Erythrée et Ethiopie : la paix sans le peuple érythréen ?

C’est un bouleversement géopolitique sans précédent. Après la deuxième guerre entre L’Erythrée et l’Ethiopie (1998-2000), ces deux Etats de la Corne d’Afrique s’apprêtent enfin à ouvrir un processus de paix. Samedi 14 juillet 2018, le Président érythréen Isaias Afwerki est accueilli par le nouveau Premier Ministre Abiy Ahmed dans la capitale éthiopienne, Addis-Abeba. Cette rencontre, qualifiée comme une “face-à-face historique”, semble ouvrir une nouvelle ère harmonieuse entre les deux nations. Par ailleurs, le Conseil des Droits de l’Homme, durant sa trente-huitième session, a également salué cette entente politique, et espère qu’une bonne diplomatie corporatiste adoucira leur histoire conflictuelle. Cependant, derrière ce processus de réconciliation, un ensemble de questions relatives aux négociations entre le gouvernement éthiopien et le dictateur Isaias Afwerki, restent du moins très abstraites et ambiguës. En effet, les accueils diplomatiques sont certes symboliques dans l’imagination politique, mais ces accords politiques soulèvent une complexité dans leur mise en application. Parallèlement, la communauté érythréenne, qui observe ces intentions réformatrices de paix avec son pays voisin, reste toutefois tyrannisée par une structure politique totalitaire. De ce fait, il est de notre responsabilité collective de cultiver une prudence intellectuelle en s’interrogeant sur les conditions politiques infligées aux citoyens érythréens.

 

Lors de ce séjour, les grands sujets discutés et consensuellement approuvés entre ces les deux pays frères ennemis sont les suivants : la cessation des hostilités politiques et le retrait des troupes militaires (mobilisées sur la frontière entre les deux nations) ; le rétablissement des relations diplomatiques, à savoir par l’ouverture d’une ambassade dans leur capitale respective ; la restauration de la coopération économique, notamment en facilitant l’échange économique maritime ; la libéralisation de la circulation aérienne entre Asmara et Addis-Abeba ; l’activation des lignes téléphoniques internationales et  le retour formel aux frontières tracées en 2001. Ces accords bilatéraux semblent enthousiasmer les deux peuples. Toutefois, nous n’observons aucuns documents justifiants de manière concrète ces accords. En effet, une forme d’ambiguïté fait se sentir en sein de la gouvernance érythréenne. Isaias Afwerki a certes fait savoir son admiration pour cette ère de paix et d’amitié, mais ce dernier est dans l’incapacité de concrétiser certains des accords obtenus durant ses échanges politiques avec le gouvernement éthiopien. C’est le cas notamment avec la question de la libre circulation entre la frontière éthiopienne-érythréenne. Aujourd’hui, certains érythréens souhaitent traverser cette frontière – douloureuse historiquement – pour retrouver leur famille ou leurs proches, alors que l’administration érythréenne n’accorde pas – ou très difficilement – la permission permettant de rejoindre le territoire éthiopien. Un autre aspect point imprécis concerne le commerce maritime octroyé à l’Etat éthiopien : selon le média national érythréen, le port Assab (sud d’Erythrée) est ouvert pour les commerçants éthiopiens. D’ailleurs les importations et exportations des produits éthiopiens ont déjà démarré dans cette région. Pourtant nous n’avons aucune forme juridique ne préside à  ces transactions commerciales. Autrement dit, au jour d’aujourd’hui, nous ne savons strictement rien sur les taxes douanières dans ce port. Pourquoi ce manque de transparence ?

Le véritable problème dans cette configuration politique érythréenne concerne le détenteur du pouvoir, c’est-à-dire, le dictateur Isaias Afewerki. Ce président, omniprésent depuis l’indépendance du pays (1993), gouverne le pays de manière informelle, du moins sans base légale réelle. Depuis 2001, la dictature policière a opprimé toutes contestations démocratiques par des arrestations arbitraires. Dans le récent rapport d’Amnesty International, on apprend que cet Etat détient au moins dix mille prisonniers politiques. Cette situation permet le renforcement de la politique du président par la terreur qu’il inspire aux citoyens érythréens. De ce fait, petit à petit, la monopolisation du champ politique s’est accentuée, pour se retrouver aux mains exclusives de cet ancien général de l’indépendance. Autrement dit, toutes les décisions politiques sont orientées vers le parti unique administré par son chef suprême : le meneur du peuple alias, Isaias Afewerki.

Malgré le consensus de paix avec l’Ethiopie, l’Erythrée reste une dictature caractérisée comme « une prison à ciel ouvert ». La liberté individuelle y est inexistante. Cette dimension politique inscrit également l’interdiction de la liberté de la presse. Le classement de la liberté de presse 2017, élaboré par Reporters sans frontières, place l’Erythrée derrière la Corée du Nord, c’est-à-dire à la 179ème position. Le service militaire reste d’une durée indéterminée pour les femmes et les hommes. Cette politique permet d’endoctriner la jeunesse érythréenne par l’éducation militaire sacralisant le dictateur. Elle ajoute donc une dimension propagandiste, mise en place pour idéaliser le régime et la puissance de la nation. La rapporteuse spéciale des droits de l’homme d’Erythrée, Madame Sheila B. Keetharuth, déclare dans son rapport de 2014 face à l’Assemblée générale des Nations-Unies « l’Etat d’Erythrée déclare que l’âge minimum pour être recruté dans les forces armées est de 18 ans. Malgré cette déclaration sans équivoque, des enfants de moins de dix-huit ans sont incorporés de force en Erythrée. Sur les 9939 conscrits qui ont accompli leur formation militaire au camp de Sawa, 3510 étaient des mineurs, dont 1911 garçon et 1599 filles ». Actuellement, Cette déshumanisation continue d’asservir, physiquement et moralement les citoyens érythréens, en les privant d’une vie normale et libre. Une question cruciale se pose : pourquoi poursuivre la militarisation contre l’Ethiopie, alors que l’état de guerre est censé être terminé ? Pourquoi l’Erythrée continue d’imposer le service militaire, et garde ses troupes armées devant la frontière éthiopienne ? 

 

Derrière les discours rassembleurs par ces deux chefs d’Etat, l’autorité érythréenne tyrannise son peuple en propageant des mensonges politiques. Les citoyens érythréens entendent ce processus de paix, mais ils restent opprimés de manière systématique face à la machine dictatoriale organisée et structurée par le président Isaias Afwerki. Cette configuration politique inquiète les militants érythréens, particulièrement la diaspora érythréenne qui continue de dénoncer la terreur instaurée par ce dictateur. Selon cette communauté, pour l’essentiel basée en Europe, une politique de paix doit également s’établir entre le peuple érythréen et son propre gouvernement despotique. Leurs demandes concernent les points suivants : appliquer la constitution rédigée en 1998, libérer les prisonniers politiques, organiser rapidement des élections démocratiques et représentatives dans toutes les provinces érythréennes, juridiser la séparation des pouvoirs (pouvoir exécutif, pourvoir législatif et pouvoir judicaire), respecter les droits de l’homme et la charte des Nations-Unies, déterminer la durée du service militaire et libéraliser l’économie sur le marché international. Sans ces réformes internes, aucune paix n’est crédible ou envisageable pour les citoyens érythréens. D’ailleurs, ces derniers continuent à fuir illégalement leur pays et espèrent, pour la plupart, de rejoindre le mythe de l’eldorado européen.