Etats-Unis où c’est l’Etat qui contrôle de facto le marché immobilier. En d’autres temps et avec l’or, ceci s’appelait l’étalon or, dont la convertibilité avec les billets de banque était légale et clairement définie. Aujourd’hui, les dollars, les euros et les francs suisses que nous possédons sont indirectement convertibles contre de l’immobilier car l’essentiel de la monnaie créée par les banques est justifiée par l’essor du marché immobilier. Comme les banques et comme le “shadow banking” créent de l’argent ex-nihilo simplement adossé sur une valorisation de l’immobilier (dont on sait de surcroît qu’elle est fallacieuse), nous vivons donc – non dans un système d’étalon or – mais d’”étalon immobilier”, où la quasi-totalité de notre monnaie n’existe que par ce marché et que pour encourager son appréciation.

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