De Berlin à Alep: redéfinir la justice transitionnelle

Un homme marche dans les rues de la ville syrienne de Homs le 3 juin 2014, crédit: Chaoyue PAN

Pierre Hazan,

Selon Google, il faut 35 heures de voiture pour accomplir les 3397.4 kilomètres qui séparent Berlin d’Alep. Métaphoriquement, la distance est infiniment plus longue entre ces deux villes symboles. Il y a 27 ans, l’effondrement du mur de Berlin marquait la fin de la guerre froide et impulsait une nouvelle vigueur au droit international. Les termes de « justice transitionnelle » étaient sur le point d’être inventés pour refléter le dynamisme de cette nouvelle vague de démocratisation qui se développait en Europe, en Amérique latine et en Afrique. Aujourd’hui, sur les décombres de la ville martyre d’Alep, il s’agit de repenser l’action de la justice transitionnelle.

L’optimisme de l’immédiat après-guerre froide avait alimenté dans les années 1990 une vision téléologique du progrès moral des sociétés autour du projet de la démocratie libérale, dans un monde dominé alors par la superpuissance américaine. En dépit des guerres de l’ex-Yougoslavie et du génocide des Tutsis en 1994, cette vision téléologique de la marche de l’histoire constitue l’ADN de la justice transitionnelle. Et c’est cette vision qui est battue en brèche aujourd’hui. Oublié le paradigme de la transition, qui devait conduire progressivement les peuples vers l’aube démocratique. Les dividendes de la paix se sont depuis bien longtemps envolés et les ventes d’armes explosent, tout comme le nombre de réfugiés.

Depuis cinq ans, la Syrie est à feu et à sang, contraignant plus de la moitié des 22 millions d’habitants à fuir leurs maisons, dont près de 5 millions à se transformer en réfugiés. Réfugiés dont l’Europe – à la notable exception de l’Allemagne et de la Suède – ne veut pas, érigeant de nouveaux murs. Simultanément, le monde a assisté en Syrie aux souffrances des populations civiles, jour après jour, bombardement après bombardement, en totale impunité pour le plus grand confort du régime de Bachar el-Assad et de l’aviation russe. Dans le conflit du Yémen, les deux camps violent le droit international humanitaire, et l’aviation saoudienne a bombardé à maintes reprises des hôpitaux et des écoles, ne provoquant que de bien timides protestations des alliés occidentaux de la monarchie saoudienne. Aux Philippines, le président Rodrigo Duterte se vante d’avoir lui-même assassiné des délinquants présumés pour donner l’exemple à la police. Au Sud-Soudan, les Nations unies alertent sur les risques d’un génocide…

Tout le système de protection des droits de l’homme et du droit international humanitaire, péniblement érigé après la Seconde guerre mondiale est mis à mal en maints endroits du globe. Face à cette vague de fond, la Cour pénale internationale est impuissante, alors que l’Europe et les Etats-Unis se referment sur eux-mêmes au nom de la sécurité et de la « lutte anti-terroriste ». Dans ce contexte, les termes mêmes de justice transitionnelle doivent être revisités. A quelques exceptions près comme la Tunisie, ils ne signifient plus le passage d’un régime oppressif à un régime démocratique. Ils signifient surtout qu’il faudra un jour reconstruire sur les décombres de notre présent. Et le prix à payer sera alors très lourd.

Pierre Hazan

Pierre Hazan

Pierre Hazan est conseiller éditorial de justiceinfo.net, professeur associé à l’université de Neuchâtel et collabore étroitement avec le Centre pour le Dialogue Humanitaire, actif dans la médiation des conflits armés.

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