L’ère écologique : qu’en est-il des « réfugiés climatiques » ?

Villageois fuyant leur village au Bangladesh. Photo.: Zakir Hossain Chowdhury / Barcro

Le changement climatique est devenu un enjeu capital dans l’ensemble de la société internationale. Les résultats des dernières élections européennes, puis fédérales, sont clairs : les Verts ont obtenu une victoire sans précédent dans l’arène politique. Cette grande vague écologiste, qualifiée d’ « historique », semble dorénavant inévitable dans le champ politique, ainsi qu’au niveau des réformes que ce dernier portera. En effet, les détenteurs du pouvoir ne peuvent nier volontairement la sensibilisation environnementaliste véhiculée par le grand public. Cependant, malgré les discours politiques écologisés, les questions relatives aux « réfugiés climatiques » s’avèrent être minimisées en Europe, y compris en Suisse. Pourquoi avons-nous ce constat ? Selon le dernier rapport spécialiste du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, plus de 280 millions de personnes dans le monde seront contraintes à s’exiler dans les 80 prochaines années. Un autre chiffre marquant est avancé par le chercheur François Gemenne qui a confirmé qu’environ 25 millions de personnes ont été déplacées en 2016 à cause du changement climatique — son impact se manifestant via les inondations, les tempêtes, les tremblements de terre, les sécheresses et autres catastrophes naturelles. En d’autres termes, le facteur « écologique » comme cause de migration est trois fois supérieur que les motifs économiques et politiques. Pour mieux comprendre cette problématique, il est intéressant dans un premier temps de souligner que la question des réfugiés climatiques ne date pas d’aujourd’hui. En effet, cette question existe depuis longtemps. Nous retracerons rapidement l’évolution historique de ce débat mêlant migration et environnement. Ensuite, nous verrons quelles sont les lacunes juridiques « justifiant » la non-acceptation des « réfugiés climatiques » considérés comme des « demandes d’asile illégitimes ».

 

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D’après le chercheur et professeur Etienne Piguet de l’Université de Neuchâtel et ses collègues Antoine Pécoud et Paul de Guchtenerie (tous deux membres d’UNESCO), les migrations environnementales sont souvent illustrées comme un phénomène récent. Néanmoins, selon leur recherche, le débat concernant la migration et l’environnement existait déjà bel et bien au 19ème siècle. En effet, nous avons des preuves et témoignages historiques qui confirment l’existence de flux migratoires majeurs suite à des catastrophes naturelles. Toutefois, au 20ème siècle, l’aspect écologique et/ou environnemental comme facteur explicatif du flux migratoire, a été minimisé pour plusieurs raisons. Nous relevons quatre facteurs principaux qui démontrent ceci. Premièrement, le progrès technologique a largement amené les chercheurs à se détacher de la nature, par conséquent de la vie humaine. Deuxièmement « l’explication des migrations par l’environnement a été progressivement rejetée pour son caractère déterministe, jugé scientifiquement dépassé » (Etienne Piguet, & al., 2011). Troisièmement, les causes économiques ont monopolisé la place du débat au détriment des autres facteurs, tels que l’environnement. Pour finir, comme le précise Emanuel Marx « ce sont les États qui font les réfugiés » (Emanuel Marx, 1990). Autrement dit, le débat sur la migration était développé autour des enjeux politiques. Vers la fin du 20ème et début 21ème siècle, les prévisions alarmistes sur le nombre de personnes qui seraient poussées à migrer pour des causes climatiques sensibilisent l’ensemble des acteurs gouvernementaux, en plus de la société civile. C’est dans ce contexte que nous observons en 1990 le premier rapport intergouvernemental de l’ONU sur le changement climatique et son impact sur la migration. Par la même occasion, la Conférence internationale sur la population et le développement, tenue au Caire, souligne qu’il faudrait « examiner les demandes d’immigration émanant de pays dont l’existence est menacée d’une manière imminente par le réchauffement de la planète et les changements climatiques à en juger par les données scientifiques disponibles ». Ces inputs provoquent d’une part une conscientisation par le grand public des enjeux de la situation, et d’autre part une mise à l’agenda de ces questions du côté des gouvernements étatiques. Aujourd’hui, énormément de conférences internationales sont organisées afin de trouver une solution face à la dégradation de notre planète et son impact sur les flux migratoires. La majorité des États reconnaissent cette réalité, mais aucun gouvernement ne semble être prêt à accorder un statut de réfugié (légal) à ces personnes déplacées. Pourquoi ?

 

Avec ces migrations, une question de définition — quant au type de réfugié dont il s’agit — semble créer un débat au sein de la discussion internationale, car elle ouvre une réflexion politico-juridique. À l’heure actuelle, la Convention de Genève de 1951 relative au statut international des réfugiés (signée par l’ensemble des États occidentaux), définit un réfugié comme étant une personne fuyant une persécution en raison de son appartenance à un groupe social ou de ses opinions politiques. Ainsi, cette définition très étroite nie complètement le facteur climatique. Par conséquent, une demande d’asile pour cause environnementale ne peut être reconnue juridiquement par les États occidentaux. Cette lacune juridique, voire « vide », entre en contradiction avec les principes des droits de l’homme, notamment en matière de la protection universelle. Partant de ce constat, en 1985, le Programme des Nations unies pour l’environnement (ONU) a apporté une première définition à ce qu’un réfugié environnemental dénote : « toute personne forcée de quitter son habitation traditionnelle d’une façon temporaire ou permanente à cause d’une dégradation nette de son environnement qui bouleverse son cadre de vie et déséquilibre sérieusement sa qualité de vie ». Malgré cette précision, aucune réforme tangible n’a été concrétisée en faveur de ces réfugiés environnementaux. Toutefois, depuis 2015 l’initiative Nansen (adoptée par 109 États) tente d’amener des solutions institutionnelles pour reprendre en amont le besoin de ces réfugiés. En résumé, ce processus consiste de parvenir à un consensus régional, voire international, sur les principes et les éléments fondamentaux relatifs à la protection des réfugiés. Un Agenda pour la protection est structuré en trois étapes : 1. la préparation en amont du déplacement 2. la protection et l’assistance pendant le déplacement 3. la transition vers des solutions à la suite de la catastrophe.

 

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Cependant, une analyse réflexive mérite d’être menée. Le risque consistant à catégoriser de manière assez simpliste les motifs explicatifs qui poussent les personnes à quitter leur pays existe. En effet, les États définissent quels sont les « bons » et « mauvais » migrants avec des critères spécifiques et souvent réducteurs. Actuellement, la majorité des États occidentaux légitiment les réfugiés politiques et refusent le droit d’asile aux réfugiés économiques. Or cette distinction nette s’avère généralement incohérente, voire même sans fondement empirique. Sur le terrain, comme dans certains États africains, les causes politiques sont étroitement liées à la sphère économique. Néanmoins, cette interdépendance structurée et structurante est (in)volontairement ignorée par les États européens, car cela leur permet de repousser certains demandeurs d’asile. De la même façon, les facteurs écologiques et économiques peuvent être liés. En conclusion, comme le précise François Gemenne, il est préférable d’avoir un raisonnement objectif en ayant une approche globale des flux migratoires sans catégoriser de manière essentialiste les demandes d’asile. La réalité est que l’ensemble des causes (politiques, économiques et écologiques) sont mutuellement articulées.

De part de sa politique migratoire très restrictive, actuellement la Suisse ne reconnaît pas les réfugiés climatiques. L’Organisation suisse d’aide aux réfugiés (OSAR) demande à la Suisse « […] la mise en œuvre d’une politique climatique efficace, de tenir compte du besoin de protection des personnes contraintes de quitter leur pays en cas de catastrophe naturelle ». Parallèlement cette organisation invite le Conseil fédéral à revoir sa politique d’octroi des visas humanitaires pour les personnes ayant été forcées à fuir leur pays pour des raisons climatiques.

 

Références :

 

Coupe du monde au Qatar : des travailleurs migrants déshumanisés !

Des travailleurs migrants

 

La coupe du monde de football masculin de 2022 rapproche à grands pas. Alors que les derniers débats sont centrés sur le nombre de pays participant à cet évènement mondial, certains observateurs et organisations internationales dénoncent officiellement les conditions de travail imposées aux travailleurs migrants en les présentant comme contraires aux principes des droits de l’homme. Pourtant, en se portant pays hôte pour cet évènement international, l’État qatarien, s’était pleinement engagé à honorer lesdits principes. Or depuis 2010, date de la désignation officielle par la FIFA, des révélations accablantes relatives aux migrants venus principalement du Pakistan, d’Inde, des Philippines et d’autres pays d’Asie, ne cessent de remettre en question la légitimité accordée à cet État par la FIFA. Ces employés étrangers subissent une politique de travail où les facteurs sociaux, administratifs, ainsi que les efforts physiques à fournir leur sont nuisibles. Parfois inhumains. Actuellement, d’après le ministère qatarien de la Planification du développement et des statistiques, il y aurait 1,9 million de travailleurs migrants, ce qui correspond à 90% de la population totale du pays. Avec autant de main-d’œuvre, les ouvriers étrangers sont exposés à des traitements dégradants considérés comme « l’esclavagisme moderne ».

 

En 2017, l’Organisation internationale du travail (OIT) a décidé de retirer sa plainte relative au « non-respect de la convention sur le travail forcé et de la convention sur l’inspection du travail par le Qatar ». D’après le Conseil d’administration de l’OIT, le pays était dans une phase d’amélioration concernant le sort des deux millions de travailleurs étrangers. Cette décision gagna en crédibilité suite à l’abolition officielle du système « kafala » en vigueur dans l’émirat en 2016.Cette procédure particulière obligeait les travailleurs étrangers à avoir un « parrain »  qatarien (individu ou entreprise) afin que ces derniers puissent obtenir une autorisation de travail. L’effet pervers de ce système était qu’un travailleur migrant se trouvait alors maintenu sous le contrôle de son « parrain », au point de voir son passeport confisqué. À titre exemple, la kafala  interdisait aux employés migrants de changer librement d’employeur, ou simplement de quitter le pays. Actuellement, le cadre de la kafala n’a pas complètement disparu. En effet, la réalité est plus complexe. Selon le dernier rapport d’Amnesty International consacré à ce sujet (publié en 2018), les autorités qatariennes n’auraient pas totalement tourné la page au sujet de la kafala.  Il semblerait que l’instauration d’une réforme plus profonde s’impose. Nous apprenons par exemple que les employeurs peuvent décider jusqu’à 5% de leurs effectifs sur l’autorisation des employés de quitter le pays. Stephen Cockbrun, Directeur adjoint du programme questions mondiales à Amnesty International, salue l’abolition partielle de ce parrainage abusif. Toutefois, il ajoute qu’« il est essentiel que d’autres mesures soient prises afin que tous les travailleurs migrants installés au Qatar puissent jouir du droit de circuler librement — y compris les employés de maison, qui risquent toujours d’être exploités et de subir des violences. Il ne doit y avoir aucune exception en matière de protection des droits fondamentaux». Autrement dit, les droits des travailleurs ne doivent pas être laissés à la discrétion des employeurs.

 

Cette déshumanisation, dont les travailleurs migrants sont victimes, est notamment perceptible au niveau des salaires qui sont les leurs. Un employé migrant travaillant en chantier touche au minimum 700 riyals par mois (équivalant à 195 dollars). Cependant, certains ouvriers témoignant à ce sujet que le payement de leur salaire ne s’effectuait pas régulièrement. Ainsi, en 2017, l’ONU a appelé le gouvernement du Qatar à régulariser les contrats de travail des migrants et à respecter le versement mensuel des salaires dus. Or cet avertissement semble être minimisé ou ignoré par le pouvoir en place. La raison est que cette pratique — injuste et assimilable à de la corruption — continue à anéantir la vie des milliers d’employés migrants. À cela s’ajoute la question du temps de travail imposé dans certains chantiers de construction. En effet, pour répondre à l’ensemble des pressions concernant la 22e édition de la Coupe du monde, les entreprises exigent parfois des journées de 14 heures de travail, souvent sous des températures très élevées. Cette situation chaotique sur le plan humain génère un haut taux de mortalité parmi les victimes de ce système. À ce jour, il est malheureusement impossible de soutenir ce propos à l’aide de statistiques. À juste titre, l’État qatarien ne divulgue pas de rapports complètement transparents à ce sujet. Au contraire, il tente plutôt de réfuter l’existence de ces décès afin de redorer son image au niveau international.

 

Cette déshumanisation rampante n’est pas uniquement propre au Qatar. Les conséquences de la Coupe du monde de football en Afrique du Sud en 2010, ou au Brésil en 2014, nous ont clairement montré que les principes des droits de l’homme envers les travailleurs migrants et locaux, étaient partiellement voire aucunement respectés. Suite à divers scandales, aux pressions exercées par la société civile ainsi que par des ONG, la FIFA a mis en place un groupe d’experts présentés comme indépendants, issus des Nations Unies, de la société civile, des organisations syndicales et du monde des affaires. Leur objectif est de fournir des conseils et des recommandations à la FIFA quant aux mécanismes permettant de mieux « contrôler » les futurs pays hôtes. Ce conseil consultatif croit fermement qu’un progrès tangible pourrait s’institutionnaliser d’ici 2026.

Soudan : la désobéissance civile vers la révolution démocratique ?

© AFP 2019 ASHRAF SHAZLY / AFP

« Le régime est tombé !» Voici le slogan crié par des milliers de soudanaises et soudanais au lendemain de la destitution du dictateur Omar el-Béchir par le département de la Défense (11 avril 2019). Après avoir manifesté depuis le mois de décembre 2018, la population soudanaise se félicite de cette situation considérée comme « révolutionnaire », et ne cesse de le scander encore et encore dans les rues de Khartoum, la capitale. Pourtant, peut-on considérer ce nouveau changement, à savoir la fin du règne d’Omar el-Béchir, comme un processus de démocratisation ? Du moins, il semblerait qu’au vu de la situation actuelle, la question démocratique s’avère être ignorée par le Conseil militaire. En effet, malgré la destitution d’Omar el-Béchir, l’armée réprime les manifestations populaires, par les mécanismes autoritaires qui nous rendent très difficile l’accès au terrain. Actuellement, les médias parlent d’un bilan de plus de 100 personnes tuées par l’armée. Cette réalité chaotique ne laisse pas indifférents les réseaux sociaux, surtout les internautes occidentaux. Ces derniers publient leur soutien en exposant à fois le fond bleu sur profil personnel et également en postant l’image héroïque de l’icône nationale « Alaa Salah », devenue la militante symbolique. Pour mieux comprendre ce soulèvement populaire, nous verrons dans un premier temps la crise politique, et précisément la structure politique imposée par l’administration Béchir depuis 1989. Ensuite nous parlerons de la crise économique. Et enfin, cela nous amènera vers une réflexion sur l’objectif de ces mobilisations citoyennes.

Crise Politique :

Depuis 1989, le dictateur Omar el-Béchir a incarné le pouvoir étatique soudanais de manière répressive et despotique. Suite à une forte mobilisation populaire depuis le mois de décembre 2018, le général Awad Ahmed Benawf a déclaré la destitution immédiate de l’ex-président sur la chaine nationale « J’annonce, en tant que ministre de la Défense, la chute du régime et le placement en détention dans un lieu sûr d’Omar el-Béchir » (11 avril 2019). Par cette même occasion, le département de la Défense a également précisé qu’Omar el-Béchir est placé dans un lieu « sûr ». En raison de cette instabilité, une institution d’un Conseil militaire de transition est mise en place pour deux ans afin d’assurer un nouveau gouvernement. Omar el-Béchir, fils de paysan, suit une formation militaire à l’Académie militaire au Caire, avant d’être inséré dans les forces armées soudanaises. Après avoir incorporé un rôle central au sein de la résistance contre l’Armée populaire de libération du Soudan, Omar el-Béchir et avec le soutien d’un groupe d’officiers et les Frères Musulmans, renversent le gouvernement démocratique de Sadek al-Mahdi. Ce dernier devient président de manière non démocratique, et gouverne le pays depuis 30 ans en imposant la « charia ». Une politique autoritaire est lancée en supprimant les rébellions et toute forme d’opposition par la violence contraignante, plutôt que de chercher une politique corporatiste, pacifique et consensuelle. Autrement dit, l’idée du multipartisme politique est supprimée. En outre, ce président instaure un nouveau code légal islamique, où il tente d’exercer une tyrannie illégitime. Cette configuration politique divise le pays en deux : le Nord majoritairement musulman et le Sud habité par des minorités chrétiennes. Ensuite, en 2003 une année noire bouleverse la population soudanaise avec la guerre de Darfour. Ce conflit est dû aux tensions ethniques et politiques dont les origines antagonistes restent anciennes. Le mouvement de libération du Soudan souhaite instituer un partage de pouvoir, jusqu’ici contrôlé par l’administration Béchir. Cependant, le gouvernement de Béchir refuse et réplique par une violence génocidaire. Les organisations internationales estiment à environ 300’000 morts et 2,5 millions de personnes déplacées. Par conséquent, la Cour pénale internationale (CPI) accuse Omar el-Béchir d’avoir planifié un crime de génocide (« crimes de guerre » et « contre l’humanité »), et ordonne l’arrestation du président soudanais. Immédiatement, la majorité des États rompt et refuse toutes formes de collaboration. En revanche, certains pays comme la Syrie, l’Érythrée ou l’Afrique du Sud décident de dénigrer la juridiction de la CPI, et ont continué de l’accueillir dans le propre État pour des affaires diplomatiques.  

Ensuite, malgré ses promesses démocratiques prononcées par Omar el-Béchir après la sécession soudanaise (2011), aucun changement relatif au processus démocratique ne s’est vraiment concrétisé. Par ailleurs, le parti unique au pouvoir n’a pas hésité à désigner Omar el-Béchir comme le candidat unique de son parti pour l’élection présidentielle 2020. Sachant que la constitution soudanaise indique clairement deux mandats successifs. En réalité, Omar el-Béchir voulait modifier la Constitution afin qu’il puisse consolider son pouvoir dès 2020. Hélas pour ce dernier, la vague contestataire a mis son véto face à ce statu quo.

Crise économique :

Malgré de ressources naturelles considérablement riches, le Soudan est parmi les pays le plus sous-développés dans le monde. Principalement, ce sont l’économie primaire et l’exportation du pétrole qui conditionnent la croissance économique de cet État. Le facteur économique au Soudan joue un rôle central dans la compréhension de cette révolte populaire. Le triplement du prix de la farine, et spécifiquement sur l’augmentation du prix du « pain », semble être l’effet déclencheur. En effet, depuis le mois décembre 2018, cette logiquement économique relative à une substance vitale a mobilisé la population soudanaise à rentrer dans un combat politique de manière pacifique, et surtout par une volonté de désobéissance civile. Pour mieux comprendre cette crise économique, une observation objective depuis 2011 mérite d’être soulignée. Après la guerre civile entre le Soudan du « Nord » et le Soudan du « Sud », et suite à un référendum d’autodétermination en janvier 2011, le Soudan du Sud s’est définitivement séparé du pouvoir du gouvernement central d’Omar el-Béchir. La majorité de la communauté internationale a reconnu l’indépendance de ce nouvel État du Sud, ainsi que les frontières physiques qui distinguent désormais les deux États. Cependant, le débat sur la gouvernance du pétrole complique davantage les discussions, car cet or noir représente une grande partie de la richesse du Soudan. Malgré les divergences politiques et économiques entre les deux gouvernements distincts (entre le Nord et le Sud), un consensus sur le profit pétrolier a été conclu entre les deux entités. Le Soudan du Sud dispose dorénavant le 75% de la richesse pétrolière, néanmoins aucune infrastructure n’existe permettant à ce nouvel État du sud d’exploiter efficacement cette substance naturelle. Tandis que le Soudan du Nord possède de nombreuses infrastructures, antérieures à la sécession du « Grand » Soudan, capables d’extraire le pétrole et d’assurer l’exportation vers l’étranger par la voie de la Mer Rouge. Par conséquent, l’entente consensuelle signée consiste pour le Soudan du Sud de verser une partie du bénéfice issu de l’exportation pétrolière au gouvernement d’Omar el-Béchir (Soudan), et en contrepartie, ce dernier assure les infrastructures relatives à l’exportation du pétrole de l’Etat du Sud. Toutefois à l’heure actuelle, cette collaboration étatique estimée gagnante durant le processus de la paix, ne semble répondre favorablement pour les deux États contractants, du moins pour le Soudan. Effectivement, le déclin économique continue à appauvrir le Soudan et indirectement affaiblir le régime d’Omar el-Béchir. Par conséquent, la révolte populaire demande des réformes profondes afin de sortir de cette crise économique. Ensuite, il est important de rajouter à cette analyse économique l’embargo contre le Soudan par les États-Unis, l’Union européenne et les Nations Unies. Ces sanctions économiques visant Khartoum remontent à 1997. Un ensemble des réformes contraignantes a été mis en place afin que le gouvernement d’Omar el-Béchir renonce ses collaborations avec certains États dictateurs, et particulièrement son lien étroit avec des mouvements terroristes, tel que le groupe Al-Qaïda. Cependant, après une première levée temporaire sous la direction de Barack Obama, l’administration Trump a annoncé la levée quasi-totalité de cette pénalisation économique qui pesait sur l’ensemble du territoire soudanais depuis deux décennies. En dépit de cette levée, la stabilité macroéconomique du Soudan reste tout de même dans une situation chaotique.

Ces ensembles d’éléments basculent le pays vers un taux d’inflation d’  environ 70% et avec un grand manque des devises étrangères. Cette inflation élevée liée à la dévaluation de la monnaie et à une faible confiance du système bancaire, pousse les citoyennes et citoyens soudanais à se précipiter devant les banques et à retrier massivement. Le Conseil militaire, sous l’ordre du département de la Défense, a plafonné le retrait du liquide à 2000 livres soudanais par jour (environ 50 CHF) afin de mieux contrôler le circuit économique, et éviter la grande faillite étatique.

Réveil populaire :

Cette mobilisation soudanaise porte une action pacifique et ressemblante. Les marches de Khartoum, lancées par l’Association des professionnels soudanais (APS), ainsi que celles d’autres villes du pays, consistent à revendiquer plusieurs réformes relatives à la structure politique, l’injustice sociale et le déclin économique mené par le gouvernement actuel. Des réunions clandestines sont organisées le soir à la fois pour conscientiser les habitants de certains quartiers, mais aussi pour gagner des adhérents et militants politiques. Quant à la composition de ce mouvement social, elle est formée de toute catégorie sociale. En particulier, pour une première fois au Soudan, la grande majoritaire des femmes n’hésite pas à rompre les codes sociaux et à manifester contre l’autorité. Par ailleurs cette fibre féministe s’observe sur la symbolisation attribuée à Alaa Salah. Cette jeune femme vêtue en blanc est devenue l’icône figuratif du mouvement protestataire. Ses chants révolutionnaires et rythmés unifient le peuple soudanais vers un espoir démocratique. Cependant, le pouvoir militaire temporaire semble s’orienter vers un statu quo, que vers une ouverture démocratique souhaitée par la masse populaire. Effectivement le Conseil militaire tente d’affaiblir stratégiquement le sit-in, et ordonne aux manifestants d’accepter les négociations « sans condition ». Notons également que ce Conseil militaire bénéficie d’un soutien particulier des forces étrangères, à savoir de l’Arabie saoudite et les Émirats. Ces deux Etats du Moyen Orient s’unissent pour consolider cet organe militaire afin que la continuité politique d’Omar el-Béchir puisse résister.

Ainsi avec une telle structure politique, peut-on voir les revendications du peuple soudanais se concrétiser ? Les événements qui suivront durant cette année nous éclaireront sur la situation. En attendant, ce mouvement social continue à combattre et à prôner pour une liberté démocratique : « liberté, paix et justice ».

Erythrée et Ethiopie : la paix sans le peuple érythréen ?

C’est un bouleversement géopolitique sans précédent. Après la deuxième guerre entre L’Erythrée et l’Ethiopie (1998-2000), ces deux Etats de la Corne d’Afrique s’apprêtent enfin à ouvrir un processus de paix. Samedi 14 juillet 2018, le Président érythréen Isaias Afwerki est accueilli par le nouveau Premier Ministre Abiy Ahmed dans la capitale éthiopienne, Addis-Abeba. Cette rencontre, qualifiée comme une “face-à-face historique”, semble ouvrir une nouvelle ère harmonieuse entre les deux nations. Par ailleurs, le Conseil des Droits de l’Homme, durant sa trente-huitième session, a également salué cette entente politique, et espère qu’une bonne diplomatie corporatiste adoucira leur histoire conflictuelle. Cependant, derrière ce processus de réconciliation, un ensemble de questions relatives aux négociations entre le gouvernement éthiopien et le dictateur Isaias Afwerki, restent du moins très abstraites et ambiguës. En effet, les accueils diplomatiques sont certes symboliques dans l’imagination politique, mais ces accords politiques soulèvent une complexité dans leur mise en application. Parallèlement, la communauté érythréenne, qui observe ces intentions réformatrices de paix avec son pays voisin, reste toutefois tyrannisée par une structure politique totalitaire. De ce fait, il est de notre responsabilité collective de cultiver une prudence intellectuelle en s’interrogeant sur les conditions politiques infligées aux citoyens érythréens.

 

Lors de ce séjour, les grands sujets discutés et consensuellement approuvés entre ces les deux pays frères ennemis sont les suivants : la cessation des hostilités politiques et le retrait des troupes militaires (mobilisées sur la frontière entre les deux nations) ; le rétablissement des relations diplomatiques, à savoir par l’ouverture d’une ambassade dans leur capitale respective ; la restauration de la coopération économique, notamment en facilitant l’échange économique maritime ; la libéralisation de la circulation aérienne entre Asmara et Addis-Abeba ; l’activation des lignes téléphoniques internationales et  le retour formel aux frontières tracées en 2001. Ces accords bilatéraux semblent enthousiasmer les deux peuples. Toutefois, nous n’observons aucuns documents justifiants de manière concrète ces accords. En effet, une forme d’ambiguïté fait se sentir en sein de la gouvernance érythréenne. Isaias Afwerki a certes fait savoir son admiration pour cette ère de paix et d’amitié, mais ce dernier est dans l’incapacité de concrétiser certains des accords obtenus durant ses échanges politiques avec le gouvernement éthiopien. C’est le cas notamment avec la question de la libre circulation entre la frontière éthiopienne-érythréenne. Aujourd’hui, certains érythréens souhaitent traverser cette frontière – douloureuse historiquement – pour retrouver leur famille ou leurs proches, alors que l’administration érythréenne n’accorde pas – ou très difficilement – la permission permettant de rejoindre le territoire éthiopien. Un autre aspect point imprécis concerne le commerce maritime octroyé à l’Etat éthiopien : selon le média national érythréen, le port Assab (sud d’Erythrée) est ouvert pour les commerçants éthiopiens. D’ailleurs les importations et exportations des produits éthiopiens ont déjà démarré dans cette région. Pourtant nous n’avons aucune forme juridique ne préside à  ces transactions commerciales. Autrement dit, au jour d’aujourd’hui, nous ne savons strictement rien sur les taxes douanières dans ce port. Pourquoi ce manque de transparence ?

Le véritable problème dans cette configuration politique érythréenne concerne le détenteur du pouvoir, c’est-à-dire, le dictateur Isaias Afewerki. Ce président, omniprésent depuis l’indépendance du pays (1993), gouverne le pays de manière informelle, du moins sans base légale réelle. Depuis 2001, la dictature policière a opprimé toutes contestations démocratiques par des arrestations arbitraires. Dans le récent rapport d’Amnesty International, on apprend que cet Etat détient au moins dix mille prisonniers politiques. Cette situation permet le renforcement de la politique du président par la terreur qu’il inspire aux citoyens érythréens. De ce fait, petit à petit, la monopolisation du champ politique s’est accentuée, pour se retrouver aux mains exclusives de cet ancien général de l’indépendance. Autrement dit, toutes les décisions politiques sont orientées vers le parti unique administré par son chef suprême : le meneur du peuple alias, Isaias Afewerki.

Malgré le consensus de paix avec l’Ethiopie, l’Erythrée reste une dictature caractérisée comme « une prison à ciel ouvert ». La liberté individuelle y est inexistante. Cette dimension politique inscrit également l’interdiction de la liberté de la presse. Le classement de la liberté de presse 2017, élaboré par Reporters sans frontières, place l’Erythrée derrière la Corée du Nord, c’est-à-dire à la 179ème position. Le service militaire reste d’une durée indéterminée pour les femmes et les hommes. Cette politique permet d’endoctriner la jeunesse érythréenne par l’éducation militaire sacralisant le dictateur. Elle ajoute donc une dimension propagandiste, mise en place pour idéaliser le régime et la puissance de la nation. La rapporteuse spéciale des droits de l’homme d’Erythrée, Madame Sheila B. Keetharuth, déclare dans son rapport de 2014 face à l’Assemblée générale des Nations-Unies « l’Etat d’Erythrée déclare que l’âge minimum pour être recruté dans les forces armées est de 18 ans. Malgré cette déclaration sans équivoque, des enfants de moins de dix-huit ans sont incorporés de force en Erythrée. Sur les 9939 conscrits qui ont accompli leur formation militaire au camp de Sawa, 3510 étaient des mineurs, dont 1911 garçon et 1599 filles ». Actuellement, Cette déshumanisation continue d’asservir, physiquement et moralement les citoyens érythréens, en les privant d’une vie normale et libre. Une question cruciale se pose : pourquoi poursuivre la militarisation contre l’Ethiopie, alors que l’état de guerre est censé être terminé ? Pourquoi l’Erythrée continue d’imposer le service militaire, et garde ses troupes armées devant la frontière éthiopienne ? 

 

Derrière les discours rassembleurs par ces deux chefs d’Etat, l’autorité érythréenne tyrannise son peuple en propageant des mensonges politiques. Les citoyens érythréens entendent ce processus de paix, mais ils restent opprimés de manière systématique face à la machine dictatoriale organisée et structurée par le président Isaias Afwerki. Cette configuration politique inquiète les militants érythréens, particulièrement la diaspora érythréenne qui continue de dénoncer la terreur instaurée par ce dictateur. Selon cette communauté, pour l’essentiel basée en Europe, une politique de paix doit également s’établir entre le peuple érythréen et son propre gouvernement despotique. Leurs demandes concernent les points suivants : appliquer la constitution rédigée en 1998, libérer les prisonniers politiques, organiser rapidement des élections démocratiques et représentatives dans toutes les provinces érythréennes, juridiser la séparation des pouvoirs (pouvoir exécutif, pourvoir législatif et pouvoir judicaire), respecter les droits de l’homme et la charte des Nations-Unies, déterminer la durée du service militaire et libéraliser l’économie sur le marché international. Sans ces réformes internes, aucune paix n’est crédible ou envisageable pour les citoyens érythréens. D’ailleurs, ces derniers continuent à fuir illégalement leur pays et espèrent, pour la plupart, de rejoindre le mythe de l’eldorado européen.